Foi d'animal - Tome 2 - Eric Duchêne - E-Book

Foi d'animal - Tome 2 E-Book

Eric Duchêne

0,0

Beschreibung

Constantin Gonflaon est en cavale, il se voit comme un héros de thriller !

« Constantin Gonfalon avait l’intime conviction de les avoir bel et bien semés. Cela lui procurait une sensation de supériorité. Les autoroutes et leurs péages truffés de caméras étant des nasses dans lesquelles le gros poisson qu’il était risquait de se faire prendre, il avait fait le choix du réseau secondaire. Gonfalon vivait cette fuite comme un thriller dont il aurait été l’invincible héros. Chaque fois qu’il mettait une ville derrière lui, il se voyait dans la peau de Cary Grant esquivant les dangers que ses poursuivants avaient placés sur son chemin dans La mort aux trousses ».

Après un premier tome intense, mêlant La Fontaine et Orwell, L’envol de l’aigle, tome 2 de la saga Foi d’animal vous emmènera au cœur d’une nouvelle épopée palpitante.

Découvrez le second tome de ce roman noir, haletant et surréaliste !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE





À PROPOS DE L'AUTEUR

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 478

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

À mon père, de qui je tiens mon dégoût envers l’injustice et la tyrannie

AVERTISSEMENTS

Ceci est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite.

I Les ânes rient du pouvoir

— Que croyaient-ils, ces guignols poilus ? Que Constantin Gonfalon allait se laisser piéger comme un débutant en les attendant sagement sur son trône d’archevêque ? Je ne m’appelle pas Ducarmoy. Pour me mettre la main dessus, il ne suffit pas de détourner un taxi. Ce n’est pas moi que l’on peut rouler avec des accoutrements de bal masqué.

L’archevêque dévoyé fanfaronnait tout seul au volant de sa luxueuse limousine habituellement pilotée par son chauffeur personnel. Il avait tiré à profit les quelques heures de flottement qui avaient suivi la diffusion du film relatant sa rencontre avec Ducarmoy dans un hôtel de l’Oise. Un moment de flou se glissant subrepticement entre deux périodes moins propices à l’abandon de ses hautes responsabilités liturgiques. Il avait facilement deviné que la garde rapprochée qui le mettait à l’abri de toute tentative d’enlèvement par les justiciers affublés de têtes d’animaux sauvages allait rapidement être chargée d’une autre mission, celle de l’arrêter en vue de le traduire en justice. Vif d’esprit comme il l’était, il n’avait pas tardé à s’éclipser de son palais, devenu l’antichambre de la Cour de justice spéciale qu’Anne Blanchard allait certainement mettre en place pour lui faire payer ses multiples turpitudes. Depuis qu’il s’était revu marchander des clichés sordides contre des sommes démesurées avec cet évêque encore plus pervers que lui, les derniers reliquats de spiritualité traînaillant – on ne sait trop comment – dans un recoin de sa conscience se volatilisèrent à la vitesse de la lumière, pour ne plus laisser place qu’à sa nature empreinte de cupidité et d’immoralité.

Adieu l’archevêque, bonjour le vulgaire proxénète avide de chair fraîche et de profits aussi faciles qu’illicites. C’est, d’ailleurs, vers le siège d’exploitation de son juteux business qu’il se rendait, en vue de se réorganiser avant de prendre définitivement la fuite pour rejoindre un paradis qui n’avait rien à voir avec celui dont il avait fait la promotion pendant des dizaines d’années.

Il s’attendait à tomber sur l’un ou l’autre barrage routier dressé sur son parcours par la police, ce qui l’obligerait à compliquer sa trajectoire. Finalement, rien ne vint contrarier ses plans et notre ex-ponte de l’Église fut agréablement surpris de pouvoir accéder sans encombre au château néoclassique, transformé en lupanar, situé en forêt de Rambouillet et dont il était le principal copropriétaire. Il attribua ce retard dans la réaction des forces de l’ordre à l’absence de coordination entre la Justice officielle et ce curieux tribunal animalier. Ces derniers devaient, à son avis, être les seuls à pouvoir localiser l’endroit où les photos compromettantes avaient été prises. Comme ils avaient d’autres chats à fouetter, c’était tout profit pour lui. La formule lui parut saugrenue et le fit même sourire. En effet, ces animaux si solidaires de leurs semblables n’allaient certainement pas fouetter des chats, déjà qu’ils ne portaient pas la main sur un être humain, même s’il avait commis des crimes impardonnables !

Il louvoya dans la grande allée sinueuse bordée d’érables, de coudriers et de charmes conduisant à l’hôtel du même nom dont il avait fait l’acquisition via une association de bienfaisance, il y a de cela six ans. À l’époque, le bâtiment servait de maison de campagne à une riche famille d’industriels qui y recevaient ses relations le week-end afin, annonçaient-ils, de s’adonner à des parties de chasse. Déjà à l’époque, on pourchassait autant le gibier le soir dans les longs couloirs de ce confortable édifice que dans la forêt environnante. Gonfalon, qui y fut invité à plusieurs reprises, se souvient d’ailleurs d’y avoir plus souvent coursé la chevrette apprivoisée que le brocard. Un animal qui s’avérait être beaucoup moins docile et toujours prêt à se fondre dans les sombres taillis, les rares fois qu’il se mêlait au groupe de vrais amateurs de gibier répondant à la définition habituelle du terme. L’opulente famille dut se défaire de ce lieu de double détente suite au désastre boursier de 2008, et Constantin Gonfalon n’avait pas laissé passer cette magnifique opportunité de faire main basse sur un bien qui ne lui rappelait que d’excellents souvenirs. L’activité « annexe » pratiquée jusque-là devint rapidement son business de base, et il y plaça, en tant que gérante, une amie de longue date dont le savoir-faire dans le métier ne souffrait d’aucun doute.

Il alla, comme de coutume, se garer à l’arrière du bâtiment, s’empara de la valise dans laquelle il avait entassé, vaille que vaille, les vêtements et autres accessoires indispensables en cas de voyage d’une durée indéterminée, puis contourna la maison et grimpa les marches du perron menant à l’entrée principale. Il actionna vigoureusement le carillon et ne dut attendre qu’une poignée de secondes pour voir le portail en acajou s’entrebâiller.

— Mon Dieu, Monseigneur, c’est vous ! lança une voix étouffée.

— Bien sûr que c’est moi, Armande, et laissez le Bon Dieu de côté, si vous voulez bien. Je crois qu’il vient de me laisser tomber.

L’archevêque oubliait de signaler à sa taulière qu’il avait tout fait pour qu’il en soit ainsi. Mais devait-il le préciser ? Armande faisait certainement partie de l’imposant troupeau qui s’était farci l’émission catholico-judiciaire dans laquelle il avait tenu un rôle de premier plan. Dès qu’elle fut en mesure de s’exprimer avec un minimum de cohérence, il apparut que sa fascination pour la direction ? Des maisons de tolérance étaient encore bien présentes.

— Dites-moi, Monseigneur, que tout ce que nous avons vu et entendu à la télé n’est que mensonge. Il doit s’agir d’un de ces trucages dont les gens du cinéma et de la télé abusent en permanence.

Gonfalon la laissa penser ce que son cerveau de mère maquerelle infecté par de longues années de confusion entre le proxénétisme et la prophylaxie voulait bien retenir de ce débat qui ne réclamait pourtant aucune interprétation.

— Je n’ai pas le temps de discuter de tout cela pour l’instant, Armande. Mon avis, votre avis, ce sont des questions de second ordre, à présent.

