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Pour fuir une famille hors norme, la jeune Karolína rejoint dès qu’elle le peut un centre équestre où elle se lie d’amitié avec Romana et Matilda, deux cavalières délicieusement inadaptées. Ensemble, elles forment bientôt une équipe de voltige équestre détonante.
Nous sommes à la fin des années 1980 en Tchécoslovaquie, et tandis que l’univers de Karolína s’élargit avec la découverte de Pink Floyd, du tabac et surtout d’un talent secret de double vue, la fin du bloc de l’Est et l’irruption soudaine de l’économie de marché vont bouleverser ce fragile équilibre.
L’Écuyère est un roman poétique et caustique sur l’adolescence. C’est aussi une évocation spasmodique et rebelle de la double révolution à laquelle une jeune fille pleine de rêves et un pays tout entier sont soumis au même moment.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« un style âpre et teinté de métaphores inattendues »
Magazine LIRE
« Dans ce roman grinçant où la pluie sent l’acacia, Ursula Kovalyk campe une jeune fille à la personnalité attachante. »
Libération
« un arrêt sur images saisissant sur une tranche de vie dans un monde où tout est en train de basculer. »
François Cardinali, Le Dit des mots
« les cages constituent un leitmotiv… dans
L’Ecuyère, représentant les déterminismes sociaux ou humains, les prisons que l’on se fait ou que d’autres construisent pour chacun. »
Daniel Fattore
« le texte, profondément humain, tire sa force de cette amertume. »
Alexia Kalantzis, La Petite Revue
À PROPOS DE L'AUTEURE
Uršuľa Kovalyk est née en 1969 en Slovaquie. Impliquée depuis longtemps dans la défense du droit des femmes et dans l’aide aux sans-abri, elle dirige également une troupe de théâtre composée de personnes sans domicile fixe. Elle a publié de la poésie, des romans et du théâtre, et a reçu plusieurs prix littéraires prestigieux. Ses œuvres sont traduites en de nombreuses langues. Après
Femme de seconde main paru en 2017,
L’Écuyère est le deuxième roman d’Uršuľa Kovalyk publié aux éditions Intervalles.
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Seitenzahl: 165
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Je suis assise sur un banc fêlé, non loin du paddock. La journée touche à sa fin et je sens l’air s’humidifier. Il bruine légèrement, comme si quelqu’un abreuvait des géraniums en tenant un arrosoir au-dessus de ma tête. Et pas un bruit. Juste les coups abrupts de l’étalon blanc qui gratte le sol du paddock de son sabot. L’animal est sauvage et coléreux. Il lui arrive parfois de partir au galop en hennissant de rage pour rameuter ses frères, enfermés depuis longtemps dans la propreté de l’écurie. Il est seul. Tout comme moi. Je l’observe en sachant que je le rends nerveux. Les jeunes étalons détestent les vieilles. Moi aussi, je me déteste. Des gouttes de pluie luisent sur ma main constellée de taches de vieillesse – comme des perles transparentes jetées à un cochon.
Il fallait que ça arrive. Je suis heureuse de m’être enfin décidée. Même si j’ai pris mon temps pour trouver le bon. Tous les chevaux s’étaient avérés trop doux jusqu’à l’arrivée de cet animal irascible et rebelle.
J’avais compris qu’il était ma dernière chance. On l’entraînerait pour le faire concourir. En cas d’échec, il finirait en salami.
