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Au début du XIXe siècle, Joseph de Maistre écrivait « Alors, toute la science changera de face : l’esprit, longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place ».
Qu’en est-il deux cents ans plus tard ?
Vous trouverez dans cet ouvrage une réflexion sur la présence de l’Esprit dans la démarche scientifique de notre société marquée par les grands développements de la physique et de la biologie. La pensée de Joseph de Maistre y est confrontée à celle des pionniers de la science comme Isaac Newton et Charles Darwin, mais aussi à celle des penseurs et scientifiques contemporains tels Richard Dawkins, Stephen Hawking, etc.
Ce brillant essai sur Joseph de Maistre et la science est écrit avec clarté, imagination et dans un style élégant qui suggère chez l’auteur la présence de gènes littéraires hérités de son célèbre ancêtre. L’approche prise dans cet essai fait écho au dernier chef d’œuvre de Maistre,
Les soirées de Saint-Pétersbourg. C’est le seul ouvrage sur Joseph de Maistre et la science que j’ai vu écrit par quelqu’un ayant une connaissance sophistiquée de l’histoire de la science et de sa présente situation. Enfin, ayant passé la plupart de ma carrière académique à étudier et écrire sur Joseph de Maistre et ses pensées, je dois dire que j’ai trouvé que la compréhension et l’appréciation par Rodolphe de Maistre des positions de son ancêtre sur la situation des sciences de son temps, et les implications morales, religieuses et philosophiques pour cette période et celles d’après, sont en complet accord avec ma propre compréhension. Cet essai est un véritable tour de force.
Richard A. Lebrun
Un ouvrage passionnant qui s'intéresse à la présence de de l'esprit dans la démarche scientifique de Joseph de Maistre !
EXTRAIT
Alors, oui, on pouvait rire d’une telle affirmation « l’esprit reprendra sa place » ! Quelle vision rétrograde ! Il s’ensuivit que le penseur fut considéré comme un de ceux qui n’étaient pas dans la bonne direction du progrès, objet d’une réaction douteuse, dangereuse, d’un retour en arrière vers ce qu’on a appelé l’obscurantisme, et par analogie, de ceux qui voulaient garder les gens dans l’ignorance pour mieux les gouverner avec autorité. C’était un verdict implacable, directif, car comment oser dire que l’esprit reprendra sa place ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1969 en France,
Rodolphe de Maistre est marié, père de deux enfants, ingénieur et titulaire d'un MBA (INSEAD à Fontainebleau). Il a vécu en Chine d’abord en tant qu’étudiant en science physique (à l’Université de Métrologie de Chine à Hangzhou) puis pour y travailler. Le métier d’ingénieur l’a emmené plusieurs autres années au Qatar et au Japon. Il a connu aussi l’Afrique et le Caucase. Passionné de littérature, d’Histoire et de civilisations anciennnes, il écoute de la musique classique, et aime passer son temps en famille avec sa femme et ses enfants.
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Seitenzahl: 197
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Rodolphe de Maistre
HEXIS D’UN SOIR
ou
De la prénotion d’un retour de l’Esprit dans la science
La Compagnie Littéraire
Catégorie : Roman
www.compagnie-litteraire.com
« Toutes idées changeront. »
(dixième entretien,
Lessoirées de Saint-Pétersbourg)
Au début du XIXe siècle, Joseph de Maistre écrivait : « Alors, toute la science changera de face : l’esprit, longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place. » Qu’en est-il deux cents ans plus tard?
HEXIS mot grec ἕξις: I. action de posséder, possession. II. manière d’être, état 1. état ou habitude du corps, 2. état ou habitude de l’esprit ou de l’âme, 3. faculté, capacité résultant de l’expérience, expérience (Dictionnaire grec-français par Anatole Bailly, 1935).
This brilliant essay on Joseph de Maistre and science is written in a wonderfully clear, imaginative, and elegant French style that suggests that some of the literary genes of his famous ancestor has come down to the author. The approach taken in the essay echoes the elder Maistre’s masterpiece, Les soirées de Saint-Pétersbourg. As well, it is the only piece on Joseph de Maistre and science that I have ever seen written by someone with a sophisticated knowledge of both the history of science and the situation of science today. Lastly, as someone who has spent much of scholarly career studying and writing about Joseph de Maistre and his thought, I must say that I found that Rodolphe de Maistre’s understanding and appreciation of his ancestor’s position with respect to the situation of science in his time, the moral, religious, and philosophical implications of all this for that period, and the future as well, agree completely with my own understanding. The essay is a véritable tour de force.
