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Incertitudes… une histoire familiale, celle des Mahler, qui se conjugue avec celle, mouvementée, de l'Alsace-Moselle. Incertitudes… dominé par la touchante figure d'Annia Lucilla, à l'origine d'un secret de famille qui se révélera corrosif. Une alliance fort réussie du roman et de l'Histoire, servie par une belle écriture.
À PROPOS DE L'AUTEURE Madeleine Zimmermann-Munsch vit à Strasbourg. Ses écrits explorent l'histoire de l'Alsace–Moselle où elle a ses doubles racines.
Incertitudes est son quatrième roman après Quand la guerre s'en mêle (Grand prix de la Ville de Saint-Avold en 2013), Puis vinrent les années grises et Ruptures…
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Seitenzahl: 264
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Madeleine Zimmermann-Munsch
Incertitudes…
Roman historique
ISBN : 979-10-388-0460-9
Collection Hors Temps
ISSN : 2111-6512
Dépôt légal : novembre 2022
© couverture Ex Æquo
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Voir une auteure de la maison changer de collection pour venir dans la mienne est toujours un plaisir. Madeleine Zimmermann Munsch est déjà bien connue chez Ex Æquo pour avoir publié Ruptures en 2018 dans la Collection Blanche.
Elle intègre donc ma Collection Hors-Temps avec ce nouveau roman Incertitudes. Un récit fort qui retrace de manière romancée une périodetroublée de l’histoire de l’Alsace-Lorraine. Secrets de famille, trahisons, mensonges sont au programme du volet romanesque dans une famille qui se déchire. Le destin d’Anna Lucilla est bouleversé par le contexte international menaçant. Vous suivrez son parcours où les non-dits sont particulièrement corrosifs.
Le volet purement historique quant à lui vous plongera dans une Europe tourmentée qui affronte la montée des autonomismes et les guerres mondiales.
L’histoire familiale, celle des Mahler à travers plusieurs générations, se conjugue avec celle, mouvementée, de l'Alsace-Moselle des années 1870-1945 et vous emmènera dans le foisonnement culturel du début du 20e siècle.
Catherine Moisand
Directrice de la Collection Hors-Temps
Antonin poussa la porte du café d'un geste décidé. Ce fut pour entendre le vieil Ignace qui clamait :
— Elle va fondre fissa, leur fortune, à ceux du château ! C'est moi qui vous le dis !
Le silence s'était fait dans la salle, mais Ignace continuait de pérorer :
— C'est le petit dernier qui va s'en occuper, c'est moi qui vous le dis !
— …
— Vous savez ce qu'on prétend : la première génération monte une affaire, la deuxième la développe et les suivantes la ruinent. Eh bien, on y est ! Pour la ruiner, il va la ruiner, le chéri à sa môman, c'est moi qui vous le dis ! À seize ans, c'est déjà une belle crapule!
— …
— Quoi ? Vous ne me croyez pas ? Les paris sont ouverts ! Et je suis sûr de les gagner, car il s'y emploie à plein temps le prétendant au trône !
Arrivé à ce point de son discours, il vit Antonin derrière lui, mais ne se démonta pas :
— Tiens, voilà du beau linge ! Le " château " condescend à se mêler à la populace !
L'aigreur du ton le disputait à l'agressivité.
— Laisse tomber, Ignace ! intervint l'un des présents.
— Quoi ? J'ai juste dit que le rejeton du château venait s'encanailler avec le petit peuple, et c'est vrai, non ?
Sur ce, il s'esclaffa longuement. Antonin avait l'habitude des sorties d'Ignace, toutes de provocation, qu'il ignorait la plupart du temps. Fidèle à sa ligne de conduite, il estima que ce n'était ni le lieu ni le moment d'entamer une polémique, à la déception des quelques-uns qui, dans l'auditoire, attendaient avec gourmandise que le ton montât entre les deux hommes. Mais, s'avouait-il, le père de son épouse ne lui facilitait pas la tâche. Aucune modération ne venait tempérer ses propos. Et sa hargne restait la même, celle qu’il réservait autrefois au grand-père Aurélien. De celui-ci, le jeune homme avait repris l'habitude de faire un tour au café le samedi, en fin d'après-midi, soucieux de garder le contact avec les gens du village. Mais, il s'en apercevait régulièrement, le geste était diversement apprécié. Pour tous, il restait le rejeton du château…
Le château ? À vrai dire une maison cossue qui, depuis toujours, faisait fantasmer Ignace et quelques autres. Pourtant, personne n'a jamais été heureux dans cette maison… Lui, Antonin, moins que quiconque.
