Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Certains sont tentés d'opposer un pape à son successeur, comme si l'Église était un parti politique... Mais peut-on parler sérieusement de contradictions entre Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul Ier, Jean-Paul II , Benoît XVI et François ? Ce point de vue est absurde, car contraire au sens de la vie de l'Église, et dangereux, car il fait le jeu destructeur de la division.
À travers la diversité naturelle de leurs itinéraires, cet ouvrage démontre la grande complémentarité des pontificats des papes Roncalli, Montini, Luciani, Wojtyla, Ratzinger et Bergoglio. L'auteur note ainsi une alternance étonnante entre des papes « pasteurs » et des papes « docteurs » dont les initiatives se sont conjuguées pour répondre aux défis de leur époque.
L'action de ces papes fut d'une incontestable continuité : ils ont tous travaillé à la défense de la vie (de la conception à la mort naturelle) et des pauvres, contre les idolâtries totalitaires de l'étatisme, de la race ou de l'argent. Artisans de paix entre les chrétiens et entre les hommes, ils ont œuvré au rapprochement œcuménique et lutté contre la guerre.
Confrontés à de nombreuses épreuves - problèmes de santé, adversités voire violences variées -, ces papes auront vécu, des Rameaux à la Passion, un combat spirituel permanent.
Préface d'Henri Hude
À PROPOS DE L'AUTEUR
Journaliste et écrivain,
Denis Lensel a été envoyé spécial en Europe de l'Est, en ex-URSS et à la conférence de l'ONU sur les droits des femmes à Pékin. Il a suivi les voyages œcuméniques de Jean-Paul II dans les pays orthodoxes. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 503
Veröffentlichungsjahr: 2020
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Le Passage de la mer Rouge, les chrétiens dans la libération des peuples de l’Est, Fleurus, 1991.
Le levain de la liberté, l’Église et les totalitarismes du XXe siècle, Régnier, 1996.
Pour guérir, des médecins proposent, Téqui, 1998.
Jean-Paul II vu par…, F-X de Guibert, 2001.
Insupportables catholiques, F-X de Guibert, 2006.
« Nous lui devons la liberté », sur Jean-Paul II et les orthodoxes, Salvator, 2008.
Macron sous leur plume, BoD, 2018.
En collaboration :
Génération JMJ, Fayard, 1997.
La Pensée unique, le vrai procès, Economica, 1998.
La Famille à venir, une réalité menacée mais nécessaire, Economica, 2000.
Les autoroutes du mal, Presses de la Renaissance, 2001.
Atout Famille, Presses de la Renaissance, 2007.
À Marie-France, pour son soutien. À Elizabeth et Dominique, pour leur hospitalité régulière. À Dom Patrice Mahieu, pour ses conseils. À Andrea Di Maio et à François Boulétreau, pour leurs encouragements et leurs avis.
Ce livre de Denis Lensel sur les six derniers papes est du nombre de ceux dont nous avons d’urgence besoin, aujourd’hui. En effet, il n’y aura sans doute pas de renouveau de notre civilisation sans un nouvel humanisme qui devra revisiter l’humanisme chrétien, celui de Dieu qui se fait Homme. Encore faut-il pour cela atteindre la réalité de cet humanisme chrétien, au-delà de son apparence, qui est, aujourd’hui, médiatique. Atteindre cette réalité, c’est rencontrer réellement ses témoins, et pas seulement l’apparence de ces témoins – apparence peut-être fictive, ou trompeuse. Parmi ses témoins, il y a les papes. Il faut donc atteindre notamment à la réalité des papes. C’est ce que réussit Denis Lensel.
Faut-il parler de désinformation au sujet des papes ? Au sujet en particulier du pape François ? Peut-être pas. Les médias sont très imparfaits, mais peut-être que les désinformateurs prétendus sont eux-mêmes les premiers désinformés, non par d’autres ou par eux-mêmes, mais par une façon de trop vivre sans mémoire et dans l’instant, donc dans l’apparence et non pas dans le réel. Car pour être illusionné, il suffit de vivre dans l’instant. Eh bien, ce livre de Denis Lensel nous empêche de vivre dans l’instant. C’est pourquoi il nous ouvre accès au réel. Au réel des témoins. Au réel de ces six papes qui furent et sont témoins. Au réel de cet humanisme chrétien. À l’espérance du renouveau de l’Église et de l’humanisme.
Une question se pose-t-elle au sujet du pape François ? L’auteur pose aussitôt la même question au sujet de Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI, non sans quelques regards sur Pie XI et Pie XII et même sur Pie IX et Léon XIII. Et ce qu’il y a de plus terrifiant (pour un certain journalisme), c’est qu’il va jusqu’à se souvenir de Jésus-Christ. Voilà ce que fait Denis Lensel. Il se pose les questions en durée et donc (authentiquement) en continu. Et la réponse paraît la plupart du temps avec insistance et sans équivoque : une puissante continuité de vie créatrice.
À la question : « Quel est le plus puissant des mécanismes de l’erreur ? », le philosophe Henri Bergson répondait : « l’élimination de la durée ». Sans durée, pas d’intuition, pas de vie profonde, pas de recul ni de réflexion, seulement impulsivité, émotivité, irrationalité. C’est ainsi qu’une salle de rédaction est si souvent transformée en salle de réaction…
Si l’on accepte de « penser en durée », ce qu’on appelle d’ordinaire l’information en continu se révèle à l’évidence information en discontinu – et donc sans contenu. Car un contenu est une certaine unité durable à travers le temps. Il n’y a pas de contenu dans un instant clos en lui-même, séquence parfaite, boucle de répétition jusqu’au dernier tour, qui pirouette dans le néant, laissant place au non-être suivant, qui va tournoyer à son tour, dans la même insignifiance. Ce livre, c’est de l’information en durée, de l’authentique information véritablement en continu. Et c’est du contenu.
À la question : « Mais alors comment penser vrai ? », Bergson répondait de façon tout aussi concise : « par la réintégration de la durée ».
Denis Lensel a écrit un livre qui réintègre la durée. Il réduit la fracture de la mémoire. Sera-t-il exclu par la logique dominante de l’instantané ? Peut-être, mais pour combien de temps ? Autant que durera l’empire de l’instant. Sans doute pas mille ans. Car sans mémoire, pas de raison, et sans raison, rien ne peut survivre. Heureusement.
Tout préfacier doit s’en vouloir s’il ose déflorer le sujet, révéler le secret, livrer le fin mot. Heureusement, ce livre est comme une vaste forêt aux nombreux chemins, qu’il faut parcourir longuement, ce qu’on fait avec plaisir, car le style de l’auteur est aussi vivant que sa pensée est sérieuse, avec des pointes d’humour juste au moment où il allait, peut-être, risquer de peser. Les documents produits sortent au bon moment, clairs, sans équivoque, choisis avec pertinence et livrant aussi le pour et le contre, dans le respect, lorsqu’il y a lieu, du contradictoire.
Ce qui me fascine, c’est que Denis Lensel soit journaliste. Il a beau faire l’historien, avec talent, et parfois le théologien ou le philosophe, avec le bon sens de la modestie, il garde toujours un regard, un style, une approche de journaliste. Car il a le goût du présent vivant. Mais il a aussi le sens de l’éternité dans laquelle vient se graver toute évanescence. L’Actualité au fond de toute actualité, c’est celle de l’Acte Pur, nom qu’Aristote donnait à Dieu. Et c’est pourquoi Denis Lensel pense ! Il me fait espérer dans l’avenir d’une profession dont il est de ceux qui sauvent l’honneur. Il nous fait ainsi espérer, en dépit de tous les dépits, dans l’avenir de nos sociétés libres, en grand danger de bientôt ne plus l’être, faute de raison et de vérité.
Baudelaire espérait « plonger au fond de l’infini pour trouver du nouveau », mais Claudel conseillait plutôt de « plonger au fond du défini pour trouver de l’inépuisable ». Telle est la réalité catholique : définie et inépuisable, surtout en ces quelques générations décisives où l’Église dut et doit passer de l’âge européen à l’âge planétaire, et de la pesante sécurité des âges de nécessité prétechnique aux mortels dangers des âges de liberté technique. Ce que Denis Lensel accomplit, c’est une initiation du lecteur à l’imprévisible nouveauté de cette tradition, sans regret de la nouveauté fictive, qui ne fait que papillonner à l’horizon de quelques rêves ou cauchemars.
