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Marguerite, cinq ans, disparaît dans un parc. Qui peut bien vouloir priver la fillette de l’amour de sa mère ?
Romy, une mère aimante mais aussi une femme qui, malgré sa jeunesse, dit avoir déjà vécu mille vies depuis sa venue au monde, et avoir combattu des monstres à six têtes. Pourtant, elle a résisté au-delà de tout en créant sa fille, l’être le plus merveilleux à ses yeux.
Quel mystère se cache derrière cette disparition ? Pourquoi le passé de Romy, malgré ses blessures à peine cicatrisées, se ravive-t-il ? La magie des rencontres, auxquelles elle croit tant, opère-t-elle ? Au cœur de cette intrigue, des horreurs semées par certains voisinent avec la beauté intérieure dégagée par d’autres… Sentiments puissants… L’éternel combat entre le Bien et le Mal.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Née en 1958, Antoinette Hontang a grandi dans le Béarn. Passionnée de voyages, photo, lecture, cinéma et musique, elle vit à Mimizan dans les Landes océanes. Les enfants, les gens, la nature, et la vie en général nourrissent l’imaginaire de cette amoureuse des mots. Guerrière est son quatrième roman.
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Seitenzahl: 309
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Antoinette Hontang
Guerrière
Roman
ISBN : 979-10-388-1013-6
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : avril 2025
© couverture Ex Æquo
©2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
Il pleut sur la ville. Le ciel n’a pas quitté son costume d’un gris acier affreusement monochrome et sombre, et a même invité dès l’aube une bruine désagréable et pénétrante, bien décidée à incruster dans le tableau son âme naturellement renfrognée. Ainsi donc, la lumière pâle du jour se fond déjà dans le crépuscule. Le voilà, il donne le signal engageant les lampadaires à s’allumer de concert et à projeter leur halo blafard sur les trottoirs humides. Avant que la nuit ne tombe complètement et plonge les ruelles délaissées au cœur d’ombres mystérieuses et suspectes. Le mois de mars est déjà bien engagé, néanmoins, les frimas de l’hiver tardent à céder leur place ; il fait froid. Les passants, pressés de rentrer chez eux, exhalent sous leurs parapluies d’éphémères petites fumées blanches.
Au moment où je me précipite au-dehors, poussant brutalement les portes du supermarché qui m’emploie, la cloche de l’église Sainte Barbe voisine sonne la demie de 18 heures. Tout en remontant sur ma tête la capuche de mon manteau, je maugrée contre moi-même : « pu… naise, 6 heures et demie déjà, je suis diablement en retard ! » Je déteste être en retard. Quels que soient les endroits où je dois me rendre et la raison qui m’y pousse, je n’aime pas me faire attendre. C’est une question de principe. À plus forte raison quand il s’agit de récupérer ma fille qui patiente depuis plus de deux heures à la garderie périscolaire. Tout en forçant l’allure, je m’interroge : « mais qu’est-ce qui m’a pris d’aider la nouvelle à finir de remplir son rayon ? ». Il faut dire qu’elle n’y serait jamais arrivée toute seule, la pauvre gamine, dépassée qu’elle était par le rythme imposé, en panique totale, au bord des larmes. Elle se serait fait taper sur les doigts par la cheffe, illico ! « Pourquoi cette fille plutôt qu’une autre ? » me demandé-je à brûle-pourpoint. Le sais-je vraiment ? C’est bizarre, cela relève plutôt du domaine de l’intuition, comme si une voix intérieure avait attiré mon attention, soudain. Une espèce de fulgurance, certainement. Comment dire… Du déjà vécu, c’est cela. Aussitôt, tout s’éclaire ; je réalise que, de manière inconsciente, je me suis reconnue en elle au même âge. Instinctivement, j’ai perçu la dose de fragilité intérieure qui rend excessivement perméable, vulnérable, impressionnable. J’ai bien connu ces sentiments d’immense solitude et de désarroi devant les difficultés, les obstacles ou les gens ; ils m’étaient familiers, avant. Alors évidemment, en la voyant empêtrée comme j’ai pu l’être, ma mémoire a fait clignoter la petite lampe du danger et m’a logiquement poussée à l’empathie. J’aurais tant aimé, lorsque j’ai débuté, que quelqu’un me tende ainsi sa main, sans arrière-pensée, juste pour aider. Car moi, Romy, je ne dois mon intégration qu’à moi-même, sûrement pas aux membres de l’équipe qui était censée m’accueillir ! Pourtant, quand j’y repense…
Dans ce secteur du magasin qui a connu mes premiers pas d’apprentie vendeuse, dans ce microcosme essentiellement féminin des gondolières, l’une d’entre elles sortait du lot. Sacré personnage ! Outre un physique assez imposant, elle était dotée d’un charisme indiscutable, doublé malheureusement d’un narcissisme dont je ne réaliserais les méfaits que plus tard ; elle était avant tout ce quelqu’un qui me donnait l’impression de s’intéresser à mon humble personne. Elle m’interrogeait sur mes cours, disait avoir un œil averti sur ma formation théorique, me dispensait de nombreux conseils pratiques (pas du tout pertinents avec le recul). À ce moment-là, débutante en tout dans la vie, mais déjà bien blessée par elle, j’étais une proie facile. Une telle personnalité ne pouvait que m’attirer, voire m’aspirer dans son sillage. Sans même qu’elle eût à bouger le petit doigt, j’étais comme aimantée. Je buvais ses paroles, recherchais systématiquement sa compagnie et son attention ; elle usait d’un savoir-faire hors du commun pour m’aveugler. Or, je n’étais en réalité que son faire-valoir, instrumentalisée, tout comme ses homologues directes d’ailleurs, dans le seul but de flatter son ego. Les collèguesde rayons étaient au nombre de cinq dont un seul élément masculin, un homme taciturne et peu sociable, je dirais même misanthrope puisqu’il commençait et finissait sa journée de travail sans jamais se mêler à quiconque. Les autres, les quatre femmes, appliquaient sans réfléchir la loi de leur cheffe, bafouant ma jeunesse, se riant à la fois de mes faiblesses et de mon inexpérience.