Il ne se doute de rien et me fixe d’un regard fier en humant de ses fins naseaux l’air imprégné de mon odeur. J’empeste l’urine. L’étalon s’ébroue bruyamment et galope à l’autre bout de la prairie clôturée dans laquelle de la chicorée couleur d’azur pousse durant l’été. Je me suis, moi aussi, transformée en légume à force d’attendre la mort. Mais cette garce est obstinée. Elle veut me faire souffrir. Je décide donc de m’incruster – sans invitation. Et ce diable blanc comme neige qui remue de l’arrière-train va me mener à elle. J’inspire profondément par le ventre afin de dompter ma peur et marche lentement en direction de l’enclos. L’étalon s’emballe encore plus : il trotte furieusement çà et là et je lis de la haine dans ses yeux. Il est magnifique. L’incarnation même de l’énergie indomptée. Ses muscles sont massifs, ses jambes fortes et son dos est large. Je m’avance vers lui. Il recule et se cabre d’un air menaçant. Je tape des mains et voilà qu’il file à l’autre bout de la prairie. Il me faut un moment avant de m’y traîner. Mon visage est mouillé par la pluie et mon dos trempé de sueur. Je me sens épuisée et déçue. Que se passera-t-il si je n’y arrive pas ? Je ramasse au sol un caillou et le lance vers l’étalon qui se met à piaffer furieusement en fendant l’air de ses sabots. « Je savais que tu en étais capable ! »
Je commence à jeter dans sa direction tout ce qui me tombe sous la main : bâtons, pommes de pin, herbe humide. Je le harcèle, l’énerve, le titille et le nargue en lui tirant la langue avant de le traiter de lâche. Le combat commence. C’est lui ou moi. J’espère juste qu’il gagnera. Le ciel s’assombrit et se pare d’une majestueuse teinte indigo. L’étalon enchaîne les bonds enragés. De la mousse grise apparaît sur sa panse. Je lui crache dessus. Cela le met hors de lui. Il s’élance droit sur moi tandis que je m’avance à sa rencontre. La peur fait jaillir mes yeux de leurs orbites. J’entends alors un murmure. Des toiles d’araignée argentées volent dans les airs et je vois soudain ma grand-mère, installée sur le dos du cheval. Elle me sourit gentiment. Je m’arrête et regarde les énormes yeux hagards de l’animal qui se cabre et m’assène un coup de sabot en pleine tête, comme dans un film au ralenti. La douleur m’abasourdit. Le sang coule dans mes yeux et je m’écroule par terre en suffoquant. Le cheval m’attaque à nouveau et s’acharne à me sauter dessus. J’entends mes os craquer. L’insoutenable douleur me fait tirer la langue. Je vomis tout en m’étouffant. Cela dure incroyablement longtemps.
Soudain, tout me semble loin ; je me sens tranquille. Des vaisseaux capillaires d’un bleu phosphorescent commencent à se décoller de mon corps en loques pour monter au ciel, comme la vapeur de la soupe du dimanche. Mamie caresse tendrement mon visage. Je m’élève au-dessus de la prairie qui me semble de plus en plus petite. Je ne ressens plus rien. L’ombre de l’étalon blanc court autour de moi et sa queue trempée de pluie anéantit les derniers souvenirs de ma mémoire qui s’éteint.
Je me souviens de tout. Des sombres battements du cœur. De l’eau chaude qui me balançait au rythme de ses pas. De la lumière rouge pénétrant le tissu du ventre pour venir chatouiller mes yeux non-développés. Je nageais dans le liquide amniotique en me plaquant parfois contre la paroi utérine – comme un ancistrus dans son aquarium. Cela faisait bien rire maman et un peu d’urine gouttait alors dans sa culotte. J’ai tout gardé en mémoire : un sentiment d’absolue sécurité et de parfaite harmonie. Les balancements. Les sons étouffés. Le goût d’orange du liquide amniotique. Nous étions liées par le meilleur canal de communication de tout l’univers : le cordon ombilical. Ma mère était une femme responsable qui sentait que j’étais à sa merci. Elle n’avait pas fumé une seule fois pendant neuf mois. Cela m’a permis de grandir correctement, blottie dans une grotte chaude à attendre que l’horloge céleste m’indique le bon moment. Beaucoup de mouches avaient éclos cet été-là et j’entendais un léger bourdonnement depuis l’intérieur du ventre. La matrice s’est alors mise à ondoyer. Une pression monumentale m’a délogée de mon nid. C’est à ce moment-là que j’ai eu peur pour la première fois. L’utérus me pressait pour me forcer à pénétrer dans un tunnel visqueux. J’ai d’abord résisté avant d’entendre ma mère souhaiter me voir enfin dégager de son ventre. Comprenant qu’il n’y aurait pas de billet retour, je me suis frayé avec la tête un passage à travers le tunnel pour naître sous un jour brûlant. J’ai tout perçu, y compris le carrelage blanc et le regard fatigué du médecin.
« C’est une fille », a-t-il annoncé sèchement.
Il m’a tapée sur les fesses et confiée à la femme qui se tenait près de lui. Je me suis mise à pleurer. L’air imprégné de produit désinfectant me dilatait douloureusement les poumons. L’infirmière m’a auscultée pour voir si tout était à sa place. Elle m’a ensuite lavée, pesée, mesurée et emmaillotée dans une couverture. J’étais prête. Parfaitement développée. Bien bâtie. Capable de survivre sur cette Terre. L’infirmière m’a ensuite déposée sur un sein blanc : il sentait super bon et je m’y suis accrochée voracement avant de sentir la douce saveur du lait sur ma langue. Tout en buvant, j’observais une énorme mouche à viande qui se lavait joyeusement les pattes avant, assise sur l’uniforme bleu et blanc de l’infirmière.
