Femme de seconde main - Ursula Kovalyk - E-Book

Femme de seconde main E-Book

Ursula Kovalyk

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Beschreibung

L’amitié rémunérée, au contraire de la vraie, présente un million d’avantages.

Elle peut, par exemple, s’arrêter à tout moment. Je ne promets rien, ne pose pas de conditions particulières, ne suis pas obligée de parler et ne me vexe pas. J’accepte les défauts, n’attends rien, n’emmerde pas, ne dévore pas le contenu du frigo, ne vais pas finir tes bouteilles de vin, ne bave sur personne et ne juge pas. Je me conduis de façon à ce que la clientèle savoure vraiment cette amitié. Je suis une invitée, une amie, une copine, une connaissance, une collègue, une ancienne camarade de classe, une cousine… c’est à mes clientes et clients de choisir mon rôle. S’ils ne sont pas satisfaits de l’amitié proposée, pas de problème. Ils peuvent rompre le contrat quand bon leur semble. Point. Pas de reproches, pas de scènes. L’amitié est expirée et basta.

Que reste-t-il des relations humaines dans une société consumériste à l'extrême ? Un roman décapant.

EXTRAIT

Je propose donc des services. Je vends de l’amitié. D’occasion. À des gens qui, pour une raison quelconque, ne peuvent ou ne savent pas trouver d’affection véritable, pure et sincère. Ils sont esseulés. Trop timides. Moches. Ils sentent mauvais. Ils sont bêtes. Intolérants. Niais. Radins. En bref, un million d’attributs ne donnant envie à personne de mettre les pieds chez eux et un millier de raisons pour qu’eux-mêmes n’y tiennent pas de toute façon. J’offre une amitié payante, l’amitié que tu choisis. Tu lui donnes son orientation, détermines son déroulement et son rythme. En gros, tu paies pour l’amitié comme tu la conçois. Bon, d’accord, il ne s’agit pas d’une vraie amitié qui découlerait d’affinités mutuelles, d’intérêts communs ou d’une angoisse partagée. J’offre également des visites uniques pour un prix un peu exagéré. Mes visites se paient. Toujours. Personne ne va m’embobiner pour que je vienne gratuitement. En fin de compte, la vraie amitié a aussi son prix.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

À travers la galerie de personnages que composent les clients de Csabika, l’écrivaine scrute ce qu’il reste d’humain là où tout s’achète et se vend. - Florence Bouchy, Le Monde des Livres

Un roman vif, malin et osé, qui se lit d’une traite. - Yaël Hirsch, Toutelaculture

Tout en menant une réflexion par l’exemple de ce qui peut s’acheter ou pas, l’auteure maintient tout au long de son récit une poésie pleine de fantaisie qui confère à ce roman une indéniable légèreté, presque souriante par moments, et volontiers audacieuse. - Daniel Fattore

À PROPOS DE L'AUTEUR

Ursula Kovalyk est née en 1969 en Slovaquie. Impliquée depuis longtemps dans la défense du droit des femmes et dans l’aide aux sans-abri, elle dirige également une troupe de théâtre composée de personnes sans domicile fixe. Elle a publié de la poésie, des romans et du théâtre, et a reçu plusieurs prix littéraires prestigieux. Ses œuvres sont traduites en de nombreuses langues. Femme de seconde main est son premier roman traduit en français.

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Seitenzahl: 333

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

LA PETITE VILLE

La peinture marron fécal et bon marché des murs de l’agence pour l’emploi semblait ce matin-là un soupçon moins merdâtre. L’écorce rigide d’une branche, parsemée de feuilles d’un jaune fluorescent, dessinait une longue ligne oblique sur le crépi du bâtiment. Des tickets de bus usagés traînaient au bord du trottoir, tels des vieillards desséchés sur une plage naturiste. Personne ne se pressait. La rue s’imprégnait peu à peu de l’odeur du lecsó1 et de ses poivrons achetés à bas prix sur le trottoir. On entendait les cloches de la tour de la Petite Ville sonner huit heures d’un ton monotone et, au loin, le bruit du crépi qui s’était détaché d’un mur pour tomber avec fracas. Des femmes munies de sacs en plastique se dirigeaient vers les supermarchés pour y acheter de la viande en promotion tandis que les hommes s’apprêtaient à pourvoir les quelques emplois restants dans la Petite Ville. Pendant ce temps-là, des retraités se traînaient – les femmes chez leur médecin et les hommes vers leur première bière. Le brouillard humide, enfoui sous les premières feuilles mortes, s’évaporait doucement sous le chaud soleil d’automne. Cartables sur le dos, des enfants rompaient cette brume et l’emportaient dans les sacs colorés contenant leurs chaussons pour l’école. La matinée s’écoulait lentement, comme du miel séché sur une cuillère plongée dans du café froid. Le marasme de la Petite Ville était meurtrier. La lourde odeur de ses victimes arrachait aux derniers habitants ce qu’il leur restait d’illusions, autrement dit, leur joie de vivre. Personne ne souriait. Mes dents grises et esquintées par la tétracycline ont fendu l’air d’un sourire muet. Une dernière fois. J’ai ouvert les portes métalliques et inesthétiques de l’agence pour l’emploi et inhalé l’air empli de sueur qui imprégnait la minuscule pièce en forme de losange, sans fenêtres et pleine de gens nerveux qui souhaitaient déguerpir au plus vite. L’un d’entre eux puait la salade aux œufs. J’ai malgré tout inspiré l’air une nouvelle fois et plissé les lèvres. Après avoir saisi un crayon vert, j’ai écrit mon nom sur la feuille accrochée à côté de la porte. Ces visites à l’agence pour l’emploi ont pourri ma vie pendant cinq longues années. Cinq années d’attente, d’explications et de regards suspicieux de la conseillère. Cinq années de C.V., de lettres de motivation et de réponses négatives. Cinq années, longues comme la file d’attente pour l’aide sociale à la poste et toujours la même question : « Avez-vous trouvé du travail ? », suivie de la même réponse négative. Les candidatures se succédaient, semblables aux wagons d’un train qui passe. Toujours les mêmes questions, les mêmes réponses et d’interminables heures dans des pièces non aérées.

