Hôtel de la houle - Cécile Oliva - E-Book

Hôtel de la houle E-Book

Cécile Oliva

0,0
5,99 €

-100%
Sammeln Sie Punkte in unserem Gutscheinprogramm und kaufen Sie E-Books und Hörbücher mit bis zu 100% Rabatt.

Mehr erfahren.
Beschreibung

Un homme, au volant de sa voiture, roule sans savoir où il va. Le hasard le conduit, en Bretagne, à Saint-Briac-sur-mer. Il s'installe dans un petit hôtel. Lieu prêt à accueillir celles et ceux partis à la recherche d'une autre vie. Porté par une langue où affleure une pointe lyrique, Hôtel de la houle embrasse le destin d'un homme vulnérable confronté aux dénis qui dominent son existence depuis son enfance. La rencontre avec une femme serait elle son seul salut? Eloge de la fuite. Etonnante collision entre les personnages et la puissance de la nature, questionnée au travers des thèmes abordés: la solitude, la résurgence du passé et l'absolue nécessité de regarder le monde autrement.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB
MOBI

Seitenzahl: 213

Veröffentlichungsjahr: 2021

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



A ceux qui fuient.

Sommaire

1ère partie

Premier jour

Lieu de prodige

Au comptoir du Brise-lames

Deuxième jour

Les premiers pas de Jean

La femme en feu

L’art discret de Samuel

Le noir et blanc d’une photo

Troisième jour

Le regard de cyclope de Salvatore

Le temps des marées

Une main coupable

2ème partie

Quatrième Jour

Pourquoi attendre

Côte à côte

Les maillons d’une seule chaîne

Pourquoi le feu

La traversée d’Annette

La main sur la poignée de la porte

L’impatience de Solange

La valise de Veronica

A la lueur de la mélancolie

Un cocktail pour tous

Le spectacle d’Annette

La mauvaise mémoire de Salvatore

Le silence de Solange

Les flammes de Veronica

3ème partie

Cinquième jour

Le souvenir de la dame blanche

Changement de temps

Le seul regret

Les souvenirs de Veronica

Le baiser d’eau salée (Jean)

Le baiser d’eau salée (Veronica)

Le baiser d’eau salée (Le retour de Jean)

Concordance sensorielle

Avant que la tempête se lève

Terra nostrum

Seuls à deux

La teinte originelle

Le dernier souffle

Hôtel de la Houle.

Si j’avais dû donner un nom à un lieu, je n’aurais pas trouvé mieux. Il correspondait parfaitement à celui que j’étais, ce jour-là, lorsque je suis arrivé à Saint-Briac. Un mouvement d’ondulation qui agite la mer sans faire déferler les vagues. La première chose que j’ai faite en descendant de ma voiture a été de vomir. J’aurais pu regarder au loin, respirer l’air marin en ouvrant grand les bras, je me suis contenté de vomir sur mes pieds sans avoir eu le temps de me mettre à genoux. Même ça je n’avais pas réussi à le faire.

La route ne m’avait pas semblé longue pour arriver jusqu’ici. J’avais pris le volant sans savoir où aller ni quelle direction prendre. J’avais décidé au dernier moment de rouler vers l’ouest sans savoir à quel moment je pourrais m’arrêter.

Avant de prendre la route, j’étais resté longtemps assis dans ma voiture, tétanisé par ce qui venait de se passer. Je n’arrivais plus à bouger. Je n’entendais plus aucun son provenant de la rue. Tout était opaque et sourd autour de moi comme cela l’est souvent après une explosion. Je ne sais plus combien de temps je suis resté ainsi immobile et muet. Je ne sais plus à quel moment j’ai repris mes esprits ni à quelle heure précise j’ai enfin allumé le contact du véhicule. Je me souviens juste que j’avais décidé de m’enfuir.

Rouler le plus loin possible jusqu’à rencontrer la mer. Une étendue d’eau où laver mes péchés et ceux des autres.

