Foi d'animal - Tome 1 - Eric Duchêne - E-Book

Foi d'animal - Tome 1 E-Book

Eric Duchêne

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Beschreibung

5 squatteurs forment une confrérie de l'inavouable et puis... tout bascule !

Diego Ballestra était le plus âgé du groupe de cinq personnes, provenant d’univers diamétralement opposés, qui squattait le bâtiment désaffecté situé à une bonne centaine de mètres de la gare de Drancy. Une gare, jadis, célèbre pour son rôle dans l’horrible transhumance vers les camps de la mort. À croire que le destin de cet endroit se résumait à voir passer les victimes des divers fléaux agrémentant l’histoire de France.
Ensemble, au bout de quelques mois de cohabitation, ils avaient formé une confrérie du sordide et de l’inavouable jusqu’au jour où tout bascula, et ce au grand dam de certains citoyens se croyant au-dessus des gens et des lois.
« Foi d’animal » est un roman noir dépeignant telle une caricature, une société malade bien de notre temps.

Découvrez le premier tome de ce roman noir dépeignant de façon surréaliste notre société maladive !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Eric Duchêne est un personnage atypique et difficilement classable. Pour l’état civil, il est Belge (Lembeek-Halle 1949) mais il se considère comme un citoyen aux frontières mouvantes. Il se caractérise par un anticonformisme viscéral et un espritcritique toujours à l’affût d’une injustice inacceptable à ses yeux. Sa carrière dans le monde financier ne laissait en rien présager d’un passage à l’écriture.

On l’avait baigné dans les théories de Taylor, Keynes, Malthus et autres génies de l’économie alors qu’il nourrissait sa pensée dans les oeuvres de Hugo, Camus, Hemingway, Steinbeck etc.

A vous de deviner la part de chacun d’eux dans l’aventure surréaliste qu’il vous propose. Foi d’animal est le huitième roman d’Eric Duchêne.

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Seitenzahl: 473

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

I

À tous mes amis de Sickert, havre de paix au cœur de la vallée de la Doller où ce roman a vu le jour

De la cloche à la timbale

— Ça fait deux jours que je n’ai plus vu Diego venir crécher parmi nous, dit Agathe. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.

— C’est vrai, ma petite Agathe. Je ne trouve pas ça normal. Il a peut-être des ennuis, répliqua Aimé de sa grosse voix qui impressionnait quiconque conversait avec lui pour la première fois. On devrait se mettre à sa recherche, je pense.

— Pas de panique, répondit Félicien, tout juste sorti de l’un des multiples nuages surplombant sa petite galaxie personnelle et dans lesquels il s’évadait plus que de raison. Chez ce jeune amateur de poésie, tout ce qui pouvait l’aider à s’extirper du monde réel était bienvenu. Un monde qui ne lui avait, jusqu’ici, valu que désillusion et cruauté. Diego, ajouta-t-il, nous a déjà fait le coup du «  je me barre sans dire adieu ». Je ne crois pas qu’il se soit jamais absenté plus d’une semaine. Il ne peut pas se passer de nous. De toute façon, où voulez-vous qu’il aille ? Il est comme nous, seul au monde, sauf quand il est entouré de sa seule famille, c’est-à-dire la bande de paumés que nous formons.

— Félicien a raison, Diego ne nous laissera jamais tomber, renchérit Martin sur le ton agressif dont il ne peut se défaire. Ses amis ne prêtent d’ailleurs plus attention aux répliques teintées de frustration de leur compagnon d’infortune en perpétuelle colère. Un état qui n’a fait que prendre de l’ampleur depuis qu’ils le connaissent et qui s’explique par les années parsemées d’échecs et de rejets autant professionnels que sentimentaux que ce surdoué de l’informatique a accumulées depuis qu’il a quitté les bancs de l’école.

— On a intérêt à y croire, je pense, ajouta-t-il. Qu’est-ce qu’on deviendrait sans lui ? Il nous a trouvé des solutions à quasiment tous les pépins que nous avons rencontrés, bouffe, soins, flicaille et j’en passe. C’est un vrai père pour nous.

Diego Ballestra était le plus âgé du groupe de cinq personnes qui squattait le bâtiment désaffecté situé à une bonne centaine de mètres de la gare de Drancy. Une gare jadis célèbre pour son rôle dans l’horrible transhumance vers les camps de la mort des piégés de «  la rafle du Vel d’hiv ». À croire que le destin de cet endroit se résumait à voir passer les victimes des divers fléaux agrémentant l’histoire de France. Même si la suite apparaissait comme moins cruelle pour les êtres qui transitaient aujourd’hui dans ce lieu d’un sinistre sans pareil, il y était tout de même question de mort. Pas nécessairement physique, quoique. Il s’agissait, avant tout, d’une mort sociale avec tout ce que cela pouvait entraîner comme dégât mental parfois irréversible. Lorsque l’on faisait l’inventaire des cicatrices morales que trimbalaient les cinq cohabitants de ce loft du désespoir, on pouvait y recenser la panoplie la plus représentative des méfaits de l’évolution de la société depuis un quart de siècle. La mondialisation était le prédateur numéro un qui avait entraîné chaque membre de ce groupe dans le dénuement et la précarité. Ils provenaient, tous les cinq, d’univers diamétralement opposés. Bien malin celui qui aurait pu imaginer, quelques années plus tôt, que ces citoyens seraient, un jour, en mesure de se rencontrer. Qui plus est, de former une mini-société fonctionnant de façon harmonieuse et complémentaire. Jugez par vous-même : un ex-professeur d’université, un policier révoqué, une intermittente du spectacle, un informaticien champion de France de l’intérim et un incurable rêveur répondant on ne peut mieux au profil du parasite que pourchassent vainement ceux qui sont nés du bon côté de la vie. En ce qui le concerne, c’est surtout le mauvais côté qu’il connaît le mieux et ceux qui ont fait l’effort de l’écouter ne se permettent plus de le considérer avec mépris.

La malchance, la guigne, l’égoïsme des uns, la cruauté des autres, l’indifférence de tous ont fait que ces individus atterrissent au même endroit et construisent une sorte de PME axée sur la survie et la solidarité. Un rafiot digne de celui de Brassens, naviguant bon gré mal gré face à des vents toujours contraires et dont l’équipage se serre les coudes lorsque les éléments se déchaînent.

Leurs chemins respectifs étaient pavés de drames difficiles à évoquer devant une assemblée de bien-pensants qui n’avaient jamais eu à en découdre avec le malheur. Il fallait avoir soi-même tutoyé la misère pour entendre et comprendre ce qui avait conduit chacun d’entre eux à échouer sur ce quai aux teintes grisâtres dépourvu du confort le plus élémentaire et dans lequel l’approche de l’hiver pousserait certains à envier un pensionnaire de goulag sibérien.

Pour certains, le parcours se résumait en une chute vertigineuse d’un piédestal dont ils avaient sous-estimé la fragilité du socle. Pour les autres, il s’agissait plutôt d’un décollage impossible dans le ciel de la réussite. Les plus malchanceux s’étant vus interdit d’approcher la passerelle leur permettant de prendre place dans l’avion. À cela venait parfois s’ajouter de la haine, de la brutalité et, dans un cas précis, des sévices sexuels.