Mes vêtements ? Achetés en dernière démarque. Les spaghettis ? En promotion. Les légumes ? Pour trois fois rien dans la chaîne de magasins Pidl. Cela faisait cinq ans que je vivais des aides sociales et me demandais ce que je pourrais faire dans la Petite Ville. Vivre des allocations jusqu’à la fin de mes jours ? Emballer le premier venu, l’épouser et faire des enfants comme la majorité des femmes dans cette ville ? Ou alors bosser au noir sans savoir si je toucherais ma paie un jour ? La dernière solution était de déménager à la Grande Ville, mais je l’avais gardée comme dernier recours. J’ai choisi de procéder par élimination, en excluant les conneries et il ne m’est resté qu’une solution. Au fond, il fallait bien faire quelque chose parce que, si tu restes éternellement au chômage, les gens te demandent : « Que faites-vous au juste ? Où travaillez-vous ? » Voilà les questions qu’on me posait à la première rencontre. On ne te demande jamais quelle est ton orientation politique ou ce dont tu as rêvé la nuit passée. Ça m’a toujours rendue mal à l’aise. – Je suis au chômage. – Ah ! me répondait-on et je m’apercevais vite que j’avais cessé d’exister aux yeux de l’individu. Aller à l’agence pour l’emploi équivaut à être un parasite. Certains m’avaient d’ailleurs déjà balancé à la figure que je vivais à leurs crochets.

Il fallait que je parte. Il me fallait une idée, quelque chose que je serais la seule à savoir faire et pour laquelle les habitants trop gâtés de la Grande Ville paieraient. J’ai songé à ce qu’il pouvait y avoir d’unique en moi. Puisque je suis née et que les livres dissertent sans fin sur l’unicité de chaque individu, je dois forcément avoir une qualité exceptionnelle dont j’ignore l’existence. J’ai commencé à m’observer. Je me suis également mise à observer les autres, leurs réactions et leur façon de se comporter avec moi. J’espérais qu’ils m’indiqueraient ce que cela pouvait bien être. C’était difficile. Mes idées trop préconçues m’empêchaient de voir plus loin. Mes espoirs qu’une personne vienne me dire : « Tu es extrêmement intelligente » se sont évanouis dès la première semaine. Nul ne s’arrêtait pour admirer ma démarche ou ma posture droite ni pour apprécier le fait que je ne lèche le cul de personne. Nul ne louait ma capacité à être plus rapide qu’un ascenseur ou mon refus de manger des hamburgers. Il semblait que j’étais seulement née afin d’épuiser mon lot d’oxygène et de polluer les rivières de mes déjections intestinales. Mais voilà, j’étais en train de moisir à l’arrêt et le retard pris par mon bus m’avait fait ouvrir les yeux.

J’attendais depuis vraiment longtemps. Les bouches d’égout avalaient paresseusement des flaques d’eau huileuses. La couche de graisse avait formé un miroir bleu et luisant dans lequel j’observais mon reflet. Les gens allaient et venaient en jetant de leurs poches des tickets compostés. Mon bus n’arrivait toujours pas et je commençais à être énervée. J’étais assise sur un banc métallique et chaque retraitée qui s’installait à côté de moi commençait à me raconter ce qui la tracassait. La même chose avec un vieux monsieur, une femme en congé de maternité, puis un écolier. Ils me rebattaient les oreilles sans que j’aie posé la moindre question. Je me suis alors dit que ce n’était pas normal et qu’il était plutôt étrange que des inconnus se mettent ainsi à déballer leurs problèmes dans la rue. Peut-être que j’inspirais confiance. Peut-être que certains iraient même jusqu’à me payer pour cela. Sauf que je ne pouvais pas poireauter aux arrêts de bus à attendre que quelqu’un m’aborde, mon dos en aurait trop souffert. Je voulais joindre l’utile à l’agréable. Je n’aime pas me forcer. Il faut faire ce que l’on aime. Moi, ce qui me plaît le plus, c’est d’aller voir les gens.

C’est super de rendre visite à quelqu’un. Il y a toujours des bretzels, des cacahuètes ou un dessert sur la table. Tu es là, assise, respirant l’odeur des rideaux fraîchement lavés en somnolant dans un fauteuil douillet. Au loin, tu entends le bruit du moulin à café et écoutes les derniers potins d’un air bienheureux. Tu observes des photos entourées d’un cadre doré ou t’imprègnes simplement de l’ambiance qui règne dans cet appartement que tu ne devras jamais nettoyer. Et tout le monde est si gentil avec toi. Tout le monde fait semblant. C’est toi l’invitée après tout. Du café ? Ah oui, mais pas trop fort. Et qu’est-ce que tu penses de la situation politique ? Hmm… ça craint. Tu ajoutes une petite blague de temps en temps. Parfois tu peux inventer des anecdotes amusantes et être quelqu’un que tu n’es pas. Les gens sont de bonne humeur quand tu viens parce que tu ne leur tapes pas sur les nerfs au quotidien. Ils peuvent se vanter devant toi de l’intelligence de leur gamin ou de leur nouveau congélateur. C’est le théâtre de son chez-soi où l’on montre seulement ce que l’on veut. Le bordel a été fourré dans les placards et le gâteau est brûlé ? Pas grave, ça arrive, dis-tu avec bienveillance.