— Suivez-moi dans la salle à manger, Monseigneur. Il y a encore du cassoulet comme vous l’aimez. Je suis sûre que vous avez l’estomac vide. Je vais également demander à Natacha, votre petite préférée, de s’apprêter pour vous recevoir.

— Rien de tout cela, Armande. Vous ne vous rendez pas compte de la situation qui est la mienne ? Appelez plutôt votre frère Henri. J’ai besoin de ses services. Passez-le-moi quand vous l’avez au téléphone. En attendant, je mangerais bien un peu de votre cassoulet. Les emmerdes, ça me donne faim.

Quelques minutes plus tard, Armande refile le combiné à Gonfalon.

— Salut Henri. Oui, c’était bien moi. T’es quand même pas aussi innocent que ta sœur ! Ce que tu peux faire pour moi ? Très simple, tu m’apportes dans l’heure, que dis-je, dans la demi-heure, une voiture en bon état, rapide, pas trop voyante. Et… Et avec des documents en ordre. Tu reprendras ma Daimler et tu la planqueras dans un de tes hangars. Il me faudrait aussi du fric en espèces. Comment cela, Henri, ce n’est pas possible ? Et quand j’ai fait en sorte, grâce à mes relations, que tes saloperies de trafic de caisses avec la Lybie se concluent par un non-lieu, c’était impossible ? Alors, magne-toi et déboule avec ce que je t’ai demandé. À tout de suite, Henri.

— Votre petit frère a la mémoire courte, ma chère Armande, fit-il en repassant le combiné à la gérante de l’établissement.

— Henri a toujours été un ingrat, Monseigneur. Comptez sur moi pour lui rappeler ce qu’il vous doit. Alors, ce cassoulet, Monseigneur ?

— Divin, Armande, et vous savez que je n’abuse pas de ce qualificatif. Dites-moi, les quatre voitures garées à l’arrière, ce sont celles de clients ?

— Bien sûr, Monseigneur. Ils sont tous notés. Vous voulez voir les livres de comptes ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, Armande. Vous savez que vous avez toute ma confiance. C’est en pensant à mon départ, tout à l’heure. Vous fermez toujours à minuit ?

— Rien n’a changé, Monseigneur.

— C’est parfait ! Je filerai en même temps qu’eux. Je me glisserai dans le tas.

L’archevêque n’avait pas attendu que sa situation se dégrade pour échafauder un plan d’évasion. Il était le mieux placé pour deviner que la première apparition de Ducarmoy devant ses juges n’allait pas se limiter au lynchage médiatique de ce magouilleur de prélat. À partir du moment où son propre nom avait été offert en pâture aux médias par l’évêque des trisomiques, il était clair que la suite de ce mauvais roman ne pouvait mener la police qu’aux portes de son archevêché. Gonfalon n’avait commis qu’une erreur : celle de penser qu’il lui restait du temps pour préparer une sortie totalement dénuée de risque. Ducarmoy avait été égal à lui-même, autrement dit lâche et prêt à tout pour sauver sa peau. Mis sous pression, il s’était planté dans sa stratégie de tergiversation et avait perdu le peu de crédit que sa fonction avait pu inspirer à ses ravisseurs. Par sa faute, Gonfalon, qui avait longtemps pensé être à l’abri de toute retombée négative, avait finalement vu sa position se détériorer de manière irrémédiable. Il n’était plus question d’évaluer calmement si tous les paramètres lui permettant de disparaître sans laisser des petits cailloux traîner derrière lui étaient réunis. Il y avait également ces foutus animaux justiciers qui s’étaient montrés particulièrement efficaces. Ce n’est pas qu’il les ait jamais sous-estimés, bien au contraire. Pour son malheur, ces derniers avaient tapé encore plus dur qu’ils ne l’avaient fait lors de leurs séances précédentes. Le coup du reportage filmé le montrant sous son plus mauvais jour – le vrai, faut-il admettre – l’avait pris de court. Le grand pro du complot aussi bien ficelé qu’une dinde de Noël s’était soudainement vu débordé de toute part par une équipe méchamment bien organisée qu’il regrettait de ne pas avoir pu recruter en vue de le soutenir dans ses manœuvres délictueuses. Il se disait aussi que, vu les principes qui les animaient, leur entente n’aurait pas été évidente. C’est en toute hâte qu’il avait dû concocter une sorte de plan B, s’inspirant des principes qu’il avait préalablement retenus, mais sans pouvoir régler certains détails qui peuvent transformer un scénario digne d’un Francis Ford Coppola en une regrettable bouffonnerie. Un mot-clé lui tenait cependant tellement à cœur qu’il l’avait placé au centre de sa tactique pas trop sécurisée : fondre, ou plutôt se fondre. Consciemment ou non, il avait lu les biographies des hommes politiques célèbres qui avaient testé à leurs dépens la maxime affirmant que la roche Tarpéienne n’était pas loin du Capitole. Parmi ceux qui s’étaient propulsés à une vitesse vertigineuse vers des sommets dont ils chutèrent de façon dramatique, il avait sélectionné Benito Mussolini, le plus bel exemple, selon lui, de la sortie manquée. Le Duce qui, lors de la remontée des Américains vers Rome, devenant un personnage encombrant pour tout le monde, y compris ses amis Teutons, avait été prié d’embarquer dans un convoi militaire dont le trajet passait par la région de Côme avant de filer en Allemagne via la Suisse. Il avait fait de gros efforts pour « se fondre » dans la masse, ce cher Benito, au point de revêtir un uniforme des soldats de la Wehrmacht et de s’asseoir au milieu d’eux dans un camion transporteur de troupe. Il ne s’était malheureusement pas débarrassé de certaines de ses clinquantes habitudes, aujourd’hui on dirait de son côté bling-bling. Lorsque la petite armée de partisans qui immobilisa le convoi sur une route de campagne procéda à l’évaluation de sa prise, les choses s’étaient gâtées assez rapidement. Leur attention avait été aussitôt attirée par la présence, par-ci, par-là, de rutilantes voitures de luxe italiennes qui n’avaient pas lieu de se trouver parmi des véhicules militaires, un indice auquel ils attribuèrent une valeur toute particulière. En cherchant bien, ils découvrirent un étrange soldat vert-de-gris au physique rondouillard, tapi au fond d’un camion, soldat que l’un des partisans identifia grâce à son inimitable regard.

Constantin Gonfalon avait relevé le manque de discrétion qui fut le talon d’Achille de cette équipée globalement bien pensée et s’était juré de ne jamais commettre le même genre de stupidité. Mais était-ce suffisant pour ne pas connaître la fin tragique du Duce ?

La réponse, certains la connaissent déjà car, pendant qu’il peaufinait sa fuite, une Golf gris souris attendait, planquée, phares éteints, dans un chemin forestier perpendiculaire à l’allée menant de la chaussée au lupanar de l’ecclésiastique. Les occupants purent ainsi apercevoir une Citroën DS4 passer dans l’allée en direction du paradis terrestre de Gonfalon.

— Voilà ce que j’attendais, Étienne. À cette heure, ce n’est plus un client car ils vont bientôt fermer.

— Tu avais raison, Maurice. Il change de caisse pour semer ses éventuels poursuivants.

— Éventuels ! Laisse-moi rire. Il est temps d’activer le plan « Cathédrale ». On précisera plus tard le secteur le plus concerné. Dès à présent, tous nos membres, sans exception, doivent être alertés.

— Ah, te voilà, Henri ! Tu as fait vite, c’est bien. Tu as pu rassembler ce que je t’ai demandé ?

— Ça n’a pas été facile en si peu de temps, Monseigneur, mais j’ai trouvé l’essentiel, répondit-il.