Se sachant en pays de connaissance, ils s’étaient progressivement libérés de leurs démons. Au bout de quelques mois de cohabitation, plus personne n’avait conservé par devers soi une once de ces secrets parfois lourds à porter seul. Ils avaient, sans s’en rendre compte au départ, formé une confrérie du sordide et de l’inavouable bien plus homogène qu’une entreprise réunissant des gagneurs bardés de diplômes recrutés par des spécialistes en lecture de pedigrees de premier choix.

Diego avait été le premier à faire part de ses déboires personnels à ses compagnons d’infortune et cela, malgré qu’en matière de chute, il était celui qui avait connu le krach le plus retentissant de tout le groupe, vu la hauteur sociale qu’il avait atteint le jour où il s’était mis à piquer du nez. Ce ne fut pas facile de trouver les termes rendant crédible la transition entre le statut de professeur d’Université à celui de SDF. Il n’y avait qu’un auditoire tel que celui auquel il s’adressait qui fut capable de le prendre au pied de la lettre. Leurs propres existences étaient suffisamment parsemées d’injustice et de discrimination pour accepter l’idée qu’un personnage de l’importance de Diego puisse avoir également été l’objet d’un traquenard particulièrement ignoble. Aimé, qui était encore policier à l’époque, avait suivi avec passion cette histoire d’un professeur de Droit International des Affaires de la Faculté de Montpellier d’abord mis en examen, puis condamné à trois ans de prison pour avoir eu une «  relation » avec une élève encore mineure à l’époque. Il en était resté là et estimait d’ailleurs que la sentence avait été bien légère. Sa jurisprudence personnelle l’aurait amené à souhaiter une peine au moins deux fois plus lourde que celle infligée au professeur Diego Ballestra.

Le jour où leurs chemins se croisèrent, tout d’abord, il ne reconnut pas celui qui avait fait la une de la presse méridionale quelques années plus tôt. La patine des ans additionnée à la décrépitude autant physique que mentale provoquée par les années de lutte contre la faim et le froid avait œuvré pour que l’ex-policier ne puisse faire le moindre rapprochement entre le naufragé à l’œil éteint et le fier professeur qui se permettait, sur les marches du Palais de justice de Montpellier, de toiser la presse à sensation armée de micros et de caméras. Lorsque Diego entama la narration de ses avatars judiciaires, tout lui revint à l’esprit et il dut réprimer une envie de quitter les lieux, car, pour lui, Diego méritait amplement ce qui lui était arrivé. Ce dernier représentait, à ses yeux, l’exemple parfait du bourgeois indéboulonnable, abusant de ses relations en cas de coup dur pour toujours se retrouver indemne en fin de partie. Son bon sens, que son propre malheur avait récemment fait évoluer, le retint de commettre une telle maladresse.

Bien lui en prit, car durant la seconde partie de son exposé, Diego démontra, preuve à l’appui, qu’il avait été l’objet d’une cabale orchestrée par son épouse, laquelle avait monté de toute pièce une pseudo-affaire de mœurs afin de se débarrasser de son mari tout en obtenant la garde exclusive de leurs deux enfants. Elle trompait Diego depuis des mois avec un homme d’affaires américain, particulièrement à l’aise, et avait décidé de le suivre aux States. L’étudiante concernée avait été grassement payée pour interpréter le rôle de la jeune fille abusée par le charismatique enseignant. Elle était de condition modeste et le pécule vint à point pour financer ses études. Diego ne fit qu’un an de prison, car l’étudiante, prise de remords, revint sur sa déclaration. Il était, hélas, trop tard ; le mal était fait. Plus aucun établissement n’accepta Diego parmi ses professeurs, réputation oblige, et femme et enfants étaient installés à San Francisco depuis des mois. Malgré que les choses fussent définitivement éclaircies en sa faveur, son monde s’était écroulé et ne risquait pas de se reconstruire. Diego était le pestiféré à garder loin de soi, même la famille Ballestra faisait comme s’il n’avait jamais existé. Ne parlons pas de la belle-famille qui n’avait pas cessé de lui tailler un costume de Catalan au sang chaud qui ne pouvait se passer de chair fraîche. «  Il va sans dire que j’y ai laissé mes économies et ma maison. Ensuite, tout est allé très vite, conclut-il en s’adressant à ses nouveaux et uniques amis ; “opération survie adoucie par l’alcool, petites combines et grosse déprime”.

En matière d’injustice, Aimé avait également payé son écot et bien plus. Le courage avec lequel Diego avait abordé la partie sombre de sa biographie l’aida à rompre ses propres chaînes pourtant robustes. Pensez donc, un flic, un membre de la corporation générant le plus de tracas à ceux qui vivotent comme eux cinq, forcés d’enfreindre la loi au quotidien rien que pour avoir la “chance” de voir briller le soleil un jour de plus, même si ce soleil distribue la plus grande part de ses rayons vers des coteaux qui leur sont inaccessibles. Comme il était black, il y avait un chouia d’a priori positif qui titillait l’esprit de ses colocataires. A priori vite corrigé par le fait qu’il était très grand et proposait une carrure de boxeur poids lourd. “Il a dû en tabasser des pauvres bougres de notre espèce avant d’arriver ici” pensaient certains sans oser lui demander confirmation, vu le décalage musculaire. Martin, le jeune addict de l’ordi qui bouffait du keuf au petit-déjeuner ne pouvait pas le blairer, en tout cas avant qu’il ne connaisse la vérité à son sujet. Il avait fait passer le mot à ses camarades de galère qu’il devait s’agir d’un flic infiltré qui remontait des renseignements sur eux et d’autres squatteurs de la zone vers son commissariat. Aimé trouva les mots justes qui effacèrent de chaque esprit présent une quelconque idée de récupération par ses anciens collègues de ce qu’il observait depuis des mois. Il faut dire que Diego, qui s’y connaissait en psychologie, les avait rassurés en leur posant la simple question : “Croyez-vous qu’un vrai flic en phase d’infiltration s’annoncerait comme ayant appartenu à cette maison ? Vous ne trouvez pas qu’il existe suffisamment de métiers à sa disposition pour éviter cet obstacle. Martin, le plus irréductible du groupe, avait opposé à cet argument le fait qu’Aimé voulait éventuellement contourner le risque de parler d’une profession que l’un des membres connaissait directement ou indirectement, auquel cas il se ferait rapidement piéger par un lapsus ou l’autre. Ce dernier élément du bastion anti-policier du jeune informaticien ne tint pas longtemps devant la sincérité des propos d’Aimé.

— Jamais je ne me suis senti dans un monde qui correspondait à mes aspirations, commença par dire l’imposant ex-flic. Tout ce qu’on m’avait baratiné à l’école de police est vite apparu comme du boniment, venant de haut, destiné à faire croire aux candidats plus ou moins colorés qu’ils entraient dans une grande famille dans laquelle tout le monde s’adorait et s’entraidait. Je vois encore les sourires des collègues et chefs quand j’ai été intégré dans une brigade. Intégré ! Quel beau mot, quand j’y repense. Les petites phrases racistes n’ont pas tardé à faire leur apparition. Elles avaient parfois une allure constructive, mais ce n’était pas difficile de deviner ce qu’elles sous-entendaient. ‘Voilà quelqu’un qui parle le javanais de cette bande de macaques. On a bien fait de nous l’envoyer’. En raccourci, j’étais moi-même un macaque. Puis ce fut sur le terrain que les choses devinrent plus claires… s’y j’ose dire.”

