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Qu’est-ce qu’un haïku ? C’est, en quelques mots, la saisie poétique dans l’instant d’un événement personnel, si modeste soit-il.
Le haïku nous apprend souvent à ressentir ce qui est devenu invisible aux yeux de tous. La tradition littéraire japonaise a codifié ce mode d’expression selon des règles simples qu’Alain Kervern nous dévoile dans ce très beau recueil de présentation, agrémenté d’exemples de haïkus anciens et contemporains. La structure de ce livre s'inspire de celle de l'almanach poétique du Japon (saïjiki) qui répertorie l'ensemble des mots de saisons caractérisant les émotions saisonnières vécues au long d'une année. L’almanach poétique constitue d'abord un guide pratique à l'usage de ceux qui composent le haïku mais c'est également une précieuse encyclopédie pour le grand public des villes de l'archipel qui se sent coupé de ses racines profondes.
Ce merveilleux document est une porte ouverte sur la culture japonaise dans son intimité.
EXTRAIT
Semer du riz jusqu'à ma mort
les yeux toujours levés
vers la même montagne
Taki Harushige
Humble sentier
jusqu'en haut des herbes
planter des grains de riz
Kobayashi Issa (1763-1827)
Au pied d'une montagne sainte
là est ma demeure
là je fais des semis pour le riz
Yamaguchi Mizuho
Semailles de riz
jusqu'aux limites de la voûte céleste
Le couchant s'enflamme
Ôno Rinka (1904-1984)
À PROPOS DE L'AUTEUR
Alain Kervern est né à Saïgon. Diplômé de l’École Nationale des Langues Orientales Vivantes, et de l’université de Paris VII, il revient définitivement à Brest en 1973, où il a enseigné le japonais à l’Université de Bretagne Occidentale. Il a traduit de nombreux ouvrages sur les traditions classique et moderne du haïku et organise des stages et des animations dans un esprit d’éducation populaire.
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Veröffentlichungsjahr: 2017
Qu’est-ce qu’un haïku ? C’est, en quelques mots, la saisie poétique dans l’instant d’un événement personnel, si modeste soit-il. Le haïku nous apprend souvent à ressentir ce qui est devenu invisible aux yeux de tous.
La tradition littéraire japonaise a codifié ce mode d’expression en quelques règles simples : dix-sept syllabes, une césure dans le corps du poème, de la légèreté, même si l’on traite de choses graves, et surtout une allusion saisonnière, le « mot de saison ». Celui-ci peut-être considéré comme l’essence de ce court poème. En effet, si l’émotion saisonnière se vit dans l’instant, elle s’enrichit sans cesse de réminiscences littéraires depuis plusieurs siècles.
Satô Kazuo qui fut l’un des meilleurs observateurs du développement de ce genre poétique à l’étranger, constate : « Concernant le haïku, le point fondamental de divergence entre Japonais et étrangers demeure le concept même de mot de saison.
Pour nous Japonais, l’almanach poétique, ce document qui répertorie les différents mots de saison, constitue un élément fondamental pour comprendre ce qu’est un haïku ».1
Comment écrit-on des haïkus au Japon ? Le novice s’inscrira dans un club où il fera l’apprentissage de cette expression poétique sous la direction d’un maître reconnu. Il rentrera chez lui avec des exercices à faire, muni de quelques consignes simples, notamment en ce qui concerne le fameux « mot de saison ». S’il doit ainsi composer, pour la séance suivante, trois haïkus sur le thème de la « lune d’automne » il consultera son « saïjiki », véritable almanach poétique qui constitue un référentiel précis pour connaître la portée de chaque « mot de saison ».
Ainsi, à la page concernant la « lune » dans la section « Automne » de son almanach, notre apprenti en découvrira les 54 variantes : ses différents quartiers (jôken), ainsi que des images métaphoriques pour la décrire : « l’arc de la lune » (tsuki no yumi), « la barque de la lune » (tsuki no fune), « le sabre de la lune » (tsuki no ken)... Puis il mesurera l’importance de ce thème en poésie classique et les apports qu’au cours de l’histoire, différents poètes de renom auront ajoutés pour chanter la « lune d’automne ». Enfin, il trouvera à la fin de cette rubrique une cinquantaine de haïkus composés par des poètes célèbres. Fort de ces repères littéraires et techniques, il pourra alors s’essayer à la composition de ses trois poèmes pour les soumettre ensuite à l’appréciation de son mentor.
On peut aisément imaginer l’importance de cet almanach poétique, véritable mémoire de la sensibilité esthétique japonaise. C’est ce que définit dans un récent ouvrage Augustin Berque, un des plus fins connaisseurs de cette culture : « La sensibilité avec laquelle la culture japonaise a détaillé les variations de son propre milieu est effectivement hors du commun, comme en témoignent par exemple les milliers de termes des saijiki, ces recueils des "mots de saison" qui sont aussi nécessaires aux haïkus que la structure sujet-verbe-complément l’est à une phrase en français ».2
Comment est constitué cet almanach ? Il est généralement composé de cinq parties : les quatre saisons et le Nouvel An. Pourquoi une cinquième saison ? Parce que le passage d’une année à l’autre constitue en Extrême-Orient le moment le plus important du calendrier. Au-delà de son rôle technique pour la pratique des amateurs de haïkus, l’almanach poétique possède aussi une véritable fonction encyclopédique, sans compter son rôle de « veille écologique » auprès du grand public japonais.
