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La mythologie nordique est depuis le XIXe siècle une source d'inspiration majeure de la Fantasy. Les auteurs et les chercheurs de ce numéro confirment cette tendance avec des nouvelles donnant la part belle à la matière du Nord et des articles explorant l'influence nordique sur Tolkien, Robert E. Howard et le jeu de rôle Donjons et Dragons. Retrouvez également la suite de la BD de Guillaume Labrude qui confronte son héroïne Jézabel à Odin lui-même. Norse mythology has been a major source of inspiration for Fantasy fiction since the 19th century. The authors and the scholars of this issue confirm this trend with short stories dealing with the matter of the North and papers exploring the Norse influence on Tolkien, Robert E. Howard and the role-playing game Dungeons and Dragons. You will also find the new chapter of Guillaume Labrude's comics which confronts its heroine Jézabel to Odin himself.
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Seitenzahl: 286
Veröffentlichungsjahr: 2019
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EDITO
LES FORGERONS
ÂGE HYBORIEN ET JUSTE PART DE « MATIÈRE DU NORD » : « LA FILLE DU GÉANT DU GEL » (« THE FROST-GIANT’S DAUGHTER ») DE ROBERT E. HOWARD
Bibliographie principale
LE PANTALON DE GRIMMUR GRIMMURSON
RAGNARÖCK & (T)ROLL
LOKI DANS TOUS SES ÉTATS : PRÉSENTATION DE LA FI GURE DU DIEU SCANDINAVE DANS TROIS ŒUVRES CONTEMPORAINES.
American Gods
D-Day, le jour du désastre
L’Évangile de Loki
Conclusion
Bibliographie :
L’ÉCHO DE LA FORTUNE
RAGNAGNA ROCK
FANTASY ET PANTHÉON NORDIQUE DANS DONJONS ET DRAGONS
Les divinités dans Donjons et Dragons : rendre les dieux jouables et renouveler leur « potentiel d’efficacité »
Représentations des mythes nordiques parmi d’autres ?
Représentations d’un panthéon nordique : modes d’organisation et structure
Entre emprunts multiples et « continuité non linaire »
Conclusion
Références
L’ORIGINE DU MAGE : GANDALF ET LA LITTÉRATURE SCANDINAVE MÉDIÉVALE
Étymologie du nom de Gandalf
Gandalf dans la poésie norroise
Gandalf dans la prose
Un Gandalf moins connu, Uggerus
Conclusion
Bibliographie
LE MURMURE DES CORBEAUX
TEUTONIC VS CELTIST: DOES THE BATTLE STILL WAGE IN MODERN FANTASY?
Bibliography
PROCHAIN NUMÉRO FANTASY ARTHURIENNE / ARTHURIAN FANTASY
Appel à contributions / Call for papers
Appel à textes et illustrations / Call for stories and illustrations
FANTASY ART AND STUDIES
D epuis le XIXe siècle et les œuvres de William Morris, de nombreux récits de Fantasy s’inspirent de la mythologie nordique, incorporant et réinventant ses thèmes, ses personnages et leurs noms. D’Odin à Thor et Loki, et au Ragnarök, ce destin des dieux qui selon le poème eddique de la Voluspá, verra ces derniers échouer et être anéantis par leurs ennemis, en passant par une certaine vision romantique des Vikings, les éléments de mythologie nordique infusent profondément la Fantasy.
Les auteurs et les chercheurs de ce numéro confirment cette tendance : Philippe Caza nous emmène dans un monde mythique où les références à la matière du Nord sont d’autant plus intrigantes. A. R. Morency tisse un conte empli d’humour noir autour d’un Norrois piégé par la magie noire, tandis qu’Anthony Boulanger donne à Loki l’opportunité d’altérer le passé grâce au Rock. Entre-temps le chercheur indépendant Benjamin Bories examine une nouvelle de Robert E. Howard mettant en évidence l’inclusion d’éléments nordiques dans la fiction du père de Conan le Cimmérien. Yohann Guffroy, pour sa part, passe en revue trois réinterprétations contemporaines de Loki.
Sans surprise, le Ragnarök est particulièrement présent dans nos nouvelles : ainsi Mathieu Goux et Grégory Covin nous proposent tous deux des variations burlesques de ce thème tragique. Puis Laurent Di Filippo analyse le recours au panthéon nordique dans Donjons et Dragons, et Mahdî Brecq retourne aux origines scandinaves du nom de Gandalf.
Dans un tout autre registre, Bezuth imagine un nouvel héritier d’Odin dans une lumineuse histoire de sortie de l’enfance.
Enfin Alistair Sims interroge la rivalité entre les mythologies celte et nordique comme sources d’inspiration majeures de la Fantasy. Pour finir, Guillaume Labrude conclut ce numéro avec un nouveau chapitre de sa BD et des aventures de Jezabel, confrontant son héroïne à Odin lui-même.