En formulant ce jeu de mots, il fixa Martin. Il savait bien quel était le plus réticent à croire à son histoire. Il reprit.

— Je n’avais pas besoin d’un petit carnet pour établir des statistiques concernant les interpellations et contrôles d’identité. Grosso Modo on s’arrêtait huit fois pour un “beur” et un “black” contre deux fois pour un blanc. À quoi je servais dans ce cirque ? De garantie de respect des droits de l’homme, je n’en sais trop rien. De défouloir, plus que certainement. De temps en temps, le collègue faisait son malin en s’adressant à moi : “Tiens, Aimé, montre-lui, à ton frère, qu’on n’est pas dans la brousse” ou bien “Toi y en a demander papier à l’indigène”. De temps en temps, je réagissais avec d’autres conneries rien que pour leur montrer la débilité de leur attitude. Lors d’un contrôle d’identité, j’avais répondu à mon chef : “Tu sais, avec des primitifs comme nous, il faut se méfier. Si tu parles de papiers, on risque de te sortir un rouleau de papier-cul”. Celle-là, j’aurais pas dû, il n’a pas apprécié et, dès ce jour, je me suis retrouvé seul contre tous. Les provocations ont succédé aux provocations sans parler des mises à l’épreuve. J’ai tenu bon pendant des mois. Je m’isolais mentalement et tentais de faire mon boulot correctement. Cette attitude les a encore mis plus en pétard contre moi. Ils y allaient de réflexions mettant en avant ce qu’ils appelaient ma lâcheté. Un jour, on nous a envoyés remettre de l’ordre dans un quartier chaud où deux, trois dealers avaient été repérés. Quand ils nous ont vus arriver, ils se sont éparpillés dans la nature. L’un d’entre eux a fait un mauvais choix et s’est retrouvé coincé dans une impasse. Nous étions trois et avions donc l’occasion de le maîtriser et de l’amener calmement au poste. En se rapprochant de lui, mes deux collègues ont échangé un sourire sadique et ont sorti leur matraque. J’avais compris. Le dealer, de type maghrébin, en a pris plein la tronche. Moi, je restais pétrifié sur place. Je n’arrivais pas à faire un geste ni à émettre un son. La bastonnade n’en finissait pas. Un de mes collègues s’est soudain arrêté en disant : “Merde, il ne bouge plus”. Ils ont pris peur et ont abandonné le corps inerte sur place en me disant : » Toi, tu diras ce qu’on te dira de raconter, sinon… De toute façon, il n’aura plus l’occasion de causer, le bicot ». Le bicot, comme ils le nommaient, n’était pas aussi mort qu’ils le pensaient. Le lendemain, par l’intermédiaire de sa famille, il a porté plainte. Je l’ai appris en écoutant la radio avant d’aller au turbin. Ma conscience n’a fait qu’un bond et je me suis précipité au commissariat afin d’aller faire au boss un rapport verbal des faits. Il m’écoutait attentivement, mais je voyais comme un rictus apparaître sur son visage. Lorsque j’en eus terminé, il se leva et me dit :

— Agent Madanga, j’ai beaucoup apprécié votre démarche, mais il se fait qu’hier soir, vos deux coéquipiers sont déjà venus me faire rapport de ce malheureux incident et qu’il ne correspond pas du tout avec ce que je viens d’entendre.

— Mais commissaire, je vous assure que c’est la vérité.

— Votre vérité, Madanga. Celle que vous avez remodelée après une nuit de réflexion. Je suis en possession d’un récit beaucoup plus réaliste établi par des gens qui ont toute ma confiance et dont les antécédents sont les meilleures preuves de leur probité.

— Puis-je connaître leur vérité, Commissaire ?

— Vous êtes l’auteur de cette bavure et ce bien que vos collègues aient tenté de vous en empêcher. Vu votre carrure, il est évident que ce n’était pas chose aisée. D’autres collègues vous côtoyant régulièrement ont d’ailleurs déclaré que, depuis plusieurs semaines, vous clamiez à la cantonade que votre désir le plus cher était de vous farcir des petits «  beurs ». Le plus tôt possible serrait le mieux. Le témoignage de la victime va dans le même sens. Il ne se souvient que de vous. Je n’en croyais pas mes oreilles. Après réflexion, j’ai compris le pourquoi de ce faux témoignage. Le gars savait bien qu’accuser un «  black » était plus efficace que d’essayer de charger un blanc. Comme les «  blacks » et les «  beurs », ce n’est pas le grand amour, il faisait d’une pierre deux coups. Toujours est-il que, de spectateur passif, je passais au statut d’acteur violent et raciste. Je demeurais sans voix, tentant vainement de trouver la réplique la plus appropriée. Je n’eus pas le temps de mettre de l’ordre dans mes pensées que ce cher commissaire reprit la parole :

— Madanga, je n’ai pas d’autre solution que de vous signifier votre mise à pied. Vous rentrez chez vous immédiatement, vous ne communiquez avec personne et attendez d’être convoqué par l’IGS.

Deux jours plus tard, j’étais appelé en vue de l’interrogatoire. J’ai tout de suite compris d’où venait le vent, à un tel point que je ne me suis pratiquement pas défendu. Tout cela s’est terminé par une proposition présentée comme humaine et en ma faveur.

— Vous donnez votre démission dans l’heure et on ne parle plus de rien. Si vous tenez à faire le malin, on ne pourra hélas pas vous soutenir. Ce sera la condamnation assortie d’une révocation. Beaucoup plus humiliant comme sortie, vous en conviendrez. S’il vous reste un peu de respect pour cette noble corporation qui a eu la bonté de vous accueillir, vous accepterez, j’en suis certain.

