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Quatre années se sont écoulées pour un garçon qui n'avait ni projet, ni rêve, ni but. Aujourd'hui, Julian vit à Paris où il partage son temps entre son travail en soirée, en tant qu'agent de sécurité sur les bateaux parisiens, et son club de boxe thaïlandaise. Il s'est imposé dans son pays : le voici champion de France de muay thaï. Mais ses triomphes et victoires attirent les regards. Quatre années se sont écoulées pour le jeune Kentin, comte de Givry. Depuis son départ, le château s'est endormi. Est-il seulement heureux à New York dans sa nouvelle vie ? Après le succès planétaire de son parfum Destins Interdits, le jeune créateur s'est imposé dans le milieu de la parfumerie de luxe. Pour leur centenaire, les Parfums de Paris, qui commercialisent déjà Destins Interdits, lui commandent un nouveau parfum d'exception. Mais chaque zone de lumière cache une zone d'ombre et certains ne reculeront devant rien pour ébranler sa créativité. Tout semble séparer les deux garçons à jamais jusqu'à ce qu'un drame les réunisse de nouveau. Deux destins interdits qui n'auraient jamais dû se croiser vont alors franchir la limite entre le moral et l'immoral.
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Seitenzahl: 625
Veröffentlichungsjahr: 2023
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« … Au-dessus des spéculateurs du vice et des spéculateurs de la vertu, il y a les vrais écrivains, ceux qui obéissent à un tempérament et qui ne se préoccupent même pas d’être vicieux ou d’être vertueux. Ils étudient l’homme et la nature en toute liberté. »
Émile Zola - Œuvres complètes
Une autre vie - hiver
Rêve et réalité - printemps
Les nuits fauves - été
Immoral - automne
Épilogue
Remerciements
Assis sur une pierre blanche, le long de cette petite route qui ne menait nulle part, le jeune homme ne cessait de tourner et retourner une rose rouge entre ses mains. Ses yeux verts amande fixaient un point précis dans l’herbe recouverte de feuilles brunes. À quoi pouvait-il bien penser ? À qui pouvait-il bien penser ? Lentement il se leva et laissa tomber à terre la rose avant de s’éloigner sans un regard en arrière.
Il glissa ses mains dans les poches de son blouson, descendit jusqu’au bout de la petite route qui s’arrêtait au pied d’un bosquet pour laisser place à un chemin entre les taillis. Le jeune homme s’y engagea avec le pas d’un habitué. Il longea un moment le fleuve jusqu’à ce bel hémicycle du dix-neuvième siècle que tous nommaient l’embarcadère. Là, il s’assit sur la plus haute marche en gré. Les coudes appuyés sur ses genoux, il croisa ses mains l’une sur l’autre et y posa son menton.
Sur les flots calmes du grand fleuve glissait une brume grise qui, par endroits, prenait la forme de nuages. Tout autour de lui n’était que silence. Le ciel d’un gris sombre barrait l’horizon, étouffant la forêt.
Julian ferma les yeux un court instant comme pour mieux apprécier la paix de ce lieu qu’il connaissait depuis son enfance.
— L’hiver sera précoce cette année, murmura-t-il.
Julian avait vingt ans. Quatre années s’étaient écoulées depuis le départ de Kentin pour New York, quatre années à attendre. Le professeur Edison avait fait des merveilles, lui avait-on dit. Après plusieurs opérations, Kentin avait retrouvé la vue. Julian avait espéré que ce succès marquerait son retour au château des comtes de Givry… espoir futile, espoir inutile. Kentin était resté à New York où il avait trouvé une nouvelle vie, de nouveaux amis et la renommée avec son parfum Destins Interdits.
Julian ne put retenir un sourire à ses souvenirs : Destins Interdits… toute une histoire, toute leur histoire. Le drame de deux adolescents, l’espoir, la souffrance… les millions de personnes qui portaient Destins Interdits aujourd’hui n’en avaient certainement pas conscience mais lui, lui il savait et ses souvenirs le poignardaient jusqu’à l’âme.
Kentin ne reviendrait pas, tout du moins pas avant de nombreuses années et lui, Julian, n’allait pas rester là à attendre. Cela ne lui ressemblait pas.
Depuis plusieurs semaines, il avait préparé son départ, même si quitter ce lieu qui l’avait aidé à renaître lui faisait mal. Julian se savait prêt. Le soir qui s’avançait déjà, tapi entre les flots sombres, allait être l’épreuve suprême : dire au revoir à Lani Dumont de Givry.
La table avait été dressée comme à son habitude et le grand lustre de cristal renvoyait son éclatant reflet sur les dorures de la grande salle à manger. Le front appuyé contre la vitre, le regard perdu dans l’obscurité d’une nuit d’hiver, Lani ne savait quoi penser, ne savait quoi faire. Julian avait été clair sur les sentiments qu’il éprouvait envers elle. Il avait fait preuve de patience, de respect, mais Lani savait qu’elle demeurerait toujours l’épouse d’Alexandre Dumont de Givry et qu’elle serait incapable d’aimer un autre homme. Alexandre était parti trop brutalement, dans des conditions trop dramatiques, la jeune femme ne pouvait pas oublier. S’en était-elle ouverte trop brutalement à Julian ? Ceci avait-il motivé sa décision de partir ? Ou bien y avait-il autre chose, autre chose de plus secret, de plus difficile à avouer ; quelque chose qui aurait un rapport avec sa relation ambigüe avec Kentin ? Lani avait choisi de renoncer à Julian.
L’écho de pas dans les escaliers la ramena au temps présent. Elle se retourna pour faire face à celui qui l’avait toujours soutenue durant ces quatre années difficiles.
Julian portait de nouveau ses cheveux mi-longs qu’il relevait souvent en catogan ou en chignon durant ses combats de boxe thaïlandaise. Grand, doté d’une fine musculature, il était devenu un beau jeune homme au caractère fort. Volontaire, il se donnait un but et l’atteignait. Son seul échec avait été Kentin, sa seule faiblesse aussi.
Lani lui sourit mais le visage de Julian resta fermé.
— Pars-tu ce soir ? demanda-t-elle d’un ton qui se voulait neutre.
— Non, demain en fin de journée. Mon pote, Khaled viendra me chercher.
Elle s’installa à la table et l’invita à lui faire face.
— Ce sera donc notre dernier dîner, toi et moi.
Il garda le silence, la fixant intensément de ses yeux verts amande. Elle se sentit poignardée au cœur. Lentement, d’un geste habituel, elle installa sa serviette sur ses genoux tandis qu’Eugénie entrait, un grand plat argenté entre les mains. Julian se leva, se porta au-devant d’elle et le lui saisit doucement.
— Tu viens d’la cuisine avec ce truc ?
— Bien entendu, Julian. Ce soir je ferai le service parce que c’est un dîner que j’ai fait pour toi, avec tout ce que tu aimes.
Le jeune homme lui sourit en baissant la tête. La vieille dame avait toujours été une seconde mère pour lui, toujours présente dans les moments de doute, dans les moments de colère.
— Merci, Eugénie, t’es super ! Puis il déposa un baiser sur sa joue à la peau fripée.
Lani ferma les yeux un court instant en aspirant profondément. Eugénie avait raison, ce dîner ne devait pas se faire sous le signe de la tristesse, ni du regret, il devait être gai et tourné vers le futur.
— Merci, Eugénie, dit-elle en lui souriant, merci d’être là.
La vieille dame inclina dignement la tête puis s’en retourna dans le long corridor qui menait aux cuisines.
— Elle va me manquer, dit Julian en déposant le plat sur la table.
— J’espère que nous allons tous te manquer ! le corrigea gentiment Lani en servant un petit fagot d’asperges à Julian.
Aussitôt, il l’arrosa de sauce piquante au vinaigre. Lani fronça le nez. Après tout, c’était son droit d’aimer les asperges ainsi saucées.
— Alors tu vas à Paris ? demanda-t-elle en coupant le lien qui retenait son fagot.
