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Loin de se réduire à Tolkien, la Fantasy est un genre aux multiples facettes. Le premier numéro de Fantasy Art and Studies explore la variété de la Fantasy actuelle. Retrouvez 10 nouvelles abordant les différents rivages du genre, 6 articles de spécialistes (dont 3 en anglais), et les superbes illustrations de Chonunhwa et Laureen Barré. Fantasy is a multi-faceted genre which cannot be reduced to Tolkien. The first issue of Fantasy Art and Studies explores the diversity of current Fantasy fiction. Discover 10 short stories presenting the different faces of the genre, 6 papers by Fantasy scholars (including 3 papers in English), and superb illustrations by Chonunhwa and Laureen Barré.
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Seitenzahl: 280
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Edito
La Fantasy au-delà de Tolkien et avec lui : de « l’Arbre qui cachait la Forêt » à « la Forêt aux Mille Arbres »
Des idoles d’avant
La statue de trilbane
The Return of the fairies: Jonathan Strange and Mr Norrell, by Susanna Clarke
Un, Deux, Trois
Ce(ux) qu’on abandonne
Terre-nouvelle
Les cartes et la représentation spatiale dans la fantasy épique : continuité ou rupture de l’héritage tolkienien
Fantasy between the return to the roots and the shaping of the future: the case of t.H. White’s The once and future king
Plumes noires
Le festin de l’archevêque
Perdido street station de china miéville: Hybridation, transfiction
Le peuple du cadran
L’enfant qui jouait dans la neige en imitant des bruits de voiture
Beyond light and darkness: the perception of alterity in urban fantasy
Matin
Appel à contributions/Call for papers
Fantasy Art and Studies
Voici le premier numéro de Fantasy Art and Studies, première revue bilingue sur la Fantasy alliant création littéraire et point de vue critique et universitaire. Le thème de ce numéro, Beyond Tolkien/Par-delà Tolkien, s’est voulu le plus large possible afin de donner un aperçu de la diversité de la Fantasy. Agrémentés des superbes illustrations de Chonunhwa et de Laureen Barré, les articles et les récits qui suivent invitent à voir au-delà de Tolkien, cet arbre qui nous cache trop souvent la forêt du merveilleux dans les discours médiatiques. Si Benjamin Bories et Justine Breton nous rappellent qu’avant Le Seigneur des Anneaux, il y avait déjà des œuvres de Fantasy, les différents nouvellistes du numéro explorent les nombreuses potentialités du genre, de la réécriture du conte de fées (Fireal) au courant Fantasy historique (Franck Cassilis), sans oublier de nous parler de ce qu’il advient des créatures à la solde d’un Seigneur Ténébreux une fois remportée la guerre contre ce dernier (Mathieu Goux), et de l’intolérance qui peut toujours surgir face à la différence (Elise Vincent, Carine Liehn). La dimension satirique et humoristique n’est pas oubliée (Nicolas Chapperon), pas plus que les récits très noirs aux abords d’une terre peuplée de dragons (Manuel Le Gourrierec), tandis que d’autres nouvellistes préfèrent nous entraîner dans des univers de Fantasy d’un nouveau genre (Anthony Boulanger, Weg Nocte) et que Christina Hatziandreou nous offre un joli conte en guise de conclusion. Au passage, Caroline Caubet-Duvezin nous présente un roman représentatif de la mouvance néo-victorienne et de la Gaslamp Fantasy, Marion Crackower se penche sur les cartes qui ornent les premières pages de bien des cycles de Fantasy et Denis Moreau examine l’œuvre atypique de China Miéville. Enfin Stephanie Dreier nous ouvre les portes de la Fantasy urbaine à travers l’analyse des livres d’un auteur russe.
Bonne lecture !
This is the first issue of Fantasy Art and Studies, first bilingual journal on Fantasy fiction that combines literary creation and critical and academic point of view. The theme of this instalment, Beyond Tolkien/ Par-delà Tolkien, has been conceived to be as broad as possible to give an overview of the diversity of Fantasy. Embellished by superb illustrations by Chonunhwa and Laureen Barré, the following articles and short stories invite to see beyond Tolkien, this tree that too often hides the forest of the marvellous in media discourses. If Benjamin Bories and Justine Breton remind us that, before The Lord of the Rings, there were other Fantasy works, the different fiction writers of this issue explore the numerous potentialities of the genre, from fairy-tale retelling (Fireal) to Historical Fantasy (Franck Cassilis), and do not forget to tell us what happens to the creatures who served a Dark Lord once the war against him is over (Mathieu Goux), and what about difference that can be faced by intolerance (Elise Vincent, Carine Liehn). Neither the satirical dimension (Nicolas Chapperon), nor the dark narratives near a land inhabited by dragons (Manuel Le Gourrierec) are ignored, while other writers prefer taking us into new unheard Fantasy worlds (Anthony Boulanger, Weg Nocte) and Christina Hatziandreou offers us a lovely tale as a conclusion. In the meantime, Caroline Duvezin-Caubet introduces us to a novel which is representative of the Neo-Victorian stream and Gaslamp Fantasy, Marion Crackower discusses the maps that ornate the first pages of many Fantasy series and Denis Moreau examines China Miéville’s atypical work. Finally Stephanie Dreier opens the doors of Urban Fantasy for us through the analysis of a Russian author’s books.
