Fantasy Art and Studies 5 -  - E-Book

Fantasy Art and Studies 5 E-Book

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Le numéro 5 de Fantasy Art and Studies fait la part belle à la Fantasy made in Japan. Retrouvez 7 nouvelles inspirées du folklore japonais, 4 articles explorant les spécificités de la Fantasy japonaise (dont 2 consacrés au maître de l'animation, Hayao Miyazaki), des illustrations signées Melle Sue, Véronique Thill, Julie Ramel, Sabine Rogard et Guillaume Labrude, et, bien sûr, la suite de la BD de Guillaume Labrude. The 5th issue of Fantasy Art and Studies explores Fantasy made in Japan. Discover 7 short stories based on Japanese folklore, 4 essays examining the specifics of Japanese Fantasy (including 2 papers dealing with the works of Hayao Miyazaki), illustrations signed by Melle Sue, Véronique Thill, Julie Ramel, Sabine Rogard and Guillaume Labrude, and, of course, the new chapter of Guillaume Labrude's comics.

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Seitenzahl: 249

Veröffentlichungsjahr: 2018

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EDITO

Hors de la sphère anglo-saxonne, le Japon fait partie des pays qui ont su développer une fiction de l’imaginaire particulièrement riche et l’un des rares à avoir exporté sa production partout dans le monde à travers ses divers médias populaires : mangas, anime, light novels et jeux vidéo. Aujourd’hui, des franchises comme la bien nommée Final Fantasy, des films d’animation comme Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki et des mangas comme Fairy Tail de Hiro Mashima sont aussi connus que les œuvres de Tolkien et de George R. R. Martin. De même, samouraïs, ninjas, esprits renard et yuki onna sont devenus des figures aussi familières aux lecteurs occidentaux que les elfes et les hobbits.

Par conséquent, Fantasy Art and Studies se devait de rendre hommage à la Fantasy made in Japan, en ouvrant ses pages à des nouvelles inspirées du folklore japonais, et à des articles qui explorent les tendances actuelles de la Fantasy japonaise. Ainsi Annis-Rayan Bourefis imagine, d’une manière toute miyazakienne, un personnage à la Darwin essayant de sauver un Kami de la cupidité de samouraïs ignorants, tandis que le chercheur Tomotoshi Katagi examine la dimension éco-animiste des œuvres de Hayao Miyazaki. Les films de Miyazaki sont également le sujet de l’article de Hanna Greenblott qui nous offre une analyse détaillée des particularités du médium de l’animation, sur le plan chromatique. Quittant l’univers du maître de l’animation japonaise, Catherine Loiseau et Lucie Garnier nous entraînent chacune à leur façon dans un Japon étroitement lié aux yôkai et autres créatures surnaturelles, que l’on se trouve dans une auberge isolée dans une montagne enneigée ou de nos jours dans la ville moderne. Weggen nous offre quant à lui un bref isekai, un type de récit de Fantasy très populaire dans la production japonaise actuelle, comme l’explique Benjamin Norguet. Marco Prost, pour sa part, explore les aspects syncrétiques des J-RPGs, en lien avec l’imaginaire chevaleresque. Puis Matthieu Wolff et Gaëlle Douguet-Dinhut nous emmènent tous deux dans le Japon féodal, où les samouraïs errants peuvent rencontrer des monstres légendaires, et les servantes devenir des créatures sans visage, tandis que Jeff Gautier nous relate l’amitié extraordinaire entre une petite fille et un kappa de nos jours. Enfin, Guillaume Labrude poursuit sa BD emplie d’humour noir débutée dans notre 3ème numéro en conduisant son héroïne, Jézabel, dans l’Empire du Soleil Noir, une version de Fantasy de l’Empire du Soleil Levant.

Savourez ce voyage dans le merveilleux japonais, accompagné par les superbes illustrations de Melle Sue, Véronique Thill, Sabine Rogard, Julie Ramel et Guillaume Labrude.

