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Les processus de normalisation représentent un mode de contrôle social qui recourt à des notions et à des instruments sensiblement différents des moyens d’action juridiques traditionnels, tels qu’ils ont été développés dans le cadre de l’Etat souverain. Normes ISO, standards techniques, normes de qualité, indicateurs, benchmarking, ranking, etc., les normes occupent toujours plus de place dans nos vies et dans nos sociétés. Mais quelles sont ces normes que nous connaissons finalement si mal ? D’où viennent-elles ? Quelle est leur nature ? Qui les édicte ? Comment contrôlent-elles effectivement nos conduites et l’évolution de notre monde ? Autant de questions qu’il est urgent de traiter. Car si les juristes les ont longtemps ignorées comme un « infra-droit » indigne de leur intérêt, les normes s’imposent chaque jour davantage comme un « contre-droit », une alternative aux règles juridiques, qui ne se contentent plus de compléter le système juridique, mais le concurrencent et tendent à prendre le pas sur lui, au niveau local, mais aussi européen et global. La philosophie de la norme est, quant à elle ancienne, mais elle a été dans une certaine mesure occultée et mise au second plan par la philosophie politique et juridique continentale. Elle est par contre mise en évidence dans la tradition anglo-saxonne, en particulier de l’empirisme écossais à l’utilitarisme et au-delà dans des courants de pensée divers qui relèvent de la philosophie analytique, du mouvement post-structuraliste, ainsi que de certains courants économiques et sociologiques. Cet ouvrage propose une synthèse claire des contributions des grands penseurs à la philosophie des normes et analyse la montée en puissance du gouvernement des normes dans les domaines de la justice, du droit international, du droit européen, des droits de l’homme, de la responsabilité des entreprises et des Universités.
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Seitenzahl: 768
Veröffentlichungsjahr: 2013
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Éditions Bruylant
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ISBN : 978-2-8027-3945-6
La collection « Penser le Droit »
La collection « Penser le Droit » a pour objet la publication d’ouvrages originaux de philosophie et de théorie du droit. Elle accueille également des traductions d’ouvrages étrangers.
La qualité scientifique des manuscrits soumis à publication est évaluée de manière anonyme par le comité de lecture de la collection. Les manuscrits sont envoyés au Centre Perelman de Philosophie du Droit, Université Libre de Bruxelles, CP-132, 50 av. F.D. Roosevelt, B-1050 Bruxelles.
Organisation de la collection
Directeur : Prof. Benoît Frydman
Secrétaires : Prof. Gregory Lewkowicz et Arnaud Van Waeyenberge
Comité de lecture
Olivier Corten Professeur à l’Université Libre de Bruxelles
Mireille Delmas-Marty Professeur au Collège de France
Edouard Delruelle Professeur à l’Université de Liège
Alfred Dufour Professeur à l’Université de Genève
Jean-Marc Ferry Professeur à Nancy
Marie-Anne Frison-Roche Professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris
Antoine Garapon Secrétaire général de l’Institut des Hautes Études sur la Justice
Serge Gutwirth Professeur à la Vrije Universiteit Brussel
Peter Haggenmacher Professeur à l’Institut Universitaire des Hautes Études Internationales de Genève
Jean-François Kervégan Professeur à l’Université Paris-I Sorbonne
Françoise Michaut Directrice de Recherche au C.N.R.S.
François Ost Professeur à l’Université de Saint-Louis
Diego Quaglioni Professeur à l’Université de Trente
Michael Stolleis Professeur à l’Université de Francfort-sur-le-Main
Françoise Tulkens Vice-Président honoraire à la Cour Européenne des Droits de l’homme
PARUS DANS LA MÊME COLLECTION
1. Classer les droits de l’homme, sous la direction de Emmanuelle Bribosia et Ludovic Hennebel, 2004.
2. La société civile et ses droits, sous la direction de Benoît Frydman, 2004.
3. L’auditoire universel dans l’argumentation juridique, par George C. Christie. Traduit de l’anglais (américain) et présenté par Guy Haarscher, 2005.
4. Le sens des lois. Histoire de l’interprétation et de la raison juridique, par Benoît Frydman, 3e édition, 2011.
5. Philosophie de l’impôt, sous la direction de Thomas Berns, Jean-Claude Dupont, Mikhaïl Xifaras, 2006.
6. Responsabilités des entreprises et corégulation, par Thomas Berns, Pierre-François Docquir, Benoît Frydman, Ludovic Hennebel et Gregory Lewkowicz, 2006.
7. Dire le droit, faire justice, par François Ost, 2007.
8. Généalogie des savoirs juridiques contemporains. Le carrefour des lumières, sous la direction de Mikhaël Xifaras, 2007.
9. La vertu souveraine, par R. Dworkin. Traduit de l’anglais (américain) et présenté par Jean-Fabien Spitz.
10. Juger les droits de l’homme. Europe et États-Unis face à face, par Ludovic Hennebel, Gregory Lewkowicz, Guy Haarscher et Julie Allard, 2007.
11. La prohibition de l’engagement à vie, de la condamnation du servage à la refondation du licenciement. Généalogie d’une transmutation, par Alain Renard, 2008.
12. L’Europe des cours. Loyautés et résistances, par Emmanuelle Bribosia, Laurent Scheek, Amaya Ubeda de Torres, 2010.
13. L’imaginaire en droit, sous la direction de Mathieu Doat et Gilles Darcy, 2011.
14. Le sens des lois. Histoire de l’interprétation et de la raison juridique, par Benoît Frydman, 3e édition, 2011.
15. La science du droit dans la globalisation, sous la direction de Jean-Yves Chérot et Benoît Frydman, 2012.
16. Théorie bidimensionnelle de l’argumentation juridique. Présentation et argument a fortiori, par Stefan Goltzberg, 2012.
17. Dire le droit, faire justice, 2e édition par François Ost, 2012.
18. Droit et dissimulation, sous la direction d’Agnès Cerf-Hollander, 2013.
19. La proscription en droit, sous la direction de Catherine-Amélie Chassin, 2013.
20. Le droit, entre autonomie et ouverture. Mélanges en l’honneur de Jean-Louis Bergel, sous la coordination de Jean-Yves Chérot, Sylvie Cimamonti, Laetitia Tranchant et Jérôme Trémeau, 2013.
21. Droit, morale et marché, par Xavier Dieux, 2013.
22. Les pluralismes juridiques, par Jacques Vanderlinden, 2013.
Présentation de l’ouvrage
Chapitre 1. Prendre les standards et les indicateurs au sérieux
Benoit Frydman
Partie IDes standards aux rankings : les champs de la normalisation et ses techniques
Chapitre 2. Standards, régulation internationale et organisations internationales
Laurence Boisson de Chazournes
Chapitre 3. Les normes ISO, CEN et celles issues des consortiums privés : bric à brac ou système pour l’Union européenne ?
Arnaud Van Waeyenberge
Chapitre 4. La responsabilité sociétale comme champ d’extension de la norme : le cas d’ISO 26000
Marc-Antoine Carreira da Cruz
Chapitre 5. « Gouverner les États par les indicateurs : le cas des agences de notation de crédit »
Gregory Lewkowicz
Chapitre 6. The mathematical turn : l’indicateur Rule of Law dans la politique de développement de la Banque Mondiale
David Restrepo Amariles
Chapitre 7. La normalisation de l’université
Annie Vinokur
Chapitre 8. Retour à Glasgow : normativité, performativité et gouvernance du judiciaire en Europe
Daniela Piana
Partie IIGouverner par les normes de Hume à Foucault
Chapitre 9. La question des normes chez Hume ou comment la convention devient valeur
Céline Bonicco-Donato
Chapitre 10. « La chaîne invisible » Jeremy Bentham et le néo-libéralisme
Christian Laval
Chapitre 11. Contrôle social et démocratie chez Dewey
Joëlle Zask
Chapitre 12. Bentham, Foucault et les normes
Anne Brunon-Ernst
Conclusion : « Gouverner sans fin, ou quand le réel nous gouverne »
Thomas Berns
Table des matières
Présentation de l’ouvrage
Tout le monde constate l’emprise croissante des normes techniques (les standards) et des dispositifs de gestion, d’évaluation et de classement (les indicateurs). Ils n’ont cependant pas reçu jusqu’à présent toute l’attention qu’ils méritent de la part de la philosophie et surtout de la théorie du droit. Fascinés par la loi, le juge et les institutions étatiques, les spécialistes des règles ont longtemps négligé ces autres formes de normativité, qui contribuent pourtant pour beaucoup à la régulation des sociétés contemporaines et font chaque jour aux règles juridiques et aux institutions politiques une concurrence plus exacerbée.
