Le réveil de la chrysalide - Antoinette Hontang - E-Book

Le réveil de la chrysalide E-Book

Antoinette Hontang

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Beschreibung

L'amour peut-il triompher de tout ?

Lors de retrouvailles entre amis, Martin croise une femme aussi belle qu’énigmatique. Le coup de foudre est immédiat et réciproque. 
Pourtant, rien n’est simple car Céleste cache un lourd passé qui ne cesse de la poursuivre et l’entrave dans tout projet d’avenir à deux.
Dérobades, progrès, remises en question s’entremêlent dangereusement. Parviendra-t-elle à se libérer de son douloureux carcan sans perdre au passage l’amour de Martin ? 

Le passé de Céleste et ses angoisses, l'empêchent de croire à une relation amoureuse possible. Comment s'en sortir et laisser son cœur choisir ?

À PROPOS DE L'AUTEURE

Antoinette Hontang accroche ici son regard sur les bouleversements psychologiques provoqués par la naissance du sentiment amoureux et le laborieux chemin vers la résilience. Ce roman fait suite à L’envol d’une libellule mais peut se lire indépendamment. Antoinette a également déjà publié plusieurs livres dans la collection Saute-Mouton  : Allo la terre (avec Florent Lucéa), La grenouille qui s’est trompée d’aventure (avec Laura Jaeger) Le fabuleux destin d’un sapin et Un air de campagne.

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Seitenzahl: 236

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Antoinette Hontang

Le réveil de la chrysalide

Roman

ISBN : 979-10-388-0193-6

Collection Passerelle

ISSN : 2729-2843

Dépôt légal : septembre 2021

© Couverture Ex Aequo

© 2021- Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

1

Le TGV Bordeaux-Paris venait d’entrer en gare Montparnasse alors que la grosse horloge grise sur le quai indiquait dix heures. Pile à l’heure ! Appuyé contre l’étagère à bagages, sa valise près de lui, Martin riait avec le couple qui l’accompagnait. Partis de Toulouse où ils habitaient, Clarisse et Kamal Talek avaient rejoint leur ami gare St Jean pour finir le voyage ensemble. À présent, dans cet espace réduit reliant les wagons, ils attendaient l’ouverture des portes. La complicité du trio ne laissait aucun doute mais le regard des deux hommes brillait d’une étincelle supplémentaire signifiant que, malgré l’éloignement géographique et des rythmes de vie différents, ils n’avaient nul besoin de parler pour se comprendre.

Leur allure ressemblait à celle des gens de leur âge ; le couple, âgé de vingt-sept ans, s’harmonisait dans le plutôt "bon chic bon genre" : lui, dont les pommettes saillantes, le cheveu court et ondulé, la peau basanée n’étaient pas sans rappeler ses origines marocaines, silhouette fuselée toute de noir vêtue, de la chemise jusqu’aux pardessus et chaussures de ville en passant par le costume ; elle, jolie brune aux cheveux longs et teint de porcelaine, yeux légèrement maquillés, lèvres rose poudré, dans une robe en lainage gris perle laissant apparaître de douces rondeurs, prémices d’un bébé à venir ; un élégant manteau vert foncé et des bottines à talon très tendance aux pieds. Le tout attestait du goût prononcé de la jeune femme pour la mode.

Martin Vialda, quant à lui, arborait un style chic décontracté qui lui seyait à merveille. Les boucles blondes de sa chevelure tombaient en un carré mi-long. Le cou emmitouflé dans une longue écharpe de laine, en jeans, boots de cuir marron aux pieds assortis à la casquette dont il coiffa sa tête, il portait un caban de drap bleu-marine. Le garçon était franchement séduisant.