Ce brillant essai sur Joseph de Maistre et la science est écrit avec clarté, imagination et dans un style élégant qui suggère chez l’auteur la présence de gènes littéraires hérités de son célèbre ancêtre. L’approche prise dans cet essai fait écho au dernier chef d’œuvre de Maistre, Les soirées de Saint-Pétersbourg. C’est le seul ouvrage sur Joseph de Maistre et la science que j’ai vu écrit par quelqu’un ayant une connaissance sophistiquée de l’histoire de la science et de sa présente situation. Enfin, ayant passé la plupart de ma carrière académique à étudier et écrire sur Joseph de Maistre et ses pensées, je dois dire que j’ai trouvé que la compréhension et l’appréciation par Rodolphe de Maistre des positions de son ancêtre sur la situation des sciences de son temps, et les implications morales, religieuses et philosophiques pour cette période et celles d’après, sont en complet accord avec ma propre compréhension. Cet essai est un véritable tour de force.
21 juin 2016
Richard A. Lebrun
« On peut hardiment dire des sciences ce que l’un des plus grands écrivains de l’antiquité a dit des métaux précieux : qu’on ne sait si le ciel nous les a accordés dans sa bonté ou dans sa colère1. » Joseph de Maistre
Lors d’une soirée d’hiver à la campagne, un jour où le temps était gris et pluvieux, j’étais resté l’après-midi dans le salon près du poêle dans lequel brûlaient des bûches de hêtre et de bouleau. L’odeur aux arômes feutrés du bois de cheminée se répandait dans la pièce en même temps que la chaleur réconfortante du poêle. Les tapisseries damassées rouges au mur, les tableaux d’ancêtres aux larges cadres dorés, et les gros rideaux molletonnés me protégeaient de la grisaille humide, et j’étais confortable dans mon fauteuil. Pour m’occuper j’avais repris la lecture d’un livre que Joseph de Maistre, l’écrivain et penseur savoisien, avait écrit au début du XIXe siècle. Il s’agissait des fameuses Soirées de Saint-Pétersbourg que je m’efforçais à lire depuis quelques années sans jamais dépasser les premiers entretiens. Je n’avais jamais eu lieu d’approfondir son livre posthume dans lequel, écrivit-il, il mit tout son savoir, mais je me plaisais à imaginer les trois amis buvant du thé dans un bureau d’une propriété au bord de la Neva, de ces maisons russes aux riches intérieurs d’étoffes, de taffetas, de rideaux et de coussins, dans une convivialité autour du samovar, et discutant des choses essentielles. Je ne cache pas que j’étais plus à l’affût des rares descriptions de leur logis, et à percer les personnalités des trois hommes aux fonctions et nationalités différentes que les remous de l’Europe de l’époque avaient rassemblés là, l’un étant sénateur russe, l’autre jeune soldat français, et le dernier, comte savoisien, car je supposais qu’il était l’auteur lui-même. J’étais en outre plus admiratif du maniement de la langue écrite, élégante et empreinte d’une certaine éloquence, de tournures vindicatives et de déclarations osées, surtout quand il s’agissait de réfuter les autres penseurs de son temps, que du contenu élaboré de leurs entretiens que je ne saisissais pas toujours, d’ailleurs, mais après avoir sauté quelques passages, un peu vite, changé plus d’une fois la bûche dans le poêle, et entre-temps ouvert les volumes un peu n’importe où, je me trouvai soudain à la fin de l’ouvrage, dans le onzième et dernier entretien, et que n’ai-je été intrigué lorsque je lus cette phrase du sénateur : « ... Alors, toute la science changera de face : l’esprit, longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place ».
