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« Chronique vampirique vénitienne, parisienne et condruzienne. »
J'écris pour mon plaisir et, oserais-je avouer, pour celui de la lectrice et du lecteur qui me ferait l'amitié de s'intéresser aux divagations extravagantes — et sages — d'un homme qui se considère comme le plus attachant du globe. Je l'avoue d'emblée : je me tiens pour plus aimable que tous les présidents du monde, que tous les ouvriers du monde, que tous les littérateurs du monde, et même que monsieur
Valéry, dont j'aime le vers : « Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même »... et même que monsieur
Sartre, qui est pourtant un bien grand homme.
Que nul ne croie lire des mémoires, encore que ce récit présente de commun avec ce genre de relation d'être truffé de mensonges éhontés. Si j'avais écrit des mémoires, pas une lectrice, pas un lecteur, pas une, pas un qui ne se fût épouvanté ! Doux récit que celui-ci. j'aime la douceur. j'aime être doux et qu'on le soit.
On appellera donc ce récit comme on veut, sauf mémoires. Je hais les mémoires à la fureur. Pas mémoires donc, ni posthumes, ni anthumes. Comme l'a souligné, à juste titre, le docteur Antoine Deshouillères dans une récente communication à l'Académie de Médecine (
Anthumie/posthumie dans la problématique de l'errance, p. 37), je suis « un cas prodigieux ».
À PROPOS DE L'AUTEUR
Gaston Compère, né en Wallonie en 1929, docteur en philosophie et lettres, est un des grands écrivains d'expression française. Il a reçu en 1989 le Grand prix de Littérature de la francophonie. Outre ses romans (notamment chez Belfond), il a publié une biographie très remarquée de
Maurice Maeterlinck (La Manufacture, 1989) et de nombreuses pièces de théâtre. Il est aussi poète et traducteur.
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Seitenzahl: 402
Veröffentlichungsjahr: 2021
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DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Romans :
Les Griffes de l'ange,1981.
Lettres rouges Lettres noires,1992.
Nouvelles, récits :
Le Fouille-merde(avec Pascal Vrebos), récits, 1987.
L'Hiver,récit, 1994.
O, promenades,nouvelles, 1996.
Poésie :
Foi,1992.
Lieux de l'Extase,1993.
Traduction :
L'Apocalypsede Saint Jean, 1994.
Gaston Compère
In Dracula memoriam
Chronique vampirique vénitienne,
parisienne et condruzienne
Postface par Jacques Finné
Quand vampire rime avec rire
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6714-6
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Le cynisme est autrement plus rafraîchissant
que la vertu des jeunes vierges effarouchées.
(Ange Promosest,La lune hématocèle,p. 193)
Pour Jacques Finné
sans conteste,
Jacques Finné,
l’ami,
Et pour Féli
sans qui rien n’eût été possible
ni même souhaitable.
J’écris pour mon plaisir et, oserais-je l’avouer, pour celui de la lectrice et du lecteur qui me feraient l’amitié de s’intéresser aux divagations extravagantes — et sages — d’un homme qui se considère comme le plus attachant du globe. Je l’avoue d’emblée : je me tiens pour plus aimable que tous les présidents du monde, que tous les ouvriers du monde, que tous les littérateurs du monde, et même que monsieur Valéry, dont j’aime le vers : « Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même »… et même que monsieur Sartre, qui est pourtant un bien grand homme.
Que nul ne croie lire desmémoires,encore que ce récit présente de commun avec ce genre de relation d’être truffé de mensonges éhontés. Si j’avais écrit des mémoires, pas une lectrice, pas un lecteur, pas une, pas un qui ne se fût épouvanté ! Doux récit que celui-ci. J’aime la douceur. J’aime être doux et qu’on le soit.
On appellera donc ce récit comme on veut, saufmémoires. Je hais les mémoires à la fureur. Pasmémoiresdonc, ni posthumes, ni anthumes. Comme l’a souligné, à juste titre, le docteur Antoine Deshouillères dans une récente communication à l’Académie de Médecine (Anthumie/posthumie dans la problématique de l’errance, p. 37), je suis « un cas prodigieux ».
Rédiger ce récit m’a offert une des joies les plus vives que j’aie jamais connues sur cette terre. Hélas ! le texte très, très long a été impitoyablement raccourci (je n’ose écrire châtré) par un « ami » qui prétend me vouloir du bien. Grand bien lui fasse. Je le remercie, en tout cas, d’avoir incorporéin textocertaines maximes (ah ! cher La Rochefoucauld !) que j’avais écrites sur les femmes et que ce pédant universitaire appelait « un obstacle au rythme narratif » de ma prodigieuse histoire — encore qu’elles fussent, pour la plupart, reléguées en note. Prodigieuse bêtise !
Que la lectrice, le lecteur que je lasserais me pardonnent ma faiblesse et ma présomption. Et surtout, de grâce, qu’elle/il ne me traitent pas de misogyne. Je demeure très convaincu qu’il suffit de remplacer par le mot homme celui defemme— qui désigne l’être sans lequel nous ne pourrions vivre, sans lequel, du moins, je n’aurais pas pu vivre — pour que la plupart de mes remarques conservent toute leur vérité.
Vivre et laisser vivre : jolie formule. Un de mes anciens professeurs de lettres la faisait sortir du stylographe de monsieur Paul Claudel, de l’Académie française. Je ne me suis jamais résolu à le croire.
— Et pourquoi donc ? me demanda Loredana.
Je n’allais pas lui donner mes raisons : n’est pas spécialiste en belles-lettres qui veut, même si, dans la mouvance de l’encore proche mai 68, tout le monde pouvait s’y autoriser. Loredana est une oie. Pour l’instant, je préférais m’occuper de son jabot. Je ne fus pas long à constater qu’elle aimait ma préférence. Quand mes lèvres quittèrent son cou (elle me refusait momentanément les siennes sous le fallacieux prétexte que je souffrais d’une angine) :
— Tu as raison, me concéda-t-elle en haletant. Laissons tomber le néocolonialisme, les problèmes de la pollution et la linguistique structurale.
J’admirai sa résolution. Loredana était plus sage que ses vingt ans ne pouvaient le laisser supposer. Au sacrifice qu’elle s’imposait, je me sus passionnément aimé. Je le fus. Elle eut de très beaux cris. Les nuits vénitiennes sont propices à l’amour.