Par chance, Patrice a croisé ma route sur ces entrefaites. VRP{1}, habitué des lieux et, à soixante ans passés, rompu aux agissements de ce genre de personnage et ne supportant plus de me voir ainsi traitée, il me mit en garde petit à petit, m’apprenant à ouvrir les yeux sur la ruche, comme il la nommait. Il allait plus loin encore dans sa description :
— À la différence qu’ici, me confia-t-il à voix basse un jour pendant que je m’affairais à placer les paquets de café sur mes étagères, la reineest capable de tout, dangereuse et sournoise comme le poison. Cette femme est une aigrie au cœur sec comme une trique. D’abord, elle est loin d’être un canon de beauté, il suffit de la regarder, non ?
Cette affreuse remarque me choqua. Je devins rouge de honte à ne plus savoir où me mettre !
— C’est horrible de parler comme ça, Monsieur Meunier, c’est laid et méchant, en plus ça n’a pas de rapport !
— Bon, bon, ça va Romy, t’offusque pas, je retire. Tu sais, son mari l’a plaquée pour une jeunette… alors, elle se venge sur le petit monde du magasin en manipulant, en raillant tout et tout le monde… quitte à humilier parfois. C’est bien simple, personne ne vaut un kopeck à ses yeux, car, d’après elle, personne ne lui arrive à la cheville ! Quant à ses acolytes, les ouvrières à ses pieds, aussi dociles que stupides, les pauvres ! Elles tomberont de haut un jour, crois-moi ! Tu vois, autant de raisons pour que tu t’écartes rapidos de ce nid de vipères !
Sans toutefois oser lever la tête ou interrompre mon travail tellement je craignais qu’on remarquât mon dégoût et mon inquiétude, qu’on me taxât de passivité ou pire, je n’en avais pas perdu une miette. Impossible de faire abstraction d’un tel compte-rendu ! J’allais méditer une bonne partie de la nuit sur ce que j’avais entendu et le relier à mes propres perceptions. Chaque élément s’imbriquait avec une évidence déconcertante, tout prenait sens ! Dans le même temps, mon cœur s’emplissait d’amertume. Principalement à l’égard de la protagoniste clé, celle qui s’était jouée de moi, qui m’avait dupée, blessée, avec tant de minutie ; de moi-même aussi, pour la crédulité, naïveté, peu importe le terme, dont j’avais fait preuve, au point de devenir sa chose. Je me sentais salie au plus profond de moi et… si minable.
Au petit matin, j’étais fourbue, mais pas terrassée ! J’en avais conclu que je pouvais et devais arrêter cette spirale infernale. En me laissant porter par ce groupe d’un genre vraiment malsain, j’avais risqué de me perdre, d’effacer ma personnalité peut-être, ma seule richesse et alliée en ce bas monde, au fond. Non, je ne pouvais pas m’abandonner ainsi ! Heureusement que ma grand-mère et Patrice Meunier avaient veillé au grain, du haut de leur expérience, et qu’une forme de clairvoyance instinctive m’avait elle-même envoyé des signaux par intermittence. Écoute ton cœur murmurer si tu ne veux pas l’entendre crier un jour me disait mon aïeule. Leur jeu, de suiveuses pour les unes et de domination chez l’autre, m’indignait de plus en plus. J’ai encore en mémoire l’incompréhension puis le réel abattement qui avaient été les miens à la suite d’une rumeur nauséeuse sur ma personne, propagée par l’une d’entre elles à travers les allées du magasin. Pour, après m’avoir bien démolie, venir s’excuser faussement avec un rictus narquois « Oups désolée, mais on a le droit de se tromper quand même ! ». Le mal était fait. Non seulement j’avais eu du mal à me remettre de ce lamentable épisode, mais après lui plus rien n’avait été pareil auprès de la majorité des collègues !