Cette affirmation me fit réagir, ou plutôt éveilla mon intérêt, car depuis un temps je réfléchissais à ce sujet. J’avais lu quelque temps auparavant un ouvrage écrit par un professeur d’université, Jean Staune, intitulé Notre vie a-t-elle un sens? et qui montre que les plus récents et révolutionnaires progrès dans les sciences, quels qu’ils soient, loin de confirmer l’absence de l’esprit, tendent à reposer la question de sa présence. En outre, les événements d’actualité de notre société, avec les éléments d’individualisme et de matérialisme qui la caractérisent, font réfléchir beaucoup de gens sur la signification du sens de notre vie; pouvons-nous continuer à vivre dans cette déception, centrés sur nous-mêmes et nos propres désirs? Ne risquerions-nous pas d’atteindre un stade de désillusion si avancé, un paroxysme de la satisfaction des désirs au détriment même de la vie, au point de réveiller les consciences? Je ressentais ainsi une mise en garde contre ce qui peut diminuer les esprits et les cœurs. D’ailleurs, j’avais récemment écouté les interventions du pape François et avais été séduit par le renouveau du mouvement d’évangélisation. Je l’avais compris comme un réveil au repli sur soi, ce mal de société qui prend les gens au piège du confort, pour retrouver une joie de vivre dans la reconnaissance de l’esprit. Enfin, je m’aperçus que j’étais loin d’être seul à réagir à ce mouvement. Par exemple, je reconnus de plus en plus de succès aux cours « bêta » qu’organisait le curé de ma paroisse. La salle avait été comble quand les cours avaient porté sur les thèmes « Dieu est-il croyable? », et « Science et foi réconciliées ». Lors des dernières séances, elle s’était même avérée trop petite pour contenir les nombreux auditeurs, et il avait fallu déménager tout le monde dans la nef de l’église dans laquelle notre curé avait tenu la conférence. Alors, me disais-je, l’esprit longtemps oublié serait-il en train de revenir?
« La foi et la raison coexistaient harmonieusement jusqu’au XVIIe siècle, alors qu’après elles se sont opposées. » Arthur Koestler, dans Les somnambules
“Never has there been so little discussion about the nature of men as now, when, for the first time, any one can discuss it. The old restriction meant that only the orthodox were allowed to discuss religion. Modern liberty means that nobody is allowed to discuss it.” Heretics, G.K. Chesterton, 1905
L’esprit, oui, détrôné depuis longtemps… Longtemps, l’esprit a été écarté. Cela fait peut-être quatre siècles que la pensée européenne s’efforce de le faire disparaître. Cet athéisme qui nous a atteints, localisé dans le temps et sur la Terre, s’est effectivement installé durablement. Jean-Paul II place le début de ce phénomène du temps de René Descartes, « parce qu’il a inauguré le grand mouvement anthropocentrique dans la philosophie. […] « Ergo cogito sum » est la devise du rationalisme moderne2 ». Meditationes de prima philosophia avait été la manifestation d’un début de divergence de la philosophie de saint Thomas d’Aquin vers un rationalisme qui allait trouver sa pleine expression avec Kant, Hegel, Heidegger, tournant le dos à la religion pour se concentrer sur la subjectivité, le rationnel observable et les sens. Les Lumières en furent un manifeste, car les gens pensaient, en s’affranchissant de l’esprit, y voir plus clair. La pensée s’était détachée de l’esprit pour entrer dans un matérialisme qui allait apporter de nouvelles croyances, celles que l’homme était tout, maîtrisait tout. Il n’hésitait plus à affirmer qu’il aurait dominé la nature et qu’il serait sur le point de tout expliquer. L’occident, dans un désir de comprendre les choses, voulut croire qu’on eût pu expliquer par le réel tout le réel; la recherche frénétique des causes et effets, liée au progrès des sciences expérimentales, avait forcé l’exclusion de Dieu, du surnaturel, de la métaphysique, car ils étaient « non observables », et l’homme y avait cru, porté justement par le grand élan que toutes les nombreuses découvertes scientifiques de l’époque avaient provoqué.
Ainsi, subjugué par sa force et ses découvertes, l’homme avait cru pouvoir s’octroyer sa destinée, et la possibilité de créer lui-même ce qui lui faisait plaisir. Il n’avait plus besoin de chercher une raison à la mort. Le sens de sa présence sur terre, de son existence dans l’Univers, les questions qui l’avaient intrigué durant des millénaires disparaissaient sous la sensation grisante de s’approcher du but grâce à la science, et les grandes découvertes scientifiques le confortaient dans l’assurance d’être sur la bonne piste. Alors, fort de cette confiance, l’homme se remplissait de droits, car il se sentait libre et fort. La science lui procurait l’orgueil, lui faisait oublier la foi, le sacré, et cela marchait.