Among the countries that have developed a local and very rich imaginative fiction, Japan has managed to export its own Fantasy to the rest of the world through its various popular media: manga, anime, light novels, and video games. Today, franchises such as Final Fantasy, animated movies such as Hayao Miyazaki’s Princess Mononoke and manga such as Hiro Mashima’s Fairy Tail are as famous and popular as the works of Tolkien and George R. R. Martin. Similarly, samurais, ninjas, fox spirits and yuki onna, have become familiar to Western readers, just like elves and hobbits.

Therefore Fantasy Art and Studies had to pay a tribute to Fantasy made in Japan, giving room to stories inspired by Japanese folklore, and papers exploring the current trends in Japanese Fantasy. Thus Annis-Rayan Bourefis imagines, in a very Miyazakian way, a Darwin-like character trying to save a Kami from the cupidity of ignorant samurais, whereas researcher Tomotoshi Katagi considers the eco-animistic dimension of Hayao Miyazaki’s works. Miyazaki’s movies are also the subject of Hanna Greenblott’s paper which offers an insightful analysis of the specifics of the animation medium, regarding chromatic choices. We leave the universe of the Japanese animation maestro with Catherine Loiseau and Lucie Garnier who both take us into a Japan definitely linked to yôkai and other supernatural creatures, whether you are in an isolated inn in a snowy mountain or in the modern city. Weggen offers us a short isekai, a very popular form of Fantasy narrative in current Japanese production, as Benjamin Norguet explains. Marco Prost, for his part, explores the syncretic aspects of J-RPGs, in relation with chivalric imagination. Then, both Matthieu Wolff and Gaëlle Douguet-Dinhut transport us into feudal Japan, where wandering samurais can encounter legendary monsters, and servants can turn into faceless creatures, whereas Jeff Gautier tells us about the powerful friendship between a young girl and a kappa in contemporary times. Finally, Guillaume Labrude continues his dark humorous comics started in our 3rd issue, introducing his heroine, Jézabel, to the Empire of the Dark Sun, a Fantasy counterpart of the Empire of the Rising Sun.

Enjoy this journey into the magic of Japan, accompanied by the beautiful illustrations of Melle Sue, Véronique Thill, Sabine Rogard, Julie Ramel and Guillaume Labrude.

Viviane Bergue

Sommaire

DE L’ORIGINE DES YÔKAI

ECO-ANIMISME DANS LES FANTASY ANIME DE HAYAO MIYAZAKI - PRINCESSE MONONOKÉ, LE VOYAGE DE CHIHIRO, PONYO SUR LA FALAISE

BROOMSTICKS AND BATHHOUSES: MODES OF CONNECTION IN HAYAO MIYAZAKI’S KIKI’S DELIVERY SERVICE

NEIGES ÉTERNELLES

NE TE FAIS PAS MANGER PAR LE KASHA

ISEKAI AU PAYS DES MERVEILLES SANS-MERCI

LA FANTASY JAPONAISE EN QUÊTE DE NOUVEAUX MONDES

ENTRE MYTHES ET ÉPÉES : LA FANTASY CHEVALERESQUE RÉACTUALISÉE DANS LES PREMIERS JEUX VIDÉO JAPONAIS (RPGS DE 1986 À 2000)

LA LEÇON DU COL DES PINS

DE L’AUTRE CÔTÉ DU TORII DES MERLES

UN VÉRITABLE AMI

PROCHAIN NUMÉRO

DE L’ORIGINE DES YÔKAI

Annis-Rayan Bourefis

Né en 1992, Annis-Rayan Bourefis est doctorant en neurobiologie à Paris. Passionné de science, féru de hip-hop et amoureux de son chat, il a été bercé toute sa vie par les livres, les mangas et les jeux vidéo. Les centaines de vies qu’il a vécues à travers eux l’ont finalement poussé à créer ses propres aventures. Sa plume est neuve et le fer de son style est encore à battre, mais la passion est plus ardente que jamais. Le mélange de science et de fantasy trace les lignes de son inspiration.

Annis-Rayan Bourefis was born in 1992. He is a PhD candidate in Neurobiology in Paris. Fond of science, hip-hop and in love with his cat, he has grown up with books, manga and video games. The hundreds of lives he has lived through them, finally made him decide to create his own stories. His pen is rather new and the iron of his style still needs to be struck, but his passion is stronger than ever. The blend of science and fantasy traces the lines of his inspiration.