Have a good reading!
Viviane Bergue
Benjamin Bories
Né en 1981, Benjamin Bories s’est consacré en freelance à des recherches sur la Littérature, l’Histoire, l’Histoire de l’Art et la Mythologie, ainsi qu’à la pratique de l’écriture et du dessin, après l’obtention en 2006 d’un Master de recherche en Histoire moderne et contemporaine à l’Université de Toulouse 2. Il participe notamment, depuis 2013, aux travaux de la structure associative éditrice d’ouvrages Le Dragon de Brume, initialement constituée autour de passionnés de J. R. R. Tolkien et dont les auteurs et contributeurs sont membres : c’est dans ce cadre qu’il prépare actuellement un ouvrage à paraître sur la nudité et le nu dans les œuvres de Fantasy de Robert E. Howard et de J. R. R. Tolkien. Il a précédemment notamment fait partie de la douzaine de contributeurs ayant rédigé le contenu de l’ouvrage collectif L’Encyclopédie du Hobbit (Le Pré aux Clercs, 2013) consacré à l’univers du premier roman de Tolkien et pour lequel il a écrit sept articles (« Anneau Unique », « Beowulf », « Carc et Roäc », « Dard », « Dol Guldur », « Forêt de Grand’Peur [Mirkwood] », « Glamdring et Orcrist »).
Born in 1981, Benjamin Bories has indulged in independent research in Literature, History, Art History and Mythology, as well as in writing and drawing, after obtainingaMaster in Modern and Contemporary History in 2006 at Université Toulouse 2. Since 2013, he has been involved in the associative publishing house Le Dragon de Brume, originally created by J. R. R. Tolkien enthusiasts. Within this context, he is currently working on a book about nudity and the nude in the Fantasy works of Robert E. Howard and J .R. R. Tolkien. He was among the dozen of contributors who wrote the contents of the collective work L’Encyclopédie du Hobbit (Le Pré aux Clercs, 2013) dealing with the universe of Tolkien’s first novel, for which he wrote seven articles (“Anneau Unique”, “Beowulf”, “Carc et Roäc”, “Dard”, “Dol Guldur”, “Forêt de Grand’Peur [Mirkwood]”, “Glamdring et Orcrist”).
«Hors des ombres de la légende, je pense que je commence un peu à comprendre la merveille des arbres.» (Le Seigneur des Anneaux, Livre III, chapitre 8)1
Au moins jusqu’à récemment, l’opinion est restée répandue et l’impression forte : J. R. R. Tolkien (1892-1973), le créateur de l’univers de la Terre du Milieu serait vis-à-vis de la fantasy « l’Arbre qui cachait la Forêt ». Selon le Trésor de la langue française, l’expression « les arbres cachent la forêt » signifie que « l’attention portée aux détails empêche de saisir l’ensemble ». L’œuvre de Tolkien n’est évidemment pas un détail dans l’histoire de la fantasy, mais il est vrai que de même qu’il vaut mieux éviter de faire du détail une finalité lorsque l’on veut essayer d’appréhender au mieux et de comprendre un ensemble, il ne peut y avoir qu’avantage à ne pas tout ramener à un seul et unique auteur pour appréhender tout un genre littéraire.