— Oui, je commence dans mon nouveau club lundi. J’aurais dû y aller avant mais fallait qu’une place se libère là-bas. Tu sais, c’est un super club et tout le monde n’y entre pas. Moi, c’est ma victoire au championnat qu’a fait qu’ils ont accepté ma demande, enfin celle de mon coach.
Lani déposa ses couverts et croisa ses mains sous son menton en le regardant dévorer ses asperges. Le championnat de France de muay thaï avait été un grand moment pour le jeune homme, comme pour elle. Julian avait dominé le championnat avec une facilité déconcertante pour ses adversaires. Lani savait que secrètement Julian aspirait à présent au championnat du monde ; mais cela avait un prix. Le jeune homme allait devoir aller s’entraîner là-bas, en Thaïlande. Philippine de naissance, Lani connaissait assez bien ce pays voisin et notamment ses coutumes. Les futurs champions du monde commençaient à apprendre les techniques de combat dès deux ou trois ans dans des camps d’entraînement. Leurs méthodes étaient très différentes de celles que Julian utilisait sur le ring. Pour un thaïlandais, le muay thaï n’était pas qu’un art de combattre, c’était un acte spirituel.
— Simon m’a dit que tu avais donné ton compte au centre de chiens guides d’aveugles.
Julian releva la tête.
— J’ai un autre job sur Paris. Je gagnerai plus. Il me faudra payer l’appart et toutes les factures.
Elle soupira.
— Tu aurais très bien pu te rendre à tes cours parisiens depuis ici. Tu as tes permis voiture et moto, cela ne t’aurait pas posé de problème. Lani se surprit de la dureté de sa voix en prononçant ses paroles.
— Non, j’peux pas. Ce château, c’est pas ma maison. Ce château, c’est pas ma vie. C’est sa maison, c’est sa vie.
Lani ferma les yeux, il était donc arrivé au motif de son départ, à la raison de sa décision.
— Il reviendra, dit doucement la jeune femme.
Julian sourit tristement et baissa ses yeux verts sur son assiette.
— Ça n’a plus aucune importance.
Un silence qui sembla durer une éternité les sépara. Lani ne voulait pas laisser la situation s’éterniser.
— Parle-moi de ton nouveau travail, de cet appartement.
— Mon pote, Khaled, il s’est rangé. Finis pour lui les paris et les combats illégaux. Il s’est fait pas mal de fric et il a investi dans une entreprise de bateaux à Paris.
— Khaled ?
— Oui, le grand black qui avait une crête rouge, il fait de la boxe anglaise. Qu’est-ce qu’on a pu se taper dessus et qu’est-ce que j’ai pu l’envoyer au tapis. Julian eut son premier sourire de la soirée.
Lani l’imita. Elle ne connaissait pas ce Khaled mais le personnage lui apparut sympathique.
— Cette entreprise de bateaux parisiens, serait-ce du fret ?
— Non, c’est du tourisme. Lui et ses associés ont acheté trois bateaux qui sont stationnés au pied de la tour Eiffel. Deux font des circuits sur la Seine en journée et un ne navigue que le soir. Ils organisent des dîners ou des soirées privés à bord. Ça marche plutôt bien pour lui en ce moment. Y’a même des chinois qui louent un bateau pour un mariage ou un dîner le long de la Seine le soir avec les monuments illuminés. Ils en raffolent.
— Julian, je ne parviens pas à t’imaginer serveur.
— Serveur ? Qui t’a raconté ça ?
— C’est ce que j’en déduis en t’écoutant.
— Khaled veut que je m’occupe de la sécurité, pas que je m’ballade avec un plateau.
Lani éclata de rire. Effectivement elle avait beaucoup de mal à imaginer Julian en habit et gants blancs, un plateau argenté entre les mains. En entendant ce rire cristallin, Julian sentit son cœur bondir. Il la regarda avec une infinie tendresse. Elle retrouva son sérieux non sans continuer de sourire. Elle était superbement belle.
Eugénie entra avec un nouveau plat. Elle était accompagnée par la nouvelle cuisinière qui portait un grand légumier en porcelaine.
— Chapon farci au foie gras et écrasé de pommes de terre vitelottes, annonça-t-elle avec fierté.
Julian se cala sur sa chaise. Il se souvint qu’il avait découvert ses pommes de terre à la couleur violette au château. Il les avait adorées immédiatement.
— Comment vas-tu t’occuper de la sécurité sur un bateau ? demanda Lani soudain curieuse.
— Je filtre les invités et ensuite je fais en sorte que la croisière se passe bien et dans le calme.
— Et si cela ne se passe ni bien, ni dans le calme ?
— J’sais pas, je jette le type par-dessus bord.
— Au moins, cela a le mérite d’être expéditif, conclut Lani, riant de nouveau.
— Ça me fera de la tune pour payer le loyer et les cours de boxe.
Lani ne parvenait pas à cacher son énervement.
— Je ne vois pas l’intérêt de prendre un appartement, qui plus est à Paris où les loyers sont démentiels, alors que tu pourrais très bien rester ici.
— Ce serait trop compliqué avec mes horaires. Le club c’est l’après-midi, le boulot c’est le soir, je ne vais pas me taper cinquante kilomètres de route merdique quatre fois par jour.
— Tu pourrais aller dans notre appartement parisien, près de la clinique de mon mari.
Lani se mordit la lèvre aussitôt après avoir prononcé ses paroles.
Julian ramena son attention sur la purée de couleur violette. Il n’avait plus très faim mais il devait se forcer à manger pour faire plaisir à Eugénie.
— J’ai déjà signé pour l’appart. En plus, il est meublé, ce qui n’est pas négligeable pour un mec comme moi qui n’a que ses fringues.
— Tu pourrais avoir bien plus, tu le sais.
— J’en veux pas !
Julian avait haussé le ton. Lani baissa ses beaux yeux noirs.
— Pardon, reprit Julian d’un ton plus doux. J’ai passé quatre années merveilleuses auprès de toi et d’Eugénie et de tous ceux qui m’ont aidé. Sans vous, je sais pas où je serais, sûrement en taule. Tu m’as toujours poussé à aller au-delà de ce que je croyais impossible. J’ai passé mon bac, mon permis voiture et mon permis moto. J’ai remporté des championnats et aujourd’hui me voilà champion de France de muay thaï, un titre dont je n’aurais même pas rêvé quand je suis arrivé ici. Mais voilà… aujourd’hui, j’ai besoin de me retrouver et de savoir ce que je vaux.
Lani ne répondit pas. Elle savait très bien que cette rédemption, cette renaissance, avait été l’œuvre de Kentin et seulement de Kentin ; que ni elle ni personne d’autre n’aurait eu l’idée de tendre la main à ce jeune délinquant de seize ans qui, jour après jour, sombrait un peu plus dans l’obscurité.
Elle se leva et fit le tour de la table afin de prendre Julian dans ses bras.
— Tu as toujours valu plus que tu ne pensais, dit-elle en déposant un baiser sur son front.
Le jeune homme se leva à son tour et voulut l’enlacer. Il la dépassait d’une tête et elle dut lever les yeux pour rencontrer son regard vert.
Au-dehors, la pluie tombait sur la grande terrasse et sur le parc plongé dans l’obscurité. De la fenêtre entrouverte, on pouvait entendre les clapotis des gouttes sur le marbre où luisait faiblement l’éclat du lustre de cristal.
Une fois de plus, Lani se dégagea avec douceur des bras de Julian.
— Viendras-tu à New York pour Noël ? dit-elle d’un ton qui se voulait désinvolte.
— Non !
La réponse de Julian était catégorique.
— Pourquoi as-tu toujours refusé les invitations de Kentin à venir le rejoindre ?
Un long silence suivit sa question. Julian s’approcha de la fenêtre. Il faisait encore doux pour l’époque. L’hiver n’était pas loin, mais l’automne n’avait pas encore dit son dernier mot, s’accrochant désespérément aux feuilles rousses des arbres.