Bon voyage au cœur des mythes nordiques, vus par le prisme de la Fantasy !
Since the 19thcentury and William Morris’s works, many Fantasy narratives have drawn from Norse mythology, incorporating and reinventing its themes, names and characters. From Odin to Thor and Loki, and Ragnarök, this fate of the gods, which, according to the Eddic poem Voluspá, will see the gods fail in the end and be destroyed by their enemies, through a certain Romantic vision of the Vikings, elements of Norse mythology deeply infuse modern Fantasy.
The authors and scholars of our Pop Norse issue confirm this trend: Philippe Caza takes us into a mythic world in which references to the matter of the North are made even more intriguing. A.R. Morency weaves a dark humorous tale about a Norse man trapped in dark magic, whereas Anthony Boulanger gives Loki the opportunity to alter the past through Rock music. Meanwhile independent scholar Benjamin Bories examines a Robert E. Howard story revealing that the father of Conan the Cimmerian did include Norse elements in his fiction. Yohann Guffroy, for his part, considers three contemporary reinventions of Loki.
No surprise, Ragnarök features prominently among our short stories: thus both Mathieu Goux and Grégory Covin offer burlesque variations of this tragic theme.
Then Laurent Di Filipino analyses the use of Norse pantheon in Dungeons and Dragons, and Mahdî Brecq goes back to the Scandinavian origins of Gandalf’s name.
In a luminous coming of age story, Bezuth imagines a new heir to Odin.
Finally Alistair Sims questions the rivalry between Norse and Celtic mythology as major sources of inspiration of modern Fantasy. Guillaume Labrude concludes this issue with the new chapter of his comics and Jezabel’s adventures, confronting the heroine to Odin himself.
Enjoy this journey into Norse myth, as seen through the prism of Fantasy fiction!
Viviane Bergue
FICTION
Philippe Caza est un illustrateur régulier des éditeurs français de SF et un auteur de bandes dessinées (Pilote, Métal Hurlant, Le Monde d’Arkadi). Coté cinéma, il a participé à la création graphique de Gandahar de René Laloux, ainsi qu’au scénario et au dessin des Enfants de la pluie de Philippe Leclerc. Coté écriture, il a publié quelques nouvelles dans les revues Ténèbres et Bifrost et dans deux recueils numériques chez ActuSF. Plus récemment il a participé à diverses anthologies et revues (Arkuiris, Galaxies, H2, Squeeze, …). Son site : www.bdebookcaza.com/
Philippe Caza is an illustrator who regularly works with French SF publishers and a comic book artist (Pilote, Métal Hurlant, Le Monde d’Arkadi). He made the graphic design of René Laloux’s animated movie Gandahar, and was involved in the design and the scenario of Philippe Leclerc’s Les Enfants de la pluie. He has published short stories in the journals Ténèbres and Bifrost as well as in two digital anthologies at ActuSF. More recently he has been published in various anthologies and journals (Arkuiris, Galaxies, H2, Squeeze, …). His website:www.bdebookcaza.com/
Tu marches au Pays du Long-Soir, entre la vie et la mort, dans cet entremonde où les fantômes murmurent.
Barbare à la peau pâle, aux noirs cheveux, aux vêtements de cuir fauve et de fourrures mal tannées, tu reviens de LaNuit, que l’on appelle aussi Niflheim.
Tu ne sais plus ton nom : ta tête est pleine de nuit. Le ciel t’a criblé. Une pierre-de-lune, noire de jais, a frappé ton front et rompu ta mémoire. Une autre, tout aussi noire, s’est plantée dans ton cœur comme une dent de foudre.
Tes os sont pleins de nuit.
Tu es parti vers LeJour, dit aussi Muspelsheim, tout droit vers le soleil – la brûlure lointaine du soleil. Tu marches, la tête pleine de nuit – et les vents de LaNuit, hululant, te poussent au dos de leurs doigts bleus.
Tu marches vers LeJour, la lumière, mais tes fantômes te suivent : Güdrid, la bien aimée, Leif, votre fils… dévorés par les spectres de glace… et la trop belle Hela, la louve aux yeux avides, le monstre froid qui t’avait piégé en son palais de givre, t’avait mordu, t’avait maudit, avec ses baisers mortels de soleil noir.
Cruels sont les démons. Implacables sont les dieux. (Démons ou dieux – quelle différence ? Cruels et implacables.)