La fantasy moderne, littérature du merveilleux dans laquelle le surnaturel est accepté comme une loi du monde fictionnel, est apparue au XIXe siècle, comme le symbolisme européen, en prenant le contre-pied d’une modernité industrielle et urbaine jugée laide et aliénante. William Morris (1834-1896) et Lord Dunsany (1878-1957) ont donné à la fantasy ses lettres de noblesse, en langue anglaise, avant que le XXe siècle ne la voie progressivement passer du genre littéraire plutôt confidentiel qu’elle était à l’origine et qu’elle est longtemps restée, à la littérature de grande diffusion qu’elle est devenue aujourd’hui, et ce, bien au-delà désormais des seuls pays anglophones : ce genre relevant de l’imaginaire représente à présent en effet, à travers différents modes d’expression artistique, un pan non négligeable de la culture populaire en Occident. Bien des personnes, depuis longtemps, se sont appliquées à compartimenter la fantasy en fastidieuses catégories et sous-catégories (« high fantasy », « heroic fantasy », « sword and sorcery », « dark fantasy », etc.), de façon assez vaine et excessive nous semble-t-il, tant ces catégorisations empêchent finalement de penser bien plus qu’elles ne clarifient l’appréhension d’un genre il est vrai fort diversifié. Bornons-nous ici à la constatation d’Anne Besson faite en 2007 : « On peut distinguer un “cœur de genre”, où se côtoient l’épique et l’héroïque, aux qualifications multiples autant que redondantes ; et des périphéries, nombreuses, qui partagent un même intérêt à faire reconnaître leurs singularités sous la forme d’un “label” repérable, sans qu’elles aient toutes la même légitimité à le revendiquer2. » On peut considérer le « cœur de genre », plutôt épique et héroïque donc, et plutôt d’inspiration médiévale (mais pas seulement), comme étant fait notamment de créations de mondes secondaires cohérents, situés en des temps très anciens par rapport à notre monde actuel « primaire » – dont ils peuvent être un avatar – et où se mêlent emprunts mythologiques et historiques. Depuis plusieurs décennies, on attribue volontiers à ce « cœur de genre » une figure tutélaire dont l’œuvre littéraire a exercé une influence non seulement majeure mais même essentielle, voire écrasante, sur la fantasy moderne : Tolkien, brillant auteur du Hobbit (1937) et du Seigneur des Anneaux (1954-1955), dont l’œuvre gigantesque – et surtout connue et diffusée de façon posthume –, célébrée mondialement aujourd’hui, a bien des fois été copiée sans avoir été jusqu’ici égalée.
Philologue médiéviste s’étant fait écrivain en marge de sa carrière universitaire, afin de faire vivre sa passion pour les mythes et le langage, l’auteur du Seigneur des Anneaux n’a jamais cherché à être particulièrement reconnu et influent, ni même à être beaucoup lu. S’il peut être perçu comme étant « l’Arbre cachant la Forêt » s’agissant de la fantasy, cela est essentiellement dû à une réception de son œuvre qui a assez vite dépassé la personne de l’écrivain : comme le remarque Anne Besson, « si Tolkien fut le digne représentant d’un Oxford synonyme de culture d’élite et de milieu conservateur, ses récits ont donné naissance, à partir du milieu des années 1960 aux États-Unis, à un “phénomène culturel” grand public dont l’ampleur, et la distance avec ses origines livresques, n’a fait que croître depuis le succès des films de Peter Jackson3. » Ainsi Tolkien passe-t-il souvent pour être à l’origine d’un engouement populaire pour tout un genre bien qu’il n’en fut pas l’inventeur : Tolkien, selon ce qu’a écrit en 2008 Vincent Ferré4, « a symbolisé à lui seul, ou a permis, la renaissance de la fantasy » au point d’apparaître comme « une référence permanente », ce qui est sans doute exact, mais aussi comme « un modèle indépassable », ce qui est nettement plus discutable. En vérité, le « phénomène Tolkien » né dans les années 1960 ne saurait refléter fidèlement la nature et la valeur propre non seulement de l’œuvre de Tolkien elle-même, mais aussi celles des œuvres d’autres auteurs associés à la fantasy et à l’histoire de ce genre. Contrairement à ce qui est encore prétendu ou sous-entendu trop souvent, la publication en 1965 d’une édition de poche « pirate » du Seigneur des Anneaux chez Ace Books, par l’éditeur américain Donald Wollheim, n’a pas été à elle seule décisive pour l’essor et la diffusion de la fantasy en général dans les années et les décennies qui ont suivies. Le milieu des années 1960 aux États-Unis a vu en réalité se réaliser une convergence de courants, l’un européen / britannique, surtout représenté par Tolkien, et l’autre américain, surtout représenté par Robert E. Howard (1906-1936), brillant créateur – entre autres personnages – de Conan le Cimmérien. Cette convergence s’est produite à la faveur de deux succès de librairie auprès du public américain à la même époque, avec d’une part la large diffusion en format de poche du Seigneur des Anneaux de Tolkien à partir de 1965, et d’autre part la réédition, programmée dès 1964, des aventures de Conan en une série de volumes à partir de 1966, publiée aux États-Unis chez Lancer Books avec des