Bien que ce livre ait sans doute été écrit avant tout pour mettre le pape François en perspective relativement à ses quatre prédécesseurs (Jean-Paul Ier ne fit que passer), néanmoins la figure qui ressort le plus fortement est celle de Paul VI. L’existence du « pape écartelé » fut typique aussi de celle de ses successeurs.
La pensée moderne enracinée dans le « doute » cartésien fonde un type de liberté d’autonomie radicale qui aboutit dans la pratique à des idéologies qui se combattent plus cruellement que jamais religions ne firent. L’idéologie postmoderne rejette non seulement les religions et les sagesses des civilisations, mais encore les autres idéologies et même la raison des Lumières, cependant elle a conservé tous les pires réflexes idéologiques. Certains chrétiens vivent divisés, leur cœur étant croyant, leur raison idéologique ne l’étant pas et leur pratique formant un mixte d’idéologique et de chrétien. En réaction à ces derniers, et au monde idéologique, d’autres chrétiens vivent enfermés dans des bastions, sur la défensive, ne sachant comment reprendre l’initiative. Les deux factions se combattent et chacune des deux soupçonne le pape d’être secrètement du côté de l’autre, ou se réjouit d’imaginer qu’il est de son bord, alors qu’ils s’épuisent tous à tracer ce chemin de crête où ils vivent en solitude et dans la douleur de l’incompréhension, de la part de catholiques tous convaincus de l’être plus, ou plus chrétiens, que le pape.
Pauvre cher pape ! Comme l’a écrit Lao Tseu voici vingt-six siècles, « il produit sans s’approprier, agit sans rien attendre ; son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas, et puisqu’il ne s’y attache pas, son œuvre restera ».
Le second concile du Vatican a repris l’initiative avec le génie de l’Esprit, la situation du monde paraît idéalement déployée pour que cette initiative débouche sur une gloire de Jésus-Christ aussi mondiale qu’imprévue. Mais les catholiques vont-ils suivre la sagesse de Rome ou écarteler tous leurs papes, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de foi sur la terre, lorsque Jésus-Christ reviendra ?
Henri HUDE
L’histoire montre que l’action des papes successifs a été marquée par trois facteurs, une utile complémentarité et une inévitable continuité, à travers une réelle diversité.
Depuis 2013, l’Église catholique vit une situation exceptionnelle : un pape et son prédécesseur coexistent à Rome, mais cela sans opposition réelle, quoi qu’en disent certains, François et l’émérite Benoît XVI, qui a renoncé à sa charge. Cependant, depuis quelque temps, le pape François est critiqué publiquement. Certains le déclarent infidèle à l’Église. On l’oppose parfois au pape précédent Benoît XVI, comme pour le récuser – déjà auparavant, certains opposaient un pape à un autre, ainsi Jean-Paul II et Paul VI… Cette façon d’opposer un pape à un autre en fonction d’approches souvent subjectives est absurde, fausse et dangereuse. Absurde, car elle ne correspond pas au mouvement vivant de l’histoire de la succession des papes, venus les uns après les autres face à des défis différents. Fausse, car elle est contraire à l’amour de la Trinité divine, modèle d’Unité parfaite et éternelle pour l’Église. Dangereuse, car elle fait le jeu pervers de la division, œuvre destructrice de Satan. Cette dialectique erronée est contraire à la communion ecclésiale, et donc à l’unité de l’Église.
L’unité, signe de l’amour, est indispensable à la vie de l’Église, comme le sang et l’oxygène à un organisme humain. Le pape en est précisément le garant, avec ses frères dans l’épiscopat et, à un moindre niveau, l’ensemble des prêtres et des fidèles.
Cette question de l’unité des chrétiens, vitale pour l’avenir de l’Église, n’est pas nouvelle. Déjà à l’origine, saint Paul l’évoque en des termes très fermes dans sa première épître aux Corinthiens : « Frères, je vous en prie au nom de Jésus-Christ, notre Seigneur : mettez-vous d’accord au lieu d’être divisés. Soyez uns, ayez un même esprit et la même façon de voir. Si j’en crois les gens de la maison de Chloé, il y a entre vous des rivalités. Je peux parler ainsi puisque certains disent : “Je suis avec Paul”, et d’autres : “Je suis avec Apollos”, ou : “Je suis avec Pierre”, ou : “Je suis avec le Christ”. Allez-vous diviser le Christ ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce le baptême de Paul que vous avez reçu ? Je me réjouis de n’avoir baptisé personne d’autre que Crispus et Gaïus, autrement vous diriez que vous avez reçu mon baptême » (1, 10-16).
Il est particulièrement inadéquat et dangereux de chercher à observer et à juger l’Église selon les critères politiques, en particulier les critères binaires et manichéens de « droite » et de « gauche » : ces critères temporels, relatifs et clivants – qui présentent déjà des risques d’affrontement stérile dans le domaine politique – ne sont absolument pas adaptés à la nature spirituelle de la vie ecclésiale. Ainsi, il est absurde et malséant de qualifier un pape en le désignant comme un « pape de gauche » ou un « pape de droite ». C’est employer l’instrument inutile et incongru d’une mesure relative et aléatoire pour évoquer un engagement qui relève surtout de l’absolu de Dieu : c’est donc en outre commettre une profanation de cette vocation pontificale de vicaire du Christ. Et c’est courir le risque de jouer le jeu abominable de la division dans les rangs de l’Église.
Comme l’a souligné Jorge Bergoglio avant même de devenir le pape François, il est vital d’éviter les déformations idéologiques de l’Évangile, qu’elles soient « progressistes », marxisantes ou ultralibérales, ou encore ultraconservatrices…
Une complémentarité providentielle s’inscrit dans l’histoire ecclésiale de la succession des papes, conjuguant diversité et continuité : l’exemple des Journées mondiales de la jeunesse de Cologne et de Rio de Janeiro le montre bien. En août 2005, les JMJ de Cologne décidées par le pape polonais Jean-Paul II ont accueilli le pape allemand Benoît XVI, qui venait d’être élu !… Et l’été 2013, les JMJ de Rio de Janeiro décidés par le pape allemand Benoît XVI ont accueilli le pape d’Amérique latine François, élu à son tour !… Il paraît facile de voir ici et là le doigt de Dieu dans sa Providence, guidant le processus de la succession des papes comme un enchaînement naturel, avec un passage de relais, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, d’un pontificat à l’autre, et peut-être aussi d’une époque à l’autre.
Les papes successifs viennent ajouter leur action et leur enseignement à ceux de leurs prédécesseurs : ils vivent tous au milieu de ce monde en chrétiens, étant « dans le monde comme n’étant pas du monde ». Ils suivent la loi du Christ qui n’est pas celle du monde, mais ils sont confrontés à des défis qui changent au fil des époques. Ces papes successifs font face à des menaces successives contre la paix, le monde et l’Église, et donc leurs combats peuvent varier, même s’ils peuvent également être confrontés à des phénomènes constants.
On ne peut donc pas reprocher pertinemment à un pape de ne pas toujours mener les mêmes combats que ses prédécesseurs, car avec les papes, les temps ont changé, et avec eux, ce qui a changé, ce sont les défis à relever. Les papes ne sont pas des « clones », l’Église n’est pas une entreprise de clonage ultraconformiste des comportements et des discours : une telle attitude serait à la fois totalitaire, sclérosante, mortifère et… grotesque.
En outre, comme le soulignait le cardinal Paul Poupard dans un beau texte sur Paul VI, « à brosser le portrait d’un pape, on court toujours le risque de vouloir comparer et opposer. Mais ces analyses ne correspondent pas à la vie de l’Église. Chaque pape arrive à son heure, sous l’inspiration de l’Esprit saint, et fait les réformes dont l’Église a besoin pour poursuivre son chemin1 ».
Sans aucun doute, il peut exister des facteurs d’accélération ou bien des facteurs de ralentissement dans la vie. Mais, contrairement à ce que les tenants de l’« uchronie » passéiste semblent croire, il n’existe pas de marche arrière dans les engrenages de l’histoire humaine… Il peut y avoir certes des diverticules, avec les illusions correspondantes, mais on ne peut jamais revenir en arrière. L’avenir se situe toujours devant nous. Il faut songer à l’avenir des générations futures. C’est tout le mérite des papes des temps modernes, des XXe et XXIe siècles, de l’avoir compris et d’y avoir travaillé.