Le ballotement de la barque avait fini par m’endormir lorsqu’une plainte lointaine, difficilement discernable, effleura mes oreilles. « Daru-dono ! Daru-dono ! Attention, votre livre ! »

J’ouvris les yeux aussitôt. Mon corps penchait dangereusement sur la gauche, mes écrits à la main, sur le point de tomber dans l’eau. Pris de panique, je me redressai en agrippant mon cahier du bout des doigts pour enfin le serrer contre moi. Doucement, je posai une main sur le bord du bateau le temps que celui-ci se stabilise. Le nautonier était quant à lui toujours debout, impassible.

« Il s’en est fallu de peu, jeune maître ! Pas trop secoué ?

— Non, tout va bien, Okada-san, merci. Vous avez sauvé mon manuscrit, lui dis-je d’un rire courtois.

— Il a l’air important.

— Il s’agit des résultats de mon travail. J’ai mis plusieurs années à les mettre en œuvre. Plus qu’un chapitre et je le considère terminé.

— Désolé, jeune maître, ajouta-t-il après une légère hésitation, mais j’ai aperçu quelques pages et certaines m’ont l’air bien effrayantes. Il parle de quoi, votre livre ? »

L’embarcation stabilisée, je me retournai pour faire face au navigateur, ouvris mon recueil au niveau d’une page illustrée montrant une femme au cou long comme un serpent, et la tendis au vieil homme.

« Eh bien, Okada-san, vous avez dû l’entendre au village, j’étudie les yôkai ! Je parcours le pays pour les répertorier et comprendre leur existence. Lorsque j’aurai fini cet ouvrage, tout le monde comprendra enfin qu’il n’y a rien à craindre d’eux et qu’il ne faut pas les haïr, qu’ils font partie de notre vie et que nous avons besoin d’eux. Trop de yôkai ont disparu à cause de la bêtise de l’hom…

— Pouvez-vous éloigner ce dessin de moi, jeune maître ? coupa le vieux nautonier, le teint livide.

— Allons, ne soyez pas effrayé par les rokurokubi ! À part leur long cou, ce sont des femmes comme les autres !

— Mais celle-ci ressemble un peu trop à ma femme, » finit-il par me répondre, ce qui me fit ricaner.

La balade avait beau être apaisante, et ce dernier rire libérateur, j’avais des difficultés à me détendre. Le ciel était couvert, ce qui empêchait la lune et les étoiles d’atténuer la noirceur nocturne. Seule la lampe à huile fixée à la proue brisait les ténèbres, et au fond de moi je priais pour qu’elle reste allumée encore longtemps. Ce n’était pas la première fois que je vagabondais en pleine nature dans une nuit aussi épaisse. Mais cette fois c’était différent. Depuis notre départ, je n’avais senti aucun vent souffler. Dans une région supposée venteuse, c’était étrange. Une brume s’était installée, rendant l’atmosphère encore plus étouffante. Et puis le souvenir du visage du chef du village plein d’effroi ne me quittait pas l’esprit. Je pensais avoir été envoyé pour une simple affaire de yôkai farceur, ou peut-être un peu agressif, qui embêtait les ouvriers d’une nouvelle carrière de pierre. Mais à la vue des ouvriers, je réalisai mon erreur. Je n’avais jamais vu de telles blessures. Des entailles si grandes et si profondes… J’avais affaire à un yôkai totalement inconnu.

La barque s’approchait de la berge donnant sur un petit sentier qui retrouvait quelques mètres plus hauts le chemin principal de la carrière. À l’échouage du bateau, un frisson me parcourut l’échine. D’instinct, j’agrippai mon bâton et scrutai les alentours. Le vieux Okada semblait ne rien avoir remarqué.

« Nous y voilà Daru-dono, dit-il. Suivez le sentier et après il suffit juste de… »

Les anneaux présents à l’extrémité de mon bâton vibraient. Le nautonier était complètement immobilisé, la bouche encore ouverte. Je contournai le sort de paralysie aisément, mais je n’en trouvai pas la source. C’est à ce moment qu’un hurlement retentit d’entre les buissons.

