Fantasy Art and Studies 4 -  - E-Book

Fantasy Art and Studies 4 E-Book

0,0

Beschreibung

Le quatrième numéro de Fantasy Art and Studies rend hommage aux racines victoriennes de la Fantasy. Retrouvez 6 nouvelles explorant les ambiguïtés de l'époque, et 5 articles s'intéressant à William Morris, à l'influence du Gothique sur la Fantasy, aux ré-interprétations victoriennes de la fée Viviane, et au travail de la folkloriste Lucy M. J. Garnett, ainsi que le nouveau chapitre de la BD de Guillaume Labrude.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 243

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



EDITO

Il est tentant d’affirmer que la Fantasy est aussi ancienne que la littérature, voire la fiction elle-même, et était déjà représentée dans l’Antiquité par l’Épopée de Gilgamesh et par l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Cependant, comme l’observe Anne Besson dans son étude de la Fantasy1, une telle affirmation reviendrait à ignorer qu’au contraire des épopées antiques, les récits de Fantasy ne sont pas supposés relater des événements légendaires ou sacrés/mythiques qui seraient arrivés il y a très longtemps. Ces récits sont de la pure fiction, ce dont les lecteurs ont tout à fait conscience. Comme la Science-fiction, la Fantasy, telle que nous la connaissons, a véritablement commencé à se développer au XIXe siècle, en particulier dans la Grande-Bretagne victorienne. Cette période fut une époque de découverte, aussi bien en sciences que dans le domaine des humanités, et d’industrialisation massive, durant laquelle l’art et la fiction reflétaient les inquiétudes des gens vis-à-vis des changements rapides de la société à travers un retour à l’impossible et au surnaturel.

Notre quatrième numéro rend donc hommage aux racines victoriennes de la Fantasy. Les nouvelles explorent les ambiguïtés de l’époque, quand la science ressemblait à de la magie, à moins que ce ne fût la magie qui nourrît la science. Ainsi des scientifiques tentent d’utiliser les fées pour produire de l’énergie (Anthony Boulanger), le brouillard londonien prend vie (Dola Rosselet) et on peut voir d’étranges visions à travers la pluie (Gaël Marchand). Benjamin Bories examine l’œuvre de William Morris sous l’angle du socialisme et des mœurs victoriennes, tandis que Caroline Duvezin-Caubet et Isabelle-Rachel Casta s’intéressent aux liens entre la Fantasy et la fiction gothique victorienne. Le début du récit de Wilfried Renaut évoque Dickens, alors que Mathieu Goux nous entraîne dans l’atmosphère feutrée des clubs de gentlemen. Après un détour via le folklore albanais tel que consigné par une érudite victorienne (Olimpia Gargano), nous revenons aux transpositions victoriennes de la figure de Viviane, la Dame du Lac de la légende arthurienne (Virginie Thomas), avant de retrouver Peter et la Fée bleue dans les jardins de Kensington (Stéphanie Couteau). Enfin, notre collaborateur Guillaume Labrude nous offre le deuxième chapitre de sa sombre BD où il prend le thème des racines victoriennes d’une manière toute littérale.

Par ailleurs, en accompagnement des nouvelles de nos auteurs, Guillaume Labrude, Antoine Pelloux et Sabine Rogard réinterprètent l’ère victorienne à travers leurs illustrations.

It is tempting to say that Fantasy is as old as fiction itself and was already represented in antique times by the Epic of Gilgamesh and Homer’s Iliad and Odyssey. However, as Anne Besson observes in her study of Fantasy1, such an affirmation would ignore that, unlike the old epics, Fantasy narratives are not supposed to tell legendary or sacred/mythical events believed to have happened long ago. They are pure fiction, something readers are perfectly aware of. Like Science Fiction, Fantasy, as we know it, actually started to develop in the 19th century, namely in Victorian Britain. That period was a time of discovery, both in sciences and in humanities, and of massive industrialization, during which art and fiction reflected people’s worries about the rapidly growing changes of society through a turning back to the impossible and the supernatural.