La maison…
Située dans un parc au bout d'une double rangée de platanes, flanquée d'une tourelle, elle se donnait des allures de manoir, une prétention que venait renforcer le haut mur en pierres qui la ceignait. Les gens du village l'appelaient le « château» et adoptaient vis-à-vis de ses habitants une attitude de déférence, toute de retenue, une attitude mâtinée de défiance et d'envie, celle qu'on adoptait à l'égard du patron et de ses familiers. « Ces gens-là » appartenaient à un autre monde, celui des nantis. On les saluait, on vivait d'eux, on les jalousait, mais on ne les fréquentait pas. En les voyant, chacun s'imaginait que le bonheur, ce bonheur insolent qu'ils affichaient – ou qu'on leur prêtait –, ce bonheur leur semblait dû, lui aussi. Qu'il était lié à leur prospérité économique – un vieil adage ne prétendait-il pas que l'argent ne faisait pas le bonheur, mais qu'il y contribuait ? Ah ! les apparences !
Trois générations plus tôt, l'arrière-grand-père, Claude Mahler, le plus gros paysan du village, s'était mis à exploiter les gisements d'argile qui affleuraient sur ses terres et à fabriquer des tuiles trois à quatre fois l'an. Un peu par hasard, un peu par esprit d'entreprise. Son portrait était suspendu dans le bureau de la fabrique. C'était un de ces portraits repeints, du début de la photographie, sur lequel, l'air solennel, le regard décidé, il arborait une barbe à la Victor Hugo. Cette maison cossue, c'est lui qui l'avait fait construire.
C'était un personnage curieux, ce Claude Mahler, qui s'était pris de passion pour l'antiquité romaine, s'était mis à étudier le latin avec le curé du bourg, avait donné à ses fils des noms d'empereur romain, Claude, Constantin et Aurélien, trois fils qui avaient suivi des voies fort différentes.
Suite au traité de Francfort{1}, Claude, son aîné né d'un premier lit, avait quitté l'Alsace en 1871 pour s'installer dans le Territoire de Belfort, où il avait fait franciser son nom en Claude Malaire – le père, pour qui il était impensable qu'un de ses fils se battît un jour contre la France, s'était félicité de cette décision : de cette façon, son garçon échappait au service militaire de trois ans introduit quelques mois à peine après l'arrivée des Allemands. Son cadet, Constantin, était entré dans les ordres. Quant à Aurélien, son plus jeune fils, il avait développé l'affaire et en avait fait sa principale activité : à la fabrication de tuiles, il avait adjoint celle de briques. Doté d'un solide bon sens, de clairvoyance également, il avait bien su négocier le tournant du siècle, contrairement à la plupart de ses concurrents. Ainsi, il avait diversifié ses activités, commencé par se lancer dans la production de tuiles et de briques mécaniques, puis, après le mariage de sa fille avec un propriétaire de sablières et de gravières, dans celle du béton. Sa seule erreur avait été, quelques années plus tôt, de s'aventurer dans la réalisation de céramiques d'architecture – ce que sa mère appela un faux pas : « à trop vouloir faire… »
Si, par esprit de tradition, il avait maintenu une petite production de tuiles artisanales faites à la demande, il avait, longtemps avant ses concurrents, abandonné les livraisons en charrette ; il avait été l'un des premiers du canton à acquérir un camion. Bref, il avait su évoluer avec son temps. Si bien que, devenu le maître des lieux, il avait employé dans ses différentes entreprises la quasi-totalité des hommes du village et, en patron paternaliste, construit à l'écart de la fabrique quelques maisons d'ouvriers pour ses travailleurs venus de l'extérieur.
Cet Aurélien avait non seulement hérité de l'entreprise paternelle, il partageait également la passion de Claude pour l'histoire romaine. Grand admirateur de Marc-Aurèle, il avait donné à ses filles le prénom des filles du grand homme. Son aînée, il l'avait prénommée Annia Lucilla. Il n'était pas sans savoir qu'il utilisait là le patronyme de la gens Annia, mais il aimait les sonorités de ce double prénom. Sa cadette, il s'était contenté de l'appeler Sabina. Quant à la benjamine, il lui avait octroyé le prénom de Faustina.
