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Aux portes du parc du Mercantour, dans le petit village de Moulinet, tout est calme et paisible jusqu'au jour où Gabriel Valmont, enfant du pays, mais surtout le top modèle international élu "The Most Handsome Man of the World" par la presse, décide de revenir dans son village natal. Accompagné de son agent, Jill Dargonne qui doit faire face aux journalistes venus assister à la retraite de la célébrité, Gabriel souhaite avant tout retrouver son ami d'enfance : Valentin, qui a repris la ferme de son père. Quel horrible secret partagent les deux garçons ? Pour quelle raison Gabriel a-t-il si soudainement annoncé son départ des podiums et des magazines ? Au soleil couchant, la brume remonte des gorges de la Bévéra et envahit le val, mais elle n'est pas seule.
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Seitenzahl: 428
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Notre enfance est peuplée de monstres, de fées et de chimères, de loups-garous et de vampires, de démons et de gobelins. Puis nous devenons des adultes et toutes ces créatures disparaissent parce que nous ne voulons plus les voir. Albert Camus écrivait : « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime 1 », moi je pense plutôt qu’ils font partie de notre irréalité.
Jill Dargonne
1 « Le mythe de Sisyphe », Albert Camus
Écolier
Retour
La Porte du Mercantour
Il est vivant
Le Mythe
Irréalité
Épilogue
Remerciements
— Promets-moi que tu ne m’abandonneras jamais !
— Je te le jure sur mon cœur.
Un soir du mois de novembre, dans un village des montagnes de l’arrière pays mentonnais, deux écoliers étaient assis sur un banc à la sortie du village, juste après le pont qui chevauchait la rivière Bévéra. Chaque soir, ils venaient là après la classe, et parlaient de leurs rêves, de leurs espoirs, de leurs regrets. Les deux garçons étaient amis d’enfance, cette enfance qu’ils n’avaient pas encore quittée.
Le premier, le plus grand, était blond avec des yeux verts. Un peu rond et maladroit, il ne cessait de jouer avec un caillou gris poli par la rivière. Le second était brun avec de beaux yeux en forme d’amande et dont la couleur rappelait celle du bronze. D’une beauté remarquable dès son plus jeune âge, il avait un doux visage un peu rêveur.
— L’année prochaine, nous irons au collège, toi et moi, dit le blond. Notre village est loin de la grande ville côtière, nous serons internes là-bas.
— Je voudrais être avec toi, dans la même classe et dans le même dortoir.
Le garçon blond hocha la tête et garda le silence. Son esprit ne parvenait pas à imaginer ce que serait sa vie dans ce collège, loin de sa famille, loin de la ferme.
En contrebas, les eaux du torrent semblaient lointaines, comme étouffées par ce brouillard qui s’en élevait. Au début, il n’était que brume, mais à présent il enveloppait chaque arbre, chaque buisson d’un linceul opaque. Le second petit garçon saisit tendrement la main de son ami.
— Promets-moi que tu ne m’abandonneras jamais ? répéta-t-il en le fixant intensément.
Son ami ne lui répondit pas. Son attention avait été attirée de l’autre côté de cette route éclairée par un réverbère à la lumière blafarde, presque éteinte en raison de l’épaisseur du brouillard. Quelque chose les observait, il en était persuadé.
Le petit garçon brun leva son beau regard en amande : la brume avait grimpé le long du pilonne en acier, entourant sa lumière, parvenant à la voiler. Elle passait sur son visage en une caresse désagréable, presque lubrique.
— Ce n’est pas normal toute cette brume ? pensa-t-il à voix haute.
— À cette époque de l’année, ça arrive souvent dans les gorges de la Bévéra. Ici, c’est plus rare. C’est à cause de l’humidité. Le petit garçon blond était heureux de pouvoir rassurer son ami.
Drapée de cette brume épaisse, la montagne était devenue sombre, mystérieuse, inquiétante. Nous étions au cœur de l’automne mais déjà l’hiver commençait à poindre.
Un léger mouvement dans les broussailles, non loin d’eux, attira leurs regards. Ils retinrent leur souffle et tendirent l’oreille.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda le petit garçon aux cheveux bruns.
— Un chat, probablement. Ne t’inquiète pas, je suis là !
Un autre bruit, sur leur gauche cette fois-ci, se fit entendre. Celui-ci était plus fort : « quelque chose » se déplaçait, « quelque chose » les entourait.
À la pâle lumière du réverbère, on distinguait à peine la berme de la route et au-delà, tout n’était que brume et obscurité ; brume et obscurité dont profitait « quelque chose » pour s’avancer vers eux.
Le premier des deux garçonnets se leva et tendit sa main à son ami.
— Viens, ne restons pas ici. Retournons à Sospel, tes parents nous y retrouverons près du Pont Vieux.
Au moment où le second garçon se leva, des dizaines de créatures, pas plus grandes qu’eux, sortirent de la forêt en poussant d’obscènes ricanements. Elles se déplaçaient à quatre pattes à la manière de petits singes ou à deux pattes, à la manière des êtres humains. Avec la rapidité de l’éclair, elles se jetèrent sur eux, s’accrochant à leurs vêtements de leurs doigts griffus. Le premier garçon frappa avec toute sa force et repoussa l’une d’elles dont la tête heurta la margelle du pont avec violence. Elle ne se releva pas. Rendues folles de colère, quelques unes sautèrent sur lui et le plaquèrent à terre. Il tenta de se dégager lorsqu’il sentit une profonde douleur sur son flanc droit. Il y posa sa main qui ruissela de sang. On le frappa violemment à la tête mais sa force et sa volonté le forcèrent à se relever. Une fois debout, il chercha son ami, regardant tout autour de lui.
Sur la route, les feux d’une voiture repoussèrent la nuit, le brouillard se retira. Dans la seconde, tout fut terminé. Malgré ses blessures, le garçon s’élança dans la montagne à la poursuite de ce qui avait enlevé son ami, en vain. Il renversa sa tête en arrière et hurla son prénom. La montagne l’engloutit immédiatement et tout redevint silence.
Les véhicules se suivaient à la queue leu leu sur la petite route de Sospel qui serpentait le long des impressionnantes gorges de la Bévéra. Le petit village de Moulinet se retrouva rapidement submergé par tous ces véhicules venus de France mais aussi de l’étranger. La place Saint-Joseph, face à la mairie, fut prise d’assaut par de gros engins coiffés de paraboles de retransmission pour la télévision tandis que les rues, tout du moins celles accessibles en voiture, s’encombrèrent rapidement de véhicules. Les deux cent cinquante habitants du petit village n’avaient jamais vu cela. Depuis le haut de ses quatre vingt deux ans, Émile regardait ce charivari avec suspicion.
— C’est-y pas trop tout ça ? demanda-t-il au maire assis près de lui.
