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Un amour fusionnel sur fond de Mai 68.
Ruptures historiques et ruptures personnelles se télescopent dans ce roman qui parcourt les années 1960 à 1990 et leurs bouleversements. Ruptures… s'attarde, plus précisément, sur deux faits marquants de cette période : Mai 68 — sur rappel de contexte national et international, le roman évoque, de Nancy à Metz et Strasbourg, la situation régionale et raconte, en particulier, le Mai strasbourgeois — et la chute du Mur de Berlin. Parallèlement à cet argument historique, Ruptures… développe un argument romanesque, celui du désespoir amoureux dont il explore les différentes facettes. L'amour fusionnel qui lie Mathilde à Matt, sur fond de Mai 68, alors qu'ils sont tous deux étudiants, marquera celle-ci à tout jamais et elle n'aura de cesse de retrouver le paradis perdu. D'emblée, cette quête d'absolu, de secrètes blessures, également, voueront à l'échec sa rencontre avec le peu sympathique François. Elles l'enfermeront dans un schéma répétitif dont elle ne parviendra que difficilement à se libérer, grâce en particulier à sa passion pour l'art. Mais, prendra-t-elle le risque, dorénavant, de s'abandonner à l'instant et à l'éternité, selon cette formule de Nietzsche qu'elle avait faite sienne autrefois ?
Ruptures historiques et ruptures personnelles se télescopent dans ce roman qui parcourt les années 1960 à 1990 et leurs bouleversements.
EXTRAIT
— Si nous n’avions pas lancé le mouvement, jamais vous n’auriez bougé ! Et si, par conséquent, les accords de Grenelle vous ont gâtés, c’est grâce à nous ! Dois-je te rappeler vos augmentations de salaire ? Non, peut-être pas, tu t’en es assez vantée ! Alors, te faire la liste des autres avantages que vous avez obtenus ? Dont la réduction du temps de travail et la possibilité, dans vos entreprises, d’élire vos représentants, des entreprises, par conséquent, où vous avez votre mot à dire désormais ? Par conséquent, au lieu de t’en prendre aux étudiants, tu devrais les remercier, ma chère !
A PROPOS DE L'AUTEUR
Romancière et essayiste d'origine mosellane, Madeleine Zimmermann-Munsch vit à Strasbourg. Ruptures… est son troisième roman après Quand la guerre s'en mêle, qui a obtenu le Grand prix de la Ville de Saint-Avold en 2013, et Puis vinrent les années grises.
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Seitenzahl: 244
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
Préface
CHAGALL
1966
Automne 1966-1967
1968
Automne 1968-1969
MUNCH
1971
KIRCHNER ET BASELITZ
1981
PRASSINOS, PUIS MATISSE, HERBIN ET KURODA.
1985-1986
DALI
1989
Remerciements :
Dans la même collection
Ruptures historiques et ruptures personnelles se télescopent dans ce roman qui parcourt les années 1960 à 1990 et leurs bouleversements.
Ruptures… s'attarde, plus précisément, sur deux faits marquants de cette période : Mai 68 — sur rappel de contexte national et international, le roman évoque, de Nancy à Metz et Strasbourg, la situation régionale et raconte, en particulier, le Mai strasbourgeois — et la chute du Mur de Berlin.
Parallèlement à cet argument historique, Ruptures… développe un argument romanesque, celui du désespoir amoureux dont il explore les différentes facettes. L'amour fusionnel qui lie Mathilde à Matt, sur fond de Mai 68, alors qu'ils sont tous deux étudiants, marquera celle-ci à tout jamais et elle n'aura de cesse de retrouver le paradis perdu.
D'emblée, cette quête d'absolu, de secrètes blessures, également, voueront à l'échec sa rencontre avec le peu sympathique François. Elles l'enfermeront dans un schéma répétitif dont elle ne parviendra que difficilement à se libérer, grâce en particulier à sa passion pour l'art. Mais, prendra-t-elle le risque, dorénavant, de s'abandonner à l'instant et à l'éternité,selon cette formule de Nietzsche qu'elle avait faite sienne autrefois ?