Le présent ouvrage tente de combler partiellement cette lacune. Il vise à fournir aux juristes et aux philosophes, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux questions de gouvernance et de régulation, un éclairage à la fois conceptuel et pratique sur la nature, les formes, le fonctionnement des standards et des indicateurs, les institutions qui les mettent en œuvre, les effets qu’ils produisent, mais aussi sur les résistances et les critiques qu’ils suscitent et les questions fondamentales qu’ils nous adressent quant à l’évolution à court terme de notre modèle politique et de nos modes de vie.
Ce livre s’inscrit dans la ligne et le prolongement des travaux collectifs poursuivis au sein du Centre Perelman de philosophie du droit sur les transformations du droit contemporain et l’émergence d’un droit global1. Sur la base de nos recherches, menées selon la méthode pragmatique de l’École de Bruxelles, nous soutenons la thèse que le tournant global ne se caractérise pas seulement par un changement d’échelle de la régulation juridique, mais aussi par une évolution profonde des formes et des techniques de normativités dominantes. Cette évolution se traduit en particulier par une montée en puissance des standards et des indicateurs au détriment des sources classiques du droit. Elle est véritablement globale au sens où, bien qu’elle trouve son terrain de prédilection dans les relations transnationales, elle affecte transversalement les institutions, les règles et les comportements à tous les niveaux, y compris nationaux et locaux.
Dans un chapitre introductif, Benoit Frydman nous familiarise avec les normes à travers l’histoire de leur développement. Il montre les liens étroits qui unissent les normes techniques (standards) aux normes de gestion (indicateurs) et analyse, sur la base d’exemples, comment ces normes concurrencent les règles et institutions juridiques au niveau européen et global.
La suite de l’ouvrage se compose de deux parties. La première est consacrée à l’étude pratique des standards et des indicateurs dans les différents contextes de leur application. Laurence Boisson de Chazournes dresse d’abord un vaste panorama témoignant de l’importance grandissante des standards et de leur usage au sein des organisations internationales. Arnaud Van Waeyenberge analyse plus particulièrement les normes techniques européennes et globales à travers l’ISO, l’organisation internationale de normalisation, et son homologue européen, le comité européen de normalisation (CEN). Marc-Antoine Carreira Da Cruz s’intéresse plus spécifiquement à la nouvelle norme ISO 26000 sur la responsabilité sociale des organisations, qui consacre l’extension des normes techniques aux normes sociales.
On passe ensuite aux indicateurs avec l’étude approfondie de Gregory Lewkowicz sur les agences de notation financières, montrant comment les États eux-mêmes sont gouvernés par les indicateurs. David Restrepo Amariles étudie quant à lui l’indicateur « Rule of Law » de la Banque mondiale, au moyen duquel l’organisation financière évalue à l’intention des investisseurs le niveau de respect par les États de certaines règles de l’état de droit. Enfin, les deux derniers chapitres de cette partie sont consacrés à la normalisation et à la managérialisation de deux services publics centraux de l’État : celui des Universités par Annie Vinokur et celui de la Justice par Diana Piana.
La seconde partie adopte une perspective conceptuelle. Il s’agit de retrouver, dans la philosophie du droit et au-delà de celle-ci, le fil d’une philosophie de la norme, qui ne s’identifie pas d’emblée à une réflexion sur la règle ou à une théorie de la loi. Une telle philosophie est certes ancienne, mais elle a dans une certaine mesure été occultée et mise au second plan par la philosophie politique et juridique dominante, centrée sur la loi, le juge et l’État. Nous tentons ici d’en retrouver la trace dans une certaine tradition anglo-saxonne, en particulier celle de l’empirisme écossais, en remontant, avec Céline Bonicco-Donato, à son fondateur David Hume et à son célèbre paradigme des rameurs. Nous en poursuivons le cheminement, avec l’étude de Christian Laval sur la chaîne invisible de Jeremy Bentham, dont l’utilitarisme développe l’une des philosophies et des technologies du droit les plus puissantes, avec une conception très large et toujours pertinente de la normativité. Joëlle Zask consacre son étude à la philosophie pragmatique de John Dewey, dont l’ouvrage Le public et ses problèmes fournit des outils importants pour penser encore aujourd’hui l’évolution des normes et des institutions. Anne Burnon-Ernst termine ce parcours en faisant le lien entre Bentham et Foucault, dont les travaux sur les normes s’inscrivent bien sûr aussi dans la filiation de Georges Canguilhem.
Thomas Berns clôture enfin l’ouvrage par des réflexions conclusives.
Les contributions réunies dans cet ouvrage sont le fruit de plusieurs années de recherches, entamées par un séminaire international à Bruxelles en 20082 et approfondies dans plusieurs études spécifiques, qui ont donné lieu à la publication de monographies3. La publication du présent ouvrage participe d’un mouvement qui manifeste l’intérêt croissant des juristes, des théoriciens et philosophes du droit, qui ont enfin décidé mesurer l’importance de ces normes techniques et de gestion et de prendre au sérieux leur étude avec toute la technicité que cela implique. On ne peut ainsi que se réjouir de la publication concommitante de plusieurs ouvrages sur le sujet parmi lesquels on signalera en particulier le collectif Governing by indicators, publié par l’équipe de droit global de la New York University (NYU), sous la direction de Benedict Kingsbury4, dont nous sommes proches non seulement par le titre, mais également par l’approche et les intérêts de recherche. Cette réflexion est en outre appelée à se prolonger dans un programme collectif du Fonds National pour la Recherche Scientifique (FRS-FNRS) sur la concurrence des normativités5.
Benoit Frydman et Arnaud Van Waeyenberge
1. Il prolonge ainsi d’autres ouvrages publiés dans la collection « Penser le droit » aux éditions Bruylant : La société civile et ses droits (2004), Responsabilités des entreprises et corégulation (2007) et La science du droit dans la globalisation (2012).
2. « Gouverner par les normes : de Hume aux rankings » (janvier-mai 2008). Le programme complet du séminaire est disponible sur le site du Centre Perelman à l’adresse suivante : http://www.philodroit.be/spip.php?page=rubrique&id_rubrique=33&lang=fr.
3. Voy. en particulier B. Frydman et E. Jeuland (dir.), Le nouveau management de la justice et l’indépendance des juges, Paris, Dalloz, 2011 et l’ouvrage collectif, Les agences de notation financières entre les marchés et les États, Bruxelles, Larcier, 2013.
4. K. Davis, A. Fisher, B. Kingsbury & S. EngleMerry (dir.), Governance by Indicators. Global Power Through Quantification and Rankings, Oxford, OUP, 2012.
5. Projet La concurrence des normativités (2013-2017), subsidié par le FRFC, fonds associé du FNRS, mené en collaboration entre le Centre Perelman de l’Université Libre de Bruxelles (ULB), le Séminaire interdisciplinaire d’études juridiques de l’Université Saint-Louis (François Ost) et le Service de Philosophie morale et politique de l’Université de Liège (Florence Caeymaex et Edouard Delruelle).