Un vrai monsieur Tout-le-Monde, le spécialiste du trafic cousu main de biens comme de personnes. Un physique passe-partout agrémenté d’une moustache de prolo accoudé au zinc du coin de la rue en train de consulter Paris-Turf, un petit jaune à portée de main. Le prototype du gars auquel vous auriez demandé de jeter un coup d’œil à vos enfants pendant que vous alliez aux toilettes.

— Dans le porte-documents, vous avez des papiers d’identité et dix sacs. Disons, la valeur de dix sacs en monnaie d’aujourd’hui. Comme vous ne devez pas faire souvent vos courses vous-même, vous ne savez certainement pas qu’il vous faut mille francs du renouveau pour acheter un sandwich. Méfiez-vous, car ça dévalue à une vitesse pas possible, cette saloperie. Il y a une semaine, j’aurais dit neuf cents clinquantes. Moi, je n’ai pas à me plaindre. Grâce à cette chute, j’exporte de plus en plus. Le problème, c’est qu’avec ce que je reçois, je ne peux pas acheter grand-chose. Enfin, avec ce qu’il y a dans l’enveloppe, vous devez pouvoir tenir un bon bout de temps, ajouta-t-il, sûr de son expertise en matière de « carapate » sans faille. Derrière, il y a une DS4 dont voici les clefs et les papiers. Elle est équipée de pneus neige et elle ne contient aucun piège électronique pouvant aider la flicaille à vous pister. Les pneus neige, vous en aurez besoin dans les quarante-huit heures, d’après la météo, même dans le sud. Dans le coffre, il y a un sac avec la panoplie complète vous permettant de vous déguiser au cas où : perruques, moustaches, lunettes. Bonne chance, Monseigneur.

— Merci pour ton aide si spontanée, Henri, fit Gonfalon. Maintenant, nous sommes quittes. Veille bien sur ta sœur en mon absence.

À « La Hêtraie », on ne se préoccupe pas trop du sort de l’archevêque. Il faut, avant tout, penser à gérer la fin de l’affaire Ducarmoy.

— Elle se trouve où, cette église avec une crèche humaine, Félicien ? demande Diego.

— Un village près de Poitiers. On avait le choix parmi une bonne vingtaine de paroisses. Certaines assez loin, comme Digne ou Périgueux, mais vu les conditions climatiques qui se dégradent, je préfère limiter les distances. Nous serons de retour dans la journée.

— Bon choix, je pense. Digne, je ne le voyais pas bien, compte tenu de la qualité humaine du bonhomme. Et le curé, qu’est-ce que tu lui as raconté pour que ça marche ?

— Je lui ai présenté notre ami comme un grand pécheur qui voulait s’amender via un geste d’humilité pénible et discret. Quand j’ai ajouté qu’il souhaitait prolonger sa démarche par un don pour les bonnes œuvres, tout s’est passé beaucoup plus facilement. Je ne crois pas que le subterfuge va durer des années, vu que la trombine de Ducarmoy est connue de tous. Moi, je dépose le colis et je les laisse en tête-à-tête.

— C’est Martin Luther King qui t’accompagne ?

— C’est ça, le vrai Martin, il a déjà donné question pèlerinage.

Chez les flics, en revanche, on ne sait pas sur quel pied danser.

— Quelles sont les dernières instructions, Commandant ? On participe à la chasse à l’archevêque ?

— Ne posez pas de questions dont vous connaissez la réponse, Giraud. D’ailleurs, dans ce genre de sport, vous ne feriez certainement pas partie de la meute chargée de le courser. Aux dernières nouvelles, il a pris la clé des champs.

— Des chants liturgiques, Commandant ?

— Arrêtez avec ça, voulez-vous ? Je ne suis pas encore désintoxiqué de tous les sermons de l’autre, avec sa tête de skinhead et ses moines-soldats. Gonfalon, pour revenir à ce saint homme, je suis convaincu que d’autres vont s’occuper de lui. Des gens encore plus motivés que nous.

— Je crois deviner, Commandant. Indirectement, il a fait beaucoup de victimes et certaines ont la possibilité de communiquer entre elles et, par conséquent, de mettre en place une stratégie les aidant à lui mettre la main au collet, comme dirait un certain Alfred.

— De quel Alfred parlez-vous, Giraud ?

— Oubliez, commandant. De toute façon, il est mort depuis longtemps.

— Un jour, vous me fournirez les sous-titres, enfin, j’espère. Oublions Gonfalon, un instant, je vous prie. Nous avons un autre problème sur les bras, Giraud. Quand je dis « nous », je parle de l’ensemble de la corporation, car cela ne correspond pas tout à fait à nos compétences.

— Vous voilà bien mystérieux, Commandant !

— Vous avez encore en mémoire, je suppose, l’annonce faite par le lion de la publication de « l’intégralité du dossier » dès la fin du procès.

— Promesse tenue, à voir la grimace que vous faites.

— Faites pas l’étonné, Giraud. Vous saviez qu’ils ne plaisantaient pas. Ont-elles d’ailleurs jamais plaisanté, ces drôles de bestioles ?

— Vous savez, commandant, malgré mes remarques pas très en rapport avec la terminologie du métier, je les ai toujours prises au sérieux. Si on en venait au fait, Commandant ?

— Voilà. Ce dossier contient les noms complets et les lieux où officient les prêtres coupables des actes monstrueux que j’ai toujours autant de mal à évoquer.

— C’est formidable, j’aurais tendance à dire. Il ne reste plus qu’à aller les cueillir dans leurs presbytères et leur préparer le procès qu’ils méritent.

— Tout à fait d’accord avec vous. Le ministre de la Justice s’est empressé de donner l’impulsion qu’il fallait pour qu’une opération de ce genre soit mise en route. Le pépin, c’est que les flics ne sont pas arrivés les premiers. Dans chaque paroisse concernée, un troupeau d’ânes bloquait l’entrée de l’église dans laquelle le prêtre était tenu prisonnier.

— Des ânes, dites-vous ! Ils sortaient d’où, ces ânes ? De la crèche de Noël ? Nous ne sommes pas loin du 24, mais quand même. Le petit Jésus n’avait qu’un seul bourricot pour veiller sur lui.

— Arrêtez de jouer aux imbéciles, Giraud. Je vous connais suffisamment pour savoir que vous avez tout de suite deviné qu’il s’agissait d’êtres humains portant un masque rappelant cet animal. Un peu dans l’esprit de ce que portent les membres de ce tribunal que nous ne parvenons pas à localiser.

— Que « tu » n’arrives pas à localiser, se dit Giraud in petto. Ils ont fait vite, ma parole ! Tout devait être prêt depuis un certain temps. Il est vrai que les coupables, les familles les connaissaient déjà. Tactiquement très malin, je trouve. S’ils avaient agi plus tôt, les responsables auraient été facilement identifiables. Comme cela s’est passé après la publication sur internet, ils peuvent prétendre que ce sont des citoyens anonymes et outrés qui ont pris le problème à leur compte. Il n’est pas impossible qu’ils se soient construit un alibi en béton armé empêchant la justice de les poursuivre.

— Toujours d’accord avec vous. Ces bourricots, comme vous les appelez, semblent très déterminés. Ils crient haut et fort qu’ils vont terminer le boulot des animaux justiciers et qu’ils refusent de remettre ces curés dans les mains d’une justice « inhumaine et corrompue ».

— Qui peut leur donner tort, Commandant ? Le choix du masque est un message sans équivoque, selon moi. Vous nous avez pris pour des ânes, c’est parfait. Nous allons faire l’âne jusqu’au bout. Braira bien qui braira le dernier.

