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Ce deuxième numéro de Fantasy Art and Studies est consacré à la Fantasy urbaine. Retrouvez 6 nouvelles (dont une en anglais), des articles sur Neil Gaiman, Lauren Beukes, et sur le comics Fables et les séries Grimm et Once Upon a Time, ainsi qu'en bonus un entretien avec Léa Silhol, pionnière de la Fantasy urbaine en France. This second issue of Fantasy Art and Studies deals with Urban Fantasy. Discover 6 short stories (including one in English), and papers dealing with Neil Gaiman's Neverwhere, Lauren Beukes's Zoo City, and the comics Fables and the TV series Grimm and Once Upon a Time. Bonus: an interview with Léa Silhol, pioneer of Urban Fantasy in France.
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Seitenzahl: 200
Veröffentlichungsjahr: 2019
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EDITO
LE GOÛT DU BITUME
THE MULTILAYERED METROPOLIS AT THE CROSSROADS OF THE IMAGINARY AND THE URBAN: THE FANTASY JOHANNESBURG IN LAUREN BEUKES'S ZOO CITY
LES DOGMES INVISIBLES
RÉFUGIÉS
NEVERWHERE OU LE POUVOIR DE LA FICTION : MYTHES ET MERVEILLES EN ANAMORPHOSE
SOLILOQUIES POUR LA VILLE INSOMNIE
HIC SUNT DRACONES
URBAN FAIRY TALES AND FOLKLORIC NOSTALGIA: FABLES, GRIMM, AND ONCE UPON A TIME
ON NE BOUGE PLUS
ENTRETIEN AVEC LÉA SILHOL
PROCHAIN NUMÉRO SCIENCE FANTASY
ÀCEUX QUI CROIENT que la Fantasy se restreint aux univers médiévaux et ignore les réalités de notre monde moderne, la Fantasy urbaine montre que ce n'est pas nécessairement le cas. En effet, ici les histoires se déroulent dans des décors contemporains, et questionnent notre rapport au merveilleux et la place des fées et des anciens dieux dans une société qui les a oubliés. La magie est toujours là, visible seulement pour ceux qui sont familiers des secrets de la ville. Les récits de Fantasy urbaine s'intéressent aussi à des problèmes bien modernes tels que la pauvreté, la question des sans domicile fixe, et l'immigration à travers le prisme déformant de l'imaginaire.
Ceci transparaît dans les différents articles et nouvelles de ce numéro. La ville moderne apparaît comme un véritable organisme avec ses globules blancs et ses anticorps (Jason Martin), un lieu où les anciennes divinités finissent par devenir de vagues silhouettes (Ange Beuque) ou un refuge pour des créatures magiques fuyant une guerre terrible (Sorane Begaro). Dans le même temps, la ville moderne est complètement réinventée et recomposée par la Fantasy, comme nous le montre Ewa Drab dans son analyse de Zoo City de Lauren Beukes. De même, Denis Moreau examine le Neverwhere de Neil Gaiman et sa manière d'entrelacer la réalité et les éléments surnaturels.
Si les liens entre la Fantasy urbaine et la fiction gothique (sans oublier le Fantastique) sont évidents en raison de la confrontation entre la réalité communément admise et le merveilleux, la Fantasy urbaine lorgne aussi du côté de la Science-Fiction, et peut nous proposer des visions futuristes, comme le portrait d'une Hong Kong du futur habitée par les humains et les créatures magiques (Weggen). Ou nous dépeindre une société dystopique où les êtres humains peuvent se changer en monstres (Marie Démosthène). Réintroduire la magie dans le monde contemporain implique également le déplacement du personnel des contes de fées dans la ville moderne, aussi Lilas nous offre un joli conte sur un changeling à San Francisco, tandis qu'Emeline Morin analyse la nostalgie à l'œuvre dans le comics de Bill Willingham, Fables, et dans les séries Grimm et Once Upon a Time. Enfin Léa Silhol partage avec nous sa vision de la Fantasy urbaine.
Les illustrations de Laureen Barré, Hosni Masarwa, Emmanuelle Ramberg et Julie Ramel agrémentent cette brève exploration de la Fantasy urbaine d'une touche visuelle.