Tu traverses Verterre, que certains nomment Midgard, cette immense fosse de fond-mort d’où toutes glaces ont disparu, révélant la croûte nue de la Terre. Tu croises une tribu qui fut la tienne, autrefois, dans un autre pan de ta vie… Tu ne les vois pas, tu ne les reconnais pas – des étrangers. L’un d’eux te parle, t’apprend la mort de ton père, mais tu n’entends pas – tu marches. (Tu devrais te souvenir pourtant que ton père t’avait donné son épée, disant qu’elle était quelconque, sans doute, lui-même l’avait forgée, mais ajoutant que loin dans LeJour, là où règne le soleil, les peuples skändes travaillent au feu un acier merveilleux dans leurs forges qui s’alimentent au souffle même du dragon… Cet acier invincible peut tout trancher, le roc, le métal, les os des chiens de glace… et éventrer le ciel pour en faire tomber les démons et les dieux.)
Tu marches sans prendre aucun repos – ton âme n’aura pas le temps de te rattraper. Ton âme, tu l’’as laissée là-bas, tétanisée, sur la limite entre LaNuit et LeJour, entre désert de glace et désert de sol asséché.
Une seule idée occupe ta tête pleine de nuit, ton cœur tout empli de glace noire (quand tu reviendras, si tu reviens, il sera tout empli de cendres, sans doute) : te venger des chiens de glace, de Hela et des dieux qui ricanent du haut de leur ciel et jettent des pierres-de-lune sur les hommes. (Ases, dieux et démons, soyez maudits !)
•••
En route, tu as croisé ce que les vieillards appellent une pyramide du savoir – abandonnée depuis combien de siècles ? Plus loin, un vaisseau de métal sombre échoué, suspendu au flanc d’un volcan éteint – déchet du temps des sorciers rhâds, les anciens maîtres du monde. Dans un marais glauque et tiède, des chlorocéphales, monstres mutants reptiliens. Tu as chassé des morses sans poils, des vongles et les tringèles – seulement pour ta nourriture.
Au long de ton long chemin, comme le soleil s’élève dans le ciel, ardent, tu abandonnes tes fourrures et tes cuirs.
•••
Finalement, devant l’homme qui marche, le barbare sans nom, s’élève, abrupte, la Barrière des Dragons, le pays des Skändes. Il y pénètre par ce qui fut un fjord. Il passe un col. Au-delà, au-dessus, la montagne – forteresse minérale : rocs sculptés par les foudres et pauvre végétation roussie. À son pied un village – gardé par des géants de marbre. C’est le village des Skändes – les forgerons.
Mais le village est morne, exsudant un air malade, comme peuplé de désespérés. Les Skändes ont la peau sombre, leurs cheveux nattés sont roux, ils sont presque deux fois plus petits que le hors-venu – et apathiques. Ils vivent nus, dans la chaleur de la Terre du Jour – Muspelsheim. Ils portent une dalle plate sur la tête ; ils plient sous son poids… sous le poids d’une malédiction dont ils ignorent le sens.
Sur la place du village est dressé un bétyle, un roc de basalte ovoïde, noir, grand comme deux hommes, planté comme un soc, luisant comme un œuf de dragon – ou comme une pierre-de-lune. (Un cadeau des Ases – ou leurs excréments fossilisés ?)
Les Skändes vivent lentement, comme s’extrayant à regret de leur léthargie. Ils perçoivent l’arrivée du marcheur, ce géant. Ils lèvent les yeux. Ils ont peur. L’homme qui marchait enlève le bandage qui retenait ses cheveux et lui voilait le front : une pierre noire de jais y est incrustée comme un diamant dans sa châsse. Cela aurait-il un sens pour ceux qui l’accueillent ?
« Il porte sa pierre tombale dans sa tête ! »
L’homme à la tête pleine de nuit, à la pierre noire au front, au cœur plein de suie, s’approche de la stèle qui trône au milieu du village et qu’ils adorent – sacrée, maudite. Il dépose au sol ses dernières fourrures, ses cuirs, ses armes – se met nu. On peut voir que son corps aussi est ponctué de pierres noires enchâssées dans sa chair comme des îles dans la mer. Il escalade le bétyle et s’y installe assis comme un méditant.
Les Skändes tremblent à la vue de ce géant étranger, pâle et muet, qui est venu du froid, tel le géant Ymir, et qui attend, nu sur la pierre sacrée qu’ils nomment Isivsaïnen.
Murmures…
« Sacrilège…
— Il siège sur le monde comme le géant du gel… »
Certains plus audacieux – des femelles, peut-être – lui offrent de la nourriture en se prosternant. Il ne bouge pas. Elles se lassent.
« Il vient du Niflheim, des ténèbres où mordent les chiens de LaNuit – Garm est leur maître.
— C’est un Skraeling, un homme-ours. Il ne nous apportera que du mal. Il faut le tuer.