couvertures illustrées par Frank Frazetta (1928-2010). Patrice Louinet souligne qu’en ce qui concerne Tolkien et Howard, « les œuvres majeures des deux auteurs ont en commun d’avoir été éditées en volume cartonné pour la première fois dans les années 1950 […] et au milieu des années soixante en poche aux USA, avec dans les deux cas, un succès phénoménal, dépassant très vite le million d’exemplaires pour chacun5. » On notera qu’un écrivain comme George R. R. Martin (né en 1948) n’a jamais caché que son goût pour la fantasy est né avec sa découverte conjointe dans les années 1960 des œuvres de Howard et de Tolkien lorsqu’il était lycéen6. De fait, une œuvre de fantasy actuelle à succès comme les romans du Trône de Fer (A Song of Ice and Fire) dudit George Martin – série de romans apparue en librairie en 1996 aux États-Unis et en 1998 en France – peut apparaître comme étant un résultat assez représentatif de cette convergence opérée à partir du milieu des années 1960, et au fil des dernières décennies, entre deux branches de la fantasy, l’une européenne « tolkienienne » et l’autre américaine « howardienne ». Ainsi que l’a justement écrit Marc Duveau, reprenant en 2003 dans sa Grande Anthologie de la Fantasy7 des propos qu’il tenait déjà, à quelques mots près, en 1981, « c’est entre Frodo et Conan, entre Tolkien et Howard, que se développa une nouvelle génération d’auteurs qui consacrèrent partiellement ou totalement, leur talent au genre ainsi relancé auprès du public, rejoints en cela par quelques rares écrivains déjà reconnus. [...] Ainsi, la fantasy est un genre tout neuf et bouillonnant, même si elle s’est cherché et trouvé bien des ancêtres. Ses pères fondateurs, Tolkien et Howard, sont morts depuis longtemps, mais ils n’ont rencontré le grand succès qu’à partir du milieu des années soixante. L’heure est à la fantasy, les vents sont favorables, les auteurs inspirés, les lecteurs passionnés [...]8. »
Ainsi Tolkien n’a en fait jamais été seul, dominant toute une production qui n’aurait fait qu’essayer d’imiter les recettes d’un succès commercial que l’auteur lui-même, du reste, n’avait même jamais envisagé à l’origine. Pour aller au-delà du « phénomène Tolkien », il apparait donc nécessaire de se pencher sur les écrivains qui ne lui doivent rien sur un plan créatif, qu’ils lui soient contemporains ou a fortiori antérieurs, et qui ont tous notoirement contribué, par leur originalité et par leur influence à façonner l’histoire de la fantasy littéraire. Nous avons déjà cité Robert E. Howard, dont la réception de l’œuvre a été très longtemps déformée9 avant une réhabilitation bienvenue et encore récente grâce au travail de Patrice Louinet, mais dont l’influence, largement posthume, n’en n’a pas moins a été réelle et au moins égale à celle de Tolkien s’agissant du « cœur de genre » que nous avons précédemment évoqué. Pour comprendre toute une part de l’identité de la fantasy moderne qui n’est pas due à Tolkien, il faut lire Howard, notamment ses récits de fantasy écrits entre 1926 et 1935 mettant en scène ses personnages de Kull (prononcer « Keul »), roi atlante de Valusie10, et de Conan, aventurier et guerrier cimmérien devenu roi d’Aquilonie11. Howard est un écrivain de métier loin de s’être limité à la fantasy, mais il a su faire de ce genre, dans sa forme moderne, un heureux mélange entre roman d’aventures, roman historique (sans se limiter à l’inspiration médiévale) et récit merveilleux situé dans un monde secondaire alternatif, l’auteur n’hésitant pas à introduire aussi dans ses écrits des questionnements métaphysiques, notamment dans les histoires de Kull. Les récits de fiction de Robert Howard publiés de son vivant l’ont été dans les « pulp magazines », en particulier dans Weird Tales, Howard étant généralement considéré comme une des trois grandes plumes de la revue aux côtés de ses collègues Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) et Clark Ashton Smith (1893-1961), auteurs avec lesquels il a notamment entretenu une correspondance. Tout comme l’œuvre de Howard, celle d’un écrivain comme Lovecraft ne saurait être limitée au genre de la fantasy, mais le créateur de ce que l’on a appelé par la suite le « Mythe de Cthulhu » se trouve être également l’auteur de récits de fantasy onirique influencés par Lord Dunsany et situés dans ce que David Camus appelle les « Contrées du Rêve »12. Lire Howard peut donc amener à lire Lovecraft (quand ce n’est pas l’inverse) et Smith, car ils représentent tout un aspect de la vaste forêt de la fantasy que « l’Arbre Tolkien » a pu avoir longtemps tendance à cacher aux yeux d’une part du public, sans que Tolkien n’y soit lui-même pour quoi que ce soit. Le temps de la forte médiatisation des adaptations cinématographiques du Seigneur des Anneaux et du Hobbit par Peter Jackson étant à présent passé, on ne peut que souhaiter que Howard et ses collègues de la fantasy américaine de la première moitié du XXe siècle ne soient plus aussi oubliés ou négligés que par le passé, aussi bien de la part des lecteurs que des critiques et des spécialistes travaillant notamment sur la théorisation de la fantasy.