Les trois amis descendirent enfin sur le quai et se dirigèrent directement vers le hall d’entrée où, comme elle le faisait à chacune de leurs visites, devait sans doute les attendre Solenn. Cela remontait à dix ans maintenant qu’avec elle et Aurélien, suite au décès de leur chère Sasha{1}, ils avaient instauré deux rendez-vous annuels "de l’amitié" comme ils les appelaient. Ils se retrouvaient pendant trois jours lors d’un premier séjour en février tantôt chez Aurélien tantôt chez Solenn, le deuxième en août dans les Landes à Mont-de-Marsan, fief de Martin (personne ne l’aurait imaginé ailleurs) où ses parents leur prêtaient la maison. Au départ, c’était une manière de lui rendre hommage, puis, au fil du temps, de véritables liens s’étaient noués entre eux auxquels s’étaient alliés les conjoints respectifs.

Pour rien au monde, aucun d’entre eux ne manquerait l’une de ces retrouvailles !

Près de l’escalator, deux sourires radieux s’avançaient vers eux. Déjà, Solenn et la jolie frimousse métis de Leïla, sa fille de trois ans, leur tendaient les bras pour les serrer contre elles. Alors même que chacun laissait éclater sa joie de manière plus ou moins ostentatoire, Leïla prit discrètement la main de Martin pour l’entraîner vers la sortie. La petite avait hâte de ramener tout ce petit monde qu’elle aimait bien chez elle. Un froid sec saisit le jeune homme en sortant, il remonta son col.

Dans la voiture, durant le bref trajet les menant au domicile de leur hôtesse, celle-ci leur précisa qu’Étienne et Aurélien les rejoindraient comme prévu pour le déjeuner mais surtout leur annonça de ses yeux verts pétillants que, cette fois, elle leur réservait une nouveauté.

À trente et un ans, sa blonde et longue crinière frisée relevée comme souvent en un chignon tenu par une simple baguette, Solenn gardait une vraie propension pour les surprises, l’innovation, le jeu en général… et pour cause, elle était comédienne et vivait, de son propre aveu, son rêve de toujours éveillée ! Non seulement, elle jouait sur des scènes diverses des rôles dramatiques ou burlesques, mais elle possédait aussi désormais sa propre compagnie, créée juste avant la naissance de sa fille. Bien sûr, Native était une structure modeste mais elle était idéalement située dans le 17ème, rue de la Gaîté, à quelques encablures de l’emblématique quartier Saint-Germain et non loin de l’appartement où elle vivait avec Aziz son compagnon et leur petite Leïla. Au sein de sa compagnie, reçue à demeure par l’association de quartier Expressions Corporelles,elle y animait avec trois autres comédiens des ateliers de théâtre amateur pour débutants et confirmés, heureuse de transmettre à son tour et de favoriser l’expression grâce à son art.

Pour l’heure, ils étaient arrivés devant le magnifique immeuble d’angle d’inspiration Art Nouveau où se trouvait leur gîte ; il était temps de monter à l’appartement rejoindre Aziz qui leur faisait signe depuis le balcon. Cinq étages avec les bagages… heureusement, il y avait l’ascenseur !

La porte s’ouvrit, avant même qu’ils soient arrivés devant, sur cet homme dont la peau noire affichait ses origines Camerounaises. Ils le connaissaient peu mais l’appréciaient énormément. Un mètre quatre-vingt-dix de gentillesse et d’enthousiasme, un corps athlétique qui dégageait une puissance toute animale, une élégance féline dans ses mouvements, un sourire généreux dévoilant d’admirables dents "du bonheur", voilà comment était Aziz ! Sa compagne le décrivait comme un idéaliste doté d’une intuition exceptionnelle lui permettant de cerner les gens très rapidement. Leïla, qui avait préféré suivre Martin par les escaliers, lâcha sa main dans les dernières marches pour se précipiter dans les bras immenses de son père qui venaient de s’ouvrir pour elle. Ces deux-là s’adoraient !

L’univers harmonieux de l’appartement reflétait précisément l’image de ses occupants, savant mélange de joyeux bric-à-brac et d’esthétisme, de couleurs et de sobriété, de lumière et d’intimité, qui faisait que l’on s’y sentait rapidement bien. Les vertus associées de la convivialité et de la simplicité avaient ici une vraie résonnance.

