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Un voyage, une rencontre, un déclic puis... une quête identitaire.
Miami – Bruxelles – Charleroi. Un nom en commun : Beausart.
C’est au retour d’un voyage à Miami que Renaud rencontra la belle Alexandra. D’une complicité inexplicable avec la jeune Québécoise à une réunion du destin inespérée, il ne fallut que l’apparition de cette « Insaisissable Francisca Jessica » pour piquer au vif, la curiosité de ce jeune cadre célibataire et le plonger dans la recherche de ses origines.
Et si l’Avenir n’était qu’un long Passé ?
Découvrez ce roman esotérique qui explore la généalogie !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Officier au long cours et ingénieur industriel,
Jean Jossart a effectué de nombreux voyages à travers le monde, non seulement dans le cadre de sa vie professionnelle, mais également à titre privé.
Outre le domaine maritime qui a naturellement sa préférence, l’histoire, plus particulièrement l’égyptologie, la généalogie et les sciences de l’espace le passionnent.
Il poursuit à présent ses voyages au travers d’anecdotes ou de situations parfois vécues pour aborder un autre monde : celui du rêve, celui du roman !
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Seitenzahl: 290
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À Sissi, mon épouse, première lectrice attentive et critique de mes romans.
Tous mes remerciements à Philippe Donck pour ses remarques pertinentes.
Le présent roman s’inspire de faits réels et imaginaires.
Tous les noms des personnages ont été choisis au hasard.
Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé ou vivant actuellement ne serait que pure coïncidence.
Il est utile de préciser également que les tableaux récapitulatifs, tout comme les nombreuses dates, ne doivent pas être spécialement mémorisés pour comprendre le sens de l’histoire.
Ils permettent simplement de faire à certains moments une synthèse utile avant d’enchaîner la suite du récit.
Le dîner venait de s’achever dans le restaurant du Westlake Palace, un des plus grands hôtels de Floride. Idéalement situé le long de l’immense plage de sable de Miami Beach, le bâtiment à l’architecture néo-classique en imposait par son immense colonnade extérieure et le jardin arboré qui l’entourait. C’était mon dernier arrêt après un périple de trois semaines le long de la côte est des États-Unis. Demain, en fin de matinée, je reprendrais l’avion pour ma terre natale.
Je buvais tranquillement le café en présence des autres membres du groupe avec lequel j’avais entrepris ce long voyage. Une foule d’images se bousculaient pêle-mêle dans ma tête. Certaines me revenaient sans cesse en mémoire : l’effrayante masse d’eau couleur gris-vert dévalant les chutes du Niagara, la messe en negro spiritual1 à Harlem où nous avions été aimablement accueillis par un révérend en gants blancs, les masques de chats portés par les chanteurs dans la comédie musicale Cats que nous avions vue à Broadway, la manifestation de protestation de gens de couleur devant la Maison Blanche à laquelle nous avions été mêlés par hasard, le succulent homard au crabe d’un restaurant du port de Baltimore, le nombre impressionnant de lustres en cristal garnissant la salle de casino à Atlantic City, la qualité du décor des attractions à Epcot, la navette sur son pas de tir à Cap Canaveral, le bruit du moteur de l’hydroglisseur dans les Everglades et l’immense toile d’araignée barrant le passage au retour vers l’embarcadère… Quel magnifique circuit nous avions fait !
Il nous restait quelques heures encore à passer sur la terre d’Abraham Lincoln. Pourquoi ne pas profiter de la soirée pour rendre une dernière visite à Miami ? La température extérieure était encore très agréable.
— Si nous allions faire un tour dans la galerie commerciale toute proche ? proposai-je à qui voulait bien m’entendre.
Il me restait une poignée de dollars en poche. L’envie était grande de m’en débarrasser !
Avec un groupe de personnes tentées de faire une ultime balade nocturne, je pris le chemin du lieu en question. L’animation était au rendez-vous. Comme dans tout centre commercial, nombreuses étaient les belles boutiques de mode, mais aussi celles de colifichets et souvenirs en tout genre. Il y avait aussi des librairies.