Aujourd'hui, c'est Annia Lucilla qui, depuis les décès de son père et de son mari, présidait aux destinées de l'entreprise et du château. Aurélien, à vrai dire, ne l'aurait jamais vue dans ce rôle autrefois. Les circonstances avaient choisi pour lui. Et pour elle…
Le château, en particulier, portait la marque d'Annia. À côté de meubles 1925, ceux de Ruhlmann et de Pierre Chareau, qu'elle avait hérités de ses parents – elle affectionnait le style Art déco pour ses formes simples et ses décors géométriques, l'avait toujours privilégié aux lignes végétales du Jugendstil dont elle avait remisé les meubles au grenier, tout en reconnaissant le charme des vitraux de même inspiration qui, depuis que les impostes de la porte d'entrée avaient disparu, restaient les seuls à iriser l'escalier de la tourelle –, à côté de ces meubles, elle avait acquis quelques pièces de Le Corbusier et celles decréateurs du Bauhaus, Breuer, Mies Van der Rohe, parsemé, avec un éclectisme certain, la maison de céramiques aux lignes pures. Les vitraux orphelins, elle venait de les faire déposer et remplacer par des éléments d'une facture fort différente créés par Sophie Taeuber-Arp, l'une des artistes impliqués dans la rénovation intérieure de l'Aubette, qu'elle avait connue par l'intermédiaire d'André Horn.
Bref, elle aimait les mélanges de styles savamment dosés et, de ce mélange, parvenait à faire naître l'harmonie. Aussi la décoration du manoir était-elle une réussite.
Je m'appelle Annia Lucilla. Je dois ce double prénom à la passion de mon père pour l'histoire romaine ; encore heureux qu'il n'ait pas eu l'idée de m'appeler Agrippine – je plaisante ! Née en 1896, je suis l'aînée de trois filles. Mon enfance fut choyée. À l'âge de douze ans, je fus envoyée en pension en Suisse– « tu comprends, ma petite fille, il faut tenir son rang », décida mon père, le plus gros entrepreneur et employeur de la région. Et un collège suisse faisait partie de ce rang que son grand-père puis son père avaient acquis à force de travail et d'opiniâtreté.
Lorsqu'à Noël je rentrai pour mes premières vacances, il était là. « Il ». Un lointain cousin par alliance, de cinq ans mon aîné, dont les parents avaient péri dans le spectaculaire accident ferroviaire qui, en septembre, bouleversa Berlin cette année-là. Un lointain cousin que les miens accueillirent à bras ouverts, mon père surtout… Gabriel était le garçon qu'il avait tant espéré, le mâle digne de lui succéder – il n'avait qu'un seul défaut, celui de ne pas porter un nom d'empereur romain. Et, très rapidement, en accord avec Mère, il entama une procédure d'adoption.
Cette année-là, je gribouillai sur une page de ma Bible : « Je n'aime pas mon cousin. Je n'aime pas son regard. »
Il est vrai que je l'ai détesté d'emblée. J'avais l'impression que, depuis son arrivée, nous étions devenues transparentes mes sœurs et moi; il occupait tout l'espace. Mère me reprochait d'être jalouse, égoïste – « rappelle-toi que c'est un orphelin, devions-nous l'abandonner à son sort ? » Je me retenais de lui répondre que c'était moi qui me sentais orpheline désormais. Orpheline et coupée de mes sœurs en adoration, elles aussi, devant ce garçon tombé du ciel. J'avais perdu mon statut d'aînée et, par la même occasion, l'influence que j'exerçais sur elles et même, me semblait-il, l'affection qui nous liait. Quant à Père dont je m'étais toujours sentie si proche… Ce fut pour moi un soulagement de retourner dans mon collège.