Le temps de se mettre à l’aise et de s’installer, les derniers convives sonnèrent à la porte. Dès l’entrée d’Aurélien et Étienne, l’atmosphère changea. Non pas qu’elle fut auparavant feutrée mais elle devint incontestablement plus bruyante ; ce furent alors une avalanche de questions des uns envers les autres, des rires, des exclamations parfois exagérées de la part d’Étienne, personnage plutôt extraverti, s’extasiant sur le joli ventre rond de Clarisse. Mais, rien de tout cela ne gênait aucun des protagonistes… au contraire, leur joie sincère de se revoir ne pouvait que se manifester ainsi.

Lorsque les amis furent rassemblés autour de la table, Leïla placée stratégiquement entre Martin et son père, pendant qu’ils se délectaient du délicieux déjeuner concocté par Aziz et discutaient, une question fusa en direction de Solenn :

— Au fait, Solenn, tout à l’heure dans la voiture tu as évoqué une nouveauté, on peut savoir quelle est-elle ou bien… ?

C’était Kamal, dont la curiosité avait été aiguisée, qui s’était lancé, faute d’aucune explication ; mais visiblement, n’importe lequel des invités aurait pu la lui poser au vu des visages tournés dans sa direction, attendant, la fourchette en l’air. L’intéressée balaya la tablée d’un regard et, voyant leurs mines interrogatives, se mit à rire et répondit :

— Ah, j’étais étonnée que la question ne soit pas venue plus tôt et je vous avoue que j’aurais bien aimé ménager un peu plus le suspense… Allez, ne faites pas ces têtes-là, je vais tout vous dévoiler.

Il s’agissait d’une personne. À son invitation, quelqu’un qui comptait énormément pour elle viendrait se joindre à eux en fin de journée. Elle leur avait déjà vaguement parlé de cette amie lors de leur dernier séjour mais aujourd’hui elle savourait la joie de la leur présenter enfin. L’occasion faisant le larron, c’était le moment ou jamais ! Elle entourait volontairement sa venue d’un certain mystère afin qu’ils n’y vissent rien d’anodin. Solenn insista sur le fait que, en dehors du groupe qu’ils formaient, elle n’avait plus ressenti une amitié aussi forte depuis Sasha mais ne leur cacha pas non plus qu’ils seraient face à quelqu’un d’assez spécial. Elle décrivit sommairement une personnalité très affirmée qui lui valait d’être une magistrate respectée mais qui pouvait surprendre dans la vie courante. Or, elle méritait d’être apprivoisée. Cette amie, qu’elle espérait voir intégrée par eux cinq, se prénommait Céleste. 

Les autres avaient écouté Solenn avec attention et compris ce qu’elle craignait à travers son appel à la tolérance, aussi s’empressèrent-ils de la rassurer. Mais l’humour avec lequel Étienne, très calé dans l’art de l’autodérision et caricaturant son côté féminin, insinua que peut-être Céleste serait la première dérangée, les empêcha définitivement de trop garder le sérieux. En tout cas, ce prénom excitait leur imagination déjà fertile, ils tentaient de se la représenter physiquement. Leurs délires amusèrent beaucoup Aziz et Solenn.

Le maître de maison se leva le premier. Il devait emmener Leïla, qui venait de terminer sa sieste, chez ses grands-parents pour le week-end. Le couple s’était organisé ainsi pour permettre à Solenn de profiter librement de ses amis car Aziz, éducateur spécialisé dans une structure fermée accueillant de jeunes délinquants, travaillerait les deux jours à venir. La fillette qui s’était blottie dans les bras de Martin pour un câlin d’adieu, lui chatouillait la joue de sa tignasse frisée. Cela dura quelques minutes puis elle alla embrasser les autres avant de partir, son petit sac sur le dos.

Le groupe d’amis, disposant de quelques heures, examina les différentes possibilités qui s’offraient à lui pour exploiter au mieux l’après-midi. Sur le balcon, les suggestions ne manquaient pas. Pourtant, ils choisirent la plus simple, l’option promenade dont le slogan les réunissait tous : surtout ne pas rester enfermés ! La froidure hivernale piquait toujours mais le ciel était radieux. L’appel de l’astre solaire se fit plus fort que tout. Ils aimaient bien Montparnasse et Martin tout particulièrement qui, à chacun de ses passages, ne se lassait pas de le parcourir ; s’il devait vivre à Paris, il choisirait sans doute ce coin.