J’ai peut-être l’air d’une grosse brute sanguinaire, mais, à cet instant, toutes mes défenses m’ont quitté ; je me suis conduit comme un petit mouton docile et j’ai signé leur papelard. Depuis lors, je cours derrière le travail et il semble aller plus vite que moi. Les rares occasions qui se sont présentées ont débouché sur un refus catégorique. Il est quasi certain que les patrons prêts à m’engager ont pris contact avec mes anciens amis et que ceux-ci se sont régalés sur mon dos. Le coup de poignard final, c’est ma copine qui me l’a administré en me quittant. Elle n’a pas oublié, avant de claquer la porte, de m’envoyer un «  sale gros con de flic qui ne sait pas se retenir de cogner ». Aimé avait la voix qui commençait à flancher. Il était temps que son récit prenne fin. De toute évidence, c’était l’attitude de son entourage qui l’avait le plus blessé. Un peu comme pour Diego, faut-il le souligner ? Cette similitude dans leurs parcours respectifs renforçait l’amitié qui les liait. Les autres abonnés du squat de Drancy avaient, tout autant que Diego, perçu la sincérité des propos de l’ancien policier. Martin, le bouffeur de flics, ne revint plus jeter ses doutes au milieu du débat. Il était cependant de plus en plus convaincu, qu’excepté son nouveau pote, toute la flicaille n’était que pourriture et magouille de bas étage. Si le Bon Dieu, auquel il croyait encore moins qu’à l’honnêteté de la police, lui permettait de détenir un engin style grenade ou pain de plastic, il irait sans tarder en faire goûter la saveur aux anciens collègues d’Aimé. Là était l’essentiel du problème de Martin et la raison première de sa présence en ces lieux. Tout était excessif chez ce garçon au grand cœur dans lequel il n’y avait pas de place pour la demi-mesure. Soit vous étiez son ami pour la vie, soit son ennemi juré. Entre les deux, le néant absolu, pas de statut intermédiaire autorisant un espoir de rédemption ou un risque d’élimination. Il s’était construit une sorte de no man’s land précédé de barbelés résistant aux outils de découpage les plus acérés. Diego aurait voulu pouvoir donner un nom à cette anomalie comportementale et ce, afin d’agir avec plus d’efficacité lorsqu’elle se manifestait. Pour cela, il avait besoin de l’appui d’un psychologue, voire d’un psychiatre, ce qui n’était pas gratuit. Il avait, comme beaucoup de profanes, entendu parler de bipolarité et de boderline, mais se doutait que l’on s’en servait de façon imprudente. Pourquoi Martin, sans crier gare, passait-il de la joie exubérante à la colère la plus féroce ? Si l’on s’en tient à son occupation favorite, disons qu’il fonctionne en mode binaire comme ses joujoux de prédilection. Mais, en l’observant sous cet angle, Diego était conscient de quitter le monde de la psychologie pour entrer dans un univers qui lui était encore plus inconnu. Dans l’impitoyable tri que Martin pratiquait, Aimé était une exception qui lui avait un moment taraudé un esprit mal préparé à gérer ce genre de situation bancale. La mise au point qu’il entendit mit fin à cet invivable dilemme. Ce comportement frisant le sectarisme devait être sous-jacent ou franchement lisible dans son discours à l’occasion d’interviews chez les employeurs accrochés par son CV. Bon nombre de possibilités d’embauche avaient dû s’évaporer à cause de l’intransigeance de ses prises de position. Lorsqu’il parlait de ces rencontres, il s’emballait et traitait tous les DRH de l’hexagone de faux-culs définitifs. Il cultivait une sorte de fierté de ne jamais plaire à cette catégorie de personnages qui suivaient de très près les membres de la maréchaussée dans sa liste des groupes sociaux destinataires de ses éventuels stocks d’explosifs. Il avait passé son adolescence et le début de sa vie d’adulte à subir les perpétuels sarcasmes que peut inspirer un caractère aussi peu malléable. Un beau jour, n’en pouvant plus, il s’est éloigné des donneurs de conseils et s’est mis à errer en banlieue. Il survit grâce à des «  services » qu’il rend à des gens aussi simples que lui. Son savoir-faire dans tout ce qui tourne autour de l’informatique est maintenant chose connue dans un certain monde, celui qui s’équipe d’ordinateurs provenant d’intermédiaires commerciaux n’ayant pas pignon sur rue. Sa nouvelle famille n’a pas eu droit à plus d’information à son sujet. Chacun sait à quoi il s’expose s’il ose se lancer dans un dialogue qui sera vite ressenti comme un interrogatoire, autrement dit, le meilleur moyen de le faire sortir de ses gonds. Ils se contentent d’apprécier sa générosité, car, il est devenu l’une des sources essentielles de financement de leur association de fait, à l’instar de Diego qui professe quand l’occasion se présente. Il est connu dans les milieux étudiants de condition modeste et ses tarifs lui permettent de donner des cours particuliers de droit et d’économie à des étudiants en difficulté.

Il y a également Agathe, la seule femme de cette famille improvisée. Les circonstances de la vie ont, au fil du temps, justifié le choix de son joli prénom qui s’orthographie, à une lettre près, comme l’une des pierres fines les plus recherchées par les minéralistes et fort utilisée dans la création de bijoux. Le destin semble avoir voulu que son existence fût tranchée en son milieu, respectant ainsi la forme sous laquelle ce dérivé de la silice est généralement exposé en vitrine ou monté en pendentif. À l’instar des nombreuses strates aux couleurs nuancées que ce soit dans les ocres, les bleus, les gris, visibles au hasard des coupes réalisées, ses qualités sont multiples et le rayonnement qu’elle diffuse dans la petite communauté étonne et ravit sans cesse ses compagnons. Après une enfance, quasi harmonieuse et pleine de promesses, passée auprès d’une mère célibataire très aimante, tout son univers s’est soudain écroulé et les années qui suivirent furent parsemées d’embûches difficilement négociables pour la frêle jeune fille qu’elle était. Elle venait d’entamer des études d’art déco, sa passion, que sa maman disparaissait à la suite d’un cancer décelé trop tardivement. Tout s’était soudainement assombri, moralement autant que matériellement. Agathe se retrouva seule au monde, menant un double combat contre lequel elle n’était pas suffisamment armée. Les ressources pour achever ses études lui manquèrent, et ce, malgré un talent évident. Elle n’eut d’autre choix que de penser à sa survie et dut mettre ses ambitieux projets au placard. Les jobs éphémères se succédèrent, tous autour de la vie artistique. Relevons, dans le désordre, accessoiriste ainsi que figurante de théâtre, actrice de rue, portraitiste pour touristes et créatrice d’œuvres picturales en bordure des quais de Seine. Un jour, elle fit la connaissance de Diego, toujours en quête d’un bouquin introuvable ; son œil, éternellement aux aguets, n’avait pu se détacher d’une copie qu’il trouva assez fidèle des Demoiselles d’Avignon. Il lui parla peinture, littérature, musique, etc. Ils se rendirent compte, tous deux, que les minutes défilaient sans qu’une quelconque lassitude ne vienne interrompre ces agréables échanges. Ils les renouvelèrent et Diego en arriva à transgresser la règle qu’il avait lui-même imposée aux autres membres fondateurs du radeau de la méduse sur lequel ils naviguaient depuis plus ou moins deux ans. Il était convaincu d’avoir, en face de lui, une personne de confiance qui apporterait le petit je ne sais quoi, romantique et sensible, qui leur manquait. Bref, il lui exposa, de long en large, leur mode de fonctionnement. Séduite par le concept et hypnotisée par le charisme de Diego, elle rejoignit ce qui était, à l’époque, un quatuor pour le plus grand bonheur de ces quatre gamins de tous âges sevrés d’une présence féminine depuis belle lurette, comme disent ceux qui ne sont pas à même de dater le fait.

Aimé, revenons un instant à lui, possède son petit réseau de déménageurs non enregistrés, dont il renforce les équipes à la demande. Son apport au groupe s’étend à l’aménagement de leur habitation à loyer modéré. Étant très bon bricoleur, il vous construit des armoires, des cloisons, des tables en se servant de vieilles planches de récupération abandonnées sur des chantiers.