— Je n’ai rien à faire à New York. Si Kentin veut me revoir alors il lui faudra revenir ici, au château des comtes de Givry.
Eugénie entra à ce moment-là, un long plat argenté couvert de profiteroles au chocolat fondant encore tiède.
— Je n’ai pas oublié ton dessert préféré, dit la vieille dame en posant le plat sur la table.
Julian s’approcha d’elle et, sans façon, il la serra tendrement dans ses bras.
— Merci, Eugénie, merci pour tout. Merci pour avoir veillé sur moi toutes ces années.
La vieille dame se mit à pleurer, sortant de la poche de son tablier un petit carré de mouchoir comme on en avait au siècle dernier : blanc, bordé de broderie anglaise. Elle sécha pudiquement ses yeux cernés de profondes rides.
— Ne fais pas de bêtises à Paris, je sais que tu es un garçon très bien et que…
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que Julian avait posé doucement un doigt sur ses lèvres ridées.
Lani était retournée s’asseoir à la table. Elle enviait presque Eugénie qui se laissait tendrement bercer entre les bras puissants de Julian. Ce genre d’abandon lui était interdit parce qu’elle était la comtesse Dumont de Givry, veuve de feu Alexandre Dumont de Givry, dix-neuvième comte de Givry et parce qu’elle était la mère de Kentin Dumont de Givry, vingtième comte en titre.
Eugénie se dégagea doucement de cette tendre étreinte puis, donnant une tape amicale sur le biceps du jeune homme, elle lui dit avec son habituel humour.
— Oh là ! mais tu vas m’étouffer avec tes gros muscles. Dis-moi donc ce que tu penses de mes profiteroles !
Julian se réinstalla et se servit avec gourmandise cinq petits choux fourrés à la glace à la vanille et recouverts de chocolat chaud. Lani le regarda avec amusement, comme aux premiers jours où ils dinaient ensemble. Elle savait que cette soirée serait la dernière et elle voulait la garder précieusement parmi ses souvenirs… et ses regrets.
Le soleil n’était pas encore levé mais à l’est sa lueur rose pâle barrait déjà l’horizon. Les étoiles ne s’étaient pas éteintes ni retirées, comme un dernier adieu au jeune homme qui, la fenêtre ouverte, regardait pour la dernière fois le parc tendrement lové dans sa brume. Depuis sa chambre, Julian pouvait voir la forêt descendre mollement le coteau pour retrouver les rives du fleuve en contrebas. Il aspira profondément un air frais qui piqua ses narines.
— Faut y aller, mon grand ! se dit-il.
Il revint s’asseoir sur son lit défait, enfila ses chaussettes et saisit une boîte en carton contenant ses précieuses baskets ; des chaussures high-tech que son nouveau sponsor lui envoyait chaque mois pour les tester. La situation était plutôt cocasse : une grande marque de chaussures de sport pour un athlète qui se battait pieds nus.
Lorsqu’il sortit dans le couloir, il s’arrêta un instant devant la porte de la chambre de Kentin. Devait-il y entrer ? La pièce dormait depuis un peu plus de quatre années, peut-être était-il préférable de la laisser poursuivre son sommeil avec ses souvenirs. Julian baissa la tête, partagé entre chagrin et colère.
Il descendit l’escalier qui craqua sous ses pas. La grande demeure renvoya cet écho dans le long corridor désert.
— J’aurais dû descendre à cheval sur ta rampe, plaisanta Julian à voix basse.
La porte de la chambre de Lani resta close, et pourtant le jeune homme savait qu’elle ne dormait plus.
Lorsqu’il arriva au rez-de-chaussée, Julian enfila ses baskets blanches avec un symbole asiatique noir. Il aimait bien ce nouveau modèle qui encaissait les chocs des chemins avec aisance. Il se releva, ôta son blouson et se retrouva en débardeur. Après quelques étirements qui firent saillir ses muscles, il ouvrit la porte et traversa la terrasse à vive allure.
Combien de fois avait-il fait ces gestes ? Les saisons avaient passé mais ses habitudes étaient restées : courir pour oublier, courir pour être vivant, courir pour s’échapper.
Il suivit le haut mur du château qui longeait le grand potager qu’on devinait derrière les pierres. Son rythme était égal, sa course régulière, sa tête se vidait un peu plus à chacune de ses foulées. Enfin il arriva au croisement de deux chemins : le premier le mènerait au vieil embarcadère en bord de Seine, le second lui offrait la perspective d’une large allée qui l’emporterait bien plus loin. Celle-ci fut son choix pour cette dernière course… aller au bout de ses forces, aller au bout de ses souvenirs… pour les oublier.
Le soleil avait chassé les étoiles et le ciel était d’un bleu infini. L’air était froid et brûlait sa peau mais Julian ne ressentait plus rien, déchiré entre passé et futur. Il ne connaissait ni l’essoufflement, ni les crampes depuis toutes ces années de courses à travers les chemins du parc qui entouraient le château. Il arriva là où la grande allée se terminait et il s’arrêta un moment devant la route qui menait au village de Chartrettes. Julian avait envie de continuer, continuer pour ne pas revenir. Il sourit à cette pensée puérile, non il n’était pas de ceux qui se sauvent. Après de nouveaux étirements, il fit demi-tour et reprit l’allée du Flambé. Il leva le nez. Des chênes gardaient obstinément leurs dernières feuilles tandis que les autres arbres étaient déjà nus. Après une dernière boucle, Julian s’arrêta net, comme s’il avait entendu un appel. À sa droite, un petit sentier s’offrait à lui entre deux buissons rachitiques. Il menait dans une cuvette à peine perceptible pour remonter sur le flanc opposé d’un vallon. Julian savait pertinemment où conduisait ce sentier qu’il avait abandonné depuis quatre années.
— La vallée des bouleaux, murmura-t-il.
Le froid le força à bouger. En ce dernier jour, comme poussé par la brise, il décida de suivre ce sentier à peine visible entre les herbes brunes. Son cœur battait plus fort dans sa tête et Julian savait que ce n’était pas sous l’effet de sa course. Lentement, dans leur écrin de brume, apparurent des centaines de bouleaux, certains nus, d’autres retenant désespérément quelques feuilles d’or, immobiles et silencieux. Julian chercha des yeux un vieux tronc sur lequel lui et Kentin avaient l’habitude de s’installer des années plus tôt mais ce dernier avait disparu, usé par la nature qui l’avait probablement retourné à la terre. La brise s’invita entre les bouleaux aux troncs tachetés de blanc, arrachant les dernières feuilles qui tombèrent à terre en un parfait silence. Quelques années plus tôt, Julian pouvait sentir la présence de Kentin en ce lieu même lorsqu’il en était absent. Aujourd’hui, il n’éprouvait que vide et silence.
— Moi aussi je pars, dit-il aux arbres immobiles, comme s’il voulait se justifier.
Avant de quitter ce lieu chargé de souvenirs, il prit une photo avec son téléphone et, dans un esprit de vengeance peut-être, il composa le numéro de Kentin. Sans un mot, sans une explication, il envoya la photo de la vallée des bouleaux.
Il marchait lentement sur le grand chemin qui le ramenait au château avec le sentiment qu’une partie de lui était restée là-bas, avec les gracieux bouleaux. Le soleil était haut à présent et ses rayons transperçaient les rares frondaisons qui résistaient à l’approche de l’hiver. Julian leva la tête, ses yeux verts au ciel. Il sourit comme si la vallée des bouleaux lui avait donné la force qui lui manquait pour quitter ce lieu, ce lieu où lui, Julian, était devenu un homme. Il se remit à courir pour rentrer au château, empruntant la longue allée au bout de laquelle la belle demeure l’attendait, sa façade ocre illuminée par ce soleil, ce nouveau soleil.
Lorsqu’il entra dans le hall, il fut étonné de rencontrer Lani. À cette heure, elle aurait dû se trouver à son laboratoire.
— Tu vas attraper froid à courir dans cette tenue ! Les matinées sont fraîches, ne le sens-tu pas ?