Our fourth issue thus pays a tribute to the Victorian roots of Fantasy fiction. Stories explore the ambiguities of the time, when science looked very much like magic, unless magic fed science. So scientists try to use fairies to produce energy (Anthony Boulanger), London’s mist comes alive (Dola Rosselet) and you can see strange visions in the rain (Gaël Marchand). Benjamin Bories studies William Morris’s work through the angle of socialism and Victorian standards, whereas Caroline Duvezin-Caubet and Isabelle-Rachel Casta examine the links between modern Fantasy and Victorian Gothic fiction. A Dickensian quality surrounds the beginning of Wilfried Renaut’s story, while Mathieu Goux takes us in the muffled atmosphere of gentlemen’s clubs. After a detour in Albanian folklore as collected by a Victorian female scholar (Olimpia Gargano), we turn back to Victorian transpositions of the figure of Viviane, the Lady of the Lake from Arthurian legend (Virginie Thomas), before meeting Peter and the Blue Fairy in Kensington garden (Stéphanie Couteau). Finally our collaborator Guillaume Labrude offers us the second chapter of his dark comics where he takes the Victorian roots topic rather literally.

Besides, along with our authors’ short stories, Guillaume Labrude, Antoine Pelloux and Sabine Rogard reinterpret Victorian times within their illustrations.

Viviane Bergue

© Antoine Pelloux

1La Fantasy, Paris, Klincksieck, coll. 50 Questions, 2007

Sommaire

LE RENOUVEAU DE LA LUNAR SOCIETY

LE «ROMANCE» AU FÉMININ CHEZ WILLIAM MORRIS : ENTRE SOCIALISME ET VICTORIANISME

BROUILLARD ET TAMISE

UNE BAGUE SOUS LA PLUIE

AS OLD AS TIME: JANE EYRE AND THE POWER OF THE GOTHIC IN THREE RECENT FANTASY NOVELS

ANNO DRACULA !1 OU LA STÉNOGRAPHE ET LE VAMPIRE... (AUX ORIGINES DE LA DARK FANTASY2

LA FABRIQUE DES DIEUX

LE PREMIER D’ENTRE NOUS

A FEMALE VICTORIAN SCHOLAR IN THE FAIRY BALKANS : ALABANIAN DRAGONS AND WITCHERIES IN LUCY M. J. GARNETT’S WONDER TALES

VIVIANE DANS LES TRANSPOSITIONS ARTHURIENNES À L’ÉPOQUE VICTORIENNE

À L’OMBRE DE KENSINGTON

PROCHAIN NUMÉRO : MADE IN JAPAN

LE RENOUVEAU DE LA LUNAR SOCIETY

Anthony Boulanger

Originaire de la région de Rouen, Anthony Boulanger vit maintenant à Paris, en compagnie de sa muse et de leurs jeunes fils.

Plusieurs de ses textes sont réunis dans les recueils Écosystématique de fin de monde, aux Éditions Voy’[el], La Boîte de Schrödinger – Exp. n°2, aux Éditions Walrus, Géniteurs et Fils aux Éditions du Chat Noir, Quatre Enquêtes d’Erem de l’Ellipse, aux Éditions Mots et Légendes.

Son premier roman, Zugzwang, est paru aux Editions Elenya en 2014 et Au Crépuscule, roman de Fantasy, a suivi en 2015 aux Editions Voy’[el]. La rentrée littéraire de 2015 a également été marquée par la sortie de Les Reflets d’Earanë, roman de Dark Fantasy aux Editions Mythologica.

Touche-à-tout, il travaille aussi bien sur des micro-nouvelles que des romans et des scenarii de jeux de rôle et de BD, dans tous les genres de l’Imaginaire. Ses sujets de prédilection sont les Oiseaux, les Golems, la mythologie. On peut le joindre via son blog (anthony-khellendros.blogspot.com), sa page Facebook ou son mail : anthony. [email protected]. Sa prochaine sortie : La Malédiction des Corbeaux, aux Editions Mots et Légendes, une novella de Fantasy.

Originally from Rouen area, Anthony Boulanger now lives in Paris, with his muse and their young sons.

