Histoire de dupe - Laurent Moulin - E-Book

Histoire de dupe E-Book

Laurent Moulin

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Beschreibung

La disparition mystérieuse d'un homme poussera sa sœur à faire appel à Milton Ford, un détective privé qui ira jusqu'au bout pour résoudre cette enquête.

Lorsque Victor French, homme à la vie, apparemment aussi calme qu’une mer sans vague, disparaît, sa sœur fait immédiatement appel à un détective privé pour le retrouver. Lorsque Milton Ford consent à s’occuper de l’affaire, il ne s’attend pas à ce que son enquête vire, rapidement, au cauchemar. Et pourtant, il ne va cesser d’aller de surprise en surprise.

Si tous les témoins de cette affaire sont unanimes pour affirmer que le disparu est un homme bien, ce dernier s’est ingénié à leur cacher, en réalité, bien des éléments de sa vie. Entre faux-semblant et fausse piste, Milton Ford, en enquêteur avisé, va devoir compter sur son instinct pour dénouer les fils d’un mystère, qui va, au fur et à mesure, se transformer en véritable casse-tête.

Toutefois, cette disparition va prendre une toute autre tournure, lorsqu’une mort survient. Sentant sa vie en danger, Milton Ford va devoir redoubler de prudence lors de ses investigations. Il doit aussi prendre garde à ce nouvel acteur fraîchement arrivé dans le dossier : un Commissaire de police aux méthodes expéditives.

Découvrez cette enquête palpitante qui vous fera douter de tout le monde !

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Seitenzahl: 208

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Laurent Moulin

Histoire de dupe

Roman policier

ISBN : 979-10-388-0141-7

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal : mai 2021

© couverture Ex Æquo

©2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Milton

Poussant la lourde porte cochère, un homme franchit le seuil d’un pas souple, alerte, et non dénué d’une certaine sportivité. À la Belle Époque, l’entrée de ce bâtiment haussmannien avait dû connaître un défilé de fiacres et de calèches, emmenant à leur bord nombre de personnes, peut-être illustres, vers des destins dont aujourd’hui tout a été oublié. Désormais, elle n’est plus qu’un sas de passage accueillant un alignement de boîtes aux lettres. Sous son doigt, l’inconnu fait défiler les noms lorsque soudain son index s’arrête net. « Victor French, 4e étage, appartement 403 ». Il gravit les escaliers en toute hâte. 4e étage. Porte n° 403. Il sonne.

— Bonjour, je suis Milton Ford, déclare l’homme.

Milton. Voilà, un prénom peu courant en France. Un prénom qu’il doit à sa mère, Élisabeth Fordier, brillante professeure d’économie et fervente admiratrice du maître de l’économie, Milton Friedman, et qu’elle destine, évidemment, aux plus hautes études économiques. Mais, secrètement, lui ne rêve que d’enquêtes à la Hercule Poirot, Miss Jane Marple, Sherlock Holmes, Joseph Rouletabille ou Jules Maigret. Plus tard, il sera détective privé ! Et sans surprise, c’est ce qu’il devient, une fois parvenu à l’âge adulte. Fordier s’américanise pour devenir Ford, un nom plus vendeur pour les clients selon lui.

— Le détective. Je vous attendais avec impatience. Esméralda Folliatte, lui répond la femme brune aux yeux verts en lui tendant la main. Passons au salon, nous serons plus à l’aise pour discuter.