L’une d’entre elles attira mon regard : elle était particulière et portait une enseigne que je traduisis par les termes : « Librairie de Généalogie ». À l’extérieur sur un présentoir se trouvait un épais livre cartonné qui ressemblait à un dictionnaire. Curieux, je m’arrêtai et ouvris l’ouvrage aux premières pages : il contenait des centaines de noms alignés sur plusieurs colonnes. La publicité du magasin précisait que, moyennant paiement, il était possible de faire imprimer le texte reprenant la signification et l’origine d’un patronyme choisi. L’extrait demandé était alors présenté en caractères gothiques sur un document de fantaisie armorié. La démarche était assez originale.
Intéressé, je feuilletai le répertoire à tout hasard : mon nom, Beausart, y figurait-il ? Il y avait peu de chance puisque les listes en question ne concernaient que des citoyens américains. Cependant, quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir quand même la mention : « Beausart. Origine : Belgique » ! J’étais vraiment étonné. Il y avait des Beausart aux États-Unis.
Interpellé par ma trouvaille, je me mis alors à rechercher d’autres patronymes de familles belges apparentées ou d’amis que je connaissais. En vain ! C’était plutôt surprenant. Je fis imprimer les informations me concernant : elles reprenaient de manière très générale l’étymologie et les lointaines origines celtiques de mon nom dont j’ignorais d’ailleurs que les premiers porteurs fussent celtes. Il n’était nullement question bien entendu de se voir établir un arbre généalogique. Je payai dix dollars et repartis avec mon précieux manuscrit sous le bras.
Cette révélation inattendue ouvrit tout à coup et sans que je m’y attende, la porte d’un monde nouveau dans lequel ma curiosité allait s’engouffrer. Je venais de réaliser que ma famille ne se limitait pas aux quelques ascendants que je connaissais, mais avait peut-être aussi de bien plus vastes ramifications. Curieusement, cette évidence-là ne m’avait jamais interpellé. Pas que je l’eusse délibérément ignorée – nous descendons tous d’Adam et Ève et avons de nombreux cousins, c’est bien connu… −, mais jusqu’alors je n’avais jamais cherché à connaître ni mes racines ni les branches éloignées rassemblant ceux et celles qui portent le même patronyme que moi.
Le face à face imprévu avec mon propre nom avait agi comme un véritable déclic et je décidai qu’une fois rentré en Europe, je me lancerais dans la recherche de mes ancêtres. J’avais découvert un nouveau terrain d’investigations et cela m’emballait !
Plus d’une fois dans ma vie j’avais déjà eu des coups de foudre semblables, souvent à l’issue d’une rencontre ou d’une manifestation culturelle. La dernière en date, une conférence sur Champollion qui m’avait prodigieusement intéressé, m’avait entraîné dans l’étude des hiéroglyphes durant deux bonnes années ! Maintenant, j’allais aborder une tout autre science dans laquelle mes connaissances étaient hélas plutôt nulles ! Mais cela ne me décourageait pas pour autant. J’étais bien résolu à sortir de l’oubli des personnages qui dormaient paisiblement entre les pages de vieux registres. Accepteraient-ils de se voir ainsi sortir de leur profond sommeil ? J’y mettrais le doigté nécessaire et entre personnes bien élevées nous ferions connaissance en toute civilité. J’ignorais cependant une chose incroyable : eux n’avaient pas attendu que je les retrouve pour me suivre déjà pas à pas ! Ils m’observaient en silence et n’espéraient qu’un moment favorable pour se manifester !
L’ignorance de leur existence et de leur nom ne m’avait bien évidemment jamais permis de les rencontrer, mais je finis par les découvrir, sous des aspects parfois surprenants et dans des circonstances très particulières. Oh ! Il ne s’agissait ni de véritables rencontres ni de réincarnations, mais plutôt d’apparitions furtives, d’impressions indéfinissables, peut-être même de présences réelles, mais impalpables laissées telles des empreintes indélébiles dans l’espace-temps que nous parcourons sans savoir qu’avant nous quelqu’un d’autre y a déjà tracé un chemin à notre intention. J’allais apprendre à connaître ces messagers et messagères de l’au-delà, à repérer leurs énigmatiques traces, à décrypter leurs mystérieux messages, j’allais faire connaissance avec mes ancêtres, au-delà même de tout ce que je pouvais imaginer !