Benoit Frydman2
Les travaux que nous conduisons depuis une quinzaine d’années au sein du Centre Perelman de philosophie du droit sur les transformations du droit contemporain dans le contexte de la globalisation nous ont conduit à observer, dans les différents « chantiers » que nous avons étudiés, que le droit global en construction ne se caractérise pas seulement par un changement d’échelle des règles, mais par une mutation en profondeur des formes et des procédures de régulation, ainsi de la nature même des normes en usage3. Nous avons pu constater dans nos recherches, menées, selon la méthode pragmatique propre à l’École de Bruxelles4, que les règles juridiques classiques sont de plus en plus concurrencées par d’autres types de normes, en particulier les normes techniques et de gestion, qui semblent trouver, spécialement dans le contexte supra- ou transnational, un terrain d’épanouissement favorable au détriment des règles et des institutions juridiques classiques5. Il nous est dès lors apparu nécessaire et urgent de porter toute notre attention à ces « autres » formes de normativités, qui ne font pas partie du catalogue classique des sources du droit, d’en comprendre l’origine, la logique et le fonctionnement, d’étudier les manières dont elles exercent et accroissent leur emprise et entrent en relation avec les règles juridiques et les institutions politiques6.
Dans une première partie (I), nous esquisserons les grandes étapes de l’histoire entrecroisée des normes techniques et des dispositifs de gestion, qui n’est pas moins ancienne que celle des règles juridiques, afin de mieux comprendre les instruments et les logiques spécifiques qui président à leur évolution et au déploiement de leur puissance normative7. Dans la deuxième partie (II), nous montrerons, sur la base d’exemples précis et variés, comment les normes techniques et de gestion imposent une véritable concurrence aux règles et institutions juridiques dans le contexte de la construction européenne et de la globalisation8. Enfin, dans une dernière partie (III), après avoir examiné la question de la légitimité de ces normes et leur rapport au droit, nous esquissons les grands traits d’un programme de recherche pragmatique sur la concurrence des normativités9. Mais commençons par faire connaissance avec ces formes moins familières de normes en nous interrogeant sur les raisons pour lesquelles elles ont été jusqu’ici largement méconnues par la théorie du droit.
Le vocabulaire lui-même n’est pas entièrement fixé ni dénué d’ambiguïté10. Le mot « norme » vient du latin norma, qui désigne à l’origine une équerre, tout comme regula, qui donnera « règle », désigne lui aussi l’instrument du même nom. Cependant, l’usage du mot « norme » en français est moins répandu et plus tardif que celui de « règle ». Ainsi, Canguilhem indique que « normal » ne fait son apparition qu’en 1759 et passe progressivement du vocabulaire technique dans la langue populaire en raison de l’usage qui en est fait lors de réformes dans les domaines hospitalier et scolaire (spécialement la création des « écoles normales »)11. En droit, l’usage du terme « norme » est également rare jusqu’au 19ème siècle et ne sera véritablement popularisé que par Kelsen12. Sa signification est plus large que les règles juridiques, qui ne sont qu’une variété de normes par prescription, parmi d’autres familles de normes qui s’appuient sur la convention ou l’observation de régularités13. Mais le juriste francophone contemporain utilise souvent indifféremment les termes « règles » et « normes » pour désigner les objets juridiques. Si l’anglais recourt également au mot « norm » dans un sens très large, où il entre cependant souvent une composante morale, il dispose de termes plus précis pour distinguer, d’une part, les commandements du droit (legal rules) et, d’autre part, les normes techniques (standards). Le mot anglais « standard » est d’ailleurs lui-même polysémique puisqu’il désigne à la fois la norme technique, comme la norme ISO par exemple, le modèle (de comportement ou d’un objet), l’étalon (de mesure) ou le benchmark (le niveau de référence)14. Dans la suite de ce texte, nous utiliserons, dans un souci de clarté, le terme « norme » au sens du « standard » anglais et réserverons le terme « règle » aux sources juridiques classiques.
Pendant longtemps, les juristes ont traité les normes dites « techniques », sinon avec mépris, du moins avec une certaine condescendance. Le droit constituait la seule forme de normativité à la fois légitime, en tant qu’instrument du pouvoir étatique souverain, et efficace, dès lors que seule susceptible de déclencher l’usage de la force publique. Un étudiant en droit pouvait et peut encore ne jamais entendre parler des autres sortes de normes pendant toute la durée de ses études universitaires. Parce qu’elles ne constituent pas des règles juridiques, elles ne peuvent prétendre à une place dans la majestueuse « pyramide des normes », sinon à un niveau tellement inférieur qu’elles échappent presque complètement à l’observation et à l’étude.
Pour autant le droit n’ignore pas complètement les autres normes et il peut même les entériner à l’occasion comme une forme ancillaire de normativité, déléguée et subordonnée. Ainsi, le juge, confronté à une question de responsabilité, par exemple dans un litige relatif à la construction d’un immeuble, pourra-t-il apprécier la démonstration d’une faute de l’architecte, de l’entrepreneur ou de l’un des corps de métier, par référence au respect des « règles de l’art », c’est-à-dire à la conformité par rapport aux normes techniques, examinée dans le cadre d’une expertise. Il en ira de même à peu près dans tous les domaines du droit pour apprécier le respect par un professionnel des « bonnes pratiques », y compris en matière médicale ou bien des prescriptions de sécurité, d’hygiène ou de protection de l’environnement. Le législateur lui-même, et plus souvent encore les autorités réglementaires, intégreront très régulièrement des références aux normes techniques et en imposeront le respect soit pour prolonger et compléter dans le détail la réglementation juridique, soit pour se référer aux instruments de mesure établis par ces dispositifs, pour définir par exemple un seuil tolérable en matière de bruit, d’émission de substances dangereuses ou la qualité d’un produit ou d’un service.
En réalité, lorsqu’on y songe, il n’y a guère de domaine de notre existence et de notre monde qui ne soit de part en part traversé et même saturé par les normes, qu’il s’agisse de notre corps et de notre santé, de l’économie et de nos professions, de l’environnement naturel et technologique et de notre rapport aux objets, voire même on le verra de la politique, de la justice, de l’école et même des droits de l’homme. En dépit de ce constat, que chacun peut faire et que peu songeront à contester, les normes techniques demeuraient jusqu’il y a peu le parent pauvre du champ de la théorie du droit. Comme s’il n’y avait rien ou si peu à en dire, compte tenu de leur caractère purement technique (entendez dénué d’enjeu politique) et de leur position infiniment modeste dans l’échelle des normativités. N’étant que les agents très subordonnés du droit dans le domaine de la technique, les normes techniques étaient seulement mentionnées en annexe et pour mémoire (et parfois pas du tout) dans les ouvrages de théorie du droit et de méthodologie juridique. Et il demeure aujourd’hui encore – j’en fais quotidiennement l’expérience – souvent difficile d’évoquer ou d’analyser ces formes de normativités sans se faire répliquer que « ceci n’est pas du droit » et que dès lors il conviendrait, sinon de ne pas s’y intéresser du tout, du moins de ne pas y consacrer trop d’énergie et le temps précieux que le juriste accorde à l’examen des « sources » officielles. Tout au plus, les plus ouverts accepteront-ils de ranger ces normes techniques dans la catégorie résiduaire et vague de « soft law », ce droit souple ou mou, sorte de débarras toujours plus encombré et impénétrable à mesure qu’on y range davantage d’objets hétéroclites, dont le juriste ne sait que faire, et qui ressemble au « bric-à-brac » méprisé (mais trésor caché !) du cousin Pons de Balzac.
