Samir - Marc La Mola - E-Book

Samir E-Book

Marc La Mola

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Beschreibung

Marseille, sa corniche et son littoral. Marseille et ses cités excentrées dans le nord de la ville.

C’est là que j’ai été flic, un flic au milieu d’un océan de barbarie…

Les noms de ces quartiers peuvent sembler enchanteurs : le Clos la Rose, les Micocouliers, Frais Vallon… et tant d’autres endroits où les flics et les marins-pompiers ne se rendent plus. Des quartiers à l’abandon dans lesquels ne règnent qu’une loi : celle des caïds et du narcotrafic.

Durant ma carrière, au sein de la Brigade Criminelle de la Police Judiciaire ou à la Brigade de Sûreté Urbaine du secteur Nord, j’ai croisé des centaines de personnes impliquées dans les trafics de drogue, j’ai échangé avec des dealers minables comme j’ai entendu de vrais criminels capables de prendre les armes pour asseoir leur business. Froidement ils me relataient leurs « exploits » sans retenue et sans regrets. Leurs récits me glaçaient le sang.

Dans cet ouvrage j’ai condensé tout ce que j’ai vu et entendu, tout ce que ces dealers sanguinaires m’ont raconté. Un des leurs, Samir, a été plus prolixe que les autres. Par le menu il m’a raconté son ascension dans les trafics de stupéfiants puis comment il a pris les armes, la Kalachnikov, pour aller occire ceux qui furent ses amis devenus des rivaux.

Mais Samir existe-t-il vraiment ? A lui seul ce personnage que j’ai créé ou pas, incarne le monstre sommeillant aux pieds de chacun des immeubles de ces cités du nord de Marseille. Mais ce qui m’intéressait dans ce livre n’est pas seulement le récit mais surtout de tenter de comprendre ce qu’il se passe dans la tête de celui que je nomme Samir. Depuis sa plus tendre enfance jusqu’à l’incendie qu’il déclenche pour brûler un homme enfermé dans le coffre d’une voiture Samir m’a raconté son périple criminel.

Dans une étrange mise en scène où se multiplient les têtes à têtes entre Samir et moi je vous raconte ce que j’ai entendu et vu durant plus de trente années de Police dans les quartiers nord de la deuxième ville de France où la came se deale allègrement au nez et à la barbe des autorités. C’est aussi là que les comptes se règlent au son des crépitements des balles de l’AK 47.

L’écriture d’un tel récit a été éprouvante…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Auteur-scénariste Marc La Mola, né le 29 Octobre 1964 à Marseille est un ancien policier. Durant de longues années il a traîné dans des commissariats miteux de Paris puis de Marseille. Au fil de ses différentes affectations comme le service de protection du métro parisien, la brigade anticriminalité de nuit, la brigade criminelle et la brigade de sûreté du secteur nord de Marseille, Marc a aimé ce métier, trop sans doute. Il lui a tout donné ... En Septembre 2013, après être tombé dans un sévère épuisement professionnel il met un terme à sa carrière pour se consacrer uniquement à l’écriture. C’est aussi grâce à ses livres qu’il se reconstruit et part au combat pour aider les policiers. Alors encore en activité il sort son premier ouvrage "LE SALE BOULOT", confessions d’un flic à la dérive aux éditions MICHALON. Son livre est vrai succès et il devient le porte parole d’une police en souffrance. Par la suite il enchaîne les ouvrages et court les plateaux de télévision mais aussi de radio et donne de nombreuses interviews pour porter devant des millions de spectateurs la parole des policiers en souffrance.

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Seitenzahl: 270

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Titre

Marc LA MOLA

SAMIR

TUEUR DES QUARTIERS NORD

 

 

Les rois changeaient avec le siècle, les armes aussi, mais pas les statistiques. Quoi de neuf donc ? Le jeune âge et l’envergure modeste des victimes comme des tireurs. Une illusion de toute-puissance en bandoulière. 

Pour s’offrir un morceau d’immortalité, ces voyous acceptent de mourir à la fin. Jeune. Et à chaque nouveau mec au tapis, les médias résonnent d’un prudent « vraisemblablement sur fond de stups ». 

 

Philippe Pujol. 

French déconnexion : Au cœur des trafics.

Avertissement

 

Toutes ressemblances avec des personnes ou des situations ayant existé seraient le fruit du hasard… ou pas ! 

Le cas échéant les prénoms, les noms comme les lieux auraient été modifiés. 