Ce quartier calme et résidentiel, que la Tour observait du haut de sa moderne prestance, était un bon compromis entre l’animation parisienne (à deux pas) et son petit air de village. Pour qui savait apprécier, il contenait de vraies richesses d’architecture Art Déco.

Quel bonheur de déambuler dans ces lieux où tant d’artistes de renom, comme Picasso, Apollinaire ou Hemingway, avaient séjourné à une certaine époque ! Ces rues étroites et pavées, aux façades que l’on devinait verdoyantes et fleuries au printemps, les volets colorés. Martin cherchait, comme un plaisir gourmand, à entrapercevoir les verrières, qu’il imaginait immenses, au fond de petites cours s’offrant discrètement au regard des passants derrière des portails en fer forgé.

Solenn, qui avait passé son bras sous celui de son ami, le contemplait avec tendresse. « Chacun des moments passés avec lui, depuis que ma merveilleuse Sasha nous a présentés, est une pépite. Cet homme vaut son pesant d’or ! » se disait-elle.

Soudain, sentant son regard posé sur lui, Martin se tourna vers elle, ses yeux pénétrant intensément les siens et lui avoua :

— Quelque chose m’intrigue dans ce que tu nous as dit à propos de ton amie Céleste. Tu as utilisé des mots forts rappelant ton amitié avec Sasha. Serait-ce indiscret de te demander ce qu’elle a de particulier qui la fasse compter autant pour toi?

Solenn prit un quart de seconde pour réfléchir et lui répondit après une profonde inspiration :

— C’est absolument vrai, cette fille est mieux qu’une sœur, elle est mon amie ! Céleste… venant du ciel, c’est beau non ? On s’est connues grâce au théâtre voilà deux ans, elle cherchait à suivre des cours et s’était adressée à ma compagnie, j’étais disponible. On a été aussitôt attirées l’une par l’autre mais il a fallu du temps pour transformer cette sympathie en amitié, la confiance n’était pas son fort. J’ai dû montrer patte blanche comme on dit ! Si Céleste compte autant pour moi, c’est justement parce que je suis consciente du cadeau inestimable qu’elle m’a fait en s’ouvrant à moi et en m’octroyant sa confiance. Je n’avais pas connu une telle complicité depuis Sasha !

— Merci, Solenn ! lui dit Martin, ma curiosité est attisée, tu me donnes encore plus envie de la connaître.

— J’ai la prétention de penser que tu ne seras pas déçu !

2

L’appartement ressemblait à une fourmilière. Chacun s’était approprié une tâche : d’un côté de la cuisine, Aurélien réalisait un dessert en verrines que personne n’oublierait de sitôt ; plus loin, Clarisse et Solenn composaient ce qui constituerait le lunch ; Martin aidait Aziz à faire de la place dans le salon salle-à-manger alors que Kamal et Étienne essayaient d’accorder leurs choix de musique pour créer l’ambiance sans la rendre tapageuse.

Puis, la lumière fut tamisée pour apporter à l’ensemble une touche douillette. Ils étaient fin prêts, le reste du temps se passerait "à la bonne franquette" comme se plaisaient à dire les maîtres des lieux.

Lorsque la sonnette de l’entrée de l’immeuble retentit, Aziz décrocha l’interphone et, après s’être assuré qu’il s’agissait de Céleste, déverrouilla la porte. La dernière invitée ne tarderait pas à se présenter. Le voile serait levé sur l’inconnue !

Les amis avaient investi fauteuils et sofa, attendant sagement l’entrée de la mystérieuse étrangère que le couple accueillait à présent ; excepté Martin. Passant outre sa discrétion légendaire, il ne put cette fois maîtriser sa curiosité et alla voir. Il s’arrêta net, saisi par un trouble indéfinissable.