J’ai donc décidé de devenir auto-entrepreneuse et ai attendu pour la première fois sans m’énerver dans la file malodorante pour l’aide sociale. La dame de l’agence pour l’emploi m’a jaugée d’un regard inquisiteur maquillé en rose. Une dernière fois.

J’ai quitté la Petite Ville comme on quitte un amant sans fortune mais dont on est malgré tout tombé amoureux. Même si mon enfance était présente à chaque coin de rue. Je me suis interdit de me rappeler des souvenirs heureux. J’ai caché toutes mes craintes dans une boîte à biscuits. J’ai rangé dans mes bagages l’image de son visage apathique et somnolent. Je n’ai pas dit au revoir. Juste que je partais. Les années passées, les vaines attentes et les cruelles déceptions qui en avaient résulté agitaient derrière moi leur mouchoir. Tout serait différent désormais. Je ne serais jamais plus celle que j’avais été. Le temps dessinerait en mon absence une image sur laquelle je ne figurerais pas.

Le voyage vers la Grande Ville a duré toute la journée.

Le train bringuebalait à intervalles réguliers. Sans faire de bruit, la poussière poudroyante se déposait sur le tissu des sièges et les rayons du soleil ondoyaient sur le plancher du wagon. Une personne était en train de changer la sonnerie de son portable, une autre a toussé un court instant. Le contrôleur a parcouru le compartiment d’un œil indifférent et a poinçonné les billets. Le jeune gars assis en face de moi tenait sa copine par la taille et lui parlait de sa nouvelle moto. Son regard absent donnait l’impression qu’il participait au Paris-Dakar. Il serrait la main de la fille comme s’il tenait un guidon et remuait la jambe pour accélérer. La vieille femme installée à côté de moi a fouillé pour la huitième fois dans son sac, puis en a sorti toutes les babioles qui s’y trouvaient, comme si elle ne les avait jamais vues avant. Regarder son étui à lunettes la plongeait systématiquement dans une profonde méditation. Quant à moi, je laissais courir mes pensées tel un chien dans un parc. Je me demandais ce qui allait suivre, quelle serait ma clientèle, où j’allais habiter et ce que faisait mon frère. Comme un mauvais présage, mon avenir s’annonçait parfait sans qu’il ne me vienne à l’esprit que la Grande Ville puisse être dangereuse. Hilda était installée à mes pieds et ne connaissait pas notre destination. Les cils de ses yeux qui clignaient avec délectation au soleil rappelaient les petites pattes d’une abeille. Elle a mordillé son pelage afin d’en extraire une puce, en se léchant les babines à plusieurs reprises.

1 Plat d’origine hongroise à base d’oignons, de tomates et de poivrons verts, parfumé au paprika.

L’IMMEUBLE

Je suis arrivée un dimanche. Les rues n’étaient pas imprégnées d’une odeur de bouillon de poule mais du relent des pots d’échappement. J’ai tiré de ma poche le papier sur lequel était inscrite ma nouvelle adresse et j’ai calmé Hilda qui s’apprêtait à bouffer un pigeon. Celui-ci marchait nerveusement sur le quai, balançant sa tête d’avant en arrière. Avant, arrière. Comme dans un film en accéléré. Il nous a scrutées avec dédain avant de becqueter furieusement un morceau de pain qui gisait sur les rails. Même les pigeons sont pressés ici, ai-je pensé en chargeant sur mon dos mon sac bourré du strict nécessaire. Nous nous sommes frayé un chemin à travers la foule qui déferlait sur la gare, telle une énorme vague prête à nous balayer vers le sous-sol. J’ai prié pour les pattes d’Hilda. Des visages surmontés de chapeaux, de dreadlocks, de crânes chauves et de foulards tressautaient autour de moi – tous unis dans le même rythme déchaîné. Alors que j’étais convaincue que la vague allait nous noyer, celle-ci nous a directement déposées à la station de métro. La rame rappelait des boîtes de sardines lustrées dont les fenêtres auraient été découpées à l’aide d’une lime à ongles. Les gens s’engouffraient vers les portes, puis, une fois à l’intérieur, la voix suave d’une femme annonçait les noms des stations. Cette voix commandait les passagers. Une fois l’arrêt annoncé, les voyageurs se décollaient de leur place pour sortir. Je me tenais, perplexe, devant un immense plan dont les lignes rouges, bleues ou vertes ne me révélaient rien du tout. Comme la dernière des imbéciles, j’ai suivi du doigt toutes les lignes en essayant de comprendre le système illogique du métro : j’ai capitulé au bout de trois quarts d’heure. J’ai caressé Hilda derrière les oreilles avant de nager avec la vague humaine en direction de la borne de taxi.

Tu te sens toute petite quand tu arrives à la Grande Ville. D’interminables rangées de bâtiments te masquent l’horizon. Le soleil ressemble à une tache dans l’objectif des appareils photo des touristes qui flânent. Quand tu viens de la Petite Ville, tu cherches encore les étoiles dans le ciel. Tu te tords le cou pour n’apercevoir que des points ternes. La luminosité des panneaux publicitaires dilue sans aucune pitié la couleur du ciel nocturne. Mais ce qui m’effrayait le plus, c’étaient les routes immenses et emplies de voitures dont la vitesse imprimait le tempo des piétons. Tout le monde se dépêchait. Les hommes en costume fendaient l’air avec impétuosité tandis que les hauts talons des femmes tapaient nerveusement sur le trottoir des signaux en code morse. Les gens ne se saluaient pas. Les feux de signalisation orchestraient sèchement le passage des voitures qui enrageaient contre le temps. Les montres ne suffisaient pas pour s’orienter à travers les lambeaux de la journée. Je me suis sentie déphasée en arrivant. Isolée et exclue des rapports humains, j’essayais de décoder les torrents d’énergie qui se dégageaient des corps.