Souvent, on s’en aperçoit ensuite, les papes ont une ou deux générations d’avance sur leur époque, vingt, trente, quarante ou cinquante ans d’avance sur leur propre génération. Et c’est peut-être pour cela que leurs contemporains ne les comprennent pas toujours… Dans ce livre, nous avons essayé de comprendre comment leur succession a pu se dérouler, de Jean XXIII à François, et comment ils ont cherché à répondre aux défis de leur époque, tout en s’efforçant de maintenir l’unité de l’Église, conformément à l’ardente prière de Jésus-Christ : « Qu’ils soient Un, afin que le monde croie ! »
1. « Que retenir du pontificat du bienheureux Paul VI ? », Aleteia, https://questions.aleteia.org/articles/31/que-retenir-du-pontificat-du-bienheureux-paul-vi.
Pour pouvoir remplir sa mission de façon satisfaisante, un pape doit répondre à plusieurs critères. Ces critères ont été évoqués ainsi par des journalistes « vaticanistes » au début du XXIe siècle :
1. Être un homme qui n’était pas trop « voulu » par un(e) des deux parti(e)s opposé(e)s au conclave : c’est-à-dire être soit un homme de transition, soit un homme de consensus. Et donc n’être aussi de préférence ni trop vieux ni trop jeune…
2. Avoir la meilleure santé possible, donc, ici encore, ne pas être trop vieux.
3. Être un homme d’une grande spiritualité : un critère qui ne devrait pas faire de difficulté…
4. Avoir une capacité de leadership : se montrer capable de décider et d’entraîner des hommes.
5. Avoir une grande capacité d’écoute, c’est-à-dire une faculté d’attention et d’ouverture aux autres : comme en témoigne la « physiognomonie » de leurs visages ; quand on examine leurs portraits, les papes des temps modernes (en particulier Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II, mais aussi Benoît XVI et François) ont tous possédé cette capacité, avec des oreilles bien tendues, mais aussi des regards attentifs et pénétrants…
6. Avoir une expérience pastorale manifestant la capacité d’être un vrai pasteur d’âmes.
7. Avoir une connaissance suffisante de la Curie, et donc la capacité de comprendre le fonctionnement de ses « rouages ».
8. Avoir une pensée orthodoxe et équilibrée : ni trop « à droite », ni trop « à gauche », et ne pas pratiquer la polémique comme une fin en soi.
9. L’universalité de l’expérience : savoir penser à l’échelle mondiale.
10. L’ouverture à la modernité : avoir la capacité d’être un homme de son temps, afin de savoir porter le message du Christ dans la société du IIIe millénaire.
11. Les aptitudes de la capacité de communication : à noter que Jean-Paul II a porté cette capacité à un niveau très élevé.
12. L’œcuménisme : être sensibilisé et compétent dans ce nouveau domaine-clé de la vie de l’Église.
13. Avoir le don des langues : italien, anglais, espagnol, allemand, français, portugais, polonais, demain probablement les langues orientales, ainsi que le latin.
14. L’italianité : le pape est l’évêque de Rome et c’est comme tel qu’il est le Pasteur universel. Ainsi on a longtemps considéré que les cardinaux italiens restaient favoris, mais les temps ont peut-être changé… Toutefois, l’ancrage de la papauté dans l’Italie moderne et dans l’Église d’Italie reste important.
15. Critère évident mais qui peut faire l’objet de menaces : l’indépendance. Le pape doit être libre de ses paroles et de ses actes, et n’être donc en rien l’otage d’une puissance politique hostile ou étrangère à l’Église catholique. Ce critère doit être particulièrement gardé à l’esprit en période de crise internationale…
La délicate question de la renonciation d’un pape à sa mission s’est posée plusieurs fois dans la longue histoire de l’Église : le motif le plus courant d’une telle décision est la dégradation de l’état de santé. C’est la raison de la décision prise en février 2013 par Benoît XVI.
Une décision semblable avait déjà été envisagée par deux papes précédents : le pape Paul VI (notamment à la fin des années 1970) et le pape Pie XII, qui aurait dit ne pas vouloir se retrouver sur le siège de Pierre « dans une situation de cariatide », d’après son médecin, le Dr Galeazzi-Lisi2. À la suite d’une grave crise de « hoquet » qui avait failli l’emporter en janvier 1954, il lui avait confié l’été suivant : « Lorsqu’un pape ne peut plus se consacrer entièrement à sa mission, lorsqu’il est contraint de ralentir ses activités, il est bien qu’il laisse sa place à un autre plus valide. Nous nous démettrons. Un pape ne doit pas être malade ! »
Le pape Paul VI avait lui aussi prévu sa renonciation s’il devait tomber gravement malade, comme le montre une lettre datée du 2 mai 1965, trois ans seulement après le début de son pontificat, et qui a été publiée dans un livre écrit par le régent de la Maison pontificale, Mgr Leonardo Sapienza, a rapporté Vatican Insider le 16 mai 2018 : « Nous Paul VI, déclarons, dans le cas d’infirmité présumée incurable, ou de longue durée, et qui nous empêche d’exercer suffisamment les fonctions de notre ministère apostolique, ou dans un autre cas d’empêchement grave et prolongé, de renoncer […] à notre charge. »
D’après un témoignage de Jean Guitton, Paul VI avait envisagé sérieusement sa démission au début des années 1970, à l’approche de ses 75 ans, du fait d’ennuis de santé récurrents, en particulier une arthrose handicapante qui le gênait dans sa marche et dans ses mouvements. Toutefois, peu avant son 75e anniversaire, il a demandé à son substitut, Mgr Benelli, de démentir publiquement la rumeur de son départ. « En revanche, précise l’historien Yves Chiron, il est certain qu’il a demandé à trois membres de son entourage immédiat (le cardinal Villot, Mgr Martin et son secrétaire don Pasquale Macchi) de l’avertir s’ils se rendaient compte qu’il n’était plus en état d’accomplir sa tâche3. »
Un autre motif peut expliquer que le pape Montini ait envisagé de démissionner : d’après l’historien catholique italien Andrea Riccardi4, dès le mois d’août 1969, troublé par l’ampleur croissante de la vague de contestation contre son encyclique Humanæ vitæ, Paul VI s’était interrogé devant le cardinal Confalonieri, ancien secrétaire du pape Pie XI : « Que fait-on devant une telle débâcle ? Dois-je renoncer ? Que ferait Pie XI ? Il partirait. » D’après Alberto Melloni, « passée cette crise, il n’exclut pas que le pape – peut-être pas à 75 ans comme les évêques diocésains, mais à 80 ans comme les cardinaux de la Curie – puisse librement renoncer à son office5 ». Même si les normes nouvelles édictées en 1970 n’évoquent pas directement cette question, elles « constituent un cadre général pour prendre en compte ce problème ».
Le critère de l’indépendance n’est pas le moindre… Ainsi, dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale, le pape Pie XII a étudié l’hypothèse hélas possible d’un enlèvement de sa personne par les nazis, occasion d’éventuels chantages dont on pouvait redouter les conditions.
Le général SS Karl Wolff avait révélé ce projet d’Hitler à Pie XII lors de l’occupation nazie de Rome à l’été 1943. Prudent, le pape Pacelli aurait confié discrètement au cardinal archevêque de Palerme (la Sicile venait alors d’être libérée) le mandat de le déclarer déchu au cas où il serait enlevé par les Allemands. Une mission de confiance en cas de besoin, difficile mais d’une importance cruciale…
Comme en témoigne l’historien italien Alberto Melloni, après la mi-1943, Pie XII « étudie la possibilité d’existence d’un mécanisme ayant pour but de faire déclarer la déchéance du pape lorsque celui-ci se trouve dans l’impossibilité de le faire lui-même. Ce que craint Pacelli, c’est une situation de sede impedita pendant laquelle il n’aurait ni le temps ni la liberté de formaliser une renonciation ou de pouvoir la communiquer. Il caresse donc l’idée qu’une sorte de signal convenu autorise l’un des cardinaux, averti au préalable, à rendre publique la démission du pape » et à déclarer que le pontificat a pris fin, même sans « cet acte libre et solennel de renonciation » prévu par le Code de droit canon6.