TO THOSE WHO THINK that Fantasy is only about medieval realms and that it ignores the realities of our modern world, Urban Fantasy shows that this is not necessarily true. indeed here stories take place in contemporary settings, thus questioning our relationship to the marvellous and the place of ancient gods and fairies in a society that has forgotten them. Magic is still there, hidden but for those who are acquainted with the secrets of the city. Urban Fantasy narratives also consider very modern issues such as poverty, homelessness, and immigration through the deforming prism of imagination.
This is reflected in the different short stories and articles of this issue. The modern city appears as an actual organism with its white cells and antibodies (Jason Martin), a place where the old gods can dwindle so as to become vague figures (Ange Beuque) or a refuge for magical beings fleeing a terrible war (Sorane Begaro). Meanwhile the modern city is completely reinvented and recombined through Fantasy, as Ewa Drab shows us with her analysis of Lauren Beukes's Zoo City. Similarly, Denis Moreau examines Neil Gaiman's Neverwhere and his way of intertwining actual reality and supernatural elements.
If the links between Urban Fantasy and Gothic fiction (not to mention the Fantastique in French criticism) are obvious because of the confrontation of the mundane and the magical, Urban Fantasy also hints at Science Fiction, and can bring us to futuristic visions such as a portray of a future Hong Kong inhabited by human and magical beings (Weggen). Or it can depict a dystopian society where human beings might turn into monsters (Marie Démosthène). The reintroduction of magic in the contemporary world also implies the displacement of fairy tale characters in the modern city, so Lilas offers us a lovely tale about a changeling in San Francisco, whereas Emeline Morin analyses the folkloric nostalgia at work in Bill willingham's comic books Fables and in TV series Grimm and Once Upon a Time. Finally French writer Léa Silhol shares her views on Urban Fantasy.
Illustrations by Laureen Barré, Hosni Masarwa, Emmanuelle Ramberg and Julie Ramel add a visual touch to this brief exploration of Urban Fantasy.
Viviane Bergue
© Hosni Masarwa
Né en 1990 dans l'Ouest sauvage de la France, Jason Martin a été mordu très jeune par une étrange araignée radioactive, développant alors un goût prononcé pour l'encre et les pixels. Il dévore les romans, comics, films et séries télé comme un loup-garou les enfants un soir de pleine lune. En grande quantité, donc. Il écrit lentement, comme une bête rôdant autour de sa proie. On peut lire un de ses méfaits dans l'anthologie Moisson d'épouvante vol.1 chez Dreampress.com (disponible en numérique chez Bragelonne). Sinon, c'est un type charmant : il ne mord presque pas.
Born in 1990 in wild western France, Jason Martin was bitten, when he was very young, by a strange radioactive spider, and thus developed a marked taste for ink and pixels. He devours novels, comics, movies and TV series, just like a werewolf eats children on full moon nights. A lot, then. He writes slowly, like a beast prowling around its prey. You can read one of his mischiefs in the anthology Moisson d'épouvante vol.1 at Dreampress.com (also available in digital format at Bragelonne). Otherwise, he is a nice guy: he rarely bites.
L' odeur de goudron cuit par le soleil prend à la gorge dès le premier pas dehors. Elle agresse les muqueuses et laisse un goût amer dans la bouche. La peau étouffe sous une fine pellicule de sueur. Les pétarades des moteurs, la brusquerie des klaxons saturent les capteurs d'un corps en alerte, les nerfs à fleur de peau après avoir été réveillé ce matin par un échange de coups de feu à deux rues d'ici.
La chaleur exacerbe les passions, et cet été, le quartier rôtit dans un four. Les esprits s'échauffent plus que de raison, les chairs entrent en contact. Le sang coule – ou un autre fluide. Les crimes grouillent, les cadavres bourgeonnent, mais dans un étrange équilibre karmique, autant de vies foisonnent neuf mois plus tard. Ce phénomène ne cesse de fasciner Tricky. Il connaît le quartier, le comprend jusque dans les fibres de ses pierres.
Alors qu'il remonte une ruelle pour retrouver l'avenue principale, l'homme passe une main sur le mur d'une maison, caressant chaque grain de la roche comme un amant parcourt la peau de sa partenaire. Le grès rouge est chaud et moite sous sa paume, enfiévré. Tricky ne pourrait dire si le bâtiment est à l'image de ceux qui l'occupent, ou si ce sont les individus qui sont semblables à leur quartier, au point de ne plus savoir qui habite l'autre dans cette fantastique symbiose.