Après avoir continué à déambuler nonchalamment dans la galerie quelque temps encore, l’esprit ailleurs, je repris la direction de l’hôtel. La journée du lendemain, serait longue et mieux valait ne pas se coucher trop tard.
Tout au long du chemin du retour, je ne pouvais m’empêcher de repenser à ma trouvaille.
S’il y avait des Beausart au Pays de l’Oncle Sam où vivaient-ils ? De quelle région de notre pays étaient-ils originaires ? Quels métiers exerçaient-ils ? Pourquoi avaient-ils émigré aux États-Unis ? Pour trouver du travail, pour étendre leur empire commercial ou industriel ? Pour fuir la justice ? Avaient-ils voyagé sur un voilier, en première classe sur le Titanic… ou un autre paquebot de luxe ou dans l’entrepont d’un cargo mixte ? Quand étaient-ils partis ? Avais-je ou avais-je eu un oncle en Amérique ? Riche, peut-être ? Pourquoi pas ? Mon imagination vagabondait !
Le portier de l’hôtel me sortit de ma rêverie par un aimable « Good night, Sir 2 ».
— Euh… « Good night », lui répondis-je poliment, revenant brusquement sur terre.
Je traversai le hall en saluant quelques personnes de notre groupe qui s’y trouvaient encore, pris l’ascenseur et me retrouvai dans ma chambre, face à la mer. Devant moi, tout au loin, c’était l’Europe. Demain, je reprendrais pied sur la terre de mes ancêtres. Je déposai soigneusement mon parchemin dans le fond de ma valise, rassemblai mes derniers effets, pris une bonne douche et me jetai sur mon lit.
*
La sonnerie de mon petit réveil de voyage retentit à six heures.
Le temps de me préparer et de boucler mes bagages, de prendre un dernier breakfast3 dans le restaurant du rez-de-chaussée et je me retrouvai à nouveau au sein de mes compagnons de voyage dans l’autocar qui devait nous mener à l’aéroport : le Miami International Airport, implanté presque en plein centre-ville.
Après les formalités d’usage et les contrôles de police, nous fûmes invités à prendre place dans l’avion. J’occupais un siège à droite, proche d’un hublot.
À côté de moi s’installa une jeune femme. Nous nous dîmes « bonjour » courtoisement. Je lui jetai un regard furtif. Malgré ses cheveux défaits par le vent, elle avait un petit quelque chose qui ne me déplaisait pas !
De l’endroit où j’étais, je pouvais encore apercevoir à l’extérieur certaines grandes enseignes lumineuses de la ville toute proche, notamment celle du Colony Theatre affichant en grand et en lettres de néon rouge et bleu le nom de l’artiste vedette du moment : une certaine Francisca Jessica. Bien qu’ayant déjà eu l’occasion de parcourir les artères de Miami les jours précédents, je n’avais jamais prêté attention à cet immense panneau.
Tous les passagers ayant embarqué, j’entendis la porte d’accès de l’avion se refermer avec un claquement sourd, puis, debout dans l’allée centrale, l’hôtesse transmit comme d’habitude les recommandations d’usage en matière de sécurité. Nous allions bientôt décoller.
La ceinture serrée, j’attendais avec une certaine impatience les premiers mouvements de l’appareil, mais de longues minutes s’écoulèrent… sans que j’en perçoive le moindre déplacement. Ce n’était pas normal. Je regardai par le hublot et remarquai que le personnel technique de sol s’affairait sur la piste. Que se passait-il ?
Un obstacle de grande dimension se trouvait en partie immobilisé devant le train d’atterrissage droit, empêchant tout déplacement. Après quelques instants d’observation, je compris vite qu’il s’agissait du camion élévateur ayant permis de déposer les bagages dans la soute. Je l’avais vaguement aperçu en montant à bord. Des techniciens examinaient un de ses vérins qui refusait obstinément de se rétracter. Nous étions bel et bien provisoirement bloqués !
Pour combien de temps ? Des rumeurs commencèrent à circuler, puis l’hôtesse prit le micro pour annoncer un léger contretemps. Elle invita les passagers à garder néanmoins leur ceinture.
Soudain, l’ensemble de l’avion commença à frémir de toute sa superstructure.