Julian lui sourit puis enfila son blouson, abandonné plus tôt sur le dos d’un fauteuil en bois doré et à dossier médaillon de style Louis XVI.
— J’ai l’habitude, et puis j’me suis pas arrêté. T’es pas à ton travail ?
Lani baissa la tête.
— Je… je voulais te dire au revoir, Julian.
Il s’approcha d’elle avec la rapidité d’un félin pour la serrer dans ses bras. Elle appuya son front tout contre son biceps. Il caressa ses longs cheveux noirs et lisses à la douceur exquise. Il ferma les yeux et huma le parfum de la rose qui s’en dégageait. Il la serra plus fort contre lui, sans une parole.
— Julian, reprit Lani en se dégageant doucement, je veux que tu me promettes que tu ne feras pas de bêtises. Tu sais, Paris… enfin… à Paris il y a des tas de tentations et…
Il posa son index sur ses lèvres.
— Tu m’as appris à être un type bien.
Lani sourit mais elle avait envie de pleurer. Elle savait que ce moment ne devait pas s’éterniser. Elle se dressa sur la pointe de ses pieds et déposa un bref baiser sur ses lèvres. Julian la retint pour lui offrir un baiser plein de feu et de sensualité. Lorsque leurs langues se frôlèrent, se caressèrent avec une douceur de soie, Lani frissonna. Ce fut elle qui mit fin à ce doux échange. Elle prit une profonde aspiration en se cambrant sur ses hauts talons : elle était redevenue la comtesse Dumont de Givry.
— Prends soin de toi, lui dit-elle en serrant son porte-documents tout contre elle.
Elle posa ses lunettes teintées sur son nez et sortit sur la terrasse où, quelques marches plus bas, le majordome du château avait garé sa voiture.
Julian la regarda s’engouffrer dans le véhicule, démarrer le moteur puis s’éloigner dans la cour. Le gravier crissa déjà lentement, puis plus rapidement au moment où elle franchit le haut portail du domaine. Eugénie arriva discrètement.
— Tu pars aujourd’hui, n’est-ce pas ? demanda-t-elle timidement.
Julian cligna des yeux puis se tourna face à elle.
— Je monte prendre une douche, je m’habille et j’prépare mon sac. Khaled doit venir dans l’après-midi.
— Tu n’emportes qu’un simple sac après avoir vécu quatre années ici, parmi nous ?
— Je laisse tout ce qui ne m’appartient pas. Tu sais, mon appart parisien est tout petit. J’aurai pas la place de mettre les portraits des ancêtres de Givry au mur.
Eugénie se mit à rire et laissa le jeune homme monter à l’étage, dans la pièce qui avait été sa chambre toutes ces années.
Julian prit une douche, sécha ses cheveux puis se vêtit. Son sac l’attendait, posé près du lit. Il n’emporterait que ses vêtements. Les photographies, les petits objets de la vie, tout resterait en place ici, au château.
Son téléphone émit un bip.
« Je quitte Paris. J’arriverai plus tôt que prévu. T’es prêt gamin ? »
Julian sourit, Khaled avait hâte de le récupérer. Après tout, ça ne servait à rien qu’il reste plus longtemps. Cependant, il avait encore quelques heures devant lui et décida de poursuivre ses tortures. Il saisit son blouson et sortit à pied du domaine.
Après avoir longé le haut mur, il se retrouva à un croisement, « le croisement de ma vie » avait-il pensé : à sa gauche descendait la petite route de Seine, à sa droite se trouvait la gare du village. Il n’était pas masochiste au point de descendre la petite route bordée d’arbres, là où, quatre ans plus tôt deux destins interdits s’étaient liés durant un drame. Julian prit à droite et remonta l’avenue de la Gare. Il fit un premier arrêt à l’école du village. Par chance, les enfants étaient en récréation. Il s’approcha de la grille tandis qu’une petite fille d’une dizaine d’années s’élançait dans sa direction.
— Julian ! s’écria-t-elle joyeusement.
— Louison ! Comment vas-tu ma princesse ?
— Tu me manques. Je préfère te voir en vrai plutôt qu’à la télévision !
La petite fille faisait référence à la finale du Championnat de France de muay thaï qui avait été exceptionnellement retransmise par une chaîne sportive.
Julian prit tendrement ses petites mains entre les siennes.
— Je pars pour Paris. J’espère que Maman te laissera venir me voir là-bas pendant les vacances.
— Oh oui ! On ira voir la tour Eiffel ?
— Oui, et plein d’autres choses.
D’autres enfants s’étaient approchés : un champion de France était un évènement dans un petit village.
— Bonjour, Julian, s’écria un petit garçon, moi aussi je vais faire du « mouaitaille », tu sais ?
Julian sourit. Jamais il n’aurait cru avoir une telle notoriété quelques années plus tôt. L’instituteur s’approcha à son tour, demandant aux enfants de se disperser.
— Toujours à semer la zizanie, dit-il d’un ton amical.
— Excusez-moi, j’étais juste venu dire au revoir à ma petite sœur.
— Toujours fâché avec ta mère ?
— Il y a des choses qu’on n’oublie jamais. Et Louison, elle est comment ? Enfin, elle est bien à l’école ?
— Oui, elle est dans les dix premiers de sa classe. Tu quittes le village à ce qu’il parait ?
— Je change de club. Le nouveau se situe à Paris. Il a une bonne réputation et son propriétaire est un ancien champion de boxe thaïlandaise. Il est originaire de la province de Lampang, dans le nord de la Thaïlande.
— Je vois que tu as un but à présent, c’est bien.
Julian ne répondit pas. Il chercha des yeux sa petite sœur qui était retournée jouer avec ses copines dans la cour de l’école.
— Veillez bien sur elle, monsieur l’instituteur.
Sans ajouter une parole, le jeune homme s’éloigna, les mains dans les poches de son blouson de cuir.
Lentement, et comme s’il voulait savourer cette promenade dans le village, il remonta jusqu’à la place de l’Église. Elle était vide et silencieuse. Seul le « tic-tac » de l’horloge posé sur le clocher se faufilait entre les vieux marronniers dépouillés de leurs feuilles. Julian jeta un œil sur les blocs de gré qui formaient un cercle de bancs. Combien de fois, gamin, était-il venu s’asseoir ici avec ses copains pour déguster un pain aux raisins de la boulangerie toute proche ? Ses souvenirs étaient à la fois proches et lointains.
Il décida de poursuivre jusqu’au domaine résidentiel où il avait grandi. Après tout, nous n’étions qu’au début de l’après-midi, il avait encore un peu de temps devant lui.
Arrivé devant le grand portail ouvert, il marqua un arrêt. Derrière lui se trouvaient toujours les terrains de basket et de handball où il avait ébloui son public. Le basket… il y était brillant. Depuis combien d’années n’avait-il plus retouché à un ballon rond ? Il sourit en baissant la tête. Non sans une profonde émotion, il se décida à entrer dans le domaine. Il avait passé la plus grande partie de sa vie ici et pourtant, aujourd’hui, il se sentait comme un étranger en visite. Il reconnut pourtant les lieux malgré les modifications : un mur avait remplacé le grillage de la bordure, la plupart des vieux mobil- homes avaient disparu, laissant place à de jolies habitations en bois. Il longea l’allée qui l’entraînerait jusqu’au fond du domaine, mais il ne parvint pas à passer sans s’arrêter devant un certain chalet. Lui, il n’avait pas changé. Le souvenir d’Anastasia revint le hanter. Qu’était-elle devenue là-bas, dans le Sud ? Avait-elle trouvé la paix et le bonheur ? Avait-elle trouvé un homme ? Un mari peut-être ? Quelqu’un qui la rendait heureuse ? Après son départ, Julian l’avait appelée régulièrement. Souvent, il n’obtenait que sa boîte vocale. Il laissait son message mais elle ne le rappelait jamais. Et puis un jour, il avait eu pour toute réponse « le numéro que vous demandez n’est pas attribué », alors il avait compris.
