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Dans 'Histoire d'une Montagne', Elisée Reclus explore avec une érudition remarquable les aspects géographiques, historiques et socioculturels d'une montagne symbolique, en l'occurrence les Pyrénées. Son style littéraire, à la fois poétique et didactique, se caractérise par une profusion de détails et une approche multidisciplinaire qui conjuguent les sciences de la Terre avec des éléments de philosophie et d'anthropologie. Publié à la fin du XIXe siècle, ce livre s'inscrit dans le courant de la géographie moderne, où Reclus, en tant que géographe engagé, souhaite relier les phénomènes naturels aux réalités humaines, reflétant l'époque d'une Europe en pleine mutation face aux défis de l'industrialisation et de la colonisation. Elisée Reclus, originaire de France et issu d'une formation religieuse transformatrice, est conduit par ses convictions anarchistes et humanistes à comprendre le monde non seulement à travers le prisme de la géographie, mais aussi en tant qu'une toile d'interconnexion entre les peuples et la nature. Ses voyages aux quatre coins du globe et son engagement social façonnent sa vision d'une géographie au service de l'émancipation humaine. Ce livre est vivement recommandé aux lecteurs passionnés par la géographie et les relations humaines. 'Histoire d'une Montagne' offre une occasion inédite d'explorer la symbiose entre l'homme et la nature, tout en éclairant des enjeux contemporains tels que l'impact de l'environnement sur les sociétés. Sa lecture enrichira non seulement votre compréhension des montagnes, mais aussi celle des interrelations complexes qui animent notre monde. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Entre la roche immémoriale et la vie des hommes qui s’y risquent, Histoire d’une montagne fait sentir la tension entre la permanence de la terre et la précarité des existences. Écrit par Élisée Reclus, géographe, et publié à la fin du XIXe siècle, l’ouvrage relève de la vulgarisation scientifique et poétique. Il explore une montagne envisagée dans sa totalité, du socle aux cimes, comme un écosystème commandé par des forces visibles et invisibles. La démarche conjugue précision d’observateur et ampleur méditative, pour transformer un relief en monde. Le lecteur est convié à une traversée mêlant savoirs naturalistes, sensations et considérations humaines, sans rompre l’unité d’un regard.
Ni roman ni traité technique, le livre adopte la forme d’un récit-essai qui guide l’attention pas à pas. La montagne y devient un personnage collectif, composé de matières, d’êtres et de forces en interaction. Le cadre n’est pas un décor figé mais un espace d’expériences où se déploient phénomènes et usages. La publication s’inscrit dans un moment où les savoirs géographiques se diffusent au large public; Reclus y met son érudition au service d’une pédagogie claire. Par un vocabulaire précis et des images sobres, il fait sentir les continuités entre la science et la contemplation, sans céder à l’emphase ni à l’étroitesse.
La prémisse est simple: observer une montagne comme une totalité vivante, en suivant des liens plutôt que des catalogues. La voix narrative, attentive et ferme, s’adresse au lecteur comme à un compagnon de marche. Le rythme privilégie la progression lente, l’exemple concret, la comparaison juste, afin d’ouvrir la compréhension sans la forcer. L’expérience de lecture est sensorielle autant que conceptuelle: on voit, on sent, on déduit. L’ensemble forme un continuum où chaque page répond à la précédente, et où l’information se déploie au fil d’images nettes, conférant au texte une limpidité qui permet d’habiter les idées autant que les paysages.
Histoire d’une montagne met au premier plan le jeu des forces naturelles et des échelles de temps. La pierre garde la marque des soulèvements, l’eau sculpte, le vent distribue, la neige module, et l’ensemble compose un devenir que l’observation rend intelligible. Les altitudes se différencient par la lumière, la température et les formes de vie, sans que jamais se rompe la solidarité des niveaux. Les cycles et les équilibres apparaissent dans leur dynamique, non comme des états immuables. Le livre montre ainsi comment comprendre un milieu, c’est relier formes, causes et conséquences, jusqu’à percevoir une économie générale de la montagne.
À côté des processus naturels, l’ouvrage éclaire la manière dont les sociétés s’ajustent au relief, organisent l’habitat, le travail et les circulations. Les sentiers, les passages et les versants deviennent des contraintes autant que des ressources, façonnant des savoirs pratiques et des formes de vie. Les relations entre humains et milieu ne sont pas réduites à l’exploitation: elles engagent des prudences, des coopérations et des limites. En montrant comment l’expérience d’un environnement exigeant développe l’attention et l’entraide, le livre refuse la séparation entre nature et culture. La montagne apparaît comme un milieu où se négocie, chaque jour, la possibilité d’habiter.