« Qui êtes-vous pour oser pénétrer mon domaine ?! Préparez-vous à mourir ! Je vous noierai puis vous mangerai, ha ha haaa ! »

Je ne pus m’empêcher de sourire. La voix avait beau se vouloir menaçante, elle cachait difficilement un ton facétieux. Il n’y a qu’un type de yôkai farceur aux abords des rivières. La créature se révéla et confirma ma pensée. Elle n’était pas plus grande qu’un macaque. Elle tenait sur ses deux pattes arrière et présentait une carapace de tortue au dos. Sa bouche formait un bec et sa tête avait le crâne creusé rempli d’eau, le tout entouré d’une chevelure éparse. J’avais affaire à un jeune kappa. Il avait la patte antérieure tendue vers nous pour maintenir son enchantement magique. Je me levai pour lui faire face, un grand sourire aux lèvres, ce qui le dérouta quelque peu. Je me tins droit, le bâton près de moi et m’inclinai pour lui présenter mes salutations les plus formelles.

« Bien le bonsoir, maître Kappa ! C’est un honneur d’être accueilli par une personne aussi noble que vous !

— Le bonsoir à vous, chers étrangers, » fit-il en s’inclinant obligeamment.

Lorsqu’il fit son salut, toute l’eau de son crâne s’écoula. Au même moment, Okada retrouva l’usage de ses jambes et s’agrippa à sa pagaie fébrilement.

« Co-Comment avez-vous fait ? demanda le nautonier.

— Pour vous libérer ? Simple, les kappas tirent leur pouvoir de l’eau contenue dans leur crâne, et malgré leurs vilaines farces, ce sont des êtres extrêmement polis. Ils répondront toujours à vos courbettes !

— Je vous ai fait peur, hein ? fit le yôkai.

— Non, pas trop, mais ça marchera peut-être la prochaine fois, lui dis-je en mettant pied à terre, ma besace et mon bâton dans chaque main. Okada-san, rappelez-moi le chemin que je dois emprunter, s’il vous plait. Vous étiez sur le point de le dire. Okada-san ? Non ! Okada-san, REVENEZ !

— Désolé, jeune maître, fit-il en s’éloignant de la berge avec mon seul moyen de transport, mon travail est terminé, j’ai assez donné ! Suivez juste le sentier et ça ira ! Bonne chance ! Et s’il vous plait, ne revenez pas au village ! »

Je me retrouvai seul, les pieds dans la boue, le regard blasé dirigé vers cette lampe à huile qui s’éloignait lentement, le rire narquois et interminable du kappa dans les oreilles.

« Je me disais bien que vous aviez eu peur ! Quelle tête il a tiré !

— Ce n’est pas drôle, comment je rentre maintenant ? dis-je exaspéré.

— Ah, je me le demande. Je vous déconseille de traîner dans le coin en tout cas !

— Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ici ?

— Comment, vous n’avez rien remarqué ?! Avec votre magie, là ?! La forêt se meurt ! Y a plus un écureuil ! C’est à cause des monstres, ça ! Ils ont foutu la pagaille !

— Des monstres ? fis-je, interloqué. C’est la première fois que j’entends un yôkai parler de monstre.

— Des monstres, je vous dis ! Avec des têtes de monstre ! Ils sont là-haut, près de l’autel ! Ils ont tout cassé ! D’ailleurs, justement, je m’en allais. Y a plus personne à taquiner. Je vais me trouver un autre buisson sur une autre rive. Adieu, sorcier ! »

Le yôkai s’évanouit dans les méandres du fleuve peu après ces derniers mots. La première chose que je fis fut de tenter d’appeler des lucioles à l’aide de mon bâton pour éclairer mon chemin, mais en vain… Le kappa avait raison, le silence de la forêt était anormal. Je ne sentais aucun signe de vie, aucun mouvement dans les arbres ou les fourrés. Pas même les insectes. En maudissant le ciel de m’avoir enlevé l’éclairage de la lune, j’improvisai une torche à l’aide d’une branche sèche et d’un bout de parchemin que j’embrasai d’une friction des doigts et d’un léger souffle, puis j’entrepris la montée vers la carrière.