Au bout de quelques minutes, il se décida à bouger. Le soleil s’était invité, éclairant ses pas, le guidant au bout de cette allée qui le rapprochait de son enfance et de son adolescence perturbée. Le chant d’un oiseau, tout là-haut dans les branches d’un grand charme nu lui fit lever la tête. Il connaissait ce chant, Kentin lui avait donné l’identité du petit artiste à plume. Enfin il tourna à sa gauche et découvrit la parcelle où il avait vécu. Les grands chênes étaient toujours là, le vent faisait frissonner leurs dernières feuilles en signe de bienvenue. Cependant, à l’ombre des chênes d’or n’était plus le vieux mobil-home vétuste mais un beau chalet tout en bois avec une terrasse aux bacs à fleurs vides. Julian se moqua de lui-même : « Tu t’attendais à quoi ? ». Toute trace du vieux mobil-home calciné avait disparu, même l’écorce des chênes noircie par les flammes avait cicatrisée. Julian fit demi-tour, il n’avait plus envie de poursuivre sa visite. Il savait à présent qu’il lui fallait tourner la page, non, les pages, de son passé. Quatre années, c’était peu et beaucoup à la fois, tout du moins assez pour changer les choses et les personnes.
Son téléphone sonna. La voix de Khaled le sortit de ses souvenirs.
— Juju, je suis là dans trente minutes !
— Ok, j’arrive, j’ai juste mon sac à prendre.
— Je rentre dans le domaine ou j’attends devant les grilles ?
— Tu rentres, le portail est ouvert, t’inquiète pas.
— T’es sûr ? C’est que… c’est un château… et…
— Et quoi ? T’as peur ?
— Petit con ! conclut Khaled avant de raccrocher.
Julian sourit tout en quittant les lieux de son enfance. Y reviendrait-il un jour ? Pour le moment, il était bien incapable de répondre à cette question.
Une fois de retour au château, Julian monta dans sa chambre. Il prit son sac et sortit sans se retourner. Une fois la porte refermée, la pièce devint silence.
Une grosse berline allemande apparut lentement dans la cour et s’arrêta au pied de la terrasse. Khaled en sortit. Son époque « crête rouge et combats clandestins » était loin derrière lui. Aujourd’hui marié et père de petites jumelles, il portait costume et alliance. Lorsque Julian l’eut rejoint, les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
— J’suis content que tu veuilles bosser pour moi, gamin. Ah ! Tu peux pas savoir comme j’suis content.
Eugénie était restée sur le haut de la terrasse, ses mains jointes devant son tablier à la blancheur impeccable. Julian jeta son sac sur la banquette arrière de la voiture puis revint sur ses pas pour serrer affectueusement la vieille femme entre ses bras.
— Tu viendras m’voir à Paris ? demanda-t-il, hésitant.
— Tu sais très bien que oui. Tu auras sûrement besoin que quelqu’un mette de l’ordre dans tes affaires. Je te connais, en quelques jours tu ne retrouveras même plus tes sous-vêtements.
Il l’embrassa sur les deux joues et glissa discrètement un petit morceau de papier dans la poche du tablier. Sur celui-ci, il avait inscrit son adresse parisienne.
— Bon, on y va beau gosse ? Pas envie de me taper les bouchons du périf !
— J’arrive.
Julian descendit les quelques marches avec la rapidité de quelqu’un qui se sauve d’un endroit qu’il a aimé. Il s’installa aux côtés de Khaled qui mettait déjà le contact. Il n’avait pas eu le courage de se retourner, mais le rétroviseur intérieur lui offrit la dernière vision du château, sa façade ocre illuminée par le soleil, sa toiture d’ardoises transpercée de lucarnes sombres, sa terrasse de marbre sur laquelle une vieille dame lui faisait un signe d’adieu.
— Tu tiens le coup ? demanda Khaled.
Julian leva les yeux au moment où la voiture passait sous le couronnement des hautes grilles. En leur centre étaient forgées les armes des comtes de Givry.
— J’sais pas, répondit simplement Julian.
Effectivement il ne savait pas s’il était prêt, prêt pour une autre vie.
Lewis Johns était un véritable génie de l’informatique. Il avait fait fortune en créant des logiciels espions pour l’armée américaine et comptait parmi ses prestigieux contacts, pas moins de deux présidents des États-Unis d’Amérique. Depuis plusieurs années, et malgré sa réputation et ses grandes connaissances, il s’était détourné des affaires militaires de son pays pour se consacrer à sa passion : le parfum. Lewis était obsédé par une chose incroyable pour laquelle il était prêt à tout. Il voulait inventer un logiciel capable non seulement de recomposer les parfums en perçant les secrets de leur confection, mais également d’en créer de nouveaux.
Quelques années plus tôt, il avait fait la connaissance d’une certaine Julia Mandola, une créatrice de parfum, un « nez » comme on les appelle, qui travaillait pour plusieurs entreprises de la parfumerie de luxe américaine. Celle-ci lui avait expliqué la fameuse pyramide olfactive ainsi que les diverses notes qui en constituaient chaque « étage ». Lewis avait ainsi pu entrer dans son logiciel des centaines de notes de tête, de cœur et de fond, tout ce qu’il lui fallait pour créer des parfums fleuris, orientaux ou encore boisés. Leur collaboration avait duré plus de cinq ans. Elle cessa le jour où Julia fut retrouvée assassinée et mutilée dans son ranch de Californie. La police avait enquêté des mois sans parvenir à mettre la main sur les auteurs de ce crime abominable. En souvenir de son amie, de celle qui avait permis au premier logiciel au monde de créer des parfums de qualité, Lewis avait appelé sa première création « Julia », un parfum fleurie qui avait été commercialisé par le parfumeur californien Four Seasons.
Cependant, depuis le décès de Julia, Lewis rencontrait un vrai problème car il n’avait aucun « nez » et était incapable de déceler le moindre composant d’un parfum… il avait même du mal à reconnaître ceux de sa nourriture. À cinquante ans, l’homme était rongé par une folle ambition devenue une véritable obsession : convaincre le milieu de la parfumerie de luxe du bienfait de son logiciel. Malgré son entêtement, Lewis avait perdu sa motivation, jusqu’à ce qu’un parfum réenclenche chez lui la passion de devenir créateur : Destins Interdits.
Sa rencontre avec Destins Interdits avait été un véritable choc ; un choc émotionnel mais aussi un choc viscéral. Dès les premières notes, le parfum s’insinuait dans votre esprit, dans tout votre être et vous emportait dans vos souvenirs les plus intimes. Lorsqu’il découvrit la note de cœur, Lewis avait senti les larmes inonder ses yeux. Plus qu’une signature olfactive, Destins Interdits prenait possession de vous avec une douceur de soie pour devenir inoubliable.
La surprise de Johns fut totale lorsqu’il apprit que ce parfum unique avait été confectionné par un garçon de seize ans, un gamin issu de l’ancienne noblesse française. C’est alors qu’il commença ses recherches sur Kentin Dumont de Givry, des recherches qui devinrent obsessionnelles au point de vouloir voler la composition de son parfum au jeune Français. Si son logiciel parvenait à recréer Destins Interdits, Lewis Johns passerait à la postérité et travaillerait très certainement avec le nec plus ultra de la parfumerie de luxe dans le monde : Les Parfums de Paris.
Ce soir-là allait être un grand soir. C’était son grand soir puisqu’il allait avoir la chance de rencontrer le leader international de la parfumerie de luxe représenté par son directeur général, Laurent Duval. Mais au plus profond de lui, Lewis caressait un grand fantasme : faire la connaissance du jeune Kentin Dumont de Givry, « le nez de ce siècle », disait-on.