Installé sur le canapé, Milton Ford écoute attentivement son interlocutrice lui relater, d’une voix étranglée de douleur, la disparition de son frère, la vie tranquille que menait ce dernier, son incompréhension face à la situation et sa vive inquiétude de ne pas le revoir ou pire de le retrouver mort. Son récit est très désordonné, apparaissant comme une succession de phrases sans réel lien entre elles, sautant d’un sujet à l’autre au fur et à mesure que les idées se forment dans son cerveau. Le détective se garde bien de lui en faire le reproche, comprenant l’émotion qui étreint la jeune femme en cet instant. Il se borne à noter scrupuleusement les faits, tout en lui adressant, de temps à autre, un sourire compatissant. Bien sûr, elle avait averti la police de cette disparition. Évidemment, l’agent en poste ce jour l’avait reçu poliment et l’avait assurée de tout son soutien, mais n’avait pas fait, non plus, mystère du fait qu’aucune enquête ne serait réalisée. « Après tout, votre frère est majeur et vacciné, il a parfaitement le droit de disparaître de la circulation si ça lui chante », avait-elle obtenu pour toute réponse. Elle était invitée à patienter et à revenir, plus tard, dans quelques jours, si l’homme n’avait pas reparu. Mais, plus tard, pour elle, c’était trop tard ! Quelque chose de mal était arrivé à son frère et il fallait s’en préoccuper sur-le-champ ! D’où la présence du détective ce matin… Réflexe d’enquêteur, rapidement, Milton Ford n’hésite pas à interrompre le flot continu de paroles pour poser quelques questions.

— Non, bien sûr que non, mon frère n’est pas homme à se volatiliser dans la nature sans aucun motif, rétorque Esméralda Folliatte à l’une d’elles avec autorité.

Loin de se trouver déstabilisé et toujours occupé à prendre des notes, le détective poursuit calmement son interrogatoire. Au fil des réponses, parfois entrecoupées de larmes impossibles à réprimer et pour lesquelles Madame Folliatte ne cesse de se confondre en excuses, commence alors à se dessiner le portrait-robot d’un homme ordinaire. Célibataire, sans enfant, sans ennemi connu, estimé de tous, Victor French mène une vie partagée entre d’un côté son emploi d’archiviste en bibliothèque et de l’autre sa passion pour la lecture. « Un vrai boute-en-train, ce type ! Plus ennuyeux, tu meurs », pense le détective. Les relations avec sa sœur se résument, quant à elles, à un coup de téléphone pour les anniversaires et une poignée de visites dans l’année. Loin des yeux, loin du cœur, comme dit le proverbe. Bien sûr, elle dispose des clés de l’appartement de son frère, surtout pour arroser les plantes ou faire un brin de ménage lorsque celui-ci est absent. C’est-à-dire rarement.

— Puis-je faire un tour de l’appartement ? Pour les besoins de mon enquête…

— Mais faites, Monsieur Ford, lui répond Esméralda Folliatte en quittant le sofa pour se positionner devant une des portes-fenêtres du salon. Ce lieu est à votre entière disposition.

Le détective opère un rapide tour d’horizon de l’appartement dont l’agencement s’organise autour d’un long couloir central. Tout y est parfaitement ordonné.

— Madame Folliatte, sans vouloir être désagréable, compte tenu du coût de l’immobilier parisien, comment votre frère peut-il se payer un tel logement avec un salaire d’archiviste municipal ? lance Milton Ford depuis le fond du couloir.

— Pour tout vous dire, cet appartement appartenait à nos parents. À leur mort, mon frère a souhaité l’habiter sans rien en modifier. Ceci explique la décoration quelque peu… datée. L’héritage et son traitement, si faible soit-il, ont suffi à lui permettre de le conserver.

Sans ajouter un mot, Milton Ford pénètre dans la chambre et se dirige immédiatement vers le petit bureau en bois, coincé entre la fenêtre et le lit. S’installant sur le siège, il ouvre lentement un à un les tiroirs. À l’image de l’appartement, tout y est impeccablement ordonné. Chaque crayon est rangé parallèlement au suivant, eux-mêmes disposés de manière symétrique aux blocs de papier vierges de toute écriture. Faisant pivoter le fauteuil, il scrute autour de lui. Son attention est alors attirée par un objet, dissimulé sous le lit. Il se baisse. Une valise ! La tirant vers lui, un léger bruit se fait entendre sur le parquet. Quelque chose vient de rouler. Inspectant minutieusement le recoin d’où paraît provenir le son, il découvre un écouvillon.

— Madame Folliatte, votre frère possède-t-il une arme ? demande Milton Ford en saisissant l’objet.