Ainsi, les cardinaux de la Curie auraient pu élire un nouveau pape, et Hitler n’aurait alors détenu entre ses griffes, non plus le pape Pie XII, mais seulement le cardinal Eugenio Pacelli… Le tyran nazi serait alors devenu non seulement un fauteur de scandale international, mais aussi une dupe ridiculisée devant le monde entier…
2. Cité par Alberto Melloni, Le Conclave, Salvator, 2003, p. 115.
3. In Paul VI, le pape écartelé, Perrin, 1993.
4. In Il potere del papa da Pio XII a Giovanni Paolo II, Laterza, 1993, p. 251
5. Alberto Melloni, Le Conclave, op. cit., p. 151.
6. Ibid., p. 114-115.
Les papes, de Jean XXIII et Paul VI à François, ont été amenés par la vie à l’exercice de la plus lourde charge de l’Église catholique, chacun par un itinéraire différent pour une pratique spécifique du pontificat.
Jésuite à la double spiritualité ignatienne et franciscaine, enseignant et pasteur, apôtre des pauvres, Jorge Bergoglio est un esprit indépendant, étranger aux courants idéologiques « conservateurs » et « progressistes ». Défenseur des proscrits pendant la dictature militaire, nommé évêque par Jean-Paul II, il avait déjà été un papabile désintéressé au conclave de 2005 qui a élu Benoît XVI : celui-ci l’a encouragé en 2007, à l’heure du sommet épiscopal d’Aparecida qui a fait de lui le chef de file de l’Église d’Amérique latine.
Argentin d’un père italien et d’une mère de parents italiens, Jorge Mario Bergoglio est un Latino-Américain de souche européenne récente. Il a séjourné en Espagne, puis en Allemagne (pour préparer une thèse de doctorat), ce qui l’a un peu familiarisé avec l’Europe. Son élection a ménagé ainsi une transition entre les papes européens qui l’ont précédé et les Églises de ce tiers-monde dont il est voisin comme fils de l’Argentine. Une transition facilitée par le fait que l’Argentine, par sa population, est avec le Chili un des deux pays d’Amérique latine les plus imprégnés par la culture européenne.
Au bout du monde, l’Argentine a essuyé la première les tempêtes que l’Europe connaît maintenant, violence urbaine, crises économiques et sociales, prolifération des bidonvilles, migrations.
Jorge Mario Bergoglio est lui-même fils et petit-fils de migrants : l’aventure risquée de l’émigration, il connaît « ce courage, ainsi que la grande souffrance d’être déraciné », comme il l’a dit à propos de sa grand-mère Rosa Margherita. Il sait aussi ce qu’est le péril d’un naufrage en mer… Un risque auquel ses grands-parents paternels Giovanni Angelo et Rosa, et leur fils unique Mario ont échappé comme par miracle… En octobre 1927, cinq cents passagers italiens ont péri noyés du fait d’un accident éventrant leur paquebot au large du Brésil, alors qu’il naviguait vers Buenos Aires… Les grands-parents de Bergoglio avaient annulé leurs billets en raison de tracasseries administratives et n’ont embarqué à Gênes qu’au début de l’année 1929…
Ce drame auquel sa famille a échappé, une chance à laquelle il doit la vie, peut expliquer la sensibilité du pape Bergoglio au sort des migrants de la Méditerranée d’aujourd’hui… À peine élu successeur de Pierre à Rome, il se rendra sur l’île de Lampedusa, au large de la Sicile, pour alerter l’opinion sur ce problème humanitaire des embarquements vite transformés en pièges mortels…
François sait aussi qu’en général, les migrants ne quittent pas leur pays de gaîté de cœur : dans les années 1920, sa grand-mère Rosa, conférencière de l’Action catholique, défend l’indépendance de l’Église contre l’État fasciste de Mussolini. Malgré plusieurs tentatives d’intimidation, elle s’exprime en pleine rue, puis dénonce le dictateur dans la nef de son église. L’atmosphère de répression politique va beaucoup contribuer à sa décision d’émigrer.
Rosa lit à Jorge le roman de l’écrivain catholique Alessandro Manzoni, Les Fiancés7. Ses thèmes : le combat entre l’abus d’un pouvoir corrompu et la vertu des humbles, le contraste entre la pusillanimité et le courage au sein du clergé, le pouvoir de la prière, l’Église symbolisée par un « hôpital de campagne »… et l’idée que l’iniquité « peut frapper, mais n’a point d’ordres à donner8 ».
La crise des années 1930 écrase l’Argentine : ruinée, la famille Bergoglio doit vendre sa maison. Le grand-père de Jorge part pour la capitale. Il demande de l’aide à un prêtre salésien, le père Enrico. Son père Mario travaille comme livreur et comme comptable.
Avant de répondre lui-même à la vocation sacerdotale jusque chez les Jésuites, le jeune Bergoglio va être ainsi influencé par la spiritualité de Don Bosco, l’apôtre des enfants déshérités du Turin du XIXe siècle.
Le père Enrico baptise Jorge. L’enfant va être scolarisé dans un pensionnat salésien de la banlieue de Buenos Aires : on y apprend à réussir sans mépriser les autres. Un prêtre ukrainien lui enseigne à servir la messe selon le rite byzantin slave. D’une vive intelligence, Jorge devient un « premier de la classe » sans gros efforts apparents…
C’est l’heure du « péronisme » en Argentine : le pouvoir d’un colonel longtemps doté d’un vrai génie politique et de sa jolie femme actrice, Evita… Perón possède la capacité de représenter les intérêts et les espoirs des nouvelles couches de la population, les immigrés et tous ceux qui arrivent en ville à la recherche d’une vie meilleure, comme lui… Premier président élu au suffrage universel, après une décennie de confusion politique marquées par des fraudes électorales, il a assumé le pouvoir à trois reprises.
Perón a su créer un mouvement de fond plus qu’un simple parti, et une culture populaire plus qu’un simple groupement d’intérêts catégoriels : il dominera l’Argentine pendant des dizaines d’années, de 1945 à 1974 et au-delà même de sa mort cette année-là… Malgré des contradictions et des coups de folie comme la guerre violente engagée contre l’Église en 1955, il a eu le mérite de mettre en œuvre des mesures de progrès social d’inspiration chrétienne, notamment en faveur des ouvriers : salaire minimum, congés payés et retraites. Il s’allie aux syndicats. Dès 1947, influencé par son épouse, il donne le droit de vote aux femmes. Cependant, il a été combattu par les milieux patronaux et par un ambassadeur des États-Unis…
Comme beaucoup d’Argentins, tout en déplorant sa dérive anticléricale, Jorge Bergoglio sera influencé par le « péronisme », caractérisé par une volonté de résister aux oligarchies financières9.
Adolescent, Jorge fait des petits métiers pour payer ses études. Il travaille comme balayeur dans une entreprise de ménage industriel. Il est aussi videur dans des bars pour amateurs de tango.
Jorge, « très sociable », fait partie d’un groupe d’amis, garçons et filles, qui sortent danser les uns chez les autres, et se retrouvent à la messe le lendemain matin… Dans un mélange d’italien et d’espagnol, dans le patois de Buenos Aires, les chansons du tango « inspireront les expressions et images mémorables forgées par le cardinal Bergoglio10 »…
Mais c’est l’heure de la vocation sacerdotale : selon son expression, « Dieu lui passe devant », primereando, le 21 septembre 1953… Jorge descend l’avenue de la basilique Saint-Joseph : « Je suis entré, je sentais qu’il fallait que j’entre – ces choses que tu sens en toi sans savoir ce que c’est », dira-t-il à un ami prêtre. « J’avais l’impression que quelqu’un m’avait poussé à entrer dans le confessionnal. » Le confesseur, qu’il ne connaissait pas, souffrait d’une leucémie dont il est mort l’année suivante. C’est alors que Jorge a su qu’il « devait » devenir prêtre.
Ce soir-là, il rentre chez lui, « submergé ». Il expliquera que c’était comme s’il avait été désarçonné d’un cheval. Belle formule, qui rappelle saint Paul… Pendant plus d’un an, il n’en parle à personne. Mais il commence à suivre une direction spirituelle auprès du prêtre confesseur, jusqu’à sa mort à l’hôpital.
Il obtient un diplôme de chimiste industriel. Il s’intéresse aux questions sociales et visite les quartiers déshérités. Il se lie d’amitié avec la patronne du laboratoire où il teste des aliments : Esther est une Paraguayenne communiste, idéaliste sincère qui a fui la dictature de son pays à l’âge de 29 ans. Elle lui enseigne les rudiments de la langue des Indiens guaranis, et lui présente une approche sans concession de la politique. Il n’adhérera jamais au marxisme, mais plus tard, il tentera de la protéger à l’époque de la Junte des généraux auxquels elle s’opposera.