Quittant ma grande ville de province, dont le nom n’a plus d’importance, j’avais décidé de rouler vers l’ouest. Pour me guider sur la route je ne m’étais fié qu’aux noms des panneaux. Certains m’avaient donné envie de les suivre, d’autres de m’en éloigner sans que je sache réellement pourquoi.

J’avais roulé tard dans la nuit. Les feux de ma voiture n’avaient peut-être pas su en éclairer certains.

Ce fut lorsque j’aperçus, à la lumière crue du matin, celui indiquant Barrage de la Rance, que je sus que j’avais enfin trouvé un endroit. Car il me fallait franchir une ligne, un obstacle, un mur, une frontière ou un pont, pour continuer de vivre et ne pas me laisser à la tentation de me foutre en l’air.

Je ne connaissais pas la Bretagne. J’avais quarante-cinq ans et aucune envie ni occasion ne m’avaient encore permis de m’y rendre. Il y avait beaucoup de choses que je n’avais pas encore faites jusqu’à ce jour-là.

Je venais de commettre la pire. J’avais frappé un homme. De toutes mes forces, j’avais appuyé sa tête contre un mur jusqu’à ce que le sang coule. Jusqu’à ce que je lise dans ses yeux que si je n’arrêtais pas, il allait mourir. C’était la première fois. Je n’avais jamais frappé personne. Il y a des premières fois terribles. Celle-ci était la plus effroyable de ma vie et je n’avais envie de demander pardon à personne. J’avais juste envie d’essuyer le vomi sur mes chaussures.

L’air était doux. Un vent léger soulevait le bas de ma chemise sortie de mon pantalon. Je ne pouvais pas me présenter à l’hôtel ainsi, le regard éteint et la gueule puante. J’avais besoin de faire bonne impression pour éviter les remarques ou pire les questions. Reporter à plus tard tout ce qui aurait fait, peut-être, de moi un lâche ou un salaud aux yeux des autres.

Je suis descendu vers le rivage. A cette heure du matin je ne pouvais croiser que des hommes habitués au silence. La mer était d’un calme gris et vert. Le ciel chargé de nuages blancs ne permettait pas d’éclairer la surface de l’eau. On ne devinait pas sa profondeur. Elle semblait dure et solide comme la terre. Je me suis avancé au plus près tenté d’y pénétrer. Je m’imaginais m’enfuir en courant jusqu’à ce que je rencontre un autre pays. Un nouveau refuge pour m’accueillir. L’Angleterre ne me faisait pas envie. J’aurais dû rouler jusqu’à Brest, j’aurais pu alors pousser un sprint jusqu’au New Hampshire.

J’avais fui le dimanche des Rameaux. J’étais en avance sur la semaine sainte. J’ai laissé une petite vague baigner mes pieds, les laver comme Jésus avait lavé ceux de ses apôtres avant de se mettre à table pour la dernière cène. Le dernier repas avant la trahison. J’en étais, moi, au lendemain. Au lendemain de ce qui m’avait poussé hors de moi, en dehors de tout ce je pensais de moi. Je ne savais pas qui j’étais avant de frapper cet homme. La violence des coups m’avait fait naître une seconde fois. J’avais sans doute dû battre des poings pour sortir du ventre de ma mère et je m’en étais soudain souvenu.

1ère partie

Premier jour

Lieu de prodige

Posé au milieu du boulevard de la houle, telle une pierre sacrée selon un axe sud-ouest/nord-ouest, l’hôtel se trouvait à la croisée des chemins de toutes les croyances religieuses et païennes qui avaient forgées cette région il y a bien des siècles. Il était difficile de le dater mais la taille modeste des fenêtres indiquait que la structure en pierre appartenait à une époque lointaine.

On accédait à l’intérieur par un perron côté rue, donnant sur une baie vitrée attenante à la façade. Un étroit auvent protégeait de la pluie si un moment d’hésitation empêchait les voyageurs de franchir le seuil de la porte directement.