C’est ainsi qu’à force d’entendre des blagues idiotes, voire ignobles, qui ne faisaient rire que cette reine de pacotille auto-proclamée et sa cour, puis d’encaisser cynisme et bizutage de toutes sortes, je réfléchis à la solution adéquate pour m’écarter discrètement, sans faire de vagues, mais définitivement. Et je jurai qu’on ne m’y reprendrait plus. L’opportunité se présenta grâce à mon employeur-maître d’apprentissage. Tenu de m’assurer une formation professionnelle la plus complète possible tout au long dudit apprentissage, il prit la décision de me changer de poste. Je suspectai néanmoins que peut-être ce n’était pas tout à fait dû au hasard, peut-être avait-il remarqué le manège autour de son apprentie et en craignait-il les retombées… Quoi qu’il en fût, je passai par la case caissière à mon retour du CFA{2} et ne revis plus jamais celle qui aurait pu tout faire capoter dans ma vie. Qu’était-il advenu de cette femme pendant mon absence ? Je n’ai jamais osé poser à qui que ce soit la question. Après l’obtention de mon CAP, j’ai enfilé définitivement la blouse blanche estampillée de l’écusson rouge et noir du magasin et suis devenue polyvalente, tantôt en caisse, tantôt dans les rayons. Les autres, je m’en tiens éloignée. Ça s’est fait de manière tacite, après la rumeur. Pas d’effusions, si souvent hypocrites, aucun copinage pour éviter toute exposition dangereuse. Je suis une taiseuse comme elles disent, eh bien soit. Deux ou trois me regardent en biais, on parle certainement dans mon dos, mais je m’en moque, on me laisse tranquille, c’est tout ce qui compte pour moi.
Aujourd’hui, j’estime n’avoir rien fait d’exceptionnel en aidant cette gamine, je ne le regrette pas, au contraire, si besoin, je recommencerais sans aucun doute. En revanche, j’aurais intérêt à consulter ma montre assez tôt, car avec mes trente minutes de retard, personne ne peut rien pour moi, je me suis mise dans le rouge toute seule. « Mon bon cœur me perdra », ne puis-je m’empêcher d’ironiser. On fait ce que l’on peut pour relativiser. Voilà que je me parle à voix haute, à présent ! Au même instant, j’évite de justesse de me tordre une cheville dans un énorme trou non signalé endommageant cette portion de trottoir mal éclairé… « il n’aurait plus manqué que je me retrouve par terre, quelle étourdie ! »
À mon arrivée dans l’enceinte scolaire, vide à cette heure-ci, l’accueil glacial de l’animatrice, que je remarque ici pour la première fois, ne me pousse guère au bavardage. Un coup d’œil sur le côté vers ma jolie Marguerite déjà emmitouflée dans son manteau, sagement assise sur un banc. Son visage s’illumine instantanément de son adorable sourire en me voyant apparaître ; elle a dû s’inquiéter, ma poulette ! Alors que, embarrassée, je bredouille des excuses en expliquant avoir été retenue au travail, la porte de prison dégoupille avec impertinence et la bouche hostile :
— C’est bon pour cette fois, mais sachez qu’il ne faudra pas que ça se reproduise ! Et d’une, ça fait stresser la petite, et de deux, ça fait une demi-heure que j’aurais pu rentrer chez moi ! Vous vous imaginez si tout le monde faisait comme vous ???
Ma réplique fuse agrémentée d’un rictus légèrement crispé, mais le ton aussi suave que le sien est tranchant :
— Oui, j’en suis consciente et c’est pourquoi je me suis excusée, voyez-vous… en même temps, ce n’est pas comme si c’était une habitude chez moi, n’est-ce pas ? Ne vous en faites pas, cela ne se reproduira plus, je vous en donne ma parole ! Sur ce, si vous n’avez rien à me transmettre concernant mon enfant… approche ma chérie, nous partons, car nous aussi, nous devrions être au chaud chez nous… je n’aurai pas plaisir à vous revoir, Madame !
Raide comme un piquet, les lèvres pincées, je la sens fulminer ; d’autant plus qu’elle doit certainement se retenir de renchérir. Je ne lui en laisse pas le temps de toute façon, je saisis la main de ma fille, tourne les talons et, résistant à une très forte envie de lui claquer la porte au nez, je m’applique à la refermer en douceur derrière moi.
Une fois dehors, alors que la pluie a par chance momentanément cessé, je ne peux pas m’empêcher de bougonner mentalement « quelle blasée de la vie, celle-là ! » avant de revenir à mon essentiel qui est de me préoccuper de ma délicieuse fillette. Je l’embrasse tendrement et prends le temps de la rassurer :
— Alors, ma fleur, la dame m’a appris que tu étais inquiète de ne pas me voir arriver et que ça t’a fait pleurer. Ça va mieux à présent ?
Elle acquiesce en m’entourant de ses deux bras.
— Caroline, elle m’a dit comme ça que maman avait oublié sa petite princesse aujourd’hui… j’ai eu un peu peur de rester sans toi toute la nuit.