Romancière et essayiste d'origine mosellane, Madeleine Zimmermann- Munsch vit à Strasbourg. Ruptures… est son troisième roman après Quand la guerre s'en mêle,qui a obtenu le Grand prix de la Ville de Saint-Avold en 2013, et Puis vinrent les années grises.
Madeleine Zimmermann-Munsch
Ruptures…
Roman
ISBN : 978-2-37873-069-7
Collection Blanche
Dépôt légal : avril 2018
© Couverture Ex Aequo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
À travers la France des années 60-90, ce succulent roman nous propose une promenade intelligente par ses analyses et plaisante par ses descriptions et incursions dans le monde des arts.
Mais, au-delà de cette ossature temporelle, une histoire d’amour nous submerge ; sans lourdeurs ni pathos, tous les angles du désespoir amoureux surgissent : passions différenciées, origines sociales ou classes irréconciliables qui génèrent assurance et ambition chez l’un et complexe d’infériorité et freins chez l’autre ; bourgeoisie, prolétariat, raison, passion, illusions, réalité, comédie, tragédie, avenir, nostalgie, liberté, liens du mariage, normalité, perversité, tout s’entrechoque sans jugements péremptoires ni affirmations désuètes.
Se dressent ainsi sur la place publique les chapiteaux d’une foire existentielle qui nous donne le vertige et révèle avec finesse les contradictions et la richesse des post-soixante-huitards quelque peu mutants.
Nous suivons les héros dans le dédale de leur histoire, de leurs rêves passés et ils nous offrent la nostalgie d’un monde qui se voulait égalitaire et harmonieux.
1
De loin, leurs grandes plages de couleurs s’emparent du regard. Le retiennent, font disparaître la salle d’exposition, effacent le grand mur blanc. Placées côte à côte, elles sont deux, deux toiles qui absorbent la lumière.
Cet accrochage ne doit rien au hasard, tu l’as saisi immédiatement qui, sans attendre, me fais remarquer la forte impression de complémentarité produite par la juxtaposition des tableaux. Une impression, m’expliques-tu, due tout d’abord à la magistrale distribution des couleurs, les chaudes et les froides — jaune éclatant dans La dame, bleu illuminé de rouge, de vert et de jaune judicieusement répartis dans Le cirque bleu... Tu me rends attentive, ensuite, à leur composition presque symétrique, aux lignes directrices à partir desquelles se déploient deux univers fort semblables, aux personnages principaux qui se meuvent dans la diagonale, augmentant l’effet d’apesanteur, renforçant, dans l’œuvre de gauche, l’impression d’élan, d’envol même — un bouquet à la main, une figure féminine s’élance vers un musicien rouge à tête de vache —, créant, dans celle de droite, un mouvement inverse du précédent — là, en un glissement qui tient de la chorégraphie, une trapéziste plonge à la rencontre d’un cheval bleu à tête verte. Tu ponctues tes explications de grands gestes, insistes sur la récurrence des personnages secondaires, des musiciens, bien sûr — un trompettiste dans le premier tableau, un trompettiste, encore, dans le second, accompagné par un violoniste et un tambourineur —, et puis des couples d’amoureux, des êtres fantastiques — ici, une poule qui joue du tambourin, là, une lune tenant un violon, ailleurs, un poisson brandissant un bouquet de fleurs, les bouquets, cet autre motif répétitif…
Composition. Gestion de l’espace. Traitement des couleurs. Dimension poétique. Je bois tes paroles. Tu es passionné. Avec un brin d’autodérision, tu en rajoutes dans l’emphase : tu as remarqué qu’un groupe s’est constitué autour de toi, qui t’écoute attentivement, et cela t’amuse. Il se reformera spontanément dans la salle suivante devant cet autre tableau intitulé À midi l’été, une gouache me semble-t-il, où tu noteras avec suffisamment de théâtralité pour ne pas paraître pédant : « Et toujours le dialogue des contrastes : surface rouge d’où surgissent en contrepoint un personnage bleu, un autre violet, plus quelques taches de jaune et de vert… Cette maîtrise de la couleur, qui participe au lyrisme de l’œuvre, est l’empreinte de l’artiste. Sa signature. » Soucieux d’être précis, tu rectifieras aussitôt : « Une de ses signatures, naturellement. » Tu termineras tes explications dans un grand éclat de rire, avant de conclure d’un ton compassé en t’inclinant, la main sur le cœur : « Je vous remercie pour votre attention, messieurs-dames. J’espère que cette visite aura répondu à vos attentes. » À voir ton œil qui frise, celui qui en douterait encore comprendrait que tu continues de jouer. Et ton public occasionnel ne s’y trompe pas, qui applaudit ta prestation...