Several of his texts have been gathered in the collections Écosystématique de fin de monde (Voy’[el]), La Boîte de Schrödinger – Exp. n°2 (Walrus), Géniteurs et Fils (Éditions du Chat Noir), and Quatre Enquêtes d’Erem de l’Ellipse (Mots et Légendes).

His first novel, Zugzwang, was published by Elenya in 2014, and Au Crépuscule, a Fantasy novel, followed in 2015 (Voy’[el]). The 2015 literary season was also marked by the publication of Les Reflets d’Earanë, a Dark Fantasy novel edited by Mythologica. A jack of all trades, he works on short stories as well as on novels and scenarios for role-playing games and comics, in all genres of imaginative fiction. His favourite subjects are birds, golems, mythology. You can join him through his blog (anthony-khellendros.blogspot.com), his Facebook page or his email: [email protected].

His next publication: La Malédiction des Corbeaux, a Fantasy novella, edited by Mots et Légendes.

« Messieurs ? se manifesta le majordome d’une voix calme et posée. Monsieur Wilkinson est arrivé. Je l’ai introduit dans la petite bibliothèque. »

Matthew Boulton leva la tête de son ouvrage, un tic nerveux soulevant sa lèvre inférieure.

« Quelle heure est-il ?

— Cinq heures passées de vingt-cinq minutes, Monsieur, » répondit le serviteur.

Boulton poussa un soupir appuyé. Wilkinson était largement en avance et ce n’était pas dans ses habitudes. Le sidérurgiste venait, par son irruption, de le sortir d’une séance de travail qu’il jugeait pourtant fondamentale avant la démonstration de ce soir.

« Tout se passera bien, intervint soudain le troisième homme dans l’atelier. Tout est prêt, c’est du peaufinage à ce stade et tu le sais. Le système est opérationnel. Il sera optimisé plus tard. Il faut que tu… relâches la pression. »

La tentative de jeu de mot chassa l’amertume dans l’esprit de l’inventeur. Il travaillait depuis si longtemps avec James Watt, son acolyte, que ce dernier lisait sur son visage comme dans un livre ouvert.

« J’attends beaucoup de ce soir… lâcha Boulton.

— Nous… Nous en attendons beaucoup, le corrigea Watt.

— Et l’assemblée sera plus conséquente que d’accoutumée.

— Je le sais pertinemment. »

Bien sûr que James Watt l’avait en tête. Il avait lui-même rédigé le carton d’invitation et il ne s’était pas privé de mettre l’emphase sur l’expérience inédite qu’ils allaient conduire devant le Lunar Circle. C’était principalement pour cette raison que le club se réunissait ce soir au sein de la Soho House au lieu du Great Barr Hall où ils avaient leurs habitudes. C’était également pour assister à cette démonstration que le Français Lavoisier venait spécialement de l’autre côté de la Manche et qu’on attendait éventuellement Benjamin Franklin en personne, si ses obligations dans la capitale lui laissaient le loisir de les rejoindre en temps et en heures.

« Et que se passera-t-il si cela ne fonctionne pas ? reprit Boulton.

— Tu es trop préoccupé par des éléments sur lesquels tu as pourtant le contrôle. L’expérience a toujours fonctionné. Même quand elle se montrait capricieuse. Et ce « toujours » correspond à plus d’un millier de répétitions. En tant que scientifique, tu es bien placé pour savoir ce que valent autant de succès.

— Tu as raison. Je vais aller me changer pour recevoir nos invités. »

James Watt acquiesça et suivit son ami du regard tandis que celui-ci sortait de l’atelier. La pièce était un curieux amalgame entre les deux personnalités des inventeurs : celle brouillonne, créative, et effusive de Boulton, qui partait dans plusieurs directions à la fois et voulait explorer toutes les possibilités, contre celle plus posée et séquentielle de Watt, qui ne commençait pas une nouvelle tâche tant que la précédente n’était pas achevée. Cette dichotomie se retrouvait dans les compilations des notes des deux hommes. Celles de Boulton débordaient de croquis, d’annotations dans les marges, de gribouillages pensifs, et ceux de Watt étaient d’une rigueur et d’une régularité quasi-obsessionnelle. Mais ces différences participaient à la complémentarité des deux inventeurs, à laquelle contribuait fortement l’enthousiasme qu’ils partageaient tous deux pour le machinisme à vapeur et les promesses que cette technique recélait pour le futur du monde.