Propices à l’amour, les nuits vénitiennes ? Un poncif, un très vieux poncif. Loredana donne dans le poncif avec enthousiasme. Tout évoluée qu’elle se prétende, aspirant l’avenir à pleines narines et méditant sur les révolutions avec une grâce et une chute de reins superbes, cette fille adore la carte postale. Elle s’extasie devant les ponts vénitiens, semblables, mon Dieu, à tous les ponts du monde, devant de vieux palais dont les pierres se décomposent et d’antiques tableaux qui ne sont rien de moins que des croûtes vénérables. Ah ! le coucher de soleil sur la lagune ! Connaissez-vous le coucher de soleil sur la lagune ? Quel charme ! Quelle grandeur ! Quelle magnificence ! Pour moi, les nuits vénitiennes ressemblent à toutes les nuits, ni plus ni moins, avec ceci peut-être d’original que, l’été, y flotte un bien agréable parfum de corruption. Je suis sensible à ce parfum : l’amour auquel je me livre avec beaucoup de bonne grâce s’en trouve exalté quelquefois jusqu’à la fureur. Et quoi de plus agréable que, de temps à autre, pas trop souvent toutefois, ces exercices de haute voltige farouche, bien qu’ils vous laissent rompu pour la semaine ?
Je ne puis trop me louer de cette profession qu’il me faut soutenir vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je parle du quinquagénariat. Quelle lumière implacable et charmante que la sienne ! Aucun être, aucun événement qui n’occupent enfin leur place véritable — place dérisoire, on s’en doute. Quelle respiration aisée que la mienne ! Si mes jambes sont un rien rhumatisantes, que j’aime la liberté de ma démarche ! À me voir hésiter en abordant les degrés de ces fichus petits ponts en dos d’âne dont Venise est truffée, Loredana (ou d’autres mijaurées de son âge) soupirent : « Mon pauvre vieux ! » Toutes, toutes des oies. Elles ne comprennent rien. Elles ne comprendraient pas. J’ai toujours admiré la mauvaise conscience de mes contemporains fortunés et instruits. Pour moi, je n’en cultive aucune. Il ne me viendrait pas à l’esprit d’éclairer la cervelle obtuse de ces filles dont l’opinion m’est indifférente. Vivre et laisser vivre. Qu’elles s’épanouissent dans leur jeunesse triomphante et stupide. Qu’elles me laissent à mes délectations secrètes. Ah ! vraiment, je suis né pour vivre quinquagénaire ! Enfin à l’aise, enfin sans illusion, trouvant du charme à toutes les heures — et jusqu’aux courbatures que me laissent les exercices furibonds qu’il m’arrive de goûter dans les bras de Loredana (ou de Gianna, ou de Paola, ou d’Ornella, il est cent autres péronnelles, douées, de son âge).
Qui me connaît pourrait, à juste raison, me demander ce que je fais à Venise. Le sais-je exactement moi-même ? Je puis, il va de soi, vous donner une réponse. Elle ne sera pas la bonne, je le crains. Je prends des vacances. Vous avez beau vivre sur vos gardes, votre esprit critique est souvent pris au dépourvu. Le mien, je l’avoue, est d’une paresse remarquable : il sommeille, il dort même, il ne se réveille que devant le fait ou l’événement, qui le mettent en fureur. J’ai beau afficher le plus profond mépris pour les dépliants touristiques, j’ai cru ceux qui chantent les charmes de cette ville corrompue. J’ai cru aussi le boniment de John.
J’ai rencontré John Moore il y a environ deux ans, quelque part du côté de Montmartre, chez une personne capable de vous offrir les plus efficaces consolations et que ses intimes, et eux seuls, ont le droit d’appeler Nini-la-douce. Dans le minuscule boudoir pourpre et or de madame Eugénie Lebèze (il s’agit de Nini), John Moore exhibait son front minuscule et ses vastes pectoraux. Je le trouvai fort beau. Que l’on ne me croie pas donnant dans cet amour qui n’ose pas encore dire son nom, non. Mais j’aime, pour me récréer — ou quoi ? me recréer ? — j’aime l’image de la beauté virile américaine. J’aime donc l’image de John. J’aime sa santé insolente, son éclat brutal, sa vulgarité étalée. J’aime sa mastication, ses cravates, ses fesses moulées. J’aime son sang riche. John s’occupait de commerce. Il s’agissait du commerce de la drogue : je n’appréciais pas. Lui non plus n’appréciait guère : la police se faisait de plus en plus indiscrète, les bénéfices, de plus en plus restreints. Ce gros poisson de John n’était que du menu fretin. Il n’était qu’un gagne-petit, non un de ces caïds qu’une Cadillac offre à l’admiration des honnêtes gens et au respect des inspecteurs de police. Par ailleurs, la marchandise qui lui passait par les mains, il ne la destinait qu’à une humanité des plus vagues, mais qui payait séance tenante et sans trop de grimaces. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de se mettre en quête d’un de ces hommes à qui la schnouf arrache des plaintes sublimes, des pensées d’outre-bourgeoisie, des prophéties apocalyptiques. Les génies comme Artaud lui étaient inconnus. Il ignorait tout de ce monde fascinant où gigotent les intellectuels d’avant-garde. J’avais besoin d’un homme pour coltiner ma marchandise à moi : j’ai en commun, avec les intellectuels de tout poil, un goût prononcé pour la fainéantise. Même vide, ma marchandise est lourde et encombrante : je vends des cercueils. Que John Moore ne connût pas Antonin Artaud était rassurant. Il poussait même la discrétion jusqu’à ignorer le nom de monsieur Roland Barthes et même de madame Simone de Beauvoir. C’était plus qu’il n’en fallait pour que je fusse en paix. Je lui proposai de l’engager. Il eut l’amabilité d’accepter. Je le fis trimer dur. Il trima sans rechigner, d’autant plus content de son sort que je lui avais permis d’employer mes cercueils pour transporter sa poudre. Je me tins très au courant de son commerce, auquel je ne participais pas. Il filait doux, mon doux fils de Boston (Massachusetts). J’aimais sa tête étroite, son regard de gentiane, sa lourde bouche nasillarde : il restait beaucoup d’enfance en lui — une enfance fascinée par la mitraillette et le moteur à pétarades.
J’en reviens à Venise. John avait beaucoup travaillé. Il avait même maigri, mais je ne puis pas affirmer que son amaigrissement était le résultat du travail auquel je l’avais astreint. On me tient souvent pour paternaliste. Opinion d’imbécile. Comme le dit le bon peuple d’Italie : «La mamma degli imbecilli è sempre incinta. » C’est un fait : la mère des imbéciles ne cesse d’être enceinte. Les imbéciles pleuvent, c’est connu. Ils sont heureux et prospères. Je crois, sans plus, qu’il est de bonne politique d’encourager les bons serviteurs. J’encourage le mien. Je lui ai dit :
— Mon cher John, j’ai pu constater que vous vous coupez en quatre.In medio virtus, sans doute. Mais vous êtes encore jeune. Vous avez des forces à dépenser. Je vous remercie de les dépenser à mon service, quoique je ne sois pas stupide au point de croire que vous ne vous fatiguez que pour mes beaux yeux. Je tiens tout de même à vous offrir quelque chose. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Un treizième mois ?