Ainsi, une sorte d’humanitarisme athée s’est répandue. Les tentations de s’accrocher à des Julian Felsenburgh nous sont familières. Nous baignons dans les rhétoriques politiques sur les droits de l’homme et la paix, mais qui peut se souvenir d’avoir ne serait-ce qu’une fois entendu mentionner Dieu? À l’instar de la vision que monseigneur Benson nous a transmise dans son livre Lord of the World, nous nous trouvons au centre d’une société qui tend bien à se débarrasser de l’esprit au profit d’une pensée bienfaisante qui ne peut souffrir ni les contradictions ni la beauté d’un mystère, quelles que soient la joie et l’espoir qu’il porte en lui.
Les hommes y ont cru, si bien qu’à l’époque de mon aïeul l’affirmation que l’esprit reviendra semblait aller à contresens d’une marche inévitable vers des progrès en lesquels les hommes mettaient leurs espoirs. Cette affirmation pouvait aussi être considérée comme une naïveté, ou comme un retour à un âge pré-scientifique de superstition rétrograde. Car il avait suffi d’une génération après Joseph de Maistre pour entendre lord Kelvin dire : « La physique a fourni une description cohérente et a priori complète de l’Univers », et Ernest Renan affirmer le triomphe de son ère positive, « d’une humanité débarrassée des superstitions et des religions ». En 1928, Max Born dit « La physique, telle que nous la connaissons, sera finie dans six mois », car il pensait qu’après la découverte par Paul Dirac des équations qui gouvernent les électrons, on allait rapidement expliquer le proton, seule autre particule de l’atome connue à ce moment. Max Born pensait toucher la fin de la physique3.
L’espoir de tout expliquer par des choses observables était devenu tel qu’il n’y avait plus de raison de croire en un autre niveau de réalité.
Et au début du XIXe siècle, Pierre-Simon de Laplace énonçait les bases du déterminisme fondé sur les lois de Newton pour expliquer l’Univers : « Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome, rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »4 Ainsi, le plus petit événement découlait d’un mouvement initial, et tout ce qui serait arrivé, de la formation des planètes à la naissance d’un enfant, aurait été prédictible.
Le déni de l’esprit nous hante encore. Les scientifiques tels Jean-Pierre Changeux, Francis Crick, Jacques Monod, n’hésitent pas à affirmer que l’homme n’est qu’un « paquet de neurones perdus dans l’immensité de l’Univers », et nient la possibilité de l’esprit car l’esprit ne peut se quantifier ni se mesurer (L’homme neuronal de Jean-Pierre Changeux, Hasard et nécessité de Jacques Monod). Les sciences vont nous donner des réponses, elles vont expliquer l’Univers. Et Stephen Hawking parle des découvertes des physiciens du XXIe siècle comme « d’un premier pas vers la connaissance de l’esprit de Dieu » (Une brève histoire du temps).
Alors, oui, on pouvait rire d’une telle affirmation « l’esprit reprendra sa place »! Quelle vision rétrograde! Il s’ensuivit que le penseur fut considéré comme un de ceux qui n’étaient pas dans la bonne direction du progrès, objet d’une réaction douteuse, dangereuse, d’un retour en arrière vers ce qu’on a appelé l’obscurantisme, et par analogie, de ceux qui voulaient garder les gens dans l’ignorance pour mieux les gouverner avec autorité. C’était un verdict implacable, directif, car comment oser dire que l’esprit reprendra sa place?
« La crainte et la désespérance s’emparent du cœur de nombreuses personnes, jusque dans les pays riches. » Le pape François, Evangelii gaudium
Adossé à mon fauteuil, le livre ouvert sur mes genoux, le regard perdu sur les portraits de famille, je me laissais aller à de curieuses réflexions : Peut-on encore mettre la pensée de Joseph de Maistre, mise par écrit dans les pages de cette vieille édition du XIXe siècle, dans notre époque du XXIe siècle? Cela peut-il avoir un sens? Deux cents ans après les Lumières, malgré une communauté scientifique très présente, il n’y a toujours pas d’explication : les espoirs ne sont pas atteints, le sens de notre vie reste un mystère, les questions d’où nous venons, que faisons-nous sur terre, n’ont pas de réponse scientifique. En outre, l’athéisme et le rejet de l’esprit, dans leur extrême, résultèrent en un déni de l’homme et en sa destruction pour façonner un homme nouveau, et ce furent les tragédies du stalinisme et du nazisme. Les espoirs d’une vie meilleure ont été affectés par les grandes guerres, les millions de morts causés par les combats et les massacres dont les atrocités dépassèrent l’imagination. Les horreurs qu’ont connues les populations dans les pays qui ont plongé dans le socialisme matérialiste, dit aussi scientifique, telles les déportations, famines et autres calamités, furent sans précédent. Tout cela s’inscrivait-il dans le courant que les Lumières nous ont légué?