— C’est comme ça qu’on dit, Giraud ?

— Ne me dites pas que vous ne le saviez pas.

— Comment je dois la prendre, cette remarque, Giraud ?

— Vous n’avez pas l’impression, fit Agathe, que nous sommes devenus, nous aussi, des manipulateurs ? Regardez-moi cette bande de suiveurs qui démarrent au quart de tour. Ils se seraient déguisés en moutons, c’était aussi bien, si pas mieux.

— Te voilà bien scrupuleuse, ma petite Agathe, rétorque un Aimé faisant des grands yeux étonnés. Tant que c’est pour une bonne cause, où est le mal ?

— Es-tu bien sûr que nous conserverons toujours le contrôle du système que nous avons créé ? Le risque que tout cela se transforme en lynchage pur et simple me tracasse.

— Je crois que nous pouvons exclure ce genre d’extrémité, reprend Diego. Pour moi, le fait de s’inspirer de nos méthodes signifie qu’ils adhèrent dans les grandes lignes à notre philosophie de non-violence.

— Dans les grandes lignes, dis-tu, fait Aimé. N’oublie pas qu’au milieu de ces bestiaux doivent se trouver de proches parents des ados qui furent les victimes des sévices sexuels des curetons visés. Il suffit de pas grand-chose pour que le trop-plein de rancune et de vengeance ne déborde et ne transforme leur action en bain de sang.

— Soyons confiants dans notre propre système, Aimé. Je ne les vois pas devenir plus violents que ceux qui ont envahi les sièges de Pôle emploi.

— Et les flics qui se tiennent armés à quelques mètres d’eux, ose Félicien, quelles instructions ont-ils reçues ? Ces gars-là, il ne faut pas trop insister pour qu’ils se paient un carton. Excuse-moi, Aimé, de parler ainsi de tes anciens collègues.

— Pas de problème, Félicien. Si je n’en fais plus partie, c’est qu’il y a une raison. Mais ne t’inquiète pas, ils resteront calmes. La situation est globalement rassurante. Rien que la présence massive de ces équidés est à considérer comme un argument dissuasif pour les forces de l’ordre. Vous n’imaginez tout de même pas qu’ils vont se mettre à tirer dans le tas pour se frayer un passage ? Un passage avec quoi comme objectif ? Sauver des pédophiles ? Laisse-moi en douter. Le gouvernement ne tient pas à ternir une image qui n’est déjà pas très jolie.

— Tout à fait d’accord avec toi, répond Diego. Ils ont laissé passer leur unique chance de gérer discrètement un problème aux odeurs nauséabondes. À présent, ils sont comme nous, de simples spectateurs qui n’ont plus aucune prise sur la suite des évènements. Si nous parlions plutôt de nos projets à court terme ? Vous ne pensez pas que ce serait plus utile ?

— Pas de souci, répond Agathe. L’infrastructure doit nous être livrée dans les trois jours et, avec Félicien et Francine, nous avons rendu visite aux cinq familles concernées en vue de leur transfert et de l’organisation quotidienne des diverses activités.

— Je considère, par conséquent, que tout sera OK pour la date voulue. Je vais appeler Alphonse pour l’invitation officielle.

— Tu m’avais pourtant dit que nous n’avions aucun rôle à jouer dans cette chasse à l’archevêque, Axel.

— Je ne t’ai pas menti, Patty. Marlet était prêt à nous redonner du congé, mais ses supérieurs ont insisté pour que nous nous chargions du volet proxénétisme avant de nous laisser déguster notre bûche de Noël. On dirait qu’ils nous connaissent bien.

— Heureusement que tu as dit « nous », sinon c’était une claque vite fait bien fait.

— Dans ce secteur économique, on dit « un claque ». Habitue-toi à ce jargon bien spécifique, tu vas en avoir besoin.

— C’est Bourdon qui nous suit là-bas derrière ? Il vient s’occuper des entretiens annuels d’évaluation du personnel ?

— Il pourrait. Comme tous les vieux dinosaures de la grande maison, il a travaillé aux mœurs et à la répression des fraudes. Il a insisté pour nous accompagner dans ce trip avant d’aller jouer aux boules.

— Comme choix sportif, c’est d’un goût… C’est le métier pratiqué par ces demoiselles qui t’a inspiré ?

— Qui sait ? Il y a des moments où les fantasmes d’un être humain sont impossibles à dompter, qu’il soit psychologue ou non. Pour revenir à Bourdon, il est quand même inquiet que sa femme apprenne comment il achève sa brillante carrière.

— Tu parles, il suffit d’avoir vu une seule fois sa régulière pour comprendre. Dans le tribunal des animaux, faudrait lui trouver un boulot de tigresse.

Un autre sujet, Axel. Les quatre hommes de terrain qui nous suivent, c’est pour tester le matériel ?

— Non, pas du tout. Ce travail très spécialisé, c’est pour le capitaine qui dirige l’opération.

— Espèce de gros porc que tu es. C’est bon que je te connais, sinon… !

— Mon passé ne plaide pourtant pas en ma faveur. Observe le décor général, au lieu de t’acharner sur moi. Vise-moi ce parc planté d’essences de premier choix ! Autre chose que le bois de Boulogne. Tu ne risques pas de marcher sur de l’outillage usagé. Et le siège d’exploitation de cette société de service, plus classe, tu meurs.

— Tu ne voudrais pas, par hasard, le faire ajouter à la liste des monuments historiques à visiter lors de la journée du patrimoine ?

— Pourquoi pas, dans patrimoine il y a moine, ce qui nous rapproche du métier anciennement exercé par le propriétaire. Voilà, nous y sommes. Cette fois, je ne plaisante plus. Il s’agit vraiment d’un lieu de débauche que tu vas découvrir.

— Que je vais découvrir ! Qu’est-ce que t’en sais ?

— Ah bon, fit un Axel bouche bée. Il reconnut silencieusement que celle-là, il ne l’avait pas volée.

Pendant qu’ils s’extrayaient de leur véhicule, ceux occupés par l’équipe d’intervention et par Bourdon vinrent se garer à leur gauche. Axel plaça un homme près de la porte donnant accès au parking par l’arrière du bâtiment. Il pria les autres, Bourdon compris, de le suivre du côté de l’entrée principale.

— Du calme, du calme, on arrive, fit une voix chevrotante de l’autre côté de la lourde porte surplombant le perron.

— Mon Dieu, fit la taulière en entamant une manœuvre de recul à la vue des visiteurs. Il faut dire que la plupart d’entre eux portaient un uniforme garni d’outils de travail beaucoup plus dangereux que les gadgets qu’elle mettait à la disposition de ses clients éventuellement amateurs de pratiques sado-maso.

— Laissez le Bon Dieu en dehors de tout ça, répondit Axel. Nous visons quelques étages plus bas. C’est un monseigneur qui nous intéresse. Vous savez, celui qui vient parfois confesser vos petites pensionnaires.

Très fier de sa contrepèterie inachevée, il se tourna vers Patricia afin de détecter un signe d’admiration de sa part. Il fit l’amer constat de ne rien percevoir de ce genre. Des yeux fixés sur les moulures du plafond et une tête oscillant de dépit furent les seules réponses qu’il put recueillir.

— Vous devez vous tromper, Commissaire. Il n’y a personne répondant à votre description dans cette maison.

— Il n’y a pas ou il n’y a plus ? On arrête de rigoler, Madame Rouvier. Nous allons constater pas nous-mêmes. Au fait, appelez-moi Capitaine ! Merci quand même pour le Commissaire.