« Ce soir… commença Watt, va être historique. »

Il attarda son regard sur les condenseurs qui gisaient, démontés de leurs systèmes principaux, des tubulures de cuivre au mur, des pièces détachées, rebuts de l’entreprise de Soho, puis enfin, sur le cylindre recouvert d’une épaisse toile de bure.

« Ce soir, reprit-il, nous allons tous les trois rentrer dans l’Histoire. »

Il n’y avait eu que très peu d’occasion dans l’histoire de la Lunar Society où une telle assemblée s’était réunie. Bien que les hommes présents soient entourés par la fumée des cigares, une mode récente et croissante parmi les membres de la haute société, mais à laquelle Watt se soustrayait pour le moment, il reconnut d’emblée Erasmus Darwin à son embonpoint. Il nota mentalement de lui parler de l’idée qu’ils avaient partagée durant une précédente session sur cet extraordinaire ascenseur pour bateau, mais se ravisa : si la démonstration de ce soir se déroulait selon ses espérances – et il n’y avait aucune raison qu’il en aille autrement – cet ascenseur serait déjà obsolète avant même d’avoir été construit. Il y avait également le docteur Roebuck, avec qui il échangeait régulièrement pour l’amélioration des mines anglaises et de l’accroissement de leur rendement, Josiah Wegwood, qui promettait de révolutionner la fabrication de la porcelaine, Joseph Black, que Watt tenait en grande estime pour ses travaux sur les notions de chaleur latente et spécifique. Il crut reconnaître Lavoisier entre deux autres personnes, mais celui-ci disparut de sa vue. À quelques mètres, Richard Arkwright et John Baskerville semblaient en grande discussion. Si Watt entendit quelques mots relatifs au métier d’imprimeur de Baskerville qui attirèrent son attention, il ne se joignit pas pour autant à la conversation. Il cherchait une autre personne. Il espérait Benjamin Franklin, mais si le grand homme avait été là, il aurait été le centre de l’attention, monopolisant la foule, alors qu’il n’y avait là que quelques groupes épars.

« Ah, Watt, vous voilà enfin ! »

L’ingénieur se tourna vers celui qui l’interpellait pour découvrir la face ronde et joviale de son ami James Keir, chimiste et géologue, qui l’appelait sans le dire à la rescousse. De ce qu’en comprit Watt en un coup d’œil, il devait être empêtré dans la discussion monocorde, monolithique et monothématique de James Burnett, un des rares membres de la Lunar Society à s’intéresser à la philologie.

« On peut dire que vous avez frappé fort pour cette session, reprit James Keir. Cela fait longtemps que l’on n’avait vu une telle assemblée durant une session classique.

— Oh, mon cher Keir, me risquerai-je à dire qu’il ne s’agira pas d’une session classique ? »

Burnett renifla avec une certaine dose de dédain, mais Watt ne s’en offusqua pas. Pour avoir côtoyé le philologue pendant de longues semaines au sein de la Lunar Society, il savait qu’il s’agissait là d’une de ses manœuvres pour redevenir le centre de l’attention.

« Quand avez-vous prévu de débuter ? relança le chimiste. Et peut-on savoir à quelle discipline ou champ d’application se rattache votre démonstration ?