Lewis vint s’asseoir sur le divan face à la grande baie vitrée depuis laquelle toute la Cinquième Avenue s’ouvrait à lui. Il saisit un magazine bien particulier, l’un de ceux consacrés aux célébrités. Celui-ci datait déjà de deux ans mais il ne quittait jamais la table de son salon. Sur la première de couverture, le jeune Kentin Dumont de Givry posait avec son modèle, le splendide Gabriel Valmont. La presse leur avait même prêté une liaison, information vite démentie par la terrible Jill Dargonne, agent du top modèle.
— Kentin, murmura Lewis en caressant le joli visage emprisonné dans le papier glacé. Tu as tout pour toi mon joli : beauté, jeunesse, richesse et tu portes un nom si aristocratique. Oui, ma beauté, tu es l’un des derniers représentants de ta caste et tu es le créateur de Destins Interdits. Qu’as-tu donc mis dans ce parfum si envoûtant que même les puissants le portent ? Je trouverai ton secret, Kentin, je te l’arracherai s’il le faut, oui, je te l’arracherai ton joli nez.
On frappa à la porte, mettant fin à son monologue.
— Monsieur est-il prêt pour la soirée ?
L’homme qui venait de parler était José Lopès Pereira, le garde du corps mais aussi chauffeur de Lewis depuis plus de dix ans. Il était grand avec un léger embonpoint, ce qui ne l’empêchait pas de faire preuve de force, voire de violence. Son teint mât, ses yeux et ses cheveux noirs trahissaient ses origines sud-américaines.
— Oui, oui, je vais me préparer. Je dois être impeccable pour une si importante rencontre.
— Les Parfums de Paris ? demanda Lopès, incrédule.
— Mais non, imbécile, lui ! Lewis désigna la couverture du magazine.
Lopès eut un rictus mi-amusé, mi-cruel, puis il descendit au garage sortir la belle limousine.
Installé à l’arrière, bien calé sur une banquette en cuir noir, Lewis regardait les lumières de la ville défiler devant lui. Pourtant son esprit n’était pas vraiment présent.
Lopès glissa un œil dans le rétroviseur intérieur.
— Quelque chose ne va pas ?
Lewis cligna des yeux. La demande de son chauffeur l’avait ramené à la réalité.
— Non, non, je pensais à une amélioration pour mon programme.
— Celui qui fait des parfums ?
— Un parfum ne se « fait » pas, il se crée, imbécile.
— C’est la même chose.
Lewis haussa les épaules puis ramena son attention sur les rues de New York. Il pleuvait et les passants se hâtaient.
— Quel est le programme de ce soir ? demanda Lewis.
— Eh bien, Edouard Byrd a invité tout le gratin de la mode et de la parfumerie pour sa prochaine collection. D’après le programme, il a prévu un spectacle « animal » après le dîner.
Lewis sourit.
— Ed est un vieux pervers. La dernière fois, il nous a gratifiés d’un spectacle BDSM avec cuir et fouet mais je dois avouer que les acteurs avaient été bien choisis.
— Mouais, parait que certains vont à ses dîners juste pour le spectacle.
— Ils ne sont pas sans intérêt pour qui aime ce genre de divertissement cependant, nous sommes à New York, pas à Los Angeles. Il finira par lasser. Mon intérêt est tout autre.
— Destins Interdits ? dit Lopès en riant.
— Kentin Dumont de Givry, pour le bonheur des yeux, puis Laurent Duval pour les affaires.
— Vous croyez qu’une grande firme française comme Les Parfums de Paris laissera une machine créer ses parfums ?
— Et pourquoi pas ? De l’audace, Lopès, de l’audace.
Lopès fit la moue puis tourna à l’angle du Washington Square et de Sullivan Street, au cœur même de Greenwich Village. Il stoppa la voiture devant un bâtiment de briques rouges qui s’élevait sur cinq étages. Un petit jardinet séparait la route du rez-de-chaussée et quelques marches conduisaient à une large porte de bois peinte en bleu roi. Lewis sortit de sa limousine et leva les yeux jusqu’au dernier étage où se trouvait l’appartement de Byrd. Au final, tout cela était assez commun et pourtant les loyers dans cette partie de la ville frôlaient l’indécence. Un homme de grande taille, en livrée, vint l’accueillir.
— Bonsoir, monsieur. Puis-je voir votre carton d’invitation, s’il vous plaît ?
Lewis fouilla dans la poche intérieur de son manteau et en sortit une petite enveloppe qu’il tendit à l’homme sans l’ouvrir. Après vérification, celui-ci l’invita à entrer.
— Bienvenue, monsieur Johns. Je vous souhaite une très bonne soirée.
Lewis répondit d’un simple signe de tête puis se dirigea vers l’ascenseur devant lequel un autre homme se tenait pour un second filtrage. Cette fois-ci, non seulement le carton d’invitation fut vérifié mais également l’identité de l’invité, ce qui énerva Lewis au plus haut point. Enfin la porte de l’ascenseur se referma et l’ascenseur monta au cinquième étage. Lorsqu’il l’atteignit, Lewis sortit pour la troisième fois son carton d’invitation qu’il remit à une jolie jeune femme.
— Bienvenue, monsieur Johns, lui dit-elle avec un gracieux sourire, échangeant le carton contre une coupe de champagne.
Lewis commença à se détendre et soupira d’aise à la première gorgée de l’excellent champagne français qu’on lui avait offert. De nombreux invités étaient déjà là, parlant par petits groupes tandis qu’une dizaine de serveurs passaient des uns aux autres, des plateaux chargés de petits fours ou de coupes d’un champagne dorée et pétillant. Au fond de la salle, un pianiste jouait des œuvres de Liszt ou de Chopin.
— Lewis ? Tu es en retard ! lui dit une voix qui se voulait sévère.
Edouard Byrd avait la soixantaine. Il était l’un des créateurs les plus en vogue aux États-Unis. De New York à Los Angeles, toutes les stars portaient ses créations. Mais Edouard avait surtout la chance d’avoir un excellent styliste et un bon compte en banque qui lui permettait de rémunérer les célébrités. Sans être désagréable, il n’était pas un homme que Lewis appréciait, trop dévoré par ses démons, par son penchant pour la pornographie, et quelque peu vulgaire. Lewis se força à sourire.
— La circulation… toujours la circulation new yorkaise. C’est un plaisir de participer à tes réceptions et de boire ton excellent champagne, dit-il en levant sa coupe.
— Français de surcroît ! s’enorgueillit Edouard.
— En parlant de Français, ne devais-tu pas me présenter quelqu’un ?
Edouard Byrd fit mine de réfléchir, laissant son interlocuteur plongé dans une soucieuse attente.
— Les Parfums de Paris ! lâcha-t-il soudain dans un grand éclat de rire.
Lewis soupira.
Le pianiste entama alors un morceau d’une douce chaleur : « Rêverie » de Claude Debussy. « Mon Dieu, pensa Lewis, quelle belle musique pour rencontrer enfin le joli Kentin Dumont de Givry. »
— Viens, suis-moi, mon ami, nous allons de ce pas traverser l’Atlantique pour retrouver Paris !
Les deux hommes traversèrent le salon. Lewis pouvait entendre son cœur battre plus fort dans sa tête. Ils se dirigèrent vers un groupe de quatre hommes, dont deux de dos, qui échangeaient tout près du piano. Un sourire se dessina sur les lèvres de Lewis : n’avait-il pas lu dans la presse que le jeune créateur de parfum était aussi un excellent pianiste ?
— Mes amis, je vous demande une minute d’attention pour vous présenter le génie de la prochaine décennie.
L’intervention de Byrd était d’une lourdeur ridicule. Lewis se sentit immédiatement inconfortable face aux quatre hommes qui lui faisaient face. Il reconnut le directeur de l’entreprise suisse Kellem, premier producteur mondial d’arômes, James Broden, le responsable des importations américaines de parfums et le Ministre du commerce dont il avait oublié le nom. La dernière personne qui le salua était Laurent Duval, le directeur général des Parfums de Paris. L’homme était grand, mince avec un visage d’une grande austérité. Son regard bleu glacial vous transperçait et rares étaient ses sourires. Lewis regarda alentour : nulle trace de Kentin. Il dissimula son trouble du mieux qu’il put.