Il était tout disposé à expliquer à la gérante de l’établissement que le vrai commissaire était l’homme qui se tenait un peu en retrait à sa droite. Après avoir jeté un œil dans la direction de Bourdon, il se ravisa. Celui qui était encore son chef sur papier faisait tellement personnage de second niveau d’un bon vieux polar – époque Gabin –, qu’il n’estima pas sa présentation crédible.

Axel répartit les tâches. Un homme surveillait l’entrée principale, deux hommes fouillaient le premier, lui-même et Patricia faisant de même au second. Bourdon avait été affecté au bureau afin de passer l’administration au peigne fin. Il fit celui qui n’était déjà plus commissaire et n’émit aucun grognement lorsqu’Axel le pria de prendre ce travail à son compte. En fait, il jubilait intérieurement à l’idée de ce qu’il allait immanquablement découvrir.

— Ce n’est pas encore l’heure de consommer, semble-t-il, Patty. Nos chefs auraient été bien inspirés de nous confier cette délicate mission hier soir. Le joli coup de filet que nous avons loupé…

— Il y a du regret, voire de la frustration dans ce constat. Dites-moi si je me trompe, mon Capitaine ?

— Juste le fifrelin de déception du pro qui n’a pu finir son boulot.

— Je ne te demanderai pas de traduire cette formule pleine de sous-entendus. Bon, je crois qu’on peut rejoindre les autres. Il n’y a pas plus d’archevêques dans ces lieux que de neurones sous le chapeau de Marlet.

Lorsqu’ils rejoignirent leurs collègues qui avaient fait le tour du premier, ils ne posèrent aucune question. Leurs gestes de rabatteurs n’ayant croisé le moindre gibier parlaient pour eux.

Le regard d’Axel fut cependant attiré par la mine réjouie de Bourdon qui sortait du bureau dans lequel il avait trituré des papelards de toute sorte. Il vint à la rencontre d’Axel et, tout en l’attirant le plus loin possible d’oreilles indiscrètes, lui montra un document en chuchotant :

— Regardez ceci, Axel. Gonfalon est l’actionnaire principal de ce bouge, mais la mère maquerelle possède le reste des parts.

— Ce n’est qu’une demi-surprise à mon sens.

— Oui, mais Rouvier, c’est son nom de femme mariée. Sur cette copie des statuts, il est stipulé Armande Moretti veuve Rouvier.

— Vous m’expliquez, parce que là…

— Quand j’étais aux « fraudes », j’ai eu à me farcir un dossier de trafic de bagnoles de luxe dont le suspect principal se nommait Henri Moretti – son frère, peut-être. Certainement quelqu’un de la famille, en tout cas, vu la profession exercée. Un mauvais souvenir, le gars avait des relations, et pas n’importe lesquelles. L’affaire a, comme par hasard, été étouffée. Dois-je en dire plus ?

— C’est bon, j’ai compris. Patricia, viens une seconde, il y a du neuf.

Il expliqua à son amour d’adjointe ce que Bourdon venait de lui refiler comme tuyau, puis distribua les rôles.

— Tu laisses deux hommes ici et tu appelles les « mœurs » pour qu’ils s’occupent de la suite. Le reste de l’équipe est mobilisé pour une interview de ce Moretti. Que les deux plantons veillent à ce que la vioque ne puisse téléphoner à personne.

Avant de quitter les lieux, il alla vers la gérante pour la saluer à sa manière.

— Nous n’avons pas trouvé d’indices confirmant nos craintes, chère Madame Rouvier. Nous allons vous laisser. Deux policiers vont demeurer un petit moment avec vous, le temps que des confrères spécialisés dans votre secteur économique arrivent.

— Pour quoi faire, Capitaine ? Je n’ai besoin de personne.

— Un bon avocat, certainement. Vous connaissez la loi, j’espère. Votre commerce n’est pas très légal. Il faudra vous recycler dans une autre activité. La vente d’objets religieux, par exemple.

— Vous voulez dire que vous allez fermer mon établissement ?

— C’est une maison close, si j’ai bien compris ce qui s’y passait ! Ton prénom et ta profession m’inspireraient bien une rime à la Brassens, mais je crains la réaction de Patty, songea-t-il.

— Contentons-nous de suivre le chef. En tant qu’ancien visiteur régulier des locaux de ce brave Moretti, il nous servira de GPS.

— Tu es convaincu que c’est la bonne piste pour retracer Gonfalon ?

— Je me fais peut-être un film, mais dans le monde de la pègre, avec ou sans soutane, on fonctionne en réseau et en échange de bons procédés. Tout se présente sous cette vieille recette qui a fait ses preuves. On aurait tort de ne pas pointer le bout de notre nez.

— Et si ça ne donne rien de tangible ?

— Ne sois pas pessimiste, ma petite Patty. De toute façon, je peux te garantir quelques minutes d’anthologie avec un commissaire Bourdon de la meilleure veine puisant son inspiration dans les dialogues de Michel Audiard. Nous allons faire un bond en arrière d’un demi-siècle. Prépare-toi à assister à un duel à fleurets à peine mouchetés.

Ils ne furent pas déçus et comprirent, rien qu’à la démarche chaloupée et aux épaules façon Lino Ventura que Bourdon déployait en sortant de sa voiture, qu’il valait mieux rester en retrait pour savourer pleinement la confrontation qui s’annonçait.

Le futur retraité se dirigea sans attendre vers les bureaux des établissements « Moretti & Fils », dont la superficie totale devait avoisiner les quinze cents mètres carrés. En observant l’enseigne, il se fit une réflexion qui arriva sous forme d’un intraduisible borborygme aux oreilles de ses équipiers : « Et en plus, ça fait des jeunes, ce genre d’enfoiré ».

Il commença par demander à l’hôtesse d’accueil s’il pouvait parler à Monsieur Henri Moretti.

— Je ne suis pas sûr qu’il soit disponible, répondit-elle machinalement. Avez-vous pris rendez-vous ?

Fernand Bourdon n’attendait que cette minuscule flammèche pour offrir à la maison Moretti le feu d’artifice qu’il lui avait préparé.

— Sachez, ma p’tite dame, que j’ai pris rendez-vous avec Mossieur Moretti il y a de ça plus de vingt ans et qu’il n’a pas cru bon d’honorer cet engagement.

Bourdon ponctua cette entrée en matière, très prometteuse, en soi, par la présentation de sa carte traversée par une bande tricolore qui permet à tout citoyen un peu averti de deviner la profession de son détenteur. Il avait mis dans ce geste un cérémonial tout particulier derrière lequel se profilaient quarante ans de travail assidu. Comme ce serait, très probablement, la dernière fois qu’il se produisait sur scène, il avait peaufiné le mouvement tel un sociétaire de la Comédie-Française entamant la dernière tirade du nez de sa carrière.

La préposée du comptoir de réception réagit comme attendu. Vu les mauvaises habitudes de son patron, elle devait être rodée à ce genre de dialogue.

Elle fila vers la zone bureaux et, moins d’une minute plus tard, revint vers Bourdon en lui déclarant :

— Veuillez me suivre, Commissaire. Monsieur Moretti a réussi à se libérer pour vous.

— Le futé, s’esclaffa Bourdon. La prochaine fois, ce sera plus difficile. Venez, les amis, les bons moments, ça se partage en famille.

Axel et Patricia se regardèrent en souriant et obtempérèrent. Aucun des deux « vrais » enquêteurs n’eut la cruauté de priver son futur ex-patron d’une fin de parcours méritant sa place dans le rayon « films policier des années soixante » de la cinémathèque.