En dépit de leur emprise croissante, les normes techniques occupent un territoire peu ou mal exploré, celui des objets normatifs non identifiés15. Elles figurent l’impensé de la théorie du droit classique, mais aussi des réflexions, des discours et des pratiques politiques et sociales, qui continuent de mettre au premier plan la loi, les règles juridiques, la justice et les droits. La cause en est probablement cette position ancillaire, subordonnée, périphérique qu’occupent les normes dans la théorie du droit et l’organigramme politico-juridique du pouvoir et de ses instruments. On peut toutefois se demander si cette extraordinaire discrétion des normes, qui contraste singulièrement avec leur omniprésence et leur caractère indispensable au fonctionnement de la société moderne, ne tient pas à une cause plus profonde, qui a partie liée avec l’ontologie de la Modernité et l’étanchéité des catégories qu’elle découpe entre les êtres.
Comme l’a bien montré Bruno Latour dans son essai Nous n’avons jamais été modernes, ce qu’il appelle « la Constitution moderne » a inventé et imposé une summa divisio des êtres en deux domaines étrangers l’un à l’autre : la nature et la culture16. À cette division correspondent les deux grandes catégories d’êtres : les objets (de science) d’un côté et les sujets (de droit) de l’autre17. Chacun des deux domaines est soumis à un gouvernement spécifique : celui de la science pour les objets ; celui de la politique pour les sujets. Dans cet empire divisé, le sens antique du mot « loi », qui gouvernait pour les Anciens à la fois l’ordre du monde et celui de la cité, se dénoue et n’est plus compris que comme une homonymie vide. D’un côté, les lois scientifiques rendent compte de la régularité des phénomènes observés, calculés et expérimentés ; de l’autre, les lois humaines désignent les actes de volonté par lesquels le pouvoir politique façonne et organise la société des hommes18.
L’effet de cette grande division ontologique est d’interdire les médiations entre les objets et les sujets. Pour l’ontologie moderne, on est soit une personne, soit une chose, tertium non datur et l’on doit être traité comme tel. Cette frontière est non seulement de fait, mais de droit. Ainsi, chez Kant, les deux domaines, celui du « ciel étoilé au-dessus de moi » et de « la loi morale en moi » déterminent deux territoires contigus mais étanches de la raison (théorique et pratique)19. L’impératif catégorique commande de toujours traiter un « être raisonnable » (c’est-à-dire une personne) comme une « fin en soi » et jamais comme un « moyen », c’est-à-dire ne pas le traiter en objet, de ne pas l’instrumentaliser. Et Habermas reprendra, après l’horreur absolue d’Auschwitz qui manifeste la monstruosité inhumaine d’un « traitement » technique et managérial de la destruction des êtres humains, cette exigence morale de tenir la raison techniciste la plus éloignée possible de la délibération libre des hommes20.
Or, et c’est ici que la réflexion de Latour se révèle la plus pertinente et la plus utile, cette dichotomie étanche des personnes et des choses n’a pas pour effet de supprimer les hybrides21. Elle donne lieu, chez les penseurs des Lumières, tantôt à une chasse aux hybrides qu’il convient de purifier, tantôt à une sorte de refoulement qui conduit à un complet aveuglement à leur endroit. Ainsi, loin de les faire disparaître, cette dichotomie a seulement pour effet « de rendre invisible, impensable, irreprésentable le travail de médiation qui assemble les hybrides »22. De sorte qu’à l’intersection des catégories étanches de sujet et d’objet, les hybrides invisibles prolifèrent23 et saturent progressivement l’interstice jusqu’à faire exploser les catégories de l’ontologie moderne et à mettre en crise la Modernité elle-même24.
L’analyse de Latour a le mérite de nous faire comprendre à la fois le succès des normes et le silence qui les entoure. Les normes techniques sont en effet une sorte de législation hybride, qui assure une forme de médiation entre les lois scientifiques et les règles juridiques. Prenons les exemples d’une norme de bruit, du taux acceptable de dyoxine dans le lait ou de la composition imposée pour tel alliage métallique. Il s’agit à chaque fois de normes réglementaires de type juridique, par lesquels l’autorité politique impose un certain comportement aux destinataires. Mais, à chaque fois aussi, cette règle prend sa source dans des observations scientifiques qui ont mis en évidence, par des expérimentations spécifiques, le niveau où le bruit provoque des souffrances ou des lésions de l’appareil auditif, le niveau de concentration à partir duquel la dyoxine est toxique pour l’organisme humain, le seuil de résistance et le point de rupture d’un matériau.
Nos conceptions classiques peinent à expliquer, voire passent sous silence cette transition de l’éprouvette à l’appareil institutionnel, cette médiation entre l’expertise du laboratoire et les votes du parlement. On préfère souvent continuer à séparer, selon la bonne vieille constitution moderne, d’un côté, les normes techniques qui déterminent la fabrication, la circulation et l’administration des choses et, de l’autre, les règles juridiques qui déterminent les comportements et les rapports entre les hommes. Pourtant, cette distinction, si elle a jamais fait sens, devient intenable lorsque les « choses » que l’on prétend administrer ne sont plus des produits, mais des services, c’est-à-dire des activités humaines, et que les normes techniques se transforment en normes de gestion et en outils de management. Si l’on veut mieux comprendre ces normes, appréhender leur logique propre et leurs instruments en tant que tels, et non toujours par référence exclusive aux règles du droit, il faut commencer par leur ménager une place, les faire exister en racontant leur histoire et en considérant leur évolution.
Disons-le cependant d’entrée : il n’est pas possible d’écrire l’histoire des normes, car elle n’est rien d’autre que l’histoire de la culture elle-même25. La culture est un tissu de normes ; du moins, c’est l’un de ses principaux constituants. Que sont le langage, l’écriture26 ou le système numérique sinon des normes ?27 De même, l’ensemble des institutions, des conventions et des mesures qui règlent nos vies. Mais si l’on ne peut isoler les normes dans la culture, du moins pouvons-nous identifier les dispositifs de normalisation, par le moyen desquels des normes sont artificiellement fabriquées, mises en place et parviennent à s’imposer. Ces normes synthétiques requièrent une forme de savoir et nécessitent le recours à des techniques, à une forme d’ingénierie d’un genre spécifique.
Même ainsi limitée, cette histoire remontera à la plus haute Antiquité. Si les historiens du droit commencent souvent leurs récits avec la stèle d’Hammurabi28, les historiens des normes techniques ne sont pas en reste et peuvent lui opposer la statue d’un autre roi mésopotamien, plus ancienne de plusieurs siècles : « On peut voir au Musée du Louvre, écrivait ainsi M. Ponthière, la statue du roi de Chaldée Goudéa, qui vécut 3000 ans avant Jésus-Christ. Ses genoux sont entourés de tableaux de chiffres, probablement des normes de construction. Au bas se trouve une règle d’environ 27 centimètres, graduée en divisions de 17 millimètres, qui était le mètre des charpentiers et des maçons de ce temps-là. Goudéa l’avait homologué »29.
L’histoire des normes est double. Ou plutôt, notre Modernité − dont il n’est pas si aisé de se déprendre − nous la fait voir double. Nous proposons d’en esquisser ici quelques grandes étapes, en nous situant de part et d’autre de la frontière des êtres. Il s’agira donc de raconter, d’une part, la standardisation des choses (les normes techniques) et, d’autre part, la conduite des hommes et des populations (les dispositifs de gestion). Ces deux histoires, on l’aura compris, ne sont séparées que par un effet d’optique ; en réalité, leurs fils s’entrecroisent et se mêlent. La norme, contrairement à la règle, s’embarrasse peu de distinguer les hommes et les choses. Comme l’écrit Georges Canguilhem, dans son ouvrage précurseur sur Le normal et le pathologique, « à un moment donné l’expérience de la normalisation ne se divise pas, en projet du moins »30. Et il en donne comme exemple les normes morphologiques militaires de la fin de l’Ancien Régime, qui traitent en même temps des hommes et des chevaux31. On pourrait y ajouter la Charte de l’industrie de Colbert, dont les 59 articles règlent tout aussi bien les conditions d’entrée et l’écolage des travailleurs que les tailles et qualités des fils, laines et tissus à fabriquer32. Bien plus, nous verrons que depuis quelques décennies, les normes techniques (des choses) et les dispositifs de management (des hommes) tendent à nouveau à se confondre et à conjuguer leur puissance. Aussi nos deux histoires entrecroisées finiront par n’en former qu’une seule.