Avant Tolkien, avant Howard, il y a bien sûr eu aussi William Morris et Lord Dunsany, que nous avons déjà cités. Ces deux auteurs pionniers incarnent une fantasy des origines (dans l’histoire moderne du genre) qui fut influente aussi bien d’un côté que de l’autre de l’Atlantique, et à laquelle le public, notamment francophone, a désormais de plus en plus facilement accès, en espérant que cela continue13. Mais en regardant ensuite du côté des écrivains contemporains et postérieurs à Tolkien et Howard, bien d’autres auteurs pourraient être cités comme méritant d’être lus et étudiés pour que l’on se rende pleinement compte de toute la créativité au sein de la Forêt cachée derrière « l’Arbre Tolkien ». Des anthologies ont déjà pu montrer la voie au lecteur curieux, notamment au début des années 2000 en France, alors pourtant en plein tourbillon médiatique lié à la première trilogie cinématographique tolkienienne de Peter Jackson : ce fut le cas des anthologies éditées à l’époque par l’écrivain de science-fiction et de fantasy américain Robert Silverberg – Légendes (Legends: Short Novels by the Masters of Modern Fantasy), parue en 1998 aux États-Unis et l’année suivante en France avant d’être rééditée en poche en 200114 – et par Marc Duveau – La Grande Anthologie de la Fantasy, déjà citée, parue en France en 2003, version remaniée et complétée d’une anthologie déjà parue en plusieurs volumes de poche plus de vingt ans auparavant15, proposant au lecteur de découvrir de remarquables auteurs depuis les origines du genre jusqu’à la fin du XXe siècle16. Des anthologies telles que celles-ci, indisponibles actuellement sinon sur le marché de l’occasion, mériteraient au moins d’être rééditées, sachant cependant que ce travail d’anthologiste a pu être poursuivi, principalement dans des maisons d’édition indépendantes spécialisées. La matière ne manque assurément pas, compte tenu du contexte de forte croissance, depuis maintenant au moins une quinzaine d’années, en matière de production éditoriale d’un genre sans cesse plus diversifié au-delà du « cœur de genre » et du reste de moins en moins limité au domaine anglophone, longtemps de facto à peu près le seul connu du grand public17.
De tels travaux d’anthologistes ne peuvent en tout cas que contribuer à la mise en valeur d’œuvres constituant ensemble un patrimoine dont chacun, lecteur ou chercheur, devrait pouvoir toujours profiter, non pas « après Tolkien » ou « contre » lui, mais simplement avec lui, en prenant ainsi pleinement conscience de la très grande diversité des auteurs au sein d’un genre relevant du merveilleux et n’ayant finalement comme limite que l’imagination, perpétuelle source d’évolution et de réinvention, hier comme aujourd’hui.
S’il faut chercher des modèles et des références en fantasy, en vérité, depuis le XIXe siècle il n’en manque pas. Tolkien, « modèle indépassable » ? Non, décidément, et un tel constat devrait pouvoir être fait non seulement par les lecteurs et les chercheurs, mais aussi naturellement par les écrivains, a fortiori si l’on souhaite faire bouger les lignes vis-à-vis de ce qui peut être jugé objectivement « important » d’une part et plus subjectivement « intéressant » d’autre part18. L’œuvre de Tolkien est immense, majeure, inspirante, mais on ne saurait être condamné à seulement l’admirer et à l’imiter sans cesse, enfermé dans un univers certes très riche mais que l’auteur lui-même n’a jamais pu achever comme fantasment parfois de le faire certains de ses admirateurs. Et enfin, une autre donnée ne devrait pas être négligée : le fait qu’un écrivain, et plus généralement un artiste, n’a pas vocation à être enfermé dans un genre, quand bien même il en serait considéré comme la référence principale. Pour conclure, une double approche devrait pouvoir être privilégiée, car elle peut rendre justice à la fois aux créateurs et au genre de la fantasy : considérer d’une part l’auteur pour lui-même, sans catégorisation ni hiérarchie a priori vis-à-vis d’autres écrivains ; et considérer d’autre part l’œuvre de fantasy de cet auteur, en relation avec la réception du genre et son histoire, tout en évitant d’emblée l’excès de catégorisation. Tel est le point d’équilibre qui nous parait idéalement devoir être recherché dans la mesure du possible, que l’on soit lecteur, critique, chercheur ou artiste. Ainsi, au-delà de Tolkien mais avec lui, d’une forêt cachée derrière un arbre aux yeux de certains ne pouvons-nous que passer à la vision d’une « Forêt aux Mille Arbres » (et plus !) où chaque arbre pourra tout simplement être apprécié pour lui-même et vis-à-vis de l’ensemble de ladite forêt, tandis que d’autres pourront naître et croitre librement en son sein ou à sa lisière. Un tableau sylvestre que Tolkien, plutôt bon lecteur de récits de fantasy18 tout autant que grand ami des arbres19, n’aurait sûrement pas désapprouvé20.