— Que veux-tu, ce n’est pas tous les jours qu’une star internationale rentre au pays. Franchement, quand ils ont parlé de couverture médiatique, j’étais loin d’imaginer que ce serait à ce point.
— Tu veux que j’te dise ? Y r’viendra pas l’Gabriel. Faut pas qu’y r’vienne ! Y nous apport’ra qu’la mort !
— Ne dis pas de sottises, Émile ! Le printemps dernier, il a annoncé à la presse internationale qu’il arrêtait sa carrière de mannequin et qu’il allait prendre sa retraite sur la Côte d’Azur. Cette nouvelle a été confirmée par son agent ; elle devrait être là d’ailleurs. Elle m’a demandé de ne donner aucune interview, aucun témoignage en son absence. Sacré caractère cette femme !
Émile poursuivit, comme s’il n’avait pas entendu les paroles de son ami.
— Ben qu’est-ce qu’y fait là alors ? Ici, c’est la montagne, c’est pas la Côte d’Azur.
— Il a dit qu’il voulait revoir son village natal. Il est né à quelques pas d’ici, dans la petite rue de l’Église. Je connaissais bien ses parents, paix à leur âme.
Émile but une gorgée de son Ricard puis reposa son verre sur la table, les yeux perdus dans quelques souvenirs.
— Des gens bien qu’y z’étaient, la Isabelle et le Enzo. Qu’est-ce qu’elle était belle, elle. Pas étonnant qu’son fils il a fait c’te carrière d’mannequin.
— On dit top-modèle, Émile.
— Bah, c’est pareil. Il soupira avant de poursuivre : « Non, j’te dis, faut pas qu’y r’vienne ! Émile fixa son regard sombre sur les montagnes et ajouta : « Eux aussi y vont r’venir !
Monsieur le Maire poursuivit sans tenir compte des radotages du vieil homme.
— Gabriel a travaillé avec les plus grands de la mode et de la parfumerie. Tu savais qu’on lui avait même fait des propositions pour le cinéma ? Son passage ici est une bonne chose, ça va faire de la publicité pour notre village. Peut-être que ça fera venir les touristes ? Ce serait bien, ça relancerait un peu l’activité.
— Y vont p’t-être t’interroger, toi, l’maire ?
— Je ferai mon discours juste après celui de Monsieur le Préfet. Je sens déjà le stress.
— Tu vas l’faire bien, j’en suis persuadé.
— Des journalistes ont demandé à rencontrer Valentin.
Un long silence suivit les paroles de Monsieur le Maire, plongeant les deux hommes dans leurs souvenirs. Gabriel et Valentin avaient été amis depuis leurs premiers pas. Inséparables, les deux garçons avaient grandi ensemble jusqu’à cette terrible soirée de novembre.
— D’ailleurs où est-il ? J’ai appelé la ferme et Cathy m’a confirmé qu’il n’était pas là. Il doit pourtant bien savoir que Gabriel arrive aujourd’hui ! Ton petit fils est une tête de mule !
— Il est monté c’matin s’occuper d’ses menuès dans la montagne. C’est bien, faut pas qu’y r’voit l’Gabriel. Ça va lui porter malheur !
— Inutile de revenir sur cette histoire, c’est du passé. Le présent, c’est ça !
Monsieur le Maire désigna de la main les journalistes qui installaient leur matériel sur la place Saint-Joseph, face à l’estrade où allait se tenir la conférence de presse.
La voiture du préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur arriva. Monsieur le Maire se leva afin de l’accueillir. Les deux hommes se connaissaient depuis de nombreuses années.
— Dis-moi, Pascal, ton village se retrouve en pleine lumière. La télévision américaine est là aussi ! Qui aurait dit cela rien que ce printemps. L’enfant prodige revient au pays et il ne revient pas seul, regarde tous ces journalistes, ces photographes. Voilà une bonne occasion de présenter la région au monde entier. Où est Gabriel ?
— Il n’est pas encore arrivé.
— C’est navrant, j’aurais voulu faire mon discours avec lui à mes côtés, tu comprends, cela était l’occasion d’avoir le plus bel ambassadeur de la région.
— Peut-être arrivera-t-il avec son agent ?
— Où est-il cet agent ?
— Elle… où est-elle, c’est une femme. Elle devrait déjà être là.
— Ce n’est pas possible, mais elle ne se termine donc jamais cette route !
Jill regarda sa montre : elle avait déjà vingt minutes de retard. La jeune femme était pourtant partie à l’heure de son hôtel mais elle avait été loin d’imaginer la route qui l’attendait sur les douze kilomètres qui séparaient Sospel de Moulinet. Pour sa décharge, personne ne l’avait prévenue. La voie qui longeait les gorges de la Bévéra semblait l’emmener vers quelques « bouts du monde » entre falaises et précipices. Elle se souvint alors d’un texte que lui lisait souvent Gabriel lors de longs voyages en avion à destination de pays lointains. Elle ne se souvenait plus des détails, mais elle avait été impressionnée par la description d’une route coincée entre roche et vide. En fait, les écrits du dix-neuvième siècle de Fernand Noetinger étaient les suivants : « Peu de temps après qu’on a quitté Sospel et passé les vallons qui descendent du Braus, la vallée de la Bévéra se resserre sensiblement. Elle continue à s’élever et elle s’étrangle. Bientôt, il n’y a plus de vallée dans le sens qu’on attache à ce mot, mais un immense et profond couloir dont la route suit les sinuosités et dont les parois sont formées par des pans de montagnes souvent verticaux. Au-dessus de la route, des rochers escarpés, que la barre à mine et la pioche ont déchaussés, suspendus à pic, semblent près à s’abattre sur la chaussée. Sur l’autre versant, la côte a été affouillée, découpée par l’érosion… Au fond du précipice, on entend gronder le torrent. Devant soi, on voit s’allonger la route comme un mince ruban posé le long des flancs puissants de la montagne ».
Aujourd’hui, Jill ne pouvait que constater la véracité de ce beau texte qui l’avait fait sourire à l’époque.
— Quelle idée stupide ! murmura-t-elle en manœuvrant pour la seconde fois dans un virage en épingle. « Gabriel n’aurait pas pu se contenter de sa villa sur le Cap Martin de Roquebrune ? Non, il a fallu qu’il vienne dans son village natal, au milieu de nulle part !
Jill gardait les yeux fixés sur la route, elle ne voulait pas voir le précipice à sa droite. La seule pensée du vide lui donnait la chair de poule, elle qui souffrait du vertige depuis son enfance.
Enfin elle aperçut la pancarte qui indiquait « Moulinet ». Une immense vague de soulagement l’envahit.
— Après ce village, le néant, murmura-t-elle en sortant de la voiture, son sac sous le bras.