 

Dans ces quartiers je n’étais qu’un flic, un simple flic ayant travaillé là en étant le spectateur passif d’une évolution catastrophique, je n’ai fait que contempler la paupérisation de la deuxième ville de France et mes actions de police n’étaient que dérisoires et trop souvent inutiles. 

Mais travailler là m’a permis de faire des rencontres. Des gens biens, d’autres moins bien, des délinquants hargneux et capables d’occire sans aucun scrupule son prochain et quelques criminels capables d’aligner plusieurs phrases sans être violent et même en étant cohérent. De manière générale je les ai tous détestés, ma fonction et tout ce que je gérais m’imposait de mettre ma tête dans le guidon et m’empêchait de prendre le temps de raisonner. Pas le temps, pas l’envie non plus et le flot de dossiers à gérer n’autorisait que peu de réflexions sur ces gens qui passaient sur la chaise faisant face à mon bureau. Les relations que nous avons eues, eux et moi, n’étaient que conflits et mépris réciproque. 

Je n’étais qu’un flic et je raisonnais en tant que tel. Obtus, hermétique à toutes formes de sensibilité et encore moins à la compassion j’avançais à l’aveugle au milieu de nulle part sans prendre le temps de regarder ce et ceux que mon métier me donnait à côtoyer. J’en suis sorti brisé… 

Alors, plus tard, je me suis posé cette question : si j’avais été moins fermé, si je les avais écoutés, aurais-je été plus apte à, sinon les comprendre, à m’interroger sur l’itinéraire d’un enfant de cité ? 

Sans doute, mais en ce temps-là je ne l’ai pas fait. 

Quelques années plus tard et quelques livres aussi, je me suis débarrassé de ce carcan de flic qui m’interdisait de réfléchir aux conditions de vie dans les cités défavorisées de Marseille, je me suis même autorisé à aller voir comment et pourquoi on devenait dealer et comment on prenait les armes pour abattre son rival. 

Marseille est la « capitale » du narco trafic, rares sont les unes de La Provence sans un crime sanglant sur fond de trafic de stups, exceptionnels sont les jours où ça ne calibre pas dans les rues sales des quartiers nord. J’ai grandi là, j’y ai été même un flic désemparé auquel on demandait de vider la mer avec une cuillère à café. J’ai fini par rendre ma brème et mon calibre pour enfin réfléchir et écrire. Voilà ce que j’en ai fait, voilà ce que Samir (prénom d’emprunt) m’a donné. Samir existe t-il, m’a t-il réellement fait ses confidences ? 

Les réponses à ces deux questions vous ne les aurez pas, je ne vous les donnerez pas mais elles résident dans ce texte constitué de vérités et de fiction. La fiction n’est pas inutile dans un tel texte, elle vient étayer la vérité et faire en sorte que le lecteur puisse prendre la mesure de ce que sont tous les Samir de Marseille et même d’ailleurs. 

Un flic dans ces quartiers doit s’adapter à l’environnement et à la « faune », je m’y suis parfaitement senti à mon aise. J’ai entendu, beaucoup écouté, j’ai vu, j’ai aussi constaté puis enfin j’ai témoigné notamment dans ce livre. Durant de longues auditions j’ai recueilli des aveux en retenant parfois mes larmes tant le récit était abject. Je crois avoir tout ou presque tout entendu dans le domaine de l’horreur et de la barbarie.   

Ce qui importe n’est pas de trouver la vérité mais bien de comprendre la portée de cet ouvrage… 

 

Ce livre est donc un docu-fiction, un savant mélange de réalité et d’autres choses, et j’y suis attaché car il m’a permis de comprendre en profondeur ces hommes et ces quartiers. Il est fait de mon expérience et de récits d’hommes ayant transité dans mon bureau les menottes aux poignets. De la Brigade Criminelle à la Brigade de Sûreté Urbaine des Quartiers Nord en passant par la Brigade Anticriminalité j’ai été le témoin de choses abominables. J’ai également entendu des horreurs dites, avec un aplomb terrifiant, par des tueurs. Des récits d’homicides sanglants pour des luttes de territoires ou pour un simple regard. Ce que j’ai vu ou entendu je l’ai condensé dans le livre. 

 

Je dois avouer que l’écrire a été une épreuve tout comme trouver le courage de le confier à un éditeur. 

Aussi je remercie David Martin (Sudarènes éditions) pour la confiance qu’il m’accorde, pour son aide et son soutien nécessaires pour la parution de cet ouvrage. 