— Eh bien… »

Watt s’accorda quelques instants de réflexion. Depuis que les autres membres l’avaient repéré, certains petits cercles de discussion s’étaient ouverts pour l’englober, lui et Keir, dans une masse plus grande. À présent, beaucoup attendaient sa réponse, et ceux qui n’avaient pas entendu les questions se taisaient en espérant grapiller quelques informations pour combler leur retard. James Watt ne cherchait pas à attirer l’attention à n’importe quel prix. Pour être rigoureux, il voulait que ce prix soit juste, et qu’il soit le fruit de son esprit. Et il avait là, autour de lui, parmi les plus brillants de ses pairs, inventeurs et scientifiques, experts dans des disciplines toutes aussi fondamentales qu’appliquées. Chacun d’entre eux avait entre les mains des gisements de brevets fondamentaux. Quand les siècles à venir regarderaient en arrière, ils vanteraient l’abondance d’idées et d’enthousiasme dans laquelle bouillonnait la Lunar Society. Ils étaient à l’aube d’une révolution industrielle à laquelle ils participaient tous. Et à laquelle Watt et Boulton se prédestinaient à briller plus que les autres.

« Donnez-nous une heure, profitez des buffets, profitez de la compagnie, et Boulton et moi nous occupons de finaliser l’installation. J’y retourne justement. »

Une heure, se disait Watt, devrait être suffisante pour que Boulton se remette d’aplomb mentalement et pour que leur prototype se repose assez.

Malgré son esprit d’homme de sciences, James Watt vit un bon présage dans le ciel dégagé de ce mois d’août 1785 et qui laissait la pleine lune donner toute sa lumière. Le vent léger qui soufflait derrière la propriété dissipait agréablement la chaleur de la journée et permettait à tous de profiter de l’esplanade sans pester après la météo anglaise. Boulton et lui auraient pu faire la démonstration il y avait déjà plus d’un trimestre de cela, mais il n’avait pas encore eu l’occasion de déposer la série de brevets destinés à verrouiller la technologie qu’ils allaient présenter, ainsi que toutes les déclinaisons que les esprits affûtés qui allaient y assister pourraient inventer. Watt était bien plus qu’un scientifique, il était un businessman également.

Non loin, Boulton vérifiait minutieusement chaque élément de leur installation pilote, tout en veillant à bien conserver le drap en place sur le moteur qui constituait l’innovation si particulière de leur invention. Lorsque Watt estima que tout était en place, il commença sans attendre le feu vert de son collègue qui aurait de toute façon tardé à arriver.

« Gentlemen, honorés confrères et amis, Matthew et moi-même sommes très heureux de vous voir si nombreux ce soir. Je vous épargnerai ces longs poncifs qui sont la spécialité de certains de nos membres pour passer quelques instants seulement à vous décrire ce que nous voulons vous présenter. »

Du coin de l’œil, Watt vit le majordome faire entrer Benjamin Franklin sur la terrasse et cette arrivée, aussi impromptue qu’inespérée, lui prodigua un sursaut de vigueur et de verve.

« Cette innovation que nous avons mise au point est une approche radicalement différente de ce que vous connaissez, de la science telle que nous la concevons tous. Matthew, je te prie.

Watt avait préparé la mise en scène, et Boulton avait rechigné, arguant qu’une simple démonstration efficace et prudente plutôt qu’un spectacle de foire suffisait. Mais Watt avait fini par persuader son collègue avec le même charisme que celui qu’il employait depuis des années et qui atteignait son paroxysme ce soir. Car il les tenait tous entre ses doigts. Il avait commencé par la lettre reçue le mois dernier, puis à présent, il jouait sur le décalage que son discours créait en temps réel. Ainsi lorsque Boulton enleva le drap qui recouvrait l’élément le plus imposant de leur machinerie, une simple chaudière apparut. La circonspection se lut aussitôt sur les visages des spectateurs et quelques murmures s’élevèrent, qui gonflèrent et enflèrent peu à peu.

« James, et si vous cessiez cette mascarade, intervint Roebuck de sa voix de stentor. Que voulez-vous nous montrer ? »

L’intervention de Roebuck ramena un semblant de calme en même temps que le sourire sur le visage de Watt.

« Messieurs, vous savez bien sûr tous ce dispositif. Simple, efficace, double enceinte pour propager la chaleur efficacement et mettre en ébullition l’eau qu’elle contient. Cet équipement est à l’origine de ce que certains appellent déjà une révolution industrielle, la clef qui permet à l’Angleterre de rentrer dans l’ère de la vapeur. Mais ce dispositif souffre d’une faiblesse notable : sa source d’énergie. Pour pouvoir produire de la vapeur, il y a une ressource plus nécessaire que l’eau presque… il nous faut du charbon. Boulton et moi-même vous proposons une alternative. »

À nouveau, Watt laissa planer un léger silence.