Outrée, je suis outrée ! Une brusque bouffée de chaleur remonte jusqu’à mon visage, je dois avoir viré à l’écarlate. Je me retiens de faire demi-tour pour lui signifier ce que je pense, à cette furie ! Qu’une adulte, à plus forte raison une soi-disant professionnelle de l’enfance, tienne des propos aussi mesquins à une enfant de cinq ans, qui se trouve être la mienne en l’occurrence, en sachant l’effet angoissant qu’ils peuvent générer, plutôt que de la rassurer pour la tranquilliser… J’enrage ! Tout ça juste parce que mââdame fait trente minutes supplémentaires ce soir, c’est bas ! Cette bonne femme ne mérite pas de faire ce métier !
Je m’accroupis et, usant d’un effort intense pour ne rien laisser paraître, je lève mon index afin de crocheter celui de Marguerite qu’elle me tend déjà et prononce ma formule fétiche, celle qui ne concerne que nous deux et lui montre l’amour que j’ai pour elle :
— Toi et moi, à la vie, à l’amour ! Jamais maman ne t’oubliera ni ne t’abandonnera, tu entends ? Ce soir, j’ai rendu service à une jeune fille qui avait vraiment, vraiment besoin qu’on l’aide, tu comprends ? Malheureusement, ça a été plus long que prévu et je n’ai pas vu l’heure tourner, je suis désolée, ma chérie d’amour, tu m’en veux ?
— Mais non, mamounette, t’es bête !
Main dans la main, nous traversons la rue cette fois et accélérons le pas pour gagner non loin de là l’arrêt de notre ligne de tramway.
— Ah c’est amusant… tu viens de me rappeler ma grand-mère…
— Ah oui, ta Maminine !
— Oui, je t’en parle souvent… elle avait des idées de jeux en toutes occasions… je l’aimais tellement, dis-je un brin nostalgique… Si on jouait à trouver des mots qui se terminent par… ine pour commencer comme… chocolatine ?
Marguerite rit de bon cœur au souvenir qu’évoque ce mot pour elles deux. Elle qui adore le chocolat croyait dur comme fer jusqu’à il n’y a pas si longtemps à l’existence d’un pays où tout n’était que chocolat. Et nous voilà parties pendant une poignée de minutes dans un petit délire et quelques fou-rires, géniale astuce pour décompresser, que seule l’arrivée de notre tram est parvenue à interrompre.
Une fois toutes deux installées à l’intérieur, alors que je lance un œil distrait à travers la vitre, j’aperçois dans la pénombre de la rue, se faufilant entre de rares personnes et arrivant à ma hauteur, une silhouette encapuchonnée, bras serrés contre ses flancs et mains dans les poches. Une vague sensation familière dans l’allure m’effleure subitement ainsi que la certitude de ses yeux, à peine visibles pourtant, fixés sur moi, sciemment. Brusquement, en une fraction de seconde tout au plus, d’un mouvement de tête vers le bas presque imperceptible, l’inconnu s’enfonce définitivement dans l’anonymat et disparaît dans l’obscurité. Quelle étrange impression ! Qui emballe mon cœur comme si celui-ci percevait un danger. J’en frissonne. Machinalement, je serre ma fille contre moi, j’ai hâte d’être chez nous. Puis, je secoue la tête en soufflant, agacée contre moi-même, déterminée à me raisonner : « Arrête, c’est ridicule, des gars avec un style pareil… pourquoi un gars d’ailleurs, c’est peut-être une fille après tout… y’en a à tous les coins de rue… tu dérailles ma pauvre ! ».
Les dernières dix minutes à pied me paraissent durer une éternité.
Le simple cliquetis de la clé dans la serrure suffit à Minouche et Chatoune pour nous reconnaître. Ces petits bouts de chats à peine sevrés sont à nous depuis peu. Marguerite, en protectrice de l’espèce animale (les araignées et autres punaises ont la vie sauve avec elle, c’est dire !) et bonne comédienne aussi, s’est agenouillée devant moi le jour où elle a découvert une portée de trois chatons miaulant, nichée sous une haie d’abélias séparant les immeubles de la résidence, et m’a suppliée d’accepter de les recueillir. Je n’ai pas pu résister à ses yeux implorants, j’ai donc cédé… pour deux d’entre eux et à condition de faire le nécessaire auprès d’un vétérinaire. C’est ainsi que nous avons appris que nous avions hérité de femelles. Ma fille les a aussitôt baptisées ainsi. Nos belles siamoises aux yeux d’un magnifique bleu saphir sont dotées d’un caractère aussi affectueux que capricieux à leurs heures. Quant au troisième de la portée dénichée, un mâle, il a été adopté par nos petits voisins Samuel et Sahteene.
Donc, dès que Minouche et Chatoune entendent la porte s’ouvrir, nous avons droit à leur course effrénée dans le couloir se terminant par un dérapage hyper bien contrôlé à nos pieds. Marguerite et moi rions de concert à la vue de ces bolides courts sur pattes dont le seul but est de finir dans nos bras respectifs.