Le hall était minuscule. La réception n’en était pas vraiment une. Un bureau destiné à l’accueil des clients était installé au pied des escaliers donnant ainsi l’impression que le plus important se trouvait au-dessus, parmi les huit chambres que comptait l’établissement. Toutes étaient meublées à la manière de l’intérieur d’un bateau. Simplicité et fonctionnalité à l’honneur. Aucun tableau aux murs. Cependant deux d’entre-elles possédaient un cadre suspendu sur une des cloisons accueillant une simple photo en noir et blanc que la plupart des résidents ne prenaient pas le temps de regarder.

Heureux celui qui croit sans voir (d’après l’Evangile de Saint Jean 20,19-29) était le verset que le directeur de l’hôtel avait décidé de suivre depuis qu’il s’était installé à Saint-Briac.

Outre une allergie inexpliquée aux documents officiels indiquant l’identité de tout individu recensé auprès du service public, Thomas, car c’était son nom, ne demandait jamais aux clients de son établissement la moindre preuve des noms et prénoms indiqués sur son registre. La seule vue d’une carte d’identité ou d’un passeport le rendait malade. Il développait alors une épouvantable crise d’urticaires, suivi d’un gonflement des yeux et parfois même des mains s’il avait le malheur d’en saisir un exemplaire. Aucun médecin n’avait réussi à poser un diagnostic. Il y était allergique. Point.

En dix ans d’activité il n’avait jamais eu le moindre problème et s’appliquait à ne changer aucune des habitudes héritées de ses parents qui avaient tenu, jusqu’à leurs décès, un hôtel à Brighton, une station balnéaire du sud de l’Angleterre.

Tous s’accordaient à dire que Thomas, sous son allure de goéland marin, au cou aussi long que large, possédait un flair infaillible qu’il utilisait, non pas pour repérer des éventuelles proies, mais pour protéger ceux qui, justement, cherchaient à échapper à la fatalité de leurs espèces.

Elevé dans la confiance et le partage, il n’avait eu cesse de prolonger ces enseignements au sein de son activité professionnelle. Il voyait ses clients tels des brebis égarées rentrant dans une église. Car son hôtel avait une particularité. Aucune installation n’était prévue pour accueillir une famille avec enfants. Les chambres, plutôt petites, à part celle possédant la grande terrasse, ne permettaient pas de loger une clientèle familiale. D’ailleurs le site internet de l’hôtel avait été conçu pour décourager toutes réservations en ce sens.

Thomas considérait que les familles heureuses désirant séjourner à Saint-Briac pouvaient se loger dans un autre établissement que le sien et que chacun y trouverait son compte. Economiquement Thomas s’y retrouvait, car son hôtel, comme par miracle était toujours complet. Comme par enchantement, un voyageur solitaire en remplaçait systématiquement un autre suivant un rythme régulier qui aurait intrigué n’importe quel scientifique digne de ce nom.

Une force lunaire ou tellurique, à l’image d’un aimant, devait attirer un certain type de clients vers son hôtel sans qu’il comprenne précisément pourquoi.

Croire sans voir, croire sans chercher à comprendre était sa philosophie et donnait sens à tout ce qu’il faisait.

Malgré ses convictions qu’il définissait athées, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’un esprit invisible, plus grand que l’homme, régentait l’univers. Son établissement n’en était qu’un point de repère. Une force énergétique émanait de cette côte.

Il était convaincu qu’un courant électrique inhabituel circulait sous la croûte terrestre de son hôtel qui permettait aux évadés en tous genres de venir s’installer dans son établissement. Un axe à la croisée des chemins de la vie. La plupart du temps quelques jours suffisaient à les rétablir, à leur redonner confiance afin qu’ils puissent poursuivre leur existence autrement.

Thomas était fier et heureux que son hôtel existe de cette façon au bord d’une mer de prodige et sous un ciel de mystère. Un astre solaire prêt à accueillir tous les désaxés de la terre.