« Matthew, je te prie. »

Boulton retira en tremblant le drap d’un autre élément de l’ensemble et révéla une boîte rectangulaire, aux arêtes métalliques et aux parois de verre. Une boîte vide.

« Messieurs, reprit Watt. Nous sommes tous des hommes de science, je l’ai déjà dit, et j’ai l’orgueil de me considérer comme agissant perpétuellement avec la rigueur que la Science exige de tout travail à même de nous avancer sur la marche du Progrès. Toutefois, nous avons tous entendu les contes et légendes de nos campagnes, sur les lutins, farfadets, fées et autres créatures. Plus proches de nous, continua l’homme en étendant son bras vers Roebuck pour l’inclure dans son discours, tous ces racontars sur les créatures qui hantent les mines et causent les coups de grisou. Je suis sûr qu’en Amérique, Monsieur Franklin, vous avez votre lot de créatures locales. »

Watt laissa s’installer un silence, qui devint quelque peu gênant jusqu’à ce que Franklin et Roebuck acquiescent.

« Eh bien, c’est en homme de sciences que je me suis attaqué à cette question : pourquoi existe-t-il tant de superstitions ? Entre ces kelpies qui hantent les lochs et autres bêtes aquatiques, ou celles pouvant vivre dans le feu, quelles sont leurs origines ? N’y aurait-il pas un fond de vérité malgré tout ? Un soupçon, qui a autant d’intérêt qu’une hypothèse scientifique, basé sur des faits, des observations. Le principe fondateur de la science qui nous guide est qu’une observation doit être répétable, répétée, indépendamment de l’observateur. Et nous avons énormément de ces fameuses observations, sauf que nous, assemblés ici, n’y portons aucun crédit car nous ne pouvons les répéter. Un des éléments que nous allons vous présenter ce soir est la capacité de réaliser de telles observations. Matthew, le gaz, à présent. Ce que mon ami vous a révélé est une double enceinte à l’intérieur de laquelle nous allons chasser l’atmosphère pour la remplacer par ce gaz découvert et isolé par Alessandro Volta en 1776 et qu’il nomma méthane. »

Boulton s’activa à brancher une bonbonne de verre, en apparence vide, sur le second dispositif et il pompa à grands renforts de ses bras. Il ne fallut que quelques secondes pour échanger les atmosphères.

« Ce qui est couramment appelé le petit peuple existe, Messieurs, mais il n’est observable que sous certaines conditions. Tout comme les étoiles n’apparaissent que la nuit, l’œil humain ne peut les voir qu’à travers un voile de méthane. »

Dans la boîte de verre, dans la cage de verre, se tenait, fière et bras croisés, une créature humanoïde, dotée de grandes ailes au niveau des omoplates qui lui conféraient la semblance d’un papillon exotique. Celles-ci étaient rouge écarlate, liserées d’orange et de noir et vibraient légèrement.

« Nous n’avons pas fini de les observer toutes, de les classifier à la manière de l’anatomiste français Cuvier. C’est un travail d’une vie et je le laisse à d’autres. La direction que je veux prendre, avec ces créatures, est : comment pouvons-nous les mettre à contribution ? »

Watt observa chacun des visages devant lui. La plupart étaient fixés sur la fée, le reste sur la chaudière. L’ingénieur pouvait presque voir les engrenages de leurs esprits se mettre en branle pour connecter les deux incompatibilités : des créatures de folklore et leurs pouvoirs, qui avaient hanté les histoires de leur enfance au gré des veillées d’une part, et, d’autre part avec la Science telle qu’ils la concevaient, froide, rationnelle, implacable dans sa logique. Et les plus rapides des membres de la Lunar Society en arrivaient déjà à la conclusion qu’il était trop tard. Que Watt et Boulton avaient déjà dû coloniser de leurs noms tous les brevets imaginables, qui alliaient la magie de ces êtres avec les besoins de l’industrie. Cette soirée, plus qu’une présentation de l’alliance du Petit Peuple et de la Technologie, était le triomphe de Watt et Boulton, voire de Watt seul, lui qui évinçait son confrère de la présentation en le reléguant au rang d’assistant et en parlant de lui à la troisième personne, et qui avait déposé certains brevets en son nom et seulement le sien.