Chez tous les peuples bâtisseurs, on retrouve des traces de la normalisation des matériaux, depuis les briques, pierres et ornements normalisés des premières villes d’Assyrie, de Mésopotamie et des pyramides de l’Egypte33 jusqu’aux cathédrales gothiques de l’Europe du Nord34. On trouve également des signes de la normalisation dans les proportions des bâtiments, comme le fameux nombre d’or ou les dimensions du temple de Salomon35. D’autres normes organisent très tôt les réseaux de communication, comme les pigeons voyageurs messagers de l’ancienne Chine, les canalisations d’eau36 ou les fameuses voies romaines si précisément réglementées quant à leur construction et à leur circulation ou leur entretien37. Plus généralement, nombre de structures chez les peuples anciens ou dits « primitifs » règlent de manière normalisée l’échange et la circulation des signes, des biens et des personnes, comme l’a si bien montré Claude Levi Strauss38.
Qu’il s’agisse des civilisations anciennes, des peuples dits sans histoire ou des États modernes, les dispositifs de normalisation s’attachent non seulement aux moyens et aux règles de l’échange, mais également à ses termes mêmes. La monnaie en constitue l’exemple le plus typique et le plus important39, mais aussi l’établissement et le contrôle d’étalons de mesures40, depuis le contrôle des poids et mesures des foires de commerce jusqu’au triomphe du système métrique au moment de la Révolution française41. La normalisation permet également le repérage et l’identification des personnes et des biens par l’uniformisation progressive et de plus en plus en précise de la mesure du temps et de la localisation dans l’espace, ce dernier au moyen de l’arpentage et du cadastre, du méridien et à présent du GPS ; mais aussi par l’assignation des noms, de l’identité, des dénominations et beaucoup plus largement par la normalisation de la langue et de ses modalités, l’écriture, l’orthographe, etc. Autant de normes de base, qui concernent indifféremment, on l’aura noté au passage, les personnes et les choses, et qui assurent une forme de quadrillage du monde et des êtres, animés ou non, une forme de langage commun et de soubassement nécessaire aux normes techniques et managériales dont nous allons à présent traiter.
Les normes techniques accompagnent l’industrie, qui assure la fabrication des choses. Elles servent à expliquer, à transmettre et souvent à prescrire la manière de fabriquer un objet : ses constituants, ses dimensions et autres spécificités et qualités, les étapes de sa réalisation et les procédés à mettre en œuvre pour y parvenir correctement. Il est probable qu’on les retrouve, sous une forme ou une autre, dans tout système de production organisée. Les normes sont ainsi très présentes dans le système des corporations qui se met en place en Europe dès l’époque médiévale. Notons déjà qu’elles y assurent des fonctions d’ordres multiples : technique bien sûr ; mais aussi pédagogique, puisqu’elles sont enseignées aux apprentis ; commerciale en tant qu’elles déterminent les spécificités et qualités des produits mis sur le marché et en assurent l’uniformité ; sociale puisque les conditions de fabrication déterminent les conditions du travail ; économique dès lors que le régime normatif encadre le monopole d’une corporation sur une activité ; et de pouvoir puisque les normes fixent les règles des rapports entre les maîtres et ceux qui travaillent sous leur autorité.
On sait que Colbert reprendra ces instruments au service d’une politique économique d’État en généralisant les corporations à tous les secteurs d’activité et en développant minutieusement les normes d’industrie, lesquelles feront l’objet de pas moins de 32 règlements et 150 édits42. Ces normes étaient obligatoires et leur respect contrôlés par un corps d’inspecteurs, qui a également pour fonction de dresser des statistiques, dont l’office perdurera jusqu’à la fin de l’Ancien Régime43. Leur violation était publiquement sanctionnée : « tout produit non conforme aux normes sera attaché à un poteau haut de neuf pieds affichant le nom du producteur et hissé sur la place centrale ; 48 heures plus tard, les produits seront détruits et brûlés ; en cas de récidive, le marchand sera condamné à passer deux heures dans le joug, exposé sur la place centrale »44.
Le « colbertisme » sera, comme on sait, dénoncé par les libéraux comme une forme de dirigisme économique et la Révolution française mettra à bas le système des corporations. Mais il n’en va pas de même des normes techniques, qui poursuivent, sous une autre forme, leur petit bonhomme de chemin et passent même carrément la vitesse supérieure à la faveur des révolutions industrielles du XIXe siècle. Celles-ci opèrent à la fois une accélération de l’innovation technologique et une intensification de la division du travail. Chacun de ces deux éléments nécessite de formuler de manière plus systématique, organisée et abstraite les paramètres et les modalités de la production. D’une part, l’innovation technologique rend les processus de production plus complexes et accélère le rythme des modifications de ceux-ci. Il n’est plus possible de compter sur la transmission progressive des règles de l’art par la tradition et l’observation de la pratique, ni même par le moyen de l’écolage. Il faut expliquer les nouvelles techniques de fabrication, non plus seulement par l’exemple et le modèle, mais par le moyen de documents qui développent toutes les explications et les illustrations graphiques utiles45. Le brevet nous en donne une illustration exemplaire.
L’intensification de la division du travail, si elle produit, comme on le verra bientôt, des conséquences majeures sur les normes de conduite des travailleurs, impose également le recours à des formes standardisées et donc normalisées de production46. En effet, si la production d’un objet complexe n’est plus assurée par un seul individu ni même une équipe responsable de toutes les étapes de la fabrication, mais qu’elle est répartie entre plusieurs équipes différentes, voire entre plusieurs usines ou plusieurs fabricants, établis le cas échéant dans des régions ou des pays différents, il importe au plus au moins que ces différents producteurs puissent s’ajuster correctement les uns aux autres. Pour le dire autrement, on conçoit qu’un apprentissage fondé sur l’observation et la reproduction des pratiques et des usages ne suffise plus lorsque, d’une part, il faut modifier fréquemment l’art et la manière de faire et, d’autre part, on ne peut plus communiquer directement avec ceux avec qui il faut pourtant se coordonner. L’apprentissage par l’usage suppose une certaine permanence dans le temps, l’unité de lieu et la répétition des actions. Lorsque le temps se fragmente sous la pression de l’accélération des changements et les lieux se dispersent par l’effet de la division des tâches, la norme technique documentaire prend logiquement le relais de l’usage. Tout comme, dans le domaine juridique, la loi remplace progressivement la coutume lorsque la société moderne se transforme et que l’État étend la juridiction du pouvoir.
Mais poursuivons le cours de notre histoire. La division du travail pose donc la question de l’ajustement, ce qui conduit logiquement au calibrage. Ce type de normalisation industrielle avait été anticipé, dans le domaine militaire, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle avec Vallières qui avait prescrit l’unification des diamètres des « bouches à feu » pour faciliter l’approvisionnement en projectiles47. Dans le domaine civil, le problème classique de l’ajustement de la vis et de l’écrou, dit plus techniquement la question du filetage des vis, va donner lieu d’abord à des normes d’usine, très insuffisantes pour les utilisateurs, puis à des normes nationales, fixées au Royaume-Uni dès 1841 et, au niveau international, par l’adoption du système international (S.I.) en 1894, lors du Congrès de Zurich48. Plus généralement se pose le problème de la fabrication et de la commercialisation des pièces de rechange, nécessaires à la maintenance et à la réparation des machines complexes. Plus fondamentalement encore, la deuxième révolution industrielle, celle du chemin de fer et de l’électricité va poser avec une acuité accrue le problème de l’opérabilité, dès lors que les appareils complexes, comme les trains ou les ustensiles électriques, doivent pour fonctionner s’adapter à des réseaux (ferrovières ou de distribution d’eau, de gaz et d’électricité), puis d’interopérabilité afin que les réseaux des multiples compagnies de chemin de fer ou de distribution d’eau, de gaz et d’électricité, puissent s’interconnecter, comme on dit aujourd’hui pour l’Internet et les réseaux de télécommunication. L’unification de l’espacement des rails, des attelages de wagons et des systèmes de freins intervenait ainsi en Angleterre dès 1846.
