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Hugo a une vie simple et ordinaire. Marié, deux filles, un poste de cadre commercial. Tout allait bien jusqu'à cette rencontre. Inès a tout chamboulé, tous ses repères, toutes ses certitudes. C'était il y a un an et demi. Aujourd'hui, il est en dépression, dans un abysse qu'il n'aurait jamais pu mesurer. Hugo se met à écrire. De ses premières lignes commencera la naissance de son iceberg.
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Seitenzahl: 207
Veröffentlichungsjahr: 2019
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PREFACE
19 février
20 février
21 février
22 février
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Je m’appelle Hugo, j’ai 36 ans, je suis en phase de dépression depuis plus d’un an maintenant. Une dépression qui a une source bien entendue. Pour faire simple et vous expliquer brièvement mon histoire, disons que j’ai une vie de famille commune, je crois. Il y a Isabelle, ma femme, que j’ai rencontrée lors de nos études. Puis, nous avons deux filles magnifiques en tout point. Jusqu’ici, tout semble banal et commun, dans la norme. Mais, un jour, j’ai croisé le regard d’une femme. Cette femme, je l’ai dévisagée, elle m’a dévisagé puis au détour de ce que j’aime à nommer « un cambriolage clandestin », nous sommes devenus amants même si ce terme ne me plaît pas. Nous avons démarré une relation cachée de nos compagnons de vie mais, très vite, trop vite peut-être, nous nous sommes dit « je t’aime ». Notre relation n’a jamais été très sexuelle, il ne se passait presque rien, mais nous nous embrassions. Des baisers qui me faisaient fabriquer du pop-corn dans le ventre, elle qui les retournait. À la maison, je cache tout. Je ne sais pas comment d’ailleurs ? Mais rien ne laisse paraître mon état, absolument rien.
Nos chemins étaient en marche, moi avec mes années de mariage, une femme que j’aime et deux filles de 14 et 8 ans et elle avec sa fille Anaïs de 8 ans et son compagnon. Notre relation est devenue une déchirure, un fantasme impossible, une idylle de rêve, un choix à prendre qui dans tous les cas détruit. Notre histoire est un amour tragique, une histoire somme toute ordinaire mais c’est la mienne.
Au retour d’un voyage professionnel, elle m’a écrit et m’a dit qu’elle ne pourrait quitter celui qui partage sa vie, son choix était fait. Cela faisait un an et demi que nous nous connaissions. Je suis entré dans une dépression. Inès est la femme dont j’ai toujours rêvée, celle qui jeune enfant, était déjà l’œuvre de tous mes désirs, celle qui inondait mes rêves. Inès est devenue, mais a toujours été aussi, mon inestimable, mon absolu, cette personne que nous rêvons tous un jour de croiser dans nos rêves diurnes.
Lors de notre dernier rendez-vous, nous nous sommes vus après plus de cinq semaines de coupure, j’étais en manque, en souffrance profonde, l’idée de suicide me venait chaque jour en tête. Ce jour-là, j’ai été odieux, un vrai connard, puis en guise d’au-revoir, je lui ai volé un baiser sans goût, ceci après plusieurs mois où je me l’interdisais par respect de son choix.
Depuis ce jour, un monstre est né. Une bête immonde insensible à toutes émotions a pris place dans mon corps fatigué. Depuis ce jour, j’écris une sorte de journal, une sorte de thérapie, je ne savais pas que naissait alors mon iceberg. Les pages qui suivent illustrent une partie de ma face cachée, de ces choses que personne ne voit, mais qui vivent pourtant si intensément en mon for intérieur.
Le diagnostic est posé, je souffrirai d’érotomanie.