Il ne désirait ni treizième mois, ni prime de vie chère, ni cercueil capitonné. Il voulait voir Venise, ni plus, ni moins. Les charmes de la ville lui avaient été vantés par mes propres dépliants touristiques.
— Je vous donne quinze jours de congé, lui dis-je moi. Cela vous va ?
— Trois semaines, répondit-il de cette voix superbe qui, venue des entrailles, lui passait par les fosses nasales.
Et de sortir, non sans difficulté, de sa poche-revolver, l’arme que celle-ci doit naturellement contenir. C’était un gros mauser noir à gueule de crapaud que je voyais pointé vers mon ombilic et que, de toute évidence, il allait mettre en action avec un froncement de sourcils et un glissando des mâchoires dérapant dans le chewing-gum.
— Calmez-vous, mon vieux ! Rentrez-moi votre artillerie. Je commence à me fatiguer de vous la voir sortir pour tout et pour rien.
— Trois semaines, répéta-t-il avec des yeux fixes d’halluciné.
Le coup partit brusquement. Je parle de mon coup de pied. Je pratique la savate à la perfection. Je n’entendis pas sans satisfaction craquer le cartilage nasal : son accent allait peut-être s’améliorer. Le mauser lui échappa. Je le cueillis au vol. Je n’eus pas à pratiquer le karaté, où je suis passé maître. John titubait, les deux mains sur le visage. Le sang lui coulait en ruisseaux sur les poignets, lui entrait dans les manches : un beau sang vermeil, riche en globules rouges et en leucocytes. Quelle perte ! Je lui enfonçai brusquement le mauser dans l’épigastre : il tomba à la renverse. Sa chute fut arrêtée par une chaise que, du pied droit, je fis glisser sous ses fesses — fesses que, pour des raisons que je ne veux pas connaître, tant de gens trouvent expressives. Il gémissait dans ses phalangettes : « Oh ! boss… boss… bossssss… »
— Pardon ?
Il ne répondait pas. Je retirai le chargeur et la balle déjà engagée dans le canon. Puis je lui remis l’arme dans la poche fessière.
— Mon cher John, lui murmurai-je moi d’une voix pleine de bonté, apprenez, de cette séance, qu’il est inutile que vous vous en remettiez toujours à votre revolver pour persuader. Apprenez aussi que je suis le meilleur des patrons : je vous donne vos trois semaines.
Il se mit à sangloter. Cette pleurnicharderie américanaude m’irrita quelque peu.
— Bon sang ! que désirez-vous encore ?
De nouveau, il ne désirait ni treizième mois, ni prime de vie chère, ni cercueil capitonné. Il fallut que je misse en action toutes mes connaissances en psychologie pour lui faire avouer que le plus cher de ses vœux était de me voir l’accompagner dans la ville des doges. Je suis bon. J’acceptai.
Et me voici dans ce bourbier de Venise. Mes maîtresses, toutes éphémères, m’ont souvent reproché l’état peu engageant de mes pieds. Ces reproches sont-ils justifiés ? Je ne me prononce pas. Toutefois, même s’il me fallait leur donner raison, j’avoue que je n’aurais jamais l’audace de les plonger dans les canaux. Je ne pense pas sans frémir à leur lit tapissé par les déjections de la cité. J’imagine les gavottes des bacilles, les gigues des vibrions, les sarabandes des bactéries. Je distingue sous l’eau des caravanes de champignons empoisonnés, des processions d’algues nauséabondes. J’ai beau avoir une assez bonne connaissance de la végétation des ténèbres, celle de Venise, entrevue ou imaginée, me donne froid dans le dos. Je ne puis pas croire cette exubérance naturelle. Je me monte la tête. Pour chasser mes hantises, j’en rends responsables ces proches raffineries de pétrole dont un État providence a permis l’érection dans le souci, évident, de voir rayée sous peu de la carte une ville dont le passé lui fait honte : une démocratie véritable ne peut permettre la construction d’un nombre aussi considérable de palais. Venise est le plus sûr témoin d’un passé monstrueux. Si j’étais technocrate, et spécialement technocrate politisé, je conseillerais au gouvernement italien l’emploi des explosifs : il en existe d’excellents, d’une efficacité telle que la lagune aurait vite retrouvé son vrai visage, celui que n’a même pas connu Paoluccio Anafesto, que Loredana m’a appris être le premier doge de l’Histoire. Mais il existe, paraît-il, une conscience universelle qui, s’accommodant très bien des guerres, s’émeut sur le sort d’une ville pourrie et ne peut permettre que disparaisse une agonisante. Je n’aime pas Venise, pour des raisons qui me sont propres et dont j’espère ne pas parler. J’aime encore moins cette conscience, je ne m’en cache pas, sans pourtant en tirer gloire, contrairement à ces bons apôtres (j’en connais en surnombre) qui aiment clamer à tout vent leur amour de l’Homme. Je n’ai garde d’entrer dans le cœur de ces missionnaires épileptiques, assuré que je suis de le trouver, comme l’écrit si admirablement mon ami Blaise Pascal, creux et plein d’ordure. Mais quoi ? Je m’excite. Je sens tous mes sphincters en travail : il est passé, pour moi, le temps de la colère. Laissons,aequo animo,l’exaltation de la conscience universelle assurer de solides promotions à ceux dont l’organe vocal est le plus retentissant. Je les vois bien à la Fenice, ces messieurs-dames : un bel canto du tonnerre dans le tonnerre des guitares électriques et des accordéons atomiques !
Excusez-moi d’avoir une dent contre ces missionnaires depuis qu’ils m’en ont cassé quelques-unes. Souvenirs pénibles. Mes meilleures dents. Celles qui faisaient de mon rire mon plus sûr moyen de séduction. Par bonheur, j’en ai retrouvé de nouvelles. Il n’empêche : comme l’a déclaré excellemment la duchesse Verpoix-Lanjac, je suis l’homme qui ne sourit jamais. Comme cette bonne duchesse était elle-même incomplète, ayant été amputée d’un sein cancéreux, sa formule, tout excellente qu’elle est, demande à être complétée : l’homme qui ne sourit jamais en public.
— Mon chéri, pourquoi ne souris-tu jamais ?