Plus le temps passait et moins je l'aimais ce Gabriel au prénom d'ange, lui qui l'était si peu, ce Gabriel venu de nulle part. Je l'aimais d'autant moins qu'il affichait ouvertement ses sympathies pour l'occupant, un occupant qui, depuis 1871, nous avait coupés de notre pays. Coupés ? Pas totalement. Bien qu'une frontière nous séparât de notre pays – quel crève-cœur ! –, nous pouvions nous rendre en Vieille France quand nous le souhaitions… Et puis, Père avait veillé à ce que nous ne fussions isolés ni de notre langue ni de notre culture – une autre raison encore, s'il lui en fallait une, pour m'envoyer dans un collège suisse. Quoique n'ayant de la période française que de vagues souvenirs d'enfance, il était l'héritier de la tradition familiale et se situait clairement dans le courant protestataire{2}. Et il exigeait que nous nous adressassions à lui en français. Cette exigence prévalait également au moment des repas ; aussi, si dans la vie quotidienne nous utilisions en général l'alsacien, nous parlions français à table. Même l'intouchable Gabriel se pliait à cette règle – celui-ci était prudent, il n'aurait en rien nui à la position dominante qu'il s'était créée dans la famille. Devant les parents, il évitait de claironner ses opinions. Je pense que Père n'était pas dupe – encore que… –, mais qu'il se trouvait réduit à composer: s'il n'approuvait pas l'attitude de son protégé, il ne pouvait nier qu'elle facilitait ses affaires. Les échanges avec la France – qui restaient son domaine réservé – s’étant considérablement réduits au fil des années, il était tributaire des marchés allemands. Aussi, quoique je le sentisse gêné aux entournures, lui, dont les relations avec les « Prussiens » se limitaient au strict nécessaire, était bien aise de laisser son bras droit occuper le devant de la scène. Peu à peu, il lui abandonna toute la partie administrative. Et Gabriel devint plus indispensable que jamais dans l'entreprise paternelle, tandis que son ascendant sur toute la famille ne cessait de s'accroître.
Pâques 1913
Je comptais rester au pensionnat pendant les vacances de Pâques, n'ayant aucune envie de me voir imposer la présence de Gabriel ni d'entendre chanter ses louanges, mais Tantine en décida autrement. Tantine est la sœur de Grand-Mère, ma terrible grand-mère paternelle, mais elle ne lui ressemble en rien. Veuve, sans enfants – son jeune mari est tombé pendant la guerre franco-allemande –, elle a pour moi toutes les indulgences, se souvient qu'elle a été jeune et l'est encore à bien des égards. L'air de ne pas y toucher, elle prend très souvent mon parti, moi « la frondeuse », « l'indisciplinée ». Je crois qu'elle devine que je me sens étrangère dans ma propre famille. Et puis, elle n'aime pas Gabriel. Je le sais, comme elle sait qu'il en va de même pour moi.
Le dimanche de Pâques, elle arriva sans crier gare – « si je t'avais prévenue, ça n'aurait plus été une surprise, n'est-ce pas ? » Et… surprise! la surprise ne se limitait pas à sa visite. Tantine m'offrait un voyage – « un voyage inoubliable », annonça-t-elle ; elle ne croyait pas si bien dire…
Elle avait prévenu les religieuses, tout organisé dans le moindre détail, si bien qu'après la grand-messe, nous nous mîmes en route pour Milan où elle devait rejoindre des amis suisses. Quelles journées et quelles découvertes ce furent pour moi – la traversée de la Suisse en train, tout d'abord, sous un soleil printanier, et les haltes à Bellinzona et à Lugano, puis notre première étape italienne à Côme ! Enfin, notre arrivée à Milan, suivie d'une prestigieuse soirée à la Scala en compagnie des Gless.
Et puis cette rencontre… Cette rencontre ! Surtout, cette rencontre. Lui. Il est musicien. Il est beau, élégant, spirituel. Lui. Venu assister à la représentation de Don Carlo, la version italienne du Don Carlos français,en compagnie de ses cousins. Lui, Max. Il a vingt-et-un ans. J'en ai dix-sept.
À la sortie du théâtre, je fus tout de suite subjuguée par sa prestance et par sa joie de vivre, son côté non conventionnel, aussi. Si vite ? Oui, si vite ! Dès le premier instant, je ne vis plus que lui, je n'entendis plus que lui. Comme si nous avions été seuls au monde. Comme si les cousins Gless avaient glissé à l'arrière-plan. Quand j'en pris conscience, je perdis contenance. Mais, alors que je bredouillais lamentablement – au secours, sœur Mechthilde, où sont passées vos leçons de self-control ? –, il me mit gentiment à l'aise. Et le monde reprit sa marche, dans lequel les cousins retrouvèrent leur place.
Ces derniers étaient très bavards, très exubérants, et ne se lassaient pas de commenter l'événement que nous venions de vivre. La richesse de cet opéra historique initialement créé à Paris, les thèmes évoqués, la musique de Verdi, l'interprétation des artistes, les voix, les costumes, tout les avait enchantés. Tout nous avait enchantés. Et concourut à créer de l'émotion. Émotion artistique, amplifiée par ce lieu mythique,la Scala… Émotion tout court – comment ne pas être touché par cette histoire, les amours contrariées de Don Carlos et d'Elisabeth de Valois, sacrifiées sur l'autel de la raison d'État ?