L'ombre des immeubles délabrés le surplombant est lourde, oppressante. Par les fenêtres ouvertes ou cassées, des éclats de dispute s'échappent parfois, quand ce n'est pas une musique au volume poussé si fort qu'elle en devient inidentifiable. Les murs donnent l'impression de se resserrer, de se refermer sur Tricky pour le prendre au piège. Pas étonnant que les gens ici désespèrent.
Quand il arrive enfin sur l'avenue, l'horizon s'ouvre soudain. La route s'est élargie, les trottoirs sont parsemés d'arbres rachitiques. Les brownstones rénovés, avec leur court escalier permettant d'accéder à la porte d'entrée, s'alignent tout du long, chatoyant sous le soleil dans leurs teintes ocre. Parmi les passants, des visages blancs sereins se distinguent, chose inconcevable il y a encore une poignée d'années. Au loin se devine le toit d'un centre commercial, où ne sont employés que d'anciens sans-abris. Des chantiers en construction, porteurs de promesses encourageantes, fleurissent. Autour de l'avenue principale, le quartier revit, irrigué à nouveau d'un sang riche. Inconsciemment, Tricky respire mieux, émerveillé par tant de beauté. Pourtant, il ne craint pas les secteurs pauvres : il en vient, a été façonné par eux, prêt à se donner corps et âme pour eux. Et, d'une certaine façon, c'est ce qu'il fait.
Un homme sentant bon l'embourgeoisement le bouscule et l'éjecte de sa contemplation. « Restez pas planté là, abruti, vous gênez !
– Mes excuses, monsieur. »
Le sourire affable de Tricky disparaît dès que l'autre a le dos tourné. Il revient fugacement quand il jette un œil au contenu du portefeuille qu'il vient de subtiliser.
« Ton avenir pour une pièce ! »
Tricky ne prête pas attention aux diseuses de bonne aventure qui s'amassent devant le temple, coincé entre une laverie automatique et la devanture d'un barbier. La plupart ont véritablement le don, mais il ne voit pas l'intérêt de se gâcher la surprise. Déjà les notes de jazz diffusées dans le hall lui parviennent tandis qu'il grimpe les quelques marches. Tricky reconnaît l'artiste, une locale vue en concert il y a quelques années. Une pénombre apaisante se fait quand il est avalé par l'humble édifice, l'intérieur seulement éclairé par des cierges, et la musique y gagne en texture. L'homme devine plus qu'il ne voit les poèmes ou extraits de discours sur l'égalité des droits gravés à même les murs, les peintures orner les colonnes. Tous réalisés ou prononcés par des gens qui ont habité le quartier à un moment ou un autre. Ici aussi on n'oublie pas d'où on vient.
Ces ajouts sont relativement récents – quarante ans tout au plus. À l'origine, le temple avait été bâti afin d'apaiser la ville alors qu'une épidémie faisait rage il y a deux siècles de cela. Selon la légende, celle-ci fut enrayée le jour où la construction fut achevée. Seul vestige de cette époque, le plafond en relief représentant la cité en vue aérienne. Personne n'y a jamais touché, il change de lui-même selon les évolutions d'une ville en pleine effervescence, croissant comme un organisme vivant, s'étendant chaque jour plus loin. Plus on se concentre sur les saillies et proéminences, plus on a l'impression de contempler la ville du ciel. L'effet de vertige est saisissant, au point de se sentir obligé de s'agripper à quelque chose pour ne pas y tomber. Mais peut-être est-ce dû aux volutes d'encens qui flottent et stagnent en spirales dans l'air. Pourtant, l'odeur qui y règne tient plus de l'organique, de l'intime.
Tricky s'arrache tant bien que mal à sa contemplation pour acheter un bâton d'encens et une flasque pleine avec un billet qui n'est pas à lui, puis pénètre dans une alcôve un peu à l'écart. Récupérés dans sa poche, il dépose dans une coupelle huit globes oculaires jaunes aux pupilles fendues, verticales. Ils dégagent un parfum âcre, exsudent – ils ont été prélevés il y a plusieurs jours, peut-être des semaines.