Été 1966. Ma première sortie avec toi. Chagall. D’autres suivront. Beaucoup d’autres. Tu as le don de m’enfermer dans tes passions et de t’approprier les miennes.
2
Été 1966. Un été paisible d’une année paisible, au cœur d’une décennie qui a commencé dans les convulsions…
Lorsqu’elle débute, la France voit se poursuivre la désintégration de son empire colonial — après la perte de l’Indochine, suivie de celle de ses protectorats en Afrique du Nord, Maroc et Tunisie, elle assiste à la fin de l’Afrique-Équatoriale et de l’Afrique-Occidentale françaises. Par ailleurs, le pays se trouve engagé dans la guerre d’Algérie pour la sixième année consécutive.
Sur le plan international, la guerre froide, héritée du dernier conflit mondial, connaît des sommets avec la construction du mur de Berlin en 1961 et la crise des fusées de Cuba l’année suivante. Jamais le monde n’a été aussi près d’une catastrophe nucléaire et des visions apocalyptiques, celles d’Hiroshima et de Nagasaki, hantent les esprits.
Sur le plan international, toujours, deux personnalités majeures quittent la scène politique durant l’automne 1963 : le chancelier Adenauer, tout d’abord, qui a relevé le pays de ses cendres, lui a redonné sa place dans le concert des nations, œuvré avec le Général de Gaulle à la réconciliation franco-allemande, signé en janvier le Traité de l’Élysée, le chancelier Adenauer, figure emblématique de l’Allemagne d’après-guerre, mais représentant d’une génération vieillissante, est poussé vers la sortie par son propre parti. Un mois plus tard, les U.S.A. voient disparaître leur jeune président, John Fitzgerald Kennedy, l’icône qui cristallisait les espoirs de toute une nation.
Début de décennie difficile, donc. Et qui continue de l’être de par le monde. Mais, vue de Paris, 1966 apparaît comme une année paisible. Avec les accords d’Evian, qui ont scellé l’indépendance de l’Algérie, s’est achevée pour la France une longue période marquée par les conflits militaires : pour la première fois depuis des lustres, elle n’est plus en guerre. Et, tandis que le traumatisme occasionné par le drame franco-algérien s’éloigne, l’opinion publique recentre ses intérêts sur l’Hexagone. Et note, avec soulagement, que la guerre froide a fortement baissé en intensité « car la menace russe sur les États-Unis [neutralise] la menace américaine sur les Russes »{1}.
À la tête du pays, se trouve toujours son vieux chef, de Gaulle, qui a remporté l’élection présidentielle face à Mitterrand l’année précédente. Un vieux chef qui n’a rien perdu de sa pugnacité et sous l’impulsion duquel, dans un souci d’affirmer sa souveraineté, la France refuse, en 63, de signer le traité de Moscou interdisant les essais nucléaires, pratique en 65, après la rupture des négociations sur la PAC{2}, la politique de la chaise vide avec cette jeune Europe créée par le traité de Rome,et vient de se retirer du commandement intégré de l’OTAN. Des péripéties, certes, mais rien qui puisse durablement inquiéter l’opinion publique. À peine cette dernière se laisse-t-elle troubler, en cette année 66, par l’affaire Ben Barka qui fait les gros titres des journaux, les manifestations à Djibouti en faveur de l’indépendance et l’interdiction, par la censure, du film la Religieuse de Jacques Rivette.