Son téléphone sonna. Avec empressement elle le saisit mais après avoir consulté le numéro, elle le remit à sa place. Gabriel ne lui avait toujours pas donné de nouvelles.
Lorsqu’elle arriva sur la place Saint-Joseph, de nombreux journalistes lui barrèrent le chemin, micro en main. Elle avait l’habitude de ces situations et savait parfaitement les gérer mais elle regretta à ce moment-là de s’être séparée du garde du corps de Gabriel. Le grand coréen aurait su les garder à distance. Elle soupira et, avec calme, poursuivit son chemin jusqu’à la petite estrade où l’attendaient les personnalités.
Monsieur le Maire se porta le premier à sa rencontre.
— Madame Dargonne, j’étais inquiet. J’espère que votre voyage s’est bien passé.
Elle lui répondit avec un sourire, cachant la colère qui brûlait en elle. Elle avait envie de lui crier : « Non, mon voyage ne s’est pas bien passé ! J’ai failli me tuer cent fois sur votre route maudite! Quelle idée d’avoir construit un village au bout du monde ! »
Elle se contenta de lui répondre calmement :
— Ne perdons pas de temps, commençons s’il vous plaît.
Le préfet vint la saluer mais tous n’avaient qu’une seule question au bout des lèvres : où est Gabriel ? Jill décida de mettre fin aux spéculations et divagations diverses et informa l’assemblée que Gabriel serait bien présent à la conférence de presse, mais qu’en raison du retard de son avion au départ de Milan, son arrivée n’était prévue qu’en fin d’après-midi. Jill mentait, mais elle savait si bien le faire que personne ne posa de question.
Debout près de Monsieur le Maire, la jeune femme attendait qu’on lui donne la parole. Son plan était simple : elle s’adresserait à la presse comme à son habitude en l’absence de Gabriel, elle l’excuserait puis elle repartirait.
— Mesdames, Messieurs, je vous demande d’accueillir Monsieur le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Monsieur Denis.
Jill comprit qu’elle était en France et que la lourdeur administrative y était reine. Le préfet allait faire son discours, ensuite ce serait probablement le tour de Monsieur le Maire.
Combien de temps tout cela allait-il durer ? Allait-elle devoir abréger son intervention pour tenir son planning ? Elle leva les yeux au ciel puis regarda son téléphone : toujours pas de nouvelles de Gabriel.
Elle écouta par courtoisie, mais son esprit vagabonda alentour : comment pouvait-on vivre dans un endroit pareil ? Le vieux village était constitué de quelques maisons anciennes serrées frileusement les unes contre les autres ; les rues étaient étroites et sombres ; les murs gris et moisis. Un signe de civilisation attira son attention : l’église mais bon, tous les villages en France possédaient une église. Elle éleva son regard, le village était cerné de hautes montagnes aux flancs pelés où on pouvait apercevoir de gros blocs de pierre qui s’étaient détachés probablement l’année dernière. Le ciel semblait si loin, inaccessible. Derrière elle, la montagne plongeait dans un abîme sans fin dont les arbres accentuaient l’obscurité.
Elle en conclut que cet endroit n’était pas pour elle. Jill était née à New York d’un père américain et d’une mère française. À seize ans, elle était devenue mannequin et avait alors déménagé à Los Angeles. Lorsqu’elle eut vingt ans, elle épousa un jeune réalisateur de films hollywoodiens. De leur union naquit une fille. Le mariage dura une dizaine d’années puis le couple décida conjointement de se séparer. La jeune femme avait pris sa retraite des podiums à l’âge de trente ans. Elle s’était alors installée à Paris… Paris, capitale de la mode. Là, elle avait rencontré un jeune mannequin qu’elle avait épousé mais leur mariage n’avait pas tenu plus de deux ans. Entre temps, Jill avait pris la direction d’une agence de mannequinat qui travaillait essentiellement avec les grands de la mode et de la parfumerie ; puis elle avait étendu son empire aux médias. Un jour, son habituel quotidien fut bouleversé par la réception d’une enveloppe brune, assez commune, qui contenait un press-book. Au moment où elle l’avait ouvert, elle était tombée sous le charme d’un jeune garçon à la beauté hors du commun. Telle fut sa rencontre avec Gabriel.
Immédiatement, elle avait senti le potentiel de ce trop joli garçon. Deux jours seulement après l’avoir contacté, il était venu à Paris et avait signé son contrat. La suite, tout le monde la connaissait : Gabriel était devenu un mannequin international et avait travaillé avec les plus grands. Son succès avait traversé les océans et sa carrière avait été brillante sur tous les continents, de l’Europe aux Amériques, de l’Asie au Moyen Orient. « Un succès planétaire », comme aimait à le dire Jill ; « prochaine étape : la lune », lui répondait Gabriel en riant. Elle se remémorait tous ces souvenirs jusqu’à ce qu’une question revienne encore et encore la hanter : pourquoi cette retraite soudaine ? Sa réponse était simple : durant quinze ans, Gabriel et elle avaient travaillé à un rythme soutenu, le garçon avait dû faire un burn-out et c’était sur un coup de tête qu’il avait annoncé la fin de sa carrière le printemps dernier. Elle était persuadée de le récupérer dans quelques mois.
Des applaudissements mirent fin à ses réflexions et la ramenèrent à l’instant présent. Conformément à ce qu’elle avait pensé, Monsieur le Maire fit également un discours. Cette fois-ci elle en était persuadée : elle serait coincée ici jusqu’en début de soirée. Une trentaine de minutes s’écoulèrent et enfin les mots magiques furent prononcés :
— Je vous remercie et je donne la parole à Madame Dargonne.
Elle sourit aux personnalités, les remercia puis s’avança devant le micro. Ce fut certes un sourire hypocrite, comme souvent dans le milieu de la mode, mais elle fut soulagée de pouvoir enfin s’exprimer.
— Mesdames, messieurs, Monsieur le préfet, Monsieur le maire, je vous remercie de votre présence dans ce très beau village aux portes du Mercantour : Moulinet. Ce très beau village où est né et a grandi Gabriel Valmont. Vous connaissez tous la carrière éblouissante de Gabriel. Si je me souviens bien, j’ai signé son premier contrat de mannequinat alors qu’il n’avait que vingt ans. La suite, c'est-à-dire les quinze années qui ont suivi, a vu croître sa renommée bien au-delà de son pays. Gabriel a travaillé avec les plus célèbres noms de la mode et a été durant plus de cinq ans l’égérie du grand couturier Jean Saint-Simon. Le monde de la parfumerie lui doit aussi beaucoup et vous êtes sûrement nombreux à vous souvenir de la campagne publicitaire pour le parfum « Destins Interdits » dont l’une des affiches mit la zizanie sur la Cinquième Avenue de New York en raison de son aspect quelque peu érotique (Jill marqua une pause et on entendit quelques rires étouffés). Ce printemps, le jour de ses trente-cinq ans, Gabriel a annoncé son souhait de cesser ses activités. Ceci est sa décision, je ne me permettrai aucun commentaire, ni ne tenterai de le faire changer d’avis, comme il me l’a été conseillé. Non, nous devons respecter son désir de retrouver une vie « normale » dans la région de son enfance. Cependant, et avant de regagner les rives de la Méditerranée, Gabriel a souhaité passer un été dans le calme de son village natal. À vous, Mesdames et Messieurs les journalistes, je vous demanderai de respecter cette décision et, après cette dernière conférence de presse, de cesser tout article, photo et reportage le concernant. Dans le cas contraire, sachez qu’il a un très bon avocat (un rire traversa l’assemblée).