Bon, à présent, vu l’heure et bien qu’il n’y ait pas d’école demain, tout doit s’enchaîner, la douche de Marguerite et la préparation du repas. Ayant nos rituels et personne pour les contrarier, une fois en pyjama, et avant sa petite séquence de dessins animés que je l’autorise à regarder, elle s’active à mettre le couvert. Cela fait partie des quelques corvées simples dans les tâches ménagères que j’aime à lui attribuer pour lui donner le sens du travail et de l’entraide ; les autres étant de ranger ses chaussures et son manteau dans le placard de l’entrée, de mettre de l’ordre dans sa chambre et ses vêtements sales dans le bac à linge. « Tu sais, j’en ai assez de toi, maman, je vais déménager ! » m’a déjà rétorqué Marguerite du haut de ses cinq ans, très posément après avoir attendu patiemment que se termine une séquence houleuse de ma part. Je n’ai pas ri.
Bien entendu, n’ayant pas l’âme d’une tortionnaire d’enfant, j’ai également acté certains de ses plaisirs, histoire de contrebalancer les contraintes et de limiter les idées de rébellion chez cette petite chose, m’étais-je dit en m’autorisant une dosette d’humour. Ainsi, comme elle est gourmande de chocolat, qu’elle rêve, pense et mangerait du chocolat à tous les repas, nous nous retrouvons, elle et moi, le dimanche matin en cuisine à confectionner fondants, mousses ou gâteaux selon les humeurs du jour. Elle en salive tellement d’envie par la suite jusqu’à l’heure du dessert ou du goûter que je me demande toujours comment elle arrive à tenir !
Quant à la régalade (selon ses propres termes) du mardi, comme tous les mardis, on n’y déroge pas, c’est pâtes à la bolognaise !
Lorsque je me retrouve seule, après le brossage des dents contre lequel cette enfant rechigne invariablement, m’obligeant à me fâcher tout autant, après la lecture du soir et l’avoir confiée aux bras de Morphée, après avoir rangé ma cuisine et m’être allongée confortablement sur le canapé, rejointe généralement par Chatoune qui s’étend de tout son long sur mes jambes, je réalise ma fatigue et combien la journée m’a semblé longue. Par réflexe, j’allume la télé, zappe sur les chaînes sans parvenir à accrocher sur un quelconque programme. J’ai la tête ailleurs. Je repense à cette ombre croisée tout à l’heure dans le tram, mais pourquoi bon sang s’immisce-t-elle à nouveau ainsi ? Elle doit faire écho à quelque chose ou quelqu’un… « Bon allez ne te torture pas les neurones, tu n’as rien à craindre, réfléchis plutôt à ton organisation de demain ! ». En effet, je ne travaille pas ce mercredi au magasin ; en revanche, je m’occupe des enfants de Zaïa la voisine de palier. Depuis son divorce, elle a emménagé en face et vit seule avec son fils Samuel et sa fille Sahteene. À force de nous croiser dans les escaliers et à l’école, nous avons fini par sympathiser puis, de fil en aiguille, les voisines sont devenues des amies qui se rendent mutuellement service. Son métier d’aide-soignante lui impose un emploi du temps particulier, le mien dans la grande distribution également. Alors, on se débrouille… et plutôt bien, je dirais, puisque les enfants ne sont jamais seuls. Je rebondis aussitôt sur la jeune stagiaire du magasin. Pourquoi ? Et pourquoi me fait-elle autant d’effet ? Ce questionnement me pousse habilement dans une certaine direction. Je sens mon esprit glisser vers ce que j’ai de plus profond en moi. Fatale introspection… Certainement inévitable ! C’est pourquoi je n’oppose aucune résistance et laisse guider mes pensées vers ce passé enfoui dont la gamme d’émotions ne manque pas de piment. Je m’entends alors tout d’un coup à voix haute affirmer : « Je reviens de loin quand même ! À peine vingt-quatre ans et l’impression d’avoir déjà vécu dix vies ! ».
Comment pourrais-je éviter de m’appesantir sur tout ce qui m’est arrivé dans ma jeune existence, le plus merveilleux comme le plus ignoble, et qui a déterminé la femme que je suis aujourd’hui ? Impossible, pour aussi douloureux que cela soit ! Je dois au contraire y faire face aussi souvent que possible pour ne jamais oublier, mais aussi pour ne jamais sombrer, par respect pour ma fille. Je m’en suis sortie, Dieu merci, mais je peux déclarer sans aucune outrecuidance en connaître un rayon sur le travail de résilience, car, oui en effet, je n’ai pas été épargnée.
À commencer par mes géniteurs !
