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Hugo est dans l'avion du retour. Il avait fui, quitté sa famille du jour au lendemain. Sans que ni sa femme, ni ses filles ne sachent pourquoi, en ne laissant qu'une simple lettre. Après vingt ans d'absence, le voilà devant cette porte. Pourquoi revient-il? Vont-elles trouver leurs réponses?
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Seitenzahl: 127
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Margot entend de façon sourde la voix d’un homme. Le téléphone, sur l’oreille d’Isabelle, étouffe la discussion. Elle ne comprend rien mais parvient à distinguer le côté formel de celui qui est au bout du fil. Isabelle, elle, ne répond que par des « oui » et laisse son visage se décomposer. Au fil des secondes, il se transforme et se marque d’horreur. Les expressions d’inquiétude du départ deviennent désolation. Isabelle regarde Margot dans les yeux et essaie tant bien que mal de lui cacher la vérité de l’instant. Une tromperie de plus dans leurs existences.
« Mais il vient juste de partir de chez nous avec ma fille… Il y a une heure qu’ils sont partis… Où dites-vous ?... »
Des larmes descendent d’un coup sur le visage morne d’Isabelle, qui s’assoit avec la pénibilité d’une femme d’un autre âge. C’est certainement à cet instant la seule chose en mouvement dans la pièce qui est comme arrêtée dans le temps. Isabelle est tétanisée. Sa main maigre se met en branle. Elle sait maintenant qu’il y a une fin à tout cela, que l’illusion aura été courte après une aussi longue attente.
Isabelle pose le combiné sur ses genoux et regarde à nouveau Margot dans les yeux. Elle avait imaginé s’en cacher un instant d’un revers de main. Margot s’effondre sur place. Isabelle raccroche alors que cette voix lui parle encore, plus un mot ne parvient à sortir. Margot se met à hurler, par terre elle se met en boule et semble vouloir déchirer le sol avec ses ongles.
Il y a parfois des moments où l’on doit fuir. Dans certains cas le choix de partir n’en est même plus un. Fuir parce que c’est vital, fuir parce qu’on ne peut plus rester dans ce qui ne semble que souffrance. Fuir parce que rester nous est impossible, mortifère même. Partir loin de tout ce qui fut, de tous, même de ce que l’on croyait ne jamais pouvoir abandonner. Fuir de tous ceux qu’on s’était juré de protéger. Il y a des jours où seule la perspective d’un autre monde, vide de tout ce que nous avons pu connaître, de tout ce que nous avons pu être, semble absoudre de ce qui nous chasse. Défiance de nous-mêmes, défiance de l’autre. Au revoir. Non, adieu !
Il y a parfois des moments où l’on doit revenir. À un instant, nous sentons au plus profond de nous qu’il nous faut revenir à la base, parce que c’est nécessaire, parce qu’il y a des choses que l’on a laissées et parce que ces questions sourdes mais existentielles restent sans réponses au plus profond de nous. Parce qu’en partant loin de tout, sans jamais nous retourner, nous avons laissé quelque chose, une réalité derrière nous. Une chose que l’on ne matérialise pas, insaisissable, qui n’a pas de mot précis pour être définie. Une réalité indicible et invisible, mais vitale. Tout a été rangé dans un coin de notre tête, dans un placard dont on a jeté la clé loin dans l’océan de nos oublis, enfoui à jamais sous un sable pressé par des millions de mètres cubes d’eau. Un an, dix ans, vingt ans, notre regard se pose sur cette serrure, comme il l’a tous les jours fait, et cherchera l’impossible pour retrouver la clé qui nous permettra de rechercher cette chose oubliée.
Lui, il aimerait savoir à quel moment un être humain se défait. Où se trouve exactement ce point de rupture ? Lui, est à la recherche de ce moment précis. Ce n’est peut-être pas grand-chose. Ce n’est peut-être qu’un mot ou qu’un geste qu’il fallait qu’il cri haut et fort pour que tout rentre dans l’ordre. Lui, veut savoir si son passé est enfoui ou encore là.