Jill regarda discrètement sa montre : dix-sept heures et toujours pas d’appel de Gabriel.
La nouvelle était tombée comme une masse, éclaboussant ses souvenirs : Gabriel revenait à Moulinet. Valentin ne cessait d’y penser depuis des jours, depuis leurs nombreux contacts l’hiver dernier, mais il avait été déconcerté par la brusque décision de son ami d’enfance : mettre un point final à sa carrière. Son retour à Moulinet était prévisible, pas le reste.
Le jeune homme marchait le long de ce chemin pierreux qui le ramenait vers le village. Il avait laissé ses chèvres aux bons soins de son employé italien, là-haut à la cime de Gonella. Il avait pris son vieux pick-up rouge et était descendu à sa ferme afin de se changer. Celle-ci se trouvait à Castelleto, un lieu-dit situé un peu plus haut que le village, sur la route du col du Turini. De là, il avait décidé de rejoindre Moulinet à pieds, de marcher pour mieux penser.
Lorsqu’il entra dans le village, il ne s’attendait pas à ce spectacle : des centaines de voitures étaient garées le long des routes, des journalistes arpentaient les rues à la recherche d’un scoop…, ce n’était pas une couverture médiatique, comme l’avait dit Monsieur le Maire lors de la réunion d’information, c’était une invasion !
Son téléphone se mit à vibrer une première fois : un appel du maire. Il l’envoya directement sur sa boîte vocale. Son téléphone se mit à vibrer une seconde fois : un message. « Je suis au Turini, je descends vers toi. Gabriel »
Valentin eut un sourire moqueur : alors que tous l’attendaient le long de la route de Sospel, Gabriel avait pris le col de Turini et descendait tranquillement vers son village natal.
Gabriel… ce prénom évoqua tant de souvenirs en lui mais également tant de peine. Pourquoi revenait-il dans ce village qu’il avait fui ? Un père mort d’un cancer, une mère suicidée dans les gorges de la Bévéra, Gabriel s’était retrouvé seul, seul à l’exception de son ami d’enfance : Valentin. Mais tout cela avait été après… après.
Assis sur le petit muret qui bordait la route déserte, à l’ombre des grands arbres immobiles, Valentin attendait, pensif. Ses souvenirs d’enfance avec Gabriel vinrent l’assaillir : leurs jeux dans la montagne, leurs baignades dans la Bévéra en plein été, leurs courses dans les prés… tout ceci avait été cependant si court. C’était avant… avant.
Un silence presque surnaturel régnait dans cette partie du village tandis que, de l’autre côté, tout n’était qu’agitation, cris et mouvements. Valentin leva la tête et regarda les sommets. Il était né ici, il y avait grandi et il y mourrait certainement. L’écho d’un moteur le sortit de sa contemplation.
Une voiture de sport s’arrêta devant lui, une Aston Martin noire aux vitres teintées. La portière s’ouvrit juste sous son nez et le sourire radieux de Gabriel fit bondir son cœur.
— Bonjour, Valentin. Suis-je en retard ?
Le jeune homme se leva d’un bond. Gabriel sortit de la voiture après avoir posé ses lunettes de soleil dans leur étui.
Valentin le regarda comme s’il le voyait pour la première fois. À trente cinq ans, le top model le mieux payé du monde était toujours aussi beau : de longues jambes, une taille fine mise en valeur par ce pantalon blanc, un visage à la beauté peu commune, des yeux couleur du bronze légèrement en amande, des sourcils soigneusement épilés, un petit nez, des lèvres pleines et sensuelles… Gabriel ne faisait pas son âge et sa beauté était exceptionnelle, ce qui rendait sa décision de tout abandonner encore plus incompréhensible.
— Bonjour, bafouilla Valentin.
— Bonjour ? Voilà quinze ans que nous ne nous sommes pas revus et tu ne trouves rien de mieux à me dire que « bonjour » ?
Gabriel fronça ses fins sourcils puis vint se blottir tout contre son ami.
— Je suis content que tu sois revenu, avoua finalement Valentin en caressant ses cheveux couleur argent.
Enfin Gabriel se dégagea gentiment ; Valentin était bien le seul homme au monde à pouvoir poser ses mains sur lui. Depuis le début de sa carrière, nul ne pouvait le toucher, tout contact le répugnait à le rendre physiquement malade. Les photographes le savaient, aussi lui donnaient-ils leurs instructions uniquement verbalement.
— Laisse-moi te regarder, lui dit Gabriel en s’éloignant.
Valentin baissa les yeux. Si Gabriel avait un visage lisse à la carnation irréprochable d’un jeune homme, lui faisait son âge. Le soleil, le travail à la ferme, les estives avaient creusé des rides aux coins de ses yeux ; sa peau brunie, son corps musclé et massif, tout attestait qu’il avait passé la trentaine.
— Tu n’aurais pas pris du ventre ? demanda Gabriel, amusé.
— Du ventre ? Sûrement pas ! Valentin était choqué.
— Je te taquinais.
— Tu n’as pas teint tes cheveux ? Sur les magazines je t’ai vu brun, blond, roux mais jamais avec tes cheveux argentés.
— Souviens-toi, quand nous étions des enfants, j’étais brun. Ensuite… ensuite ce cauchemar a fait blanchir mes cheveux en quelques années.
Valentin baissa la tête, il ne voulait pas reparler de cette histoire.
Gabriel prit appui sur le mur et s’étira avec sensualité. Son regard se porta au loin, le long des parois des montagnes, le long des sources, le long de la Bévéra qu’on ne voyait pas mais qu’on devinait.
— Tu habites toujours à Castelletto ? dit-il en se retournant brusquement.
— Oui.
— Ainsi tu as repris la ferme de tes ancêtres ?
— Oui, la ferme et les chèvres aussi, répondit Valentin avec un sourire.
— Ton père ne voulait pas. Il disait que c’était une vie de misère.
— Je n’ai pas pu vendre la ferme après sa mort.
Un long silence s’installa entre les deux garçons. Gabriel leva ses beaux yeux au ciel.