Tu dois d’abord trouver une sous-location, t’accrocher et enfin t’assimiler. En bref, oublier tout ce qu’il y a eu pour t’occuper seulement de ce qu’il y aura. Car les souvenirs font mal. Le présent est une évidence. Et alors que les contours du futur restent indistincts et que tu peux encore y ajouter de belles couleurs, le présent est là. C’est depuis la Petite Ville que j’avais passé les coups de fil afin de connaître la situation de l’appartement et le loyer. Tout était question d’argent et je n’avais d’autre choix que de me contenter d’une sous-location à la limite de la ville, dans une cité pleine d’immeubles gris que je devais me galérer à rallier en bus ou en métro.

Le hasard a fait que j’ai eu affaire à une femme venue, elle aussi, autrefois, de la Petite Ville. Elle avait amassé assez de fric pour acheter des appartements gros comme des boîtes d’allumettes. Leur location lui permettait de compléter sa pension de veuvage.

J’ai sonné au huitième étage à la porte marquée au nom de Tobáková. Une dame très bien conservée m’a ouvert. Elle me rappelait la directrice du centre culturel de la Petite Ville. Elle m’a souri et m’a invitée à entrer dans son tout petit studio avec une seule fenêtre, du lino à la place du parquet et un énorme lustre de mauvais goût contre lequel je me suis immédiatement cogné la tête.

— Quel gentil toutou ! a-t-elle dit.

Le gentil toutou a reniflé ses collants d’un air méfiant.

— C’est une chienne, Madame Tobáková, ai-je essayé d’expliquer.

Cet éclaircissement a provoqué un rire sonore.

— Je ne m’appelle pas Tobáková, c’est le nom de l’ancienne propriétaire de l’appartement. Regardez-moi. Est-ce que j’ai une tête à m’appeler Tobáková ?

Mal à l’aise, j’ai observé son visage et remarqué du maquillage mal étalé qui errait dans les fines rides autour de ses yeux.

— En fait, pas vraiment, ai-je dit en posant mon lourd sac à dos. Vous devriez plutôt vous appeler Marlena Monrová.

Cette remarque a entraîné un nouveau fou rire. Ce rire a rebondi sur les murs comme une balle de ping-pong pour achever sa course dans le bruissement d’un papier posé sur la table.

— J’ai préparé le contrat, mon chou. Pour que tout soit en ordre.

— Parfait. Mais je dois d’abord aller aux toilettes.

Je me suis rendue dans la pièce étroite qui allait dorénavant me servir à la fois de toilettes, de salle de bains et apparemment aussi de buanderie. Du trois en un. La dame m’a brièvement expliqué le système de ramassage des ordures ainsi que la fréquence des coupures d’eau. Elle m’a signalé que la fenêtre ne fermait pas bien. Elle a ensuite ouvert le minuscule bloc-cuisine et j’ai pu faire connaissance avec des tasses achetées chez les Chinois et de la vaisselle qui devait dater de son mariage. Elle flottait dans l’appartement, telle une méduse blanche dans les eaux chaudes des courants immobiliers. Elle montrait et expliquait tout parfaitement comme une vraie guide professionnelle. D’un gracieux mouvement de la main, elle a attiré mon attention sur les prises électriques et le robinet d’arrivée de gaz.

— Les voisins sont sympathiques, mais il ne faut pas trop s’approcher d’eux, m’a-t-elle mise en garde. Alors ma cocotte, on le signe ce contrat ? Je resterais bien à tailler une bavette avec vous, mais… j’ai beaucoup de travail, vous savez.

Elle m’a fourré un stylo dans la main. J’ai parcouru le contrat des yeux : location à l’année, paiement un mois à l’avance. Défense de faire la fête et toutes les charges supplémentaires à mes frais. J’ai gribouillé mon nom en bas et observé la dextérité avec laquelle la dame apposait élégamment sa signature.

— Bon, j’y vais moi, a-t-elle dit en n’oubliant pas de me rappeler une nouvelle fois à quel point elle aimerait qu’on discute.

Je suis restée sur le palier en attendant que l’ascenseur arrive. Tout à coup, elle a tourné vers moi sa tête parfaitement apprêtée avant de murmurer :

— Et vous faites quoi dans la vie, au juste ?

Étant donné la nature de mes activités, l’idée de devoir tout lui expliquer en long et en large m’a fait grimacer. Je devais faire court.

— Je propose des services, ai-je chuchoté en lui faisant un clin d’œil.

— Je vois, a-t-elle répondu d’un air entendu.

L’ascenseur s’est bruyamment refermé. L’effluve du parfum de Madame Monrová a encore flotté un instant entre les portes avant que la vieille femme ne le fauche net en appuyant sur le bouton. Je suis retournée dans l’appartement et ai enlevé mes chaussures. Hilda s’était blottie contre le sac à dos, comme si c’était la seule zone de confort de cette pièce hostile.

— Ouais, c’est pas génial, baby.