 

Mais, amis lectrices et lecteurs, ne perdaient pas de vue la première phrase de cette page car ce texte pourrait vous faire perdre la tête… 

 

Moi, depuis que j’ai été flic dans ces quartiers je ne sais plus ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas !

L'idée

 

 

 

 

 

Ce matin je tourne en rond dans mon bureau, je cherche à savoir comment je vais m'y prendre, comment je vais appréhender le sujet et surtout comment je vais le lui présenter. 

J'enfile un léger blouson de lin et plonge dans l'enfer de la ville, la cagole hurle et pourtant il n'est que huit heures. 

Un soleil fainéant tente de percer une épaisse et courageuse couche de nuages. Ici tout est contraste … 

 

C'est encore à la Samaritaine que je prends place, sa terrasse est superbe et j'affectionne la vue sur la Vierge de la garde, elle fait ce qu'elle peut pour défendre une ville dévorée par le deal et le sang versé. Elle échoue souvent. Face à elle la mairie centrale baisse les yeux pour ne pas subir les foudres de la vierge et de l'Enfant Jésus. 

Le vieux port s'anime, son marché aussi et lentement les rares poissons déjà mis en vente frétillent encore avant d'être occis dans des mains vigoureuses de cuisinières locales et déterminées. Moi je commande un café et patiente avant l'arrivée de mon ami. 

J'ai travaillé mon texte, j'ai mis des mots précis que je vais lui balancer alors même qu'il posera son séant sur cette chaise encore vide. Je ne dois pas lui laisser la parole, je dois l'inonder avant même qu'il ne réagisse. 

C'est un homme franc et direct, il ne mettra pas de gants pour me dire non s'il pense que mon idée est grotesque ou même dangereuse. Je dois être convaincant, percutant. 

 

Je sirote mon petit noir en avalant rapidement un petit spéculoos au goût prononcé de cannelle. Je ressasse mes idées, je répète inlassablement mes mots et me surprends même à les réciter à haute et intelligible voix. Je provoque le sourire d'une femme attablée non loin de moi. 

 

L'idée est pourtant simple, elle a germé dans mon crâne quelques mois auparavant où durant l'écriture d'un précédent ouvrage je suis allé à la rencontre de personnes impliquées dans le banditisme Marseillais. J'ai croisé de vrais voyous des quartiers nord, tous ont accepté de me parler de leur expérience et de leurs ambitions mais pas un ne s'est aventuré sur le terrain boueux des règlements de compte. Certes un ou deux se sont vantés d'avoir participé, d'avoir tenu une Kalachnikov meurtrière et d'avoir pressé la détente pour dessouder un rival mais leurs propos restaient sans réponse puisque le but de ce livre n'était pas d'évoquer cela mais surtout parce qu’il n’était pas difficile pour moi de comprendre que j’avais face à moi de vrais mythomanes désireux de se faire « mousser » pour exister autrement qu’à travers leur triste et minable vie. 

J'ai de multiples fois esquivé, détourné la conversation pour ne pas perdre de vue mon idée première. Malgré tout leurs témoignages avaient laissé en moi un souvenir récent amer, un sentiment d'inachevé étayé par une curiosité féroce d'en savoir davantage. 

Mais pour cela il fallait que je rencontre la « bonne » personne, il fallait éviter les mythomanes ou les décérébrés capables de raconter avec force détail les scènes affreuses auxquelles ils avaient participé. Il fallait surtout éviter les fous furieux dangereux susceptibles de m'impressionner, voire pire encore eu égard à mon ancienne activité professionnelle. 

 

En fait il fallait que je sélectionne et pour cela j’avais grandement besoin d'aide, et de complicité. Je devais solliciter un homme de confiance pouvant me mettre en relation avec la bonne personne, celle correspondant aux caractéristiques que je viens d’énumérer et pour cela je ne voyais que Farid. 

 

Farid avait grandi à la Castellane. À l'extrémité nord-ouest de la ville, en bordure de l’autoroute conduisant à la côté bleue. La cité était devenue le supermarché de la came où quotidiennement le deal rapportait plus de quatre vingt mille euros. Comme tout un chacun il y avait un peu trempé avant de prendre conscience que ce chemin ne le conduirait que vers le carré musulman du cimetière du Canet, même pas celui de Saint-Pierre bien trop sophistiqué pour ce jeune homme des quartiers défavorisés. 