Le chemin était long et pentu mais présentait peu d’obstacles. Cela rendait ma marche plus tranquille et me laissait ruminer les paroles du kappa. L’absence de vie était ma première inquiétude. Hormis les animaux qui avaient déserté, la forêt elle-même semblait ne plus tenir le coup. Certains buissons flétrissaient, des arbres avaient l’écorce altérée, et le sol était parsemé de feuilles mortes. En plein printemps ! Et pourquoi le kappa avait-t-il parlé de monstres ? Seuls les humains parlaient de monstres, et à chaque fois il s’agissait de yôkai.

À mesure que j’avançais, je remarquai que des arbres avaient été déracinés. De nombreuses branches jonchaient le sol. Cela ne pouvait être dû à une mort lente de la forêt. En m’en approchant, je vis des traces qui me firent passer de l’inquiétude à l’angoisse. Les arbres déterrés formaient un sillon qui menait vers la carrière et d’énormes taches de sang couvraient le sol. Une telle quantité semblait irréelle. Aucun humain ou yôkai ne pouvait survivre en perdant autant de sang. En suivant cette nouvelle piste, mon angoisse se mêla à de la colère lorsque je découvris des débris de flèches et de naginatas. Des hommes ont été envoyés avant moi pour chasser la bête. On m’avait pourtant indiqué qu’aucune action n’avait été entreprise avant mon arrivée. Encore moins une action armée… Le yôkai était sûrement dans un état de rage incontrôlable. Le raisonner ne sera pas aisé. Soudain, j’entendis au loin un rugissement autoritaire, comme un ordre, venant de la carrière. J’entrevis une lueur entre les branches. Je me débarrassai de ma torche et me précipitai dans cette direction.

Arrivé au bout, je vis un groupe assis autour d’un feu. Ils étaient six, dont deux parés d’une armure de guerre et d’un katana à la hanche. Leurs casques présentaient des cornes et un cimier sphérique doré. Des samouraïs, la belle affaire… Deux autres hommes gardaient l’entrée d’une grotte quelques mètres plus loin. Tous étaient armés et portaient un menpô au visage. Certains avec des cornes, d’autres avec un nez allongé, presque tous arborant un sourire cauchemardesque. Je rencontrai les fameux monstres du kappa, des humains. L’ironie m’aurait fait sourire en temps normal mais la situation était alarmante.

« Halte, étranger ! Identifiez-vous ! fit un des samouraïs.

— Ishikawa Daru, conseiller attitré du Daimyo, dis-je en m’inclinant. J’ai pour mission de m’occuper d’un fameux yôkai qui causerait des troubles à la carrière.

— Vous arrivez à temps, votre mission est bientôt terminée. Le démon ne devrait plus tenir longtemps.

— Le démon ?! Que voulez-vous dire ? Décrivez-le-moi ! Est-il blessé ?

— Eh ! Baisse d’un ton, conseiller ! C’est pas des manières de s’adresser à des samouraïs ! fit le deuxième guerrier en se levant rapidement, la main posée sur son épée.

— Je vous prie d’excuser mon impolitesse, dis-je aussitôt à nouveau incliné, serrant les dents de frustration. Le voyage a été long et éprouvant, et à la vue de ces traces de sang effroyables, j’en ai oublié mon rang. Comme vous tous, je souhaite en finir au plus vite afin de rentrer chez moi. Encore une fois, veuillez m’excuser. »

L’homme en armure émit un grognement et se rassit. Cela ne m’étonnait plus, je m’arrangeais toujours pour me brouiller avec les samouraïs. En à peine deux phrases cette fois-ci, un record. Comment pourrais-je m’entendre avec eux après tout, seule leur vanité rattrapait leur bêtise… Je serrai mon bâton afin de reprendre mon calme. Il fallait la jouer souple pour éviter les ennuis. Le premier samouraï reprit :

« Personne n’a pu apercevoir clairement le démon dans cette obscurité. On sait qu’il est grand comme une maison et qu’un coup de ses griffes a de quoi couper un chêne. Ses morsures sont fatales aussi, vu l’état des hommes qu’il a tué. Mais leur mort ne fut pas vaine car ils ont pu le cribler de flèches et l’ouvrir à coups de lance.