Dans le vestibule, la jeune femme, de dos, se défaisait de son manteau et de son sac à main tout en saluant ses amis. Quelque chose dans cette apparence, sans doute la silhouette longiligne, peut-être aussi les cheveux noirs lisses et courts, lui rappelait Sasha. Les yeux de Solenn croisèrent les siens. Un seul signe lui montra qu’elle comprenait son émotion pour l’avoir elle-même ressentie la première fois. Pourtant, elle n’était pas inquiète pour lui car elle savait que la comparaison s’arrêtait là et que rapidement, il n’existerait plus d’ambiguïté.

Soudain, se produisit sous ses yeux un phénomène d’une rare intensité, furtif mais bien réel, qui ne lui avait à aucun moment effleuré l’esprit : un coup de foudre.

À l’instant même où Céleste se retourna, ils furent comme attirés l’un par l’autre, envoûtés, électrisés, leurs yeux ne pouvant se détacher. Le temps suspendit son cours une poignée de secondes. Ce fut comme s’ils étaient seuls au monde. Puis, le charme fut rompu… en réalité, en surface seulement !

Elle avança, très droite pour se donner une contenance mais le cœur tambourinant, et dit simplement en lui tendant la main : 

— Hum… enchantée… Céleste. Vous devez être Martin ?

Seules sourirent les jolies fossettes qu’elle avait au coin de sa bouche parfaitement dessinée. Par contre, leurs mains, qu’incontestablement ils auraient aimé garder l’une dans l’autre, ce contact (quoique fugace et ordinaire) de leur peau diffusa dans leurs corps une douce chaleur très significative.

Martin, un sourire béat sur les lèvres, hocha la tête. Il entra dans la pièce à sa suite.

Cette jeune femme de trente ans ne put que faire sensation. Elle devait aisément mesurer un mètre soixante-quinze. « Quelle classe ! » se dit Martin en la détaillant : blouse soyeuse bleu-roi à col officier boutonnée dans le dos, pantalon noir à belle coupe italienne qui laissait apparaître ses chevilles et derbys vernis noir. Elle ne portait pas de bijoux en dehors d’un large anneau d’argent à l’annulaire droit et de petits diamants aux oreilles. Une légère ombre gris fumé sur ses yeux magnifiquement bleus ourlés de longs cils noirs, un teint de porcelaine... sophistiquée mais sans plus… c’était vraiment une très belle femme ! Les autres devaient penser comme lui à voir leurs têtes !

Il y eut un instant de flottement à peine perceptible puis leur esprit bon enfant fit de son mieux pour tenter de détendre agréablement l’atmosphère. Ils n’en étaient qu’aux prémices d’une soirée qu’ils allaient partager avec cette nouvelle venue, quelque peu troublante et froide de prime abord, certes ; cependant, ils se devaient d’abord de faire sa connaissance et de se montrer, par égard pour Solenn, amicaux.

Leurs hôtes apportaient les premiers amuse-gueules accompagnant le champagne et s’assirent pour trinquer tous ensemble, se félicitant d’être réunis.

Tacitement, ils choisirent alors de rester conventionnels en se présentant tour à tour et en quelques mots à Céleste. Attentive et presque silencieuse, on aurait dit que celle-ci cherchait à s’imprégner au fur et à mesure de chacun de leurs traits, de leurs mots.

D’abord ce fut Clarisse qui lui semblait personnifier la gentillesse. La seule pour qui elle se montra prévenante, sans doute après avoir remarqué sa grossesse.

Puis Kamal le passionné qui, outre le bonheur qu’il vivait avec sa jeune épouse, sa future paternité et la fidélité en amitié, lui précisa son métier d’ingénieur dans l’aérospatiale et le rêve qu’il poursuivait en étudiant pour devenir chef de projets.

Vinrent ensuite Aurélien, l’ami svelte et barbu de Solenn depuis l’adolescence, et Étienne son compagnon. Ils vivaient à Montmorency au nord de Paris, ville où ils étaient installés et travaillaient, l’un comme chef pâtissier dans un restaurant étoilé et l’autre en tant que coiffeur.