En voyant entrer son ancien adversaire malheureux du Cluedo grandeur nature dans lequel ils s’affrontèrent dans le passé, Moretti prit la posture du vainqueur nostalgique tout disposé à rejouer une nouvelle partie qui ne pouvait qu’être gagnante. Il déposa sur le bord de son cendrier le « Niño » qu’il dégustait en compulsant son courrier. Il se leva et tendit une main jaunie par le tabac à son visiteur.

— Ça alors, ce cher Bourdon ! Quelle bonne surprise ! On rend visite à ses vieux amis avant de couler une retraite bien méritée ?

C’est au jugé que Bourdon se dirigea vers la voix qui émettait ce message d’accueil dont il convenait de prendre le contre-pied pour en saisir la réelle substance. Le local depuis lequel Henri Moretti administrait son entreprise était tellement saturé de fumée que le commissaire avait l’impression de pénétrer au cœur de l’Etna peu après qu’il avait expulsé de son immense œsophage la roche basaltique qui lui pesait sur les entrailles depuis des lustres. Il évita de lui serrer la pogne aux teintes peu ragoûtantes et répliqua sur le ton qu’Axel avait prévu :

— Garde ton baratin de vieille canaille pour les vétérans de Fleury-Mérogis d’où tu n’aurais jamais dû sortir, mon cher Riton. Puisque tu parles de retraite, tu vas regretter que ma pauvre maman n’ait pas accouché avant la date. Je serais déjà en bord de Marne à taquiner le goujon au lieu de renifler l’odeur de maquereaux ayant trop traîné sur l’étal du poissonnier.

— Ma parole, t’as rien perdu question jactance, mon vieux Fernand. Ta rouscaillante est loin de la retraite. Désolé, mais le business dont tu m’accuses, c’est pas mon truc. J’vois pas de quoi qu’tu causes. J’ai toujours été un brave commerçant réglo avec les lois en tout genre. On a bien tenté de m’cravater rien que par jalousie à propos d’ma réussite, mais on s’est chaque fois pris la lourde dans l’blair. Pas vrai, mon vieux Fernand ?

— T’as tort de la ramener, Riton. T’es dans la fiente jusqu’au museau. T’es clairement impliqué dans le baisodrome de ta frangine. On a les preuves. Le bassinet dans l’quel t’as jamais voulu cracher, il faudra l’grand modèle pour ramasser tout c’que t’as à jacter sur tes activités complémentaires.

Le coup avait porté. Moretti passa du mode paon faisant la roue à celui de cocker surpris par une averse de grêle. Son sang, pris de panique, quitta son visage sans demander son reste, et son front se plissa tel un accordéon reprenant son souffle avant d’attaquer la fin de la java composée par son ami de vingt ans.

Son instinct de vieux filou reprit vite le dessus. Moretti appartenait à cette race d’individus possédant un trésor de ressources dans lequel il pouvait se servir en toute circonstance. Il y trouva matière à proposer un scénario minimisant son implication.

— J’vois c’que tu veux dire, Fernand. Il n’y a pas de quoi en faire un fromage. C’était juste un p’tit geste financier envers Armande, pour l’aider à démarrer son affaire. C’est pas bien de laisser tomber la famille. Qu’aurais-tu fait à ma place ?

— Bon début, Riton. Tu deviens raisonnable. Avec un bon avocat, tu en prendras pour deux ans avec sursis. Pour le reste, j’oserais pas en dire autant.

Avant de poursuivre, il se retourna vers ses collègues et vit Axel écouter avec attention les propos que lui tenait discrètement le policier qui revenait d’une tournée des ateliers et garages. Axel se tourna ensuite vers Bourdon en hochant la tête, signe des plus encourageants pour l’orientation de l’interrogatoire. Moretti avait profité de ce bref moment de répit pour se rembrunir. Il s’autorisa une réplique qu’il pensait percutante :

— Pour le reste ! Tu es en train de me bourrer les esgourdes avec ton fumier de commissariat. J’te connais, Fernand, c’est ta spécialité, l’intox à l’ancienne. T’as trop lu Maigret. C’est du pipeau que tu m’joues là.

— Du pipeau ! Joue pas les vierges effarouchées, mon Riton. Le grand cafard en soutane qui dirigeait la cage aux poulettes, tu ne le connais pas ? Tu ne l’as jamais rencontré de ta vie ?

— J’en ai vaguement entendu parler. Ce sont les affaires de ma sœur. Ça ne me regarde pas.

— Vaguement… Mais écoutez-le débiter ses fadaises, le marchand de cercueils à roulettes ! Ton expérience dans la tôle galvanisée va te servir, mon pote. Explique-moi, dans ce cas, comment il se fait que le carrosse du monseigneur passe des vacances bien au chaud dans tes installations ?

Les dernières défenses du roi de la magouille motorisée se brisèrent net. Il s’écroula dans son fauteuil, lequel, en le recevant, émit le soupir que son occupant habituel n’était plus en mesure de produire. De ses soupapes calcinées il ne pouvait plus sortir grand-chose. Les résidus de Havane de contrebande avaient, au fil des années, tapissé ses vieux cylindres d’une épaisse couche de calamine.

— C’est quand tu la fermes que tu es le plus crédible, mon vieux Riton. Faudra quand même nous dire avec quelle caisse il s’est fait la malle, le trafiquant de bondieuseries.

— Une DS 4, lâcha un Moretti extatique dont les yeux semblaient espérer la venue d’un ange salvateur.

— Une déesse ! Ça ne risque pas de le ramener dans le droit chemin, notre ponte de l’Église. Allez, refile-nous l’immatriculation de cette tire. Ne m’oblige pas à alourdir l’addition. Recel, proxénétisme, complicité dans la fuite d’un malfrat. Évite l’entrave à une enquête judiciaire. Faudrait pas abuser du sens de l’hospitalité de l’administration pénitentiaire.

Moretti s’exécuta sans discuter. En s’emparant des informations, Bourdon s’adressa au policier qui les assistait :

— Sergent, embarquez-moi ce visqueux personnage. Je ne sais pas ce qui m’ débecte le plus chez lui, ses airs de prolo déguisé en homme d’affaires ou bien cette puanteur d’argent sale qui lui colle à la peau.

En repassant près du comptoir de réception – derrière lequel la préposée regardait d’un air hagard son gentil patron prendre le chemin de la sortie, la tête dans les épaules –, Fernand Bourdon paracheva son œuvre par une dernière envolée, puisant son inspiration dans des décennies de cohabitation intellectuelle avec les flics sortant de la plume de Simenon, Frédéric Dard et consorts :

— Votre vénéré patron s’excuse, mais il doit s’absenter pour un temps non défini. Le mieux que vous puissiez faire, c’est de prendre contact avec un baveux – et pas n’importe lequel. Vous devez en avoir quelques-uns dans votre calepin. Si madame s’inquiète, dites-lui que son cher époux est parti suivre une formation. On va lui apprendre à conjuguer l’expression « se ranger des bagnoles » à tous les temps, y compris le plus-que-parfait du subversif.

Quand ils se dirigèrent vers le parking pour remonter dans leurs véhicules, Axel et Patricia se sentirent obligés de transmettre leurs compliments à Bourdon pour le numéro qu’il venait de leur offrir.

— Vous nous avez pris de cours, chef, fit Axel. Je n’avais pas pensé au matos pour enregistrer cette prestation qui fera date dans l’histoire de la corporation. C’est dommage, j’aurais pu passer la vidéo dans la salle de réunion le jour de votre pot d’adieu.

— Tant pis pour l’image, on a déjà le son, c’est pas si mal, reprit Patricia en montrant son téléphone portable.

— Vous êtes des fieffés coquins, vous deux, conclut Fernand Bourdon qui n’arrivait pas à se construire la physionomie de quelqu’un de fâché du fait de s’être fait piéger.