Celle qui m’a portée, qui m’a enfantée, m’a tout bonnement abandonnée et laissée en errance… de mère. Livrée à mon propre sort. Petite fille douce et sage recherchait désespérément l’amour de sa maman. Mais peine perdue ! Je me demande encore aujourd’hui pour quelle raison elle m’a conçue. Peut-être un simple élan de générosité, aussi bref qu’inconcevable, pour accéder au désir paternel ou plus certainement pour en finir avec son pseudo-harcèlement et avoir la paix. Du plus loin que je me souvienne, à aucun moment cette femme ne m’a donné, à moi son enfant, de tendresse ; celle qu’une maman est censée porter en elle naturellement. Jamais une présence attentive, un mot gentil, un baiser, pas même une caresse, fût-ce un mouvement aussitôt réprimé, rien. Souvent absente, exclusivement absorbée par la manière de gravir les échelons dans la Banque pour n’être plus une simple employée (je me permets de douter de l’honnêteté de ses stratégies, tous les moyens devaient être bons pour atteindre son Graal), cette femme ne portait sur mon père et moi qu’un regard dédaigneux nous signifiant son désintérêt pour la cause familiale, excepté lorsque nous pouvions lui servir de faire-valoir. Ce fut le cas à deux ou trois reprises devant ses collègues. Ces invitations à trois n’eurent qu’un caractère exceptionnel puisqu’elles cessèrent carrément, non pas par volonté paternelle, mais simplement parce que, ayant obtenu la considération sociale souhaitée, lui et moi lui devînmes inutiles, voire encombrants. Par conséquent, il ne fallait rien attendre d’elle et surtout pas une quelconque marque d’affection. Pas de place pour les atermoiements de gamine capricieuse et insupportable selon son expression. J’ai réussi à lui cracher le jour où je suis partie « tu finiras vieille, sèche et… seule, toute seule ! ». Elle n’a rien fait pour me retenir. Je n’en ai pas été surprise.
Nous habitions un modeste appartement dans un bâtiment de six étages au cœur d’un grand ensemble de banlieue assez tranquille, du moins à l’époque. Le couple bancal (c’est peu dire !) que les parents formaient n’avait jamais émis le désir de le quitter, encore moins de devenir propriétaire. Aucune discussion sur un quelconque projet d’achat, de construction ensemble ! Mon père y avait peut-être songé, lui ; en revanche cette ambition-là n’avait certainement même pas dû effleurer sa femme ! Et pour cause !
Il régnait dans l’appartement une ambiance particulière sans aucun doute. Un œil extérieur aurait vite décelé une étrangeté dans ses murs compte tenu de la présence d’une enfant. L’absence de vie. Paradoxe total. Un silence relevant du mystère pour qui ne vivait pas notre intimité. Pourtant, tout le monde sait tout sur tout le monde dans les étages, c’est bien connu, il se trouve toujours quelqu’un pour surveiller à travers le judas les allées et venues quotidiennes de la porte d’en face. Par exemple, si l’œil voisin s’était penché sur la question, il aurait facilement résolu cet arcane en s’apercevant que mon père et moi étions les seuls à y résider réellement, ma mère préférant aller briller dans des sphères plus lucratives pour son image et son évolution de carrière tels que dîners et séminaires.
Seuls mon père et mes grands-parents paternels prirent soin de moi après ma naissance. Je passais mes journées chez ces derniers et le soir, ils me ramenaient à l’heure de son retour du travail. Aux dires de l’un, je ne faisais aucun bruit, parlais peu, pleurais très rarement, criais encore moins. Selon ma grand-mère, avec qui j’ai évoqué le sujet plus tard, je débordais de vie au contraire. Indéniable capacité d’adaptation, dotée néanmoins d’une étonnante précocité ! Sans doute avais-je ancré, déjà dans mon inconscient de vie fœtale, l’absolue nécessité du silence en réponse au rejet maternel puis à l’atmosphère délétère du foyer parental. Alors, en appliquant intuitivement ce concept, l’enfant que j’étais se garantissait d’une part un refuge, une bulle ; d’autre part, évitait au maximum d’attirer l’attention sur elle, pensant alléger ainsi le fardeau reposant sur les seuls bras paternels.
Je compris très tôt, vers l’âge de quatre ou cinq ans, que mon père était malheureux et qu’il craignait terriblement, tout autant que moi (peut-être même davantage), le mépris et le pouvoir tyrannique dont sa femme usait et abusait. À une mélancolie devenue permanente s’ajoutait de la torpeur dont je subissais de plus en plus le poids. Elle était telle qu’il ne savait plus que m’emprisonner dans ses bras, affalé dans le canapé, les yeux dans le vide, une bouteille et un verre toujours rempli à proximité de sa main. Il buvait son infortune, noyait sa couardise. Pitoyable, impardonnable lâcheté, il sombra sans se poser plus de questions ! Son sérieux penchant pour les alcools forts, whisky, rhum ou vodka (le meuble-bar était bien achalandé, il ne manquait rien) dériva sur celui, pas plus raffiné, de se tromper systématiquement de chambre chaque fois que sa moitié délaissait le domicile conjugal… autant dire presque tout le temps. Lorsque celle-ci daignait nous gratifier de sa compagnie, lui rongeait son frein à chaque humiliation martelée, du style « pauvre petit comptable, médiocre, insipide, tu me dégoûtes », en buvant plus que de raison. Moi, je savais en revanche que, cette nuit-là, je pouvais dormir tranquille, je ne serais pas importunée dans mon lit de fillette. Quel esprit malin, la mère ! Sans jamais hausser la voix pour n’être entendue que de nous seuls (les murs ont toujours des oreilles), elle assujettissait cet homme jusqu’à l’abrutissement tout en me condamnant au mutisme par la terreur qu’elle provoquait en moi. Les conséquences de ses actes sur sa toute petite fille de cinq ans à peine ne l’effleuraient pas, son sort ne la concernait définitivement pas, elle s’en fichait même éperdument. Voilà pourquoi personne n’aurait pu se douter de ce qu’il se tramait entre nos murs. Or, moi j’étais en enfer.