Enfin, elle se tourna vers Martin qui n’avait jusque-là cessé de la contempler à la dérobée. Là, peut-être à cause du regard qu’elle avait si beau mais dans lequel il lisait infiniment de tristesse, il décela une douleur secrète chez cette femme qui le toucha profondément. Totalement captivé, des "papillons dans le ventre", il ne détourna pas les yeux et, comme s’il n’y avait qu’elle dans la pièce, se mit à parler. Entre eux, l’intensité des vibrations était telle que, cette fois, cela n’échappa à personne ! Céleste, déjà charmée, fut véritablement happée par des sensations troublantes, jamais éprouvées auparavant ; en un mot, elle était enivrée.

Cette voix de velours, grave, qui était la sienne s’accordait si bien avec sa beauté virile : haute stature, larges épaules, mâchoires carrées. Dans le même temps, la douceur presque féminine qui émanait de ce visage que l’on ne pouvait oublier, la ravissait. Rehaussé par un pull indigo et un sourire à damner une sainte, l’émeraude de ses yeux donnait à Céleste l’envie d’y plonger ; détail supplémentaire remarquable, il avait une manière de passer la main dans ses cheveux pour les rejeter en arrière… d’une sensualité folle ! Elle frissonna. Réalisant alors l’irrésistible et réciproque attirance ressentie dès son arrivée, vite, elle détourna le regard pour chasser cette idée ! Elle but une gorgée de champagne, grignota quelques crudités.

Martin poursuivait son monologue ; il évoquait brièvement sa passion pour la biologie cellulaire et sa thèse en préparation, la ville de Bordeaux (ce qui la fit relever les sourcils et se dire « Ah tiens, lui aussi ! »).

Elle s’aperçut en l’écoutant que cet homme de vingt-six ans, le plus jeune de tous, l’intriguait également ; il semblait déjà si équilibré et si bien dans sa peau ! Cette harmonie qu’elle percevait lui rappela une phrase entendue un jour à la radio et aussitôt mémorisée tant elle donnait du sens à ce qu’elle souhaitait atteindre pour elle-même : être équilibré c’est avoir un pied dans le passé, les yeux dans le futur et les deux mains accrochées au présent.

Le moment était venu pour Céleste. À l’exception de son travail dans lequel elle mettait tout son cœur, elle reconnaissait n’être pas très douée pour les relations humaines. Elle, qui n’avait interrompu personne, commença par s’excuser de ne pas bien savoir parler d’elle, avouant d’ailleurs ne pas apprécier l’exercice tout en promettant d’essayer. La jeune femme s’adressa d’abord à eux en ces termes :

— Avant même de tous vous rencontrer, je savais déjà un peu de vous. À travers le regard de celle que nous avons la chance d’avoir pour amie, je n’ignore pas ce qui vous a unis ; pourtant, je veux vous dire que cette belle amitié que vous avez construite et su conserver, vous ne la devez qu’à vous et vous pouvez en être fiers. Pour ma part, je suis très admirative.

Un court instant, on n’entendit plus que la musique, qui, à la base, n’était là que pour créer un fond sonore. Puis, Kamal et Étienne, spécialistes du genre, rompirent le silence avec une ou deux remarques amusantes pour l’aider à poursuivre.

Ils apprirent alors que Céleste habitait également Montparnasse mais plus à l’ouest, à proximité de la gare et de la Tour ; à vol d’oiseau, ce n’était pas très éloigné. Elle confia aimer cet endroit bien qu’elle n’en fût pas originaire. Provinciale de Rennes, elle était partie vivre pendant presque trois ans à Bordeaux pour ses études avant d’arriver à vingt-sept ans dans la capitale grâce à son affectation au tribunal de Paris. C’était son premier poste. Une question de Kamal lui fit préciser qu’elle était juge pour enfants au pôle famille et s’y plaisait tant qu’elle avait développé une certaine addiction au travail. Elle n’évoqua rien de sa vie privée ; elle semblait ne pas avoir d’attache particulière.