Je suis allé voir une psychologue, une femme que m’a conseillée un ami. Il est difficile de choisir la personne qui entendra tous nos maux. Il faut une approche singulière pour le thérapeute afin que se dessine sur lui une image neutre et empathique. Au premier regard, j’ai vu son bonnet sur la tête posé trop bas, un jour où il faisait vraiment beau et chaud pour la saison en plus. Il couvrait trop bien sa tête et ne laissait aucun doute sur les séances de chimiothérapie qu’elle venait certainement d’enchaîner. Peut-être est-ce ce détail qui m’a délié. Une personne perd la vie, mais elle est encore là, pour les autres, pour en sauver d’autres. Je m’assois après une poignée de main courtoise et sans intention. Je la regarde droit dans les yeux et ses yeux me répondent par un acquiescement de paupière presque invisible, mais suffisant. Elle ne dit rien, c’est à mon tour de parler, je suis là pour ça après tout. Je ne connais pas le protocole, la marche à suivre. Je suis un puceau du déballage, un candide de la confession. Je prends une grande inspiration, profonde et sourde. Je baisse le regard comme pour me donner de l’élan, un courage de plus, un courage de moins. Mes yeux se relèvent, fatigués mais certains, j’ai confiance !
J’ai d’entrée vidé mon sac, un sac trop lourd pour qu’il soit déballé de façon précise, alors il est sorti dans une sorte de chronologie psychédélique émotionnelle. J’ai eu confiance en elle, instantanément. Dès que j’ai franchi la porte, je le sais maintenant. Elle avait eu les mots et la force de me toucher comme j’en avais besoin, un bonjour délicat et un accueil neutre. Je pèse le poids de ma confusion à présent. Je suis bien ici.
« Est-ce que vous arrivez à manger, dormir, travailler…sans penser à elle ?
- Non ! »
Erotomane, ou la conviction délirante d’être aimé par quelqu’un. Sorte de psychose paranoïaque, un délire passionnel où malgré les mots d’un refus de l’autre, je vois de l’amour caché et non avoué.
Toute ma vie, j’ai été cartésien, ma vision de l’amour était basée sur des réalités scientifiques, chimiques ou sociales. Jamais je n’avais cru au coup de foudre, à l’âme sœur, à l’idéal féminin, à cet amour absolu, celui qui nous arrache de tout, qui nous arrache à tout aussi. Elle a tout chamboulé, tout retourné, balayé d’un coup de cils, toutes mes certitudes. Elle a installé en moi une croyance en la vie. Elle m’a fait devenir croyant. Comment expliquer de façon lucide mes pop-corn dans le ventre et le cœur, nos baisers qui avaient dès le premier cambriolage le titre de meilleurs baisers du monde, mon corps qui volait sur ses collants nuages barbe à papa et tout le reste ?
Elle m’a fait croire en la vie, au hasard qui n’existait pas, au destin … mais surtout, c’était Elle ! La réponse à mes prières, celles que je faisais enfant et que je n’ai jamais pu oublier. C’est la femme de ma vie, celle qui calmera ma course effrénée, celle aux mains qui peuvent me soigner, celle à qui je serai éternellement fidèle. Nous imaginons tous un jour une relation parfaite, un autre qui serait nous, une âme commune et inébranlable.
J’ai eu le coup de foudre ! Je n’y croyais pas, mais ça existe, ça m’est arrivé.
L’amour fou est une pathologie alors ? Tous les auteurs nous décrivent ces alchimies telles des publicités, Disney, les chanteurs de variété, les écrivains épris de femmes en forme de Nymphes. L’amour absolu semble être une sorte de quête universelle dans la vie de tous les Hommes. Une chasse au trésor qu’il faut absolument vivre et accomplir. Le bien commun de toute croyance, un mythe universel.
Erotomane, cette psychose peut amener à des crimes passionnels, des destructions de vengeance, mais surtout amener des tendances destructrices chez le malade peut-on lire dans des livres médicaux. La psy m’a demandé de ne pas regarder tout ça. Je suis malade de trop l’aimer, malade de vouloir tout lui offrir, tout lui donner, d’avoir été trop heureux dans ses bras et d’y trouver ma rédemption. C’est possible ça ? Être malade de trop aimer ? Je suis incapable de lui faire le moindre mal, à elle ou à sa famille. Malgré son choix, je reste respectueux, profondément respectueux puis je lui ai promis et jamais je ne reviens sur mes promesses quitte à en payer un prix fou, quitte à tout perdre. Me faire du mal, peut-être ? Pour ne plus souffrir, pour arrêter de me ronger de l’intérieur, pour arrêter de voir mon rêve dans les bras d’un autre. Je ne suis pas une liaison fatale. Je suis allé voir la psy, j’ai donné à Jean les comprimés de mon repos éternel, j’avais songé à une overdose de médicaments. Ils trainaient dans la pharmacie, je savais qu’une forte dose pouvait causer un arrêt cardiaque. Je veux me soigner, malade ou pas.