En mars 1956, Jorge Bergoglio commence ses études au séminaire de Buenos Aires : l’annonce de sa décision à sa famille a été rude. Sa mère espérait qu’il ferait des études de médecine. Il lui dit qu’il va « étudier la médecine de l’âme »… C’est le salésien ami de la famille, Don Enrico, qui fait accepter sa vocation à ses parents.
Dès sa deuxième année de formation, Jorge demande à entrer chez les Jésuites, qui dirigent le séminaire.
En août 1957, à l’âge de 21 ans, Jorge est atteint d’une pleurésie aiguë : sa vie est en danger. Il est opéré d’urgence : les chirurgiens lui enlèvent un lobe du poumon droit. On lui injecte dans la poitrine une solution saline pour évacuer la partie nécrosée de la plèvre : c’est une douleur extrême. Une religieuse infirmière triple sa dose d’antibiotiques, un geste salutaire.
Dès le mois de novembre, Jorge fait sa demande officielle d’entrée dans la Compagnie de Jésus : il y sera admis en mars 1958.
Depuis son opération, il est vite essoufflé. Il continue pourtant à mener une vie normale. Mais il sera désormais dispensé d’activités physiques intenses. Et le Général des Jésuites refusera qu’il se rende au Japon en raison de ses problèmes pulmonaires. Jusqu’à son élection comme pape, le terrain d’action principal de Jorge Bergoglio sera toujours près de chez lui. Sa seule activité sportive sera de nager, bonne habitude pour ses poumons.
En entrant chez les Jésuites, Jorge Bergoglio va suivre treize années de formation, de 1958 à 1971, en Argentine, excepté une année au Chili et une autre en Espagne. Ce sont les Jésuites qui ont bâti l’Argentine moderne, en créant des colonies, en protégeant les indigènes contre les abus de certains colons…, puis en fondant collèges et universités.
En septembre 1961, Jorge perd son père, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 50 ans, puis son père spirituel, le salésien Enrico Pozzoli.
Bientôt, c’est l’heure du concile Vatican II. Deux professeurs du séminaire relaient les aspirations au renouveau dans la revue catholique de Buenos Aires Criterio : l’un, Eduardo Pironio, est un futur collaborateur du pape Paul VI ; l’autre, le futur cardinal Quarracino, persuadera plus tard Jean-Paul II de nommer Bergoglio évêque puis d’en faire son successeur à Buenos Aires…
Jorge rencontre bientôt son père spirituel, le jésuite Miguel Angel Fiorito, professeur de métaphysique au Colegio Maximo : « À une époque très idéologisée », a estimé le pape à l’occasion de ses cinquante ans de sacerdoce en décembre 2019, il a pacifié la Province. Il a enseigné « à bien dialoguer, avec soi-même, avec les autres et avec le Seigneur, et ne pas dialoguer avec la tentation, avec l’esprit mauvais, avec le Malin ».
Lors du 400e anniversaire de l’arrivée des Jésuites en Argentine, en 1985 à Mendoza, Jorge Bergoglio vantera « l’inculturation », qu’il donnera en modèle aux missionnaires et aux pasteurs. Il a été frappé par l’histoire des « réductions » jésuites du Paraguay : comme le souligne Austen Ivereigh, « elles prônaient l’immersion totale dans la vie des indigènes à partir de l’échange de dons, les Jésuites s’ouvrant à la culture des Guaranis, ceux-ci acceptant de recevoir l’Évangile. Elles lui ont fourni un modèle d’évangélisation, et lui ont montré comment “inculturer” l’Évangile et se faire l’avocat des pauvres11 ». La fin dramatique des réductions, détruites par les armées royales espagnoles et portugaises, l’a beaucoup fait réfléchir.
Autre idée-force pour lui, la théorie du théologien jésuite Francisco Suarez sur l’origine démocratique de l’autorité : lecture fréquente des collèges jésuites au XVIIIe siècle, elle était peu goûtée par les princes de l’époque, qui feront pression sur le pape Clément XIV pour qu’il abolisse la Compagnie de Jésus en 1773…
En 1988, dans un discours sur les martyrs jésuites du Paraguay, Jorge Bergoglio présentera les « réductions » comme l’incarnation de l’idéal de Suarez : l’Évangile apporté par les Jésuites unissant le peuple et formant une nation guaranie. Une réussite combattue ensuite par une idéologie rationaliste imposée d’en haut… Dès les années 1960, le futur pape François développait cette idée de soutenir une résistance des pauvres contre l’effet destructeur des idéologies de droite ou de gauche, que ce soit l’esprit dominateur des Bourbons « despotes éclairés », le libéralisme économique du XIXe siècle ou le marxisme du XXe siècle.
L’Église d’Amérique latine vivait alors une mutation, à la lumière de deux encycliques sociales, celle de Jean XXIII Mater et Magistra, et celle de Paul VI Populorum progressio sur le développement, dans la dynamique du concile Vatican II, qui eut une influence immense sur ce continent.
Cependant, ordonné prêtre en décembre 1969, Jorge Mario Bergoglio a été nommé en août 1973 supérieur provincial des Jésuites en Argentine, alors que leur congrégation y traversait une crise grave : âgé d’à peine 36 ans, il devenait ainsi le plus jeune provincial de l’histoire de la Compagnie. « Sa première distinction, son premier chemin de croix12 », résume Christiane Rancé…
Victimes d’une crise des vocations et d’une série de départs, les Jésuites argentins étaient alors deux fois moins nombreux que dix ans auparavant… Le supérieur général Pedro Arrupe avait demandé à tous de s’investir davantage auprès des pauvres et des marginaux.
Cependant, le provincial Bergoglio s’est attaché à remettre de l’ordre dans la Compagnie de Jésus en Argentine, en misant davantage sur la spiritualité, et en l’éloignant du courant marxiste de l’aile gauche de la théologie de la libération13. Sa première décision fut de transférer la maison mère du centre de la capitale au collège Saint-Michel situé en banlieue, afin de mieux encadrer les novices… Il avait effectué un retour à l’esprit des Exercices de saint Ignace.
En 1980, le père Bergoglio est nommé recteur de la faculté de théologie et de philosophie, tout en y enseignant lui-même la théologie. Il est en même temps curé de paroisse.
Cependant, l’Argentine, qui avait été le pays le plus développé de l’Amérique latine en 1930, sombrait à nouveau dans une grave crise économique et dans une spirale de la violence. Cela provoqua un affrontement entre deux extrêmes, avec des expéditions punitives… À l’extrême gauche, deux organisations, l’Armée populaire révolutionnaire trotskiste et les « Montoneros » issus d’une dérive extrémiste du péronisme, pratiquent une stratégie meurtrière de terrorisme urbain : des attentats à la bombe, plus de huit cents meurtres et mille sept cent quarante-huit enlèvements de 1969 à 1979. À l’opposé, une partie des forces armées bascule à son tour dans une violence de plus en plus systématique, derrière le paravent du maintien de l’ordre.
De 1976 à 1983, la dictature du général Videla a pesé sur l’Argentine, dans le contexte global de la « guerre froide » entre l’Est et l’Ouest. Une ambiance de guerre civile s’est installée. Assassinats, enlèvements et exécutions sommaires se sont succédé par milliers, cette fois de la part des militaires au pouvoir pendant sept ans. Au retour de la démocratie, on calculera que la junte a tué sept mille deux cents personnes. Beaucoup ont été torturés dans trois cent quarante centres de détention. La plupart, les « disparus », ont été liquidés secrètement.
Dès 1976, un évêque, Mgr Enrique Angelelli, qui défendait des ouvriers agricoles sans terre, avait été assassiné. Une fois pape, Jorge Bergoglio produira des documents qui permettront le procès de deux officiers pour ce meurtre. Puis il fera béatifier cet évêque martyr en 2019.
