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Québécoise par son père et allemande par sa mère, Caroline Akerman-Marchand, sorte d’alter ego de l’autrice, est une jeune Montréalaise, qui étudie l’allemand à l’université. Par une après-midi chaude de juillet, elle rencontre « Monsieur le professeur Karlheinz Mueller-Stahl », par hasard, à la banque. Le professeur d’allemand, connu et respecté, ne parvenant pas à retirer de liquide au guichet automatique, demande à son étudiante de lui prêter un peu d’argent.
"Je me souviens de cette rencontre fortuite, impromptue, avec le professeur Mueller-Stahl, puisque mon existence en fut transformée et que ce moment vif constitue ma première conversation avec celui qui incarnera ce que je considère comme mon entrée en littérature et ma déclaration d’amour à la culture, la grande culture européenne."
Impromptu est ainsi le récit de la fascination qu’exerce l’Europe, « la vieille Europe » en Amérique du Nord, et particulièrement au Québec. Mais la réalité est parfois bien éloignée de cet imaginaire collectif, et c’est ce que va découvrir notre narratrice.
Texte critique et un brin moqueur, autant sur le milieu universitaire que sur l’impérialisme culturel européen, Impromptu est aussi une histoire d’exil, de retour aux sources pour la narratrice qui tente de renouer avec ses origines allemandes.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Née à Chicago en 1961, d’une mère française et d’un père grec, qui a grandi en Algérie, Catherine Mavrikakis vit depuis toujours à Montréal, où elle enseigne la littérature et la création. Elle est l’autrice d’une quinzaine de romans et d’essais. Publiée aux éditions Héliotrope au Québec, c’est grâce aux éditions Sabine Wespieser que nous l’avons découverte en France.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
La collection « Fictions d’Europe » est née d’une rencontre entre la maison d’édition La Contre Allée et la Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société. Désireuses de réfléchir ensemble au devenir de l’Europe, La Contre Allée et la MESHS proposent des récits de fiction et de prospective sur les fondations et refondations européennes.
Christophe Niewiadomski, directeur de la MESHS.
À mon grand professeur, ton élève pour l’éternité
C’est en juillet 1984 que je rencontrai le professeur Karlheinz Mueller-Stahl véritablement pour la première fois à la Banque de Montréal, au coin du chemin de la Reine-Marie et de la Côte-des-Neiges, en plein cœur du quartier jouxtant l’Université de Montréal. Je me tenais derrière lui au guichet automatique et des relents de son parfum Guerlain Habit rouge mêlés à son odeur de sueur fraîche venaient jusqu’à moi. Je me rappelle cette journée comme si c’était hier et l’odeur de Monsieur le professeur, comme je l’ai toujours appelé depuis, me poursuit encore dans des moments de nostalgie. Ce jour-là il faisait une chaleur torride, une chaleur montréalaise d’été où l’air se retrouve gonflé d’humidité, où les corps se font pesants, suintants et deviennent vite gênés dans leurs articulations et leurs mouvements. Je devais aller retirer un peu d’argent à la banque avant de me rendre au Café Van Houtte pour profiter de la climatisation dont je ne bénéficiais pas dans mon minuscule appartement d’étudiante où je menais une vie particulièrement sage et modeste. Je rêvais déjà de manger un muffin aux bleuets et de siroter un latte toute l’après-midi en compagnie d’une amie tout aussi fauchée que moi, à laquelle j’avais donné rendez-vous. Oui, je me souviens de cette rencontre fortuite, impromptue, avec le professeur Mueller-Stahl, puisque mon existence en fut transformée et que ce moment vif constitue ma première conversation avec celui qui incarnera ce que je considère comme mon entrée en littérature et ma déclaration d’amour à la culture, la grande culture européenne.
Le docteur Karlheinz Mueller-Stahl n’arrivait pas à insérer sa carte bancaire dans la fente de la machine et poussait de gros soupirs excédés, presque caricaturaux. Alors que, de très mauvaise humeur, il se tournait vers moi, je lui proposai timidement de l’aider à effectuer l’opération qu’il souhaitait mener. Bien sûr, il ne me reconnut pas. Il faisait très chaud dans l’espace clos des guichets bancaires automatiques, et il était étonné, me dit-il sans attendre, que la banque restât fermée à cette heure tardive. Il semblait excédé de s’être cogné à une porte close. Il me lança sèchement, alors que déjà je l’invitais à composer son code : « Mais quel code ? De quel code est-il encore question ? Écoutez, mademoiselle, je ne me sers pas de cette carte d’habitude. Elle traîne dans mon portefeuille depuis quelque temps, mais je n’en connais quand même pas le code. Comment saurais-je le code ? ajouta-t-il fâché. Et pourquoi un code, dites-moi ? Vous avez l’air intelligente, non ? Expliquez-moi donc pourquoi partout des codes. Les codes c’est l’avenir, apparemment. » Il y avait dans son ton quelque chose d’à la fois railleur et irrité : « Je n’aime pas du tout cette nouvelle vie automatisée à laquelle notre civilisation se soumet bêtement, oui très bêtement. J’ai l’habitude de parler aux caissières qui me connaissent bien et qui me traitent avec égard. Je bavarde avec certaines depuis plus de trente ans. Nous ne sommes pas des intimes, mais nous avons créé des liens, des liens que je qualifierais de solides. Oui, solides, malgré les apparences et les circonstances, mademoiselle. Je n’ai guère l’envie de m’entretenir avec des machines, vous comprenez. Je pense que les robots et autres mécaniques tueront l’humanité… Dans cinquante ans, tout sera conçu par les ordinateurs, même les voix… Je suis vieille Europe, et ce n’est pas une expression vaine. Oui, je suis très vieille Allemagne en fait, celle dont vous ne pourriez vous souvenir, mais que vous ne connaissez d’ailleurs pas, puisque votre génération n’entretient aucun rapport avec le passé. J’arrive à la banque, j’ai mon livret de banque en main », et il accompagna sa parole d’un geste en me tendant son portefeuille : « et je le présente fièrement à la caissière en lui disant : bonjour, comment allez-vous ? J’entame alors tout doucement avec elle un entretien civilisé, plutôt courtois. Ne trouvez-vous pas cela préférable à un guichet automatique ? » À ces mots, je souris timidement et me préparai à répliquer que déjà Karlheinz Mueller-Stahl me cédait sa place.