— Non, il est déjà mort, regardez la couleur de sa peau, c’est celle d’un spectre. Il porte au front la marque de LaNuit. Il vient du froid – où sont les géants du gel.
— Il est marqué. Il est maudit. »
Murmures…
« Il faut questionner Völundr. »
•••
Völundr est le maître forgeron, celui qui garde le secret de l’acier. Il vit en ermite à part du village, dans sa caverne. Il est aveugle maintenant, les yeux brûlés par trop de feux ; sa petite-fille Alvit l’assiste, mince oiselle à la peau sombre et aux cheveux rouges, seulement vêtue d’un collier de cuir. Sur sa tête elle ne porte pas de pierre. Elle guide l’ancêtre nu jusqu’au centre du village, au pied du roc dressé.
Völundr parle :
« Tu sais peut-être qui nous sommes, géant muet. Les Skändes… les enfants du Premier Forgeron, mais nous avons perdu l’essentiel, l’essence de notre art. Les Ases nous avaient enseigné l’art de la forge. Ils descendaient ici par leur pont, le Bifröst, l’arc-en-ciel qui prenait racine ici, au centre de nos vies… avant que cette pierre-de-lune le déracine et en interdise la voie.
… Ce coprolithe… un excrément fossile des anciens maitres du monde, les Rhâds, ceux qui depuis des millénaires ont enfoui leurs immondices en la Terre et l’empêchent de tourner, figeant une face dans le froid, l’autre dans le soleil. Es-tu l’incarnation des sorciers rhâds, homme venu du froid ? »
Le vieillard au visage de cuir tanné, aux cheveux blancs de chaux, soliloque longtemps, évoquant les mythes du feu perdu, enchâssant mythes et réalité, passé et présent, les uns dans les autres, espérant que s’allume une lueur dans le regard du géant à la peau trop pâle. Mais sa petite-fille Alvit qui voit pour lui ne voit aucune lueur dans les yeux de l’homme assis sur le bétyle.
Tout au long de ce temps, les Skändes s’assoient à l’entour et s’immobilisent. Bientôt, c’est tout le village qui est là, statufié – sauf le vieux forgeron aveugle et sa petite-fille – fière vierge. C’est comme si l’ankylose du géant étranger était contagieuse. Les Skändes à la peau sombre se pétrifient par le bas, comme mangés par le sol, s’enfonçant sous le poids de la dalle qu’ils portent sur la tête et qui sera bientôt leur pierre tombale. Le temps dure longtemps. De certains, déjà, il ne reste que le buste qui émerge du sol. Que restera-t-il du village ? Un champ de ruines et d’humains pétrifiés.
Völundr tente de convaincre le géant aux cheveux noirs de bouger, de repartir comme il est venu. Il sait que sa présence sur la stèle sacrée enfonce le village dans la malédiction. Il lui propose des cadeaux :
« J’ai une femme automate en cuivre forgée par Ilmarinen lui-même. Tu pourras la prendre et partir. »
Le géant reste muet.
« J’ai ma petite-fille Alvit, elle est vierge, tu peux la prendre et l’emmener. Je me passerai de ses yeux. » (À son côté, Alvit frémit d’une fureur rentrée.)
Le géant reste muet.
« J’ai des épées de bronze, de fer, d’acier… »
Là, l’homme semble s’éveiller. Une voix de rage sort de lui.
« … l’acier… une arme… une épée. Une arme contre LaNuit, une arme contre les chiens nocturnes, les spectres de glace. Mon père l’a dit, jadis, que les peuples skändes travaillent au feu un acier merveilleux dans leurs forges qui s’alimentent au souffle même du dragon… qui peut tout trancher, le roc, le métal, et les os des chiens de glace……
— Nous sommes les forgerons, l’interrompt le vieillard Völundr. Nous pouvons te forger une lame de cet acier merveilleux.
— … et éventrer le ciel pour en décrocher les démons et les dieux ? »
La voix du barbare s’est enflée. Un gémissement parcourt l’assemblée des Skändes. L’ancêtre se tait, la tête inclinée, comme en méditation.
Quand il se redresse…
« Tu auras ton arme, guerrier. Elle te coûtera cher. Elle te brûlera tant la main que le cœur… elle dévorera ton âme.
Pour notre paiement, tu devras détruire la Pierre Sacrée Isivsaïnen. Un temps, nous avions cru qu’elle était le monde-univers des légendes, l’œuf d’où peut-être un jour la Terre renaitrait. Mais ce n’est qu’une pierre-de-lune noircie au feu, un excrément des anciens maîtres, les sorciers rhâds. Elle est maléfique. Un rayonnement froid en émane – qui rend tout le village malade, qui corrompt notre sang. »
Le géant sans nom quitte la pierre dressée, rejoint le sol, fait face au vieux forgeron.