J’ai gratté le pelage de velours de son ventre et ai ouvert la fenêtre. Les rideaux avaient pour seuls motifs trois énormes brûlures de cigarettes. Je me suis accoudée au parapet pour observer le monde. Où que je regarde, je voyais toujours de grands immeubles. Juste en face se trouvait un bloc sur lequel on avait tagué Hou ! Hou ! à côté d’une paire d’yeux épouvantés. Le vent qui soufflait a déposé sur ma joue un baiser poussiéreux. Du huitième étage, j’ai contemplé l’abîme. Le parking était plein à craquer et des petits garçons y jouaient au foot en gueulant. Les rebonds réguliers du ballon blanc sur les toits des voitures les faisaient éclater de rire. J’observais des gens, les bras chargés de sacs en plastique qui se dépêchaient et des pitbulls qui se battaient. Une bande de jeunes se passait une clope en écoutant du hip-hop. J’ai remarqué une petite vieille avec des bigoudis, assise à la fenêtre d’en face. En voyant les bancs cassés et une poubelle débordant d’ordures je me suis dit : « Ne t’en fais pas, Csabika. C’est le début, tu vas faire tourner ton business et dégager d’ici dans pas longtemps. » J’ai prononcé cela avec détermination et à haute voix, car si j’avais dû rester dans ce quartier jusqu’à la fin, je me serais tout de suite jetée par la fenêtre.

Je propose donc des services. Je vends de l’amitié. D’occasion. À des gens qui, pour une raison quelconque, ne peuvent ou ne savent pas trouver d’affection véritable, pure et sincère. Ils sont esseulés. Trop timides. Moches. Ils sentent mauvais. Ils sont bêtes. Intolérants. Niais. Radins. En bref, un million d’attributs ne donnant envie à personne de mettre les pieds chez eux et un millier de raisons pour qu’eux-mêmes n’y tiennent pas de toute façon. J’offre une amitié payante, l’amitié que tu choisis. Tu lui donnes son orientation, détermines son déroulement et son rythme. En gros, tu paies pour l’amitié comme tu la conçois. Bon, d’accord, il ne s’agit pas d’une vraie amitié qui découlerait d’affinités mutuelles, d’intérêts communs ou d’une angoisse partagée. J’offre également des visites uniques pour un prix un peu exagéré. Mes visites se paient. Toujours. Personne ne va m’embobiner pour que je vienne gratuitement. En fin de compte, la vraie amitié a aussi son prix. L’amitié rémunérée, au contraire de la vraie, présente un million d’avantages. Elle peut, par exemple, s’arrêter à tout moment. Je ne promets rien, ne pose pas de conditions particulières, ne suis pas obligée de parler et ne me vexe pas. J’accepte les défauts, n’attends rien, n’emmerde pas, ne dévore pas le contenu du frigo, ne vais pas finir tes bouteilles de vin, ne bave sur personne et ne juge pas. Je me conduis de façon à ce que la clientèle savoure vraiment cette amitié. Je suis une invitée, une amie, une copine, une connaissance, une collègue, une ancienne camarade de classe, une cousine… c’est à mes clientes et clients de choisir mon rôle. S’ils ne sont pas satisfaits de l’amitié proposée, pas de problème. Ils peuvent rompre le contrat quand bon leur semble. Point. Pas de reproches, pas de scènes. L’amitié est expirée et basta. S’ils changent d’avis, pas de problème non plus. Car je ne me fâche pas. L’amitié d’occasion est, en effet, assez rentable.

KORNEL

Le premier à me répondre s’appelait Kornel. Cela faisait trois semaines que mon offre avait été publiée dans un journal de petites annonces – l’un de ces torchons aux couleurs insoutenables qui vous mettent les nerfs à vif à force d’encombrer régulièrement votre boîte aux lettres. À la manière d’un singe, l’automne sautait d’un arbre à l’autre en jetant sur les passants des feuilles jaunes et rouges. Des châtaignes rappelant des boules en chocolat se prélassaient sur les bancs. Il m’a appelée. Quand je suis au téléphone avec un inconnu, j’imagine toujours ce à quoi il ressemble d’après sa voix. J’essaie de ne pas l’oublier lors de la première rencontre afin de le comparer avec l’original. L’appel s’est déroulé comme suit :

Sonnerie.

— Allô !

— Allô, répond une voix masculine qui semble enrouée ou voilée, comme si la personne parlait avec un torchon devant la bouche.

Je me présente.

— Je m’appelle Kornel, répond la voix dans le combiné. Il paraît que vous proposez de l’amitié ?

Je me tais un instant pour me concentrer.

— On pourrait le dire ainsi. Mais les prestations que je propose ne présentent aucun caractère érotique.

Silence.

— Et de quoi avez-vous besoin ? dis-je en essayant d’animer la conversation.

— Vous savez… ma situation est assez spécifique…

Il parle très lentement en étirant les mots de façon artificielle. Cela sonne faux, comme s’il lisait un papier.

Nouveau silence. Je l’entends respirer bruyamment.

— Je ne comprends pas. En quoi est-elle spécifique ?

— J’ai besoin d’un ami.

J’entends un craquement désagréable dans le combiné.

— Vous m’entendez ? Allô !

— Oui, je vous entends, marmonne-t-il.

— Alors, vous avez besoin d’un ami, hmm, mais je n’en ai pas en réserve. Je travaille seule.

Kornel rit. Mais ce n’est pas un rire sonore, qui décontracte, plutôt un gémissement plaintif.

— Ça ne me dérange pas que vous soyez une femme.

— O.K. Et vous avez quel âge ?

— Quarante, et vous ? murmure-t-il.

— Trente.

Je lui demande s’il tient au vouvoiement.

— Non, non, on peut se tutoyer, soupire-t-il.

Je me présente une nouvelle fois en espérant que ma voix paraîtra un peu plus détendue :

— Salut, moi c’est Csaba.

— Ce n’est pas un nom d’homme ? s’étonne-t-il.