Hugo est dans l’avion, il regarde par le hublot et observe ces nuages lourds avec, comme posé en hologramme, le reflet de ce qu’il vient retrouver. Son regard est vide comme s’il avait tout à découvrir, à redécouvrir, un nouveau monde. Un regard qui n’a pas changé depuis ce jour en fait, mais qui pèse de façon différente sur l’instant. Tout semble clair et flou à la fois. Cela fait vingt ans qu’il est parti maintenant, vingt ans qu’il s’en est allé du jour au lendemain le plus loin possible, à l’autre bout du monde. Pour qu’on ne le retrouve pas, qu’on ne le retrouve plus, plus jamais. Il avait, dans l’absence et l’ignorance de tous, préparé un simple nécessaire qui passerait inaperçu. Il avait acheté un sac à dos et quelques vêtements la veille de son départ. Il n’avait en tout et pour tout que quelques francs dans la poche et, pour seul papier, son passeport. C’était un jour d’avril, un jour de printemps, un jour de promesses pourtant.
Paris, aéroport Charles-de-Gaulle, dimanche 7 mai 2017, 7h du matin. L’airbus A 320 se pose sur le tarmac parisien avec son lot de touristes de retour de vacances pour la plupart. Hugo n’a emmené qu’un sac à dos léger et rien de plus, ni bagage, ni valise. Un copier-coller de sa dernière fois dans ce hall. Cette image le saisit en récupérant son maigre sac. À cet instant, il se rend compte qu’il n’a rien construit depuis tout ce temps, qu’il n’a rien ajouté à sa vie. Il ne s’est, durant ces deux décennies, jamais avoué cette évidence. Il lui faudra juste entendre le son de sa langue maternelle pour le comprendre. Le ciel clair s’instruit des premières lueurs du jour avec une luminosité et une odeur qu’il avait oubliées. Le terminal, lui, n’a pas changé, il semble avoir toujours été vieux et sale. Les murs gris, dégueulasses en fait et un mélange d’odeurs infâmes, il avait toujours vu ce lieu comme une horreur architecturale. Pour Hugo ça a toujours été et le restera. Il prend la navette qui lui permet de changer de terminal et de prendre la correspondance pour Toulouse Blagnac. Il cumule ainsi quatorze heures de vols et de transits sans pouvoir fermer l’œil. Pas qu’il ait une phobie ou qu’il ait la moindre inquiétude à prendre l’avion, l’avion est une habitude pour lui depuis si longtemps, mais parce qu’il pense maintenant aux premiers mots qui l’attendent. Un taxi passe devant les arrivées de Blagnac. Hugo s’installe et sort trois cents euros en cash qu’il donne au chauffeur, « Alet les bains, c’est en dessous de Limoux dans l’Aude! », le chauffeur ne pose pas de questions. Pas un mot ne sort de la bouche du conducteur, sauf ceux pour lui demander d’épeler l’orthographe de son ancien village afin de le rentrer dans le GPS. Il n’entend ensuite de sa part que des mots d’insultes pour une femme au bout du fil, certainement la sienne qui vient d’apprendre qu’il ne sera pas là à l’heure pour la grillade des voisins. Il n’est pas facile de refuser un peu d’argent. Il reste des choses immuables. Il faudra près d’une heure trente pour arriver devant l’entrée, avec la porte à la peinture cloquée et au portail cassé. Il descend du taxi presque en marche arrière sans même dire au-revoir, il ne reconnaît plus ce lieu où il a pourtant vécu de nombreuses années. La voiture fait marche arrière et le voilà seul, debout avec son sac à bout de bras et cette hésitation qui l’assomme depuis qu’il a réservé son billet retour.