Un seul habitant du squat ne contribue pas à grand-chose de matériel dans la vie du groupe. Ceux qui le connaissent depuis son arrivée vous diront qu’il a, cependant, réalisé des progrès fulgurants. Cet habitant, c’est Félicien Hauterive. Nous devrions dire, ces habitants, car Félicien avait un compagnon. Un chien impressionnant d’aspect, mais d’une gentillesse incroyable. Il s’appelle Samson et tient autant du Beauceron que du Doberman. Samson avait certainement participé de manière active à la survie de son compagnon d’infortune. Félicien, qui avait vite compris l’arme de dissuasion qu’il pouvait représenter, l’avait dressé de telle sorte que ce soit son côté intimidant, et non sa profonde douceur qui prédomine lorsqu’un danger se faisait jour. Sur un simple geste du pouce, Samson retroussait les lèvres en émettant un grognement très convaincant. Certains se demandaient ce qui avait plu à Diego dans ce personnage toujours dans les nuages et qui ne redescendait sur terre que pour dialoguer avec son taciturne quadrupède. Pendant tout un temps, il agaça les quatre autres par son mutisme et sa passivité et manqua de peu de se faire expulser de la communauté. La tension avait grimpé et leur belle solidarité avait failli voler en éclats. Diego se chargea de calmer les plus impatients de le voir retourner d’où il venait. Il les pria de lui donner du temps pour s’adapter. Selon lui, Félicien ne prenait pas plaisir à se comporter de façon aussi marginale. «  Laissez-moi m’en occuper. Il faut que j’arrive à le comprendre avant de décider s’il nous est possible de poursuivre l’aventure collective avec lui », leur avait-il dit. Pour Diego, ce garçon trimbalait un passé encore plus pesant que les leurs réunis. Il consacra une énergie et une patience infinies pour dialoguer avec ce personnage farouche qui s’exprimait de façon énigmatique tout en évitant de croiser le regard des autres. Il gardait ses distances vis-à-vis de tout être humain. Diego qui, au-delà de son entreprise de décodage de ses expressions pleines de mystère, l’observait discrètement dans ses attitudes physiques avait constaté qu’il gardait en permanence comme un périmètre de sécurité entre lui et ses compagnons de squat. Jamais, il ne se trouvait à portée d’une éventuelle poignée de main ou d’une tape sur l’épaule. L’ancien prof de droit avait eu affaire à des jeunes gens qui s’enfermaient dans une sorte de bulle et savait ce que cela pouvait signifier. Il pensait aussi que l’intérêt du garçon et l’équilibre du groupe lui imposaient de ne pas s’arrêter en chemin.

Un jour qu’ils n’étaient qu’eux deux «  à la maison », il aborda Félicien de telle manière que ce dernier ne puisse esquiver le problème.

— Tu sais, Félicien, si tu ne nous fais pas confiance, je ne comprends pas comment tu peux vivre avec nous.

— De quoi veux-tu parler, Diego ? répliqua-t-il d’une voix inquiète.

— Des fantômes qui hantent tes jours et tes nuits. Des fantômes qui ne te lâcheront jamais si tu continues à te considérer comme coupable des horreurs dont tu as été victime.

— Comment es-tu au courant ? Tu as fouillé mon passé ? Tu as parlé à quelqu’un de ma famille ?

— En aucun cas, je ne me permettrais une telle incursion dans ta vie. De plus, ce n’est vraiment pas nécessaire. Tes yeux, ton visage, ton corps parlent pour toi. Tu es un véritable livre ouvert sur lequel il suffit de se pencher pour découvrir ton drame personnel. Une tragédie bien plus terrible que les nôtres et impossible à évoquer devant qui que ce soit.

Félicien fixa ses pieds et demeura silencieux pendant quelques secondes. Il osa enfin affronter le regard de Diego et lui lança :

— C’est si visible que ça ?

— Oh que oui, mon cher Félicien. Dis-moi, c’était quelqu’un de ta famille ? On n’a pas voulu te croire et, te sentant rejeté, tu as largué les amarres ?

— Pour la fin, tu as vu juste, mais ce n’était pas quelqu’un de ma famille. C’était un prêtre, mais un de ses amis. Un double abus de confiance en quelque sorte.

— Je croyais avoir une chance sur deux, répondit Diego. La réalité est parfois pire que les statistiques. Presque tous les cas d’abus sexuels sont perpétrés par ces catégories. Si on y ajoute le milieu enseignant que je connais particulièrement bien, on a fait le tour du problème. Je me demande même si cette idée n’avait pas effleuré l’esprit malsain de mon ex-épouse. Je crois que j’aurais eu bien plus de mal à remonter la pente. Au fond, elle m’a fait le cadeau de me dépeindre comme un quadra séducteur devant lequel les midinettes tombaient en Pâmoison. Si je connaissais son adresse, je lui enverrais bien un petit mot de remerciement.

— Tu es gentil d’essayer de me décrisper en plaisantant sur un sujet pareil. Le problème, vois-tu, c’est que j’ai perdu le goût de rire et je ne vois pas bien ce qui le ferait revenir.

— Je ne désespère pas de voir, un jour, un sourire apparaître au coin de tes lèvres. Nous avons déjà réussi à parler pendant quelques instants de ton passé et de ce qui te tourmente depuis pas mal d’années. Je trouve que c’est un pas important vers la guérison, le plus difficile selon moi.

— C’est vrai que tu es le premier à qui j’ouvre mon cœur sur ce… Comme tu vois, je n’arrive pas encore à lui donner un nom.

— Tu y arriveras, un peu de patience.

Félicien se limita à ce bref déballage du chapitre le plus douloureux de sa jeunesse. Diego n’insista pas ; l’effort avait été mentalement épuisant pour son interlocuteur. Lui demander d’en faire état devant le groupe était, de toute évidence, prématuré. Il lui promit de ne pas divulguer ce secret. Il espérait, toutefois, avoir mis fin à la descente aux enfers que Félicien s’infligeait depuis ce crime. Il fallait, à présent, lui laisser le temps nécessaire pour le retour vers l’estime de soi et la reconnaissance de sa vraie humanité par les autres. Ce fut long et laborieux. Disons, pour être objectif, que la thérapie était en cours, mais certains signes, à peine perceptibles apparaissaient sous la forme de courts dialogues avec ses amis squatteurs. Dialogues durant lesquels les plus attentifs pouvaient déceler des parcelles de ce qui polluait sa conscience. En se consultant, ils ont pu reconstituer l’affreux puzzle dont les pièces parsèment ses propos chaque fois qu’il se sent la force d’évoquer cette enfance volée.

Voilà pourquoi il a sa place autant qu’un autre dans cette mini cour des miracles. Inconsciemment, chacun, en lui apportant protection et compréhension, souhaite lui offrir l’adolescence insouciante dont il a été privé et à laquelle tout être humain a droit.

Cette topographie du squat de Drancy est le parfait exemple de ce que la société moderne peut générer comme microcosme puisant sa force dans la perversité, l’égoïsme, la violence et la vénalité de certains. En réduisant leurs victimes à l’état d’animaux nuisibles, ces derniers ne s’imaginent pas que, si les rapports de force viennent à s’inverser, leur avenir qu’ils voient jalonné de bonheur et de prospérité peut, à tout instant, leur exploser au visage et devenir bien plus chaotique que celui vécu par ceux qui ont subi les méfaits de leurs actes inqualifiables.

Les quatre occupants présents avaient à peine émis leur opinion concernant l’absence de Diego que le grincement familier de la pseudo-porte en tôle de récup donnant accès à leur logement se fit entendre. Ils se turent et attendirent. Malgré que, dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas, il s’agissait du retour de l’un des leurs au bercail, ils étaient, chaque fois que cette musique familière arrivait à leurs oreilles, envahis d’un stress difficilement maîtrisable. La petite procédure convenue les obligeait à se servir de la porte comme d’un instrument de musique pour s’annoncer. Agathe frappait les trois coups traditionnels précédant le lever de rideau d’un théâtre. Aimé jouait toujours le même air de djembé. Martin y allait de son solo de batterie sorti du répertoire d’un groupe rock dont lui seul avait jamais entendu parler et Félicien, le doux poète amateur de jolis textes, égrenait, sur ce vibraphone de fortune, les premières notes des feuilles mortes.