Il faut que j’aille voir mon médecin, qu’il me prescrive des neuroleptiques ou au minimum des anxiolytiques. Des pilules magiques qui apaisent le cerveau. Je vais me mettre du poison dans les veines pour survivre, pour assassiner mon rêve, pour détruire la seule et première chose qui pour moi est un cadeau de la vie. Je dois mourir pour vivre, quelle ironie. Une chimiothérapie de mon cancer, un cancer au nom si parfait, un cancer nommé Inès. Un cancer Inès-timable !
J’ai pourtant relu tellement de ses messages, j’ai songé et me suis remémoré tant de nos moments. Je ne les ai pas inventés ces mots d’amour. Elle a choisi la raison plutôt que la passion, je peux le comprendre ça, je ne la juge pas, je le vis mal, oui.
Est-ce un crime d’aimer ? De le crier haut et fort tout en respectant sa famille, son choix et sa vie ? Je pensais que c’était une névrose, que même si la raison avait été son choix, le cœur lui était au moins partagé même de façon non proportionnelle.
Elle a peur de moi, pour moi, de mes réactions envers elle ou sa famille, envers moi ou ma famille. Qu’ai-je fais pour ça ? Jamais je n’ai tenté de l’influencer. Jamais je n’ai eu de réaction malhonnête envers sa famille ou son conjoint. Jamais je ne l’ai suivie en cachette ou harcelée. J’ai juste dit, crié, hurlé, pleuré, chanté mon amour.
« Comment prenez-vous ce que je viens de vous dire ? »
Déréliction fut le premier mot qui me vint à l’esprit, oui ce sentiment d’abandon, d’être seul avec mon amour, d’être seul, si seul !
Je suis érotomane !
Je suis érotomane ?
J’ai cru et j’ai plongé mon destin dans un abîme. Je la vois parfaite, mon complément parfait, un nimbe au-dessus de son aura d’absolu, elle est ma vérité nue, elle est mon dessein.
Un jour je lui ai dit que jamais quelqu’un ne pourrait l’aimer comme je l’aime, je l’aime comme un esclave obéit à son maître, comme un chien peut pleurer sa fidélité, avec autant de dévouement que cet être pêcheur que j’étais dans ses bras, et que pour elle je resterai toujours. Cet amour est une maladie.
Je suis dans la salle d’attente de mon médecin traitant, il y a cinq personnes devant moi, leur regard hagard et leur visage sans expression donnent à cette scène l’impression d’être au milieu de personnages de cire. Personne ne parle, le temps semble s’être arrêté. Les secondes se comptent à chaque ouverture de porte de mon docteur. C’est mon tour, je m’assoie puis une fois de plus, moi qui d’ordinaire planifie et prépare tout de façon presque scolaire, déballe ma situation tant bien que mal, dans un monologue sans émotions.
« Ma psychologue pense à un traitement neuroleptique ou anxiolytique, mais je ne veux pas arrêter de rêver ! Dis-je, pour terminer cette déballe qui, je pense, suis le seul à avoir compris.
-Tu dois faire une pause Hugo, mettre ton cerveau au repos, rêver c’est continuer à laisser tourner la machine plein pot. Je vais te prescrire un antidépresseur, une dose faible pour commencer, mais je veux que tu vois un psychiatre… C’est urgent Hugo. »
Arrêter de rêver ! Moi qui depuis tout petit vis une double vie, un rêve diurne puis une vie onirique, cette seconde existence qui a si souvent guéri les affres de ma vie réelle.
Inès, c’est la fusion des deux, une symbiose parfaite de mes deux mondes séparés par la lumière du jour. Elle est ce lien entre la nuit et les premiers battements de cils. Elle est mon indicible union de tout.
« Il faut faire le deuil de cette femme. » Il me dit ça d’une façon évidente comme si elle était morte et enterrée et que l’évidence ne laissait pas de choix.