— Il se fait tard, je dois y aller. Ma dernière conférence de presse, ça me fait étrange de dire cela d’autant que si je suis en retard, Jill pourra me tuer !
— Je crois que tu es déjà en retard.
— Caprice de star. Veux-tu m’accompagner ? Je te présenterai à Jill.
Valentin considéra la voiture avec hésitation.
— Je ne suis pas certain que mon grand corps entrera là-dedans.
— Elle est plus grande que tu ne le penses.
— Je vais y aller à pied. C’est peut-être mieux que nous n’arrivions pas ensemble. En coupant par le village, je serai même arrivé avant toi.
— Es-tu sûr de ne pas vouloir monter ?
— Certain, cette voiture me fait penser à un jouet.
Gabriel haussa les épaules et s’installa au volant. Avant de poser ses lunettes sur son nez, il le regarda droit dans les yeux.
— Ne te fie pas à ce que tu vois. N’as-tu donc rien appris ?
Valentin eut un sourire timide puis il ferma la portière de la belle Aston Martin.
Gabriel mit le contact et le moteur se mit à ronronner avec puissance. Lentement il s’éloigna sous le regard vert de son ami qui se sourit à lui-même, un sourire qui exprimait une grande douleur.
Gabriel laissa sa voiture sur une place de parking près du lieu de la conférence de presse, là où une pancarte indiquait « Gabriel Valmont ». Il ôta ses lunettes de soleil et prit une profonde aspiration avant de sortir de son véhicule.
Depuis l’estrade, Jill fut la première à l’apercevoir. Avec un immense soulagement, elle l’annonça à la presse et aux personnalités présentes.
Gabriel fit preuve de naturel et de charme en rejoignant son agent. Sa grâce et sa beauté avaient déjà attiré tous les regards sur lui. Il saisit le micro et parla d’une voix claire et assurée.
Soudain une brise se leva, venant des gorges de la Bévéra. L’une de ses mèches argentées vint devant ses yeux. D’un geste délicat, il la replaça puis sourit. Aussitôt, une multitude de déclics d’appareils photographiques retentit sur la petite place. Jill sourit, elle lui avait tout appris, et lui savait plus que quiconque jouer de son charme.
Le jeune mannequin fut bref, invoquant un séjour dans son village natal, un séjour de repos qui durerait les deux prochains mois. Il souhaitait renouer avec les souvenirs de son enfance et se recueillir sur la tombe de ses parents. Lorsqu’il eut terminé, Jill reprit la parole afin de clore la conférence de presse, permettant à Gabriel de se retirer tranquillement. Enfin la foule se dispersa, et la place Saint-Joseph retrouva un semblant de calme.
Le préfet ainsi que Monsieur le Maire souhaitèrent rencontrer Gabriel. Le jeune homme se plia avec courtoisie à leurs témoignages de gratitude puis, lorsque Monsieur le Préfet émit le souhait de l’inviter à un prochain déjeuner afin de le présenter aux personnalités de la région, Jill intervint.
— Il est temps à chacun de partir. La route unique qui quitte Moulinet risque d’être très encombrée si vous attendez trop, Monsieur le Préfet.
Jill savait vous signifier avec tact que votre demande était caduque et qu’il était préférable de ne pas insister.
Une fois qu’elle se retrouva seule avec Gabriel, elle fronça les sourcils et ses yeux gris clair prirent une teinte plus foncée.
— Tu étais en retard ! le sermonna-t-elle.
— Je voulais revoir quelqu’un avant d’arriver, et puis j’ai fait un petit détour pour ne pas me retrouver sur la route de Sospel.
— Ah oui ! Parlons-en de cette maudite route. Douze kilomètres de calvaire. Et dire que je vais devoir la reprendre tout à l’heure.
— Jill, je voudrais te présenter quelqu’un avant que tu ne partes.
Elle regarda sa montre.
— Je ne veux pas trop traîner car je n’ai aucune envie de revenir à Sospel par cette maudite route de nuit.
— Jill, nous sommes en juin, il fait jour jusqu’à vingt-trois heures. Et puis actuellement, elle est complètement encombrée, tu peux donc attendre un peu avant de l’emprunter.
— Certes mais si tu comptes qu’il va me falloir au moins trois heures pour redescendre, il fera nuit quand j’arriverai à Sospel. Je crois que descendre, c’est encore pire que monter !
— Jill, je tiens à te présenter mon ami d’enfance.
Elle soupira mais suivit Gabriel qui la conduisit à l’extrémité de la place. Là, un jeune homme échangeait quelques paroles avec Monsieur le Maire. Lorsqu’ils les virent s’approcher, les deux hommes cessèrent leur conversation. Arrivé à leur hauteur, Gabriel saisit la main de Valentin entre les siennes, un geste qui surprit Jill.
— Valentin, je te présente Jill Dargonne, mon agent, mon amie, celle à qui je dois tout. Jill, je te présente Valentin, mon ami d’enfance, celui à qui je dois tout.
Valentin salua la jeune femme qui lui rendit son salut.
— Bonsoir, Valentin, j’ai beaucoup entendu parler de vous.
— Je suis content de vous rencontrer.
Valentin la détailla avec admiration. Il n’avait jamais vu de femme comme elle. À quarante cinq ans Jill était belle, ses traits étaient fins, ses pommettes hautes ce qui lui donnait un air autoritaire, et ses yeux gris clair avaient quelque chose de charmeur. Elle avait une belle prestance, était grande et mince. Cependant, il sentait qu’il ne fallait pas s’arrêter à son seul physique et que Jill était également une femme d’une grande intelligence.
Si Valentin fut immédiatement séduit par Jill, cette dernière le trouva plutôt commun. Des gens communs, comme Valentin, elle en avait rencontré des centaines tout au long de sa carrière de mannequin puis d’agent. Elle l’avait regardé, lui avait sourit puis oublié dans l‘instant, trop occupée par son retour à son hôtel à Sospel.
— Je suis ravie d’avoir fait votre connaissance. Je dois y aller, conclut-elle simplement.
— Reviendras-tu demain ? demanda Gabriel.
— Tu n’as plus besoin de moi à présent, tu es en vacances, répondit-elle amusée.
— Vous ne prenez jamais de vacances ? intervint Valentin.
— Si, bien sûr, mais je préfère les rivages de la Méditerranée. J’ai prévu de passer quelques jours à Monaco. J’y ai quelques amis et…
— Je voudrais tellement te faire découvrir mon village natal, insista Gabriel. Si tu veux, Valentin pourrait venir te chercher demain, à Sospel ?
Jill parut soulagée.
— Soit ! Je suis à l’hôtel du Vieux Pont, dit-elle.
— Du Pont Vieux, la corrigea gentiment Valentin avec son accent du sud. Je viendrai vers neuf heures.