— Monsieur Byrd exagère en m’honorant du titre de « génie », s’excusa Lewis devant le regard dur de Duval.
— Pas du tout, renchérit Byrd, tu as créé un logiciel qui va bouleverser le monde de la parfumerie. Tu es le créateur du vingt-et-unième siècle ! poursuivit Byrd, dithyrambique.
— J’ai entendu parler de votre logiciel, monsieur Lewis, poursuivit calmement le Ministre. Si mes souvenirs sont bons, les parfums Fours Seasons l’auraient déjà testé.
— C’est exact, répondit Lewis avec fierté. Le parfum Julia a été un triomphe, nous avons donc décidé de poursuivre notre collaboration pour leur prochaine création.
— J’ai du mal à croire qu’une machine, ou un logiciel, parvienne à remplacer la créativité humaine, intervint Laurent Duval avec son accent très français.
— Voici quelques années, qui aurait cru en la voiture pilotée à distance par ordinateur ?
— Un parfum n’est pas une voiture, le coupa sèchement Duval.
— Certes, alors plus artistiquement, qui aurait cru que le film de James Cameroun, Avatar, aurait rencontré un tel succès avec des acteurs en images de synthèse ?
— Votre logiciel aurait-il la faculté de remplacer un « nez » ? demanda James Broden soudain fort intéressé.
— Peut-être, pour cela il faudrait le confronter avec un véritable « nez ». D’ailleurs, à ce sujet, je ne vois pas le jeune Kentin Dumont de Givry.
Lewis fit face à Laurent Duval.
— Kentin participe rarement aux soirées. Il est très occupé par ses propres affaires.
— Visiblement il n’est pas très occupé par la création d’un nouveau parfum, lança Lewis un peu énervé de l’absence du jeune homme. Si mes comptes sont bons, Destins Interdits date de trois ans, non ?
— Deux ! le corrigea fermement Duval. Nous avons attendu que Kentin se rétablisse pour sortir son parfum.
— Deux ans et toujours un succès, renchérit le Ministre.
— C’est aussi pour cette raison que nous attendons avant de sortir un nouveau parfum.
— Vous attendez ? répondit Lewis ironique. Et combien de temps allez-vous attendre ? Si j’ai bonne mémoire, cette année sera le centenaire de la naissance des Parfums de Paris, n’est-ce pas ? Ne serait-il pas primordial de sortir « le » parfum de ces cent ans ? Si Kentin a perdu son nez, n’hésitez pas à faire appel à mes services.
Il leva sa coupe en direction de Laurent Duval qui ne l’imita pas.
— Mes amis, intervint Byrd qui suivait la discussion de loin, la soirée avance et mon petit cadeau va arriver…
Il entendait par là le spectacle pornographique qu’il offrait à ses invités à chacune de ses soirées.
— Je vais me retirer, s’excusa Laurent Duval, je prends l’avion demain pour Paris et je dois me lever aux aurores.
— Quel dommage, répondit Byrd visiblement déçu du départ du Français.
— Merci pour cette belle soirée. Je souhaite une pleine réussite à votre prochaine collection et ne manquerai pas d’aller vous applaudir à la prochaine Fashion Week de Paris.
Lewis Johns ne voulait pas perdre sa chance, il rattrapa promptement Duval avant que celui-ci n’atteigne les vestiaires.
— Monsieur Duval, je ne voulais pas me montrer grossier tout à l’heure. Je suis une personne assez directe et mes mots m’auront échappé. J’ai mis en place un programme de présentation de mon logiciel. Des réunions se tiendront à Londres, Paris, Rome, Hong Kong et Tokyo l’année prochaine. Je serais honoré que vous acceptiez de venir lors de mon passage à Paris. Ceci n’est qu’une invitation amicale, rien d’officiel.
— J’y réfléchirai, monsieur Johns. Je vous souhaite une bonne soirée.
— Merci, bonne soirée à vous également et bon retour dans votre belle capitale.
Laurent Duval hocha la tête et se détourna pour demander son manteau.
Lewis soupira et revint parmi les invités de Byrd. Celui-ci s’approcha de son ami.
— Tu ne l’as pas convaincu, dit-il un peu amusé.
— J’ai besoin d’un peu de temps mais lorsque mon logiciel lui jettera à la figure la composition de son précieux Destins Interdits, il lui faudra bien me croire !
— Allez, viens donc t’amuser ! Ce soir, ce sera spectacle de fisting avec une belle victime.
— Fille ou garçon ?
— Garçon, une fille ce serait moins passionnant.
Tous deux éclatèrent de rire tandis qu’on fermait la porte de la salle de cinéma transformée en salle de spectacle pour l’occasion.
Les salles de cinéma privées étaient une mode venue de Los Angeles, ou plus exactement des villas des stars hollywoodiennes. New York avait vite succombé à cette pièce légèrement pentue, d’une dimension moyenne, munie d’un grand écran et de quelques fauteuils. Pour sa soirée, Byrd avait fait enlever ces derniers et masquer le grand écran. La salle était devenue un petit théâtre rond avec une scène centrale qui tournait doucement à la façon d’un présentoir. Il désirait que tous puissent jouir du spectacle. Il aimait surprendre ses invités avec ses spectacles chauds et provocants dont on parlerait encore longtemps. C’était peut-être pour cette raison que ses soirées étaient si prisées.
Lewis prit place dans un fauteuil légèrement en retrait en compagnie de James Broden, le responsable des importations, et du ministre. Son souhait était de poursuivre sa discussion sur les parfums et sur son logiciel avec un bon verre de Bourbon. La musique se fit douce et langoureuse tandis qu’une voix murmura aux invités « Show me what you want ». Alors trois hommes apparurent. Le plus menu des trois était jeune, peut-être une vingtaine d’années et il ne portait qu’une tunique de style gréco-romain en voile transparent qui laissait voir son sexe rasé et ses fesses rondes. Mais ce qui attira le regard de Lewis n’était ni le sexe, ni les fesses, mais le joli nez du garçon. Sans être beau, son physique étant des plus communs, il attirait les regards à lui par sa gestuelle sensuelle. Lentement, il prit la position de la levrette, tendant avec obscénité ses fesses vers les premiers rangs, comme une invitation. Les deux autres hommes s’approchèrent. Ces derniers portaient une cagoule de cuir qui cachait entièrement leurs traits. Ils étaient grands et musclés. « Le cliché du parfait dominateur », pensa Lewis. Ils commencèrent par échanger des attouchements avec le plus jeune qui quémandait en jouissant des pénétrations de plus en plus profondes, de plus en plus volumineuses. Lewis n’avait que faire de ce qui se passait « à l’arrière » du garçon, son regard était comme hypnotisé par son joli nez légèrement retroussé.
— Connaissiez-vous le fisting avant ce soir ?
La question de Broden le sortit de ses pensées. Lewis sursauta.
— Oui, bien que ne l’ayant jamais pratiqué, ajouta-t-il avec un franc sourire.
— Je trouve incroyable l’élasticité de l’anus, regardez comme il rentre facilement ce gros gode.
— Dans quelques minutes vous verrez… il le pénètrera avec tout son avant bras, c’est cela le fisting, déclara le ministre plein d’entrain.
De nombreux invités murmuraient en échangeant des sourires, d’autres détournaient le regard, plein de gène et de mal-être. Le jeune homme ne semblait pas souffrir de cette pratique, probablement habitué à ce genre de spectacle avec lequel il gagnait bien sa vie. Lewis ne s’intéressait absolument pas au spectacle. Les yeux rivés sur son verre de Bourbon, il était partagé entre ses démons et la déception de sa rencontre avec Laurent Duval mais surtout, surtout, il se sentait trahi par l’absence de Kentin Dumont de Givry. Le jeune aristocrate français serait-il venu à ce petit spectacle ? L’aurait-il apprécié ? Et pourquoi pas, après tout, Kentin était un garçon qui, d’après ses renseignements, aurait eu une liaison avec un autre garçon, là-bas, en France.