Les Jésuites sont surveillés : leur téléphone est placé sur écoute et leur courrier est ouvert. Pourtant, à l’inverse des calomnies publiées sur son compte au début des années 2000, il a été établi que le père Bergoglio avait alors pris des risques importants pour sauver des dizaines de personnes des sbires de la dictature. Tout en étant très ferme sur les consignes de prudence et de refus de toute dérive violente, « il avait mis les prêtres considérés comme “subversifs” à l’abri du collège supérieur de Saint-Michel, et invoqué, pour justifier leur présence, des retraites spirituelles14 », raconte Christiane Rancé. Il a sauvé ainsi de nombreux confrères, leur faisant passer au besoin la frontière entre l’Argentine et le Brésil.
En revanche, Bergoglio interdisait les communautés qui franchissaient la ligne prescrite de la non-violence. Bientôt, les Jésuites argentins furent très divisés : à Buenos Aires, il y eut les « bergoglistes » et les « antibergoglistes » qui le soupçonnèrent de pactiser passivement avec le pouvoir militaire… Dénoncé au général des Jésuites, convoqué à Rome, il y obtint gain de cause. Mais sur place, les relations restaient tendues…
Après avoir quitté sa charge de provincial en 1979, Jorge Bergoglio est nommé recteur du Colegio Maximo de Buenos Aires : il est directeur des facultés de philosophie et de théologie, responsable d’une centaine d’étudiants jésuites. Quand il partira en 1986, leur nombre aura doublé.
Cette même année 1979, Jorge Bergoglio participe à la 3e Conférence générale du CELAM, le Conseil épiscopal latino-américain, à Puebla, où l’on reconnaît la spécificité de la culture religieuse populaire. Cette orientation coïncide avec un rejet de la dérive marxiste de la première version de la théologie de la libération, qui sera corrigée ensuite dans un sens humaniste, ce que le Vatican reconnaîtra et approuvera.
Entretemps, Jean-Paul II a pris le relais de Jean-Paul Ier pour demander aux Jésuites une interprétation plus rigoureuse du concile Vatican II, et une formation spirituelle et doctrinale plus exigeante. En vue de quatre tâches, l’œcuménisme, le dialogue interreligieux, le dialogue avec les athées et la promotion de la justice.
En 1980, Bergoglio a construit une nouvelle église, Saint-Joseph-le-Patriarche, puis un ensemble pastoral comprenant deux écoles, une cantine pour enfants et des ateliers de formation professionnelle. Un jour, disposant de dix hectares de terres, il arrive avec quatre vaches, quatre cochons et six moutons, pour nourrir ses ouailles… On plante des légumes. On rencontre le recteur Bergoglio chaussé de bottes en caoutchouc au milieu de cette ferme… Il nourrit quatre cents enfants chaque jour.
Vers la fin des années 1980, l’Argentine replonge dans la misère… Bergoglio demande à ses étudiants d’aller visiter les pauvres et les malades, avec de la nourriture et des médicaments. « Notre vocation demande d’être les pasteurs de grands troupeaux, et non de caresser quelques brebis bien choisies », leur dit-il… Il ajoute qu’ils ne seront pas amenés à enseigner, mais plutôt à être enseignés par le « peuple fidèle », le pueblo fiel qui a le « sens de l’Église ».
En 1985, il organise au Colegio Maximo une conférence qui réunit cent vingt théologiens de vingt-trois pays sur le thème « L’évangélisation de la culture et l’inculturation de l’Évangile », à l’occasion du 400e anniversaire de l’arrivée des Jésuites en Argentine. Il rend un « hommage filial » au général des Jésuites, le père Arrupe, qui a inventé le terme « inculturation ».
Dans ses initiatives, « il ne prend malheureusement pas le temps de permettre aux autres de le rejoindre dans son raisonnement ». Or « le rythme effréné et l’étendue des changements provoquent du ressentiment15 », constate Ivereigh. En outre, la fécondité de son apostolat suscitant de nombreuses vocations provoque des jalousies.
Ses options pédagogiques et pastorales vont rencontrer une opposition croissante, parmi ses aînés en Argentine, puis jusqu’à Rome, dans l’entourage du nouveau général des Jésuites, le père Kolvenbach.
Bergoglio a critiqué les intellectuels et les gens aisés de tous bords, qui sont « pour le peuple mais jamais avec le peuple ». Son mot d’ordre : ne jamais supplanter les pauvres, contrairement à l’attitude de certaines élites, « idéologues abstraits16 » qui prétendent réfléchir et décider à leur place.
Ses confrères jésuites du CIAS, un Centre de recherches et d’action sociale, sont souvent liés à un « Mouvement des prêtres pour le tiers-monde » ou partisans de positions avant-gardistes sur la sexualité. Bergoglio les contrarie : ils vont le désavouer…
On commence à le calomnier : on lui reproche d’avoir manifesté une passivité apolitique devant la dictature militaire, ou de nourrir les pauvres sans se demander pourquoi ils le sont…, ou bien d’imposer une religiosité naïve, anti-intellectuelle, d’un style antérieur à Vatican II pour un public populaire très « péroniste », ou encore de véhiculer une vision trop personnelle de saint Ignace… Le jésuite Bergoglio est-il bien jésuite ?
À Rome, le nouveau général des Jésuites, Peter-Hans Kolvenbach, nomme un nouveau provincial pour l’Argentine, qui prend comme adjoint un détracteur acharné de Bergoglio… La mission pastorale autour du Colegio Maximo va être démantelée.
En mai 1986, Jorge Bergoglio veut prendre du champ. Il demande un congé sabbatique en Allemagne pour préparer une thèse de doctorat sur Romano Guardini : ce prêtre et philosophe bavarois a eu une influence importante sur les théologiens de la génération du concile Vatican II, comme Joseph Ratzinger, le futur Benoît XVI, qui l’a connu personnellement.
Souvent cité par Paul VI et Jean-Paul II, Guardini a critiqué les dialectiques de Hegel et de Marx : il leur préférait une conception de la confrontation des points de vue qui aidera Jorge Bergoglio, quand devenu cardinal, il pratiquera la « culture de la rencontre ».
Bergoglio perfectionne son allemand et se plonge dans l’étude. Mais rongé par le mal du pays, il repart pour Buenos Aires dès le mois de décembre… Sa vocation de pasteur et de missionnaire est différente de celle d’un chercheur.
Revenu en Argentine, il donne des cours de théologie pastorale. En mai 1988, il fera un discours mémorable pour la canonisation des martyrs jésuites du Paraguay, devenus les héros du film Mission… Il y critique le « marxisme indigéniste qui nie l’importance de la foi dans le sens transcendant de la culture d’un peuple, tout en réduisant la culture à un champ de bataille ».
Les 11 et 12 avril 1987, les Journées mondiales de la jeunesse sont organisées pour la première fois en dehors de Rome, à Buenos Aires à l’instigation de Mgr Pironio, Argentin devenu cardinal de la Curie romaine. Jorge Bergoglio rencontre Jean-Paul II pour la première fois : il dira en 2005 avoir été « particulièrement impressionné par son regard, qui était celui d’un homme bon ».
Mais la violence recommence : ruinées par une hyperinflation, des foules pillent les supermarchés. Les élections de mai 1989 voient la victoire de Carlos Menem, fils d’immigrants syriens.
Bergoglio est élu « procureur » des Jésuites argentins, c’est-à-dire chargé d’audit, ce qui montre l’estime persistante de ses confrères. Mais cela gêne : à l’inverse de l’esprit de Puebla, une approche marxisante venue des Jésuites espagnols est imposée.
De 1988 à 1990, la province jésuite d’Argentine se replie sur ses dissensions. On soupçonne Bergoglio d’agiter les esprits : on fait de lui un bouc émissaire, et on l’éloigne. Au printemps 1990, on l’envoie dans une petite résidence jésuite à Cordoba, à environ sept cents kilomètres de Buenos Aires. Il va y rester deux ans, comme confesseur. Ses amis jésuites les plus proches sont envoyés à l’étranger. Les autres n’ont pas le droit de le contacter…
Un nouveau provincial arrive à Buenos Aires en août 1991 : un de ses proches alimente une campagne d’accusations contre Bergoglio. D’après Ivereigh, celui-ci y voit « un signal clair : il n’a désormais plus aucun avenir avec les Jésuites17 »…
Cependant, Jorge Bergoglio va être nommé évêque auxiliaire de Buenos Aires le 20 mai 1992 à l’âge de 55 ans par Jean-Paul II, à la demande de l’archevêque de la ville devenu cardinal, Antonio Quarracino : celui-ci, proche du pape qui l’avait fait lui-même évêque sur place en 1987, s’est adressé directement à Jean-Paul II sans en référer au nouveau provincial des Jésuites d’Argentine…
Le jour venu, Bergoglio est salué par une foule impressionnante de gens très pauvres, dont beaucoup de « gens venus des marges », dira un ami prêtre. Il distribue à l’assistance une image de prière à Maria Knotenlöserin, « Marie qui défait les nœuds », une représentation de la Vierge de l’église jésuite Saint-Pierre à Augsbourg18.