— Neuf heures, demain.
Elle s’installa au volant de sa voiture de location et leur adressa un signe de la main en guise d’aurevoir.
— Combien de temps crois-tu qu’elle va mettre pour rentrer ?
— Val, ce n’est pas amusant. Cette route est particulièrement dangereuse et impressionnante. Bon, je dois retourner à la voiture et prendre mes valises avant de rentrer chez moi.
Gabriel sursauta lorsqu’il s’entendit prononcer « chez moi ». Valentin fit comme s’il n’avait rien remarqué.
— J’y suis allé hier pour allumer la chaudière. Tu auras de l’eau chaude pour la douche ce soir.
Si le soleil couchant illuminait les monts, le village était déjà dans l’ombre des géants. La place, désertée par la presse, avait retrouvé son calme. Un vent frais se leva, doucement, délicatement il caressa le visage de Gabriel. Ce dernier soupira en ouvrant le coffre de la belle Aston Martin.
— Je… je ne sais toujours pas si j’ai pris la bonne décision.
— Tu le sauras très vite. Moi, je pense que tu as un peu oublié cette vie simple qui fut celle de ton enfance. Aujourd’hui, tu es propriétaire d’un superbe appartement parisien avec une grande terrasse depuis laquelle tu peux admirer la tour Eiffel. Tu as aussi cette magnifique villa à Los Angeles avec piscine et ascenseur. Ici… eh bien, ici, c’est le Moulinet.
Gabriel lui sourit et passa affectueusement sa main dans les cheveux blonds foncés de son ami. Aussitôt, le déclic d’un appareil photographique se fit entendre.
— Je n’aime pas tous ces gens qui tournent autour de nous, dit Valentin, énervé.
— Des paparazzis, fais comme s’ils n’existaient pas. Moi, cela fait bien longtemps que j’ai appris à vivre avec leur présence.
— Moi non, et d’ici à ce que je leur fasse bouffer leur appareil…
— Val ! Allons-y, le coupa gentiment Gabriel.
Il sortit deux grandes valises.
— Eh ben ! Je ne savais pas qu’on pouvait mettre autant de choses dans ton jouet !
Valentin prit la plus lourde des deux et, ensemble, les deux garçons s’éloignèrent dans les petites rues du village.
— Comment va Cathy ? demanda Gabriel en fixant les pavés de la ruelle.
— Elle va bien.
— Et tes enfants ? Quel âge ont-ils à présent ?
— Enzo va avoir dix ans, la petite Maud sept ans et les jumelles Alexandra et Amélie six.
— Tu as une belle famille. Enzo, à chaque fois que tu me parles de ton fils, je ne peux m’empêcher de penser à mon père.
— J’aimais beaucoup ton père.
— Il t’aimait aussi. Je pense que tu correspondais davantage que moi au garçon qu’il aurait voulu.
Valentin ne répondit pas. Ce n’était pas qu’il ne savait pas quoi dire, mais plutôt qu’il ne trouvait pas les mots pour le dire. Gabriel reprit.
— Tu dois être comblé : une femme, des enfants, ta ferme, tes bêtes.
Valentin eut un sourire gêné, trop pudique pour confier ses problèmes personnels et financiers à son ami d’enfance.
Ils passèrent devant un bassin ovale où s’écoulait une eau limpide par un robinet de fontaine en simple laiton, puis ils poursuivirent tout droit. Enfin ils arrivèrent à l’embranchement qui ouvrait sur la rue de l’Église. Avant de s’y engager, Gabriel hésita, les yeux rivés sur la plaque où était gravé le nom de la rue où il était né, ces quelques mots qu’il pensait avoir oubliés. Après une profonde aspiration, il fit un pas, puis deux, jusqu’à ce qu’il s’arrête devant une vieille bâtisse de pierre mitoyenne avec les autres maisons. La dernière fois qu’il avait vu ce mur, ces fenêtres et cette porte, il avait onze ans. Il était parti pour l’école avec son ami Valentin ; il n’était jamais revenu. De douloureux souvenirs lui revinrent en mémoire et il laissa couler ses larmes le long de sa joue pâle. La nuit n’était pas encore installée sur le petit village, mais déjà il faisait sombre dans cette rue étroite.
— Cela fait si longtemps que je ne suis pas rentré « chez moi ». J’avais même perdu les clés de la maison.
— Tu n’es plus retourné chez toi depuis ce terrible soir. Nous avions onze ans.
Gabriel blêmit et ses mains se mirent à trembler. Valentin les saisit tendrement.
— Aujourd’hui, tout est différent.
Le jeune homme se décida à glisser la clé dans la serrure. La porte s’ouvrit avec un léger gémissement et ils pénétrèrent dans la maison silencieuse. Gabriel demeura un moment là, debout dans le couloir, la poigné de sa valise toujours serrée dans sa main. Valentin s’effaça. Lentement son ami pénétra dans le séjour. Le bruit de ses pas résonnait à n’en plus finir dans cette maison vide depuis des années. Il appuya sur le vieil interrupteur et la lumière inonda le lieu. Le mobilier avait été recouvert de draps blancs qui, comme des fantômes, attendaient que passe le temps.
— Ils auraient dû vendre cette maison à la mort de mon père, murmura Gabriel en regardant alentour.
— Tu étais toujours héritier. Enfin… tant que ton corps n’avait pas été retrouvé, tu étais… enfin… tu…
— J’aurais préféré être mort, le coupa Gabriel.
— Ne dis pas cela ! Bientôt, tout sera terminé.
Mais Gabriel ne l’écoutait pas. Il se décida à bouger et fit le tour des pièces du rez-de-chaussée : la cuisine avec la buanderie à l’arrière, le séjour, le bureau de son père et, au fond, une chambre qu’occupait sa grand-mère lorsqu’elle venait passer quelques jours avec eux. Ensuite, il gravit les escaliers qui grincèrent. Au premier étage se trouvaient la chambre de ses parents ainsi que la sienne, et une salle de bain. Il passa devant la première et marqua un moment d‘hésitation. Devait-il ouvrir la porte ? Devait-il laisser la pièce à son silence ? Finalement il préféra attendre et se dirigea vers sa chambre. Plongée dans la pénombre, la pièce l’attendait, inchangée. Gabriel appuya sur l’interrupteur et, avec la lumière, tous ses souvenirs lui revinrent. Aucun meuble, aucun objet, aucun jouet n’avaient été déplacés depuis ce mois de novembre où il avait été enlevé ving- quatre ans plus tôt. Cette chambre était porteuse de tant de secrets d’enfant, tant de rêves d’enfant, tant de pleurs d’enfant. Il s’approcha de ce qui avait été son lit et saisit doucement un ours en peluche. Il se souvenait de lui, son préféré, celui avec lequel il dormait. Il le reposa avec douceur et ouvrit la porte de son armoire : ses vêtements de petit garçon étaient toujours là, impeccablement rangés. Il éprouva le besoin de les toucher. Ils dataient d’une époque où il était encore pur, où rien n’avait souillé ni martyrisé son corps, ni son esprit. Il retourna près de son lit sur lequel il s’assit, un tee-shirt soigneusement plié toujours entre les mains.