On m’a ensuite transférée dans une cage blanche. Je me suis retrouvée enchaînée. Esseulée. Aucun battement de cœur familier. Seulement des pleurs. Une paire de mains me déposait sans cesse sur un charriot délabré pour me mener jusqu’au sein. Tel était mon monde : le sein, le mamelon, le lait. La bouche de maman découvrait ses dents. Ses yeux aux veines éclatées et ses lèvres humides se posaient sur ma tête. Cette odeur était inoubliable. Des fragments d’univers s’inscrivaient dans mon cerveau vide : je dormais, tétais, me vidais et hurlais. Un jour, ma mère m’a enveloppée dans une couverture jaune pour me porter sous une forte lumière et me déposer dans un landau. Un perroquet rouge aux yeux globuleux se balançait frénétiquement au-dessus de moi et me donnait le vertige. Le trajet a duré longtemps, puis on m’a déposée dans une nouvelle cage. Une tête s’est penchée au-dessus de moi. Le visage souriait et sentait l’ail. Il a dit : « Elle a de ces yeux ! »
C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de ma grand-mère. Je dormais dans mon berceau avec un ours en peluche et n’étais alors qu’un animal sans défense, incapable de bouger. Mes bras et mes jambes ne m’obéissaient pas. Et ma voix ! Elle déchirait les tympans. Vu l’expression plutôt perplexe de l’ours en peluche, j’étais très heureuse quand un authentique visage humain se penchait sur moi. L’un d’eux avait des cheveux noirs comme l’ébène et de grands yeux bleus rieurs. C’était maman. Elle sentait bon le lait et roucoulait que j’étais mignonne. Le second visage qui s’inclinait avait des cheveux blonds grisonnants et de longs traits noirs au-dessus des yeux. C’était Mamie. J’ai appris plus tard que les longs traits étaient en fait des sourcils dessinés à l’aide d’un crayon bon marché acheté à la droguerie.
Les premières maladies infantiles étaient derrière moi et je commençais enfin à comprendre la langue des humains. Mamie a averti qu’à partir de maintenant, ça allait être le bordel.
« Je crois que sa cervelle commence à fonctionner », a-t-elle crié depuis la cuisine en égouttant des vermicelles dans une passoire.
Assise sur un pot de chambre, je mâchais un petit pain en répétant le mot « cervelle » sans m’arrêter pendant que maman se coiffait dans la salle de bains. Elle partait faire un peu la fête, car elle ne m’allaitait plus. Elle s’était apparemment trouvé un monsieur. Mamie l’a mise en garde comme quoi les gars divorcés étaient souvent de vrais fils de pute. Mais ma mère lui a coupé la parole en lui demandant d’arrêter d’utiliser autant de gros mots devant moi. Mamie est alors sortie de la cuisine en s’escrimant avec son égouttoir tout en criant : « Drágám1, personne ne va me donner des ordres sous mon toit ! »
C’était elle qui jurait le plus dans notre famille. D’après sa théorie, jurer en liberté était bon pour la santé et tant qu’elle le faisait chez elle, c’étaient ses affaires. Ne pas savoir jurer, c’est comme ne pas savoir chier, disait-elle. Et la constipation tue, tôt ou tard. Mamie était à moitié hongroise et d’après elle, son sang chaud avait parfois besoin de s’aérer. Elle se disputait de temps en temps avec ma mère, ce qui me permettait d’apprendre les pires insultes hongroises imaginables.
J’ai mis deux ans à apprendre à marcher. Tous les autres enfants dodelinaient dans les bacs à sable alors que, pour ma part, je rampais toujours comme un crocodile en bouffant la saleté au sol. Mamie disait que j’étais mal fichue : j’avais sûrement hérité d’une maladie. De mon père. Elles m’ont emmenée chez le médecin, mais il n’a rien trouvé. Il a constaté que j’étais probablement plus lente que les autres et qu’il me fallait un peu de temps. Et j’en ai eu du temps. Elles m’ont attaché la jambe à un banc à l’aide d’un long cordon, ce qui m’a permis de ramper à l’infini et de façon circulaire. Elles se félicitaient de pouvoir boire tranquillement leur café sans avoir à courir après leur enfant comme les autres mères. J’ai donc longtemps vécu en compagnie d’insectes qu’on appelait « tramways » parce qu’ils se déplaçaient en file indienne. Ils fuyaient désespérément devant mes doigts.