Aux images qui resurgissent de ma mémoire se superpose encore un regain de révolte qui me donne la bougeotte. Moi qui m’estimais aujourd’hui suffisamment détachée, voire guérie de cette infamie… quelle grossière méprise, il faut croire que je resterai marquée à jamais ! Incommodée, je délaisse brusquement la position allongée sur mon sofa, éjectant ainsi sans le moindre égard la pauvre chatte qui s’enfuit en miaulant de dépit, pour m’asseoir en tailleur. Ce faisant, mon regard tombe sur quelque chose d’extraordinaire. Quelle n’est pas ma surprise de localiser enfin les pantoufles à tête de panda de ma fille ! Elle les perd tout le temps. Il faut reconnaître qu’elle a le don de les abandonner souvent dans des endroits improbables, ce qui nous vaut en général de sacrées empoignades. À cet instant précis, ce simple détail déclenche mon rire et je me revois au même âge chez Maminine, faisant mine de chercher les miennes à quatre pattes sous ses yeux de fausse inspectrice, seule ou avec Rachel qui avait pitié parfois.
Heureusement que je les avais dans ma vie, Maminine et Rachel ! Ces deux personnes sont à jamais étroitement liées dans mon cœur et dans ma mémoire.
L’une était ma grand-mère paternelle. Je dis était, car elle n’est plus de ce monde aujourd’hui. Je l’appelais Maminine, mais à l’état-civil elle se prénommait Marceline. Elle était mariée à Louis. Les seuls grands-parents que j’ai connus ; si les autres existaient, ils ne m’avaient jamais été évoqués par qui ce que ce fût et j’avoue ne jamais m’être moi-même interrogée sur eux, ni dans mon enfance ni plus tard.
Par malheur, mon grand-père est mort dans un accident de la circulation lorsque j’avais trois ans… personnellement, je me souviens à peine de lui. En revanche, impossible d’oublier l’image de mon père pleurant le sien. Il était son pilier, son appui ; en le perdant, c’était son monde à lui qui s’écroulait. Quant à ma grand-mère, je devinai malgré mon jeune âge qu’elle taisait son immense chagrin par pudeur et souci de m’épargner. Par instants, ses yeux bleus se voilaient d’une larme prête à basculer sur sa joue. Coûte que coûte, elle la retenait réservant son chagrin à l’intimité de sa chambre. Seuls ses cheveux, prenant la teinte poivre et sel, montrèrent au monde que, désormais, plus rien ne serait comme avant. Pour autant, jamais ma grand-mère n’a failli, endossant seule envers moi, ce rôle essentiel qu’ils avaient tenu à deux depuis ma venue au monde, avec tant d’affection et de complicité. J’ignore ce qu’il en serait de moi aujourd’hui si elle n’avait pas été à mes côtés toutes ces années. Tout ce que m’a donné cette femme respirait, transpirait l’amour, au point que celui-ci a fini par me suffire, me détachant complètement, irrémédiablement, de celui qui m’avait si cruellement manqué.
Tous les matins, quels que soient le temps et la circulation, elle traversait la ville pour venir me chercher, toujours ponctuelle. Bien sûr, elle ignorait tout des griffes diaboliques qui me maintenaient prisonnière dans cet antre (les démons taisent et forcent à taire leurs secrets) ; quant à moi, je vivais chacun de ces départs quotidiens comme une délivrance pour mon petit cœur abîmé. Avant de me faire monter dans sa Twingo bleue, elle déclamait, en exécutant sur le trottoir une révérence rigolote, faisant s’arrêter et sourire les passants : « Quelle chance vous avez, Princesse, de posséder un si joli carrosse ! Si vous voulez bien vous donner la peine !». Et je m’imaginais alors filant vers un monde rassurant et gai, rempli de fées ressemblant à ma chère grand-mère. Car ma Maminine ne se départait jamais de son humeur joyeuse en ma présence, rivalisant d’ingéniosité dans ses grimaces, ses blagues ou farces pour provoquer mes rires. Les jours d’école (celle-là même que fréquente ma fille aujourd’hui), la routine s’appliquait strictement : elle me déposait, venait me récupérer à l’heure du déjeuner puis à la fin de la classe. Je faisais mes devoirs et restais en sa compagnie jusqu’au soir puis elle me rendait à mon père venu me chercher. Sauf les mardis soir ! Puisque, grâce à l’imparable argument de Maminine « la petite se reposera, pas besoin qu’elle se lève si tôt le mercredi », j’avais eu la chance d’être autorisée à rester dormir. Dans ces cas-là, c’était la fête à la maison ! Personne ne pouvait imaginer à quel point je me permettais alors de jubiler, surtout que ma copine Rachel se joignait à nous, ma grand-mère ne manquant jamais de nous réunir aussi souvent que possible. Je suis sûre que son plaisir alors était aussi grand que le nôtre. Les mercredis matin étaient consacrés aux devoirs et à la natation que ma camarade et moi pratiquions au club de la piscine du quartier ; les après-midis en revanche, Maminine écartait les contraintes et nous emmenait jouer dans le parc d’un quartier voisin. Quel trio nous formions ! Grand-mère savourait notre joie de vivre enfantine.