Ainsi les aspirations que portaient les Lumières ont tourné en désillusion. Il n’en subsiste qu’une raison tronquée, car l’homme persiste à croire qu’elle ne dépend que de ce qui est observable, et la question principale, qui l’a fasciné durant des siècles, depuis 200 000 ans quand il s’est levé et a pu contempler les étoiles, s’est vu sur terre face à son mystère, la question qui gère son existence et donc sa mort, le sens même de la vie, s’est occultée5. Il a tout perdu, d’abord l’esprit, puis l’espoir d’une compréhension de l’Univers et de lui-même. Alors, il se recentre sur lui-même, ne pense plus, s’installe dans le confort des biens matériels sans chercher à savoir qui il est. Loin de reconsidérer l’idée que l’athéisme n’apportera pas plus de paix et de bonheur que la foi, la grande question ne semble plus l’intéresser, et les gens se tournent vers « une société de consommation ». La joie disparaît, les désirs s’exacerbent. Évidemment, mes pensées étaient subjectives. C’était un ressenti sincère, et malgré le pessimisme qui en ressortait, je pensais qu’à un certain degré il était partagé par beaucoup de gens. Je n’étais certainement pas le seul à avoir ce genre de mélancolie.
Mes rêveries m’avaient emmené loin dans l’après-midi. Je me rendis compte qu’il n’y avait plus de feu dans le poêle. Il ne restait que quelques braises rouges. Elles allaient bientôt s’éteindre et il était temps de recharger le poêle. Heureusement, le coffre à bois qui se trouvait dans l’entrée contenait suffisamment de bûches pour encore quelques jours. J’en pris une, retournai dans le salon et la mis sur les braises en espérant qu’elles pussent rallumer le feu qui chauffait si bien la pièce, puis, en me tournant vers mon fauteuil, je vis posé sur le guéridon près de la cheminée le livre du pape François Evangelii gaudium. Je l’avais acheté quelques semaines plus tôt à la sortie de la messe, mais ne l’avais pas encore lu; il restait là, un peu oublié, dans le décor : alors je pris le livre et lus, au gré des pages :
« 2. Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du cœur bien installé et avare, de la recherche malade de plaisir superficiel, de la conscience isolée. »
« 242. L’église propose un autre chemin, qui exige une synthèse entre un usage responsable des méthodologies propres des sciences empiriques, et les autres savoirs comme la philosophie, la théologie, et la foi elle-même, qui élève l’être humain jusqu’au mystère qui transcende la nature et l’intelligence humaine. »
« 243. L’église ne prétend pas arrêter le progrès admirable des sciences. Au contraire, elle se réjouit et même en profite, reconnaissant l’énorme potentiel que Dieu a donné à l’esprit humain. Quand le progrès des sciences se maintenant avec une rigueur académique dans le champ de leur objet spécifique, rend évidente une conclusion déterminée que la raison ne peut pas nier, la foi ne la contredit pas. […] Mais en certaines occasions, certains scientifiques vont au-delà de l’objet formel de leur discipline et prennent parti par des affirmations et des conclusions qui dépassent le champ strictement scientifique. Dans ce cas, ce n’est pas la raison que l’on propose, mais une idéologie déterminée qui ferme le chemin à un dialogue authentique, pacifique et fructueux. »
N’aurait-ce été la nouvelle édition de poche, le papier blanc, et le style d’une traduction un peu hâtive, j’aurais pu confondre cette lecture avec la vieille édition des Soirées de Saint-Pétersbourg. Je ne sus plus quel livre je lisais. En deux cents ans, les grands sujets n’ont pas tant changé. Les progrès scientifiques ont vécu l’immense développement que nous connaissons sans pour autant, en apparence, donner plus de joie et de sérénité dans le cœur des hommes.