Au comptoir du Brise-lames

Plonger mes mains sous l’eau fraîche du robinet, laver mon visage, laisser les gouttes glisser le long de ma nuque furent les seuls moments de bien-être depuis mon départ. J’avais remarqué un bar attenant à l’hôtel. L’essentiel de cette première journée, loin de tout ce que je venais de quitter, tenait dans l’envie suprême d’un café serré que je bus en un seul geste. Une simple gorgée que je tins dans ma bouche quelques secondes comme si elle était la première de ma vie. L’amertume persistante de son arôme était telle que je n’eus pas besoin d’en commander un deuxième.

L’endroit paraissait désert. J’étais le seul client du bar comme je serais le seul client à me présenter à l’hôtel. « Ouvert de mars à novembre » était indiqué sur la porte. Nous étions le 15 mars. La fermeture annuelle courait du jour des morts à la semaine de la passion. Pâques était dans une semaine. Les Chrétiens fêteraient la résurrection du Christ. Moment idéal pour commencer une autre vie que la mienne.

L’allure Art Déco façon bord de mer de la façade, à l’humilité rassurante, transportait dans un autre temps, une autre dimension, rien qu’en la regardant. L‘établissement ne comportait que deux étages à l’image des autres maisons qui longeaient la rue baptisée boulevard de la houle. Qu’un village puisse posséder des rues appelées boulevard ou avenue m’apparaissait toujours un peu étrange.

Installé derrière le pupitre qui lui servait de réception, le directeur de l’hôtel ressemblait à une mouette posée sur son rocher. Il ne cessait de lever et baisser la tête d’un coup sec comme le font les oiseaux lorsqu’ils doivent évaluer ce qui se trouve devant eux. Même le gris argenté et le volume de ses cheveux rappelaient l’aspect de ce volatile. Coiffés très courts ils faisaient ressortir le bleu de ses yeux dominé par une teinte autant perçante qu’impénétrable. Sa stature m’impressionna davantage que les radars croisés sur ma route. Heureusement il ne posa aucune question sur la raison de mon séjour. Il se contenta de noter sur son carnet la durée d’une semaine prévue pour le moment. D’un regard franc et appuyé, il me rassura sur la possibilité de prolonger si cela était « nécessaire ».

Le vocabulaire utilisé par certains hôteliers avait, parfois, le pouvoir de s’adapter autant aux clients qu’à l’établissement.

La chambre, composée d’un petit salon et d’un coin nuit, était bien plus grande que ce petit hôtel pouvait le suggérer. La simplicité de la décoration me convenait. Une large terrasse offrait une belle vue dominante sur le village et au loin, la mer s’étendait sans retenue. Savoir que je pourrais profiter de l’horizon sans avoir besoin de sortir de la pièce finit par me convaincre que j’avais fait le bon choix. Il suffirait de m’assoir et de regarder au loin pour que ma fuite se prolonge encore sans que je sois obligé de bouger.

Je me jetai sur le lit sans me déshabiller et m’endormis d’un coup assommé par la fatigue de la route et l’absolue nécessité d’oublier, au moins pendant quelques heures, les raisons qui m’avaient conduit à m’enfuir.

Mon sommeil se prolongea bien au-delà de ce que j’avais imaginé. Une douleur dans la poitrine me réveilla vers dix- huit heures.

Il ne faisait pas encore nuit. Je transpirais d’angoisses. Je me demandai ce qu’on ferait de moi si on me retrouvait inerte dans ce lit ? Que ferait-on du corps de Jean Morel puisque c’était ce nom que j’avais indiqué au directeur de l’hôtel.

Je ne connaissais aucun Jean Morel et ce nom m’était inconnu. Il avait surgi d’une autre vie comme si en un instant quelqu’un d’autre que moi m’avait baptisé d’un nouveau patronyme, d’une nouvelle famille, d’une nouvelle patrie. Jean Morel, né un 15 mars à Saint-Briac-sur mer, de père et de mère inconnus.