— Mon père voulait un garçon. Et quand ma mère m’a ramenée de la maternité, il s’est saoulé comme il faut et a commencé à m’appeler Csaba.

— Ah, dit-il sans émotion.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu l’impression qu’il avait sûrement hoché la tête en disant cela.

— Kornel, en quoi ta situation est-elle spécifique ?

— Je suis… malade… Et ma maladie fait que je ne peux pas bouger, chuchote-t-il avant de se taire à nouveau.

J’entends sa respiration haletante.

— Je n’ai aucun problème avec ça. J’attends qu’il poursuive.

Kornel inspire profondément.

— Peut-être qu’il serait préférable de se rencontrer. Tu verras, certaines choses ne se disent pas au téléphone.

— Bien sûr… où et quand ?

Il me dicte son nom complet, son adresse et son numéro de téléphone. Kornel Thőke. Nejedlého 32. Mardi à cinq heures. Voici donc mon premier client.

LE FRÈRE

J’ai un frère. Je le sais. Il habite quelque part dans la Grande Ville. Il me ressemble sûrement et se doute peut-être de mon existence. Mon père l’a conçu lors des réjouissances nocturnes de son second mariage qui, tout comme le premier, avait foiré. Papa était un gars futé. Il avait produit une copie de moi en plus jeune et puis, par mesure de précaution, il était mort. Pour ne pas avoir à nous présenter, mon frère et moi. Pour que j’aie ensuite à le chercher. Je ne sais pas précisément quel âge il a. Je sais qu’il vit dans la Grande Ville et porte le même nom que moi. J’espère arriver à le trouver. Par contre, je ne sais pas ce que je lui dirai. Mais ça ne presse pas. Pour le moment, je le cherche. Cette activité n’est pas systématique, mais c’est d’autant plus intéressant. Et émouvant. Je me laisse guider par mon sixième sens. Je marche, par exemple, dans la rue et aperçois soudain un homme qui pourrait être mon frère. J’ai même l’impression qu’il me ressemble. Un tout petit peu. Il est grand, mince, son menton est pointu et son crâne régulier. Comme un chat ou un extraterrestre. L’homme marche et je le suis. Je reste à quelques pas de lui pour sentir son odeur. J’observe sa démarche et son maintien. J’écoute sa voix quand il parle au téléphone. Mes sens sont aux aguets. J’essaie de décoder son existence, son essence. J’enregistre les signaux qui me sont lancés par sa peau et ses cheveux. J’examine la manière dont il contracte ses muscles et sa façon de marcher sur le trottoir. Je regarde ses pieds. Je l’absorbe. Je deviens un bout de papier de tournesol. Je m’imprègne d’informations, d’odeurs, de sentiments. Je les inhale. J’observe leurs effets sur moi. L’homme se retourne et je vois soudain ses yeux. Ils sont petits. Couleur café. Trop banals. Trop vides. Ils me jaugent avec indifférence. Comme lorsqu’on rince un seau avec de l’eau boueuse. Tout à coup, je me rends compte que ce n’est pas mon frère. Le papier de tournesol a montré le résultat. Trop acide. Nous n’avons pas le même sang. Il est trop ordinaire. Étranger. Un non-frère. Impassible, il continue à marcher. Pendant un court instant, je ressens de la déception. Mon frère m’attend quelque part. Les recherches continuent.

Je l’ai appris quand j’avais vingt-sept ans. J’attendais mon tour chez la coiffeuse en regardant des boucles noires et brillantes tomber sur le plancher devant moi. Mes cheveux sont clairsemés et raides comme des baguettes. C’est pourquoi je ne pouvais quitter des yeux l’abondante crinière de la femme assise dans le fauteuil. Je feuilletais les magazines que l’on trouve, je pense, dans tous les salons de coiffure de la Terre. La coiffeuse était robuste. Elle s’agitait vivement dans sa robe aux motifs rappelant une peau de léopard. Elle avait la langue bien pendue. Comme toute bonne coiffeuse, elle était au courant de tout. Qui, où, avec qui, pourquoi et dans quelles circonstances. Mon regard venait de glisser d’une page de magazine montrant une top model décharnée pour se poser sur le généreux postérieur de la coiffeuse lorsque j’ai entendu son nom.

— Non, mais quel salaud, ce Hafič ! s’est exclamée la coiffeuse et la femme sous les ciseaux a acquiescé.

Le nom qu’elle venait de prononcer était le bon. Exactement. Le même que sur ma carte d’identité. Les boucles tombaient par terre. Comme si elles étaient en train de mourir, j’avais l’impression d’être témoin des derniers spasmes de leur agonie.

— En plus de faire de sa vie un enfer, il lui a fait un enfant, a continué la femme-léopard.

Les ciseaux cliquetaient. Clic, clic ! Le bruit s’aiguisait sur les murs pour atteindre la finesse du rasoir.

— Et si vous voyiez le garçon ! Quel beau gars ! a-t-elle aboyé en assassinant d’un mouvement professionnel une autre boucle. Celle-ci s’est agrippée au pantalon. Elle a lutté contre la mort, mais a rendu les armes peu après, avant de s’échouer par terre.

— Mais moi, je lui ai toujours dit que ce n’était rien qu’un ivrogne et un parasite, a balancé la coiffeuse pendant que l’énorme crinière assise dans le fauteuil rapetissait.

Avant qu’elle ne soit réduite à l’état de petite brosse hirsute, j’ai dû, malgré moi, tout entendre sur mon père. Toutes les saloperies qu’il avait faites et mêmes celles qu’il aurait pu faire s’il n’avait pas passé l’arme à gauche.