« La Dame-Araignée. Pas facile à traquer, celle-là. Et coriace. Surtout avec sa dernière ponte. Tu ne m'en voudras pas de ne pas t'avoir ramené en plus ceux des gosses. » Un effet de vertige le saisit, le plancher perd en densité, en substance, donne l'impression de sables mouvants. Quand ses yeux arrivent de nouveau à faire le point, les globes ont disparu. « Ne me remercie pas, surtout. »
Comme le veut le rituel, il brûle l'encens et verse l'alcool par terre. Liquide et cendres sont directement absorbés par le sol, tandis que les cloisons ondulent imperceptiblement, de satisfaction sans doute. La pièce se gonfle puis se contracte tel un poumon se remplissant d'air. Portés par la respiration d'une vaste créature, des murmures suintent des parois, trop indistincts pour les comprendre, mais pourtant bien audibles. Tricky croit discerner les syllabes de son nom parmi ce doux flot sonore. « Si ça peut rappeler le quartier à ton bon souvenir... »
Il ressort de l'édifice et se dirige vers la station du métro aérien, ressassant les mêmes pensées. Si la ville peut être considérée comme un ensemble organique, vivant, avec son propre système immunitaire, employant des anticorps particuliers tels que Tricky à l'occasion pour éliminer ses ignobles parasites, le quartier peut, lui, être assimilé à un membre rachitique, malingre, cancéreux, que certains songent même à amputer. Pourtant, celui-ci est un lieu riche en histoire. Certes, la criminalité, la pauvreté et le chômage, tous liés les uns aux autres, y crèvent le plafond. Mais c'est également d'ici que sont parties les révolutions musicales et picturales de ces vingt dernières années. Ici qu'on a vu émerger le mouvement égalitaire, devenant le cœur spirituel de la protestation pour le droit des minorités, quelles qu'elles soient. Une solidarité sans commune mesure lie la plupart des habitants entre eux. Si une révolte sociale doit éclater dans la ville, l'épicentre ne peut être ailleurs qu'ici.
On y trouve de la beauté et de la grâce pour qui sait les déceler derrière les taudis et les gangs. La renaissance du quartier est bien réelle, il n'y a qu'à voir tous les efforts réalisés autour de l'avenue principale, mais elle tarde à se propager plus loin. L'amélioration se fait trop lente au goût de Tricky, et il serait capable de tout pour renverser la vapeur.
Après quelques minutes, il longe un terrain de basket entouré d'un grillage. Le revêtement en bitume et les panneaux en bois sont intégralement tagués en fractales kaléidoscopiques de couleurs, transformant l'endroit en véritable œuvre d'art. Un Ghetto-Blaster crache son hip-hop à longueur de journée alors que les parties s'enchaînent. Plus jeune, Tricky avait l'habitude de jouer régulièrement dans « la cage », comme ils l'appelaient ; l'étroitesse de l'aire de jeu oblige aux contacts et à la roublardise, tout ce qu'il aime, en somme.
Comme en écho aux plus désespérées de ses pensées, une voiture freine brusquement à l'entrée du terrain, gyrophares et sirène allumés. Aussitôt les joueurs s'éparpillent, escaladent les grilles pour s'enfuir. Deux policiers blancs attrapent l'un des adolescents et le plaquent violemment à terre, un genou dans le creux des reins pour l'immobiliser. Terrorisé, il n'ose bouger, et pourtant un des officiers lui colle son arme contre la tempe tandis que son collègue le menotte. Le jeune ne doit pas avoir plus de quinze ans. D'où il est, Tricky les entend l'appeler par des termes qui lui font serrer les poings et blanchir les jointures tant il a envie de les frapper. La vague d'arrestations qui se prépare est probablement en représailles de la fusillade de ce matin, mais l'homme doute que le gamin ait un quelconque lien avec celle-ci. Peu importe pour les flics : un Noir reste un Noir.
Tricky enrage. Si c'est comme ça que la ville le remercie ou présage du futur du quartier, elle peut s'en passer.
La brise soulève quelques emballages en plastique et les fait tournoyer sur le quai du métro, survolant des taches sombres dont Tricky préfère ne pas connaître l'origine. Celui-ci fronce les sourcils. Quelque chose flotte dans l'air, chargé d'électricité, se tortille à la lisière de sa conscience. Son premier réflexe est de lever les yeux, guettant un éclair, un roulement de tonnerre. Mais le ciel reste désespérément clair, la chaleur écrasante. Tout est immobile. À l'affût. Prêt à surgir de l'ombre pour sauter à la gorge. La tension qui lui noue le ventre ne ment pas ; il la connaît bien, vit avec depuis qu'il est gamin.