En quittant cet endroit, Hugo avait laissé sur la table une simple lettre. Il s’était attardé à trouver la formule, l’explication qui dédouanerait son geste, sa fuite. Il avait déchiré des dizaines de pages ne trouvant à chaque fois, ni la formule adéquate, ni le mot juste. Il voulait pourtant, dans sa faiblesse, trouver le dernier courage, celui d’une réponse. Elles ne se posaient pourtant pas de questions avant de l’avoir lu. Il a pris alors une simple feuille blanche où il a posé ces quelques mots :
« Vous ne comprendrez pas, je ne peux pas vous l’expliquer non plus. Je dois partir loin et pour toujours. Ne cherchez pas à me retrouver, ne cherchez pas à me joindre. Je m’en vais. Je vous donnerai de mes nouvelles quand je m’en sentirai la force. Pardon. Pardon et adieu. Hugo. »
« Il est là, il est là ! » hurle Margot dans un enthousiasme que personne ne lui connait. Elle court à travers toute la maison et appelle tout le monde qui se prépare à cette arrivée depuis la veille. «Venez, mais venez ! Maman, mais dépêchetoi ! ».
Hugo avait annoncé dans un courrier court qu’il reviendrait ce dimanche matin sans aucune autre explication. Pas de pourquoi, on ne savait s’il serait seul ou non ni combien de temps il serait là. Hugo avait l’habitude d’écrire à Margot, Olivia et Isabelle pour leurs anniversaires et pour Noël. Leurs dates d’anniversaires coupaient presque de façon parfaite l’année en quatre. À chaque fois, une carte d’un coin du monde, une de ces cartes que l’on envoie de vacances, avec un paysage paradisiaque, un cocotier ou un coucher de soleil. Il y en avait de tous les pays : Thaïlande, Vietnam, les Philippines, presque toutes les iles des Caraïbes, du Mexique, du Brésil, Afrique du sud, Egypte, Israël… Vingt ans d’absence et vingt pays différents. Chacune recevait la même formule, la même attention, les mêmes mots : « Bon anniversaire, je pense souvent à vous toutes, je vais bien, ne vous en faites pas, je vous embrasse, Hugo ». Ne vous en faites pas, Hugo n’avait jamais pu saisir la faiblesse de ces quelques mots.
La porte fatiguée s’ouvre avec violence et tient péniblement l’impatience de Margot. Elle le voit, le regarde immobile et figée, fébrile, son regard bout d’impatience. Le temps semble s’être arrêté, comme suspendu. Hugo, lui, reste inerte, comme absent, comme impuissant devant l’épreuve. Aucun battement de cils, seules des perles de sel donnent un mouvement à son visage, des larmes sèches. Des perles enlevées par un léger vent tiède de saison. Margot se lance sur lui et avale la distance qui les sépare en deux pas. Elle saute à son cou et le sert aussi fort qu’elle le peut, comme pour le retenir. « Papa ! ». Elle le touche, pose ses mains partout pour effacer d’elle l’idée d’un mirage. Des larmes grosses comme ses yeux coulent et mouillent le vieux t-shirt d’Hugo. « Papa, c’est bien toi hein ? Tu m’as tellement manqué ! ». Hugo la saisit des deux mains par les épaules, la regarde, le visage toujours impassible. Il l’observe, pose ses yeux sur cette fille qu’il ne reconnaît plus, puis se libère d’un large sourire.
- Que tu as changé, tu as quel âge maintenant ? Trentequatre ans, c’est ça ?
La voix d’Hugo résonne en elle comme dans ses souvenirs. Combien de fois avait-elle prié dans l’espoir que cet instant vienne? L’attente laisse place à une excitation extrême, non mesurable, non palpable aussi, mais elle ne parvient pas à calmer les vibrations de son corps. L’ébranlement de l’instant, celui de la délivrance se crée. Elle le regarde au fond des yeux comme paralysée dans un corps incontrôlable et s’extasie de sentir ces mains fortes la prendre ainsi.