Pour moi, c'était une première et je réagis avec l'enthousiasme des néophytes. Mes accompagnateurs, en revanche, se révélèrent être des amateurs éclairés, m'apprirent que les librettistes avaient pris quelques libertés avec la vérité historique, situèrent Don Carlo dans l'œuvre de Verdi, se chamaillèrent sur l'importance qu'il fallait lui accorder, énumérèrent les différentes versions de cet opéra… Furent intarissables. Très vite, ils citèrent des compositions et des interprètes qui m'étaient totalement inconnus. Max, en particulier, se distingua par une érudition qui m'impressionna. C'est ainsi qu'il mentionna Montemezzi. J'avais découvert ce nom, me souvient-il, sur l'affiche qui détaillait le programme de la Scala, mais j'avoue qu'il ne m'évoquait rien. Au contraire de Max qui se mit à parler de ce compositeur avec enthousiasme, un enthousiasme tempéré par une pointe de dépit, à vrai dire. En effet, il regrettait fortement de manquer la création – « une création mondiale, rendez-vous compte! » – de L'amore dei tre re, prévue prochainement. Tout comme il regrettait de n'avoir jamais vu le grand Caruso – bien qu'il lui arrivât de se produire en Europe, celui-ci privilégiait la scène du Metropolitan new-yorkais. Caruso… Là, je me retrouvai en terrain connu. Père, qui était un fervent admirateur du grand ténor, avait fait l'acquisition d'un phonographe et possédait quelques-uns de ses enregistrements.Parmi ceux-ci, un air du Manon Lescaut de Puccini, Donna non vidi mai, me touchait particulièrement. Comme j'y faisais allusion, je m'arrêtai subitement, confuse. J'avais perdu l'habitude de livrer mes émotions et voilà qu'au cours de la discussion, je m'étais épanchée à différentes reprises – « de la retenue, Mademoiselle, de la retenue ! » Des regards étonnés se tournèrent vers moi, mais Max fit celui qui ne remarquait rien et me confia qu'il aimait beaucoup cet air-là, lui aussi.
La soirée se prolongea au restaurant de l'hôtel où la table était grandement mise. Je me souviens de la magnificence des lieux, des lourdes tentures, des lustres à pendeloques et, curieusement, du motif qui décorait les assiettes. Et puis, j'ai un blanc. Je ne sais pas ce que j'avalai ce jour-là… J'étais assise en face de Max et j'avais du mal à le quitter du regard. Ses cousins s'en aperçurent-ils, qui nous entouraient et devisaient joyeusement ? Sans doute, d'autant que, sous l'éclat des lumières, je n'arrivais plus à aligner deux mots intelligents. Comment me perçurent-ils, tous ? Comme une jolie potiche creuse ? Jolie ? Jolie ! Grâce à Tantine, je paraissais à mon avantage : je portais l'une des magnifiques robes qu'elle m'avait apportées, pliées dans du papier de soie. Une robe rouge – « à ton âge, on peut tout se permettre ! »
Le lendemain, tandis que les adultes s'attardaient à la table du petit-déjeuner, tous les cinq, nous partîmes à la découverte de la ville – il restait deux jours à passer sur place et nous comptions bien les mettre à profit pour explorer chaque recoin de la cité lombarde. Ce jour-là, nous commençâmes par les églises qui, toutes, portaient la signature de grands artistes. Tout d'abord, nous admirâmes Santa Maria delle Grazie et sa coupole construite par Bramante avant, dans le réfectoire de l'ancien couvent, nous arrêter longuement devant la Cène de Léonard de Vinci. Max et moi, nous partagions la même émotion – du moins, je le crois… – devant ce chef-d'œuvre en péril qui s'écaillait par endroits. Communion… En sortant, nos mains se frôlèrent… par inadvertance ou peut-être pas. Je rougis violemment, ce qui m'attira de la part de Max un petit rire moqueur et, à ce qu'il me sembla, attendri.