C’est Loredana qui parlait. Loredana est une oie. Répond-on à une oie ? J’aurais voulu sourire, je m’y refusai. J’aurais souri qu’inévitablement, en fille d’Eve inévitable, elle m’eût demandé la raison de ce sourire. Je ne pouvais tout de même pas lui répondre que je lui trouvais les seins atteints de strabisme divergent. Je ne répondis pas. La chambre était fraîche, le lit, ferme, la nuit d’août, paisible. Les touristes exténuaient leurs chevilles entre le Rialto et la place Saint-Marc. Au long des rues étroites, ils élimaient quelque peu dans la presse leur cellulite abhorrée. Non sans plaisir, j’entendais le souffle de Loredana enfin presque calmé. Elle faisait, dans la pénombre, une jolie tache laiteuse. Je lui fis compliment de son teint et de son savoir-faire : cela suffisait pour qu’elle oubliât l’énigme de mon sourire. Elle se mit à parler d’abondance de sujets passionnants : pourquoi le rouge lui allait-il mieux que le bleu ? Pourquoi sa mère réussissait-elle à merveille les spaghettis aux fruits de mer alors qu’elle, elle les manquait immanquablement ? Pourquoi la néoliturgisation postconciliaire admettait-elle encore, au cours des offices, ce sabir qu’est le latin ecclésiastique ? Pourquoi… Je ne l’écoutais pas. Ma main lui caressait distraitement l’intérieur de la cuisse droite. Le Grand Canal clapotait sous la fenêtre, mangeait l’hôtel, molécule par molécule. Encore chaud de la grande chaleur du jour, il exhalait paisiblement une odeur de putréfaction si légère qu’elle s’était faite parfum. La mort embaumait.
Ce fut au moment où Loredana se mit à déplorer la lenteur mise par les prêtres italiens à montrer la forme de leurs cuisses dans des pantalons à la mode que je me décidai pour de bon à me débarrasser d’elle. Qu’on m’entende : j’aime user de la litote et de l’euphémisme. Vous m’entendez donc. Je souffre assez souvent de désirs homicides. Seules les femmes en bénéficient. Pour diverses raisons, oiseuses à énumérer. J’ai, à mon actif, quelques victimes de choix, dont la duchesse de Verpoix-Lanjac, qui a laissé, de son assassin, une définition admirable, quoique incomplète. Jusqu’à maintenant, j’avais élu mes victimes avec beaucoup de soin : leur famille choisissait, dans mon magasin (que j’appelle ma bonbonnière), les cercueils les plus précieux. Volupté du meurtre et commerce se joignaient harmonieusement. Dans le meurtre de Loredana, « aucune option économique », aurait susurré la pulpeuse enfant. Mais le désir violent qui commençait à m’agiter les mains ne m’obscurcissait pas le crâne au point que j’oublie les dangers que comporte cette sorte d’entreprise. Je sautai à bas du lit.
Elle se tordit vaguement, tendit les bras, ronronna :
— Mon amour, mon amour, mon amoumour… où vas-tu, mon amour ?
Je n’appréciais guère ce langage de ciné-roman. Je décrochai l’écouteur du téléphone et demandai la chambre 34. John me répondit sur-le-champ. Il ne fallut pas une minute pour qu’il quittât sa Juliette, ramassée sur un quai de la Giudecca, qu’il s’habillât décemment et frappât à la porte. J’étais satisfait de sa diligence. Je sortis dans le couloir et fermai soigneusement la porte derrière moi.
— Mon cher John, je vais avoir besoin d’un cercueil Z14.
Je suis un être de la nuit. J’adore la nuit avec passion. J’aime avec passion le travail nocturne. Toutefois, il me faut bien avouer que la clarté des étoiles est d’une extrême insuffisance. Si celle de la lune tire plus à conséquence, on peut lui reprocher ses caprices, sa précarité, sa relative rareté : la pleine lune, on n’en peut tout de même profiter par mois que quelques jours à peine. Et encore… Paris aime trop les nuages. L’électricité rend bien des services. Je ne crache ni sur les bougies, ni sur les cierges, je l’avoue. Mais le soleil me fait fuir. « Tes pauvres yeux… »
Loredana aime à prendre ce ton dont les mères sont prodigues quand l’enfant de leurs entrailles voudrait s’y réfugier encore : la commisération, la certitude de se sentir nécessaires et toutes-puissantes, le plaisir de cette certitude, de l’orgueil dans la morve et de la faiblesse du côté du périnée, les fibres, à la fois bizarrement fermes et relâchées, donnent à leur voix l’intonation la plus odieuse que je connaisse. La maternité triomphante ignore la pudeur. « Les pauvres yeux de mon chéri… » Ah ! comme elle jouissait de son insolente tendresse ! Il ne fallut pas deux minutes pour que la tendresse tournât à la fureur, qu’elle me baisât follement les lunettes, si follement qu’elles sautèrent et tombèrent dans le rio pourrissant, sous le ponte S. Maurizio. Je la giflai, et avec d’autant plus de vigueur que nous étions seuls à respirer l’odeur funèbre du canal. Elle cria, elle me sauta dessus, nous roulâmes si lourdement que ses fesses meurtries la calmèrent quelque peu. Folle, folle, folle, foldingue ! J’étais satisfait ; j’étais furieux. Le soleil avait beau avoir presque disparu (il restait un rien de rose sur les toits noirs), je me sentais les yeux ravagés. « Tes pauvres, pauvres, pauvres yeux… » Je nourris plus d’exécration encore pour le soleil que pour le ton de ma gloutonne. « Rentrons », disait-elle d’une voix altérée. Le retour fut bref et rapide. Je marchais en titubant, la main gauche sur les yeux, la droite dans celle de Loredana. L’hôtel, du côté de S. Tomaso, nous attendait au fond d’une ruelle si étroite qu’il fallait s’effacer en cas de rencontre. C’est en entrant dans cette ruelle qu’il me vint à l’esprit, pour la première fois, l’idée de sacrifier Loredana à la passion qui me fait vivre.