Il se retourne, s'attendant presque à faire face au canon d'une arme. Rien. Personne ne l'a suivi sur la passerelle. À sa gauche, une dizaine de personnes patientent en plein soleil, atones. Son regard les balaie sans s'attarder. Pourtant il sent son corps se raidir, sa main se porter instinctivement vers la chaîne qu'il porte autour du cou et dont le pendentif est dissimulé sous ses vêtements. Il stoppe son geste quand il s'aperçoit qu'il est observé.
Comment a-t-il pu ne pas le remarquer avant ? Manches retroussées dévoilant ses avant-bras et une peau très pâle, presque translucide au soleil, le type porte un costume cintré entièrement blanc, de la cravate jusqu'aux luxueux souliers en cuir d'alligator, dans lesquels il est pieds nus. Ses cheveux blancs plaqués en arrière contrastent avec son apparente jeunesse, et ses yeux roses restent rivés à Tricky. L'individu semble décontracté, comme si l'espace et ses occupants lui appartenaient ; le genre d'accoutrement et d'attitude, qui, dans le quartier, sont généralement livrés avec un panneau « Agressez-moi ». Pourtant personne ne lui prête attention. L'homme, si c'en est bien un, est une tache blanche, un accroc dans le tissu de la réalité.
L'arrivée du métro dans un concert de crissements stridents sort Tricky de sa torpeur. Le frottement des roues sur les rails pare les wagons de gerbes d'étincelles. À travers les vitres, il distingue des corps noircis, calcinés, se tordre dans les flammes. Le transport s'immobilise à son arrêt, comme si rien ne clochait, et ouvre ses portes. Le souffle chaud du brasier vient aussitôt lécher sa peau, l'assécher, la cuire, tandis qu'il sent physiquement les cris des damnés à l'intérieur le gifler, se briser sur lui. L'odeur âcre de viande brûlée est épouvantable.
« Vous ne montez pas ? »
Tricky sursaute. Il n'a pas entendu le type qui l'observait approcher. Son sourire laisse darder une langue bifide.
« Sans façon. Je vais attendre le suivant. »
Il constate alors, stupéfait, que tous les autres y entrent docilement. Ce n'est que maintenant qu'il remarque les impacts sanglants de balles sur certains, un nœud coulant autour d'un cou, une peau jaunie, parcheminée, tirée à l'excès sur des os saillants des suites d'une longue maladie. On ne meurt que de mort violente, douloureuse, dans le quartier.
Le feu mord la chair, tous s'embrasent et reprennent vie pour hurler à leur tour. Personne ne fuit pour autant. L'homme en blanc monte également, sans que les flammes ne l'affectent.
« Comme vous voulez. Mais vous risquez de le regretter. Les créatures qui vous traquent vous réservent un sort pire que celui-ci.
– Quoi ? Personne ne me... »
Les portes se referment avant qu'il n'achève sa phrase. Le métro se met en branle et repart dans un chœur de crissements rouillés. Tricky se retrouve seul sur le quai, doutant de la réalité de ce qui vient de se passer.
Sur la passerelle d'en face, dans l'ombre de l'abri, de ternes reliefs s'agitent en des mouvements de fauve. Ils gagnent en corps, en matière, deux fantômes prenant chair. Ils émergent au soleil, monstrueux. Des créatures quadrupèdes, aux griffes et crocs aiguisés, à la peau trop pâle pour être saine, déformée par des protubérances saillantes. Tricky les identifie comme des tératomes, des incarnations terribles des tumeurs cancéreuses de la ville. Pas étonnant qu'elles s'en prennent à lui.
Il recule lentement, dégageant son pendentif de sous son vêtement tandis que les bêtes le rejoignent de son côté. Elles se déplacent silencieusement, dans une grâce toute féline. Elles lui tournent autour, le jaugeant du regard. Il ne doit pas faire loin de quarante degrés, et pourtant Tricky frissonne. Il voit avec un temps de retard une patte se déplier vers son collier. Alors qu'il s'attend à ce qu'elle soit repoussée par la force du gri-gri, celui-ci lui est arraché sèchement. Comment cela est-il possible ? Le charme, bricolé par ses soins avec les moyens du bord, ne lui avait jamais fait défaut jusqu'ici. Le tératome appuie de tout son poids et Tricky entend clairement le pendentif se briser. Il est désormais sans protection. Comme si elles l'avaient deviné, les créatures émettent des borborygmes qui pourraient s'apparenter à un rire. Elles se ramassent sur leurs pattes arrière ; bondissent. Tricky ferme les yeux, abat sa dernière carte. Il se sent partir, exploser en millions de particules, se désintégrer dans le vent. Ses infinités de lui-même se laissent bercer par la brise, quitter la station de métro aérien, tournoyer en lentes spires tranquilles. Sa conscience fractionnée se perd dans la multitude, à la dérive. Tricky n'est plus lui. Il est des millions. Ils sont libres.