Pendant que la France ronronne, se passent, à l’autre bout du monde, des événements dont elle ne mesure pas l’onde de choc qu’ils vont provoquer. D’une part, la Chine, dont la montée en puissance vient quelque peu brouiller la logique des blocs, entame cette année-là sa Révolution culturelle qui donnera lieu aux pires excès, d’autre part, la guerre s’intensifie au Vietnam, dans laquelle de Gaulle voit un danger pour la paix du monde, ainsi qu’il l’évoque à diverses reprises dans différents contextes et avec différents interlocuteurs. Tandis que d’aucuns pensent qu’il joue les Cassandre, d’autres rappellent que les Français s’étaient, avant les Américains, enfoncés dans le bourbier indochinois. La plupart du temps, cependant, les propos du Général rencontrent dans l’opinion une certaine indifférence.
Tout en suivant l’actualité dans LeRépublicain lorrain et, parfois, dans Le Monde auquel ton père est abonné, nous sommes inconscients, quant à nous, de la portée de ces événements même si, bien évidemment, nous condamnons la guerre du Vietnam qui, depuis l’élection de Lyndon Johnson à la présidence des États-Unis, est entrée dans une nouvelle phase. Nous nous sentons concernés, également, grâce au charisme d’un Martin Luther King qui prêche la non-violence, en découvrant les marches antiségrégationnistes auxquelles participent des personnalités connues — Joan Baez, Harry Belafonte, Robert Redford… —, à travers le protest song, aussi — «where black is the colour, where none is the number»{3} — par la lutte des Noirs américains pour les droits civiques. Une lutte qui se radicalise depuis les violentes émeutes qui ont éclaté à Watts l’année précédente et qui, en cet automne 1966, va prendre une autre dimension avec la naissance, en octobre, du Black Panther Party, partisan de la lutte armée.
Mais pour l’instant, il faut bien le reconnaître, le lycée et nos préoccupations adolescentes accaparent la plus grande partie de notre temps. Cet été-là, insouciants comme jamais, nous pensons d’abord à profiter de nos vacances et, le transistor allumé à fond, à danser au rythme des tubes yé-yé diffusés par S.L.C., notre émission fétiche. Bref, nous nous laissons vivre.
Et tu me parles déjà de l’exposition Picasso qui, en novembre, se tiendra au Grand Palais. Tu ne veux la manquer à aucun prix et, du coup, projettes de passer huit jours dans la capitale. Tu ne sais pas encore qu’au lieu d’aller à Paris, tu gagneras Florence où, la nuit du 3 au 4 novembre, l’Arno sera sorti de son lit et aura fait connaître à la cité toscane la pire crue de son histoire. Tu y rejoindras les volontaires qui afflueront du monde entier, afin de participer au nettoyage de la ville et à la sauvegarde de ses innombrables trésors artistiques — dont les toiles entreposées dans les sous-sols des Offices, les collections de la Bibliothèque nationale, huit siècles d’archives… —, tu seras un de ces Angeli del fango{4}, ainsi qu’on vous appellera. Mais pour l’heure, tu t’apprêtes à partir, comme chaque année, dans les Alpes de Haute-Provence. Nous avons du mal à nous quitter.
3
Deux mois plus tôt.
J’ai mis une robe en lainage vert — la couleur me sied, c’est celle de mes yeux. Malgré ses manches courtes, elle est trop chaude pour la saison. Cependant, c’est la seule pièce de ma garde-robe que j’estime digne d’être portée en ce grand jour, la seule qui ne sorte pas des mains plus ou moins inspirées d’une voisine qui arrondit, par des travaux de couture, ses fins de mois.
Juin. Le baccalauréat. L’épreuve de français. Je sors satisfaite de quatre heures de dissertation, j’ai traité le sujet sous l’angle de l’histoire littéraire, mes camarades, sous son aspect psychologique. Je suis minoritaire. Je n’en ai cure, je ne me laisse pas déstabiliser. Je suis sûre de mon fait : Mallarmé et Leconte de Lisle, le symbolisme et le Parnasse. Je te fais part de mes réflexions tandis que nous grimpons la colline, pendant la pause de midi, avant de plancher en langues. Tu sors, toi, de l’épreuve de mathématiques et nous échangeons nos impressions. La veille, en philo, nous avons tous deux choisi le sujet sur Sartre. Et nous débattons à en perdre le souffle. Tu me contredis :
— Alors là, je ne vois pas ce que tu veux dire. Sartre affirme simplement (‼!) que la liberté nous rend tous responsables, que nous sommes les acteurs de notre vie. Je suis ce que je deviens.