« Les pauvres, pauvres, pauvres yeux de mon chéri… » Il est vrai que j’ai de pauvres yeux. Le jour me fait souffrir mille martyres. Un mien ami, qui se prénomme Jules, ophtalmologue de son état, m’a conseillé certains verres qui me font le plus grand bien : ces verres d’un bleu noir profond me donnent l’apparence d’une Excellence qui se promène incognito dans un quartier infâme et confèrent à l’univers l’aspect reposant d’une caverne, voire, ce qui ne manque pas d’être plus reposant encore, celui d’une tombe. Ce qu’ignore Loredana, c’est que je suis également atteint d’une affection étrange de la peau, qui la rend odieusement sensible à la lumière du soleil. L’été est, pour moi, la pire des saisons : je pèle. Ma peau donne de minces squames verdâtres du plus vilain effet. Je les conserve cependant, ces squames, sans pouvoir préciser à quel besoin j’obéis. Je les conserve dans des boîtes de plastique que je conserve dans mon arrière-boutique. Je n’ai garde d’en informer Loredana qu’inquiète, sous mon oreille gauche, une tache rosâtre, laquelle, pour reprendre les termes de cette drôlesse, « confectionne de la pâte feuilletée ». Elle rit, mais je la sens anxieuse. La bonne fille.Omnis in utero.Pouah ! Elle m’a surpris, une fois, en train de déposer, dans une boîte d’allumettes, quelques feuilles de cette pâte. Elle s’est étonnée. Je lui ai expliqué que ces modestes pellicules étaient destinées aux laboratoires de l’hôpital Cochin. « Et d’ailleurs, ai-je ajouté, pourquoi ne pourrais-je pas les conserver ? Un nombre considérable d’auteurs comparent notre vie à un voyage. Et ne voit-on pas messieurs les astronautes américains revenir de leur équipée lunaire avec, soigneusement stockée, leur merde — oui, leur merde ? » Loredana a ri. Elle est très sensible aux histoires où intervient la matière fécale : une vraie femme, une future mère.
Ne croyez pas que je donne dans la digression : il n’est rien que je n’écrive qui n’ait sa justification, ne serait-ce que mon petit plaisir. J’ai précisé que la ruelle qui mène à l’hôtel est d’une étroitesse remarquable. Loredana, peut-être parce qu’elle connaît le nom de Kafka et d’autres artistes de la même bouteille, s’y sent pénétrée d’angoisse. Elle met les points sur les i : une légère angoisse. À quoi la doit-elle au juste ? À la hauteur des murs ? À leur lèpre ? À cette inscription :Porci. Porci. Porci., due certainement à un étudiant qui cherchait à combattre l’aliénation frustifiante qu’impose à tout jeune élément cultivé une société abominablement oppressive ? À cette porte minutieusement sculptée, dont étincelle le cuivre de la poignée et des gonds, devant laquelle elle doit passer, quelques mètres avant de prendre ce tournant d’où elle peut apercevoir l’entrée, en fer forgé, de l’hôtel Tintoretto qui abrite nos ébats — cette porte qu’elle n’a jamais vue s’ouvrir et qui, par conséquent, ne s’ouvre jamais ou, si elle le fait, s’ouvre sur un jardin malade ou une cour maudite, ou un corridor puant ? « Ou sur rien ».
— Sur rien ?
Il lui fallut deux minutes pour se laisser pénétrer par l’horreur du néant. Elle eut un frisson formidable et, comme nous étions au lit à nous faire des confidences, elle lutta contre ce néant de la manière la plus agréable du monde.
C’est dans cette ruelle, je me répète, qu’il me vint à l’idée de faire disparaître Loredana. Jusqu’au moment où je m’y décidai pour de bon, j’eus quelques envies homicides, une bonne dizaine, certainement, plus ou moins poussées et toutes agréables à divers degrés. Mais la diablesse se défendait bien. Rectifions : je me défendais mal contre ses charmes, contre moi-même. Jamais je n’avais connu une fille aussi experte dans les choses du déduit. Mes Parisiennes semblaient toutes faire partie d’un tiers monde bien à elles : des humeurs méchantes, de la méchante humeur, beaucoup d’os, des seins qui évoquent ou le poireau ou l’échalote, des fesses de haridelle sous-alimentée, et assommantes ! dissertant de l’émancipation féminine jusqu’à l’instant de leurs rares extases. Je déteste Venise, je le répète. Mais cette haine est amoureuse. Je l’avoue ici sans honte : l’amour que je porte à Venise, c’est à Loredana que je le dois, à sa santé éclatante, à sa beauté superbe, à ses incomparables coups de reins, au bel canto de ses halètements d’amour. Ah ! s’il n’y avait pas eu en elle cette viscosité naturelle, qui sait quel aurait été le cours des événements ?Fatalitas fatalitatum et omnia fatalitas. Les dieux eux-mêmes, Zeus en tête, courbent l’échine.
John Moore se dandinait dans la lumière discrète du couloir. Manifestement, s’il était accouru si vite, c’est parce que je l’avais efficacement dressé. Il était facile de deviner où il avait laissé le peu d’esprit dont la nature l’avait doté. Je le secouai rudement.
— Réveillez-vous ! Réveillez-vous, foutu zombie !
— Hey. Hey.
— J’ai besoin d’un cercueil Z14.
— Z14 ?
Je lui pinçai le nez avec décision. Des yeux s’éclairèrent.
— J’ai besoin d’un cercueil Z14 ! répétai-je en grinçant des dents.
— Bien, très bien, un cercueil Z14, ça va, ça va, bon.
Il s’éloignait quand, brusquement, il revint sur ses pas. Il transpirait soudain. Je le voyais souvent transpirer quand il avait à m’annoncer quelque chose d’importun. Une transpiration acide, comme aux aisselles des femmes généreuses : mon odorat en saisit l’effluve de loin, un odorat que j’ai par trop sensible. Je hais Venise, certes, mais je l’aime par le nez.
— Hé quoi ? grognai-je, déjà plus que contrarié. Qu’avez-vous encore à me dire, espèce de pithécanthrope du Massachusetts ?
— Boss… boss…
Décidément, je ne m’habituerai jamais à ce mot. Est-ce parce qu’il m’évoque presque automatiquement l’impératif du verbe bosser, verbe, on le reconnaîtra, qui compte parmi les plus déplaisants ? Il me serait agréable, ici, de disserter, même lyriquement, sur les vertus de la paresse.
J’ordonnai à John de vider son sac.
— Boss… On est… on est sans !
— Sans quoi ?
— Sans cercueil Z14.
Incroyable ! Proprement incroyable ! Sans cercueil Z14 !
— Sans cercueil Z14, répétait John.
— Sans cercueil Z14 ? hurlais-je.
— Sans cercueil Z14, marmottait-il, la face effarée, le nez encore violâtre de mon pinçon.
La porte s’ouvrit. Loredana passa la tête. John bomba soudain la poitrine. Son nez tourna à l’aubergine : il n’y avait pas que la tête qui passait.
— Sans cercueil Z14 ? riait-elle. De quoi s’agit-il, mon chéri ?
Je n’en pouvais pas supporter davantage. C’est la raison pour laquelle je repris mon calme. Je la priai très aimablement de rentrer d’abord dans la chambre, ensuite dans son lit sous peine de connaître, dans moins d’un quart d’heure, les eaux du Grand Canal. J’entraînai John dans le salon de l’hôtel, vaste pièce toute proche où, le soir, d’honorables douairières font des patiences avec, sur les lèvres, de doux sourires impatients, et où d’honorables vieillards, en lisant leurs journaux, concentrentleur attention sur la publicité, souvent efficace, des sous-vêtements féminins.