Je me souviens bien de cet après-midi-là. Il y avait beaucoup de vent. Des sacs en plastique venant d’une poubelle renversée flottaient dans l’air. Mamie sirotait son café et ma mère fumait une cigarette après l’autre. Je me suis levée pour accomplir prudemment mon premier pas hésitant. Le vent me soufflait dans le dos, me forçant à marcher de plus en plus vite. Mon manteau de bébé a gonflé comme une voile et je me suis soudain retrouvée dans les airs.
« Elle marche ! s’est exclamée ma mère en jetant sa cigarette.
— Elle marche ? Mon cul ouais ! Elle vole ! » a rétorqué Mamie avant qu’elles ne se lancent toutes les deux à la poursuite de l’enfant volant.
Je ne sais pas qui est mon père. Il est possible que ma mère l’ignore aussi. Je n’ai pas non plus connu mon grand-père et n’ai ni frère ni oncle. Il n’y avait pas d’hommes dans la famille, seulement quelques visites masculines comme le voisin du cinquième qui venait chez nous pour jouer aux cartes. Une fois que j’ai appris à parler et que ma cervelle a fonctionné à plein, j’ai demandé à quoi ressemblait mon grand-père. Mamie a alors souri mystérieusement avant de sortir du tiroir une photo sur laquelle on voyait un grand monsieur avec une fine moustache noire sous le nez. Il avait les cheveux gras, tenait un chapeau dans la main et une jeune femme avec deux longs traits noirs en guise de sourcils s’appuyait contre lui. Elle portait elle aussi un chapeau, mais le sien était orné de magnifiques fleurs. Mamie a dit que Grand-père était un beau gosse doublé d’un sacré queutard.
« Et il est où maintenant ? » ai-je demandé.
Elle m’a prise par la main, puis a ouvert la penderie d’où elle a extrait un récipient caché derrière les manteaux : « Ici ! »
J’ai longuement contemplé le récipient, mais Mamie ne m’a pas permis de l’ouvrir.
« Laissons Grand-père se reposer », a-t-elle soupiré avant de le ranger derrière de vieilles dentelles imprégnées de naphtaline.
En me couchant ce soir-là, j’ai imaginé qu’un tout petit homme coiffé d’un chapeau était allongé à l’intérieur de l’urne sur un lit minuscule. Notre vie était marrante : Mamie cuisinait, jouait aux cartes avec les voisins, buvait de la barack pálinka2 et critiquait ma mère. Elle lui disait qu’elle avait un clitoris à la place du cerveau. Je m’imaginais qu’elle avait une très belle fleur dans la tête, quelque chose comme un glaïeul. Elles s’engueulaient souvent toutes les deux en jouant aux cartes parce que Mamie trichait. Celle-ci buvait alors cinq-six coups et proférait des injures avant de chanter en hongrois jusque tard dans la nuit.
1 En hongrois dans le texte. Ici : « Ma chère ». Toutes les notes sont des traducteurs.
2 Eau-de-vie d’abricot hongroise.
En été, Miskolc3 sentait l’abricot. Mamie avait trois tantes : Márta néni, Juci néni et Erzsébet, que l’on appelait toujours « Keresztmama4 ». Toutes trois étaient d’anciennes institutrices qui ne pouvaient plus enseigner. Leur rapport au régime socialiste était en effet loin d’être positif. Elles demeuraient donc dans une maison bourgeoise et délabrée de style Art nouveau. Le chauffe-eau bramait de façon apocalyptique depuis la salle de bains tapissée de moisissure bleu-vert, le tout accompagné des plus grosses araignées que j’aie jamais vues. Les toilettes étaient à l’extérieur. Le gaz avait été installé après la guerre, mais Keresztmama allumait le poêle tous les matins et cuisinait presque exclusivement au feu de bois. Nous nous comprenions toutes très bien même si je ne parlais pas leur langue. Les tantes m’appelaient « drága gyerek5 » et me gavaient des meilleurs salamis hongrois. J’adorais cette vieille bâtisse moisie pleine de meubles anciens. Elle appartenait à Juci néni qui était une comtesse. Une vraie. Elle avait passé sa jeunesse dans un immense manoir, mais les Bolcheviks l’avaient spoliée et il ne lui était plus resté que des meubles et quelques magnifiques vitrines remplies de statuettes en porcelaine : poupées anciennes, chiens aux yeux d’émeraude, petits parapluies d’argent, enfants se donnant un baiser, pichets en majolique et pommes en faïence. Toutes ces babioles de valeur étaient des cadeaux d’anniversaire offerts par ses soupirants. J’avais l’impression d’être dans un château. Les tantes ne s’étaient jamais mariées et n’avaient ni compagnons ni enfants. La guerre puis le régime totalitaire les avaient réunies.