— Une arme ? Oh, non ! Victor a horreur de ce genre d’engin. Pourquoi cette question ?

— Je viens de trouver un écouvillon sous le lit. Objet fort utile pour nettoyer une arme à feu.

— Oh, je vois. (Esméralda Folliatte s’interrompt un instant pour réfléchir avant de reprendre.) Notre père avait un pistolet. Au cas où, comme il disait. Il lui arrivait de ramener des objets de valeur à l’appartement familial, aussi pour notre sécurité… Toutefois, lorsque Victor a emménagé ici, il m’a assuré s’en être débarrassé. Cet… écouvillon, comme vous dites, a très certainement été oublié…

Avec un soin infini, le détective range sa découverte dans la poche gauche de sa veste, avant de faire claquer les serrures de la valise. Vide ! Déçu, il la replace sous le lit et en se redressant remarque un livre posé sur la table de nuit. Il s’en saisit, le feuillette rapidement et s’arrête sur le tampon légèrement effacé figurant sur la couverture intérieure.

— Madame Folliatte, connaissez-vous le lieu où travaille votre frère ?

— Une bibliothèque parisienne, mais je ne saurais pas vous dire laquelle. Il y en a tellement, répond-elle d’une voix neutre. Attendez, il semble me souvenir que… que Victor m’a parlé du premier arrondissement.

« Très bien ! Je sais déjà où il travaille, c’est un bon début ! » se dit le détective en regardant le tampon sur lequel apparaît la mention : médiathèque de la Canopée la fontaine. Cette information notée, il s’attaque à une grande armoire dont le contenu, décevant, n’est constitué que d’une garde-robe d’une tristesse à faire pleurer un croque-mort. Sur leurs cintres attendent une série de costumes anthracite à la coupe approximative et au tissu bon marché et des chemises dont la blancheur n’est qu’un lointain souvenir. Revenu dans le couloir, Milton Ford s’intéresse de près au placard occupant la presque totalité de l’espace. Ouvrant les larges portes, le détective se retrouve face à un mur composé d’un linge de maison de médiocre qualité et sans aucun intérêt pour son enquête. Le reste de son exploration le pousse à une conclusion désespérante. Hormis un livre, aucun indice ne lui saute aux yeux.

— Tout est d’une propreté impressionnante, ici. J’ai presque l’impression de me trouver dans l’appartement-témoin d’une résidence neuve. Votre frère habite réellement ici ? interroge-t-il en pénétrant à nouveau dans le salon.

— Évidemment ! Je dois vous avouer que Victor est un peu… non, très à cheval sur l’ordre et la propreté. Ceci explique votre impression.

Opposant un léger grommellement, Milton Ford entame alors la fouille d’un salon, dont le seul désordre réside dans l’imperméable du détective négligemment posé sur le dossier d’un fauteuil. Le détective tourne, vire, bondit d’un meuble à l’autre, sous l’œil médusé d’Esméralda Folliatte. Dans des gestes chorégraphiés, les coussins sont tournés, les tableaux soulevés. Même le buffet, encombrant le fond de la pièce, subit l’investigation du détective. Il ne révèle qu’un amas de vieux journaux sans intérêt et d’une quantité impressionnante de vaisselle soigneusement emballée. Délaissant l’imposant meuble en bois sombre, Milton Ford porte son intérêt sur un élément, parfois sous-estimé dans une enquête : le sol.

— Que faites-vous à deux centimètres du parquet ? interroge intriguée Esméralda Folliatte.

— Mon travail, Madame. Je recherche d’éventuels indices. Vous n’imaginez pas ce que l’on peut trouver dans les interstices des lattes d’un parquet.

— Et là, vous trouvez ?

— Rien du tout, répond le détective en s’affalant sur le canapé. Nous avons là un grand appartement, avare en traces de vie… ou de disparition !

— Pourtant, Monsieur Ford, je peux vous assurer que mon frère vit bien ici et qu’il a bel et bien disparu.