Il y faisait plutôt sombre. Cela me plut. De son eau noire où tremblaient les reflets de lampes jaunes et vertes, le Grand Canal emplissait la baie circulaire de l’unique fenêtre. En face, s’alanguissaient des gondoles amarrées à desbricoleà demi pourries. Deux rocking-chairs nous attendaient. Je priai John de s’asseoir.
Puis de s’expliquer. Il avait repris quelque assurance.
— Que voulez-vous que je dise ? Nous avons pris l’avion.
Loredana me dérangeait. Sa beauté me dérangeait. Ses techniques me dérangeaient. Il était temps qu’elle disparût. Je n’avais plus ma tête à moi — ni le reste, je le constatai avec effroi. Il fallait me reprendre au plus vite. Mais comment, maintenant, comment me débarrasser d’elle, sans cercueil Z14 ?
— L’avion… l’avion… grommelai-je.
Je devais reconnaître le bien-fondé de l’argument. Voit-on quelqu’un, à Orly, entrant dans l’aérogare, une valise dans la main gauche, un cercueil sous le bras droit ? Voit-on ce quelqu’un les remettre à l’employé de service ? J’ai beau savoir que ce genre d’employé est le plus blasé qui soit, je ne puis espérer qu’il accepte mon cercueil sans le moindre étonnement. C’était la première fois que je voyageais par air. Je ne me déplace jamais qu’en corbillard.
Je congédiai John de fort méchante humeur contre moi-même. J’avais bonne mine. Je savais John trop fruste pour tirer de mon oubli un quelconque plaisir, ni même m’imaginer confus. Je le renvoyai à sa gourgandine avec des mots aimables : cette espèce de gens est sensible aux flatteries, si éperdue de reconnaissance qu’elle n’a garde de les tenir pour intéressées.
Je regagnai la chambre. Les rideaux flottaient dans la fenêtre grande ouverte. Un souffle empuanti entrait. Je m’en sentis ragaillardi et, bien vite, singulièrement gaillard : la nature me faisait la bonté de m’offrir assez d’énergie pour que j’en oubliasse ma déconvenue et ma secrète humiliation. Loredana gémissait dans le noir. Je me sentis les dents pointues avec, au creux de moi-même, un grand appétit d’elle. Je jouai l’ogre. Je flairai à droite. Je reniflai à gauche. « Je sens la chair fraîche ! » grognai-je. Elle se mit à rire dans l’oreiller. Ce rire me ravagea. Je me jetai sur elle. Elle se débattit.
— Mais non, mais non, pas si vite ! souffla-t-elle.
Évidemment, je lui demandais des complaisances, mais tout de même pas au point qu’elles fussent les suprêmes. Pas encore du moins. Je voulais jouer un peu. Elle aussi après tout. Nous étions faits pour nous entendre. Elle continuait à se débattre, et je ne suis pas certain qu’elle ne cherchât, dans cette incroyable défense, un état qui lui permît de s’assurer avec certitude cette explosion tumultueuse et hennissante dont j’avais été quelquefois l’heureuse victime. En tout moment, je lui aurais montré ce qu’il fallait de civilité pour répondre à l’idée qu’elle se faisait, peut-être, de la galanterie française. Mais mon impatience l’emporta. Je préférai opter pour lafuria francese.Pour parler comme nos valeureux rugbymen, j’y mis le paquet. J’usai d’elle le plus insolemment du monde, avec une maestria que j’ai quelque plaisir à qualifier de magistrale. Il me plaisait de lui montrer qu’on n’introduit pas quelqu’un dans son lit sans courir quelque danger. La leçon porta ses fruits. Elle m’en fut plus que reconnaissante.
Contrairement à l’accoutumée, ces moments calmèrent mes désirs homicides. Ma pauvre belle, qui invoquait encore la Madone au centre du lit saccagé, ne se doutait guère du danger auquel elle avait échappé.
— Ah ! je suis morte, gémissait-elle d’une voix dont la langueur n’était pas sans me rendre de l’appétit.
J’aimais entendre ses douces plaintes posthumes et je me persuadais d’être déjà assez certain de mes forces pour la ressusciter avant la fin de l’heure. Qui sait, me dis-je, si une émotion cardiaque trop considérable… Mais la pensée ne fit que m’effleurer : a-t-on jamais vu une femme, et spécialement de la trempe de Loredana, faire couic dans cette conjoncture ?
Je me mis à lui parler avec beaucoup de douceur de choses et d’autres, en respirant puissamment l’haleine fétide de la bête à demi assoupie qui, vaguement, bâillait sous sa fenêtre, ce serpent vigoureux dont bruissaient, piano, les écailles, ce Grand Canal qui m’avait fasciné depuis mon arrivée et dont je haïssais et adorais à la fois d’être le Laocoon.
— Loredana, mon amie, n’allez pas encore me reprocher ma vivacité. Vous l’avez fait deux fois déjà, hier et avant-hier, c’est assez. Je vous sens, ne niez pas, je vous sens bien trop complice de ma fougue pour vous permettre de jouer la sainte-nitouche. Songez que votre Madone elle-même n’a pas toujours été insensible. Laissez de côté, je vous prie, votre fausse pudeur. La chambre est assez obscure pour vous permettre d’être tout à fait à votre aise si, après mes transports et les vôtres, vous gênent mes regards. Tenez, je vais vous raconter une histoire. Le jour même de la mort du général de Gaulle…
Elle bâilla violemment.
— Excuse-moi. Que disais-tu ?
— Je disais que, le jour même de la mort du général de Gaulle…
— Tiens, m’interrompit-elle d’une voix lourde, il est mort, votre général ?
Je me répète : Loredana est une oie. Il est inconcevable que l’on puisse ignorer la mort d’un président de la République française, en particulier s’il est militaire. Je me mis à rire.
— Pourquoi ris-tu ? gémit-elle avec, dans le gémissement, du désespoir enfantin et de l’aigreur adulte.
Je n’avais garde de lui avouer, pour l’instant, qu’il m’était arrivé souvent de bavarder avec le général : après tout, je la voulais calmée, puis assoupie, pour la réveiller, d’ici une heure, à ma manière — qu’elle prisait. Je ne voulais pas l’ombre de ce grand homme entre nous.
— Je vous raconterai mon histoire tout à l’heure, luicoulai-je dans l’oreille. Si vous dormiez ?
Elle eut, dans la bouche, un glouglou d’acquiescement heureux.
— Tout près de toi, ajouta-t-elle. Tout tout tout près de toi.