Il regagne soudain en matérialité et son corps s'écrase lourdement sur le bitume. Ce dernier tour de passe-passe l'a laissé exsangue d'une bonne partie de sa magie. En se relevant, il écorche sa peau nue. Évidemment, ses vêtements ne l'ont pas suivi.
Là-haut, les bêtes hurlent de frustration. Elles ont son odeur. Elles ne le lâcheront pas. Tricky doit trouver une solution. Et vite.
Une solution... Une solution... À quoi ? Ses réflexions sont creuses, des coquilles vides qui ricochent contre les parois de son crâne sans s'y ancrer, résonnant en un lointain écho. Il a encore perdu le fil de ses pensées. Il ne se souvient plus pourquoi il court. Et encore moins pourquoi il est entièrement nu. Il aimerait s'arrêter tant ses jambes sont lourdes et ses pieds saignent, ses poumons brûlent, un goût de fer emplit sa bouche, mais une petite voix lui dit de continuer, qu'il l'en remerciera. Alors il court, se fraie un chemin à travers la ville.
Quelque chose le poursuit, ça lui revient maintenant. Quelque chose auquel il ne peut faire face. Et n'avait-il pas été du vent, à un moment ? Tricky croit qu'il connaissait un sort de ce genre. Cela expliquerait les courants d'air dans sa tête.
Les bruits de circulation, la foule des rues et les hauts immeubles s'estompent quand il passe une arche surmontée d'un carillon et ses angelots trompettistes en bronze. Des arbres et des jardins bien entretenus font leur apparition. Un parc. Celui d'Ange Mort, il le reconnaît. Tricky a dû quitter son quartier depuis un moment. Les promeneurs le regardent avec curiosité, quelques mères plaquent même craintivement leurs enfants contre elles. Ce doit être un sacré spectacle, lui couvert de sueur, courant comme un dératé les parties à l'air, apeuré.
Sur un banc et ses alentours, un groupe de fées hippies, colliers de fleurs au cou ou dans les cheveux, jouent de la guitare et des tambourins. Non loin, assis sur un tapis miteux, un de leur congénère vêtu d'une veste militaire élimée criblée de médailles de vétéran fait la manche. C'est sans doute le seul signe de précarité visible dans ce coin de la ville. Plaquées contre les réverbères proches, des avis de recherches de fées disparues. Personne ne leur prête attention. Personne ne prête jamais attention aux fées.
Tricky arrive sur la place centrale, sise d'une énorme fontaine où repose un ange au flanc percé d'une lance. Le travail de la fonte de fer est si détaillé que certains pensent l'ange fossilisé ici depuis des temps immémoriaux. Des dizaines de pigeons ont élu domicile sur la fontaine sans jamais la souiller. On dit que ceux-ci s'envolent uniquement au passage d'une âme pure. Quand Tricky les frôle dans sa course, pas un n'esquisse le moindre mouvement.
Plus loin, près de la mare, il distingue une silhouette familière. Une vieille femme aux cheveux blancs ramenés en un chignon strict, recouverte d'un épais manteau rouge malgré la chaleur, son cabas à roulette à côté d'elle. D'un air absent, elle nourrit les canards de morceaux de pain rassis. Tricky ralentit l'allure. En se rapprochant, il s'aperçoit qu'elle a les yeux révulsés et marmonne toute seule. Il claque des doigts plusieurs fois mais la vieille ne réagit pas. Probablement trop enfoncée dans les intermondes, ces espaces astraux coincés entre les dimensions, à repousser l'invasion d'obscures créatures dévoreuses d'âmes prêtes à se forer un chemin jusqu'à notre plan d'existence. La femme est une des plus célèbres mages de la ville, une des plus puissantes aussi ; un puits de sagesse. Et elle prépare les meilleurs cookies que Tricky ait pu goûter. Autant ne pas la déranger.