« Cette créature est une fée que nous qualifierons de feu, faute de meilleur terme pour le moment. Voici ce qui advient quand on l’excite quelque peu. »

À l’aide de pinces, Boulton prit la prison de verre et plaça le dispositif dans le réceptacle prévu à cet effet dans le centre de la chaudière. Rien ne se produisit jusqu’à ce que Matthew s’approche avec une pièce de fer de la fée.

« Pour des raisons qui restent à déterminer, ces créatures fuient le fer, mais tolèrent l’acier, ce qui nous permet de les mettre à contribution. Regardez comme elle s’active à présent. »

Les ailes de la créature avaient viré au rouge incandescent, puis très vite au blanc difficilement soutenable et l’eau contenu dans la chaudière s’était mise à bouillir avec vigueur.

« Contemplez comment la montée en température est rapide ! s’enthousiasma Watt. Et sans consommation de charbon ! Imaginez les tonnages que nous allons pouvoir déplacer avec seulement une de ces fées, imaginez les géants qui vont pouvoir s’élancer à l’assaut des mers et des airs, mus par la seule puissance du Petit Peuple ! Et pourquoi ne pas songer à s’affranchir de la gravité terrestre maintenant que nous avons à disposition des forces incommensurables ! Nous allons créer de nouveaux emplois pour capturer ces bêtes, ouvrir de nouvelles disciplines scientifiques pour les étudier et faire un bond de trois ou quatre siècles en avant sur le plan technologique ! »

La grande déclaration de Watt fut suivie d’un silence long. Aussi gênant pour l’ingénieur que celui qu’il avait provoqué lui-même un peu plus tôt. Où étaient les applaudissements ? Certains avaient hésité, d’autres avaient été vite étouffés par la solitude. Où étaient les félicitations ? Et l’enthousiasme pour les avancées qu’il promettait ? Ses confrères ne pouvaient pas s’être arrêtés aux simples questions pécunières ? Il n’y avait pas que des scientifiques intéressés comme lui dans la Lunar Society !

Ce fut finalement Benjamin Franklin qui prit la parole.

« C’est… tout à fait intéressant, déclara l’ambassadeur et homme de sciences. C’est inattendu. Pour moi, en tout cas, pas pour certains de mes compatriotes. Et je me désole qu’ils aient eu raison…

— Que voulez-vous dire ? demanda Watt. Si vous aviez déjà la maîtrise de cette technologie, nous le saurions.

— Ce que vous appelez technologie, je l’appelle esclavage, mais je comprends également que mon déguisement puisse vous tromper. Donnez-moi quelques secondes. »

Sous les yeux de Watt, de Boulton, de Roebuck, de Lavoisier, Baskerville et tant d’autres, les vêtements et la peau de Franklin tombèrent au sol, comme de vieux draps fripés et fumants. Devant eux se tenait soudain une nouvelle créature, à la peau diaphane et aux cheveux argentés, à l’allure humanoïde mais qui donnait l’impression qu’un insecte géant s’était dressé sur ses pattes pour marcher parmi les Hommes. Ce qui était l’exacte vérité. Ils venaient d’assister à une mue.