— Et quelle est cette grotte ? demandai-je, irrité par son ton victorieux.

— Une nouvelle entrée vers la carrière découverte il y a peu. L’accès à la pierre y est plus aisé, les ouvriers n’ont pas perdu de temps et se sont attelés à l’extraction. Mais les ennuis auraient commencé depuis la découverte de cette grotte. Le démon s’y est réfugié maintenant. Je laisse reposer mes hommes encore un peu et je lance l’assaut final, vous êtes avec nous ?

— Permettez-moi d’inspecter les lieux d’abord. »

Je n’attendis pas son acquiescement pour étudier les alentours. Le sang menait en effet vers la caverne. L’entrée était entourée de divers débris de pierre et de bois qui semblaient avoir été taillés. Je pris un bout de bois dans les mains et constatai qu’il était peint en rouge. Je levai la tête au dessus des soldats qui gardaient l’entrée et notai d’autres traces de peinture. Mon cœur fit un bond. Le kappa avait parlé d’un autel ! Je cherchai nerveusement les morceaux de pierre au sol pour tenter de les reconstituer mentalement. Elles avaient l’air d’avoir formé deux statues en forme de chien. Jamais un yôkai n’aurait brisé un sanctuaire. Il n’y a que les humains pour bafouer un lieu sacré ! J’eus quelques difficultés à contenir ma haine. Les deux gardes me regardaient d’ailleurs d’un œil peu amène. Je récupérai mon calme de façade et m’adressai à l’assemblée :

« J’entre. Veuillez ne pas me déranger. Si je ne suis pas revenu bientôt, vous pourrez intervenir.

— Non ! Attendez ! dit le samouraï. Ça reste dangereux d’y aller seul ! Revenez sur le champ ! Je suis aux commandes ici ! ARRÊTEZ-VOUS ! »

Je profitai de la confusion des gardes pour plonger dans les ténèbres de la grotte.

Sans lumière, j’avançais à tâtons, la main sur la paroi. Par chance, le chemin était droit et sans bifurcation. À mesure que je progressais, l’air se faisait plus lourd. Puis je m’arrêtai brusquement lorsque mon bâton tout entier vibra. Mes cheveux s’en hérissèrent. Un immense pouvoir régnait dans cette caverne et me faisait comprendre que je n’étais pas le bienvenu. La peur me prit, mais je ne pouvais plus faire marche arrière. Je continuai jusqu’à apercevoir une lueur bleue. Comment de la lumière pouvait se trouver ici ? Tout à coup, un grondement en provenance de la source lumineuse retentit et fit trembler toute la grotte. Je tremblai presque au même rythme que mon bâton. Au bout du couloir, je tombai sur la source lumineuse. Celle-ci provenait du plafond rocheux et formait des lignes serpentines. Son intensité oscillait lentement. Je remarquai tout un enchevêtrement complexe. Des racines ?! Les racines d’un arbre sortaient du plafond ! Je poursuivis mon chemin pour me retrouver dans un espace plus large. En entrant, je manquai de tomber à genoux.

Il était gigantesque… son corps tortueux et recouvert d’une épaisse fourrure blanche recouvrait le sol. Sa tête avait les attributs d’un chien, les oreilles hautes et pointues, et il se tenait sur ses deux pattes antérieures avec difficulté. Sa respiration était saccadée, le sang de ses blessures maculant son flanc. Et pourtant, quelle prestance. Son regard doré semblait sonder mon âme.

Tout devint clair. La forêt mourante, l’absence de vie, le sanctuaire brisé, l’arbre… Je n’étais pas devant un yôkai, j’étais en présence d’un esprit divin. Un Kami ! Et l’arbre au-dessus de nous était son yorishiro qui lui permettait d’accéder à notre monde !

L’émerveillement me submergea, mais ne sachant pas comment communiquer avec un Kami, je me sentis perdu face à lui. Je vis que la respiration de la divinité s’apaisait, et son regard se faisait moins perçant. Je m’approchai donc doucement. Soudainement, j’entendis des bruits de pas qui approchaient. Les deux hommes qui gardaient l’entrée firent leur apparition, lance à la main. La vue du Kami les pétrifia.