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, cette approche demeure précieuse par sa capacité à articuler connaissances et sens du lieu. Elle offre des outils pour penser les crises environnementales: replacer un fait local dans une chaîne de causes, mesurer les inerties du temps long, repérer les seuils de fragilité. La clarté de l’exposé et le refus des oppositions simplistes encouragent une vigilance intelligente, ouverte à la nuance. En réunissant observation, comparaison et responsabilité, l’ouvrage propose une éthique de l’attention qui dépasse la seule montagne. Il apprend à voir des systèmes, à y situer nos actes, et à en respecter les limites.
On lit ainsi Histoire d’une montagne comme un compagnonnage de marche et de pensée, où la science s’éclaire à la littérature sans perdre sa rigueur. La prose d’Élisée Reclus, d’une sobriété expressive, donne à comprendre sans asséner, et laisse au lecteur la joie de l’inférence. En faisant de la montagne un terrain de cohérence et de relations, le livre offre une leçon durable d’attention au monde. Sa modernité tient à la clarté de sa méthode, à la confiance accordée à l’observation partagée et à la dignité des milieux. Il demeure une invitation à habiter la terre avec lucidité et mesure.
Écrite par le géographe Élisée Reclus à la fin du XIXe siècle, Histoire d’une montagne propose une exploration progressive d’un massif depuis les plaines jusqu’au faîte. L’ouvrage mêle observation directe, savoirs scientifiques de son époque et sens du récit pour montrer la montagne comme un organisme complet, où chaque niveau s’enchaîne au suivant. Plutôt qu’un traité strict, c’est une traversée raisonnée qui suit un fil concret: reliefs, eaux, êtres vivants et sociétés. Reclus cherche à faire percevoir l’unité des phénomènes, à la fois dans l’espace et dans le temps long, et à relier connaissance, expérience sensible et responsabilité humaine.
Le parcours commence par la base, où affleurent les strates, les plis et les cassures qui révèlent l’histoire matérielle du relief. Reclus vulgarise les forces internes et les actions lentes qui soulèvent, compriment, fracturent puis modèlent la montagne, en insistant sur la durée et la superposition des épisodes. Il met en regard traces de feu et marques de l’eau, dépôts marins, roches métamorphiques, coulées anciennes et éboulis récents, pour restituer un édifice fait d’accidents et de continuités. Sans technicisme gratuit, il relie formes visibles et processus invisibles, afin de faire comprendre comment naît un sommet et comment il s’altère.
Viennent ensuite les eaux et les airs, qui animent le versant du sous-bois aux névés. Reclus suit la source qui s’exprime en ruisseau, torrent puis rivière, et montre comment le flux érode, transporte et dépose, creusant gorges et modelant vallées. Les neiges, glaces et brouillards sont décrits comme des acteurs patients, agents d’usure autant que réservoirs de vie en aval. Le livre évoque les caprices du vent, l’orage et la pureté variable de l’atmosphère, qui règlent visibilité, températures et cycles. La montagne devient laboratoire météorologique à ciel ouvert, où chaque détail renseigne sur l’équilibre général des milieux.
À mesure que l’on monte, l’organisation de la vie en étages apparaît. Reclus décrit la succession des forêts, pâturages et pelouses alpines, les adaptations des plantes basses, des insectes, des oiseaux et des ongulés, et le rôle des saisons dans ce feuilletage. Il insiste sur les limites écologiques où un pas change l’assemblage des espèces, et sur la fragilité des sols. La montagne nourrit aussi les hommes: transhumance, récoltes, usages du bois et entretien des sentiers témoignent d’un équilibre ancien. Mais l’aléa demeure, entre avalanches, crues et chutes de pierres, rappelant que la stabilité n’est qu’une trêve relative.
Le livre s’attarde sur l’habitat et les circulations: villages serrés contre les replats, terrasses, ponts, oratoires, refuges, mines et carrières composent une géographie de l’effort. Les récits de chemins, de passages et de cols dévoilent comment les montagnes relient autant qu’elles séparent, organisant échanges et identités. Reclus observe les traditions, les fêtes, les croyances, et la manière dont le paysage nourrit symboles et savoirs. Il note l’essor des ascensions et des curiosités nouvelles, avec les bénéfices et les imprudences qu’apporte l’affluence. La montagne devient espace partagé, où coexistent usages anciens, ambitions techniques et désirs d’élévation.