Et soudain, incongrue, inattendue, la question, ta question:
— C’est quoi l’amour ?
L’amour ? Voyons, c’est quoi l’amour ? Un rien déstabilisée, je rassemble mes souvenirs de cours, chapitre Les sentiments. Impatienté, tu m’interromps :
— Je ne te demande pas un cours de philo ! C’est quoi, l’amour pour toi ?
Pour moi ? La réponse est évidente : c’est l’élan qui me pousse vers toi. Le besoin que j’ai de ta présence. L’envie que j’ai que tu m’embrasses. Je ne te le dirai pas. Je m’en sors par une pirouette et te retourne la question :
— Et pour toi ? Qu’est-il pour toi ?
Ta réponse fuse, biaisée elle aussi :
— La Rochefoucauld disait : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour »… Alors l’amour, don de soi ou égoïsme en action ? Je ne sais pas.
Mais ce que tu sais, c’est que tu n’as aucune envie de t’engager. Pas de fil à la patte. Ne pas se lier à dix-huit ans. D’aucune façon. Tu as mille et une choses à faire auparavant et, d’abord, tes études de médecine. Tu l’as dit et redit, lors de nos discussions, dans ce café devenu notre quartier général chaque samedi soir, ce café où nous refaisons le monde autour de nos expressos. Comment, dès lors, qualifier nos relations ? D’amourette ? Sûrement pas! Tu ne m’as jamais parlé d’amour, ni même essayé de flirter. D’amitié, alors ? D’amitié amoureuse ? De camaraderie ? Je ne sais pas où j’en suis avec toi. Ta mère, non plus, qui m’a avertie : « Qu’aucune fille ne vienne me raconter qu’elle a été mise enceinte par l’un de mes garçons ! À l’heure actuelle, il y a tout ce qu’il faut pour éviter une grossesse. » Elle voit loin… Et puis, elle ne dit pas tout à fait vrai : malgré l’existence de la pilule — merci, Docteur Pincus ! — et celle du stérilet — le docteur Pierre Simon l’a présenté à la presse il y a deux ans à peine —, malgré, donc, ces nouveaux moyens, la contraception reste interdite en France et, laissée à l’utilisation des préservatifs et autres procédés hasardeux dont le plus fiable — si l’on peut dire!— est encore la fameuse méthode Ogino.
4
Le bac en poche — mention très bien, grâce à ma note de français —, j’opte pour l’enseignement et demande un poste de remplaçante. J’ai bien reçu des courriers de différents services publics me proposant des formations, mais je suis rebutée par tout travail administratif. L’enseignement, donc. Un choix par défaut, ainsi que tu le prétends ? Peut-être, en ce sens que le monde de l’école est le seul univers que je connaisse.
Tu n’approuves pas et ne manques pas de me le faire savoir :
— Remplaçante… avec toutes les chances de te retrouver sur un poste d’instit… Tu es la fille la plus intelligente que j’ai jamais rencontrée. Et tu te contentes de ça?
Merci pour le compliment, mais comment t’expliquer, sans me mettre à nu, qu’il me faut à tout prix gagner ma vie ? Que, dans mon milieu, il n’est pas d’usage que les filles fassent des études longues ? Que le brevet était, jusque-là, le diplôme le plus élevé détenu par mon entourage et que j’avais bataillé ferme pour poursuivre ma scolarité secondaire ? Comment t’expliquer, par conséquent, que je veux être indépendante financièrement, que j’ai hâte de fuir une ambiance délétère que je ne supporte plus, de quitter une maison où je ne me sens pas à ma place, où la médiocrité me rattrape souvent, le sordide parfois ? Et que je saisis le seul moyen qui me semble à ma portée ?