« Que faites-vous ? Posez vos armes immédiatement, vous risquez de l’enrager.

— Vous faites quoi avec ce monstre, conseiller ? Pourquoi vous ne l’achevez pas ? » dit l’un des gardes.

Le Kami gronda et tenta de se redresser sur ses pattes arrière mais s’écroula à nouveau. Sans le lâcher des yeux, j’aperçus du coin de l’œil que les deux sbires se regardaient d’un air entendu. Ils reportèrent leur regard sur le chien géant, puis sur moi. L’adrénaline monta, je pris mon bâton des deux mains et me mis en garde.

« Poussez-vous, fit le garde, la bête ne tient plus.

— Non.

— Si nous le tuons maintenant, nous serons des héros et nous vengerons nos frères d’armes ! dit le second.

— NON ! »

Ils se lancèrent presque conjointement. D’un bond, je frappai le plus proche d’un coup de pointe au nez pour le faire tomber. Le second attaquant tenta de me contourner par la gauche pour atteindre le Kami. Je pivotai complètement en balayant l’air de mon bâton pour atteindre ses genoux. Il perdit l’équilibre et roula avant de se relever pour me faire face. Il n’y eut pas de second assaut. Le Dieu-Chien le happa en un éclair. Le garde n’eut pas le temps de hurler, ses os craquaient déjà dans la gueule du géant. J’assistai à la scène, totalement figé. Je fus incapable de retenir l’autre garde qui prenait ses jambes à son cou. Je ne bougeai plus. Tout mon corps était paralysé. Je gardai mon regard sur le Kami et j’attendais. J’attendais, encore et encore.

Il finit par lâcher le cadavre et m’observa longuement, les babines ensanglantées. A ce moment, il me communiqua un mot qui traversa directement mon esprit. Reconnaissance. Je n’oublierai jamais cette sensation. Un seul mot lui avait suffi pour me transmettre l’étendue de sa gratitude envers moi, mais aussi le fait qu’il reconnaissait ma capacité à protéger et lutter. Sa parole sacrée m’effleura à nouveau. Arbre-Pilier. Mon cerveau semblait baigner dans une eau de source, mais je compris aussitôt ce que le Kami voulait faire, et cela m’attrista. La divinité était consciente des limites de son avatar physique et de sa mort inévitable. Cependant, un ultime espoir persistait. Le yorishiro. Si le Kami atteignait le tronc de l’arbre sacré, il pourrait y résider et veiller sur la forêt. Mais sous cette forme, il perdrait petit à petit ses pouvoirs et éventuellement sa conscience jusqu’à devenir un simple arbre.

Lorsque je saisis l’ampleur de la tâche qui m’incombait, le Dieu-Chien, debout sur ses quatre pattes, m’attendait. Il était prêt pour la course finale. Je me retournai et me mis à courir vers la sortie, le bâton à la main et un feu ardent dans la poitrine.

À peine sorti, une flèche me frôla la joue. Les soldats étaient déjà prêts à en découdre. Trois hommes équipés de naginatas, dont le garde qui m’avait échappé dans la grotte, nous faisaient face. Les deux samouraïs, le sabre au clair, étaient derrière eux, et deux archers fermaient leur formation. Jamais je ne sortirai vivant d’un combat pareil. Et pourtant, cela ne me freina pas, au contraire. Je me jetai sans précaution sur les premiers soldats et évitai sans difficulté leur attaque. Mon bâton s’écrasa sur la tempe d’un premier homme qui tomba sur le coup. J’engageai les deux suivants quand un ordre des samouraïs fut lancé, tout juste suivi d’un cri de douleur venant du Kami. Dans sa fuite vers le sommet de la carrière, il s’était pris une nouvelle flèche dans le dos. Je devais neutraliser les archers coûte que coûte. En voulant les localiser, je sentis du mouvement dans mon dos et j’esquivai d’un cheveu un coup de sabre fatal. Je réalisai que les hommes que j’afrontais étaient partis à sa poursuite avec un des samouraïs et les archers. Seul le samouraï patibulaire, qui ne semblait guère m’apprécier depuis notre vif échange, était resté pour m’affronter. Vu son sourire, ce devait être une requête personnelle. J’esquivai un deuxième coup tranchant, de justesse encore une fois. L’angoisse commençait à me prendre. Je cherchai désespérément un moyen d’atteindre les archers mais le samouraï ne me laissait pas le temps de réfléchir. Il avait beau traîner une bedaine de vieil alcoolique, ses déplacements et ses attaques étaient d’une fluidité et d’une efficacité redoutables. J’affrontais un vrai maître d’armes.