Au manoir, pourtant situé dans une région au passé cinématographique glorieux, on est loin du septième art.

— Patience, Martin, ils vont en parler. Le sujet a été cité dans le sommaire.

— J’espère qu’ils ne vont pas, à nouveau, tourner ça à la bouffonnerie. L’info, ils en font ce qu’ils veulent.

— Je pense que le vent a tourné, rétorque Diego. Les gens du culte qui furent leurs meilleurs alliés sont devenus un boulet dont ils aimeraient bien se débarrasser.

— Voilà, intervient Agathe. Ils annoncent même un reportage filmé.

La femme-tronc disparaît pour faire place à une image que l’on aurait pu qualifier de surréaliste il y a quelques mois. Les méthodes utilisées par les membres du tribunal des animaux ayant changé la donne de façon radicale, ce genre de vision est progressivement entré dans les habitudes des téléspectateurs. N’allons pas jusqu’à affirmer qu’une sorte de banalisation s’est installée, mais le public ne se tétanise plus devant la projection de scènes dans lesquelles la vedette revient à des êtres mi-hommes, mi-bêtes.

Le parvis de l’église d’où l’équipe de reporters opère est envahi de bipèdes surmontés de têtes d’ânes. Les téléspectateurs les plus âgés, au passé scolaire difficile, doivent combattre d’affreux souvenirs de jeunesse. Les promoteurs de cette action ont dû penser à ces effets secondaires pervers, mais le bien-fondé de leur démarche les a certainement poussés à mettre ce regrettable aspect de côté.

L’effervescence grimpe d’un cran. Tout s’agite, et une sorte de rumeur sourde monte rapidement pour devenir un vacarme d’une ampleur rappelant un stade de foot saluant un but longtemps attendu. Les équidés se rapprochent du porche de l’église comme si le picotin du jour allait leur être servi dans les secondes à venir. Soudain, le portail s’ouvre et apparait, portée par quatre ânes, une immense croix, garnie d’un Christ de taille humaine et chichement habillé, comme le vrai, d’un tissu masquant ce par quoi ils ont péché. La camera zoome sur le crucifix géant. Miracle, le Christ est ressuscité, il dodeline de la tête.

— Erreur de calendrier, clame Félicien ; Pâques, c’est dans quatre mois et la Pentecôte dans six.

— T’as pas compris, corrige Diego. Oublie le catéchisme. Ils ont mélangé les évènements à leur guise pour faire passer leur message.

En effet, après avoir rassuré les téléspectateurs en montrant que les mains et les pieds du Christ étaient liés et non cloués, ce qui rend la résurrection moins difficile, le cameraman se concentre sur une plaque en bois fixée sur le haut de la croix. En se rapprochant, il permet à tout un chacun de décrypter un texte ne demandant aucune explication quant à son objectif :

NE LAISSEZ PAS VENIR À MOI LES PETITS ENFANTS.

Le portail se referme et les porteurs y posent la croix. Pendant qu’ils la maintiennent verticalement, d’autres ânes grimpent sur des échelles et se mettent à clouer la croix sur le portail. Comme ils appliquent les clous non loin des pieds et des mains, l’effet de crucifixion réelle est spectaculaire et ressenti comme tel par ceux qui ont le courage de ne pas éteindre leur téléviseur.

— Fallait la trouver, une idée pareille, annonce Aimé. La honte éternelle pour les curetons pédophiles.

La présentatrice reprend un instant la parole pour la redonner aussitôt à d’autres équipes réparties dans le pays. Défile alors une succession de tableaux identiques, une quinzaine en tout.

— Quinze, c’est presque la liste complète des curés abuseurs d’enfants, relève Aimé.

— Avec la température, il ne faudrait pas les exposer à l’extérieur pendant des heures, lance un Martin devenu charitable.

— Traitement de choc, réplique Diego qui se souvenait des récits de son père à propos des sévices qu’il faisait subir aux prêtres lors de la reprise de terrain aux troupes de Franco.

Pendant que certains dissertaient sur ce remake, légèrement adapté, d’un évènement survenu en Galilée deux mille ans plus tôt, deux êtres silencieux se regardaient amoureusement. Dans les yeux du garçon, une sorte de lumière vive apparut. Agathe comprit que les derniers reliquats de cette salissure plus mentale que physique qui s’était incrustée en lui, près de vingt ans plus tôt, venaient de subitement s’effacer. C’était, à présent, l’esprit libre et serein qu’il observait les séances d’exorcisme apparaissant sur le petit écran.

II Tenter l’abordage Quand on n’a plus l’âge N’est que pur radotage Conduisant au naufrage

Constantin Gonfalon était aux portes de Bourg-en-Bresse, la capitale du poulet courant à l’air libre. Les autres, ceux qui galopent derrière les délinquants, il avait l’intime conviction de les avoir bel et bien semés. Cela lui procurait une sensation de supériorité dont son ego hyperdilaté n’avait nullement besoin. Cette première partie de trajet vers un paradis qui ne ressemblait pas à celui dont on lui avait fait la description durant son passage au séminaire avait été particulièrement longue. Les autoroutes et leurs péages truffés de caméras étant des nasses dans lesquelles le gros poisson qu’il était risquait de se faire prendre, il avait fait le choix du réseau secondaire. Autant dire que notre huile de l’Église avait été forcée de faire halte à plusieurs reprises pour vérifier s’il en avait encore sous le capot et pour donner à boire à sa compagne d’évasion. Pendant qu’il s’affairait autour de ces contingences mécaniques, il oubliait de consulter son rétroviseur, qui aurait pu lui fournir de précieuses indications sur ses chances de réussite. « Aurait pu », car le plan « cathédrale » était encore mieux huilé que les soupapes de sa DS4. Un système copié sur le réseau « Relais de poste » d’antan avait été mis en place, et ses suiveurs avaient, à mi-parcours, troqué leur Golf gris souris contre une Ford Focus bleu marine. Gonfalon vivait cette fuite comme un thriller dont il aurait été l’invincible héros. Chaque fois qu’il mettait une ville derrière lui, il se voyait dans la peau de Cary Grant esquivant les dangers que ses poursuivants avaient placés sur son chemin dans « La mort aux trousses ». Nul doute que son thriller personnel se terminerait de la même manière cette l’épopée cinématographie de son acteur préféré. Les scènes les plus spectaculaires de ce chef-d’œuvre du cinéma américain de la grande époque défilaient dans sa tête, et il n’hésitait pas à se faufiler mentalement dans le costard du beau Cary dont le physique se rapprochait comme par hasard du sien. Il chercha vainement un champ de maïs pour s’y abriter des tirs de la réplique hypothétique de l’avion qui avait pris Roger Thornhill pour cible et mit du temps à se souvenir que, fin décembre, du maïs, il n’en trouverait qu’en conserve sur une étagère de supermarché. Avant de revenir à la cruelle réalité de son sort, il se passa une dernière scène de ce collector dans son esprit quelque peu confus, celle d’un Thornhill extirpant la belle blonde Eve Kendall des mains de ses tortionnaires. C’était sa séquence préférée, peut-être parce que le rôle féminin était tenu par une actrice qui ne pouvait, par son patronyme, que séduire l’homme d’Église qu’il fut, Eva Marie Saint, une blonde aux formes à damner plus d’un saint.