Je suis sorti du cabinet, lui ai serré la main cordialement, mais une fois la porte passée, je me suis effondré dans un sanglot qui venait du plus profond de moi. Faire le deuil. Mais elle n’est pas morte ! Je l’aime, c’est une certitude, des sentiments entre nous existent. Elle a fait un choix qui me ronge car il détruit à ce jour la seule et unique chose qui m’avait fait croire en la vie. C’est une maladie d’aimer une fois dans sa vie si fort ? Ai-je besoin d’envoyer mon cerveau en lobotomie médicamenteuse et de détruire la vie onirique parce qu’une fois dans mon existence j’ai cru en l’amour parfait ?
Dans ses bras, je n’ai jamais été aussi heureux depuis ma naissance, jamais aussi posé, jamais aussi calme et serein, jamais aussi en paix avec moi-même, jamais aussi MOI !
J’avais prévenu Jean des mots de ma psychologue et du fait que je doive voir mon médecin le lendemain. À ma sortie de chez le médecin, je le savais au travail alors je lui ai envoyé un message pour lui dire ce que je venais de vivre quelques minutes plus tôt. Il m’a répondu cette phrase qui ne me blesse pas et qui me convient d’avantage : « Oui, je sais, c’est douloureux, mais c’est l’étape obligatoire pour remonter, avancer… Cela n’empêche pas de rêver… et de se rappeler des bons moments. Courage mon pote, ne t’inquiète pas, tu vas y arriver. »
Je deviens malade de l’aimer autant et de la voir si peu, ça oui ! Mais, je l’aime et la rêve encore et toujours, et j’ai besoin de garder en moi cette lueur d’espoir que j’ai toujours eue.
J’ai pris mon téléphone. J’ai tenté d’appeler un, puis deux, puis trois puis un dernier psychiatre par défaut, tous les autres m’obligent à six mois d’attente ou ne prennent plus de nouveaux patients. Le monde entier semble être malade, dans une agonie commune et, même pour la souffrance, nous devons nous mettre dans la file d’attente, faire la queue et patienter sagement en attendant notre tour. Mon prochain rendez-vous est dans cinq semaines, ça me semble une éternité. Ça me fait peur…
En rentrant, je n’ai rien osé dire à Isabelle, je n’ai jamais rien osé dire à ma femme. Elle ne sait rien, absolument rien. Elle ne sait pas pour Inès, pour mes rendez-vous chez ces thérapeutes, de mon état. Je me cache. Je suis commercial et je bouge beaucoup. J’ai un véhicule de fonction et un téléphone portable pour le boulot. Tout se passe sur la route. Sorti de la voiture, au son de la portière qui se claque, se pose sur mon visage un masque, je m’efface.
Je me suis réveillé avec un mal de tête, un mal semblable à un lendemain d’ivresse additionné de brûlures d’estomac, maux qui ne m’arrivent jamais. J’ai démarré mon traitement hier, je l’ai pris comme une nécessité, une chose vitale. Je me cache dans les toilettes et j’avale ma dose sans eau.
Je me suis réveillé en pensant à elle, encore et toujours. Alors une torsion s’est ajoutée à mes brûlures. Un lendemain de cuite sans alcool pèse déjà lourdement sur les premiers pas de mon réveil.
Hier soir, j’étais à fleur de peau au milieu de ma réunion mensuelle (je suis responsable de secteur). D’ordinaire, j’arrive à me contenir, à cacher mon mal-être, mais pas hier. La chose qui m’a le plus surpris a été ma réaction après mon entrevue avec mon médecin. « Faire le deuil ! », ces trois mots m’ont retournés, j’ai toujours accordé une importance au choix des mots, aux poids qu’ils ont, au sens propre, notre langue offre tant de subtilités que je m’insurge des raccourcis verbaux de certains. Puis, dans mon métier, un mot peut tout changer, faire gagner ou perdre. « Faire le deuil ! » Non ! Oublier, vivre avec, n’en garder qu’un bon souvenir, garder un espoir subjacent mais sans souffrance, une thérapie qui m’éloigne du létal. Oui !