Je maintenais la distance avec mon bâton pointé sur lui. Il avait adopté une garde haute, la poignée près de la joue, la lame également pointée sur moi. Je me déplaçais lentement en arc de cercle vers sa gauche. Il suivait mon rythme dans le sens opposé, imperturbable. Après quelques pas, je changeai ma garde, le bâton vers l’arrière, à hauteur de torse. Il fit de même, le sabre devant lui pointant vers ma gorge. Là, je le surpris à jeter un regard très bref vers mon bâton dont les anneaux avaient légèrement tremblé, puis sur ma droite. Je vis dans ses yeux de la confusion lorsqu’il réalisa qu’on s’était rapproché du feu de camp et que celui-ci flambait étrangement fort. Je ne lui laissai pas le temps de réfléchir et plongeai mon bâton dans le feu, provoquant une déflagration éblouissante qui le fit reculer, la main devant les yeux. D’un moulinet, je lui envoyai une vague de flamme touchant son visage. Il mit un genou à terre en hurlant. J’enchaînai sans attendre une seconde attaque pour en finir. Je sautai et abattis mon bâton incandescent sur son crâne. Les hurlements s’arrêtèrent, le silence reprit son règne. Son casque avait explosé à l’impact et du sang ruisselait sur son visage. Cependant, dans ses derniers instants, le samouraï aveuglé, en grand maître qu’il était, avait maintenu son sabre droit, pointé sur mon abdomen. Ce n’est que lorsqu’il s’écroula au sol que je remarquai la lame plantée sous ma rate. Je tombai aussi, les fesses sur les talons et m’accrochai à mon bâton, le souffle court et les bras tremblants.

Par chance, le sabre n’avait pas traversé mon corps. J’arrachai la manche de mon bras gauche et retirai délicatement la lame, manquant de m’évanouir. J’inspirai un bon coup et me dépêchai d’appliquer un bandage rudimentaire autour de la taille. Je fis un nœud le plus serré possible au niveau de la plaie, m’arrachant un cri entre les dents. Je n’avais plus de force. Je me sentais incapable de continuer… Puis je l’entendis au loin. Ce n’était pas un cri, ni un grondement que je perçus, mais une plainte mourante qui m’emplit d’une tristesse inconsolable. Le Kami était tombé.

Dans un sursaut, je me remis sur pied et me précipitai tant bien que mal, la main sur ma blessure et mon corps appuyé sur mon bâton, vers l’arbre sacré. Arrivé au sommet, je trouvai les corps de l’autre samouraï et des soldats déchiquetés. Ceux des archers étaient coupés en deux. Mais mon attention se porta sur le chien géant.

Il était affalé au sol, presque sans vie. Il respirait encore, mais son souffle était quasiment imperceptible. Son museau était à quelques mètres du yorishiro. Je m’agenouillai près de lui, en face de ses yeux mi-clos. Je pleurai, totalement abattu. J’avais le sentiment d’avoir échoué et la honte m’étouffait. Un ultime mot divin toucha mon esprit. Union. Je regardai le Kami, totalement hébété, mais j’obéis. Je posai une main sur une racine saillante du yorishiro et l’autre sur le museau du Dieu-Chien. La douceur de sa fourrure évoquait la légèreté d’un nuage. Ce fut mon seul souvenir car tout devint noir après ce contact.

Lorsque j’ouvris les yeux, le ciel étoilé me gratifiait de sa lumière. J’étais allongé dans des hautes herbes. J’aurais pourtant juré que le sol avait été terreux avant ma perte de conscience. Je me redressai et sentit le vent me rafraichir. Le Kami