« Je pense que vous pouvez continuer à m’appeler ambassadeur, même si je suis plus un observateur. Quand notre Reine a senti que l’un de ses sujets se faisait torturer et vampiriser, il y a quelques lunes de cela, elle m’a dépêché parmi vous pour en connaître le fin mot. Et je suis tellement désolé de découvrir la sombre réalité… Je pense que vous, Watt, et vous, Boulton, dit la créature en désignant les deux hommes de ses griffes, êtes des précurseurs, et que vous êtes malheureusement un bel échantillon de l’Humanité de cette ère. Nous sommes déjà venus à vous par le passé, pour vous donner le feu, l’agriculture, l’écriture, mais jamais nous n’avons été autant déçus que ce soir. Peut-être le Petit Peuple devrait-il prendre sa place au grand jour et ne plus compter sur vous pour vous améliorer… Après tout, demande-t-on à un bœuf de s’élever au rang de son éleveur ? Ou à un pigeon voyageur de changer sa nature et d’écrire lui-même les messages ? Vous avez oublié d’où vous venez… Lorsqu’il y a des millénaires, votre race a perdu les pouvoirs que nous autres conservons, nous avons voulu vous venir en aide, comme à des frères égares, mais aujourd’hui… Vous êtes allés trop loin. Sans votre permission, nous allons donc prendre la relève. »

Sans que quiconque ne fasse un mouvement vers la créature, celle-ci s’avança vers la chaudière dont l’ébullition était retombée. Elle appliqua sa paume contre la paroi et celle-ci se fendilla sous l’effet d’une force imperceptible pour les humains présents. Une brève bouffée de méthane atteignit les spectateurs des premiers rangs et bientôt, la fée de feu disparut.

« Va, dit la créature. Rejoins sa Majesté et informe-la des derniers évènements. J’appliquerai ses ordres, maintenant que nous sommes fixés.

— Vous… Vous ne pouvez pas ! s’insurgea Watt. Si vous croyez que nous allons laisser une espèce de démon nous faire une leçon, vous vous trompez lourdement !

—Et pourtant, mon cher Watt, je ne vois pas ce qui pourrait vous sauver de ce que j’ai préparé pour vous. »

Un grand fracas emplit soudain la demeure de Boulton, de même que le jardin et se fut bientôt une vingtaine de créatures similaires qui apparurent, encerclant les humains. Les métamorphoses avaient été rapides, efficaces. Les bêtes avaient délaissé leurs vêtements d’hommes pour apparaître sous leur vraie forme.

« Voyez-vous, nous tenons à une certaine discrétion, et une certaine forme de moralité, celle dont vous êtes très personnellement dépourvu. Enfin, jusqu’à ce soir. »

Et la créature apposa une fois de plus sa main chitineuse directement sur la figure de l’ingénieur et ce dernier, de son œil libre, assista à la métamorphose de la bête. Tout comme celle-ci s’était emparée de la peau de Franklin, peut-être bien tandis qu’il s’approchait de Solo House ce soir même , voici qu’on lui volait sa figure, sa corpulence, puis sa voix… De la poitrine de l’ambassadeur du Petit Peuple surgissait un fluide rosâtre qui se répandait et épousait la forme des membres jusqu’à ressembler à un homonculus lisse et sans visage. Il fallut encore quelques instants supplémentaires pour que se modèlent les traits du visage, qu’apparaisse l’embonpoint, que poussent les cheveux. Mais Watt ne pouvait nier être face à un miroir en contemplant son agresseur.

« À présent, dit le nouveau Watt, nous allons tâcher de réguler vos erreurs et vos initiatives malheureuses. Le bureau des brevets britanniques étant déjà sous notre coupe, cela implique seulement de remplacer l’ensemble de l’assistance de ce soir. Et nous ferons disparaître doucement votre société savante, en attendant la prochaine. Au revoir, James. »

Watt se contorsionna tant qu’il put, mais il était paralysé. Il ne réussit à apercevoir du coin de l’œil que l’ensemble de ses éminents confrères, placés sous le même joug que lui, et deviner ce qui était en train de lui advenir. Sa peau devait se friper en ce moment, se craqueler par endroits. Tous se ratatinaient.

« Je me demande, dit le nouveau Watt, si on ne devrait pas vous épargner et exploiter vos talents si particuliers ? Non… Non… ça resterait de l’esclavage, après tout. Ne vous inquiétez pas, James, je mènerai jusqu’au bout votre révolution industrielle, mais j’y mettrai paradoxalement un peu plus d’humanité que vous. »