J’ai appelé Elanor, ma psychologue, un appel au secours car seul dans ma voiture, je partais dans un sanglot incontrôlable. Jamais je n’aurais osé la déranger d’ordinaire, j’ai toujours tout gardé pour moi, et j’ai toujours assumé seul sans l’aide de qui que ce soit. Appeler à l’aide n’est pas trop dans ma nature. Mais là, Pierre, mon médecin, avait avec ces trois mots assassiné la femme de ma vie. J’ai envoyé un message à Jean pour lui dire mon désarroi. Puis j’ai appelé le psychiatre conseillé par Pierre. Plus de nouvelles de lui me dit sa secrétaire, rappelez dans deux semaines, j’apprendrai plus tard qu’il est en dépression lui aussi, quelle ironie. Qui soigne ceux qui soignent ?
Elanor me rappelle, un appel que j’attendais, que j’espérais, elle a eu les mots qui ont calmé un peu cette gifle que je venais de prendre. Elle me conseille une autre psychiatre, malheureusement, elle ne prend plus de nouveaux patients.
J’étais en détresse, j’avais besoin d’aide, j’ai besoin d’aide !
Ce matin, après avoir déposé les filles à l’école, je suis retourné me coucher, je rattraperai mon travail cet après-midi. Je me suis masturbé pour calmer mon corps d’une certaine façon, ça a été long. Puis j’ai fini la lecture de « Lettre d’une inconnue » de Stefan Zweig, l’histoire bouleversante d’une femme qui depuis son adolescence aimait en secret un écrivain qui vivait en face de chez elle. Un amour passionnel et inébranlable pour un homme qui ne l’a jamais vue même au plus près d’elle.
Encore une lecture où se collent des similitudes à mon histoire, moi aussi j’aime d’une façon passionnelle et inébranlable, mais en comparaison à cette histoire, Inès le sait, il y a un retour tout de même, un retour non comparable mais un retour.
Dix-sept jours que je n’ai pas de nouvelles, dix-sept jours que je pleure de douleur. Depuis Inès, je crois avoir pleuré chaque jour, souvent de bonheur, si souvent que les larmes de souffrance ne peuvent les couvrir et les effacer. Suis-je devenu avili à ses yeux ?
« On ne peut voir qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Peut-on lire dans le petit Prince de St-Exupéry. Comment pourra-t-on me guérir si on ne voit pas ce que fait mon cœur pour elle ? Mon cœur qui fabriquait des pop-corn quand on était ensemble et surtout quand nos lèvres dansaient ensemble.
J’ai passé la soirée seul hier, je suis rentré trop tard du travail et Isabelle était partie voir un spectacle avec les filles. D’abord j’ai passé une heure à lire, je lis beaucoup en ce moment. Me plonger ainsi dans ces pages me déconnecte un tant soit peu de mes songes pour elle. Puis je me suis regardé « Bernie » un film d’Albert Dupontel que j’ai déjà dû voir dix fois, un film décalé comme je les aime. Albert est un homme de grande valeur à mes yeux.
Ce matin, j’avais décidé de faire la grasse matinée, mais je me suis réveillé à 7h30. J’étais plutôt reposé, mais sans le moindre souvenir de mes rêves. J’ai ouvert un nouveau bouquin, d’un auteur que j’adore : Richard Bach, Vole avec moi. Un passionné des airs qui sauve une femme alors que son mari pilote semble mort. Il l’a hypnotisée pour atterrir comme il avait lui-même été hypnotisé plusieurs années auparavant pour une autre raison.
Je dois faire ça aujourd’hui, m’hypnotiser, me suggérer que je suis heureux même sans elle et l’accepter. Ça ne sera pas chose facile. Notre cerveau possède une sorte de perversité, ne pouvant désapprendre, elle aura toujours pour moi cet algorithme synchrone au mien. Le cerveau garde tout et oublier est le seul non-choix qu’il peut nous accorder. Mais mon cerveau ne pourra pas oublier ses lèvres, son odeur, nos moments… jamais !