Il prit un autre chemin et pour rester en vie il fut contraint de prendre la clef des champs durant une dizaine d'années. C'est dans les Alpes de haute Provence qu'il alla se réfugier, se laver de ces années de stups et d'argent sale, ces années de crasse intellectuelle. Comme il le disait souvent, ces dix années avaient permis d'attendre que tous ses ennemis soient tués et que la cité ait oublié son implication passée. 

Aujourd'hui il a quarante ans passés, de je ne sais combien d'ailleurs puisque jamais il ne m'a précisé son âge. Il relate son départ vers trente ans pour la montagne comme il l'aime à le dire. Les vaches et la luzerne avaient remplacé les Pit-bulls et la marijuana. Plus reposant, moins oppressant. Farid était revenu transformé, il était un autre homme. Plus calme, moins agressif, un quadragénaire en somme. 

 

À cette époque j'étais encore flic et nous nous étions rencontrés en marge d'une affaire que j'avais traitée, une affaire bidon de recel de vol de téléphone portable que le parquet ne voulait même pas poursuivre tant les réquisitions aux opérateurs téléphoniques étaient onéreuses et souvent inutiles. Alors il fallait raconter des bobards aux victimes pour leur faire oublier que la justice se désintéressait de leur téléphone et de leur désarroi. 

Farid avait accompagné une victime d'un vol à l'arraché. La gamine était choquée par son agression et il se fit son porte-parole. Je n'ai jamais douté de ses véritables intentions et c’est cela qui rompit la glace. Alors qu'elle était en compagnie du médecin je me laissais aller à quelques allusions sur le physique avantageux de la jeune femme, Farid confirma dans un large sourire. Le courant était passé. 

 

Quelques mois plus tard, je le croisais encore alors que nous tentions de pénétrer dans sa cité pour une perquisition. Nous tentions surtout d'éviter les jets de projectiles et les crachats. Immédiatement il me reconnut et m'adressa un furtif sourire, à son bras se tenait une vieille dame enturbannée, sa maman. 

Par le plus grand des hasards, Farid emprunta le même itinéraire que nous afin de reconduire sa vieille mère dans son logement. 

Dans le minuscule corridor sale, je trouvais le temps de lui demander s'il avait pu conclure avec la jeune victime du vol à l'arraché. Il me répondit d'un dodelinement de tête et d'une grimace qui en disait long sur son échec et me confia doucement : « Je ne suis qu’un rebeu de cité. » Je ne sus quoi lui répondre et en guise de réponse je lui rendis son sourire. Bêtement. 

Je m’engouffrais dans l'appartement concerné par notre visite domiciliaire sans le quitter du regard. Son argument avait fait mouche, je venais de réaliser la difficulté de vivre là, de vivre cette vie-là et de porter des origines devenues pesantes lorsque l’on tente de séduire une petite blondinette victime d’un vol de téléphone. Au loin «ARAH» résonnait encore. Nous étions annoncés, il fallait dès lors se méfier de tout et de tous. Il fallait avoir les yeux partout et surtout au niveau des étages d’où pouvaient, à chaque instant, provenir une machine à laver ou une boîte de petit-pois transformées en une arme redoutable. 

 

Excepté un pare-brise cassé et des mollards visqueux à souhait fixés sur nos brassards et nos âmes, la perquisition n'amenait rien de probant pour notre enquête. Nos mères étaient gratifiées de tous les noms d'oiseaux, d'appartenir à la plus vieille corporation du monde et des générations entières de nos familles étaient maudites à tout jamais … 

La routine dans ces quartiers. Je commençais à en avoir assez de servir d’exutoire à cette horde de sauvages animés uniquement par le pognon et la haine de ce que nous incarnions à une époque où être flic ne représentait déjà plus grand-chose. Nous n’incarnions que le pouvoir judiciaire bien incapable d’enrayer ce qui était devenu allégrement une véritable économie parallèle. L’état était faible, c’était bien les dealers qui détenaient le pouvoir et il y avait bien longtemps que j’en avais pris conscience. 

Farid, je ne sais pourquoi, vint à ma rencontre comme s'il déplorait les comportements des jeunes gens animés par la haine du flic. N'avait-il pas pourtant été un des leurs ? 

Je pris place dans notre voiture et discrètement il me glissa un morceau de papier sur lequel était griffonné son numéro de téléphone. Je ne dis mot et rangea cette ridicule missive dans mon cartable. 