Je me rends compte, brusquement, du fossé qui nous sépare et que j’ai voulu ignorer. Au fond, nous ne nous connaissons pas. Jusqu’à présent, notre vie et celle du lycée se confondaient. Rectification, ma vie et celle du lycée se confondaient. Ton horizon à toi est bien plus large ! Dans tous les sens du terme. Toi, le donneur de leçons, que sais-tu de moi ? Que sais-tu de ma vie ? Toi, qui me racontes avec force détails tes séjours à la mer ou à la montagne, que sais-tu des fins de mois tendues où chaque dépense, fût-elle minime — tiens, l’achat d’une agrafeuse ! Tu ris ? Tu as tort ! — où le moindre achat, donc, est une dépense de trop ? Pourquoi, crois-tu, refusais-je de t’accompagner au bal du lycée alors que j’en mourais d’envie — il y fallait une tenue appropriée, tu te souviens ? Et pourquoi, selon toi, ne participais-je jamais à ces sorties et autres séjours linguistiques dont tu me vantais l’agrément — je ne les évoquais même pas chez moi, à quoi bon ? Par-dessus tout, j’appréhendais que Maman me répondît : « Demande à ton père ! » Oui, que sais-tu de l’argent rare, toi qui, avec désinvolture et sans penser à mal, te débarrasses de tes livres de poche pour les remplacer par les prestigieux volumes de la Pléiade (j’ai toujours, dans ma bibliothèque, les œuvres de Rabelais recouvertes de plastique transparent rouge dont tu m’as gratifiée) ? Peux-tu imaginer que mon maigre argent de poche — obtenu de haute lutte — soit, pendant des années, passé dans l’achat de ces livres de poche que tu méprises ?
Je me souviens, comme si c’était hier, de cette librairie sombre où régnait un fouillis extraordinaire, un local tout en longueur où les livres de poche se trouvaient sur les rayonnages du fond. Je me souviens de son odeur de vieux papier dans laquelle je plongeais avec délices. Le libraire, un monsieur d’un certain âge, très taciturne, avait l’habitude de me voir arriver tous les jeudis — ce jour-là, nous avions une heure de permanence de onze heures à midi. Avec indulgence, il me laissait longuement effectuer mon choix, ne me dérangeait jamais, se contentait, d’une voix rare, de donner son appréciation sur le titre que j’avais retenu. J’estimais à sa juste valeur l’honneur qu’il me faisait là, le brevet, en quelque sorte, qu’il me délivrait. C’était comme s’il me disait : « J’ai reconnu en toi une passionnée de littérature ». Bref, il me traitait d’égal à égale et, pour moi, c’était un adoubement. Une semaine sur deux, parfois trois, je repartais avec un volume, un volume simple, de ceux qui aujourd’hui comportent une seule étoile. Il coûtait deux francs et représentait tout mon pécule. Les semaines sans achat, je me contentais de picorer un chapitre ou deux dans un livre commencé lors de mes précédentes visites. Le libraire m’y autorisait, me sachant très attentive à ne pas faire craquer le dos de ses livres. C’étaient des œuvres brochées, cette fois, que la bibliothèque du lycée ne proposait pas, celles de Scott Fitzgerald, d’Arthur Koestler ou encore de Caryl Chessman, les premiers textes de Le Clézio, également. Mais je m’égare...
Je te demandais : que sais-tu de l’argent rare ? Rien ! Rien de rien, tu ne sais rien de moi. Tu n’y mets pas malice, c’est certain. Simplement, tu ne sais pas. Tu ne sais pas ! Dans notre Lorraine du charbon, nous appartenons à des mondes qui se côtoient, mais ne se mélangent pas, j’ai tendance à l’oublier. Je ne crois pas que tu attaches une quelconque importance à nos différences de situations. Contrairement à d’autres, tu ne pratiques pas le mépris de classe. Pourtant, pour reprendre une citation célèbre, « les faits sont têtus »{5}… Ici, tout est hiérarchisé: ensembles de chalets pimpants disséminés dans la nature ou villas de facture récente pour les uns, cités ouvrières, toutes de maisons grises alignées ou vieilles maisons paysannes pour la plupart des autres. Deux mondes. Les cols blancs et les gueules noires. Clivage… Et le premier accroc porté à notre complicité, les premières divergences de vues.