« Dis-moi ce que je dois faire, je le ferai.
— Le métal. Dans ma grotte, ma forge, tout au fond, derrière le portail d’airain… est ce métal de feu qui est fait de la chair du dragon. Tu rapporteras le métal. Je forgerai l’arme. »
Alvit, sa petite-fille proteste :
« Völundr, père des Skändes, tu ne peux pas… tu en mourras.
— Peut-être… peut-être…
— J’accepte. Vous me guiderez, toi, vieillard Völundr, et toi, vierge Alvit. »
•••
C’est dit. Le vieux mage guidé par sa vierge te guide plus haut dans la montagne.
Dans sa grotte, sa forge semble abandonnée, mais tout au fond de la caverne le portail est devant toi, lourd d’airain. Il faut ta force surhumaine pour le pousser. Ainsi toi, l’homme qui marchait, venu de l’autre face du monde, l’homme cent fois blessé, déchiré par les chiens et les dieux, tu entres dans la Forge que les Ases en leur temps ont donnée aux Skändes.
« L’antre des Forgerons, » murmure d’une voix rauque Völundr.
Tu entres, comme on entre dans la gueule du Dragon. Dedans, les parois de la caverne sont une carapace de salamandre ; des écailles de pyrite noire entre lesquelles, brisures, craquelures, perce le rougeoiement des profondeurs. Ces murs portent la mémoire des temps, gravée en runes dans la silice.
Là, dans la caverne infinie, s’ouvre un puits de lave. Bouillonnement de caldeira, comme une éruption aux gerbes lentes. Tu y plonges ton regard et c’est regarder au cœur d’une illumination. La jeune Alvit aux cheveux rouges voile ses yeux de son bras. Elle marche derrière toi, dans ton ombre énorme.
Il y a, alentour du puits, des gnomes aux pieds de fer. Un peuple d’automates nains prisonniers d’un rituel millénaire toujours recommencé. Mineurs, ils arrachent les métaux aux tunnels, aux tréfonds de la caverne, aux failles de la Terre. Ils enfournent des charriots chargés de minerai dans le puits de lave, cratère bouillonnant, kraken de feu. Jaillissent geysers de magma, grumeaux ignés de soufre...
Tu t’arrêtes au bord du puits de lave.
« Et… le métal prisonnier ? demandes-tu à Völundr.
— Mais… que croyais-tu, pauvre fou ? Le métal à forger, c’est toi. »
Le sol rampe sous tes pas. La jeune Alvit aux cheveux de sang, dans ton dos, te pousse d’un doigt. Tu plonges dans le ventre du monstre, dans le magma igné. Il te prend dans ses bras. Embrasé, tu le prends dans tes bras, tu le serres sur toi, en toi, en un hurlement de noirceur d’où percent des rais rouges – sang et feu. Il te pétrit, tu le pétris. Et tu comprends enfin : c’est toi-même, chauffé à blanc, que le mage forgeron martèle et trempe et martèle encore. C’est toi qu’il forge en son chaudron.
Dans la Forge, le monde n’est plus qu’enclume. Tu n’es plus que’ brasier de corps en fusion, métal et chair, armure et os, noir et rouge de rage, fournaise hurlante. Völundr trempe et martèle. Alvit guide son bras quand il le faut, suant de tout son corps nu, apportant l’eau, actionnant le soufflet. Sa chevelure est une flamme torride, une gerbe torse d’étincelles. Toi, tu es la massa confusa que Völundr malaxe et martèle, alchimiste, myste. Tu es la materia prima qu’il change de charbon en or, en cristal, en diamant. Tu es l’acier, tu es l’orage, tu es le volcan. Tu es la foudre. Tes membres sont de minerai, ton sang de lave, tes os la matière noire qui emplit l’espace entre les étoiles, tes organes des machines de fonte, de bronze, d’airain.
Tu seras l’épée de Heimdall, tu seras le marteau de Thor, la hache d’Erik-le-Rouge. Tu seras le dernier Géant de Midgard. Tu seras le bouclier ardent de la guerre. Le guerrier-ours aux griffes d’acier et dents de silex. Le Berserker.
Tes plaies ? – cautérisées. Incandescent tu es. Incoercible tu seras.
•••
Vous êtes redescendus au village par un chemin de braises, le vieux chaman aveugle Völundr, la fille à la chevelure de sang Alvit, et toi, le géant sans nom, plus grand qu’eux tous, plus fort que tu ne l’as jamais été, monstre forgé, prêt à dévaster les montagnes, à enflammer la banquise en LaNuit, à incendier les fonts-morts. Tu ne portes pas l’arme, tu es l’Arme. Tu es le Marteau, le Glaive, l’Épée, la Hache.