Ce n'est que plusieurs mois après que je le contactais. Mon appel était intéressé, j'avais besoin d'un « tuyau » pour entrer dans la cité sans se faire repérer. Après tout pourquoi avait-il donné son numéro à un flic, pourquoi à moi ? 

Je n'eus pas de difficulté pour obtenir ce que je voulais mais en contrepartie il me sollicita pour autre chose, pour un autre service. Dans ces quartiers on ne connaît que le donnant donnant et il fallait que je m'acquitte de ma dette. 

Farid n'était pas stupide et le temps qu'il avait passé dans mon bureau lui avait permis de comprendre comment je fonctionnais, comme je pouvais très vite tomber dans une démarche professionnelle non académique, jamais référencée dans des manuels de droit et encore moins enseignée dans les écoles de police. Des pratiques méconnues des jeunes flics issus d'une génération de fonctionnaires de police à défaut d'être des flics. 

Lorsque l'on travaille comme flic dans de tels quartiers il est impératif de mettre en place des techniques surprenantes, décalées de ce que prônent les textes de loi. Car si l'on respecte au pied de la lettre le Code pénal et celui de la procédure pénale on n’interpelle pas grand monde et l’on se fait très vite «marcher sur la gueule !» 

Le donnant-donnant était donc devenu pour moi un réflexe qui me faisait avancer dans mes dossiers. Évidemment je prenais le risque d'être démasqué par une hiérarchie frileuse et hypocrite puisque malgré tout bien heureuse de mes résultats. 

Farid avait donc compris quel type de policier j'étais et cela l'avait séduit sans aucun doute. Le hasard d'une rencontre ultérieure confirmait ce que j'avais pensé. 

En guise de remerciement il me demanda de l'aider à sortir sa vieille mère de cet enfer, de lui trouver un autre appartement ailleurs que dans cette cité de la Castellane devenue un drugstore à ciel ouvert. Un lieu infect où la violence et les crépitements des armes automatiques servaient de réveil durant les nuits trop agitées. Sa maman, la pauvre dame, subissait les dommages collatéraux du trafic et avait, à plusieurs reprises, fait appel à son dernier fils Farid afin qu'il intervienne auprès du réseau. C'était un véritable enfer qu'elle vivait et Farid ne pouvait pas la laisser là sans aide d’autant que ses interventions auprès du réseau avaient suscité quelques animosités dont sa mère pouvait subir les conséquences. 

 

Les bailleurs sociaux avaient besoin de la police et évidemment ils étaient indispensables pour nos services. Je n'avais qu'à donner un coup de téléphone pour que sa maman déménage dans un logement moins exposé. Je le fis sans aucune difficulté. Depuis Farid était redevable à vie ; néanmoins nous avions tissé de véritables liens amicaux et même si nous ne partions pas en vacances ensemble j'aimais le rencontrer et avaler des bières en refaisant le monde ou plutôt Marseille. Un bon pote en somme ! 

Il avait même compris et apprécié ma démission. Un des rares d'ailleurs à avoir mesuré ce que devenait la police et surtout à anticiper ce qu'elle était amenée à être notamment dans ces quartiers. Inexistante sauf pour réprimer sans discernement et servir d’exutoire à une foule hostile et dangereuse. Impuissante dans les quartiers gangrenés par la drogue et les armes. 

 

Il était neuf heures trente et il prit enfin place face à moi. Le soleil avait une nouvelle fois combattu avec succès les nuages, il inondait la terrasse où nous étions installés. 

Je craignais que très vite notre échange soit assombri par ma demande, le soleil aurait pu m'apporter l'aide nécessaire à convaincre mon interlocuteur de me présenter un tueur des quartiers nord prompt à raconter son histoire. 

Sans attendre, je lui balançais mon laïus avec un débit important sans lui laisser le temps de m'interrompre. Je le fixais du regard, dès les premiers mots il avait fui mes yeux déterminés. 

Il avait avalé son café à la vitesse grand V sans cesser de regarder le fond de sa tasse vide. Il jouait avec la petite cuillère pour remplir un vide, pour se donner une contenance. 

Puis dans un ton monocorde, il me lança : Tu es fou ! Je peux te mettre en relation avec un de ces mecs mais tu le sais aussi bien que moi, ils sont déjantés et dangereux ! 