— Alors, regardons les choses en face, il ne s’est rien passé ici, affirme le détective. Aucune trace d’effraction et aucune trace de lutte. S’il s’agit d’un enlèvement…

— Un enlèvement ? Juste ciel…

— Il ne s’agit que d’une hypothèse, Madame. Je me dois de tout envisager. En cas d’enlèvement, un nettoyage du lieu aurait pu être fait. Toutefois, jamais celui-ci n’aurait pu être aussi parfait. Il y a toujours un détail négligé, trahissant le ou les auteurs. Or, ici, rien. S’il y a eu enlèvement, il ne s’est pas produit dans cet appartement.

— Vous évoquez tout de suite le pire, mais ne pourrait-il pas s’agir d’une disparition volontaire, comme le suggère la police ?

— Possible, oui. Cependant, d’après nos échanges, votre frère n’avait, apparemment, aucune raison de vouloir quitter une vie qui lui convenait. Il n’était pas non plus dépressif, pouvant laisser penser à un suicide. Je peux me tromper, bien sûr, mais la disparition volontaire ne me paraît pas être la bonne piste dans le cas présent. Bien trop d’indices ou justement d’absence d’indices me laissent penser que quelque chose cloche… et je trouverai quoi, soyez-en certaine !

À ces mots, Milton Ford se lève, saisit son imperméable et son feutre avant de remercier Madame Folliatte pour son accueil. Après l’avoir prié de la tenir au courant de l’avancée de l’enquête, elle raccompagne le détective à la porte d’entrée. Un dernier salut à l’occupante et il dévale les marches quatre à quatre. En sortant du bâtiment, il enfonce son chapeau jusqu’aux yeux. Les mains dans les poches, Milton Ford sait désormais où commencer son enquête : la médiathèque de la Canopée la fontaine.

Hubert

« Médiathèque de la Canopée la fontaine. Ouverture du mardi au vendredi de 12h à 19h… 11h45. Pas de chance », grogne Milton Ford en regardant sa montre. Peu enclin à patienter la poignée de minutes le séparant de l’ouverture, non par impatience, mais plutôt en raison du vent frais s’engouffrant sous l’immense voûte faite de verre et d’acier doré, son regard s’illumine en se posant sur la devanture du restaurant voisin. Après tout, il faut savoir faire contre mauvaise fortune bon cœur. Aussi, en parfait fin gourmet, le détective ne résiste pas longtemps à l’appel d’un bon repas. Installé à une table, il commande un verre de vin, ainsi qu’un cabillaud rôti garni de petits pois à la française. À peine a-t-il le temps de jeter un regard sur les clients l’entourant qu’un serveur, à la livrée impeccable, pose devant lui une assiette aussi colorée qu’appétissante. Découpant avec une précision presque chirurgicale, son pavé de cabillaud, il prend un malin plaisir à le déguster par petites bouchées, chacune accompagnée d’une gorgée de vin blanc. Un délicieux plaisir qu’il poursuit avec une douceur sucrée, accompagnée d’un café serré. Son repas payé et après quelques enjambées, il pénètre dans le hall d’accueil de la médiathèque, glissant sans un bruit vers le comptoir d’accueil derrière lequel officie un employé.

— Bonjour, je…, débute Milton Ford.

— Bonjour, Monsieur, le coupe l’employé sans lever le regard de son écran. Les adhésions se font au guichet voisin. Je vous invite, donc, à vous adresser à ma collègue. Mais, afin de gagner du temps, je vous remercie de bien vouloir remplir le formulaire que voici.

Joignant le geste à la parole, le préposé tend un imprimé, que Milton Ford saisit interloqué, avant de repartir de plus belle dans un monologue interminable détaillant les différentes et indispensables étapes à respecter pour valider son inscription. Malgré plusieurs tentatives, le détective ne parvient cependant pas à stopper l’homme, lequel semble programmé pour débiter son laïus. Profitant d’une pause du zélé fonctionnaire dans son discours, Milton Ford arrive, enfin, à lui indiquer la raison de sa venue, tout en lui collant sous le nez une de ses cartes de visite.

— Voir un responsable ? Vous ne pouviez pas le dire plus tôt, non ? s’agace l’homme derrière le comptoir. Donnez-moi cette carte. Alors… Milton Ford, FPI. C’est quoi ça FPI ?