Face à l’aérolithe au centre du village, l’œuf de mort, la stèle porteuse de toutes les malédictions, tu concentres ton souffle dans ton cœur incandescent. Tu lèves ton arme– toi-même. Tu frappes. Tu te jettes en son cœur, homme maudit devenu rouge diamant embrasé de fureur.
Éclatement de foudre. Éruption, débordement d’énergie rouge. Explosion silencieuse. Cri blanc des galaxies. Roc écrasé, rompu, volatilisé en millions de fragments, scories, poussières d’astres morts, atomes.
Du vide laissé au centre du village des Skändes, au centre du monde, fuse un éclat d’arc-en-ciel : la lumière elle-même se décompose en ses éléments, tourbillon d’atomes incandescents, éclatement de particules ionisées, plasma.
Ce qui renaît ici, c’est l’Arc-en-Ciel, Bifröst, le pont de lumière versicolore qui s’élance comme un cri droit au ciel, se perd dans la nuée fuligineuse.
Le pont qui mène au domaine des dieux : Asgard.
C’est la voie revenue, qui attend tes pas, Marcheur, Guerrier, Arme.
Tu y poses un pied, enfin. Les dieux et les démons n’ont qu’à bien se tenir.
… RAGNARÖK.
ARTICLE
Né en 1981, Benjamin Bories s’est consacré en freelance à des recherches sur la littérature, l’histoire, l’histoire de l’art et la mythologie, ainsi qu’à la pratique de l’écriture et du dessin, après l’obtention en 2006 d’un Master de recherche en histoire moderne et contemporaine à l’Université de Toulouse 2. Il participe notamment, depuis 2013, aux travaux de la structure associative éditrice d’ouvrages Le Dragon de Brume, initialement constituée autour de passionnés de J. R. R. Tolkien et dont les auteurs et contributeurs sont membres : c’est dans ce cadre qu’il prépare actuellement un ouvrage à paraître, illustré par Emmanuelle Ramberg, sur la nudité et le nu dans les œuvres de fantasy de Robert E. Howard et de J. R. R. Tolkien. Il a précédemment notamment fait partie de la douzaine de contributeurs ayant rédigé le contenu de l’ouvrage collectif l’Encyclopédie du Hobbit (Le Pré aux Clercs, 2013) consacré à l’univers du premier roman de Tolkien, et pour lequel il a écrit sept articles.
Born in 1981, Benjamin Bories has indulged in independent research in Literature, History, Art History and Mythology, as well as in writing and drawing, after obtaining a Master in Modern and Contemporary History in 2006 at Université Toulouse 2-Le Mirail (France). Since 2013, he has been involved in the associative publishing house Le Dragon de Brume, originally created by J. R. R. Tolkien enthusiasts. Within this context, he is currently working on a book, illustrated by Emmanuelle Ramberg, about nudity and the nude in the Fantasy works of Robert E. Howard and J. R. R. Tolkien. He was among the dozen of contributors who wrote the contents of the collective work L’Encyclopédie du Hobbit (Le Pré aux Clercs, 2013) dealing with the universe of Tolkien’s first novel, for which he wrote seven articles.
Ouvrant grand ses bras, elle se balança devant lui, sa tête d’or penchant sensuellement, ses yeux scintillants à moitié ombragés sous leurs longs cils soyeux. «Homme, ne suis-je pas belle ? — Comme l’Aube courant nue sur les neiges», marmonna-t-il, ses yeux brûlant comme ceux d’un loup. (La Fille du Géant du Gel)1
La Fille du Géant du Gel (The Frost-Giant’s Daughter) est une des premières nouvelles de la série de récits mettant en scène Conan le Cimmérien, le plus célèbre personnage créé par Robert Ervin Howard (1906-1936), l’autre père de la fantasy moderne avec J. R. R. Tolkien2. De tous les textes de cette série, cette nouvelle est connue pour être celle où l’auteur introduit le plus, en l’adaptant, une part de mythologie scandinave dans le monde secondaire3 où évolue son personnage — aventurier barbare aux cheveux sombres et au regard de saphir —, un monde situé dans un lointain passé alternatif appelé Âge Hyborien (Hyborian Age) que l’humanité aurait oublié, mais dont le souvenir se serait maintenu à travers d’anciens noms et des mythes déformés4. Dans le deuxième chapitre du premier récit de Howard consacré à l’univers de Conan, Le Phénix sur l’Épée (The Phoenix on the Sword) publié dans le magazine pulp américain Weird Tales en 19325, l’auteur met en scène son personnage, devenu roi d’Aquilonie, occupé à réaliser lui-même, assis à une table dans une salle de son palais, une carte géographique de la partie du monde où se situent l’Aquilonie et les autres royaumes hyboriens6, carte qu’il entend compléter grâce à sa connaissance des pays barbares du Nord, connaissance bien meilleure que celle de ses sujets civilisés. Ces pays barbares sont la Cimmérie où Conan est né et où vit son peuple, les mystérieux Cimmériens7 ayant pour dieu Crom8, ainsi que les territoires