Je balançais le reste de mes arguments comme si je pouvais encore le convaincre de le faire, de me rendre ce service. Il m'écouta sans sourciller et rajouta : Je ne peux rien te refuser mon poto mais tu prends un risque énorme … Ne viens pas te plaindre après et surtout laisse-moi en dehors de ça ! Je vais voir ce que je peux faire … 

Il commanda un second café et : Je t'appellerai ! 

 

Nous sommes restés ainsi une bonne demi-heure sans parler. Farid hochait la tête et soufflait, parfois il maugréait. 

 

Il fallait maintenant attendre…

2 L'accord

 

 

 

 

Farid n'avait plus peur de téléphoner, ses appréhensions n'avaient plus aucune raison d'être depuis qu'il travaillait pour une association et s'occupait de social. 

Les mardis matin n'étaient plus synonymes depuis bien longtemps de défonçages de porte et de hurlements derrière des visages cagoulés, d'interpellations mouvementées et de début de galère. Il avait trop connu cela, il n'en voulait plus. 

Un matin mon téléphone vibra et laissa s'afficher un numéro non référencé dans mon répertoire. Après quelques secondes d'hésitation, je pris l'appel. C'était lui ! 

Sa voix était claire et le ton qu'il utilisait ne pouvait masquer son embarras ou je ne sais quoi d'autre. Un malaise peut-être. 

Je n'eus pas le temps d'en placer une tant son débit était important et son besoin de m'en dire plus imminent. Il me précisa simplement un lieu pour un rendez-vous, ailleurs qu'à la Samaritaine, loin de Marseille. 

 

Nous étions tombés d'accord sur un endroit neutre et comme j'avais mes habitudes à Vitrolles, je lui fixais le point de rencontre à « la boule », un radar planté au sommet du vieux village. Loin sans trop l'être nous étions malgré tout éloignés des cités des quartiers nord et même du centre-ville. 

C'est lui qui me fixa l'heure du rendez-vous ; vingt-deux heures, le lendemain. 

 

La nuit me sembla une éternité puisque je ne trouvai pas le sommeil et mes idées ne cessèrent de courir dans mon crâne. Farid ne m'avait rien précisé, je ne savais donc pas s'il avait trouvé un interlocuteur ou s'il allait me dire que mon idée était stupide et que par voie de conséquences vouée à ne jamais voir le jour. La journée fut tout aussi longue et mes occupations ne me permirent pas de m'apaiser. 

 

Le soir venu je m'empressais de rejoindre Vitrolles et son radar, j'étais bien en avance. Ma voiture fut rangée en retrait et je fis quelques pas afin de jeter un œil à l'ouest du département et ses raffineries de pétrole, son aéroport, sa ligne de TGV et au loin le pont de Martigues enjambant l'embouchure de l'étang de Berre, le canal de Caronte. Un frisson parcourut mon dos, je relevai mon col de veste. Il était bientôt vingt-deux heures… 

La nuit était maintenant installée et seuls les panaches de fumée âcre parvenaient à subsister. Rien ne pouvait les empêcher d'être vus, rien ne pouvait les empêcher de polluer. 

Un léger Mistral les emportait vers la mer pour se faire oublier de ce secteur sinistré. Je commençais à avoir froid. J'étais stressé, je crois même que j’avais un peu peur … 

 

Les phares d'une voiture firent exploser la nuit et un léger son de faible moteur pulvérisa le silence. C'était une petite Twingo d'un âge dépassé, à la peinture ternie et aux suspensions poussives. Elle se rangea aux côtés de mon véhicule personnel. 

Je ne m’avançai pas mais je pus remarquer la présence de deux hommes à bord de la Renault. Je reconnus immédiatement la corpulence de Farid, à ses côtés au volant un autre homme plus fin portait une capuche sur la tête. 

Les deux hommes mirent pied à terre et Farid me fit un signe de la main. Je quittai mon poste d'observation et me rapprochai d'eux. Le conducteur n'avait pas quitté son siège, il me tournait le dos. 

J'embrassai Farid et sans mot dire il m'indiqua de rester à distance raisonnable de la voiture et, plaçant son index sur sa bouche, il m'intima l'ordre de me taire. J'obéis sans rechigner. 

De la minuscule citadine sortit un jeune homme d'à peine trente ans, d'un geste rapide il fit basculer sa capuche vers l'arrière pour laisser entrevoir son visage comme s'il me l'offrait en cadeau. Il était plutôt beau gosse, ses cheveux noirs formaient quatre petits anneaux collés sur son front à l'aide de pâte ou de gel coiffant. Avait-il vu le film de Ridley Scott, Gladiator, et avait-il eu une passion pour Russel Crowe toujours est-il que sa coiffure était bien celle du général de Rome devenu gladiateur. 