Puis, ce furent l'église Sant'Ambrogio, un fleuron de l'architecture médiévale, ses campaniles et son autel – quelle exceptionnelle pièce d'orfèvrerie d'or et d'argent, rehaussée d'émaux ! – qui retinrent notre attention. Restait le Duomo – nous avions gardé le meilleur pour la fin. Mais, après deux églises, Max, Johanna et moi aspirions à une pause « profane ». Protestations des cousins Lukas et Matthäus – chez nous, on avait la marotte des empereurs romains, chez les cousins Gless, on honorait les évangélistes – qui voulaient suivre le programme prévu. Finalement, nous arrivâmes à un accord et conclûmes la matinée par la visite de l'imposant château des Sforza dont la restauration s'était achevée quelques années plus tôt.
L'omniprésence de la brique rouge dans tous ces bâtiments historiques me surprit. Voilà un matériau que je ne m'attendais pas à trouver là – pas assez exotique ! Ce clin d'œil à nos activités familiales me ravit. Je crois que Père aurait apprécié.
Après cette matinée bien remplie, nous nous attablâmes dans une trattoria qui avait vue sur le Duomo et son époustouflante dentelle de pierre. Aussitôt, Lukas consulta son guide et nous annonça doctement que l'édifice comptait 135 flèches, pas moins de 2245 statues à l'extérieur et 2000 autres à l'intérieur. En riant, Johanna lui demanda s'il envisageait d'en vérifier le nombre et s'il songeait à les regarder toutes. Ce à quoi, il répondit le plus sérieusement du monde :
— Toutes ? Non je n'en aurai pas le temps. Mais le plus grand nombre possible, certainement.
C'est encore Lukas qui, à peine son café avalé, donna le signal du départ. Et nous partîmes découvrir l'intérieur du Duomo, ses cinq nefs et son incroyable forêt de colonnes. Mais le summum de cette après-midi fut sans conteste le moment où, du toit du bâtiment, à travers la dentelle des flèches, nous contemplâmes Milan étendue à nos pieds et, au-delà, la plaine lombarde s'étirant jusqu'aux Alpes, le moment où, devant ce panorama grandiose, tu me pris la main, où tu la serras très fort – moi, c'est ma gorge qui était serrée. Tes cousins s'étaient éloignés, nous ménageant ce bref tête-à-tête. De concert, nous nous tûmes. J'étais d'ailleurs incapable de proférer le moindre son. Mais nos regards parlaient pour nous. Et tes cousins l'avaient compris avant nous.
Arriva le dernier jour… Je n'étais pas bien fraîche. Avec exultation – avec une certaine exaltation aussi –, j'avais passé la nuit à me remémorer tous ces moments vécus en ta compagnie, les différentes expressions de ton visage, toutes tes répliques. « Qu'est-ce qui m'arrive, mais qu'est-ce qui m'arrive ? Tu occupes toutes mes pensées. Comment est-ce possible, je te connais (?) depuis deux jours à peine et, en mon for intérieur, je te tutoie alors que nous ne nous sommes jamais départis du voussoiement… »
Ce dernier jour, notre but de promenade fut l'Ambrosiana qui abrite les manuscrits de Léonard de Vinci et le portrait de la bellissime Béatrice d'Este peint par Ambrogio di Predis. Dans la foulée, nous parcourûmes la Galerie Vittorio Emanuele II qui s'étire langoureusement sous sa coupole vitrée et ses magnifiques verrières. La matinée s'égrena, ainsi, entre flâneries et visites organisées. Trop vite à mon gré. J'évitais désespérément de penser au lendemain.
Pour déjeuner, nous choisîmes de retourner dans la trattoria de la veille. Ce dernier jour, rien ne nous pressait et nous mangeâmes tranquillement sur la terrasse inondée de soleil, avec une envie de ne plus bouger. Puis, d'un commun accord, nous décidâmes… de ne rien décider pour l'après-midi.
Au moment de nous remettre en route, nous tombâmes d'accord : s'il arrivait à l'un ou à l'autre d'être séparé du groupe, il le retrouverait à 17 heures devant le Duomo. Puis nous nous mîmes à flâner nez au vent dans cette ville qui fut si chère à Stendhal – « cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre », se prit-il à confier ; comme je le comprenais ! –, déambulâmes dans ses vieilles rues et nous trouvâmes sous le charme de l'ancienne Piazza dei Mercanti bordée de palais qui subjuguèrent Lukas. Il s'arrêta net, se mit à feuilleter fébrilement son guide à la recherche de précisions, quand Johanna cria grâce. Elle ajouta qu'après s'être gorgée de culture, elle s'achèterait bien une paire de chaussures – « les chaussures italiennes, il n'y a rien de tel ! ». À peine eut-elle émis son souhait qu'elle disparut avec ses frères.