Le secteur dont Jorge Bergoglio reçoit la responsabilité comme évêque, Flores, est le plus pauvre de Buenos Aires. Il prend en charge les dix prêtres des bidonvilles.
Au cours des vingt années suivantes, ponctuées de déplacements à Rome, jamais Jorge Bergoglio ne remettra les pieds à la curie jésuite générale. Et, malgré de bonnes relations avec le nouveau provincial nommé en 1997, il rompt la plupart de ses liens avec les Jésuites argentins, jusqu’au lendemain de son élection comme pape.
Jorge Bergoglio est un évêque qui n’est pas clérical : très disponible, il n’a pas de secrétaire particulier. Il est facile à joindre au téléphone. Il continue à se déplacer dans les transports en commun, et se laisse aborder dans la rue. Sa devise épiscopale, « Miserando atque eligendo », signifiait : « Avoir pitié et choisir ». Il a refusé de loger dans la résidence des archevêques et a choisi un petit appartement près de la cathédrale, où il confesse régulièrement.
Comme évêque, Mgr Bergoglio a encore protégé des gens, cette fois menacés par des mafias locales, comme une femme policier prise pour cible en raison de sa lutte contre la prostitution. Ou un jeune prêtre menacé de mort dans un bidonville par des narcotrafiquants : il a passé une nuit à son domicile pour le défendre.
En janvier 1996, il soutient son équipe de prêtres des bidonvilles contre un projet d’autoroute qui détruirait plusieurs îlots d’habitation : avec l’appui de la presse, ils font reculer les bulldozers.
Le cardinal, atteint de troubles cardiovasculaires, veut faire de Bergoglio son successeur. Un collaborateur du président Carlos Menem, hostile à cette promotion, tente de l’empêcher. Le cardinal Quarracino s’adresse encore directement à Jean-Paul II : le choix de Bergoglio, connu pour son austérité, permet d’éviter toute collusion avec le pouvoir.
À 60 ans, Jorge Bergoglio devient ainsi le nouvel archevêque de Buenos Aires. Il continue à se déplacer à pied, souvent dans le métro, habillé en simple clergyman.
Il met en place des procédures de responsabilisation financière et de transparence. Il dit à ses prêtres que, simples médiateurs, ils ne doivent pas profiter matériellement de leur situation…
En août 1997, face à une flambée du chômage, il conduit une procession géante de six cent mille personnes jusqu’au sanctuaire de saint Gaëtan de Thiène, le saint patron des travailleurs argentins.
Confronté à une vague d’immigration du Paraguay, il a vu se développer dans la banlieue de Buenos Aires ces bidonvilles qu’il avait découverts autrefois au Chili : il décide d’y créer une nouvelle paroisse. Pour qu’ils conservent leurs racines et leur ferveur religieuse, il y implante une antenne du grand sanctuaire marial du Paraguay, avec une copie d’une statuette indienne de la Sainte Vierge. On a pu ainsi organiser des pèlerinages pour les Paraguayens, Indiens guaranis ou paysans chassés de leurs terres par la déforestation.
Resté profondément ignatien à l’appui des Exercices spirituels, Jorge Bergoglio s’est aussi nourri d’autres spiritualités, celle de saint François d’Assise, l’apôtre de la pauvreté et de l’amour de la nature, mais aussi celles du Renouveau charismatique, de la Communauté Sant’Egidio versée dans le dialogue interreligieux, des Focolari adeptes d’un appel à l’unité, et du mouvement Communion et Libération au dynamisme spirituel et social. Il est également attaché au fondateur de l’Opus Dei, Josemaria Escriva, dont il apprécie les incitations à l’engagement des laïcs, et qu’il a prié sur sa tombe à Rome l’été 2003, « pour le remercier de grâces obtenues », d’après Austen Ivereigh19.
À l’approche de l’an 2000, Jorge Bergoglio a multiplié les contacts avec un intellectuel à la réflexion déterminante pour l’avenir de l’Église en Amérique latine, Alberto Methol Ferré : cet Uruguayen a beaucoup compté dans l’élaboration du document de Puebla en 197920. Autodidacte, converti au catholicisme, il est écrivain, journaliste, historien, théologien. Methol Ferré voit l’Église d’Amérique latine comme le catalyseur d’une destinée commune à tout ce continent, la patria grande, dans un avenir mondialisé. Il prend acte autant de l’échec du modèle de croissance « libéral » nord-atlantique que de celui du socialisme à la cubaine.
Relisant l’histoire du christianisme, Methol Ferré constate qu’à chaque époque, une Église locale s’est révélée comme « source » pour l’Église universelle qui s’en est alors fait le « reflet » : la première source fut Alexandrie et la Syrie ; ensuite, l’Espagne et l’Italie, avec le concile de Trente au XVIe siècle ; puis la France et l’Allemagne avec Vatican II au début des années 1960… Après avoir été un « reflet » pendant la colonisation et la fondation de ses nations, l’Église d’Amérique latine a commencé à se transformer en source dès les années 1950, lorsque le pape Pie XII a encouragé la création du CELAM, instance régionale appelée à unifier l’Amérique latine.
« Le CELAM a été la première structure collégiale de l’Église moderne à être établie à une échelle continentale », et a permis au catholicisme latino-américain de « décider de sa propre politique pastorale21 », rappelle Ivereigh. Pour Methol Ferré, la théologie particulière née de la rencontre de Medellín en 1968 est caractéristique d’une Église source. À l’époque, ce conseil d’évêques « s’était délibérément engagé dans une réflexion théologique, allant jusqu’à parler d’un “magistère latino-américain” et d’une autorité en matière d’enseignement22 ».
En janvier 1998, quand Jean-Paul II se rendra à Cuba, Jorge Bergoglio écrira une brochure : il rejette à la fois le marxisme et le néolibéralisme comme étrangers à l’âme de l’Amérique latine. Il dénonce la façon dont le communisme, « erreur anthropologique », a détruit la culture populaire cubaine et la famille, mais il critique autant l’utilisation néolibérale du capitalisme, « ignorant la dignité humaine des travailleurs et la finalité sociale de l’économie ».
Quelques jours après, c’est le deuil national du cardinal argentin Pironio, mort d’un cancer des os. Son corps est rapatrié de Rome à Buenos Aires : homme d’Église le plus célèbre d’Argentine, proche du CELAM à Medellín en 1968, où l’Église latino-américaine avait acquis une audience mondiale. Il avait été considéré comme papabile au conclave de 1978…
En 2001, la crise économique frappe à nouveau l’Argentine restée fragile. L’État s’essouffle mais l’Église agit. L’archevêque Bergoglio passe par les médias pour influer sur le gouvernement. Le jour de la fête nationale, le 25 mai, il transforme la cérémonie du Te Deum en tribune pour rappeler aux dirigeants politiques leurs responsabilités. Dès l’an 2000, il a organisé des rencontres entre représentants du monde politique pour rétablir la confiance.
Créé cardinal par Jean-Paul II en février 2001, il a refusé que les fidèles de Buenos Aires viennent le fêter à Rome : il leur a demandé de consacrer la dépense envisagée à aider plutôt les pauvres. Le Jeudi saint, il est allé laver les pieds de douze malades du sida dans un hôpital de Buenos Aires.
Le nouveau cardinal Bergoglio a refusé d’être élu à la tête de l’épiscopat argentin. Cependant, il est très proche de la population dans la crise. Du fait du discrédit des partis politiques, il engage l’Église dans la vie sociale, conformément à la tradition du pays. Cela n’est pas sans provoquer des frictions avec certains dirigeants, en particulier Nestor et Cristina Kirchner, hostiles à toute intervention de l’Église.