situés encore plus au nord, nommés Asgard et Vanaheim, où vivent des peuples guerriers décrits comme étant grands, blonds aux yeux bleus, « capricieux et farouches » et qui ont pour dieu « Ymir, le géant du gel ». Dans la première version du texte, plus détaillée mais qui avait été rejetée en l’état par Weird Tales, il apparaît que les peuples de ces deux royaumes sont respectivement appelés Æsir et Vanir, et que si les premiers ont les cheveux blonds, les seconds sont roux9. Tandis que l’évocation du géant Ymir colore d’un ton délibérément scandinave au moins une part de l’horizon mythique « interne » de l’univers fictif10, les noms de pays et de peuples fictifs sont directement inspirés respectivement par des noms de lieux de la mythologie nordique et par les noms de deux familles de dieux scandinaves que sont les Ases et les Vanes11 : tous ces éléments témoignent d’une des spécificités de Howard en fantasy qui est d’avoir recours à l’évhémérisme en sus de la matière mythique, en jouant ainsi de la limite entre mythologies connues du public et passé alternatif à l’historicité crédible12. En outre, ces éléments nordiques, comme souvent chez Howard, annoncent le contenu d’un récit ultérieur. Écrite en mars 1932, juste après Le Phénix sur l’Épée, la nouvelle La Fille du Géant du Gel fut d’abord refusée par Farnsworth Wright, rédacteur en chef de Weird Tales, avant d’être publié en mars 1934 dans The Fantasy Fan, sous le titre Gods of the North et avec le nom du héros modifié en Amra (qui se révèle être un surnom de Conan). Howard ayant apparemment toujours conçu la Fille du Géant du Gel comme faisant partie des aventures de Conan le Cimmérien13, la version originale non modifiée du texte put finalement être publiée de façon posthume à partir de 197614 et apparaît pleinement intégrée de nos jours dans ce que Laurent Di Filippo appelle « le canon » des histoires de Conan15. Alors que Le Phénix sur l’Épée était une réécriture de Par cette hache je règne ! (By This Axe I Rule !, 1929), nouvelle de fantasy refusée par Weird Tales mettant en scène le roi atlante Kull de Valusie, la Fille du Géant du Gel est en fait la première histoire originale que Howard consacre à Conan, et cette fois-ci, la part d’inspiration nordique de la fiction de l’auteur est au cœur du récit : celui-ci s’ouvre sur un champ de bataille, quelque-part dans les étendues neigeuses et glacées d’Asgard et Vanaheim, alors qu’un affrontement sans merci entre Æsirs et Vanirs n’a finalement laissé vivants et debout que deux guerriers, Heimdul pour les Vanirs et Conan le Cimmérien allié des Æsirs. L’ultime combat entre eux fait de Conan le seul survivant, au prix d’un violent coup d’épée reçu sur sa tête casquée16. Au bord de la perte de conscience, l’aventurier barbare voit soudain apparaître une séduisante jeune femme, toute nue sauf pour un léger voile finement tissé, au regard indéfinissable, au corps à la blancheur ivoirine, aux longs cheveux décoiffés « d’un or d’elfe » (« like elfin-gold ») « ni blonds, ni roux, mais d’un éclatant mélange des deux couleurs » (« neither red nor yellow but a glorious compound of both colors »). Refusant de dire clairement à Conan qui elle est, elle le nargue avec sensualité et le met au défi de l’attraper. Comme ensorcelé, il se lance à sa poursuite à travers les plaines enneigés, tombant finalement dans le piège que la jeune femme lui a tendu en l’attirant vers ses deux frères, deux géants casqués et armés de haches, à qui elle réclame la mort de Conan, pour qu’ils aillent ensuite offrir le cœur encore fumant du guerrier cimmérien à leur père Ymir. Conan déjoue toutefois le plan de la jeune femme, en réussissant à tuer les deux géants avec son épée, et en continuant de la poursuivre avec la plus violente des passions. Il finit par l’attraper, mais celle-ci désormais épouvantée d’être prise à son propre jeu, en appelle, nue, à son père Ymir, qui l’a fait disparaître dans un aveuglant éclat de lumière. Perdant connaissance dans la neige, seul dans l’immensité glacée, Conan finit par être secouru par des Æsirs, partis à sa recherche en suivant longuement ses traces depuis le champ de bataille. Revenant à lui, il raconte son aventure, qui à lui-même paraît incroyable, mais un des guerriers qui l’a secouru, le vieux Gorm, comprend que Conan a rencontré Atali, la fille du géant du gel. L’histoire se conclut sur la révélation à tous d’un détail qui achève de faire basculer le récit du doute fantastique à la réalité du merveilleux : depuis la matérialité « historique » de ce passé alternatif ambiguë qu’est l’Âge Hyborien, Conan s’est hissé à la hauteur d’un mythe, au risque de s’y perdre... et il en est revenu.