J’ai déjà évoqué ce langage de ciné-roman et les sentiments que je ressentais à leur égard. En outre, je n’appréciais guère qu’elle se blottît sous mon menton. J’aime la chaleur, certes, non la chaleur moite : Loredana suait abondamment, et surtout lors de nos jeux. Je fis contre mauvaise fortune bon cœur et décidai de la réveiller plus tôt que prévu.
Ce que je fis. Une nouvelle fois, la lutte fut ardente et noire. Encore une fois, nous en tirâmes une satisfaction extrême et telle que nous ne demandions rien d’autre que de l’éprouver encore. Mais je me connaissais. Je savais que je n’avais plus rien à espérer pour cette nuit. Il n’en était peut-être pas de même pour la jeune Loredana mais (tant pis pour la répétition !) Loredana est une oie, et les oies ont à se contenter de ce qu’on leur offre. C’est là l’opinion d’un homme sincère, qui a beaucoup réfléchi à la chose. Elle tombait de sommeil, bâillait à s’en démettre le maxillaire inférieur, ronronnait, s’étirait de telle façon que draps et couvertures tombaient du lit, faisait chuinter la salive entre les lèvres, gémissait avec, à la fois, beaucoup de science et beaucoup de naturel. Pour ma part, je me sentais d’une grande fraîcheur, mais affamé : il me fallait sortir. Et sortir sans elle, car il n’est rien d’aussi encombrant, dans ces rues encombrées, et jusque dans les rues désertes, qu’une femme amoureuse.
— Ma chère enfant, il est temps que nous nous quittions.
On se doute qu’elle ne l’entendit pas de cette oreille. Elle passa de la plainte de la déception au cri de la colère, et vice-versa. Elle se fit enjôleuse, elle se fit hargneuse. Elle rit, elle grinça des dents. Elle mania presque simultanément l’encensoir et le fouet. Elle m’injuria de la façon la plus méprisante et la plus suave. Elle fit l’enfant, elle fit la rouée — et parfois en même temps. Elle évoqua Jean-Paul II et Pietro Nenni. Elle vanta le matériel pédagogique dont la nature m’avait gratifié, elle le ravala au rang des objets les plus infâmes.My loveetdégueulassevoisinèrent dans sa bouche. Elle me chercha, elle me fuit, elle se cacha, elle se donna en spectacle et avec une science si sûre qu’il me fallut me rendre à l’évidence : j’avais affaire à une professionnelle ou à une fille extrêmement douée (par vanité, j’avoue que je penchai pour le second terme de l’alternative). Elle cracha, elle renifla, elle m’impatienta. Je la brutalisai avec beaucoup de civilité et l’habillai avec une détermination sans exemple.
— Allons, allons, lui répétais-je en lui faisant sentir la force de mes muscles, dépêchons-nous, mon enfant.
Elle me traitait de vieux salaud, de vieux fasciste, de vieille merde, de vieux con, de vieux cochon, de vieux parapluie, de vieux dégoûtant, de vieux bouc, de vieux fasciste (encore !) et, Dieu me damne ! de vieux pédé. Je la laissais dire. Elle me faisait rire — du rire de l’âme, bien sûr, le seul qui fût silencieux. Elle me mordit, je la giflai.
— Si vous ne sortez pas par la porte, lui lançai-je moi, je vous sors par la fenêtre.
Elle ne me croyait pas. Mais quand je l’empoignai et la soulevai comme une enfant, mais quand, empoignée et soulevée, elle vit sous elle l’eau immonde du Grand Canal, elle devint d’une docilité exemplaire et me pria, le plus tendrement du monde, de lui ouvrir la porte et, si j’en avais l’obligeance, de la reconduire chez elle. On ne s’adresse jamais en vain à ma civilité.
— Allons !
Et nous sortîmes.
Elle me conduisit on ne peut mieux à travers un lacis de venelles étroites. Nous longeâmes l’église des Frari — et sa vue me procura un bien agréable frisson. Nous passâmes le dos d’âne du pont de l’Académie, dont les marches semblaient avoir été calculées pour le pas des couples enlacés. Elle me tenait d’une main ferme, la chère petite, si ferme que, plus jeune, j’aurais pu me croire son esclave. Je lui conseillai cependant quelque modération, sous peine de l’offrir en victime au caniche de pierre, bouclé comme une cocotte, qui se prenait pour un lion, de l’autre côté du pont. Elle eut l’obligeance de relâcher ses muscles. Je marchai plus vite. Elle se mit de bonne grâce à mon rythme. Nous traversâmes quelques places, nous passâmes quelques pontets, nous suivîmes quelques ruelles. La maison de Loredana dormait sous la lune. De l’eau en suçait les assises avec gourmandise.
— Ma chambre est là, me souffla-t-elle.
Elle me montrait, au second étage, une fenêtre ouverte.
— Je le sais : c’est la cinquième fois que vous me l’indiquez. Allons, ne boudez pas, allez dormir, c’est ce que vous avez de mieux à faire.
— Si tu le dis…
Cette enfant montrait beaucoup de docilité. Il est vrai que je l’entendais bâiller peu discrètement depuis quelques minutes.
— Madame votre mère… commençai-je.
— Ma mère…
Elle cracha dans le rio. C’était la cinquième fois que je la voyais cracher de la sorte.
Je lui offris une grande tape sur le derrière, geste dont je la vis, une cinquième fois, satisfaite.
— À demain, décrétai-je moi. À l’hôtel.
Elle opina de la tête. Ses cheveux lui tombaient sur le visage. Elle se mordillait une mèche.
— À quelle heure ? À huit heures ?
— Huit heures du soir, bien entendu.
Elle cracha des cheveux. Des deux mains, elle les écarta de son visage et de son corsage et, de cette façon, me remontra, mais dans la lune, des choses qui ne laissaient pas d’être charmantes. J’en conçus un plaisir délicieux qui m’aurait peut-être poussé vers elle, une nouvelle fois, si, en parfait phallocrate, je ne m’étais imposé une parfaite règle de conduite.
Je lui souhaitai la bonne nuit. Je lui tournai le dos. Je m’éloignai.
— Vieux salaud ! cria-t-elle.
Je n’avais cure de ses injures. Je me hâtai. Il me sembla que je m’engouffrais dans Venise, la profonde, la doublement lumineuse, l’odorante, l’inextricable.
Le lendemain soir, j’attendis en vain la visite de Loredana.
— Sa mère…
— Quoi, quoi, quoi, sa mère ?
Je coassais de façon vraiment atroce : j’étais exaspéré.
— Sa mère, balbutia John.
— Quou-ah ?