Bibliographie critique
BESSON, Anne, La Fantasy, collection « 50 Questions » (no37), Paris, Klincksieck, 2007. Anne Besson, articles « Culture populaire », « États-Unis, Réception de l’œuvre aux », « Fantasy, Tolkien et la », in FERRÉ, Vincent, dir., Dictionnaire Tolkien, Paris, CNRS Éditions, 2012, pp. 125-127, 195-197, 208209.
BESSON, Anne, « Tolkien et la fantasy, encore et toujours ? Légitimations croisées, filiations contestées », in Europe no1044, « H. P. Lovecraft / J. R. R. Tolkien », avril 2016, p. 149-157.
DE CAMP, Lyon Sprague, Les Pionniers de la Fantasy (Swordsmen and Sorcerers: The Makers of Heroic Fantasy, 1976), traduction de Nenad Savic, Paris, Bragelonne, 2010.
DUVEAU, Marc, éd., L’Épopée fantastique, 4 volumes (Le Manoir des Roses, La Citadelle écarlate, Le Monde des chimères et La Cathédrale de sang), collection « Le Livre d’or de la science-fiction », Paris, Presses Pocket, 1978-1982.
DUVEAU, Marc, éd., La Grande Anthologie de la Fantasy, Paris, Editions Omnibus, 2003. Vincent Ferré, article « Le cas Tolkien », in TDC (Textes et Documents pour la Classe) no967, « La fantasy »,
1er janvier 2009, p. 18-19.
LOUINET, Patrice, Le Guide Howard, Chambéry, Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », 2015. SILVERBERG, Robert, éd., Légendes (Legends: Short Novels by the Masters of Modern Fantasy, 1998), Introduction de Robert Silverberg, traductions de Bernard Sigaud, Yves Sarda, Patrick Marcel, Frédérique Le Boucher, Blandine Roques, Isabelle Maillet, Laurence Kiefé, Paul Benita, Simone Hilling, Nathalie Serval et T. J. Faber, Éditions 84, 1999, rééd., Paris, J’ai Lu, 2001.
1 Notre traduction. Version originale : « Out of the shadows of legend I begin a little to understand the marvel of the trees, I think » (TOLKIEN, J. R. R., The Lord of the Rings, réédition en un volume, Londres, HarperCollins, 1995, book three, chap. VIII, p. 536).
2 BESSON, Anne, La Fantasy, collection « 50 Questions » (no37), Paris, Klincksieck, 2007, II, question 31, p. 118.
3 Anne Besson, article « Culture populaire », in FERRÉ, Vincent, dir., Dictionnaire Tolkien, Paris, CNRS Éditions, 2012, p. 125.
4 Vincent Ferré, article « Le cas Tolkien », in TDC (Textes et Documents pour la Classe) no967, « La fantasy », 1er janvier 2009, p. 18-19.
5 LOUINET, Patrice, Le Guide Howard, Chambéry, Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », 2015, Neuvième partie, « Autour de Howard », 1., p. 247.
6 Dans un entretien accordé par l’écrivain en 2006 pour le site SFFWorld.com (accessible en ligne à l’adresse http://www.sffworld.com/2006/05/interview-with-george-r-r-martin/, consultée en août 2016), à la question de savoir s’il a toujours eu envie d’écrire des séries comme le Trône de Fer ou si l’envie lui est venu plus tard dans sa carrière d’écrivain, George R. R. Martin a répondu : « J’ai toujours aimé la fantasy, depuis ma découverte de Robert E. Howard et de J. R. R. Tolkien au lycée. J’écrivais de l’heroic fantasy même dans ma période fanzine des années 60, au même titre que des histoires de science-fiction, d’horreur et de super-héros. En vérité, j’aime toutes les saveurs de la fiction fantastique, et passer d’un genre à un autre ne m’a jamais posé grand problème. » (« I’ve always loved fantasy, since I first encountered Robert E. Howard and J.R.R. Tolkien in my high school days. I was writing sword & sorcery even in my fanzine days in the 60s, along with SF and horror and superhero yarns. Truth is, I like all the flavors of fantastic fiction, and for me it has never been a big deal to move from one genre to another. »)
7 DUVEAU, Marc, éd., La Grande Anthologie de la Fantasy, Paris, Editions Omnibus, 2003, chap. 5 « Le Monde des chimères », Préface, p. 893-898. Cette riche anthologie de nouvelles et poèmes de grands noms de la fantasy (dont Howard et Tolkien), contient « Le Manoir des Roses », « La Citadelle écarlate », « La Cathédrale de sang » et « Le Monde des chimères », précédemment publiés en quatre volumes entre 1978 et 1982 – alors sous un découpage différent, avec certains textes anglophones supprimés depuis et sans textes francophones – dans la collection « Le Livre d’or de la science-fiction » chez Presses Pocket, une nouvelle partie, « La Dame des crânes », dédiée spécifiquement aux auteurs féminins, s’ajoutant désormais à l’ensemble.