Faire circuler le nouveau sang qui coulait dans mes veines. Je pris une douche brûlante puis glacée et avec dégoût remis mes vêtements de la veille. Dans la précipitation de ma fuite, je n’avais rien emporté. Cela serait ma principale préoccupation du lendemain. Jeter tout ce que j’avais sur moi lorsque je suis parti. Ne rien conserver, ni caleçon, ni chaussettes, et vider tout le contenu de mes poches.

Me dépouiller de toutes mes affaires. Je voulais devenir un autre homme que moi-même. Un individu sans attache, ne possédant que ce qu’il porterait sur lui. Aucun bagage pour venir l’encombrer. Aucun poids à porter. Aucun autre vêtement en prévision d’un changement de temps. S’adapter le moment venu sans avoir besoin d’y réfléchir au préalable. Absence totale de nécessité d’anticipation. Demain n’était ni à craindre ni à prévoir.

Ne plus avoir de but à atteindre était ce qui faisait de moi un homme calme malgré ma fuite. Qui pourrait partir à ma recherche ? Qui pourrait avoir envie de me retrouver ? Personne.

Avant de me séparer de mon téléphone portable en attendant d’en acheter, peut-être, un autre, je fis quelques transferts bancaires indispensables au confort de ma nouvelle situation. J’avais suffisamment d’espèces sur moi pour voir venir tranquillement les jours prochains.

Dix-huit heures. Que faisait-on ici à cette heure-ci ? Sûrement ce qu’on faisait partout en France et ailleurs, boire un verre.

Cet ancien village de pêcheurs regorgeait de symboles en tous genres en adéquation parfaite avec le fugitif que j’étais devenu. Le bar où je m’installai s’appelait « Le Brise-lames ».

La décoration intérieure mélangeait plusieurs styles comme si les objets qui la composaient avaient été laissés par d’anciens clients. Rien ne faisait écho à la mer. Au contraire tout ce qui s’y trouvait semblait avoir été oublié par des gens vivant loin d’ici. L‘ensemble était discordant comme si personne ne s’était préoccupé d’agencer cela autrement. Une seule chose l’unissait pourtant.

Au mur se trouvaient sept tableaux. Sept petites reproductions en papier des œuvres d’Edward Hopper. Je fus surpris de les découvrir ici. Je ne m’attendais pas à trouver une représentation métaphysique et mélancolique de la solitude peinte par un artiste américain, accrochée au mur du bar d’un village breton.

Le premier tableau illustrait une longue rue déserte au nom inconnu. Aucun magasin n’est ouvert. Personne ne se promène. Même la lumière semble avoir oublié de s’y rendre. Impossible de comprendre quel moment de la journée la peinture souhaite représenter. L’ensemble est plat comme si rien n’était jamais venu l’animer, l’habiter.

A sa droite, suspendus l’un-en-dessous de l’autre, trois portraits de femmes seules. Très différentes dans leur tenue et expression. En âge aussi. Deux d’entre elles sont peintes dans une chambre, assises sur un lit. La dernière, debout et nue, au milieu de la pièce. Trois femmes aux désirs et intentions insondables.

Le suivant représentait un couple indifférent l’un à l’autre. Le décor fait penser à un salon. Celui de leur maison certainement. L’homme lit, la femme s’ennuie à son piano. Ils semblent n’avoir rien plus à se dire. Attitudes empreintes d’un quotidien devenu insignifiant au regard de chacun.

De l’autre côté du mur, un tableau plus grand, sur lequel un groupe de cinq personnes, assis sur des chaises longues en tenue de ville, regardent la mer. Ou est-ce plutôt un champ de blé étendu devant eux. Au loin de sombres monts vallonnés ressemblent à de hautes vagues menaçantes. L’idée de terre et de mer se mélange. Tous regardent dans la même direction.

Le dernier tableau était très connu. Je le connaissais bien car j’en possédais une copie accrochée sur un des murs de mon bureau. Je me souvenais de son titre français : Les oiseaux de nuit.