Pour fêter notre réussite, nous décidons de passer la journée à Metz. Tu connais mal la ville. Bien que ta famille se soit installée dans la région depuis deux ans, tu ne t’y es jamais intéressé vraiment, sauf pour y faire du shopping, et encore. Trop petite. Trop provinciale. Trop tout. Je me propose de te la faire découvrir et mets sur pied un itinéraire compliqué. Tours et détours. J’essaie de te retenir le plus longtemps possible. Tu cries grâce.
Mais tu as aimé les vitraux de Chagall, de Villon et de Bissière à la cathédrale et, à l’église Saint-Maximin, tu t’es émerveillé devant ceux de Cocteau — dans certains détails, tu as cru reconnaître l’influence de Klee (la robe d’Athéna) ou encore celle de Delaunay et tu as jeté quelques croquis et quelques notes sur un carnet que tu emportes partout avec toi. Je suis contente. J’ai réussi à te surprendre. À t’épater ?
1
Rentrée 1966.
Première année universitaire. Dire que je me sens mieux est un euphémisme : en réalité, je ressens un soulagement infini. J’ai réussi à limiter la casse, mais de cela tu n’as aucune idée : j’ai obtenu, in extremis, un poste de pionne et peux donc m’inscrire en faculté. Je pensais susciter ton admiration ou du moins m’attirer ton approbation, car tu n’imagines pas la somme d’énergie qu’il m’a fallu. Mais, rien !
Plusieurs disciplines me tentent, toutes littéraires : français, histoire, langues vivantes, philosophie... N’écoutant que ma passion, j’opte pour l’italien avec la conscience aiguë que tout choix est en définitive un renoncement…
— Tu as vraiment l’art de te compliquer la vie, me dit Maman. Pourquoi l’italien ?
Parce que cette langue me passionne, parce que la littérature et la civilisation italiennes me captivent, parce que...
— Es-tu bien sûre que ce n’est pas pour te démarquer, faire preuve d’originalité ?
Absolument sûre ! Si c’était le cas, j’aurais choisi une langue orientale.
— Où vont te mener des études d’italien ? As-tu pensé à la crise de l’emploi ?
Oui, Maman, j’y pense. J’y pense même énormément… Mais l’italien, ah ! l’italien...
Ma décision prise, il me reste à choisir ma faculté. J’élimine Metz où l’université est embryonnaire et l’italien non représenté. Il me faut donc trancher en faveur de Strasbourg ou de Nancy. Strasbourg a ma préférence, puisque tu y es. Pour des raisons de proximité, cependant, j’opte pour Nancy, après bien des hésitations qui me valent une nouvelle discussion avec Maman :
— Ah, tu finis tout de même par te montrer raisonnable! Nancy est de loin l’alternative la plus judicieuse. Je n’ai pas compris tes atermoiements… Depuis que tu fréquentes Matthieu, tu as perdu tout esprit critique et je m’inquiète de voir à quel point tu subis son influence.
Je ne l’écoute pas, je ris. Elle hoche la tête :
— Si Matthieu te demandait de sauter par la fenêtre, tu le ferais.
Je ne crois pas, non. Je n’ai pas besoin d’un gourou, mais, peut-être, d’un Pygmalion qui me permettrait de me révéler à moi-même. Mais, cela, je ne le sais pas encore. Ce que je sais par contre, c’est que je suis follement amoureuse de toi. Non, follement n’est pas le mot. Aveuglément. Et que j’ai le désir de partager de ta vie tout ce qu’il m’est possible d’en partager — tout ce que tu me laisses en partager.
Avec passion, je me plonge dans les études. J’ai, me dit-on, un très bon accent ; il est vrai que j’acquiers avec facilité la musique d’une langue. Il suffit, après cela, de mettre des mots sur la mélodie.