Après quelques minutes de dévastation anale, le jeune homme s’affaissa sur la table, les cuisses largement écartées permettant à chacun de voir les résultats des multiples pénétrations. Certains ressentaient une grande excitation, d’autres du dégoût mais Byrd était satisfait : on parlerait encore longtemps de son petit spectacle.
Lewis se leva, salua ses compagnons de table et se précipita dans le grand hall de marbre. Il saisit son téléphone et envoya un message à Lopès : « Trouve-moi le jeune homme du spectacle et ramène-le-moi à la maison ». Enfin, il se tourna face à Byrd, une coupe de champagne à la main.
— Bravo, mon cher Edouard, incroyable ce spectacle. Vous avez dépensé sans compter.
— Ah ! Lewis si tu savais combien ces petites putes californiennes sont chères ! Qu’as-tu pensé de ma surprise ? Réussie ou pas ?
— J’avais déjà vu ce genre de spectacle à Los Angeles. Tu sais, au début ça te surprend, après, ça passe.
— Aucune excitation devant ce ravissant petit cul ?
— Si un jour je venais à m’extasier devant un garçon, ce ne pourrait être que parce que sa beauté et son charisme seraient bien au-dessus des autres.
— Gabriel Valmont ! cria joyeusement Byrd.
— Il déteste le sexe en général et les hommes en particulier. Il est certes très beau, mais impuissant. Non, je vise encore plus haut.
Son téléphone émit un bip et Lewis s’excusa avant de s’éloigner.
— Patron, j’ai le petit poulet en face de moi mais il demande dix mille dollars pour me suivre.
— Accepte.
— Mais il veut une avance tout de suite.
— Je dois avoir mille dollars dans la voiture, donne-les-lui !
— Patron, Lopès baissa la voix, il en vaut pas la moitié !
— Fais ce que je te dis ! Dépose-le à l’appartement en toute discrétion et viens me chercher chez Byrd.
Lewis raccrocha, énervé par son échange avec son garde du corps. Devant le miroir, il se recomposa un sourire et partit rejoindre les invités dans le grand salon plongé dans l’obscurité. Tous attendaient l’illumination du gâteau final.
Lorsque Lopès gara la voiture en bas de l’immeuble aux briques rouges, Lewis salua brièvement Byrd et prit congés des invités qui semblaient vouloir rester jusqu’au matin. Lui avait d’autres projets. Il resta silencieux tout au long du trajet et ce fut Lopès qui se décida à parler.
— J’ai enfermé votre invité dans le salon. Maintenant qu’il a son fric, faudrait pas qu’il se tire.
— Tu as bien fait. Tu laisseras la voiture à l’arrière de l’immeuble.
Lopès eut un rictus qui le rendit encore plus laid qu’il n’était naturellement.
Ils remontèrent la Cinquième Avenue, dépassant Central Park, pour tourner à la Cent quinzième avenue qui faisait la liaison avec Madison Street. Là, la limousine déposa Lewis qui monta seul jusqu’à son appartement.
Lorsqu’il pénétra dans le hall, une étrange odeur d’encens l’accueillit ; une odeur qui agressait vos narines et votre cerveau. Lewis fronça le nez, il commençait à ressentir une forte migraine mais il ne pourrait se reposer qu’après avoir atteint son but.
Il entra dans le séjour où le jeune homme du spectacle de Byrd l’attendait. Il ne portait aucun vêtement et avait pris une pose plus que suggestive sur le canapé.
— Vous êtes en retard, vilain, dit-il avec un sourire entendu.
Lewis s’approcha de lui et caressa doucement la cambrure de son dos, ses épaules, son cou et son visage, passant délicatement ses doigts sur le petit nez retroussé qui l’avait charmé plus tôt dans la nuit.
— Comment t’appelles-tu ? demanda Lewis tandis que l’autre commençait à déboutonner sa chemise en se frottant contre lui.
— Michel, répondit le jeune homme avec un sourire qui ne parvint pas à le rendre beau.
— Michel ? Lewis soupira, même dans le choix de ses prénoms le garçon ne faisait pas preuve d’originalité.
Le jeune garçon lui ôta sa chemise puis s’attaqua à la braguette de son pantalon de costume. Lewis n’était pas particulièrement porté sur les garçons. Il avait été marié et était père de deux enfants. Il comptait également de nombreuses maitresses à son actif. Les hommes ne l’attiraient pas, sauf lorsqu’ils pouvaient nourrir son obsession, ou plutôt sa collection. Michel s’appliqua tant et si bien qu’il parvint à obtenir une belle érection et, en bon professionnel du sexe, il commença à lécher le pénis dur et gonflé qui se dressait vers lui. Lewis ferma les yeux. Après tout, il avait payé rondement ce moment de plaisir.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, la pluie avait cessé mais Manhattan était toujours plongé dans l’obscurité d’un jour qui ne voulait pas se lever. Une forme nue bougea à ses côtés. Le souvenir du garçon qu’il avait ramené de chez Byrd lui revint. Il ne pouvait pas nier qu’il l’avait fait jouir à plusieurs reprises, mais sans passion. Lewis se leva et alla chercher un petit flacon ambre dans le tiroir de son bureau. Il revint vers le lit. Michel ouvrit les yeux et lui adressa un sourire entendu.
— Bien, il est temps que je parte. Si tu as un petit pourboire à me donner, je ne refuse pas les liquidités.
— Il y a quelques billets qui trainent sur mon bureau, mais avant, je voudrais que tu fermes les yeux et que tu aspires doucement ceci.
Lewis lui tendit le flacon. Celui-ci avait une jolie forme ronde et le bouchon était réalisé avec de fins motifs d’arabesques dorées. Michel ferma les yeux et s’exécuta. Aussitôt, de profonds souvenirs lui revinrent à l’esprit, des souvenirs de son enfance, de sa vie puis sa quête d’argent facile, les premiers clients à Los Angeles. Sexe et argent, voilà ce que lui rappelait ce parfum, ses erreurs, ses passions douteuses, sa vie perdue. Il repoussa la main de Lewis.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-il d’un ton énervé.
— Destins Interdits, répondit Lewis d’une voix à peine audible.
— Quelle connerie ! Bon, je me tire.
Michel se releva brusquement du lit, en quête de ses vêtements.
— Ainsi, tu n’as aucun nez ! Ce ravissant petit nez retroussé ne te sert donc à rien ?
— Tu rigoles, ça m’a coûté un tas de billets pour le faire refaire.
Au moment même où il terminait sa phrase, Lopès entra dans la chambre, une grosse pince coupe-boulons coupante à la main.
— C’est quoi ça ? demanda Michel en proie à la panique.
— C’est un petit souvenir que je veux garder de toi, répondit Lewis d’une voix égale.
Lopès s’approcha, saisit le jeune homme et l’attacha violemment au lit. Paniqué, les yeux exorbités, Michel se mit à hurler, à appeler à l’aide mais il savait que ces riches appartements étaient parfaitement insonorisés. Un peu plus loin, Lewis regardait le petit flacon ambré, le respirant lentement et profondément avec calme tandis que Michel hurlait de douleur.
Lopès s’approcha, un objet ensanglanté dans le creux de sa large main, la pince dans l’autre. Lewis saisit le nez retroussé et le plaça dans un joli bocal rempli de formol. Sans la moindre compassion pour le jeune homme amputé de son nez qui gémissait sur son lit, Lewis ouvrit une grande malle dans laquelle il plaça le bocal, au milieu de dizaines d’autres.
— Lopès, dit-il sans se retourner, contemplant son trésor, tu me débarrasses de lui.
— Je peux le baiser avant ?
— Fais ce que tu veux du moment qu’il aura disparu à l’aurore.
Lopès souleva le corps de Michel dont le visage était complètement défiguré et il l’emporta. Le jeune homme lutta avec ses dernières forces en vain, les bras du garde du corps étaient trop puissants.