En fait d’homme de Dieu, l’a-t’il jamais été un jour ? Sa vocation, un terme qui le faisait sourire aujourd’hui, avait toujours été ambiguë et à mi-chemin entre un engagement spirituel et une soif inextinguible d’entrer dans un personnage attirant respect et admiration. Les expériences personnelles et les rencontres qui jalonnèrent sa carrière firent qu’insensiblement la raison première de son entrée dans les « ordres » s’effaça au profit de la seconde. C’est durant un séjour à Rome que les choses prirent définitivement tournure. Le ballet incessant des monsignores gravitant autour du souverain pontife dans le but de grappiller des parcelles d’un pouvoir pas si intemporel qu’annoncé le subjugua. Ce fut comme une révélation pour ce jeune prêtre roué et nimbé d’un charme qui attirait plus les jeunes Romaines qu’une bénédiction urbi et orbi. Voilà précisément la raison pour laquelle j’ai opté pour la vie religieuse, se dit-il. Cet élan pour une formule résolument mondaine de son ministère fut encouragé, voire même encadré par certains hauts dignitaires de cette austère institution. Constantin repassa, sous la houlette de ces princes du clergé, une nouvelle formation au cours de laquelle les Évangiles furent revisités sous un angle beaucoup plus charnel que spirituel. Les cours étaient prodigués par un personnel pédagogique essentiellement féminin qui réunissait ses élèves hors de l’exiguë Cité du Vatican. Les leçons se passaient souvent en tête-à-tête dans des locaux douillets et généralement surchauffés qui incitaient leurs occupants à se défaire de leurs encombrantes parures inadaptées à cette forme d’enseignement.

Il va sans dire que, lors de son retour au pays, l’application de tous ces apprentissages ne pouvait déboucher sur une gestion poussiéreuse et archaïque des diverses responsabilités qui lui furent confiées. De fil de soutane en aiguille à coudre des dessous féminins, il en arriva, sans s’en rendre vraiment compte, à ce statut non officiel oscillant entre un ponte de l’Église et un parrain de la mafia. Ce double talent le propulsa très haut dans la société. Il remit au goût du jour cette fonction qui fut incontournable dans l’administration de l’État durant les règnes de Louis XIII et Louis XIV, sans que grand monde n’émette de protestation dans une République présentée comme laïque. Nous savons maintenant que ses vieux démons l’avaient rattrapé, à défaut d’autres ennemis qui souhaitaient faire de même afin de lui transmettre leur profonde estime pour le volet existentiel – en un mot et avec un t – de son œuvre pastorale.

Bien que ce pèlerinage se déroulât de la meilleure des façons, il tenait à minimiser les risques et ce, par pur principe de précaution. C’était, une fois de plus, le Constantin ayant côtoyé de très près la pègre qui réfléchissait à la suite du programme. Dans ce monde, il était considéré comme dangereux de ne pas procéder à un brouillage régulier de piste par l’une ou l’autre astuce. Cette loi du « milieu », il devinait qu’elle pouvait avoir son importance. La hâte avec laquelle il avait dû réagir était déjà un paramètre générateur d’erreurs fatales, mais, avant tout, il y avait cet Henri Moretti qui n’était pas ce qu’il appelait un « modèle de fiabilité ». Il s’était toujours méfié de ce bonhomme dont la perfidie et la trahison se lisaient sur le visage et qui semblait être né sous le signe de la poisse. Constantin n’était pas près d’oublier le merdier dans lequel il avait plongé ses associés, une histoire de trafic de bagnoles vers la Lybie à l’époque de Kadhafi. L’amateurisme avec lequel il s’y était pris avait obligé l’archevêque à exercer une sorte de funambulisme politico-financier qui lui coûta quelques atouts dont il aurait eu bien besoin aujourd’hui. Il le savait également très bavard. Un Moretti pincé par la Gestapo, en quarante, vous aurait livré tous les réseaux de résistance rien qu’en voyant l’officier lui faisant face s’emparer de son paquet de cigarettes. Si ça se trouve, pensa Constantin, mon trip est suivi sur écran géant par tous les commissariats de France. Il faut absolument que je change de monture dans les heures qui viennent.

— Je crois qu’ils sont là, s’exclame Félicien. Oui, ce sont eux !

— Qui veux-tu que ce soit ? réplique Aimé. On reçoit tellement de gens. J’actionne l’ouverture du portail. Ce n’est pas très poli, je sais, mais je ne vais pas jouer à Nestor. Je n’ai pas de gilet style Maya l’abeille.

Aimé donna l’impulsion voulue à la commande d’ouverture du portail, tel le machiniste d’un théâtre faisant s’enrouler le lourd rideau pourpre derrière lequel les acteurs tentent de dominer leur trac. Il n’oublia pas de rappeler haut et fort à ses coéquipiers que, durant quelques heures, il n’y avait plus d’Agathe, de Félicien, d’Aimé et de Diego. Ils devaient céder la place à Marina, Pierre-André, Aristide et Jean-Marc. Ce dernier avait mis ses amis en garde contre l’excès de confiance que pouvait représenter le fait de jouer à domicile. Pour illustrer son conseil, il cita deux trois exemples footballistiques dans lesquels la France tenait une place de choix. Dans cette préparation de pros de l’intox, Martin n’avait pas été coaché de la même manière. Il serait absent de la scène principale, mais n’avait pas pour autant été exclu de la stratégie globale. Il était chargé d’une mission très pointue extra-muros. Une mission qui devait générer certaines retombées à moyenne échéance.

Afin de pouvoir se raccrocher à un schéma de référence, ils avaient listé tous les sujets prévisibles pouvant entrer en jeu durant cette journée destinée à prendre la mesure de la pittoresque famille Charbonnel. Ils avaient relevé une dizaine de points auxquels le nom de code « facteur C » avait été attribué, C comme connu. Ils se doutaient que certains facteurs I – comme inconnu ou imprévu – pouvaient se faire jour. Diego avait conclu que, pour ceux-là, ils ne pouvaient compter que sur le talent de chacun et la solidarité de tous.

— Bonjour, fit Diego qui était allé au-devant de ses cinq invités. La route n’a pas été trop longue ? Un peu de déconnade en guise d’amuse-gueule, ça ne peut que détendre l’atmosphère, pensa-t-il

— Depuis le portail, c’est un peu longuet, sinon ça s’est bien passé, répondit un Alphonse attentif à demeurer sur cette note plaisante tout en laissant supposer que la propriété du « conseiller financier » était d’une dimension hors normes. Merci mille fois de nous accueillir en ce jour de Noël.

— C’est toujours plus agréable de partager sa table un tel jour, mon cher Alphonse. Plus on est de fous…, comme on dit. Un petit tour du propriétaire et de ses pensionnaires, histoire de se mettre en jambes ?

Diego savait bien qu’il ne fallait pas trop insister pour qu’Alphonse se mette à arpenter l’ensemble des terres et dépendances de « La Hêtraie ». Il se fit violence pour ne pas ajouter qu’en plein jour, c’était beaucoup plus instructif.

— Bien volontiers, fit Alphonse. Vous voulez sans doute parler des quadrupèdes que nous apercevons depuis la clôture et qui portent le même nom qu’un célèbre chanteur ?

— Ce ne sont pas des lamas, reprend François. Tu ne connais pas les alpagas, Papa ? Toi qui as traversé toutes les mers et océans du monde, tu m’étonnes.

— Eh bien non, fiston. Désolé de te décevoir, mais je suis plus à l’aise avec des cachalots et des dauphins. Et puis, ce n’est pas au milieu de l’Atlantique que j’aurais pu croiser ce genre de ruminants.

— Mon cher beau-père, vous apprendrez que la laine de ces animaux se vend à des prix affolants.

C’était Viviane, à la fois la spécialiste des articles de luxe et la pisse-vinaigre officielle de la famille Charbonnel, qui venait de remettre les choses au point.