Ils attendirent vainement le jingle libérateur par lequel un demi-siècle plus tôt Radio-Londres commençait ses séances de «  messages personnels » et que Diego avait choisi comme code personnel. Rien qui ressemblât à cette courte phrase musicale empruntée à Beethoven n’arriva aux tympans présents. L’angoisse monta d’un cran. Même Samson s’était assis et, de son air de gardien des enfers, fixait la porte en pointant les oreilles. S’agissait-il d’une visite malvenue, voire hostile ? Durant les premiers mois de cohabitation, ils avaient connu des minutes pour le moins difficiles. Plusieurs fois, ils avaient dû contrer l’incursion de junkies ou de groupuscules aussi socialement largués qu’eux qui souhaitaient occuper les lieux de force. Aimé, l’ancien flic, avait su trouver les mots qu’il fallait pour gérer la situation. Aimé parlait beaucoup avec les mains, surtout quand les interlocuteurs ne lui plaisaient pas. Martin, bien que de taille moyenne, avait alors développé une surprenante énergie alimentée par sa rage interne en perpétuelle ébullition et achevait le boulot de son géant de compère. Ne voulant plus se laisser envahir de la sorte, ils avaient convenus d’une procédure tenant, à la fois, de la ferronnerie d’art et du digicode. La porte était entravée par une barre métallique que l’on glissait hors de ses encoches lorsque l’un des extraits musicaux était reconnu. Il fallait, par conséquent, une personne de garde, de jour comme de nuit, organisation qui était devenue une routine bien huilée. Un soupir collectif de soulagement remplaça rapidement le silence mortel qui s’était installé. Bom, bom, bom, bom, fit soudain la lourde porte. Aimé alla déplacer la barre métallique et elle s’ouvrit sur un Diego plutôt confus.

— Désolé, les amis. J’avais la tête ailleurs.

— Tu nous as fichu la trouille, grand con, dit Martin qui avait déjà du mal à s’exprimer poliment lorsque tout allait bien.

— C’était pas mon but, croyez-moi.

Il échangea aussitôt son visage de beauf se trompant de jour de célébration de noces d’or contre celui, qui lui allait beaucoup mieux, de grand frère ravi de réintégrer sa famille, le devoir accompli.

Il avait sous le bras un quotidien qu’il dégagea et brandit au-dessus de sa tête.

— Tu ne vas pas nous dire, dit Agathe, que tu as glandé pendant deux jours rien que pour nous ramasser un canard truffé de nouvelles de merde ! Guerre, chômage, politicards pourris, footballers gavés de millions. T’as pas besoin de l’ouvrir, on connaît.

— Ce torchon ne contient pas que des horreurs, ma petite Agathe. Il peut, si l’on prend son temps pour dépasser ce fatras de conneries, faire amener au bonheur, que dis-je, au nirvana.

— T’es devenu accro de l’horoscope ? Il est écrit que les Balances vont connaître une journée de bonheur et de prospérité ?

— Tu n’es pas trop loin de la réalité, mais tu vois les choses trop modestement. Les années de disette t’ont rendue pessimiste. Il n’y a pas que les Balances qui sont concernées et ça ne se limite pas à une malheureuse petite journée. Tiens, toi, tu es Verseau, si j’ai bonne mémoire. Eh bien, tu as droit aux mêmes avantages ainsi que le Lion d’Aimé et le Sagittaire de notre petit Félicien. Toi aussi, Martin : ton signe, c’est la Balance comme moi, je pense.

— Tu déconnes ou quoi ? Un signe de merde pareil, jamais de la vie ! rétorqua Martin sur son ton bourru, habituel. Une Balance, l’ami des flics, pas pour moi. Ma mère a su patienter quelques jours pour que je sois Scorpion.

— Un machin qui pique, j’aurais dû m’en douter, rétorqua Diego. Peu importe, tu participes à la fête comme nous tous.

— C’est quoi cet horoscope à la con, reprit Martin. Tu crois à une imbécillité pareille, toi, le prof plus malin que tout le monde ? Tu vois pas qu’ils se foutent de ta gueule ou bien t’as tâté du pétard ? M’étonne de toi, mon grand.

— T’es plus futé que je ne pensais, Martin. Venez quand même prendre connaissance de la rubrique dont je veux vous parler, rétorqua Diego en se dirigeant vers la table de leur salle à manger super kitsch.

Ils formèrent un cercle autour de lui et l’observèrent tourner les pages du journal. Soudain, il s’arrêta sur l’une d’elles et, curieusement, il n’y était pas question d’horoscope, mais de turf et autres activités variées.

— Je vois, dit Aimé : tu es allé à Auteuil et tu as misé sur le bon canasson.

— Tu crois qu’il faut aller jusque-là pour leur causer et mesurer leur niveau de forme ? Il y a un bureau du PMU à trois rues d’ici. Et penses-tu, un seul instant, que je vais vous casser les pieds avec quelques centaines d’euros de gains sur une course de bidets ?

Visez-moi le bas de la page de droite et dites-moi si vous commencez à piger de quoi il retourne.

Tous les yeux se braquèrent sur la zone indiquée par Diego. Un immense silence enrobé d’incrédulité envahit leur sobre logement. Agathe fut la première à oser prononcer les mots qui restaient bloqués quelque part au fond de la gorge de ses amis :

— L’Euromillions, tu as gagné à L’Euromillions !

Diego ne répondit pas immédiatement. Il se redressa, alla dans la poche intérieure de sa veste et sortit lentement un bout de papier qu’il présenta en le tendant entre le pouce et l’index des deux mains, tel le président de la FIFA exhibant le ticket sorti de la boule lors du tirage des poules de la prochaine coupe du monde. Il commenta son geste.

— Nous avons gagné l’Euromillons, mes amis !

— Raconte pas n’importe quoi, beugla Martin. C’est toi qui as joué, c’est toi qui as gagné. On avait d’ailleurs dit qu’on ne jouait plus. Notre budget était trop limite pour consacrer un cent à ce truc de merde.

— Comme casseur d’ambiance, t’es le roi, lança Aimé. C’est vrai qu’on avait décidé de ne plus jouer, mais maintenant qu’on ramasse le pactole, on va pas se faire chier avec tout ça. Si Diego a misé deux, trois euros, c’est pour nous tous. Dans le cas contraire, il se serait barré avec les tunes et on resterait là comme des cons à se demander ce qu’il est devenu. Espèce d’enfoiré que t’es.

— Du calme, les gars. Vous êtes déjà en train de vous déchirer autour de cette oseille qu’on n’a pas encore pu palper, dit Agathe. On dirait une famille de bourges chez le notaire après la lecture du testament. Gardons la tête froide, s’il vous plaît. Tout d’abord, combien ramasse-t-on ?

— Soixante-quinze millions et c’est du net, répondit Diego. Ça vous branche, ça, soixante-quinze briques, insista Diego qui se demandait pourquoi ses amis semblaient plus tétanisés qu’heureux à l’annonce de cette nouvelle.

Quatre paires d’yeux se croisèrent. Ce fut, pendant de longues secondes, le seul mode de communication fonctionnant entre les membres du groupe. Quatre paires de phares scrutant la réaction des autres pendant que les cerveaux, se profilant en arrière-plan de ces perceurs de brouillard, font le chemin entre la pauvreté de leur condition et le potentiel de bien-être que laissait entrevoir cette somme, qu’elle soit ou non divisible par cinq.