8 DUVEAU, Marc, éd., Le Monde des chimères (L’Epopée fantastique, volume 3), collection « Le Livre d’or de la science-fiction », Paris, Presses Pocket, 1981, préface, p. 23-26. Duveau parle notamment alors d’« épopée fantastique » pour désigner la fantasy, ce dernier terme étant finalement employé dans le texte de 2003 de la Grande Anthologie de la Fantasy (op.cit.).
9 La déformation de cette réception de l’œuvre de Howard est notamment due à l’écrivain, essayiste et critique littéraire Lyon Sprague de Camp et à ses collaborateurs, responsables en particulier à partir des années 1960 d’une réédition altérée des récits de Conan « mis au point et complétés » dans le cadre d’une prétendue « collaboration posthume » avec Howard, sans respecter l’esprit de la création originale de ce dernier.
10 HOWARD, Robert E., Kull le roi atlante, illustrations de Justin Sweet, introduction de Steve Tompkins, traduction et essai en postface de Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, 2010. L’édition française suit l’édition en anglais parue en 2006 à New York chez Del Rey Books sous le titre Kull, Exile of Atlantis.
11 HOWARD, Robert E., Conan le Cimmérien (premier volume, 1932-1933), illustrations de Mark Schultz, traductions de Patrice Louinet et François Truchaud, introduction et essai en postface de Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, 2007 ; Conan – L’Heure du Dragon (deuxième volume, 1934), illustrations de Gary Gianni, traductions, introduction et essai en postface de Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, 2008 ; Conan – Les Clous rouges (troisième volume, 1934-1935), illustrations de Gregory Manchess, traductions, introduction et essai en postface de Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, 2008. Les éditions françaises reprennent le contenu howardien des versions anglophones éditées entre 2002 et 2005 par le même Patrice Louinet chez Wandering Star et Del Rey Books, avec des titres et sous-titres de volumes en français plus adéquats et précis.
12 Cf. LOVECRAFT, H. P., Les Contrées du rêve, préface et traductions de David Camus, Saint-Laurent-d’Oingt, Editions Mnémos, 2010. Le recueil contient quatorze nouvelles.
13 S’agissant de l’œuvre de fantasy de William Morris, longtemps restée presque entièrement inédite en français, celle-ci fait enfin, depuis 2011, l’objet de traductions parues ou devant paraître aux éditions Aux Forges de Vulcain. Nous nous permettons de recommander notamment Le Lac aux Îles Enchantées (The Water of the Wondrous Isles), récit contant l’histoire d’une jeune fille dans un univers merveilleux médiévalisant, et donnant l’impression de se promener, tout le long de la lecture, dans des tableaux du peintre préraphaélite Edward Burne-Jones, qui fut un grand ami de Morris (traduction de l’anglais par Francis Guévremont, Paris, Les Éditions Aux Forges de Vulcain, 2012).
14 SILVERBERG, Robert, éd., Légendes, Introduction de Robert Silverberg, traductions de Bernard Sigaud, Yves Sarda, Patrick Marcel, Frédérique Le Boucher, Blandine Roques, Isabelle Maillet, Laurence Kiefé, Paul Benita, Simone Hilling, Nathalie Serval et T. J. Faber, Éditions 84, 1999, rééd., Paris, J’ai Lu, 2001. Cette anthologie, qui a été suivie d’autres, contient onze nouvelles de fantasy écrites par des auteurs anglophones reconnus, dont l’action se situe dans les univers de référence de leurs cycles romanesques respectifs : Stephen King (la Tour Sombre [The Dark Tower]), Terry Pratchett (les Annales du Disque-monde [Discworld]), Terry Goodkind (l’Epée de Vérité [The Sword of Truth]), Orson Scott Card (les Chroniques d’Alvin le faiseur [Tales of Alvin Maker]), Robert Silverberg (les Chroniques de Majipoor [Majipoor]), Ursula K. Le Guin (Terremer [Earthsea]), Tad Williams (l’Arcane des épées [Memory, Sorrow and Thorn]), George R. R. Martin (Le Trône de Fer [A Song of Ice and Fire]), Anne McCaffrey (la Ballade de Pern [Pern]), Raymond E. Feist (les Chroniques de Krondor [The Riftwar Saga]) et Robert Jordan (la Roue du Temps [The Wheel of Time]).