— Heu non pas FPI, mais F.P.I., c’est-à-dire Ford Private Investigation.

— Ah ! Ben là, ça fait FPI. Pour lire F.P.I., il faudrait mettre des points entre chaque lettre. Parce que là ça fait FPI. C’est à quel sujet ?

— Une enquête, répond sobrement le détective.

Le fonctionnaire décroche alors son téléphone, tout en marmonnant quelques paroles incompréhensibles pour le détective, mais dont il devine sans peine la teneur. Le préposé palabre plusieurs minutes avec un mystérieux interlocuteur avant de reposer le combiné.

— Vous avez de la chance. Habituellement, le directeur ne reçoit pas comme ça. Enfin, il vous attend dans son bureau. Premier étage, à droite. Bonne journée, Monsieur !

Après s’être égaré dans les allées de la salle de lecture l’ayant mené d’abord à la section jeunesse, puis à celle consacrée à la psychologie pour enfin se retrouver dans les travées spécialisées dans l’Histoire de la Grèce antique, Milton Ford parvient tout de même à accéder à l’étage supérieur et à trouver le couloir donnant accès aux bureaux administratifs.

— Monsieur Ford ? l’interpelle un homme.

Milton Ford acquiesce.

— Par ici, je vous prie. Hubert Mansart, directeur de cet établissement, fait l’homme en invitant le détective à entrer dans son bureau. Asseyez-vous, je vous en prie. Alors, pourquoi un détective sollicite-t-il une entrevue avec moi ?

— Pour une enquête sur la disparition d’un homme, lequel semblerait être employé chez vous.

— Un de nos employés ? s’étonne le directeur. Quel est son nom, je vous prie ?

— Victor French.

— Cela ne me dit rien, cependant…, s’interrompt le directeur en décrochant son téléphone. Bonjour, Corinne. Dites-moi pourriez-vous vérifier dans nos états du personnel s’il y figure un dénommé Victor French. C’est urgent, je reste en ligne.

Un silence s’installe alors dans le bureau.

— Oui, je suis toujours là. Personne à ce nom chez nous. Vous êtes certaine ? Oui. Très bien, je vous remercie.

À ces mots le directeur raccroche.

— Je suis désolé, Monsieur Ford. Comme vient de me l’indiquer ma cheffe des ressources humaines, aucun Victor French ne travaille ou n’a travaillé au sein de notre médiathèque.

Déstabilisé par une réponse à laquelle il ne s’attendait pas, Milton Ford reste un instant le regard vaguement plongé dans le calepin ouvert posé sur ses genoux. Perdu dans ses pensées, il n’entend pas Hubert Mansart le questionner à plusieurs reprises à propos de l’emploi censé être occupé par le disparu.

— Hein ? Pardon, archiviste, répond Ford.

— Archiviste ? s’étonne le directeur. Cela n’existe pas dans mon établissement. Ne vous êtes-vous pas trompé avec les Archives municipales ?

— Non, non.

— Cet homme a peut-être changé de profession et votre informateur n’est pas à la page, indique Hubert Mansart.

— Je ne pense pas, non…

— Prenez mon cas, j’ai beau avoir quitté mon ancien métier, il y a plusieurs années, il y a toujours quelqu’un pour ne pas être au courant…

— Je veux bien vous…, débute Milton Ford.

— Figurez-vous qu’avant d’occuper ce poste, je travaillais dans l’immobilier ! Surprenante reconversion, n’est-ce pas ? Ce que je voulais vous dire, c’est que lorsque je séjourne en vacances dans le Sud, il m’arrive, encore aujourd’hui, de croiser d’anciens clients ignorant que j’ai raccroché. Cela donne des situations parfois cocasses, comme cette fois, tiens…

Dans un éclat de rire tonitruant, Hubert Mansart se lance dans une anecdote que le détective n’écoute que d’une oreille.

— Donc, pas d’archiviste ? questionne Milton Ford avant que le directeur n’entame un nouveau souvenir professionnel.