Je m’aperçois que pour les parents, c’était tout bénéfice et aucun tracas : pas de cantine ni de garderie ou de centre de loisirs. Si j’ajoute avec la dose de cynisme appropriée que le seul à faire un détour pour moi après son travail avait son exutoire sous la main…
Lors des vacances scolaires, ma mère ne s’impliquant pas davantage dans sa vie de famille, mon père, lui, posait systématiquement une semaine de congés pour s’occuper de moi. Je n’aimais pas ces cycles soi-disant synonymes de réjouissances… pour les autres. Mon horizon à moi s’épaississait, s’obscurcissait, jusqu’à devenir sinistre. Lui, de plus en plus taciturne, faisait preuve d’impatience et d’irritation. J’étais toujours sur la défensive et finis par le redouter. Pourtant je ne le haïssais toujours pas, j’étais trop jeune encore, je crois. Je me recroquevillais le temps que ça passe en me disant : « C’est pas de sa faute, tout ça, c’est celle de la méchante sorcière ! ».
Par manque d’intérêt ou d’imagination de sa part, plus je grandissais plus je passais mes journées le plus souvent seule dans ma chambre. Pendant qu’il se morfondait devant la télé, moi je m’inventais des histoires en jouant avec mes poupées, comme bien d’autres petites filles de mon âge probablement. J’en possédais trois : Barbie et Ken, offerts par mon père, que je collais bouche contre bouche en minaudant outrageusement, et une Corolle, cadeau de mes grands-parents pour un Noël. Une fois, je devais avoir sept ou huit ans, peut-être neuf je ne sais plus, j’avais rendu responsable la trop belle et innocente Barbie d’un acte irréparable sur celle que j’avais nommée Coralie : lui avoir sciemment arraché un œil, un bras et… sa culotte, coupé n’importe comment ses cheveux aux ciseaux, et l’avoir défigurée à grands coups de feutres, tout ça juste pour l’enlaidir et la faire souffrir au maximum. Quelle rage quand j’y pense, mais il fallait bien que mon désarroi se manifeste d’une manière ou d’une autre ! À vrai dire, plus le temps s’écoulait, plus je comprenais, malgré mon jeune âge, que quelque chose clochait avec toutes ces choses que mon papa faisait avec moi dans mon lit. Les signaux en moi augmentaient, fonctionnaient comme des lanceurs d’alerte. Par exemple, je gardais mes yeux volontairement ouverts, mes oreilles aux aguets, pensant naïvement pouvoir lui refuser d’entrer ; puis les battements de mon cœur qui s’emballaient de frayeur au couinement de la porte, s’ouvrant pourtant ; mon mutisme par opposition à mon corps se raidissant… je n’étais qu’une marionnette qu’il parvenait à maintenir sans difficulté tout en répétant ces mots ravageurs « je t’aime tant mon amour, toi tu es si gentille, si douce… tu l’aimes ton papa, hein tu l’aimes ? » ; l’état de sidération qui était le mien et cette envie de vomir enfin, de plus en plus fréquente. Dans mon sommeil extrêmement agité, cauchemardesque, je me débattais contre des monstres à six têtes lançant sur moi leurs pattes velues et crochues pour m’enserrer avant de me dévorer. Mais au réveil, quel étrange phénomène ! Tout redevenait normal, comme si rien de mal n’avait eu lieu… à l’exception d’une répulsion nouvelle et grandissante au contact de ses mains, même d’un simple frôlement. Et cette phrase entêtante qui tournait, tournait dans ma tête « c’est un secret entre nous, d’accord ma chérie, les autres ne peuvent pas comprendre », m’empoisonnant chaque jour un peu plus…
Finalement, je n’avais qu’une hâte c’était de retrouver ma Maminine. Chez elle, tout était si gai, chaleureux, paisible et exaltant à la fois ! Grâce à son incroyable esprit créatif, dont j’essaie de m’inspirer depuis pour varier les plaisirs avec Marguerite, elle n’avait de cesse d’inventer des chansons, des jeux, des histoires, pour me divertir. Très ouverte, considérant que l’éclectisme représentait une des clés de la richesse culturelle, elle s’informait de toutes les nouveautés, sans restriction, afin de m’en faire bénéficier aussi le moment venu ; elle m’emmenait partout avec elle et partageait avec moi son goût pour les belles choses ; se délectait de mon émerveillement pour les livres, le cinéma et la musique, dont l’univers classique auquel elle m’ouvrit grand les portes à travers Pierre et le Loup{3} et Le Carnaval des Animaux{4}. Ah, quel enchantement ces deux œuvres furent pour moi ! Que d’émotions elles soulevèrent ! Depuis lors, la musique classique fait partie intégrante de ma vie, que ce soit pour me consoler, m’apaiser ou m’emporter ailleurs.