15 Cf. supra, notes 7 et 8.
16 Outre Howard et Tolkien, les auteurs présents dans la riche anthologie de Marc Duveau sont très nombreux : William Morris, Lord Dunsany, Hannes Bok, Clark Ashton Smith, Jack Vance, Ursula K. Le Guin, Poul Anderson, Mervyn Peake, Tanith Lee, Thomas Burnett Swann, Roger Zelazny, Fritz Leiber, Michael Moorcock, Leigh Brackett, Marion Zimmer Bradley, Mercedes Lackey, C.J. Cherryh, Jane Yolen, Patricia A. McKillip, Karl Edward Wagner, George R. R. Martin, Charles de Lint, Laurell K. Hamilton, etc.
17 Depuis un demi-siècle, de Charles Duits (19251991) auteur de Ptah Otep à Jean-Philippe Jaworski (né en 1969) auteur de Juanavera et de Gagner la guerre, la langue française a su de plus en plus accueillir la fantasy moderne dans sa littérature tout en cultivant son propre rapport spécifique au merveilleux et à l’imaginaire, au point qu’il serait peut-être possible aujourd’hui d’envisager quelque « Grande Anthologie de la Fantasy » avec seulement des auteurs francophones des origines à nos jours, alors que Marc Duveau n’avait pu ajouter que quelques textes plus ou moins contemporains écrits originellement en français dans sa Grande Anthologie de 2003. Outre le domaine francophone, il convient également de noter, dans un contexte mondialisé, la vivacité de la fantasy dans d’autres territoires linguistiques, en Europe et au-delà, notamment au Japon (le merveilleux était déjà bien présent dans la culture du pays avant son ouverture à l’Occident à l’aube de l’ère Meiji, et se retrouve naturellement dans toute une partie des mangas, des films et séries d’animation de créateurs comme Hayao Miyazaki, de plus en plus diffusés auprès du public occidental à partir des années 1970 et 1980) : autant de domaines, qui restent au moins pour partie méconnus, et dont des anthologistes devraient peut-être également aborder à leur tour. 18 Anne Besson note aujourd’hui que Tolkien et la fantasy, en matière de reconnaissance, de légitimation, « n’ont plus vraiment besoin l’un de l’autre ». Cf. BESSON, Anne, « Tolkien et la fantasy, encore et toujours ? Légitimations croisées, filiations contestées », in Europe no1044, « H. P. Lovecraft / J. R. R. Tolkien », avril 2016, p. 149-157.
18 On sait par exemple que, outre William Morris et Lord Dunsany qui l’ont directement influencé, Tolkien a eu l’occasion de lire, fusse semble-t-il plutôt tardivement, des œuvres de fantasy américaine de Robert E. Howard, H. P. Lovecraft, Catherine L. Moore, Clark Ashton Smith, Henry Kuttner, Fritz Leiber et Poul Anderson. Voir notamment à ce sujet le témoignage de Lyon Sprague de Camp, éditeur d’une anthologie de nouvelles de ces auteurs qu’il offrit à Tolkien en 1964 avant de le rencontrer en personne en 1967 : DE CAMP, Lyon Sprague, Les Pionniers de la Fantasy (Swordsmen and Sorcerers: The Makers of Heroic Fantasy, 1976), traduction de Nenad Savic, Paris, Bragelonne, 2010, chap. IX « Merlin en tweed : J.R.R. Tolkien », p. 320-321.
19 Cf. Lionel Pras, « Tolkien parmi les arbres », in WILLIS, Didier, dir., Tolkien, le façonnement d’un monde, Vol. 1 – Botanique et Astronomie, Toulouse, Le Dragon de Brume, 2011, p. 99-130.
20 Dans une large part, la matière du modeste présent article provient de l’introduction de notre ouvrage consacré à la présence de la nudité et du nu dans les univers de fantasy de Robert E. Howard et J. R. R. Tolkien, ouvrage devant être prochainement publié par l’association Le Dragon de Brume (site accessible à l’adresse https://sites.google.com/site/dragonbrumeux/).
Mathieu Goux
Mathieu Goux a 29 ans, et il est chercheur en linguistique française à Lyon. Cela fait plus de dix ans qu’il écrit : il a été édité chez « Le Manuscrit » (À tous ceux que j’aime… et aux autres,