Trois personnages sont assis au comptoir d’un bar à l’allure d’un aquarium enfermé sur lui- même. On ne distingue aucune porte. De l’extérieur, au premier plan, on peut voir un homme seul, assis de dos. Personnage le plus mystérieux du tableau. Impossible de capter ses intentions ? Que fait-il ? Qu’attend-il ? Est-il là pour le couple devant lequel il est assis ? Le regard converge vers un homme accompagné d’une femme vêtue d’une robe rouge. Qui sont-ils l’un pour l’autre ? L’homme seul représente-t-il une menace pour eux ? Le dernier personnage est un barman à la position discrète. Il porte une petite coiffe sur la tête. Quatre personnages aux postures figées. Le temps se serait-il arrêté pour chacun d’entre eux ?

Je me souvenais que la première fois, j’avais confondu la coiffe du barman avec un béret de matelot. Je m’étais demandé pourquoi un marin travaillait dans un bar. Je crois que c’est pour cette raison que j’en ai voulu une copie. Inconsciemment je voulais me rappeler à quel point je ne savais pas regarder.

Je ne connaissais rien en peinture. Regarder ces reproductions m’était étrange. Je me demandais si elles avaient un sens chronologique. Si elles avaient été installées là, l’une à côté de l’autre, pour ne former qu’un seul et même tableau.

La vue sur le plus connu me m’était mal à l’aise. Aujourd’hui je ne le regardais plus de la même façon. Comment avais-je pu ne m’intéresser qu’au béret du barman ?

J’ai toujours été impressionné par les personnes capables d’exprimer leur compréhension d’une œuvre d’art quelle qu’elle soit. Il me semblait être dépourvu de ce sens analytique. A chaque fois que je visitais un musée ou me rendais à une exposition, j’en sortais ébloui, ému ou déçu mais jamais avec le sentiment d’avoir compris ce que je venais de voir. Même les explications données sur les prospectus ou parsemées à l’entrée des salles d’exposition me laissaient perplexes. J’avais toujours l’impression de passer à côté de l’essentiel. A côté de ce que les autres voyaient. Sauf moi.

Pendant un temps j’avais même cru être daltonien ou quelque chose de ce genre. Je pensais souffrir d’une maladie oculaire qui m’empêchait de percevoir les couleurs correctement. De percevoir correctement tout ce qui se trouvait devant moi.

A bien y réfléchir aujourd’hui, ce diagnostic qui m’avait longtemps semblé idiot n’était pas si loin de la vérité. Et je me retrouvais là à observer ces petites reproductions essayant de leur trouver une signification qu’elles n’avaient sûrement pas.

Toutes ces images aux figures immobiles m’invitèrent heureusement au voyage. Car aussi incroyable que cela puisse paraître une collection impressionnante de rhums arrangés était alignée à l’arrière du comptoir. Ils avaient eu le temps de macérer tout l’hiver.

C’est sans doute à cela que servent les fermetures annuelles. Se séparer des touristes pour mieux les réconforter au printemps. Celui que je choisis était une pure merveille dans sa maturité. J’en bus cinq verres à une vitesse qui ne surprit en aucune façon celui qui me les servit comme s’il en avait vu d’autres. Vu d’autres que moi. D’autres échoués au comptoir de son bar n’ayant que l’alcool pour venir réchauffer leurs âmes et leurs corps endoloris par l’épreuve de leur propre naufrage.

Je bus trop. Trop et trop vite. J’avais dû me tenir aux murs de l’escalier de l’hôtel pour regagner ma chambre.

La première nuit de Jean Morel fut cotonneuse, le rhum sa layette.

Deuxième jour

Les premiers pas de Jean

Sous un soleil intense comme seul le bord de mer sait l’inventer, je découvris enfin la teinte émeraude qui donnait le nom à cette région. La mer était aussi claire que celle qu’on trouve de l’autre côté de la Méditerranée.