Car ne voit-on pas un malaise de société qui se répand au XXIe siècle? Ne voit-on pas l’homme qui a chassé l’esprit et s’est considéré un être de droit, sur lui-même, sur la Terre et dans l’Univers, se centrer sur lui-même? « Chacun agit à partir de l’idée jaillissant de sa propre personne et par ce faire, donne l’impression de faire l’expérience d’une intuition morale et de ce qu’il croit être la source d’une éthique individuelle. Il se sent si sûr de lui, si proéminent, qu’il se coupe de ses bases. Le respect et la compassion sont vus comme des réactions aux croyances qui le lient à quelque chose d’invisible, et disparaissent au profit de l’individualisme », avais-je lu récemment dans un recueil de nouvelles.
Alors, dans notre société imprégnée d’individualisme, est-il légitime de se reposer la question de la présence de l’esprit? Beaucoup d’indices me firent croire que le tournant dont parlait Joseph de Maistre était possible, et non pas dans un retour en arrière, mais plutôt dans un dépassement, dans une évolution inéluctable, comme si la période d’athéisme avait été un mal nécessaire pour faire ressortir l’esprit plus grand et plus fort. Et cette propension ne trouvait pas son origine seulement dans le malaise sociétal, mais aussi dans tous les domaines de la pensée et dans les sciences. J’eus alors l’idée de montrer que si à son époque un retour de l’esprit paraissait aller à contresens du progrès tel que vu et accepté par la communauté, il s’avérait qu’au XXIe siècle, ce retour de l’esprit était reconsidérable et reconsidéré, des couches les plus sérieuses des autorités scientifiques jusqu’à la vulgarisation des sciences au grand public. Le thème de Joseph de Maistre était encore là, dans un aspect plus général et plus latent : les Lumières nous écartent de Dieu. On veut expliquer le monde par des effets sur des causes. La science qui veut être supérieure à Dieu nous mène sur les voies de l’orgueil et de l’individualisme. On considère que l’esprit a été un moyen de brimer l’homme, de l’empêcher d’y voir clair, de le maintenir dans « l’obscurité ». Quand le temps viendra, tous ces maux vont faire jaillir l’esprit dans toute sa splendeur, qu’il rayonne de sa vérité pour le plus grand bonheur des hommes.
“Many thousands of years ago our culture was not broken into fragments as it is now. At that time science and spirituality were not separated. Since then they have grown far apart. In my view it is important to bring them together.” Science, Spirituality, and the Present World Crisis, presented at the 12th International Transpersonal Association Conference by David Bohm; from June 20 to June 25th, 1992
Mais quelle légitimité pouvais-je accorder aux propos de mon aïeul sur les sciences?
Moi-même, pourtant diplômé ès Sciences, ingénieur de formation et de métier, je ne me serais pas risqué à raisonner sur ce sujet. Alors, quelle pouvait être sa crédibilité, lui, le juriste, l’avocat des pauvres, le penseur de la justice, le magistrat et conseiller politique? Que connaissait-il des sciences? Rien, dirions-nous? Oui, peu, et, celui qui savait pourtant tout, celui qui n’hésitait pas à critiquer avec verve Francis Bacon, le précurseur des sciences expérimentales, ne s’aventurait pas sur le sujet. D’ailleurs, il écrivait que la science est une discipline secondaire, bien moins importante que la politique, la justice, la théologie. En d’autres mots, la science devait répondre des vérités des vraies disciplines, celles qui comptaient pour le bien-être de l’homme; ces vérités ne souffraient pas de remise en cause par les sciences, et c’était aux sciences de trouver les solutions qui s’adaptaient aux vérités et non l’inverse; en ce sens, il se sentait très à l’aise pour théoriser sur les sciences.
« Tout nous ramène donc à l’incontestable vérité que le système du monde est inexplicable et impossible par des moyens mécaniques. De savoir ensuite comment cette vérité peut s’accorder avec les théories mathématiques, c’est ce que je ne décide point, craignant par-dessus tout de sortir du cercle des connaissances qui m’appartiennent, mais la vérité que j’ai exposée étant incontestable, et nulle vérité ne pouvant être en contradiction avec une autre, c’est aux théoriciens en titre à se tirer de cette difficulté. Ipsi viderint » (notes du onzième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg).
Toutefois, comme tout homme cultivé, et curieux de nature, Joseph de Maistre vivait dans ce monde des découvertes et n’y était pas insensible6. Il admirait les progrès scientifiques. J’avais lu dans des archives familiales que Joseph avait soutenu son jeune frère Xavier pour prendre place dans une ascension en montgolfière7