Jusqu’ici, du moins depuis la révolution industrielle, la norme technique est donc une technique par laquelle l’ingénieur s’adresse à d’autres ingénieurs ou aux chefs d’ateliers qui dirigent la fabrication des produits et le fonctionnement des machines. La commercialisation d’appareils branchés sur les réseaux de distribution de gaz et d’électricité va cependant faire évoluer la destination de la norme et par là-même sa siginification. L’installation de l’eau et du gaz « à tous les étages », avant l’électricité, a représenté un progrès majeur dans le confort de l’habitat urbain à partir de la fin du XIXe siècle. Cependant, comme nous l’avons appris depuis, le progrès ne va pas sans risque ni sans danger, en particulier dans le domaine des appareils de chauffage. Les usagers, que l’on n’appelait pas encore des « consommateurs », se voyaient proposer toutes sortes d’appareils et convecteurs de qualité et de fiabilité très variables49. Les accidents n’étaient pas rares et de grande conséquence puisqu’il pouvait en résulter non seulement l’intoxication des personnes, mais aussi des explosions soufflant l’ensemble de l’immeuble, sinon le pâté de maisons. Dans le contexte embryonnaire de notre « société du risque »50, les compagnies du gaz sont alors intervenues pour indiquer non seulement aux fabricants de ces appareils les prescriptions à respecter, mais aussi pour informer le public des appareils conformes à ses prescriptions et dont elle recommandait l’achat51. Leurs fabriquants purent apposer sur ceux-ci la marque de cette attestation de conformité. On trouve ici l’un des exemples, en France, de l’apparition et bientôt de la généralisation, à l’ère de la société industrielle en train de devenir également société de consommation, d’une technique appelé à un rôle majeur dans les dispositifs de normalisation contemporains : le « label ».
En quoi le label constitue-t-il un tournant décisif dans l’histoire contemporaine de la normalisation ? Après tout, la pratique qui consiste à marquer une chose pour en indiquer l’origine, en garantir la qualité, voire la sécurité est extrêmement ancienne. Le poinçon de l’ébéniste, la marque lapidaire du tailleur de pierres et la signature du peintre nous en donnent des exemples anciens et familiers, certainement pas uniques. Cependant, le label n’est pas la marque. Si la marque peut aussi fonctionner comme un signe d’origine, de qualité et de sécurité communiqué au public, le label (au sens courant de l’usage de ce mot en Français) a ceci de spécifique que, même lorsqu’il est apposé par le fabriquant lui-même, de sa propre initiative et sous sa responsabilité52, il fait référence non à l’identité du producteur, mais affirme la conformité du produit à des prescriptions, à un cahier des charges, brefs à une norme extérieure, qui n’est pas propre au fabriquant, mais commune à un produit ou une gamme de produits. Si bien qu’avec le label, c’est la norme elle-même qui est exhibée et publiée. Le label indique la conformité de la chose à une norme. Elle l’indique de manière simple et visible, généralement par un signe aisément reconnaissable, une forme de logo. Si le label exprime ainsi la norme de manière simplifiée, c’est bien sûr parce qu’il n’a pas ici pour objet d’expliquer dans le détail comment fabriquer l’appareil ni même à quelles prescriptions il doit répondre ou quelles performances il doit accomplir. Dans le label, la communication de la norme ne s’adresse pas au spécialiste, mais au public, au consommateur, auquel il a pour objet d’indiquer que le produit est bon et sûr car il répond à un certain nombre de conditions que le destinataire ne connaît pas, mais auxquelles on pourra néanmoins remonter en cas de problème. Avec le label donc, la norme technique quitte les lieux austères et professionnels du bureau d’étude, du laboratoire, de l’usine et entre, sous le feu des projecteurs, de plain-pied dans la vie publique, à l’instar de la marque et avec les mêmes potentialités.
Mais ce n’est pas tout. Le label est un bien plus que le signe extérieur de la norme. Il est la pointe émergée, mais aussi le point d’ancrage d’un dispositif complexe qui tend à intégrer dans une filière unique ou cohérente plusieurs techniques opérant à différents stades de la normalisation. Comme nous le révèle déjà l’exemple des appareils de chauffage (et le phénomène ne va faire que s’amplifier), le label présuppose en effet logiquement (mais pas toujours effectivement) non seulement la norme qu’il indique, mais aussi un processus de vérification du respect de cette norme. Cette vérification, qui s’appelle la « certification » du produit, sera confiée à un tiers indépendant, qui sera lui-même « accrédité » pour remplir cette mission. La certification s’intègre ainsi au dispositif de la normalisation industrielle, encore qu’elle trouve son origine ailleurs, dans le domaine de l’assurance. L’histoire du Bureau Veritas, probablement l’un des plus anciens bureaux de certification, nous pemet d’en comprendre le cheminement. Cet organisme français, qui perdure jusqu’à aujourd’hui comme un leader dans le domaine de la certification, avait été fondé à Anvers en 1828 dans le but d’évaluer, à l’intention des compagnies d’assurance maritime, les risques de naufrage des bâteaux. Elle cotait ainsi plusieurs milliers de navires en leur attribuant l’une des trois notes de son système d’évaluation (1/3, 2/3 et 3/3), ce qui influençait le montant de la prime, voire déterminait l’assurabilité du risque. Sorte d’agence de notation avant la lettre, le bureau fut rapidement conduit à étendre et modifier son activité en examinant, pour le compte des assurances, que les navires assurés respectaient bien les normes de sécurité imposées par celles-ci et à le certifier en qualité de « témoin ». Le succès fut tel que la compagnie s’établit à Paris dès 1833 et élargit ensuite ses activités de certification aux autres modes de transport (aériens et routiers), puis à tous les domaines53.
Dans la perspective du label, c’est donc l’ensemble d’une chaîne de confiance - laquelle comme chacun sait est basée sur le contrôle - qui se met en place et parcourt, à l’instar de la filière juridique et judiciaire, mais suivant des modalités et des formes très différentes, l’ensemble des étapes qui vont de l’édiction de la norme à la vérification de son respect effectif et à la sanction de ses éventuelles violations54.
Cette institutionnalisation verticale, mais décentralisée de la normalisation se déroule simultanément à une autre intégration institutionnelle, horizontale celle-là, qui s’élargit, en fonction des besoins de coordination, au fur et à mesure de l’extension des filières de production, de distribution et des marchés. Les « normes d’usine », créées par l’entreprise elle-même et appliquées en son sein pour les produits de sa marque, laissent progressivement la place à des normes de secteur et à des associations professionnelles, regroupant des catégories d’ingénieurs, qui les élaborent et les administrent à un niveau national. Les Anglais s’organisent les premiers en fondant en 1901, à l’initiative de l’Institut des ingénieurs civils, l’Engineering Standards Committee, qui se charge de la normalisation dans le domaine mécanique55. En France, de manière peu surprenante, c’est l’industrie électrique qui ouvre la marche en 1907, suivie dès l’année suivante par le chemin de fer56. Aux États-Unis, plusieurs centaines d’associations privées sectorielles de ce type perdurent jusqu’à aujourd’hui et jouent un rôle actif dans l’émission des standards57.