Le décor entre eux était planté, la conversation devint dès lors plus dynamique et l’ambiance plus joviale ; ce qui n’était pas pour déplaire à la quasi-totalité des convives. Ils mangeaient, buvaient, discutaient, riaient avec aisance comme les vrais amis qu’ils étaient. Seule Céleste restait à l’écart, comme spectatrice d’un tableau de gens heureux dont elle ne pouvait faire partie. Martin s’en était aperçu mais il n’était pas le seul.

Elle n’était pas à son aise en vérité. Elle ne le faisait pas exprès mais sa présence au milieu d’un groupe de personnes représentait toujours pour elle une épreuve difficile, elle se sentait vite oppressée. Ses angoisses revenaient à la charge et devenaient tortures. « Cela ne s’arrêtera donc jamais ? » pensait-elle au plus profond de ses entrailles. Elle ne se sentait jamais aussi bien que quand elle était seule ou tout au plus avec Solenn, surtout quand elle avait le cafard et qu’elle se sentait sombrer. Solenn si solaire, sa seule amie, la sœur qu’elle n’avait jamais eue, lui répétait-elle souvent. Depuis le jour où cette personne lui avait affirmé vouloir l’aider, elle ne s’interdisait plus de l’appeler quand elle l’estimait indispensable. Heureusement qu’elle avait croisé sa route ! Elle faisait partie des rares bonnes fées de son existence. Son invitation à faire la connaissance de ses autres amis l’avait séduite ; pourtant, elle l’avait aussitôt refusée, se sentant malheureusement incapable de supporter ce poids. Solenn, qui ne s’avouait jamais vaincue, avait tellement insisté et cela l’aurait tellement contrariée… Elle l’avait quand même prévenue qu’elle serait vite mal à l’aise… Voilà, comme d’habitude, elle se sentait tiraillée entre rester pour faire plaisir ou s’enfuir… c’était le mot.

Et ce garçon ? Que devait-elle penser de ce qu’il remuait en elle ? Elle s’en défendait autant qu’elle pouvait mais elle voyait bien qu’en lui aussi, il se passait là, quelque chose d’irrépressible, ses œillades ne la trompaient pas ! Quel besoin avait-elle de s’empêtrer ? Elle enrageait. « Bon allez, demain, il n’y paraîtra rien puisqu’on ne se reverra pas et après-demain, il repartira d’où il est venu et on n’en parlera plus du tout. Allons ressaisis-toi, encore un petit effort et tu pourras t’en aller ! »

Elle essaya de faire bonne figure jusqu’à vingt-trois heures, heure qui lui sembla décente pour signifier à son couple d’amis qu’il était temps pour elle de rentrer. Lorsque Solenn lui proposa de les rejoindre le lendemain, en lui précisant sciemment qu’ils seraient moins nombreux puisqu’Étienne et Aurélien ainsi qu’Aziz repartaient travailler, elle s’entendit répondre sans hésitation, comme s’il s’agissait de son double, « pourquoi pas ? » en regardant machinalement vers Martin. Le visage de Solenn s’éclaira immédiatement après l’effet de surprise causé par la réponse et, afin qu’elle ne puisse changer d’avis, lui fixa le rendez-vous pour le déjeuner. Ainsi fut-il décidé !

Céleste en resta interloquée, elle s’était piégée elle-même ! Elle eut ce qui passa pour un sourire et personne, à part Solenn, ne s’aperçut, tant sa fossette était charmante, qu’il s’agissait plutôt d’un rictus.

Après son départ, le silence retentit étrangement dans la pièce… oh pas longtemps mais suffisamment pour être remarqué. Un peu de son parfum et de sa présence subsistèrent, surtout dans les esprits des invités. Comme la signature d’une empreinte ou bien une invitation à ne pas l’oublier, elle. Il était évident que cette femme, décidément singulière, qu’ils rencontraient pour la première fois, ne laissait, pour distinctes raisons, aucun d’entre eux indifférent.