Cette mer donnait soif non par son sel mais par son relief lumineux. Son écume légère et son gouffre transparent lui donnait l’allure d’une bière fraîche. L’énergie qui l’agitait de part et d’autre de son étendue donnait soif et faim. Elle ouvrait l’appétit comme si le plus gourmand des repas allait être servi.

Il était déjà midi et j’avais « grand goût » comme on disait en créole pour désigner la faim. Jean Morel avait « grand goût » de tout. De la mer, de ses algues, de son sable, de ses coquillages. La lumière baignait les rochers de la côte comme une sauce versée sur les crêtes d’un plat de légendes. Légendes nées d’un mélange de réel et d’idées bizarres, d’une modeste et délicieuse cuisine paysanne ou hauturière aux ingrédients de terre et de mer.

La nature qui s’offrait à moi était vivante. Je ressentis comme un appel. Le pouvoir physique de l’étendue infinie de l’eau agissait sur moi avec une force que je n’avais jamais connue à ce jour.

Le spectacle, du loin de ma terrasse, me remplissait d’émotions. Il ne s’agissait pas de joie et encore moins de bonheur. Je découvrais ce paysage comme si je rencontrais, enfin, la terre ferme après une longue traversée en mer. Une longue traversée où je subis la plus cruelle des avaries.

Le coup porté à cet homme avait été aussi soudain que le mat d’un bateau se brisant en mille morceaux. Un coup de vent m’avait balancé par-dessus bord. Je ne pouvais plus avancer dans cette vie-là. Il m’en fallait une autre. J’en étais là. J’en étais à ce moment- là de ma nouvelle vie et j’avais faim.

Le bar Le Brise-lames était fermé. Aucun horaire n’était indiqué. Peut-être n’ouvrait-il qu’en fin d’après- midi.

Il me fallait partir à la découverte du village ou plutôt de son bourg. Le centre de Saint-Briac n’était pas loin.

Le long du chemin je ne découvris que des maisons aux volets clos. Elles attendaient sagement que quelqu’un vienne les ouvrir pour les aérer enfin. Permettre au vent de traverser les pièces aux murs humides. Sécher l’hiver. Par tous les moyens faire disparaître cette odeur âcre, vésicante pour les narines, qui donne des haut-le-cœur dès qu’on pousse les portes de ces vieilles endormies.

Le village était complétement désert. Le vide emplissait chacune de ses ruelles. Pour quelqu’un qui le découvrait pour la première fois, rien ne permettait d’imaginer qu’il pouvait en être autrement l’été. Que ce bourg pouvait se transformer en station balnéaire identique à toutes celles qui bordent les coins les plus prisés. En cette fin de saison froide un lourd silence résonnait encore à chacun de mes pas. Pas l’ombre d’une âme errante à l’exception de la mienne. Sans doute, parmi ceux qui avaient vécus ici autrefois, s’étaient trouvés des marins courageux qui avaient su aussi bien braver leurs solitudes que leurs conquêtes.

Je me sentais bien au milieu de ces pierres. Les plus claires étaient blondes comme la paille. La simplicité des lieux me conquît définitivement. Pouvoir faire le tour du bourg en quelques minutes seulement était réconfortant à mes yeux. Jean Morel n’en était qu’à ses premiers pas, il était important de ne pas l’oublier.

Au bout d’une grande rue se trouvait le centre de Saint-Briac semblable à tous les villages de France. Quelques commerces, aux rideaux de fer baissés, s’articulaient autour de trois axes, la boulangerie, le bar-tabac et le bureau de poste. Ce dernier était impressionnant par sa taille. Disproportionné par rapport à la petitesse du village. Il trônait sur la place comme s’il en était le point cardinal le plus important. Un point d’horizon à partir duquel chacun pouvait s’orienter sans se tromper.

Un vent léger soufflait dans mon dos. Je sentais qu’il me poussait vers un chemin différent que celui que je pensais prendre. Au bout d’une petite route, un panneau annonçait « Le chemin de la Mare-Hue ». Y pénétrer résonna en moi comme un appel.