— Il te faut tourner la page.
La voix douce de Valentin le ramena à la réalité. Subitement il se mit à pleurer et son ami le prit dans ses bras.
— Je savais que ça allait être difficile de revenir. Je m’y étais préparé pourtant mais… c’est trop dur… Val, c’est trop dur ! Gabriel éclata en sanglots.
Valentin caressa doucement ses cheveux argentés et déposa un baiser sur son front.
— Viens, ne restons pas dans cette chambre, c’est trop tôt.
Ils se levèrent et redescendirent.
— Tu ne peux pas dormir dans ton ancienne chambre. Je vais t’aider à préparer celle du rez-de-chaussée, celle de mémé. Tu te souviens de mémé et de sa limonade chaude ?
Gabriel sourit, ses larmes commençaient à sécher le long de ses joues. Oui, il se souvenait de sa grand-mère, une montagnarde qui n’avait jamais été plus loin que Sospel. Mémé était une femme prématurément vieillie par le travail mais toujours souriante, et qui racontait merveilleusement bien les histoires, les contes et les légendes des montagnes. Gabriel renifla.
— Val, je me suis cru plus fort que j’étais. J’ai échoué.
— Non, Gabriel, il te faut juste un peu de temps. Le petit garçon de onze ans qui a connu l’enfer n’est plus, à présent tu es un homme qui a parfaitement réussi sa vie, tu es riche, tu es célèbre et tu es vivant.
Tout en parlant, Valentin avait ouvert la vieille armoire en bois de chêne qui avait grincé. Le linge de maison y était encore parfaitement rangé. Il le porta à son nez.
— Hum, ça sent le renfermé. Je vais monter à la ferme te chercher des draps propres. Je n’en ai pas pour longtemps.
Gabriel posa sa valise sur le lit et l’ouvrit. Il s’avança vers l’armoire et déplaça les piles de draps afin de ranger ses vêtements. Une fois qu’il eut vidé la première valise, il ouvrit la seconde. Un frisson parcourut tout son corps, le détournant de son rangement : au-dehors, la lumière du jour commençait à baisser, alors une profonde angoisse l’envahit.
Il avait fallu moins d’une heure à Valentin pour rentrer chez lui, prendre des draps et revenir chez son ami.
— Voilà, au moins ça sent bon, dit-il en souriant. Veux-tu que je reste cette nuit ?
— Non, Val, Cathy va me tuer si tu ne rentres pas. C’est toi qui l’as dit : « je suis un homme qui a parfaitement réussi sa vie ». Je survivrai à une nouvelle nuit.
— Je garde mon téléphone près de moi, s’il y a quoi que ce soit…
— Oui, je t’appelle, dit Gabriel en poussant son ami vers la porte.
— À demain, dit Valentin en caressant le visage de Gabriel.
— À demain. N’oublie pas Jill, à neuf heures, à Sospel !
Valentin s’éloigna en lui adressant un signe de la main. À présent, Gabriel était seul, seul face à son passé, seul face à son enfance, seul face à ses cauchemars.
La nuit était tombée, plongeant le village dans l’obscurité. Gabriel avait fermé chaque fenêtre, chaque volet avec soin. Il avait contrôlé par deux fois si la porte au rez-de-chaussée était bien fermée à clé. À demi rassuré, il s’assit dans l’un des fauteuils du salon après avoir pris un vieil album photos qu’il feuilleta. Dans la rue, les pas des paparazzis résonnaient contre les murs des maisons. Pour la première fois de sa vie, Gabriel était heureux de leur présence. Les savoir rôder autour de sa maison le rassurait.
Les heures passèrent et, au dehors, tout devint silence ; un silence oppressant que Gabriel avait du mal à supporter. Il se leva et remit en marche la vieille horloge comtoise. À son grand étonnement, elle repartit immédiatement. Il se rappelait combien, enfant, elle l’avait énervé à sonner chaque heure de jour comme de nuit. Aujourd’hui, son tic-tac le rassurait et surtout, comblait le silence de la maison. Lorsque minuit arriva, les douze coups cristallins lui arrachèrent un sourire. Il se sentait moins seul.
Gabriel finit par se mettre au lit. La maison sentait le renfermé et l’humidité mais rien ne lui aurait fait ouvrir la moindre fenêtre. Il ferma les yeux et écouta avec une attention toute particulière chaque bruit, chaque craquement, mettant un nom sur chacun : charpente, lit… Il n’arriverait pas à dormir, il le savait, mais il voulait éviter de penser ; de penser à ce qu’il avait vécu lorsqu’il avait quitté cette maison. Il se força à occuper son esprit par le souvenir de sa future demeure, une belle villa datant de la fin du dix-neuvième siècle, qu’il s’était offert pour sa retraite. Il était immédiatement tombé amoureux de la décoration, de la grande terrasse qui dominait la mer, des jardins, des fontaines et de tout le raffinement dont faisaient preuve les aristocrates de l’époque.
Brutalement ses pensées furent ramenées au présent. Un nouveau bruit venait de lui parvenir. Ce n’était pas un craquement, pas un bruit de la maison mais plutôt un grattement. Il tendit l’oreille, tentant de réfréner la terreur qui commençait à s’emparer de lui. Quelque chose grattait contre la porte d’entrée. Au début, ce n’était qu’un frôlement mais, à présent, il percevait bien ce grattement qui semblait même s’accentuer.
Gabriel se leva et, tremblant de peur, il s’approcha de la fenêtre de sa chambre. Lentement, et sans bruit, il l’ouvrit et repoussa doucement le volet. La rue était déserte. Il resta un moment à fixer les ténèbres en vain. Il referma volet et fenêtre et retourna vérifier que le verrou de la porte d’entrée était bien tiré. Dans la maison, les lumières étaient allumées, Gabriel redoutait les ténèbres plus que tout. Après avoir vérifié une fois de plus que porte, volets et fenêtres étaient bien fermés, il se recoucha.
Il tenta d’occuper son esprit à quelques souvenirs agréables. À dix-huit ans, il avait vécu deux ans avec Valentin. À cette époque, son ami d’enfance travaillait dans un café sur la promenade du bord de mer à Menton. Il l’avait sauvé de son enfer et l’avait pris avec lui quelques temps. Il y avait eu les premières photos, le premier press-book envoyé aux agences et puis la célébrité. Gabriel esquissa un sourire, les yeux clos. Soudain le grattement recommença, plus proche. Cette fois-ci, c’était contre son volet de chambre. Les yeux agrandis par la peur, il se jeta au plus profond de son lit, rabattant brusquement les draps sur sa tête et, pour une des rares fois de sa vie, il pria… il pria pour que ce ne soit pas eux.