Cependant, les États ne restent pas inactifs. Ils prennent conscience de l’importance de la standardisation à l’occasion du premier conflit mondial et de l’industrialisation de l’économie de guerre et suscitent la création d’organismes nationaux de normalisation publics, privés ou mixtes58. Les Pays-Bas, pays neutre mais grand fournisseur de matériel aux belligérants, créent le premier institut national de normalisation, bientôt suivis par l’Allemagne en 1917, et par les États-Unis en 1918. Les associations d’ingénieurs civils, électriques, mécaniques et miniers s’y fédèrent avec l’association pour les tests et matériaux (ASTM), rejoints par les ministères de la guerre, de la marine et du commerce, pour fonder l’American Engineering Standard Committee (AESC)59, devenu depuis l’American Standards National Institute (ANSI)60. Tous les pays industrialisés suivent rapidement le mouvement dont la Belgique, avec l’Association belge de standardisation en 191961, et la France, avec l’Association française de normalisation (Afnor), créée en 1926. À cette date, 19 pays possèdent désormais des organismes nationaux de normalisation.
Outre ces instituts qui fonctionnent de manière plus ou moins autonome, les États développent une véritable politique de normalisation, qui constitue désormais l’un des instruments de leur politique industrielle. C’est bien sûr le cas des États qui fonctionnent selon un système d’économie dirigée ou planifiée ou encore corporatiste, comme les régimes fascistes et les pays communistes, avec d’abord la Russie, puis l’URSS et la Chine, qui va développer un effort gigantesque en matière de normalisation62. Mais les États industriels capitalistes ne sont pas en reste. Les États-Unis en particulier ont ainsi créé, de manière extrêmement précoce, dès 1901, un bureau national des standards au sein de leur ministère du Commerce, qui existe toujours aujourd’hui sous le nom de National Institute for Standards and Technology (NIST). Cette administration publique développe une véritable stratégie économique globale en matière de standardisation. Elle compte environ 5.500 collaborateurs pour un budget annuel qui avoisine le milliard d’euros63. En réalité, la normalisation n’est pas de gauche ou de droite, collectiviste ou capitaliste. Plutôt, elle participe à tous les types de systèmes des sociétés industrielles, moyennant des modalités d’organisation et des contraintes différentes, mais sous des formes finalement similaires et qui parviennent d’ailleurs à se coordonner. La normalisation technique constitue en bref une composante essentielle au fonctionnement de nos sociétés et économies contemporaines complexes.
Le mouvement d’institutionnalisation de la normalisation se prolonge ensuite par leur fédération au niveau international. Le secteur électronique, encore lui, en est le pionnier en créant, dès 1906, la commission électrotechnique internationale (CEI), qui existe toujours et a publié plus de 6000 normes dans le souci d’assurer l’uniformisation de la technologie, l’interopérabilité des réseaux, la qualité et la sécurité des matériaux et des installations. D’autres normes internationales sont établies de manière sectorielle dans le domaine des télécommunications et de l’Internet, de l’alimentation et de la santé. Toutefois, comme au plan national, un système institutionnel intégré a été en outre développé par la fédération des organismes nationaux de normalisation. L’Association internationale de standardisation est créée en 1926. Néanmoins, en dépit de son nom et de son siège, établi à New-York, l’association coordonne en pratique principalement les pays d’Europe continentale, c’est-à-dire les pays du système métrique. Le monde britanique, celui des « inch countries » y est peu actif, à l’instar des États-Unis, qui rejoignent l’association à la veille du crack de 1929 mais auront ensuite d’autres préoccupations économiques. L’œuvre de coordination internationale demeurera en définitive très limitée, même si elle réalise notamment la standardisation des formats du papier (A4, etc.)64. Il est au passage assez intrigant de constater que la fameuse division entre les pays de common law et de civil law, qui structure et sépare le monde des règles de droit, se redouble à peu près exactement, dans le monde de la mesure (primordiale à l’époque pour les normes techniques), avec le clivage entre les pays du pouce et ceux du mètre. Cependant, alors qu’en droit, la common law livre une concurrence sévère au droit civil dans le monde postcolonial de l’après-guerre, la rationalisation française du système de poids et de mesures, le kilo et le mètre, appuyé sur le système décimal65, s’imposera quant à elle comme unité de mesure standard internationale.
Pendant la seconde guerre mondiale, l’AIS est mise en hibernation en Suisse. Cependant, le conflit provoque une fois de plus une intervention accrue des États et une intensification du processus. Dès 1943, les Alliés créent le comité des Nations-Unies pour la coordination des standards66 et préparent intensivement la création d’une nouvelle institution. L’ISO, créée en 1947, jouera un rôle moteur décisif dans la normalisation globale et accompagnera l’évolution et l’extension du domaine des normes, tandis que la construction européenne donne également lieu à la création d’institutions de normalisation intégrées, qui seront investies d’une fonction essentielle pour l’établissement et le fonctionnement du marché unique67.
Concomittament à cette construction institutionnelle, les normes elles-mêmes poursuivent leur évolution en s’adaptant aux changements et aux besoins de l’économie. Nous avons vu comment les préoccupations de sécurité ont modifié, avec le label, la signalisation et la fonction de la norme. Elles contribuent également bien sûr à l’évolution de leur contenu : aux normes de spécification des produits, s’ajoutent désormais des normes de performance. Ces dernières ne déterminent plus les mesures des objets ou leurs conditions de fabrication, mais les qualités qu’on est en droit d’attendre d’eux. L’importance et le domaine de ces normes de qualité ne vont cesser de croître, d’autant qu’elles accompagnent les nouvelles préoccupations dominantes de la production industrielle moderne. Après la seconde guerre mondiale, l’obsession du rendement est relayée par celle de la qualité, qui vise à produire à destination de marchés mieux approvisionnés, mais plus exigeants, non pas un plus grand nombre d’objets, mais des objets de meilleure qualité, sans vice ni défaillance.
Cette nouvelle préoccupation donne lieu à d’importantes innovations sur les sites de production où une nouvelle génération de managers introduit la politique de la « qualité totale », du « zéro défaut » et ses différents instruments : les cercles de qualité, les inspections et tests, etc. Pour garantir la sortie d’un produit de qualité, il faut analyser et améliorer toutes les étapes du processus de production, qui sont examinées à la loupe. Ainsi se produit un nouveau virage décisif dans le domaine de la normalisation : la procéduralisation des normes. Aux normes de produits, qui portent sur les outputs de la chaîne de production, s’ajoutent désormais les normes de process, qui vont spécifier, dans un souci de qualité, des exigences d’organisation qui visent l’activité productive elle-même. Ici encore, on sera intrigué de constater un parallèle remarquable avec le mouvement contemporain de procéduralisation des normes dans les domaines moral, politique et juridique, qui a été théorisé dans la mouvance de Jürgen Habermas et de l’École de Francfort. Les normes de process, à la différence des normes de performance, garantissent la qualité du produit non pas directement, mais à travers la qualité du processus de production qui a permis sa fabrication. Elles vont donner lieu à la célèbre série de normes ISO 9000, de même qu’ultérieurement à la série ISO 14000 en matière de gestion environnementale (traitement des déchets, prévention de la population, substances dangereuses et toxiques, etc.). Ce sont des normes qui assurent, à l’intention des clients et partenaires, la qualité du système d’organisation et de gestion de l’entreprise. Il s’agit en réalité de normes de management qui, à la faveur de la procéduralisation, ont effectué leur jonction avec les normes techniques et vont désormais pouvoir fusionner ou intégrer leurs structures et leurs instruments.