L’objet de cet ouvrage est de faire découvrir au lecteur francophone comment l’âme des saisons se cache dans les « mots-clés » qui prennent corps dans les haïkus pour exprimer les variations infinies de l’année japonaise.
(1) Satô Kazuo « Umi wo koeru haïku » (Le haïku au-delà des mers), page 235, Maruzen Éditions Tôkyô, 1991
(2) Augustin Berque « Fûdo, le milieu humain », page 27, CNRS Éditions, Paris 2011
Dans les exemples de haïkus, les dates de naissance et de mort n’apparaissent pas pour les jeunes poètes contemporains.
En poésie des saisons, les références japonaises sont restées celles du rythme calendaire de la Chine ancienne, qui fut celui du Japon jusqu’en 1873. Les poètes du Pays du Soleil Levant ont simplement adapté à leur sensibilité et au déroulement réel des saisons de l’archipel, ce canevas antique mais toujours actuel. On ne s’étonnera donc pas de constater un décalage d’un mois environ entre les phénomènes naturels de l’archipel et le rituel saisonnier continental.
Ainsi, l’avènement du printemps(risshun) débute le 4 ou le 5 février, au moment de la nouvelle année lunaire fêtée autrefois comme en Chine. Un froid encore rigoureux n’empêche nullement l’apparition délicate des fleurs du prunier.
Puis vient la période des averses(usui), autour du 20 février. Neige et glace fondent, la température augmente un peu, les premiers signes de renouveau se manifestent timidement.
Au début de mars, soit le 5 ou 6 du mois, voici que commence le réveil des insectes(keichitsu), avec l’herbe nouvelle qui se met à pousser.
L’équinoxe de printemps(shunbun) marque, le 21 ou 22 mars, la fin de la période de froidure, avec les premiers papillons.
L’explosion des fleurs de cerisier, au commencement d’avril, correspond à une plus grande luminosité, d’où l’appellation de période pure et claire(seïmeï).
Vers le 20 avril débute la dernière partie de cette saison, celle des longues pluies(koku.u), avec la fin des gelées qui favorise le renouveau général des plantes.
C’est alors qu’un temps plus tiède provoque les floraisons et leurs parfums, une image universelle au moment où finit le cycle des émotions printanières.
Au Japon, la culture du riz implique trois actions distinctes et indissociables : la production de plants à repiquer, une mise en boue de la couche superficielle des rizières, et enfin le repiquage lui-même. Pour obtenir de jeunes plants à repiquer, les paysans préparent un semis de grains de riz gorgés d’eau salée ou prégermés dans une mince lame d’eau qui recouvre le lit de semences. Il s’agit des semailles (tanemaki), opération préalable au repiquage des jeunes plants qui auront poussé dans leur « nurserie ». On imagine l’importance de cette opération minutieuse, qui s’effectue généralement autour du 18e jour du troisième mois. Les récoltes futures dépendent en effet du soin avec lequel ce travail préliminaire aura été effectué : choix des semences, durée de leur séjour dans l’eau salée...
La sagesse populaire donnait autrefois des repères pour connaître le moment propice à la mise en place des semis. Le comportement des animaux, l’apparition de certaines plantes, le degré de fonte des neiges étaient des signes indiquant le meilleur moment pour commencer ce travail.
Le riz est le socle emblématique et séculaire sur lequel toute une société s’est construite. Durant des siècles, le riz a ainsi constitué la base du système fiscal et des activités économiques. Les différentes phases de sa production occupent donc dans l’imaginaire collectif une place très importante, imaginaire révélé par l’expression artistique ou littéraire, et naturellement en poésie.
Semer du riz jusqu’à ma mort
les yeux toujours levés
vers la même montagne
Taki Harushige
Humble sentier
jusqu’en haut des herbes
planter des grains de riz
Kobayashi Issa (1763~1827)
Au pied d’une montagne sainte
là est ma demeure
là je fais des semis pour le riz
Yamaguchi Mizuho
Semailles de riz
jusqu’aux limites de la voûte céleste
Le couchant s’enflamme
Ôno Rinka (1904~1984)
Son enfant sur le dos
elle prépare des semis
encore une réfugiée
Kurihara Gijindô
Ils viennent juste d’être plantés
les grains de riz
la boue en resplendit
Nishiyama Hakuun (1877~1944)
À ma dernière heure aussi
empêtré dans ma solitude
je ferai encore des semis pour le riz
Kasamatsu Hisako
Depuis la plus haute antiquité, les poètes japonais utilisent le thème du prunier dans leurs poèmes en chinois (kanshi) car il devance en élégance les autres floraisons au début du printemps. La tradition littéraire garde le souvenir de certains d’entre eux devenus des références, comme celui de Yoshishige no Yasutane, ardent promoteur des cercles d’étude des classiques chinois, disparu en 1002 :
« Sur les rives de l’est comme sur celles de l’ouest
Les saules ne poussent ni ne fleurissent en même temps
Et les pruniers tournés vers le sud ou le nord
N’accordent au même rythme
Ni floraison ni chute des pétales »
On peut noter également, d’un poète du clan Tachibana, cette image fugitive et gracieuse où les fleurs de prunier sont assimilées à de la neige de printemps :
« Quand je cueille une fleur de prunierPour la piquer dans mes cheveux
Elle tombe en flocons sur ma robeLa neige du deuxième mois »