Je regardai par le hublot et me rendis compte que, par une série de marches avant et arrière, le pilote tentait avec l’aide d’un tracteur de contourner l’obstacle, un peu comme une voiture qui, coincée dans son parking, essaye désespérément d’en sortir ! Cela dura un certain temps, mais l’appareil put finalement être dégagé.
Cette fois-ci, le départ était donné. Je jetai un dernier coup d’œil par le hublot en direction de la ville : « Adieu Miami », pensai-je avec un peu de regret.
Très curieusement, l’enseigne rouge avec le nom de Francisca Jessica se mit à clignoter au loin ! Une panne sans doute dans le système d’allumage ?
J’entendis les deux réacteurs de l’avion monter en puissance puis, comme catapultés, on commença à rouler à vive allure sur le tarmac en vue du décollage. Enfoncés dans nos fauteuils par la poussée des moteurs, nous nous attendions à quitter le sol quand soudain nous fûmes tous projetés en avant, presque arrachés de notre siège ! Le pilote avait freiné à bloc en bout de piste ! Pour quelle raison ? Mystère ! Ma voisine me regarda inquiète et avec un adorable accent québécois me demanda :
— Que s’est-il passé ?
Comme si j’avais été aux commandes de l’appareil !
— Ne vous inquiétez pas, lui répondis-je tout de go. Il y en a qui brûlent parfois les feux rouges aux carrefours ! Il vaut mieux s’arrêter pour les laisser passer !
Elle me regarda incrédule puis… se mit à sourire. Son stress passager s’était évanoui.
— Il s’en est fallu de peu qu’on se retrouve dans la cabine de pilotage, lui fis-je remarquer.
Heureusement que nous étions bien attachés.
— Oui. Il vaut mieux suivre les consignes de l’hôtesse, renchérit-elle. Je dois vous avouer que je n’ai guère l’habitude de prendre l’avion. Cela arrive-t-il souvent, ce genre d’arrêt brutal ?
— D’après mon expérience, je crois pouvoir dire que c’est exceptionnel.
— Vous me rassurez.
— Oh ! Ne vous emballez pas trop vite, le voyage pourrait très bien ne pas être monotone, lui dis-je pour voir comment elle allait réagir.
— Non ? Et que pourrait-il encore arriver ?
— Qu’on ait quelques perturbations atmosphériques en cours de route. Vous souffrez du mal de l’air ?
— Pas que je sache.
— Parfait. Alors dans ce cas vous devrez uniquement veiller à ne pas renverser votre tasse de café sur votre jolie robe.
Son visage s’empourpra légèrement. Et je lui racontai alors l’histoire authentique d’un Japonais élégamment vêtu d’un complet gris clair, qui au cours d’un vol avait pris du café bouillant maladroitement versé par l’hôtesse en plein sur la braguette de son pantalon ! L’hôtesse avait été déséquilibrée par un mouvement imprévu de l’avion au moment même où elle remplissait la tasse posée sur la tablette accrochée au dos du siège avant.
Ma voisine sourit.
Et qu’a-t-il fait alors ?
— Au moment même, rien, mais il avait le visage grimaçant et les yeux davantage bridés !
— J’imagine facilement, dit-elle avec un air de sous-entendu. Mais ensuite ?
— Il a couru aux toilettes sans demander son reste, à la grande confusion de l’hôtesse.
— Je ferai attention pour que cela ne m’arrive pas.
— N’ayez crainte. Aujourd’hui, l’hôtesse met la tasse sur un plateau et la remplit dans le couloir.
— C’est le seul souvenir amusant de vos voyages en avion ?
— Oh non. Mais si je vous raconte pourquoi les gens se sont mis un jour à prier tout haut au cours d’un vol, vous demanderez à descendre.
Elle me dévisagea à nouveau inquiète.
— Décidément, vous soufflez le chaud et le froid.
— Bon, j’arrête de vous faire peur et je ne vous dirai pas non plus pourquoi on rata un jour notre atterrissage.
— Ce n’est pas vrai. Vous n’allez pas continuer. L’avion ne s’est pas arrêté et il est sorti de la piste ?