Dans ces observations se dessine une réflexion sociale. Reclus confronte l’économie montagnarde aux règles de propriété, aux défrichements, aux monopoles de l’accès et aux prélèvements qui pèsent sur les communautés. Il met en avant les solidarités concrètes nées de la pente, des risques et des travaux collectifs, et s’interroge sur la justice d’une exploitation qui néglige les équilibres naturels. La montagne lui sert de contre-épreuve: elle rappelle la mesure, la coopération et la responsabilité, et propose une école d’attention plutôt qu’un décor à consommer. Le propos reste pédagogique, cherchant à armer le lecteur d’un regard informé et critique.
Au terme de cette ascension raisonnée, Histoire d’une montagne apparaît comme une synthèse où se rejoignent science, contemplation et souci du commun. En révélant l’entrelacs des forces physiques, des cycles vitaux et des pratiques humaines, l’ouvrage propose une manière de lire le monde qui refuse les séparations commodes. La montagne y devient matrice de pensée: elle oblige à mesurer les causes, à situer les effets et à négocier les limites. Cette vision continue de résonner pour qui s’intéresse aux paysages, aux environnements habités et aux liens entre savoir et éthique, offrant un cadre durable pour comprendre et agir sans simplifier.
Publié à la fin du XIXe siècle, Histoire d'une Montagne s'inscrit dans un moment où la Troisième République française stabilise ses institutions après les crises des années 1870. Élisée Reclus, géographe et militant anarchiste, y mobilise ses connaissances pour proposer une synthèse accessible des savoirs sur le relief, le climat et la vie rurale. L'essor de l'édition de vulgarisation et des bibliothèques populaires favorise ce type d'ouvrages. Le cadre est principalement européen, avec un regard constant vers les massifs alpins et pyrénéens. L'œuvre reflète une volonté républicaine d'instruction du peuple tout en portant une critique sociale qui dépasse l'orthodoxie institutionnelle.
Le contexte scientifique est marqué par les progrès de la géologie et de la glaciologie: la théorie de l'ère glaciaire formulée par Louis Agassiz dans les années 1830-1840, l'influence du uniformitarisme de Charles Lyell, et la diffusion des idées de Charles Darwin sur l'évolution à partir de 1859. En France, la Société de géographie anime débats et expéditions, tandis que la cartographie et la topographie se perfectionnent par le Dépôt de la guerre et les services d'État. Reclus transforme ces acquis en récit sensible. L’ouvrage reflète l’ambition positiviste de décrire la nature par des causes et des processus, tout en questionnant leurs implications humaines.
Les montagnes européennes connaissent alors une fréquentation nouvelle: l’Alpine Club est fondé à Londres en 1857 et le Club alpin français en 1874. Les grands tunnels ferroviaires, comme le Fréjus (dit du Mont-Cenis) ouvert en 1871 et le Saint-Gothard en 1882, facilitent l’accès aux vallées. Le tourisme, la topographie et les sciences naturelles s’entrecroisent sur les sommets. Reclus observe ces mutations avec enthousiasme mesuré: il valorise la découverte et l’attention au milieu plus que la conquête spectaculaire. L’ouvrage reflète cet âge de l’alpinisme en formation, tout en en critiquant implicitement la marchandisation naissante et l’oubli des communautés montagnardes.
Dans les massifs français, l’économie agropastorale, la transhumance, la fabrication du charbon de bois et l’exploitation forestière structurent les sociétés villageoises. Les crises d’érosion et d’inondations au XIXe siècle incitent l’administration des Eaux et Forêts à mener des reboisements et des travaux de stabilisation, qui aboutissent notamment à la loi de 1882 sur la restauration des terrains en montagne. Reclus replace la montagne dans cette histoire d’usages collectifs, de conflits de propriété et de gestion des ressources. L’œuvre reflète une sensibilité écologique précoce et critique les pratiques qui dégradent les sols, sans dissocier phénomènes naturels et responsabilités sociales.
Le contexte politique pèse sur l’auteur: après 1848 et le Second Empire, la Commune de Paris (1871) et sa répression marquent durablement les milieux socialistes et libertaires. Reclus, engagé dans l’Association internationale des travailleurs et lié à la Fédération jurassienne, est arrêté en 1871 puis contraint à l’exil avant l’amnistie générale de 1880. Cette trajectoire nourrit sa méfiance envers l’autorité étatique et le militarisme. Histoire d’une Montagne traduit cette expérience par une attention aux formes de solidarité locale et à l’autonomie communale, et par une critique discrète des hiérarchies qui prétendent administrer la nature comme les hommes.