Considérée par l’écrivain Michael Moorcock comme « la plus simple et la plus pure des histoires de Conan » (« the simplest and purest of Conan tales »)17, la nouvelle La Fille du Géant du Gel a un caractère expérimental lui conférant une originalité qui aura suscité bien des commentaires. Rarement Howard sera allé aussi loin dans la confrontation entre évhémérisme et merveilleux mythologique dans un récit de fantasy. Quelle est la juste part de « matière du Nord »18 dans cette histoire ? La question, difficile, renvoie à celle, plus générale, des sources d’inspiration d’un écrivain comme Robert E. Howard, lequel était, en comparaison, sensiblement moins sélectif que pouvait l’être un J. R. R. Tolkien – dont l’attention fut pour sa part principalement concentrée sur l’espace occidental médiéval19, l’Angleterre (en particulier anglo-saxonne), les mythologies de l’Europe du Nord (scandinave et finnoise)20 et la littérature victorienne. C’est en fait notamment par la variété de ses inspirations, le mélange et les transformations qu’elles connaissent à travers son écriture, que Howard se trouve lui-même à la source de tout un courant littéraire américain de fantasy – courant à l’aval duquel on peut trouver de nos jours un auteur comme George R. R. Martin. Antiquité, Moyen Âge, périodes historiques plus récentes, civilisations européennes, asiatiques, américaines, africaines : les sources ayant inspiré Robert Howard sont nombreuses, variées, souvent périodiques, l’écrivain pouvant successivement, à l’occasion de la rédaction d’un ou de plusieurs récits, s’intéresser à l’histoire et aux mythes d’une civilisation puis à ceux d’une autre, ce qui contribue naturellement à donner une dimension éclectique au monde de l’Âge Hyborien ainsi façonné21. L’époque d’écriture des premières histoires de Conan semble avoir été propice à l’intégration d’éléments de la « matière du Nord » dans l’univers de l’Âge Hyborien, la rédaction de la Fille du Géant du Gel, au début de l’année 1932, situant notamment cette nouvelle dans le sillage d’un récit historique épique, Le Crépuscule du Dieu gris (The Grey God passes), écrit peu de temps auparavant, et dans lequel Howard fait intervenir le dieu scandinave Óðinn (Odin) en personne dans l’affrontement entre Gaëls et Vikings ayant eu lieu en 1014 à la bataille de Clontarf, en Irlande, près de Dublin22. En 1930, déjà, l’écrivain avait intégré des Vikings dans des récits d’aventures historiques (longtemps restés inédits) mettant en scène Cormac Mac Art, habile pirate gaël du Haut Moyen Âge auquel l’auteur associe un puissant guerrier scandinave nommé Wulfhere, notamment dans les nouvelles intitulées La Nuit du loup (The Night of the Wolf) et Les Épées de la mer Nordique (Swords of the Northern Sea)23.
Avec la fantasy toutefois, Howard se sent beaucoup plus libre de créer comme bon lui semble, sans plus se soucier d’exactitude historique comme il avait pu vouloir le faire notamment avec Le Crépuscule du Dieu gris. Dans le cas de La Fille du Géant du Gel, Laurent Di Filippo a dressé un inventaire des références aux récits médiévaux scandinaves contenues dans le texte, constatant qu’outre Ymir, Asgard, Vanaheim, Æsirs et Vanirs déjà mentionnés, les noms de plusieurs personnages et de lieux en rappellent d’autres, tels Heimdul (nom assez proche de celui du dieu Heimdall), Niord, Bragi, Horsa, Wulfhere, Gorm ou Valhalla, que l’on peut trouver dans plusieurs sources anciennes, au contenu mythologique ou historique, dont les Eddas24 et d’autres textes écrits par Snorri Sturluson, Bède le Vénérable et Saxo Grammaticus25. Ajoutons à cela le fait, plus général, que le recours howardien à l’évhémérisme s’inscrit dans une démarche de création, en fantasy, se situant dans le sillage d’une réflexion sur les mythes que l’on retrouve précisément dans les sources scandinaves du Moyen Âge26.
Howard cependant adapte ses emprunts venant de la « matière du Nord » : si le Valhalla évoqué par ses personnages, dont Conan, a un statut semble-t-il à peu près identique au Valhalla des anciens Scandinaves27