Je n’ai pas rougi. La dernière fois que la honte m’avait éclaboussée, c’était lors de notre ultime rencontre dans la rue. Il gisait dans son propre vomi. J’étais tellement rouge que mon cerveau avait failli exploser. Après une honte de ce calibre, je ne ressentais plus rien quand j’entendais parler de lui. Seulement de l’indifférence. Mais l’annonce de l’existence de mon frère m’avait surprise. Excitée. Prise au dépourvu. Émerveillée. Je n’avais jamais pensé qu’il puisse exister. Je tendais l’oreille et essayais d’intercepter le plus d’informations possibles. Mais ces deux-là parlaient surtout de mon père, de ce salaud. Mais ça, je le savais déjà. Et me voilà donc, un magazine de mode sur les genoux, en train d’apprendre qu’il existe. Mon frère. On dit qu’il est beau. Rien de plus. J’ai donné un billet supplémentaire à la coiffeuse pour la coupe. Étonnée, elle m’a regardée et m’a remerciée cérémonieusement.

J’ai pris beaucoup de temps pour m’habituer au mot « frère ». Je l’écrivais sur les pages de journaux, sur les fenêtres couvertes de buée. Quand quelqu’un me demandait si j’avais des frères et sœurs, le mot sortait à grand-peine de ma gorge. Comme quand on avale un morceau de pain sec. F.R.È.R.E. Du pain terriblement sec. Mais je me suis habituée. Je me suis mise à l’imaginer. Il est grand, c’est sûr. Mat, le visage allongé. Avec de légers favoris. Une démarche un peu lourde. Un goût prononcé pour l’humour noir et les idées décadentes et farfelues. Ses yeux ? D’un bleu glacial comme l’air d’hiver au-dessus de la ville. Des gestes négligés. Un visage aux expressions bien nuancées. Une prononciation épicée d’un adorable zézaiement. Bref, un frère comme il faut.

LA GRANDE VILLE

Deux cents pas en avant et je tourne à gauche. Je dépasse les cages à poules métalliques des aires de jeux dans lesquelles le vent fait flotter les sacs en plastique qui s’y sont accrochés. Je continue tout droit, peut-être trente mètres, et contourne les restes brisés d’une supérette. Encore à gauche et me voilà à l’arrêt de bus. J’aime beaucoup fuir la jungle de béton pour le quartier historique de la ville. Il est plein de nains moustachus qui vous épient depuis les façades et les fontaines, cachés parmi les animaux en pierre. Il est aussi empreint des odeurs qui s’échappent des restaurants chers et du marché aux poissons. Je monte dans le -5. Celui qui a attribué ce numéro au bus avait vraiment le sens de l’humour. -5 sonne comme le niveau de gel des bulletins météo à la noix. À part ça, l’autobus t’amène dans une cité peuplée de laissés-pour-compte. Le gars derrière le volant porte d’énormes lunettes noires et écoute du reggae à fond les ballons. Il balance sa tête au rythme de la musique en vendant les billets. De temps en temps, il lance une petite blague aux collègues dans son émetteur radio. On passe plusieurs arrêts, des centres commerciaux, une église et une interminable file de garages. On passe aussi devant des constructions en acier inachevées, des logements ouvriers abandonnés et des fosses remplies d’eau de pluie. Pendant ces trente-cinq minutes, j’ai le temps d’observer les passagers sous toutes les coutures, d’écouter mon iPod ou de dévorer un livre court. Trente-cinq minutes suffisent pour faire une petite sieste, me faire faucher mes affaires ou écouter les gens discuter. Mis à part les visites et la recherche de mon frère, suivre les conversations des autres est l’une de mes activités préférées. C’est comme si j’étais assise au théâtre ou que je regardais un court-métrage. Il m’arrive même parfois de manger des chips en le faisant.

Deux femmes âgées sont assises en face de moi. L’une d’elles a une teinture ratée. Ses racines grises donnent l’impression que le reste de ses cheveux pousse dans les airs. Son rouge à lèvres fluo s’est mystérieusement collé sur ses dents qu’elle lèche à intervalles réguliers. Avec son T-shirt Rolling Stones et son énorme sac, elle ressemble à une Blanche-Neige défraîchie. Elle se plaint de son fils qui dilapide au bistrot les allocs qu’elle reçoit. Son amie acquiesce en hochant la tête :

— Ouais, ouais.

— Mais moi, je vais le dénoncer à la police, dit Blanche-Neige. Tu n’imagines pas combien de trucs il a pu piquer à la maison !

Sa voisine cesse d’acquiescer et lui conseille de contacter « Laci » au plus vite, car il arrangera tout ça bien plus rapidement.

— Laci travaille pour un garde du corps dans la protection reprochée, dit-elle en écorchant le dernier mot.

Blanche-Neige, mal à l’aise, se tortille sur son siège.

— Ah oui ? Mais il ne faut pas qu’il le tue, ça je ne veux pas, par contre.

La maman présumée de Laci regarde par la fenêtre de l’autobus. « On ne devait pas descendre ? On ne devait pas descendre ? » répète-t-elle en essuyant la buée sur la vitre. Blanche-Neige lui tapote le genou et lui rappelle qu’il ne faut pas que Laci tue son fils.

— Tu penses franchement qu’il va risquer la taule pour ce con ? Mais non ! Il va juste lui faire un petit peu peur, s’énerve la maman de Laci qui arrête d’essuyer la fenêtre.