Nous nous retrouvâmes seuls, Max et moi, un brin embarrassés. Ma première pensée fut: « Si les parents me savaient sans chaperon ! » Puis je regardai Max. Il me regardait aussi, intensément. Je demandai :
— Était-il arrangé ?
— Arrangé ?
— Ce tête-à-tête ?
— Non, bien sûr. En tout cas, pas par moi, mais je regrette de ne pas en avoir eu l'idée.
— …
— Parlez-moi un peu de vous. Qui êtes-vous Annia Lucilla ?
— Que vous dire ?
— Tout !
— Tout ! … Je crains de ne pas savoir parler de moi…
— Alors, je vais commencer par moi. Je m'appelle Maximilian Gless. Je suis, comme vous savez, Suisse allemand. Je suis le plus jeune d'une famille de six enfants – quatre garçons, deux filles. J'ai perdu ma mère quand j'avais deux ans, je n'ai donc aucun souvenir d'elle et je le regrette très fort. Ma grand-mère a essayé de la remplacer et je lui suis très attaché. Que dire de plus ? Je suis musicien, au grand dam de mon père qui m'aurait plutôt vu faire du droit et rejoindre l'étude familiale. Au lieu de quoi, j'étudie au Conservatoire de musique de Fribourg, Fribourg-en-Brisgau, le Fribourg allemand. Accessoirement, je donne des cours de piano car, comme chacun sait, la musique ne nourrit pas son homme. D'autant moins que Père, qui ne s'oppose pas à mes projets, me demande en revanche de les assumer. Voilà. À vous maintenant !
— À moi ? Je n'ai pas l'habitude de parler de moi.
— Vous vous répétez !
— Et puis, par où commencer ?
— Par le début.
Je pris une profonde inspiration et me lançai. Moi qui disais ne pas savoir parler de moi, voilà que je me confiais comme jamais je ne l'avais fait. Ma parole se libérait en flots impétueux. Je racontais mon sentiment de dépossession – celui d'avoir perdu ma place dans la famille – et l'intense impression de malaise que m'inspirait Gabriel. Je parlais, je parlais… Puis je me tus brusquement, à la fois immensément soulagée et infiniment confuse. C'est alors qu'il me dit :
— Regarde-moi !
Ce tutoiement ajoutait à ma confusion. Mais il répéta :
– Regarde-moi !
Tout en parlant, nous avions rebroussé chemin, nous étions dirigés vers le Parc Sempione qui flanquait le château des Sforza, découvert le matin même, et en avions fait le tour. Je levai les yeux et me noyai dans son regard. Nous étions très émus tous les deux. Alors, il me serra brièvement contre lui et je m'abandonnai un cours instant contre son épaule. Mais déjà, un promeneur nous criait :
— Mascalzoni{3} ! Est-ce une façon de se tenir ?
Max relâcha son étreinte et me dit :
— Viens, retournons sur nos pas.
Ce que nous fîmes en silence.
Nous arrivâmes un peu en avance devant le Duomo. D'un commun accord, nous montâmes sur le toit de l'édifice et gagnâmes la place où nous nous étions tenus la veille. Là, nos doigts se croisèrent et nous nous fîmes la promesse de nous revoir. Puis il répéta, une nouvelle fois :
— Regarde-moi !
Et, ses yeux plongés dans les miens, il récita ces vers empruntés à Théophile Gautier{4}, que je n'oublierai jamais:
[Vos yeux] semblent avoir pris ses feux au diamant,
Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, […]
Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme.
Automne 1913
L'été passa, l'automne s'installa et j'étais infiniment mélancolique. Je me languissais des miens et je me languissais de Max. Nous nous étions promis de nous revoir. Mais quand cela serait-il ? Et d'abord, cela serait-il ? Ces trois journées à Milan, que je me remémorais et me remémorais encore, étaient passées comme en un rêve. Se pouvait-il qu'il n'en restât de trace que dans mon imaginaire ? Max… Pensait-il encore à moi ? Je chassais les doutes qui m'assaillaient. Je ne savais rien de lui, ou si peu. Mais, curieusement, j’étais persuadée d'en connaître l'essentiel.
Ce jour-là, je me morfondais plus que jamais. Par la fenêtre grande ouverte du réfectoire, me parvenait un parfum de champignons et de mûres. D'où pouvait provenir cette odeur de mûres ? Leur temps était passé et la saison, déjà bien avancée. Dans le parc, les pourpres, les cuivres, les verts profonds s'attardaient, faisant illusion, un coup de vent suffirait à les faire disparaître. Déjà, les bouleaux ne montraient plus que de rares feuilles d'un jaune pâle qui tremblaient légèrement.