— Non. Il a atterri sur l’aéroport suivant parce que les feux de l’aéroport où nous devions nous poser étaient éteints à dix-sept heures et que nous avions du retard… !
Elle parut soulagée.
— Ne me dites pas que cela a suffi pour détourner un avion.
— Eh bien si ! Mais cela se passe uniquement dans certains pays que l’on pourrait qualifier d’exotiques !
— Ce n’est certainement pas dans ces pays-là que je voyagerais !
— Il ne faut jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau… »
Depuis notre arrêt brutal et comme toujours dans ces cas-là, les commentaires allaient bon train parmi les passagers. Finalement, l’hôtesse nous annonça que le pilote allait faire demi-tour pour faire effectuer une petite vérification et reprendre du kérosène. C’était assez normal. Les moteurs avaient dû consommer pas mal de carburant au moment de l’accélération de départ.
L’avion revint lentement à son aire de stationnement et les passagers furent invités à descendre pendant la durée du réapprovisionnement. Je tentai de savoir ce qu’il s’était réellement passé et crus comprendre qu’après les manœuvres d’évitement, le train d’atterrissage et les freins de l’avion devaient faire l’objet d’une vérification. Ce dernier avait-il accroché le camion ? Peut-être. Comme toujours dans ces cas-là, les informations filtrent peu.
Après avoir patienté plus d’une heure dans la salle de transit, nous fûmes invités à remonter à bord.
Cette fois-ci était sans doute la bonne et quelque chose me le confirma inconsciemment : au loin, curieusement, le panneau publicitaire de Francisca Jessica ne clignotait plus !
« Bizarre », me dis-je.
Je réfléchis un instant.
« Non, ce que je pense est ridicule. Il n’y a aucun rapport entre le fonctionnement fantaisiste de ce panneau lumineux et l’incident sur la piste ! »
Ma voisine vint se rasseoir.
— Tout a été vérifié. Vous êtes rassurée ?
— Pour autant que je puisse l’être, dit-elle.
— Bon et bien maintenant, nous sommes partis pour quelques heures de vol au-dessus de l’Atlantique.
— Quand on pense qu’on effectue une telle traversée sans escales ! murmura-t-elle.
— On y a intérêt en effet.
Elle me regarda.
— Ne me dites pas que vous avez aussi un jour amerri ?
— Non, mais j’ai eu cette crainte en prenant un Iliouchine4 au retour de Cuba. L’avion avait certainement servi pour le transport de troupes en Afghanistan s’il fallait en juger par l’état de délabrement de la cabine dont certains panneaux du plafond étaient détachés et par les graffiti en cyrilliques sur les cloisons. Et je ne parle pas de l’état des sièges dont certains avaient dû accueillir des caisses de munitions, des obus de mortier ou des Russes trop bien nourris ! J’ai bien cru que nous rentrerions à la rame en Europe.
— Voyager avec vous n’augure décidément rien de bon !
— Détrompez-vous puisque je suis toujours là.
— C’est probablement un coup de chance. Oh ! Excusez-moi. C’était une très mauvaise plaisanterie.
— Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas susceptible. Quoi qu’il en soit, ce serait dommage de disparaître et de se retrouver au paradis, au bureau des informations, sans savoir avec qui on a voyagé, lui dis-je. Mon nom est Renaud, Renaud Beausart.
Pour la première fois, le regard de ma voisine plongea dans le mien. Elle avait les yeux couleur noisette et j’avais une folle envie de lui dire : « T’as de beaux yeux, tu sais ! » en pensant à la réplique de Jean Gabin à Michèle Morgan dans « Quai des Brumes », mais les convenances de rigueur m’obligèrent à faire preuve de retenue.
— Le mien est Alexandra R… Je suis québécoise.
Je compris mal son nom qui commençait par un « R » et ne me permis pas de lui faire répéter. Je n’étais tout de même pas un agent du service d’immigration.
Une forte poussée nous enfonça à nouveau dans les fauteuils et l’avion pointa doucement le nez vers le ciel. Cette fois, nous avions bien décollé. J’observai du coin de l’œil ma voisine qui avait l’air de retenir sa respiration.
— Vous faites de la plongée sous-marine ? lui demandai-je. En prévision de l’amerrissage ?
— Vous êtes véritablement infernal !