Cela rassure visiblement Blanche-Neige qui soupire d’un air pensif. Le bus marque l’arrêt suivant. Les deux femmes se taisent. Elles observent un homme saoul qui tente de monter à bord. Il est bourré comme un coing. En s’appuyant sur la porte, il essaie de gravir la marche, mais à chaque fois que son pied se détache du sol, il tombe. Le chauffeur attend un peu avant de perdre patience et de faire retentir la sonnerie. L’ivrogne ne se laisse pas déconcentrer. Il continue à mettre son pied sur la marche et à tomber par terre. Quelques passagers blasés bâillent. La sonnerie s’emballe furieusement. Blanche-Neige, embarrassée, se couvre la bouche et baisse les yeux. Nous sommes tous à présent en train de regarder l’homme saoul. Nos regards trahissent soit le dégoût soit l’amusement. Le bus est en train de pourrir à l’arrêt et de bloquer le trolley qui arrive. Le chauffeur n’y tient plus. Il sort de sa cabine et, tout en souriant, jette l’ivrogne dehors. Il n’y a pas une once de colère sur son visage. C’est comme s’il venait de jeter un papier par la fenêtre. Les portes se referment enfin. Silencieusement, les passagers redirigent leurs têtes vers les vitres embuées.

MURIEL

La première fois qu’elle m’a appelée, mes voisins étaient en train de m’inonder. L’eau découvrait systématiquement de nouveaux trous pour pénétrer dans mon appartement et ruisseler sans pitié sur mes murs. La colonne montante de la salle de bains ressemblait aux fontaines artificielles que l’on peut voir dans les parcs aquatiques. Je courais de gauche à droite, seulement vêtue d’une culotte. Hilda tentait d’assassiner le torchon sale que j’utilisais pour éponger le plancher. Elle remuait sa tête violemment, en bavant de joie. Quel plaisir ! De plus, le téléphone n’arrêtait pas de sonner et je me demandais quel crétin pouvait bien m’appeler. J’ai décroché. À l’autre bout du fil, j’ai entendu crier la voix forte et perçante d’une femme :

— J’appelle au sujet de votre pub, vous m’entendeeeeez ?

— Oui, je vous entends, ai-je crié en me débarrassant d’Hilda qui mordillait béatement ma main gauche.

— D’accord, j’espère juste que vous n’êtes pas une prostituée, car je ne suis pas intéressée par ce genre de services.

J’entendais de la musique : une espèce de rock joué à pleins tubes, au point que j’arrivais même à distinguer les paroles de la chanson. Ça parlait d’une soirée ratée.

— Je ne suis pas une prostituée, j’offre de l’amitié, ai-je essayé d’expliquer.

Mais apparemment, ma voix était trop faible par rapport à la musique, car la femme a de nouveau hurlé dans le combiné :

— Quoi ?! Je ne vous entends pas du tout !

— Éteignez la musique !

J’ai crié si fort qu’Hilda a pensé que je l’insultais et est allée se cacher sous le lit.

— Ah, O.K., a réagi la voix.

Le silence est revenu quelques instants après.

— Alors, ai-je continué d’une voix normale, il ne s’agit pas de services d’ordre érotique, de massages ou de prostitution. Ce que j’offre est une simple amitié, une relation humaine, une présence ou un accompagnement, vous comprenez ?

— Oui, a répondu la femme. C’est exactement ce dont j’ai besoin. Quelque chose de simple et surtout d’humain parce que tout le monde me fait chier. Et on me fait chier depuis un bon moment. Je ne me rappelle plus le sentiment que l’on a quand on a quelqu’un de vrai à ses côtés. Vous comprenez ?

— J’essaie. Comment vous appelez-vous ?

Je marchais désespérément sur le tapis gonflé d’eau.

— Muriel. En fait, ce n’est pas Muriel, mais je vais tout vous expliquer plus tard et j’espère bien que nous allons nous tutoyer ! a-t-elle conclu rapidement.

— Je préfère aussi le tutoiement, ai-je avoué, sentant que l’eau froide s’était définitivement introduite dans mes chaussons.

Pendant qu’elle me dictait ses coordonnées et que nous nous mettions d’accord sur la date de notre première rencontre, mes voisins avaient eu le temps de réparer la colonne montante. Mon appartement était devenu une éponge avec un chien qui boudait sous le lit. J’ai appelé Hilda :

— Allez, viens… C’est pas sur toi que je criais.

Hilda est sortie prudemment en posant avec dégoût ses pattes sur le tapis trempé.

— Va sur le fauteuil, ai-je soupiré.

J’ai pris un seau et ai commencé à sécher mon appartement.

En fait, Muriel ne s’appelle pas Muriel mais Noémi. Sauf que Noémi avait décidé que j’allais l’appeler Muriel, car elle ne s’était jamais sentie comme une Noémi, mais plutôt comme une Muriel. C’est ce qu’elle m’a dit. Muriel a quarante ans et son visage carré fait penser à celui d’une tigresse prête à attaquer. Elle est seule dans sa vie et ça la rend acerbe. Elle n’a pas d’amis, pas une seule copine. Tout le monde l’a envoyée paître. Elle a trouvé son pseudonyme dans le roman d’une écrivaine française. Comme elle ne s’était jamais identifiée au nom que son père lui avait donné, elle s’était mise à porter celui du roman telle une écharpe flambant neuve. Car on a le droit de choisir le nom que l’on veut, après tout.

Muriel est une centrale nucléaire. On pourrait éclairer au moins la moitié du pays avec l’énergie qu’elle dégage. Il est d’ailleurs aussi fort probable qu’elle continue à vibrer et à bouger pendant son sommeil. Un tic agite ses sourcils quand elle parle et elle adore couper la parole. Elle est ce genre de personne qui traverse votre vie comme une tempête, en ne laissant souvent derrière elle que des débris. Et à part ça, c’est aussi ma cliente.