J’allais me donner en spectacle : je connaissais assez John pour savoir qu’au-delà de la peur, il allait retrouver un sang-froid que je ne voulais pas lui voir. Il avait ses défauts, certes, mais on pense bien que je ne me serais pas embarrassé d’un type sur qui je n’aurais pas pu, en fin de compte, compter. Me donner en spectacle à mon employé m’était certainement plus exaspérant que mon exaspération. Je repris mon self-control avant qu’il ne reprît le sien. J’aime bien John, je l’ai déjà écrit, mais j’avoue m’aimer mieux encore.
Loredana me faisant faux bond, j’avais chargé John d’une mission : à défaut de la fille, qu’il me ramène au moins le pourquoi, ou les pourquoi, de son absence. J’avoue ici, sans modestie, avoir été pour John un excellent pédagogue. En moins de trois mois, je lui appris plus qu’il n’avait jamais appris de personne, un savoir d’une efficacité autrement considérable que celui qu’autrefois, dans des temps quasi préhistoriques, à la terrasse duFlore, des jeunes gens, aujourd’hui confortables, et moi-même avions cueilli, d’une main avide, sur les lèvres de monsieur Sartre. Hélas ! il me faut le reconnaître, ce n’est pas aux considérations sur l’ensoi, le poursoi, l’entresoi, l’ensoipoursoi, et jusqu’au quantasoi, ce n’est pas à la réflexion sur l’antagonisme irréductible entre la raison dialectique et la raison analytique, ce n’est pas à ces merveilleux exercices qui m’avaient tellement fasciné dans l’immédiate après-guerre (où je connaissais le bonheur de crever de faim) que mes anciens condisciples devaient leur succès et leur fortune, dont ils ne semblaient pas spécialement marris. J’avais moi-même réussi dans le cercueil : je ne crois pas que Monsieur Sartre y soit pour quelque chose.
John n’était pas un élève particulièrement doué. Je préférais qu’il ne le fût pas, tenant pour humiliant de se voir damer le pion par quelqu’un qui, sans vous, n’eût pas été grand-chose. Réaction typiquement humaine. Je me sens homme jusqu’au fin bout de tous mes appendices. Mais justement, parce qu’il manquait de dons, je le traitais avec rudesse. La manière forte procure d’excellents résultats. Dans l’état où je l’avais placé, il encaissait, sans broncher, les manifestations de ma compétence. Il ne la trouvait nullement exaspérante. Il m’admirait fort tout en me craignant, et cette admiration le poussa souvent à me demander de quoi progresser sur les chemins du savoir.
— Mon cher John, allons nous asseoir. Nous discuterons plus à notre aise.
On passa dans le salon désert. Les rocking-chairs grincèrent sous nos poids. Des moires jaunes et vertes dansaient sur le Grand Canal qu’agitait un vaporetto presque vide. J’appelai. Un vieillard surgit on ne sait d’où, en veston blanc et nœud papillon noir. Il avait, dans les mollets, du ressort à boudin fatigué mais encore efficace. Je me permis de lui demander son nom. Il s’inclina.
— Vittore, Monsieur.
— Comme Carpaccio ?
— Comme notre immense Carpaccio, oui.
Je lui commandai deuxgrappe. Il nous les apporta aussitôt dans d’admirables verres taillés qui, par bonheur, évoquaient plus la tulipe que le mimosa, s’inclina une seconde fois, la main sur le téton gauche, pirouetta sur le talon droit et disparut sur-le-champ.
Lagrappaétait violente et douce comme Loredana. Un clou chasse l’autre, oui. Une fille peut chasser, doit chasser la précédente, oui. Vivre quelques heures avec une partenaire vous laisse une entière liberté et beaucoup de fraîcheur. Quelle fatigue que la comédie sans cesse renouvelée de l’amour qui veut quelque peu durer ! À mes yeux, la principale qualité du mariage est de permettre au comédien d’oublier sa comédie. Sous cet angle, la disposition du mari rejoint celle du libertin d’un soir. Je constatai, non sans effroi, que j’entrais dans le marécage que, jusqu’ici, j’avais toujours évité. Je fus sur le point de renvoyer John, d’oublier Loredana. C’eût été la sagesse. C’était compter sans ma curiosité et, surtout, sans ma blessure d’amour-propre. J’avoue aussi, puisqu’il faut tout avouer, que je l’aimais. Qu’on m’entende : il n’y avait rien entre nous qui ressemblât, de près ou de loin, à ce sentiment qui, paraît-il, lia Tristan à Iseut, Iseut à Tristan, rien d’aussi médiéval, certes, mais elle (Loredana) m’était d’une complémentarité physique remarquable. Elle possédait une science érotique étonnante. Elle était capable de connaître les orgasmes les plus violents, les plus extraordinaires. Et puis, quel éclat ! On se retournait sur notre passage. Tout philosophe que j’étais, je trouvais la chose la plus agréable dumonde. Bien que mon amour n’eût pas été catalogué parStendhal, ce fonctionnaire, il se réduisait parfois à n’être que cet amour de vanité dont notre excellent feuilletoniste affirme qu’il est pratiqué par l’immense majorité des hommes, surtout en France. Ah ! que je l’aime, ce bon Stendhal, et que je comprends bien qu’il se soit regardé toute sa vie dans l’admiration, indécente, soutiennent certains, de ce que contenait son crâne et de ce que cachait sa braguette ! Ceci encore, ceci surtout : dans la mesure où il m’était possible de faire abstraction de sa sueur, Loredana exhalait l’odeur même de Venise.
John but sagrappasans sourciller le moins du monde. Il me fit la remarque que cet alcool était loin de valoir le whisky. Je lui commandai un double whisky. Il fut prêt à tous les sacrifices. Je ne lui en demandais pas tant.
— Mon cher John, racontez-moi votre enquête.
Il me la raconta en moins d’une minute. Il avait tenté de prendre langue avec la mère de Loredana. Redoutable femme ! Elle l’avait tenu pour le séducteur de sa fille et lui avait cassé une brosse sur l’échine. Il avait interviewé une voisine. Interview difficile. Il ne connaissait pas le moindre mot d’italien. Par bonheur, cette voisine avait une fille qui fréquentait le lycée. Cette fille ânonnait de l’anglais et adorait l’Amérique. Ces deux personnes se révélèrent d’autant plus aimables (et utiles) qu’elles haïssaient la mère de Loredana pour une raison qu’il n’avait pas bien saisie, mais où entraient un chat et deux canaris. Elles lui avaient appris que, furieuse des rentrées tardives de sa fille, la signora Panaguzzi l’avait bouclée dans sa chambre, que Loredana poussait de temps en temps des cris de rage mélodieuse mais que, de plus en plus affamée, elle devait se faire de plus en plus docile. Elle avait fini par se taire.