Et voilà qu'à la distribution du courrier, me fut remise une enveloppe – ouverte, comme c'était l'usage – qui portait au dos le nom de Johanna. Surprise, je ne reconnus pas son écriture. Aussitôt, mon cœur fit un bond tandis que toute ma mélancolie s'envolait. Max ! Cette lettre ne pouvait venir que de Max. J'attendis avec impatience d'être seule pour en prendre connaissance.
À la manière de Johanna, il me donnait des nouvelles de la famille, mais l'essentiel n'était pas là, je le sentais, je le savais, et je volai à la fin de son billet. Il le concluait par : « Ma chère Annia, comme le temps passe vite! Il y a six mois, tu nous rejoignais à Milan pour un séjour qui nous a laissé, à tous, un souvenir inoubliable. La visite de la ville, le concert à la Scala, quelles belles découvertes ce furent! Je suis tombé récemment sur un texte qui illustre, je crois, la forte impression que nous a faite la cathédrale. Je le joins à ma missive, en espérant que tu l'apprécieras autant que je l'ai apprécié. Il est d'Edgar Quinet. Le voici:
« Quand on aperçoit de loin la cathédrale de Milan, on dirait un édifice de glace, bâti là de toute éternité, à la descente des Alpes. C'est la vieille cathédrale gothique qui a servi de modèle à cette architecture, mais combien le style austère de Cologne et de Strasbourg n'a-t-il pas été altéré sous le ciel énervant de l'Italie ! […] Le Dies irae ne retentit pas sous ses voûtes ; bien plutôt l'écho de Lombardie y redirait des sonnets d'amour.{5} »
Suivait simplement une initiale, J.
J'exultais. Il ne m'avait pas oubliée ! Max ne m'avait pas oubliée ! Par le truchement de cette citation, il évoquait à la fois nos tête-à-tête sur le toit du Duomo et les vers qu'il m'avait récités le dernier jour et que je n'osais interpréter de peur de m'abuser. Tous mes doutes s'envolaient ! Voilà qu'il écrivait que ce sonnet d'amour, il me le redirait. Je ne m'étais donc pas trompée : il m'aimait ! Il m'aimait comme je l'aimais. Ah ! quel doux secret nous partagions !
J'avais eu beaucoup de chance : la sœur qui, ce jour-là, était préposée au courrier, la vieille sœur Théodule, n'y avait vu que du feu. Les choses auraient sans doute été différentes avec une autre. Je réprimai un sourire lorsqu'elle me conseilla de rappeler les règles d'accord du verbe être à ma correspondante… Ma correspondante qui était un correspondant et qui avait signé sa lettre de l'initiale de son second prénom, Johannes.
Printemps 1914
Je ne cessai de penser à Max – Maximilian! L'hiver s'écoula sans que j'eusse la moindre nouvelle. Les jours se succédaient et se ressemblaient, tous ces jours sans lui…
Pâques tomba en avril cette année-là et passa sans que je le revisse. Pour l'occasion, il me fit parvenir un paquet par l'intermédiaire de Tantine, un carton plat et rectangulaire, que je défis précautionneusement. Il n'y avait pas de mot d'accompagnement, mais le cadeau parlait de lui-même – et la dédicace… Il s'agissait d'une gravure, encadrée de fines baguettes d'or, représentant la cathédrale de Milan. Le Duomo… c'est là que tout avait commencé. Un an. C'était il y a un an… Plus d'un an, même… Quand nous reverrions-nous ?
J'avais dix-huit ans et bientôt, je quitterais définitivement et ma pension et la Suisse. Et Dieu sait si j'appréhendais mon retour en Alsace…
Début mai, Tantine me rendit visite, mais cette fois elle s'était annoncée. Elle m'apprit qu'elle était invitée chez ses amis suisses et que j'étais conviée également – « toute la jeunesse que tu as connue à Milan prépare une excursion ». Je me souviens avoir esquissé un pas de danse en apprenant la nouvelle – « je vais le revoir, je vais le revoir ! » Tantine eut un sourire amusé. Elle avait compris que j'étais éperdument amoureuse.
Le jour du départ, elle se départit de sa réserve habituelle – je crois que c'est la première fois qu'elle était aussi directe – et me parla sans fioritures :