Il fallut du temps avant que l’un d’eux exprime sa joie. Contrairement à la logique, ce ne fut pas Martin, dont le cortex tournait à la vitesse d’un microprocesseur de la dernière génération, qui traduisit le premier la valeur précise du gain. Le calcul devait être trop simple pour un garçon maîtrisant l’algorithme comme s’il s’agissait d’une opération inscrite au programme du CM2. Ou, plus simplement, l’anarchiste qu’il était devenu n’était-il pas confronté avec sa conscience, qui, elle, lui interdisait de sombrer dans l’opulence et la douceur de vivre ?

La première réflexion vint, paradoxalement, de la seule femme du groupe. L’artiste patentée de cette famille faite de bric et de broc, dont les propos n’avaient jamais tourné qu’autour de projets de création de costumes et de décoration des murs couleur de désespoir les entourant. Nul ne se souvenait avoir entendu Agathe mettre des chiffres derrière ses réalisations ou ses idées.

— Quinze millions par personne, dit-elle en scandant chaque syllabe pour mieux se convaincre de l’existence concrète de cette fortune pas encore dans leurs mains. Vous vous rendez compte de tout ce que vous pouvez faire avec une telle somme ?

— Ou ne pas faire, rétorqua un Aimé au visage hilare. Avec autant d’oseille, crois-moi, ma petite Agathe, ce sont les autres qui vont faire et moi je vais les regarder faire.

— Moi, j’y crois pas encore, ajouta Félicien. Quelque chose me dit que c’est pas fait pour des gens comme nous ce genre de coup de bol. J’attends de les voir étalés là, devant moi, avant de sauter au plafond.

Personne ne se permit de réagir. Spontanément, ils avaient envie de le contrer en le traitant d’éternel pessimiste ou de triste sire. Ayant appris à le connaître et sachant qu’il sortait à peine de la profonde dépression dont la menace d’un cruel retour n’était pas à exclure, ils gardèrent le silence.

Ce silence, c’est Diego qui le rompit.

— Félicien n’a pas tort. Encaisser cette somme n’est pas une chose si facile qu’on le croit, surtout pour des paumés de notre espèce. Bientôt des ex-paumés, je le concède bien volontiers, mais le passage d’un état à l’autre, je dirais qu’il s’agit d’une chimie sociale qu’il faut savamment étudier.

— Je vois ce que tu veux dire, déclara Martin. N’importe lequel d’entre nous se présente à leur bureau pour toucher les biftons et c’est le bordel. Vous êtes sûr que c’est à vous ce billet ? Vous ne l’auriez pas chouravé à un honnête citoyen ? M’avez l’air louche, z’avez une dégaine qui ne me plait pas plus que ça.

Tous l’écoutèrent, un large sourire leur barrant le visage. Qui allait oser lui dire qu’évidemment, s’ils l’envoyaient en première ligne dans cette opération d’encaissement, ils allaient tout droit à l’échec. Martin était, dans leur esprit, le dernier de la liste des candidats au jeu «  Qui vient chercher des millions ? ». L’imaginer en jeune homme bien de sa personne, s’exprimant avec civilité et manipulant un vocabulaire s’éloignant du rap le plus violent, représentait un effort insurmontable pour ses amis. On ne pouvait plus parler de rôle de composition, mais d’exercice d’illusionnisme. Cela dit et après avoir élagué l’intervention de Martin de tout ce qu’il y avait d’excessif voire de caricatural, ils restèrent perplexes face à ce qu’il y avait de réaliste dans les propos du jeune informaticien. Aucun ne se sentait en mesure de franchir le portail de l’établissement délivrant le pactole qui leur revenait. Naturellement, ils se tournèrent vers Diego, le seul capable de trouver le sésame donnant accès à l’inaccessible caverne.

Ce dernier, patient, attendait cet instant et s’y était préparé.

— Vous pensez bien que j’ai déjà réfléchi à la faisabilité de l’opération, dit-il d’entrée de jeu. Le principe de base si l’on souhaite participer au grand Monopoly qui nous tend les bras, c’est d’avoir les apparences d’un vrai joueur de Monopoly. Elles ne se limitent pas à porter un costard bien propre et à s’adresser aux gens sur un ton affable en utilisant un langage passe-partout. Si c’était le cas, je ne me serais pas contenté de revenir équipé d’un canard et d’un ticket gagnant. Je porterais, le plus discrètement possible, un sac bourré de billets de banque, un grand de préférence.

— Que nous manque-t-il pour tâter les billets en question, lança Félicien ?

— Avant tout, une adresse et un compte en banque. Vous n’imaginez pas que la société de jeux trimbale du cash en container pour redistribuer les gains. Vous voyez tout de suite ce que cela veut dire pour nous. Au cas où l’un d’entre nous possèderait encore ce type de gadget financier, il doit être répertorié à la Banque de France et frappé d’interdiction bancaire. J’ai personnellement quitté l’Hérault en me faisant beaucoup d’amis pour la vie. Si l’on pousse la réflexion un peu plus loin, il faudra élaborer une stratégie rigoureuse pour se fondre dans la nature. Je suppose que vous ne voulez pas voir tous les miséreux du monde se pendre à votre sonnette pour vous apitoyer sur leur sort. Nous nous sommes débrouillés rien qu’en utilisant notre courage et notre esprit de solidarité. Que les autres en fassent autant. Enfin, si nous voulons rester fidèles à notre serment, nous devrons aller encore plus loin dans notre préparation.

— Notre serment, reprit Aimé. Tu veux parler du dernier réveillon. Tu n’y penses pas, nous étions tous à moitié bourrés !

— À moitié seulement. La preuve, tu t’en souviens parfaitement.

— Diego a raison, répondit Martin. Ce soir-là, nous avions tous juré que, si cette putain de malchance s’arrêtait et que du fric nous tombait du ciel, on ferait payer à tous ces pourris ce qu’ils nous ont fait baver durant des années. Le fric, il est bien tombé du ciel, pas vrai ? Alors, maintenant, on leur rentre dedans.

Pendant que Martin laisse exploser sa haine envers cette société qui ne lui a fait aucun cadeau, Diego observe les autres membres du groupe. Il détecte, sur certains visages, comme une moue de dégoût qu’il voudrait bien attribuer à un sentiment bien tranché. En voulaient-ils à ce gamin de les prendre à la gorge et de souligner, avec sa délicatesse bien connue, que l’argent qu’ils n’avaient qu’entrevu à travers une série de chiffres imprimés sur un ticket de la Française des jeux leur avait déjà pourri l’esprit de révolte qu’ils avaient construit durant leurs années de disette ? Était-ce plutôt l’esquisse d’un retour aux valeurs de base de leur survie commune ? Le résultat de la projection des images les plus trash de ce film underground dans lequel ils jouaient leur propre rôle ?

Diego, qui avait bénéficié de plus de temps que ses amis pour refaire le trajet depuis les premières heures de leur cohabitation, n’en était plus à se demander quel choix s’imposait. Il estimait qu’il était de son devoir de provoquer une réaction définitive des quatre autres, et ce, dans les plus brefs délais. C’est Aimé qui fut la première cible du sondage d’opinion quelque peu musclé qu’il s’autorisa.