Il ne quittait pas mon regard et prit appui sur le toit de la voiture. Il ne me tendit pas la main et restait à distance. Il m'observait, me détaillait durant de longues secondes. Farid n'avait pas bougé, il semblait attendre un geste ou un mot. S'étaient-ils mis d'accord, avaient-ils un code ? 

Je l'ignore encore mais j'ai eu la certitude que le jeune homme me jaugeait avant de prendre sa décision. Puis il plaça sur son visage un large sourire et : C'est bon ! dit-il en regardant Farid. 

S'adressant à moi : Tu me reconnais ? 

Je restais silencieux tout en observant ce jeune homme au style plutôt élégant. De toute évidence il avait pris soin de lui, soin de ses effets également comme pour se rendre à un entretien d'embauche, comme s'il avait un rendez-vous important à honorer. Je ne reconnus pas cet homme et, hormis Farid, je n'avais d'ailleurs aucune relation avec des gens de cités. 

Pas de souvenirs non plus autres que ceux que j'aurais pu avoir lors d'interpellations ou perquisitions mouvementées diligentées à leurs domiciles. C'est un signe de tête qui fit office de réponse négative bien entendu. 

Farid n'avait pas bougé, il s'était même placé un peu en retrait pour nous laisser nous jauger, nous envisager et nous dévisager. J'avais confiance en cet ami et je savais donc que ce jeune homme ne présentait aucun danger, jamais Farid ne m'aurait mis en présence d'un agité des quartiers nord sans être certain de ses réactions. Je ne bougeai toujours pas alors que le jeune homme fit un pas vers moi en me tendant la main. Je la lui serrais fermement sans quitter ses yeux noirs. 

Je ne souriais pas, lui non plus. Nous restâmes quelques secondes ainsi en nous contemplant, il serrait ma main puis plaça sa main gauche sur mon épaule en signe d'amitié. Était-ce pour me détendre, me rassurer ou m'ôter tous les doutes qui traversaient instantanément ma mémoire et mon esprit tourmentés ? 

Puis il précisa : Samir … Samir B... ! Ça y est tu me remets, insista-t-il. 

Je ne parvenais pas à mettre des souvenirs sur son visage, j'étais maintenant embarrassé et ayant vu son sourire se dissiper je ne pouvais dissimuler ma crainte de vexer cet homme venu pour moi. J'eus peur de perdre ma crédibilité et de voir mon souhait d'écrire ce livre anéanti par ma mémoire défaillante. 

Je jetai un regard furtif à Farid, il souriait et à son tour me balança : Tu lui as rendu un service il y a quelques années. Une affaire de stups dans laquelle son petit frère avait été interpellé. Tu te souviens ? 

Un silence s'installa et laissa voir que je n'avais aucun souvenir de cette affaire que Farid évoquait. Des affaires, j'en avais tellement traité, des dealers j'en avais tant vu … 

Samir avait lâché ma main et, tout en époussetant son pantalon de toile noire, reprit : C'était en 2010 et mon petit frère avait été arrêté car il faisait le chouf à la Castellane. Les civils (La BAC) avaient interpellé le charbonneur (Le dealer), des clients et mon petit frère Hakim. Et toi tu m’as appelé pour libérer Hakim … Tu te souviens maintenant ? 

Je ne savais quoi répondre. Rien ne me revenait en mémoire. 

 

Durant ma carrière j'avais à plusieurs reprises libéré, sur ma propre initiative, des gamins interpellés dans des affaires «capilotractées», des affaires bidonnées par des flics avides de chiffres et artisans de la politique du chiffre où le nombre d’interpellés semblait plus important que la qualité intrinsèque de l’affaire comme de ses chances de la voir aboutir une fois présentée au magistrat du parquet. Cette décision de remettre à un civilement responsable un gamin sans autre forme de procédure n'incombait qu'à moi et je l'assumais pleinement sans en référer à qui que ce soit. 

Le traitement de ces dossiers était souvent fastidieux et la présence d'un mineur dans un tel dossier alourdissait une procédure déjà bien complexe. De plus ces minots étaient très souvent remis en liberté par le procureur de la République sans qu'une décision ne puisse être prise à leur encontre. Alors après un appel à un civilement responsable et sans aucune trace dans la procédure judiciaire je remettais à un membre majeur de sa famille le jeune enfant apprenti dealer afin de rendre la rédaction de la procédure judiciaire un peu moins, voire beaucoup moins lourde. 