Lors du conclave de 2005 qui doit élire le successeur de Jean-Paul II, le cardinal Bergoglio obtient jusqu’à quarante voix au second scrutin du deuxième tour, après en avoir obtenu dix lors du premier vote, le cardinal Ratzinger en ayant respectivement obtenu qurante-sept puis soixante-douze. Il reçoit les suffrages de partisans d’une gouvernance plus collégiale et plus pastorale, notamment parmi ses pairs latino-américains. Mais si ce phénomène se poursuit, Ratzinger ne peut pas être élu…
À ce stade, Bergoglio, très ému, demande qu’on arrête ce processus. Ensuite, le cardinal Ratzinger est élu avec quatre-vingt quatre voix, Bergoglio n’en ayant plus reçu que vingt-six, presque contre son gré… Pourquoi ce retrait, pratiquement en faveur de Ratzinger ? On peut penser qu’il a été bouleversé à l’idée d’être comme le jouet d’une fracture entre des blocs risquant de diviser l’Église. Cette perspective le heurtait profondément, lui qui s’attachait à surmonter les divisions en cherchant des consensus. En outre, d’après son biographe Austen Ivereigh, « il pensait aussi qu’il n’était pas prêt. Et, plus important encore, que l’Amérique latine n’était pas prête23 »…
Après la mort de Jean-Paul II, Methol Ferré a expliqué que si le CELAM avait évolué d’une « Église reflet » vers une « Église source » qui revitaliserait l’Église universelle, ce processus a été bloqué dans les années 1980 et 1990. Tant que les évêques latino-américains ne se seront pas concertés, tout pape venant de ce continent ne sera qu’un reflet de l’Église d’Europe… Selon le philosophe uruguayen, l’Église avait besoin d’un pontificat européen de transition, et le cardinal Ratzinger « était le mieux placé pour devenir pape à ce moment-là24 ».
Au mois d’octobre 2005, Jorge Bergoglio retourne à Rome pour un synode sur l’Eucharistie. Il y parle du lien avec Marie et le « peuple fidèle ». Il est élu avec quatre-vingts voix, le nombre le plus élevé, pour entrer dans le conseil de ce synode et y superviser les conclusions. À son retour, il est élu président de la Conférence des évêques d’Argentine.
Le 15 mai 2007, à la conférence du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), dans le sanctuaire brésilien d’Aparecida, il est chargé de présider la commission de rédaction du document final.
À Aparecida, le cardinal Bergoglio évoque les exclus de l’économie de marché, comme un effet de cette « culture du déchet » qu’il dénonce : on s’y débarrasse des pauvres, des bébés à naître, des enfants, des personnes âgées et des migrants. Il lance alors son expression des « périphéries existentielles », qui évoque à la fois les bidonvilles et les fragilités multiples de la vie25.
Il effectue une synthèse magistrale de cette conférence d’Aparecida après avoir fortement contribué à réaliser le consensus. C’est en chef de file de l’Église latino-américaine qu’il quitte les lieux.
Les relations se tendent encore avec le président Kirchner, qui accuse Bergoglio d’être « le leader spirituel de l’opposition politique »… Celui-ci évite toute confrontation directe, mais lors du pèlerinage national, devant deux millions de personnes, il critique les élites distantes du peuple qui créent la division en son sein, et il évoque le démon, « père de la discorde ».
Il devient la tête de Turc de Nestor Kirchner, qui va le traiter en ennemi public, et… le faire placer sur écoute : le cardinal Bergoglio ne recevra désormais ses hôtes que sur un fond musical très sonore, afin d’empêcher les oreilles électroniques du président de l’entendre26…
À la veille du conclave de 2013, alors même qu’il ne voulait pas être pape, Jorge Mario Bergoglio avait été invité à prendre la parole devant les autres cardinaux le 9 mars au Vatican. Il avait suggéré des orientations capitales pour le nouveau pontificat et pour la Curie, et… tous avaient applaudi. Selon lui, « l’Église est appelée à sortir d’elle-même et à aller dans les périphéries, les périphéries géographiques mais également existentielles : là où résident le mystère du péché, la douleur, l’injustice, l’ignorance. […] Quand l’Église ne sort pas pour évangéliser, elle devient autoréférentielle et tombe malade, comme la femme toute courbée repliée sur elle-même dont parle Luc dans l’Évangile ».
Le futur pape François avait dénoncé « l’autoréférentialité et une sorte de narcissisme théologique » comme des « maux qui frappent les institutions ecclésiastiques »… Citant l’Apocalypse où il est écrit que Jésus frappe à la porte, il disait penser « aux moments où Jésus frappe de l’intérieur pour qu’on le laisse sortir », alors que l’Église « autoréférentielle » « prétend retenir le Christ à l’intérieur d’elle-même et ne le fait pas sortir »…
Toutefois, l’idée même d’une direction de la Curie du Vatican hérissait le cardinal Bergoglio, à cause de sa lourdeur administrative et de la réputation de ses intrigues, de ses rivalités et de ses querelles intestines. Sans compter les affaires de mœurs ou d’argent, qui venaient d’éclater sous le pontificat de Benoît XVI et contre lesquelles celui-ci avait commencé à lutter avec courage, avant de déclarer forfait, sentant ses forces l’abandonner.
Cependant, la réforme de la Curie devenait le principal défi du futur pape, quel qu’il soit… Les précédents papes Jean-Paul II, grand voyageur essentiellement tourné vers l’extérieur puis grand malade, et Benoît XVI, grand théologien essentiellement tourné vers l’intériorité des questions doctrinales et de plus en plus affaibli par sa santé, avaient l’un et l’autre temporisé devant l’énormité de cette tâche. En revanche, le pape François serait amené à s’y atteler avec l’énergie et la pugnacité dont il était capable. Et avec l’allergie instinctive qu’à l’image de Jean XXIII, il ressentait à l’encontre de toute bureaucratie…
Bergoglio était un esprit indépendant, inclassable : comme le rappelle Christiane Rancé, « les conservateurs le disaient progressiste, et les progressistes le jugeaient trop conservateur27 »…
Pas plus que son prédécesseur le cardinal Ratzinger devenu Benoît XVI, le cardinal Bergoglio ne voulait être pape… Et comme lui, c’est par devoir qu’il s’est incliné, devant le vote des autres cardinaux réunis avec lui en conclave en 2013, après la renonciation inattendue de Benoît XVI… Au sein de la Curie romaine, il avait une place, comme membre de la Congrégation pour le culte divin et les sacrements, de la Congrégation pour le clergé, de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée, du Conseil pontifical pour la famille et de la Commission pour l’Amérique latine. Tout en étant réticent vis-à-vis des aspects bureaucratiques de l’administration vaticane, il connaissait déjà un peu ses rouages.
Angelo Roncalli est issu d’une famille de paysans pauvres de la région de Bergame : ses parents sont de simples métayers vivant sur cinq hectares, avec un maigre troupeau de vaches, quelques vignes et des vers à soie. Plus tard, il soutiendra sa famille, dans cette exploitation agricole trop petite pour eux tous, à Sotto il Monte. « Je ne serai jamais riche. Car le prêtre qui s’est servi de son sacerdoce pour s’enrichir va sûrement en Enfer », écrit-il. Son saint préféré est François d’Assise, qui vénérait Dame Pauvreté…
Le futur Jean XXIII éprouvait une grande admiration pour Léon XIII, pionnier du catholicisme social : son encyclique Rerum novarum avait proclamé le droit des travailleurs à s’associer pour se défendre.
Le jeune abbé Roncalli est historien. Il s’attache à percevoir la « dimension surnaturelle » des événements, la logique de la Providence divine, « qui domine l’histoire du monde ». Selon lui, précise le Britannique Peter Hebblethwaite, « si Dieu est toujours à l’œuvre dans l’histoire humaine et si toute l’histoire est histoire du salut, alors les “signes du temps” doivent permettre de déceler cette présence28 ».
Première étape du sacerdoce d’Angelo Roncalli, son travail de secrétaire de l’évêque de Bergame : Mgr Radini Tedeschi, étranger aux intrigues politiques, est un défenseur du monde ouvrier. De l’âge de 24 ans jusqu’à la mort de l’évêque en août 1914, il reste à son service.
Cet évêque est proche d’un précurseur de l’œcuménisme, le cardinal Mercier, futur Primat de Belgique : Roncalli le rencontre à Bergame dès 1906. La même année, en pèlerinage à Jérusalem, devant « le désordre et la confusion des hommes, des choses, des langues, des rites, des croyances qui entourent le Saint Sépulcre », il souhaite « que tous les frères séparés reviennent enfin au bercail ».