Isabelle a voulu que l’on se promène en rentrant du travail ce soir. J’ai accepté car il fallait que je sorte. Elle m’a raconté sa journée et m’a demandé comment s’était déroulée la mienne. J’ai parlé d’un client et d’une histoire rocambolesque alors que rien de tout ça ne s’est jamais passé. Enfin pas aujourd’hui, pas avec moi, c’était l’histoire d’un collègue, d’il y a quelques semaines que je ne lui avais pas raconté. Je deviens un menteur professionnel, ma profession m’aide bien me dis-je.
Je crois que Pierre m’a donné un antidépresseur trop fort, je sens en moi des choses étranges et désagréables physiquement. En fait je ne sais pas à quoi m’attendre des effets de ces pilules. Aujourd’hui, j’ai les yeux dilatés et un peu mal au crâne de façon constante, mais je crois que mes cervicales sont en cause pour ça aussi un peu. Je me sens raide. J’ai l’impression d’avoir un regard perdu de toxicomane.
Sur la route pour aller à Carcassonne, je me suis enfoncé dans des songes, une fois de plus, la mort et une lettre testamentaire me venait en tête, un message pour Jean, une mission que lui seul peut accomplir. Je lui ai déjà envoyé cette lettre en fait avec mes dernières volontés, mais j’imaginais des choses à rajouter. Jean a toujours été là pour moi, il sait absolument tout de moi, c’est mon pote, mon meilleur ami, mon confident et je lui rends ces mêmes qualificatifs. Aujourd’hui encore j’ai pleuré, aujourd’hui encore elle me manque. Mes pleurs n’arrangent rien à mes yeux. Heureusement que dans le sud de la France, même en février, le soleil peut assassiner les yeux et les lunettes aident à me dissimuler simplement.
J’ai eu un mal de chien à m’endormir hier soir, puis je me suis réveillé dans la nuit, j’ai dû dormir quatre heures je pense car à 7h30, j’étais les yeux ouverts déjà en train de penser à elle et je pleurais.
J’ai terminé mon livre de Richard Bach, une fois de plus une histoire qui s’inscrit dans la mienne. Un homme pour qui tout semblait parfait, dans un bonheur sans question qui se retrouve à remettre ses certitudes en cause. Il n’y a pas de hasard peut-on lire à la fin. Pourquoi est-elle entrée dans ma vie ? Pourquoi avoir vécu tant de bonheur avec elle ? Pourquoi a-t-elle ébranlé toutes mes certitudes ? Pourquoi n’était-elle pas là quand je la cherchais ? Pourquoi l’avoir trouvée quand je ne la cherchais plus ? Pourquoi disparaît-elle une fois trouvée ? Toutes ces questions tournent en boucle comme dans un mixeur. Tout se confond et tout devient haché.
J’ai un sentiment d’injustice profond, j’ai toute ma vie bataillé pour avoir ce que j’ai, rien ne m’est tombé dessus sans combat. Et, le jour où la vie me donne la plus grande de mes prières, celle qui a un sens réel, profond et que je qualifierais de fondamental, elle me montre combien c’est bon et fort pour ensuite me l’arracher aux forceps. J’ai le sentiment de vivre des naissances successives, de vivre ces traumatismes et ces douleurs encore et encore. Je suis un Phoenix qui se brûle de sa présence puis de son absence.
Je me suis masturbé ce matin, je dois me vider le corps. Ma femme n’a pas désiré faire l’amour hier, j’ai mis un temps incroyable, moi qui d’ordinaire durant mes séances d’onanisme, trouve l’orgasme en quelques minutes. Je crois que les antidépresseurs commencent à faire leur travail.
C’est étrange, je n’avais jamais eu besoin de ça avant. Je n’avais plus ce besoin, comme dans mon adolescence, de découvrir mon corps, mais surtout de vider ce corps d’un désir qui me ronge. Je bous de l’intérieur, comme une cocotte-minute en surchauffe. Mon sexe en soupape et l’orgasme en dépressurisation.
Le début de ma lobotomie commence !
Hier Jean m’a appelé avant de partir pour un déplacement à l’étranger, il s’inquiète pour moi et tente de me rassurer tant bien que mal. Il sent mon désarroi et me parle de ses périodes similaires de souffrance pour me dire que d’ici quelque temps ça ira mieux. Je sens son empathie et une forme de souffrance partagée comme s’il voulait porter la mienne.