Contrairement à la majorité de mes camarades de fac, des filles et fils d’immigrés installés dans la Lorraine du fer, je n’ai pas d’antécédents italiens. Je travaille donc doublement, car je ne possède pas les expressions usuelles, l’italien utilitaire, la langue du quotidien, et il me faut les mémoriser — merci, Camugli{6}! Je travaille avec d’autant plus d’ardeur que l’assistante de thème-version me manifeste peu de sympathie. Ou bien mon imagination — « ta paranoïa », me souffles-tu en riant — me joue-t-elle des tours ? Compensation de taille, je trouve les autres profs, ceux de littérature et de civilisation, passionnants.
Tu as, quant à toi, opté pour Strasbourg, académie de laquelle nous relevons{7} — tes parents y ayant acquis un studio, le choix s’est imposé de lui-même —, aussi nous voyons-nous peu souvent. Mon poste de pionne dans un lycée de Metz… mes nombreux déplacements… des emplois du temps trop compliqués et incompatibles…. Nous nous écrivons en revanche beaucoup, et tu lis en traduction les œuvres dont je te fais l’éloge. Giovanni Verga, Sciascia et Silone, Umberto Saba et Leopardi, Dante et Laurent de Médicis…
Tu as une façon de gérer ton temps qui m’épate, tu arrives à mener de front tes diverses activités, études en tête, tes engagements, aussi. Depuis la rentrée, tu te mobilises fortement contre la guerre au Vietnam — on sait que les Américains y ont utilisé des bombes au napalm — et tu as trouvé là un combat à ta mesure. En conséquence, tu te mets à fréquenter les milieux gauchistes. Par anticonformisme, plus que par adhésion. Mais je sens à quel point tu es attentif à tout ce qui se passe autour de toi, au monde en train de se construire, à cette ébullition, notamment, qui saisit Strasbourg lorsque des étudiants, en novembre, occupent les locaux de l’UNEF et utilisent ses installations pour imprimer une brochure dans laquelle il est beaucoup question d’autogestion et de conseils ouvriers... Tu m’en fais parvenir un exemplaire, naturellement.
Intitulée De la misère en milieu étudiant{8}, elle prône la révolution, rien de moins! une révolution qui vise «l’abolition de la société de classes» et dont le modèle reste à inventer — inventer, inventivité, voilà qui ne peut que te plaire... Ce brûlot, distribué dans une aula bondée lors de la rentrée officielle, soulève, me racontes-tu, un joli tollé dans une région viscéralement gaulliste et connaît un retentissement national et même international. Sur place, le CROUS reflète assez bien l’opinion commune en dénonçant un « texte infamant et diffamant » dont les propos antisociaux scandalisent. Ce que ses commentateurs de tous horizons ne peuvent prévoir, c’est que son remarquable sens de la formule, ses slogans — « Transformer le monde et changer la vie », « Vivre sans temps mort et jouir sans entraves » — vont, dans un avenir proche, séduire des milliers d’étudiants. Pour l’instant, tu t’en amuses et fais tienne cette affirmation qui correspond bien à ta volonté d’agir, de peser sur les événements : « La domination consciente de l’histoire par les hommes qui la font, voilà tout le projet révolutionnaire».
Dès que je peux me libérer — pendant les vacances scolaires, en général —, je te rejoins à Strasbourg où nous nous transformons en ces consommateurs de la « marchandise culturelle » stigmatisés dans le pamphlet. Et je t’accompagne à l’Ancienne Douane{9} visiter l’exposition du moment ou revoir les collections permanentes. Parfois, c’est moi qui t’entraîne au ciné-club de la fac ou dans un studio d’art et d’essais. Nous y découvrons, en version originale, les grands titres de Fellini et d’Antonioni, de Pasolini et de Scola, ceux de Visconti, de Comencini, de De Sica… tout l’âge d’or du cinéma italien en somme... Et je n’ai aucun mal à te communiquer ma passion pour ces films que tu suis en version sous-titrée.
En dehors de ces parenthèses, nous nous voyons peu (bis repetita, je le sais!). Si mes obligations de service le permettent, c’est-à-dire une fin de semaine par mois, nous nous rejoignons chez nous, en Moselle. Ce week-end-là, nous nous offrons une virée à Sarrebruck, ce qu’autorise la proximité de la frontière.