Il faisait nuit lorsque Valentin était remonté à la vieille bergerie de la cime de Gonella. Chaque été, et depuis plusieurs années, cet alpage était loué à sa famille par le parc du Mercantour. Les chèvres étaient de véritables débrousailleuses écologiques et elles donnaient une bonne image du parc aux nombreux randonneurs estivaux. Pour l’aider à s’occuper de ses quatre-vingt-dix chèvres, Valentin avait embauché Giovanni Gioti le printemps dernier. Giovanni connaissait bien les chèvres. Il avait été chevrier durant plusieurs années avant de fuir l’Italie. Chaque soir, Valentin descendait le lait de l’alpage. Il le déchargeait à sa ferme où Cathy fabriquait les fromages. La vente des fromages et du lait était le revenu familial. Une mauvaise année, quelques chèvres malades, une voiture en panne et c’était la catastrophe. Tout en conduisant prudemment sur les chemins de terres qui longeaient la montagne, Valentin ne pouvait retenir son esprit de divaguer dans ses souvenirs. Aujourd’hui cependant, le présent avait bel et bien rattrapé le passé et Gabriel était de retour.
Le vieux pick-up émit un grincement en traversant un chemin pierreux, ramenant son attention sur sa conduite.
— C’est de ma faute si tu es revenu au Moulinet, dit-il à lui-même, c’est de ma faute.
La lumière des feux éclairaient le chemin sur quelques mètres, laissant le reste de la montagne dans une douloureuse pénombre que la lune elle-même ne parvenait pas à apaiser. Le visage de Gabriel revint le hanter : son beau regard, ses fins sourcils à la courbure artificielle, ses cheveux argentés et son sourire, son merveilleux sourire, le même qu’il avait lorsque, enfant, il voulait charmer. Aujourd’hui, ce sourire avait séduit toute la planète et la beauté de Gabriel avait traversé tous les continents. Valentin soupira, il avait l’impression d’avoir perdu son ami d’enfance, tout du moins celui qu’il connaissait depuis son enfance.
Enfin il vit les lumières de la bergerie. Dans l’ombre de l’imposante cime qui la dominait, elle apparaissait minuscule. Il quitta le chemin et descendit jusqu’au hangar en tôles ondulées sur lequel le fragile éclat de la lune se reflétait. Lorsqu’il s’approcha, quelques timides bêlements l’accueillirent.
Valentin vérifia les barrières de bois qui fermaient chacune des extrémités puis il se dirigea vers la bergerie. Lorsqu’il ouvrit la porte, la faible lumière d’une lampe à pétrole le salua. Giovanni raccommodait une chaussette trouée.
— Tu vas finir par avoir plus de rapiéçage que de laine là-dessus, lui dit Valentin en entrant.
— Hé ! Mais c’est des bonnes chaussettes, lui répondit son ami avec son accent italien.
Valentin s’assit près de lui, à l’unique table de la pièce.
— Si tu veux, je t’en ramènerai un lot quand j’irai au centre commercial de Menton.
Giovanni le fixa de ses yeux noirs.
— Alors ? Comment c’était ?
Valentin passa sa main sur son visage en soupirant.
— De la folie, il y avait du monde partout. Beaucoup d’étrangers, des journalistes, des photographes, je ne m’attendais pas à ça. Le préfet a même fait le déplacement, tu te rends compte ?
Giovanni sourit puis ramena son regard sur sa chaussette.
— Il est rentré, ajouta simplement Valentin, posant ses coudes sur la table et joignant ses mains.
— Gabriel… Il est donc revenu.
— Oui, et il est encore plus beau que sur tous les magazines que tu as pu voir.
Giovanni eut un sourire amusé.
— Moi, les magazines… ça fait des lustres que je les ai plus feuilletés.
— Demain, je te laisserai les bêtes. La Bénédicte m’a offert de récupérer le foin de son verger. Je l’ai coupé la semaine dernière, mis en botte et là je dois le rentrer avant qu’un orage ne vienne tout abimer. Je monterai tard, peut-être en début de soirée.
— Le lait sera prêt. Tu sais très bien que tu peux compter sur moi. Valentin, si tu souhaites passer un peu de temps avec ton ami, je le comprendrai. Je veillerai sur le troupeau et m’en occuperai.
— Merci Giovanni. Dans deux semaines, je monterai la cinquantaine de chèvres qui sont encore dans la vallée. Elles ont nettoyé les communaux et Monsieur le Maire m’a dit de les retirer.
Valentin posa ses yeux verts au-delà de la porte ouverte sur la nuit. L’italien le regarda un moment, sa chaussette posée sur ses genoux.
— Et si tu t’étais trompé, mon ami ? la voix de Giovanni le sortit de ses pensées.
— Quinze ans de traque… non, je ne me suis pas trompé.
— Quinze ans qu’ils ne se sont pas manifestés. Ils ne reviendront peut-être plus jamais.
Valentin se leva et s’avança sur le seuil de la porte faisant face à la nuit.
— Ils reviendront, Giovanni, ils reviendront pour lui.
Il était neuf heures lorsque Valentin coupa le moteur de son pick-up devant l’hôtel du Pont Vieux à Sospel. Il avait été convenu la veille qu’il viendrait chercher Jill pour l’emmener à Moulinet. Le jeune homme regarda sa montre : neuf heures dix et toujours pas de Jill.
Il descendit de sa voiture et entra dans le hall du petit hôtel sospellois.
— Val ? Dis-moi, ça fait un bail qu’on t’a pas vu par ici. Je pensais que tu allais passer le reste de tes jours avec tes chèvres, là-haut dans les alpages.
La remarque de son ami hôtelier lui arracha un sourire.
— Bonjour, Roland, comment vas-tu ?
— Bien, et toi ? Je suppose que tu viens pour la dame de Paris. Belle femme, mais fichu caractère. Alors, il est revenu le Gabriel ?
— Je te raconte pas la journée d’hier entre les journalistes, les photographes, les présentateurs de télé… un cauchemar.
— C’est sûr que dans Moulinet ça devait pas être trop commode. Pourquoi il est pas revenu à Sospel le Gabriel, ça nous aurait fait une sacrée publicité ! On dit qu’il y avait même des gens des États-Unis, c’est vrai ?
— Tu sais, j’ai fait que passer pendant la conférence de presse. Je ne me suis pas attardé sur les nationalités des journalistes. Une chose est certaine : ça a été le bazar !
— Je te crois bien ! Ta dame n’a pas l’air d’être prête, veux-tu un café ?
— Oui, je veux bien, merci.