Il nous faut à ce stade interrompre le cours de notre récit et effectuer un retour dans le temps pour considérer brièvement l’autre versant de l’histoire des normes, celle des instruments et des dispositifs qui gèrent, organisent et dirigent les conduites des êtres humains et des populations. Cette histoire est parallèle à celle de la standardisation technique et il faudrait la débuter elle aussi à la naissance des premières civilisations, à leurs activités et à leurs ouvrages. Rappelons-nous qu’il ne s’agit en réalité que d’une seule et même histoire que seule le strabisme divergent de l’ontologie moderne nous a empêchés jusqu’ici de contempler dans un même plan. Si on se limite à l’histoire moderne, nous sommes grandement aidés par les travaux bien connus de Michel Foucault dans Surveiller et punir68 et La volonté de savoir69, mais aussi par ses cours au Collège de France et ses interventions sur la biopolitique70. Cette histoire, que Foucault fait débuter au XVIIIe siècle, à la fin de l’Ancien régime, s’il est permis de la synthétiser ici à l’extrême, se déroule elle-aussi sur deux niveaux : un niveau macro, celui de la biopolitique, qui gère les populations, et un niveau de mise en œuvre de cette politique, celui des institutions disciplinaires, qui forment, surveillent et dirigent au plus près les individus. La biopolitique traduit une nouvelle conception du pouvoir politique, qui ne se caractérise plus par le droit de faire mourir, typique de la souveraineté, mais par le souci de faire vivre et prospérer la population et l’économie. Cette politique de développement (dont nous avons vu avec le colbertisme l’impact en termes de normalisation technique) enrichit la panoplie des instruments du pouvoir, notamment par le perfectionnement des techniques de dénombrement et d’enregistrement et par le développement des outils mathématiques et statistiques, qui sont à l’origine de la naissance de nouvelles normes, comme les taux de mortalité ou le niveau de vie et d’activité, le rendement des populations71. Au niveau institutionnel, Foucault concentre son étude sur les lieux d’enfermement comme la caserne, l’école, l’atelier et bien sûr la prison, où s’expérimentent de nouvelles technologies d’un pouvoir disséminé qui tend moins à réprimer qu’à dresser et corriger les corps et les esprits afin de les discipliner, c’est-à-dire d’ajuster parfaitement les comportements et les performances des uns et des autres aux tâches spécifiques qui leur sont assignées par l’institution.
Au sein de l’atelier, que les révolutions industrielles sont en train de transformer en manufacture puis en gigantesque usine, la division du travail, dont nous avons vu comment elle accentuait le besoin de normalisation technique, renforce et généralise le dispositif du travail à la chaîne. Cette chaîne ne remplit pas seulement la fonction d’accroître le rendement par la division des tâches, mais également d’attacher le travailleur à son poste et à lui imprimer le rythme de son travail, comme le Charlot des Temps modernes en a si durablement imprimé l’image dans notre mémoire collective. Lors de la deuxième révolution industrielle, l’industrie automobile naissante érige, avec Henri Ford et Louis Renault notamment, la chaîne en véritable modèle de production. L’organisation de ce travail divisé devient l’objet d’une nouvelle discipline, le management, qui prétend avec l’ingénieur Frederick Taylor au titre de science72. Il s’agit de décomposer le processus de production en étapes simples ; de déterminer, pour chaque étape, le meilleur geste à accomplir ; de mesurer les performances en les chronométrant et de les améliorer en supprimant tous les gestes inutiles (c’est-à-dire sans valeur ajoutée) ; d’exercer la main d’œuvre à l’exécution correcte de ces gestes et de l’inciter à l’obéissance et au rendement en déterminant des critères de rémunération adéquats.
Comme nous l’avons vu, le souci de la qualité des produits l’emportera progressivement sur la course exclusive à la productivité. Dès 1924, le mathématicien américain Walter Shewhart invente, au sein des laboratoires de la compagnie des téléphones Bell, une méthode de contrôle de la qualité qui repose sur des outils statistiques, le recours systématique aux graphiques et trouve une source d’inspiration dans la sémitiotique de Charles Sanders Peirce, le philosophe fondateur du pragmatisme. Le statisticien William Deming applique sa méthode à la fabrication de munitions pendant la seconde guerre mondiale. Après la guerre, Shewart, Deming et d’autres sont appelés au Japon, qui fait de l’amélioration de la qualité un impératif national dans la politique économique de reconstruction du pays. Le « fordisme » laisse place au « toyotisme » comme modèle de production et d’organisation du travail, dont l’ingénieur industriel Taiichi Ohno formule les règles et les techniques dans les années soixante73. Parallèlement, la politique de la qualité se développe, se diffuse et se généralise aux États-Unis, où elle génère des institutions spécifiques, comme les cercles de qualité par exemple. Ce modèle ne se transfère que tardivement en Europe, principalement par le moyen de la normalisation et de la certification de la série de normes ISO9000, à partir des années 1990.
Ce tournant de la qualité, dont nous avons déjà vu qu’il avait profondément influencé l’évolution de la normalisation technique, par la création d’un nouveau type de normes, d’une nouvelle fonction assignée à la norme, manifestée par le label, et du développement de la filière de la certification, est donc également à l’origine d’évolutions très importantes dans le domaine de la gestion. Celles-ci se manifestent notamment par l’invention de nouvelles techniques et instruments de contrôle, que l’on désignera sous le terme de « nouveau management ». Si l’efficacité est l’objectif cardinal de la normalisation, la qualité est le concept opératoire qui ouvre de nouveaux territoires et de nouvelles ambitions à la normalisation contemporaine, dans le même temps où elle permet la fusion des normes techniques et managériales. Dès lors, tandis que l’efficacité forme logiquement le souci premier de l’économiste et du gestionnaire, la qualité est un concept auquel doit absolument s’intéresser, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, le juriste ou, si l’on préfère, le normatologue. Qu’est-ce que la qualité ? Comment oriente-t-elle l’activité, l’organisation et les comportements ? Par quels règles, moyens et procédures ? Voilà des interrogations auxquelles une théorie de la normalisation contemporaine doit chercher à répondre et qui nous en apprendrait beaucoup sur « les règles du jeu » dans le monde contemporain.
Ainsi, la qualité ne détermine pas, dans le langage managérial, des propriétés intrinsèques à l’objet produit lui-même. Elle est définie, de manière purement pragmatique, comme les attentes du client ou plus largement de l’utilisateur. L’ambition première du management de la qualité est ainsi d’orienter toute la production en fonction de la satisfaction et des besoins du client. La qualité n’est pas davantage définie de manière substantielle mais procédurale, nous l’avons vu, comme le résultat d’un processus. L’objectif est d’aboutir au « zéro défaut » en traquant tout au long des étapes de la production les causes des défaillances que l’on constate à la sortie au moment des tests, vérifications et des enquêtes de satisfaction des clients. Cette recherche suppose une analyse fine et détaillée de chaque étape des processus de l’entreprise, shématisés par exemple dans un « logigramme ». Cette analyse des processus ne se limite pas à la chaîne de production, mais étend son emprise à tous les départements de l’organisation, la distribution, le stockage, le transport, la commercialisation, le service après-vente jusqu’à la gestion elle-même. La mesure, la rationalisation, la surveillance et le contrôle ne concernent plus seulement l’ouvrier assigné à son poste de travail, mais s’étendent aux employés et aux cadres, qui étaient jusqu’ici relativement à l’abri dans leurs bureaux et que l’on s’empresse d’ailleurs de reloger dans des « paysagers » à vocation panoptique. Le tournant de la qualité accompagne ainsi le passage d’une économie de produits à une économie de services, dans laquelle ce dont il s’agit d’assurer la qualité n’est plus une chose fabriquée, mais une prestation délivrée par un agent ou une équipe. La politique de la qualité tend ainsi vers la notion de « qualité totale »74, déjà présente dans le modèle japonais.
La qualité vise certes l’organisation intérieure en chacun de ses départements et services mais aussi l’entreprise dans le contexte de ses relations avec l’ensemble de ses parties prenantes, clients et fournisseurs, travailleurs, riverains et pouvoirs publics. Après la série des 9000, les normes ISO 14000, mises au point dans les années 2000, visent ainsi la gestion environnementale de l’entreprise, avant que la norme ISO 26000, établie en 2010, ne traite plus généralement de la gestion par l’entreprise des risques et des relations avec l’ensemble des parties prenantes dans le cadre d’une politique de responsabilité sociale.