— Aimé, ne fais pas celui qui n’est pas concerné. Regarde-moi les yeux dans les yeux et fais en sorte que je n’y aperçoive plus des îles hawaïennes plantées de palmiers et de cocotiers. Qu’est devenu celui qui s’était juré de transformer les commissariats en barbecues géants sur lesquels on ferait fristouiller des blancs de poulet ?

Et surtout, ne me fais pas regretter de ne pas m’être barré avec les soixante-quinze millions sans rien dire à personne.

— Tu sais bien, répondit-il, en faisant de gros efforts pour ne pas fuir le regard de Diego, qu’ils auront toujours le dernier mot et qu’ils ont des moyens que nous ne pourrons jamais réunir. Même avec nos millions, ils auront raison de nous.

— Surtout si nous ne tentons rien, surenchérit un Martin déçu de la réplique du seul flic qu’il ait jamais estimé. D’un gars comme toi, j’espérais autre chose. Si c’est comme ça, prends ton oseille et dégage de ma vue.

Personne ne réagit devant la remarque cinglante de Martin. Ils baissèrent simultanément la tête, quelque peu embarrassés par leur soudaine lâcheté. Chacun avait bien conservé, dans un coin de sa mémoire, l’engagement solennel auquel Martin se référait. Qui allait prendre la parole pour avouer que le simple fait de se savoir possesseur de quinze millions d’euros lui faisait oublier les années de galère passées dans ce lugubre trou de banlieue pour se glisser dans la peau du citoyen vénal s’arc-boutant sur ses privilèges et prêt à toutes les compromissions pour que son magot prenne de l’embonpoint ?

Félicien fut le premier à reconnaître les mauvaises pensées qui lui avaient traversé l’esprit.

— J’avoue qu’à l’annonce de ces chiffres mirobolants, je ne me sentais plus être très emballé par cette idée folle. Je me voyais également profiter de mon petit magot loin d’ici. Après ce qui vient d’être dit, je serais moins enclin à croire que ce serait la voie du bonheur. Passer des jours et des nuits à penser que ceux qui nous ont jetés à la rue poursuivent leurs activités en toute impunité n’est pas une perspective qui m’enchante. J’irais peut-être plus loin que Martin. Notre projet mérite absolument d’être mis en chantier. Je le vois même comme une sorte de thérapie dont nous avons tous besoin. Nous ne pouvons pas passer, en quelques instants, de l’état de dénuement total à celui de nantis. Cela me semble dangereux.

— Je vois ce que tu veux dire, enchaîna un Aimé apparemment séduit par les propos de Félicien. Nous devons traverser comme qui dirait une période de sevrage. Un peu comme les toxicos lorsqu’ils veulent se débarrasser de leur addiction. La comparaison est peut-être un peu forte, car, personnellement, je n’ai jamais été un addict de la misère. Enfin, vous voyez ce que je veux dire…

— On t’a bien compris, Aimé, sois sans crainte, répliqua Agathe. Il me paraît également indiscutable que cette thérapie comme tu l’appelles, nous devons la suivre ensemble. Respecter notre serment est, par conséquent, l’unique moyen de nous soigner sans sombrer dans les travers que nous condamnons et qui sont à l’origine de ces années noires.

— Je n’entends plus beaucoup de contestation, fit remarquer Diego. Si on profitait de cet état de grâce pour fixer notre décision finale. Vous avez compris que Martin et moi, nous votions pour.

— Moi aussi, ajouta Agathe.

— De même pour moi, poursuivit Félicien.

Un court silence se fit, juste de quoi alimenter le suspens une dernière fois.

— Le grand lâche aussi, dit Aimé, redevenu lui-même.

— Je constate, avec plaisir, renchérit Diego, que le bon sens ne vous a pas quittés. Tenez, ajouta-t-il en plongeant la main dans son sac à dos, ouvrons cette gentille petite bouteille et accompagnons-la d’un soupçon de foie gras, histoire de marquer le coup. En dégustant cet extra que mes derniers honoraires m’autorisaient, je vous dresserai les grandes lignes de mon, pardon, de notre plan de bataille.

— Comme quoi, t’avais prévu un renoncement général, conclut Aimé.

— Tu nous as encore trituré la cervelle, ajouta Félicien. On aurait dû se méfier.

II Faim de droits

Nous y voilà, pensa Diego en voyant les noms gravés sur la plaque en laiton apposée au bas de la façade de l’immeuble Haussmannien devant lequel il s’était arrêté. Afin d’annoncer son arrivée, il actionna le carillon qui produisit un son d’outre-Manche. Une voix féminine feutrée se fit entendre :

— Cabinet Ballestra et associés, bonjour. À qui ai-je l’honneur ?

— Monsieur Diego.

— Un long silence s’installa, Diego devinait pourquoi. La voix de hall d’aéroport de la secrétaire se fit à nouveau entendre.

— Je suis désolé, Monsieur, je ne vois pas ce nom dans les rendez-vous de la matinée. Vous êtes sûr que c’est bien Maître Ballestra que vous devez rencontrer et que c’est aujourd’hui ?

— Je n’ai jamais dit que j’avais rendez-vous. Citez-lui simplement mon nom et je pense que les choses vont s’arranger.

— Un instant, je vous prie. Je vais voir ce que je peux faire. Maître Ballestra n’aime pas être dérangé quand il reçoit un client.

Moins de deux minutes plus tard, le parlophone grésilla, s’en suivit un message plus accueillant.

— Maître Ballestra va vous recevoir entre deux rendez-vous. Je vous ouvre, c’est au deuxième.

Diego ne pouvait s’empêcher de sourire. Le début du scénario était absolument conforme à ses prévisions. Il pénétra dans l’immeuble et emprunta le majestueux escalier alliant marbre de Carrare et ferronnerie Art-Déco, tout en admirant les tapisseries d’Aubusson garnissant les murs.

Quand la réussite s’allie au bon goût, ça donne de beaux résultats. Un peu la classe, le frangin.

Il atteignit le palier d’un pas souple. Des ailes lui poussaient et il avait hâte de se trouver face à celui qui fut l’un des êtres les plus importants de son existence jusqu’au jour ou… Il n’eût pas à se servir du bouton surmontant un autre parlophone. La secrétaire devait avoir perçu des pas dans le couloir, car un déclic se fit entendre et un battant de la magnifique porte en noyer donnant accès aux bureaux de l’association d’avocats s’entrebâilla aussitôt.

— Bonjour Monsieur Diego, lui dit la secrétaire. Veuillez prendre place dans le canapé à votre droite. Maître Ballestra va vous recevoir dans quelques minutes.

Il obéit tout en reluquant discrètement la jeune femme. En l’écoutant depuis le rez-de-chaussée, il s’était fait une image de la personne. Il la voyait grande, brune, élégante, mais sobre. Tout correspondait, en mieux. Ce n’était pas très difficile à deviner, car Diego connaissait bien les goûts de son frère question femmes. Son épouse, ses secrétaires, ses maîtresses – parfois cela se confondait – avaient toutes l’air de provenir de la même famille. Était-ce pour avoir l’impression de toujours vivre près de la femme «  officielle » de sa vie ou pour passer de l’une à l’autre, la conscience plus tranquille ? Allez savoir !

L’attente ne fut pas longue. Une porte située au fond d’un petit corridor, à gauche de la secrétaire, s’ouvrit. Diego reconnut une voix familière qui assurait à un visiteur : » Nous ferons tout ce qui est possible pour que vous obteniez un jugement favorable ».