Márta néni était une petite matrone replète et lente avec de la crasse sous les ongles. Lire et traîner au lit étaient ses activités favorites. Une petite moustache lui poussait sous le nez et elle la rasait tous les deux jours à l’aide d’un coupe-choux. Elle me montrait des livres de contes superbement illustrés et me lisait parfois quelque chose. Je me laissais alors bercer par ces mots ensorcelants dont je ne comprenais absolument rien.
Juci néni ressemblait à une petite fille décharnée et avachie. Ses cheveux blancs comme neige étaient retenus par une barrette en nacre. Elle écoutait les émissions politiques à la radio tout en époussetant les armoires avec élégance et dignité à l’aide d’un chiffon en velours. Chaque repas devait être précédé d’un petit verre de Becherovka6 et son déjeuner se composait d’au moins trois plats. Elle n’a jamais joué avec moi, tout au plus m’a-t-elle caressé la tête de temps en temps en disant : « Intelligens gyerek !7 » Pendant les journées pluvieuses, elle écoutait sur le gramophone des poèmes récités par Latinovits8 dont la voix suave flottait à travers l’immense pièce comme une libellule invisible. Je dansais au rythme de ces mots que je ne connaissais pas.
De son côté, Keresztmama s’échinait du matin au soir dans la cuisine. Chacun de ses rires était accompagné d’un coup de poing sur la table et elle couvrait mes joues de baisers humides. Sa chevelure noire qui descendait jusqu’à la taille était ramenée en une imposante natte qui tressautait entre les effluves de soupe de poulet. Les pattes de la volaille qui dépassaient de la casserole me rappelaient un ballet de natation synchronisée, avec des jambes qui nageaient élégamment entre les morceaux de légumes. Keresztmama plantait sa fourchette dedans à intervalles réguliers.
Mamie et moi rendions visite aux tantes chaque été – sans maman. On préparait mon lit dans l’immense chambre d’ami. Le mur était orné d’une tapisserie brodée représentant une bergère faisant paître des moutons qui ressemblaient à des chiens. Je dormais dans un authentique lit de comtesse !
Nous avions coutume d’aller tous les jours à la piscine de Tapolca. Mamie s’était mis dans la tête que la natation serait bénéfique pour renforcer mon corps malingre. On pouvait acheter des lángos9 sur place et les immenses bassins réunissaient des enfants venus, je pense, de toutes les républiques socialistes.
Je me tenais debout au bord de l’eau. Mes omoplates saillantes perçaient quasiment les nuages crémeux.
« Saute ! » m’a crié Mamie.
J’ai observé alternativement l’eau et ma grand-mère dont les sourcils non dessinés lui donnaient un air sadique. Je lui ai rappelé que je ne savais pas nager. Elle s’est mise à brailler : « Mais tout le monde sait nager ! Il faut juste que tu t’en rendes compte. Bon, allez, n’aie pas peur et saute ! »
Je ne l’ai pas crue. Personne ne la croyait à mon avis. Tous les gens nous regardaient et je lisais de la crainte dans leurs yeux. Une petite fille de Dresde, assise sur une couverture à carreaux, a cessé de mastiquer sa crêpe. Je n’avais pas le choix. Je ne pouvais pas décevoir Mamie. J’ai inspiré et me suis jetée dans l’eau dont la surface s’est refermée sur moi. J’étais happée vers le fond, c’était très clair. La panique m’a saisie, les muscles de mon cou se sont raidis et les premières crampes ont tordu mes jambes. Des bulles d’air ondoyaient follement autour de mon visage. Je me suis dit que c’était exactement ce que devait sentir la cerise jetée dans le verre de soda que me préparait toujours Keresztmama avant le déjeuner. J’ai voulu nager vers le haut, mais une pierre invisible accrochée à mes jambes me tirait dans l’autre sens. Je m’étouffais. Les bulles d’air ont éclaté dans mes oreilles. J’ai ouvert les yeux sous l’eau : des jambes d’une blancheur jaunâtre piétinaient à côté de moi et je voyais aussi danser des maillots de bain rayés et quelques nageoires bleues. Rassemblant mes dernières forces, je me suis mise à taper des mains et des pieds. Une main invisible m’a fait remonter à la surface et j’ai enfin pu reprendre ma respiration. Mes yeux piquaient.
« Eh ben voilà ! » a grogné Mamie en rétorquant quelque chose au maître-nageur dont le visage exprimait l’effroi.