Le premier à prendre la parole fut Kamal :

— Dis donc, Solenn, heureusement que tu nous avais prévenus en nous disant que ton amie était spéciale… elle est même plus que ça ! Je ne sais pas, vous autres, poursuivit-il en les regardant, mais personnellement, sa façon de faire m’a mis parfois mal à l’aise et même irrité, j’avoue avoir du mal à la cerner. Son air de ne pas avoir envie d’être là…

— Je comprends ce que tu veux dire… enchérit Clarisse, mais, très sincèrement, je pense qu’au fond c’était elle la plus embarrassée et qu’elle se cachait derrière une façade. Sous ses airs de beauté froide et inaccessible — parce qu’elle est belle et mystérieuse, ça vous ne pouvez pas le nier — dit-elle en les prenant à témoins, cette femme doit être à mon avis terriblement torturée.

Martin restait silencieux. Solenn, impatiente de découvrir son avis, le sollicita :

— Et toi, Martin, qu’en penses-tu ? Céleste t’a fait un certain effet, si je ne m’abuse !

— Euh… oui je ne peux pas le nier ; mais comment en serait-il autrement ? Quelle élégance… non ? Il secoua légèrement la tête en se passant la main dans les cheveux pour masquer son trouble et ajouta :

— Hormis cela, je partage assez l’avis de Clarisse. J’ai cru lire énormément de tristesse dans ses yeux… Je peux me tromper mais j’ai le sentiment qu’elle a dû connaître des moments de grande souffrance.

La pertinence de ces propos rasséréna quelque peu Solenn qui ne pouvait pas trop en dire sur Céleste ; la promesse qu’elle lui avait faite un jour serait honorée coûte que coûte. Cependant, elle entendait les questions sous-jacentes de ses amis, leur défiance, leur possible rejet et cela elle ne pouvait le supporter.

Alors, elle vint à sa rescousse afin de dissiper l’animosité à son égard. En leur rappelant d’abord que Céleste excellait professionnellement, elle leur brossa en revanche, à mots choisis, un tableau (ni tout à fait vrai ni complètement faux) de sa vie privée bien moins positif : fille unique, elle avait des relations plutôt compliquées avec ses parents et avait vécu une grosse déception, ce qui l’avait rendue très solitaire, presque anthropophobique et assez méfiante.

— C’est vraiment une chic fille, je vous assure, insista-t-elle. Elle s’approcha d’Aziz cherchant son soutien tacite. Ne restez pas sur une fausse impression, ce serait injuste et me peinerait beaucoup ! Si l’on est honnête et loyal avec elle, je vous garantis qu’elle le rend au centuple.

À ces mots qui montraient son désir de les convaincre, tous ses amis vinrent entourer chaleureusement Solenn avec des paroles de réconfort.

Ainsi prit fin la soirée. Il était temps d’aller se coucher par respect pour ceux qui travaillaient de bonne heure le lendemain matin.

Céleste, pour sa part, n’arrivait pas à trouver le sommeil, tournant et retournant sans cesse dans son lit.

Dans le taxi qui l’avait ramenée chez elle, le chauffeur avait dû se demander à qui il avait affaire en la voyant derrière lui, visiblement contrariée, se blâmer à voix haute avec force gestes vers sa tête. « Mais enfin, qu’est-ce-qui a bien pu te passer par la tête pour répondre une telle ineptie ? » avait-il entendu, « comment as-tu pu être aussi stupide ? En peu de temps, tu as pensé et fait exactement le contraire, il ne te reste plus qu’à assumer maintenant !»

— Tout va bien, madame ? s’était inquiété l’homme en la regardant dans le rétroviseur intérieur.

— Ça va, ça va ! lui avait-elle rétorqué, renfrognée, en lui faisant un signe impatient de la main lui ordonnant de regarder devant.

D’un côté, impossible de le nier, Martin prenait possession de ses pensées. Mais de l’autre, étrange et inquiétante juxtaposition : son esprit tourmenté revenait la harceler avec de vieilles douleurs, réminiscences d’un passé glauque qu’elle croyait en voie de guérison. Sans aucune pitié ! «À quoi peut bien me servir ma thérapie ? Deux ans de travail pour en être encore là ! » Elle pleurait en pensant cela.