- Oui ! Mais ne reste pas là, viens, tout le monde t’attend.
Elle lui prend la main et l’emmène à l’intérieur avec insistance. Elle tire ses pas lourds et doit presque user de ses deux mains et de tout son poids pour lui faire passer ce seuil. Dans les yeux d’Hugo, passe l’image de cette porte qui se referme vingt ans plus tôt. Il n’est maintenant pour lui, plus possible de reculer à nouveau. Une simple porte en bois, l’entrée d’une maison on ne peut plus commune, aura été pour Hugo l’image des passages de sa vie.
Hugo n’avait jamais laissé, ni adresse, ni numéro de téléphone. Jamais aucune d’entre elles n’avait pu lui envoyer la moindre lettre, le moindre appel. Chaque anniversaire résonnait en elles comme le soulagement de son existence. Mais jamais l’espoir d’une explication ne s’était présenté à elles. Hugo n’était pas mort puisqu’il écrivait et qu’il s’agissait bien de son écriture, mais c’était un fantôme, un homme inaccessible. Il n’était plus à leurs yeux que l’idée que quelqu’un qui avait un jour existé.
Après son départ, les premiers jours furent une horreur pour toutes les trois. Isabelle, son épouse, avait demandé à la police de le retrouver, de mener une enquête sur sa disparition. Elle avait montré la lettre et le fait qu’il n’ait rien emmené semblait suspect. Il n’était pas parti pour une femme dans ce cas, se disait-elle. La police lui expliqua qu’aucune recherche sur les personnes majeures ne peut être faite, qu’elles sont libres de partir sans laisser de nouvelles. Le capitaine Dumont avait à l’époque pris en empathie Isabelle en voyant son désarroi et lui avait promis de faire ce qu’il pourrait. Après avoir vérifié les hôpitaux et les morgues, il avait trouvé l’enregistrement de son passeport le même jour que sa disparition, un aller simple pour Bangkok en Thaïlande depuis Toulouse Blagnac, Hugo n’y était jamais allé auparavant. Le gendarme n’a pas eu plus de nouvelles pour Isabelle et ses filles après ça. L’ambassade n’avait pas eu plus d’informations non plus, mise à part la certitude qu’il était arrivé dans le pays depuis Paris Charles de Gaulle, fin avril.
Rien n’a changé depuis qu’il avait fermé cette porte un matin d’avril, tout est identique. Elle est étrange cette scène, une sorte de flashback s’impose à lui, le miroir d’une vie passée. La lettre était là, posée sur le meuble bas de l’entrée. Il s’en souvient, il avait posé ses yeux une dernière fois sur cette vie qu’il allait quitter. Il avait eu sur le moment ce sentiment que l’on partage parfois lorsque l’on enterre un proche, il était triste, effondré de devoir quitter de ce qu’il avait tant aimé, tant désiré, mais il y avait aussi un sentiment de soulagement, celui qui libère de la souffrance. Il avait fermé cette porte avec la même délicatesse que l’on ferme la bière. Un geste doux et solennel. Il se rappelle encore le cliquetis de la gâche, ce bruit sec qui scellait sur l’instant un retour alors impossible et la cruauté de ce choix. Il revoit aussi ce cercueil qu’il avait refermé quelques années auparavant sur l’image de sa mère partie trop tôt de maladie. De voir cette porte se rouvrir lui donnait l’impression que l’on rembobinait la scène qu’il avait tant de fois revue en lui.
Elles sont toutes là. Isabelle a mis une robe légère de printemps et on voit sur son visage l’attention particulière qu’elle a mis à peaufiner son maquillage. Assise sur une chaise, son visage semble dessiné, elle arbore un sourire beau mais vieilli. Le regard d’Hugo s’ouvre afin de mieux la regarder, mieux la voir et la reconnaître aussi. Olivia est adossée contre le chambranle de la porte qui mène au salon. Elle est grande, méconnaissable, jean slim, baskets et