La Troisième République promeut l’instruction populaire avec les lois Ferry (1881-1882) sur l’école gratuite, laïque et obligatoire, élargissant le lectorat des ouvrages scientifiques. L’essor d’éditeurs dédiés à la vulgarisation, et l’usage d’illustrations et de récits, ancrent la géographie dans la culture générale. Reclus, déjà engagé dans de grandes synthèses géographiques, écrit pour un public large sans renoncer à la rigueur. Histoire d’une Montagne participe à cette pédagogie civique en rendant intelligibles reliefs, climats, végétation et modes de vie. L’ouvrage reflète l’idéal d’éducation républicaine, tout en ébranlant l’optimisme institutionnel par sa critique sociale.
La fin du XIXe siècle est aussi l’ère des empires coloniaux européens et des discours sur la mission civilisatrice. Reclus, dans sa Nouvelle Géographie universelle (1876-1894), documente le monde tout en dénonçant fréquemment les violences coloniales et les hiérarchies raciales. Même centrée sur l’Europe, Histoire d’une Montagne s’appuie sur cette éthique géographique: comprendre la montagne comme microcosme des échanges planétaires de matière, d’eau et de vie, et comme lieu de coexistence de cultures. L’ouvrage reflète ainsi une mondialisation des savoirs, tout en critiquant les prétentions dominatrices qui s’exportent des métropoles vers les marges.
Par sa forme hybride, mêlant observation naturaliste, histoire locale et méditation sociale, le livre s’insère dans une tradition littéraire et scientifique qui va de Humboldt à Michelet. Il accompagne l’élaboration d’une géographie humaine attentive aux rapports entre milieu et société, dont Reclus est l’un des artisans. Souvent lu avec Histoire d’un Ruisseau, il a contribué à populariser une vision processuelle des paysages. L’ouvrage reflète les tensions de son époque entre foi dans le progrès et critiques de l’injustice, et propose une manière d’habiter la montagne fondée sur la connaissance partagée, la responsabilité et la liberté.
J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour moi, elle avait enlevé des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets, mis à néant mes espérances. Des hommes que j'appelais mes amis s'étaient retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur; l'humanité tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées, m'avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, soit pour mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de mon esprit.
Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j'étais sorti de la ville bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le bout de l'horizon.
Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m'arrêtant le soir devant les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, le bruit d'un pas, me faisaient frissonner; mais, quand je cheminais solitaire, j'écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois.
Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j'arrivai à l'entrée du premier défilé de la montagne. La large plaine rayée de sillons s'arrêtait brusquement au pied des rochers et des pentes ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés. A côté de moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une vaste nappe, se plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et portait sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui jadis fut la gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles; j'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit; derrière moi étaient restés ennemis et faux amis.
Pour la première fois depuis bien longtemps, j'éprouvai un mouvement de joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne.
Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière ou de boue; maintenant j'ai quitté les basses plaines, je suis dans la montagne non encore asservie! Un sentier, tracé par les pas des chèvres et des bergers, se détache du cheminot plus large qui suit le fond de la vallée et monte obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est la route que je prends pour être bien sûr d'être enfin seul.
M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser les hommes qui passent sur le sentier du fond. Les hameaux, les villages, me sont à demi cachés par leurs propres fumées, brouillard d'un gris bleuâtre qui rampe lentement sur les hauteurs et se déchire en route aux lisières de la forêt.
Vers le soir, après avoir contourné plusieurs escarpements de rochers, dépassé de nombreux ravins, franchi, en sautant de pierre en pierre, bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis la base d'un promontoire dominant au loin rochers, bois et pâturages. A la cime apparaissait une cabane enfumée, et des brebis paissaient à l'entour sur les pentes. Pareil à un ruban déroulé dans le velours du gazon, ce sentier jaunâtre montait vers la cabane et semblait s'y arrêter. Plus loin, je n'apercevais que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, neiges et glaciers. Là était la dernière habitation de l'homme. C'était la masure[1] qui, pendant de longs mois, devait me servir d'asile.
Un chien puis un berger m'y accueillirent en amis.
Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler lentement au gré de la nature. Tantôt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres écroulées d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais au hasard dans une forêt de sapins; d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures pour aller m'asseoir sur une cime dominant l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais dans un ravin profond et noir où je pouvais me croire comme enfoui dans les abîmes de la terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et de la nature, les fantômes lugubres qui hantaient ma mémoire relâchèrent leur étreinte. Je ne me promenais plus seulement pour échapper à mes souvenirs, mais aussi pour me laisser pénétrer par les impressions du milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même.
Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j'avais éprouvé un sentiment de joie, c'est que j'étais entré dans la solitude et que des rochers, des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé; mais, un beau jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était glissée dans mon âme. J'aimais la montagne pour elle-même. J'aimais sa face calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans l'ombre; j'aimais ses fortes épaules chargées de glaces aux reflets d'azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les éboulis; ses racines puissantes s'étalant au loin comme celles d'un arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets, leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies; j'aimais tout de la montagne, jusqu'à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher, jusqu'à la pierre qui brille au milieu du gazon.
De même, le berger mon compagnon, qui m'avait presque déplu, comme représentant de cette humanité que je fuyais, m'était devenu graduellement nécessaire; je sentais naître pour lui la confiance et l'amitié. Je ne me bornais plus à le remercier de la nourriture qu'il m'apportait et des soins qu'il me rendait, mais je l'étudiais, je tâchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger était le bagage de son instruction; mais, quand l'amour de la nature se fut emparé de moi, c'est lui qui me fit connaître la montagne où paissaient ses troupeaux, à la base de laquelle il était né. Il me dit le nom des plantes, me montra les roches où se trouvaient les cristaux et les pierres rares, m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres pour m'indiquer le chemin à prendre dans les passages difficiles. Du haut des cimes il me désignait les vallées, me traçait le cours des torrents; puis, de retour à notre cabane enfumée, il me racontait l'histoire du pays et les légendes locales.
En échange, je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait pas et que même il n'avait jamais désiré comprendre. Mais son intelligence s'ouvrait peu à peu, elle devenait avide. Je prenais plaisir à lui répéter le peu que je savais en voyant son œil s'éclairer et sa bouche sourire. La physionomie se réveillait sur ce visage naguère épais et grossier; d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, il se changeait en homme réfléchissant sur soi-même et sur les objets qui l'entouraient.
Et, tout en instruisant mon compagnon, je m'instruisais moi-même, car, en essayant d'expliquer au berger les phénomènes de la nature, j'arrivais à les comprendre mieux, et j'étais mon propre élève.
Ainsi sollicité par le double intérêt que me donnaient l'amour de la nature et la sympathie pour mon semblable, j'essayai de connaître la vie présente et l'histoire passée de la montagne sur laquelle nous vivions comme des pucerons sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai la masse énorme dans les roches dont elle est bâtie, dans les accidents du sol qui, suivant les points de vue, les heures et les saisons, lui donnent une si grande variété d'aspects, ou gracieux ou terribles; je l'étudiai dans ses neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, dans les plantes et les animaux qui en habitent la surface. Je tentai de comprendre aussi ce que la montagne avait été dans la poésie et dans l'histoire des nations, le rôle qu'elle avait eu dans les mouvements des peuples et dans les progrès de l'humanité tout entière.
Ce que j'appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi, puisqu'il faut tout dire, à la collaboration de l'insecte rampant, à celle du papillon et de l'oiseau chanteur.
Si je n'avais passé de longues heures, couché sur l'herbe, à regarder ou à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l'insondable espace.
Vue de la plaine, la montagne est de forme bien simple: c'est un petit cône dentelé s'élevant, parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, sur une muraille bleue, rayée de blanc et de rose, qui borne tout un côté de l'horizon. Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents bizarrement taillées; une de ces dents est la montagne où se sont égarés mes pas.
Cependant le petit cône que je distinguais des campagnes inférieures, simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre, m'apparaît maintenant comme un monde. De la cabane, j'aperçois bien, à quelques centaines de mètres au-dessus de ma tête, une crête de rochers qui me semble être la cime; mais, que je le gravisse, et voici qu'un autre sommet se dresse par delà les neiges. Que je gagne un deuxième escarpement, et la montagne paraît encore changer de forme à mes yeux. De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. A lui seul le mont est tout un groupe de montagnes; de même, au milieu de la mer, chaque lame est hérissée de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans son ensemble l'architecture de la montagne, il faut l'étudier, la parcourir dans tous les sens, en gravir chaque saillie, pénétrer dans la moindre gorge. Comme toute chose, c'est un infini pour celui qui veut la connaître en son entier.
La cime sur laquelle j'aimais le mieux à m'asseoir, ce n'est point la hauteur souveraine où l'on s'installe comme un roi sur un trône pour contempler à ses pieds les royaumes étendus. Je me sentais plus heureux sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait à la fois descendre sur des pentes plus basses, puis remonter, d'arête en arête, vers les parois supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à réprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur le point culminant de la montagne, je savourais le plaisir de satisfaire complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et pâturages m'offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé. Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur.