— Aucun. Je suis formel !

Déçu, Milton Ford se contente de saluer poliment le directeur avant de quitter son bureau. Ignorant l’Au revoir, bonne journée adressé par l’agent d’accueil à sa sortie, le détective traverse le parvis des Halles à grandes enjambées avant de s’engouffrer dans les dédales de couloirs du métro. Convaincu qu’un détail lui échappe, appuyé contre une des barres métalliques du wagon de métro le menant vers son bureau, il ressasse durant tout son voyage les premières étapes de son enquête.

*

Un vieux combiné téléphonique coincé entre son épaule et son oreille, Milton Ford s’applique consciencieusement à détailler à Esméralda Folliatte les premiers pas de son enquête. Passant rapidement sur des éléments secondaires, le détective abat d’un coup sa carte maîtresse en indiquant que Victor French a menti sur sa profession.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi Victor m’aurait-il menti ?

— Je ne sais pas. Toutes les vérifications ont été faites et une conclusion s’impose : votre frère n’a jamais travaillé dans cet établissement. Je constate que cette indication vous étonne autant que moi… Après l’appartement trop propre, la fausse profession ! Je crois que le spectre de la disparition volontaire s’éloigne. Je commence à me dire que votre frère a quelque chose à cacher.

— Quoi ? interroge la sœur du disparu.

— Toute la question est là, Madame. Je vais chercher… J’aurais souhaité rencontrer son entourage. Auriez-vous des noms à me donner ?

— Victor et moi ne sommes pas très proches, comme vous aurez certainement pu le constater, mais, une fois, il m’avait parlé de sa voisine de palier. Une dame d’un certain âge… Comment s’appelle-t-elle déjà ? Paulette ? Non. Colette ? Non, non plus. Ah si, Claudette… Pimpolet. Claudette Pimpolet, c’est ça !

— Pouvez-vous me dire quelque chose de particulier sur cette Claudette Pimpolet ?

— Pas vraiment. J’ai dû la croiser peut-être une ou deux fois en me rendant à l’appartement de mon frère, mais nos échanges se sont limités à un simple bonjour. D’après Victor, c’est un personnage un peu fantasque, plutôt sympathique, enfin comme on peut se l’imaginer d’une dame âgée…

— Bien, je vous remercie pour ces éléments. J’irai voir cette Claudette Pimpolet dès demain.

Un poli bonne journée vient conclure l’échange. Milton Ford raccroche, se laisse tomber dans son fauteuil et pose les pieds sur son bureau. Puis portant son calepin à la hauteur de ses yeux, il prononce à haute voix le nom confié par la sœur du disparu. Songeur, comme hypnotisé par les lettres inscrites sur la petite feuille, il ajoute d’un ton neutre : « Très bien Claudette Pimpolet… Voyons ce que vous aurez à dire sur ce cher Victor… ». À ces mots, il referme d’un claquement le calepin dans sa paume, le lance nonchalamment sur son bureau avant de fermer les yeux tandis qu’il place ses mains derrière sa tête.

Claudette

Le jour est levé depuis quelques heures déjà lorsque Milton Ford pousse l’épaisse porte en bois noir de l’immeuble où réside Claudette Pimpolet. Il traverse le hall sans jeter un regard à la rangée de boîtes aux lettres. Inutile, il sait parfaitement où il doit se rendre. Tout en avalant quatre à quatre les marches, il songe qu’il aurait été plus poli de sa part d’informer la voisine de sa venue, avant de se raviser. Au premier coup de sonnette, un bruit de serrure se fait entendre. Le battant s’ouvre et laisse apparaître une femme au visage parcheminé et dont la pâleur fait particulièrement ressortir un regard d’un bleu profond.

— Qu’est-ce que c’est ? interroge la dame d’un air suspicieux.

— Bonjour, je m’appelle Milton Ford et je…

— Cela ne m’intéresse pas ! assène-t-elle avant de claquer la porte au nez du détective.