 

« C'est moi qui suis venu chercher mon frère et tu lui as évité une procédure. Je l'ai envoyé au Bled, dans la famille, et il n'a jamais refait le con ! Aujourd'hui il fait des études pour être ingénieur en informatique et c'est un peu grâce à toi, rajouta Samir en souriant largement. 

Je ne savais encore quoi dire, je n'osais toujours pas avouer la carence de souvenirs concernant cette affaire jusqu'au moment ou Samir me précisa avoir passé son petit frère à tabac devant moi dans mon bureau. Il m'indiqua encore que sans mon intervention il l'aurait sans aucun doute roué de coups et pour cela aussi il me remercia. 

C'était à présent clair dans mon esprit, cette affaire et ses détails revinrent subitement comme mon embarras à libérer sans procédure un mineur tabassé devant moi. 

C'était bien en 2010 … 

Je souris franchement et repris la main de Samir comme pour le rassurer. 

« J'ai suivi ton parcours depuis … J'ai pas lu tes livres mais je t'ai vu à la télé, ricana-t-il. 

Samir me fit part de sa curiosité par rapport à mon projet de livre et mon envie de raconter la vérité dite par un membre actif d'un réseau. Il me demanda même si je n'étais pas fou et si je mesurais les risques que je pouvais prendre en racontant cela. Il insista sur ce qu'était devenu ce business et sur la nécessité d'utiliser les armes pour conserver sa part du marché. Sans sourciller, il m'indiqua qu'il avait plusieurs fois tiré sur des concurrents. 

Je lui précisais que c'était bien de cela que je voulais parler et que je voulais le faire comme cela n'avait jamais été encore fait. J'avais donc besoin de lui et je le lui dis sans détour. Se sentait-il redevable, allait-il accepter de témoigner ? 

Il prit un peu de recul et alluma une cigarette en tirant fortement sur sa tige. Dans un puissant souffle, il lâcha la fumée en relevant sa tête vers le ciel. Je pense qu'il avait déjà pris sa décision et que cette mascarade ne servait à rien mais je ne l'interrompis pas comme pour lui laisser croire qu'il tenait les rênes de la situation. Farid avait fait son travail de bourrage de crâne, il me fit un rapide clin d’œil. 

Solennellement Samir me dit : « OK on va le faire mais tu changes les noms …» 

 

Il était plus de vingt-trois heures et j'allais commencer à travailler sur ce livre, je ne savais pas dans quoi j'allais m'engouffrer, je ne savais pas non plus comment le débuter. Mes ides étaient brouillonnes. 

Je ne mesurais pas encore la gravité, ni la force de ce que j'allais entendre durant plusieurs semaines. 

J'ignorais surtout l'état dans lequel ce travail d'enquête et d'écriture allait me mettre.

3 Premier rendez-vous

 

 

 

 

C'était encore Farid qui servit d'intermédiaire, il m'avait d'ailleurs fait savoir que c'était la dernière fois qu'il le ferait. Par la suite je devais donc me débrouiller seul et ne plus évoquer son patronyme ni notre relation eût-elle été amicale. 

Le message était clair et j'acceptais sans rechigner cette contrainte. 

 

Le premier rendez-vous avec Samir était fixé une semaine après la rencontre bucolique du radar de Vitrolles. C'est lui qui avait précisé le lieu et l'heure et Farid m'avait communiqué ses souhaits, plutôt ses instructions en me précisant de m'y rendre seul et de veiller à ne pas être suivi. Je devais impérativement respecter ce que Samir voulait sans rechigner et encore moins sans exiger quoi que ce soit, ni pour le jour, l’heure et évidemment le lieu.   

Un brin de paranoïa pensai-je mais j'étais encore bien loin d'imaginer ce qu'il allait m'imposer par la suite et surtout que son obsession d'être suivi n'était pas un caprice mais bien une peur. J’ignorais que ce sentiment allait se faire beaucoup plus pressant. 

 

C'est au pied de l'aqueduc de Roquefavour, dans la banlieue d'Aix-en-Provence, que nous devions nous rencontrer. Non loin du charmant village de Ventabren, sur un parking ombragé il me donna rendez-vous.