« Ah ben voilà autre chose », s’indigne, à voix basse, un Milton Ford à l’ego manifestement froissé. Comme une vengeance puérile, il s’ingénie alors à opérer une pression frénétique sur ladite sonnette, laquelle ne tarde pas à produire une réaction de l’occupante des lieux.

— Lâchez cette sonnette immédiatement ! hurle la dame en rouvrant la porte. Vous ne pensez pas que vous avez passé l’âge de jouer à sonner chez les gens. En plus, généralement, une fois le forfait réalisé, son auteur ne reste pas planté comme un idiot devant la porte ! Vous n’êtes pas de l’immeuble, vous ! Qui êtes-vous ? Vous pourriez me répondre au moins !

— J’allais le faire, Madame…

— Mademoiselle !

— Mademoiselle. Mon nom est Milton Ford. Je suis détective privé et j’enquête sur la disparition de votre voisin, Victor French.

— Oh, ce pauvre Victor. Donnez-vous la peine d’entrer, répond Claudette Pimpolet tout en ouvrant grandement la porte de son appartement en guise d’invitation.

Milton Ford découvre alors un appartement semblable à celui appartenant au disparu, mais dont la décoration est surchargée de napperons brodés et de bibelots en porcelaine. Un léger malaise l’envahit lorsque, prenant place dans le canapé en velours clair du salon, il prend conscience du zoo en céramique le cernant. Chats, chiens, poules, canards, veaux, vaches… couvées… Fort heureusement pour lui, un pauvre Victor prononcé d’une voix tremblante par son interlocutrice lui permet de revenir à la réalité.

— Milton Ford, FPI, lit Claudette Pimpolet après avoir saisi la carte de visite tendue par le détective. Qu’est-ce donc que ce FPI ?

— Pas FPI, F.P.I., c’est-à-dire Ford Private Investigation.

— Ah d’accord. Vous devriez mettre des points entre les lettres, car là, ça fait FPI.

— On me l’a déjà signalé, en effet, avoue, lassé, Milton Ford. Je ne vous importunerai pas longtemps, rassurez-vous…

— Vous ne me dérangez pas le moins du monde. Je suis confuse de mon accueil, mais on voit tellement de choses bizarres de nos jours. J’en parlais justement avec Madame Bralant pas plus tard qu’hier…

— Madame Bralant ? coupe Milton Ford.

— La locataire du premier étage. Une femme charmante. Oh, elle s’écoute un peu parler, tout de même… Enfin, surtout depuis que son mari est parti avec une autre, susurre-t-elle sous forme de confidence. Après vingt ans de mariage ! Vous imaginez le choc.

— J’imagine. Bien, ajoute Milton Ford, décidé à faire revenir la conversation vers son enquête. Vous avez peut-être une idée de ce qui s’est passé ?

— Bien sûr que je le sais ! Il est parti avec sa secrétaire, énonce fièrement Claudette Pimpolet.

— Pardon ? s’étrangle Milton Ford.

— Bralant ! Il est parti avec sa secrétaire. Quelle originalité, mon Dieu ! Je me doutais bien que quelque chose clochait, car voyez-vous, j’avais vu cette femme rôder à plusieurs reprises dans l’immeuble. Eh ben ! Il n’a pas fallu bien longtemps pour que tout le monde sache où elle se rendait. Ah, ça, ils n’étaient pas discrets, les deux… Et cette fois, où je suis descendue faire mes courses ! C’est là que…

Trop poli pour l’interrompre, Milton Ford se résout à écouter, d’une oreille seulement, le long récit dans lequel s’est engagée la vieille dame. En la regardant successivement émailler son histoire – laquelle ressemble plus à un rapport des services de renseignements – d’éclats de voix et de confidences, le détective commence à mieux comprendre la signification du terme fantasque utilisé par Esméralda Folliatte pour dépeindre la voisine de son frère. Avec une dextérité forçant l’admiration, le cerveau de Claudette Pimpolet parvient à restituer fidèlement chaque évènement, heureux ou malheureux, survenu dans la vie de chacun des locataires. « Mieux qu’une caméra de surveillance, cette femme ferait des merveilles comme