Puis, en une fois, elle se détendit, comprenant que, quoi qu’il arrive, elle n’était plus maîtresse de sa destinée à dix mille mètres au-dessus de l’océan.
— Comment arrivez-vous à rester aussi cool ? dit-elle.
— Quoi que l’on fasse, on ne changera jamais le nombre de pages du livre de sa vie, rétorquai-je.
Elle se mit à réfléchir.
— Vous avez certainement raison. J’espère pour le moins que la mienne nécessitera la rédaction de plusieurs tomes et d’une longue table des matières !
— Je vous le souhaite de tout cœur.
À la suite de sa remarque, je lui fis part de la trouvaille que j’avais faite à Miami, dans la galerie commerciale.
— Vous comptez faire des recherches généalogiques à votre retour en Belgique ?
— Oui. Je crois que j’ai insidieusement attrapé le virus. Mais par où commencer ? Je n’en sais encore rien. Je devrai me renseigner d’abord.
— Eh bien, je vous souhaite bonne chance dans vos investigations.
Hésitant, je lui posai la question :
— Est-il indiscret de savoir ce qui vous pousse à venir sur le vieux continent, vous qui apparemment n’appréciez pas l’avion ? C’est pour rejoindre de la famille ?
— Non, pas précisément. J’y vais pour y achever une thèse pour mon doctorat en histoire.
— Qui concerne ?
— Les flux migratoires entre l’Europe et l’Amérique du Nord durant les XVIIIe et XIXe siècles.
Je la regardai stupéfait. Non seulement ma voisine était une intellectuelle de haut niveau, mais elle allait œuvrer dans un domaine que je m’apprêtais probablement à découvrir.
— Vous ferez peut-être connaissance avec des personnes portant mon patronyme puisque certaines d’entre elles ont traversé l’océan.
— Beausart, c’est votre nom, m’avez-vous dit. Pourquoi pas en effet, s’ils ont émigré au Nouveau Monde.
Sans très bien en cerner les raisons, je sentais confusément que je serais amené à revoir mon interlocutrice, ce qui n’était pas fait pour me déplaire. Elle était assurément intelligente, avait un certain sens de la répartie et, last but not least5, c’était une jolie femme ! De plus, j’adorais son accent.
L’hôtesse commença à distribuer les plateaux pour le déjeuner puis, en fin de repas, servit le café.
Alexandra, qui l’observait attentivement, croisa mon regard avec une pointe de malice : une certaine connivence s’était établie entre nous.
Après le repas, se penchant légèrement vers le hublot pour observer le ciel devenu tout bleu, elle se rapprocha légèrement. Son parfum m’envahit… Je ne devais pas l’oublier de sitôt. Je reconnus Altitude de Rennart, le parfumeur bien connu dont j’avais visité l’atelier de fabrication à Grasse l’année précédente. Altitude était son dernier-né. Il avait une senteur très particulière. Après avoir rendu notre plateau, Alexandra et moi nous plongeâmes dans les revues et les journaux qui nous avaient été distribués. Après quelques heures de vol, je ne pus résister à l’envie de faire un petit somme et le temps s’écoula à mon insu…
*
Je fus réveillé tout à coup par de fortes secousses et entendis l’hôtesse recommander de remettre les ceintures de sécurité. À côté de moi, Alexandra était blême. Je regardai par le hublot : nous étions dans une purée grise et le ciel était déchiré par-ci par-là par un éclair. Nous traversions une zone de turbulences. Le ciel de Floride était assurément bien loin.
Regardant l’heure sur ma montre, je me rendis compte que nous ne devions plus être très éloignés des côtes du vieux continent.
— Ça va ? lui demandai-je.
— Oui, oui, répondit-elle mal assurée. Je me suis assoupie un moment et voilà une demi-heure que j’ai l’impression d’être sur un manège de chevaux de bois.
— Ne vous en faites pas. Nous traversons sans doute une épaisse couche de nuages, preuve que l’avion est redescendu.
— Je ne m’y ferai décidément jamais.
Suite à un brusque écart de l’appareil, un coffre à bagages s’ouvrit et un sac tomba dans le couloir. Un cri retentit, mais il y eut plus de peur que de mal. L’hôtesse se précipita, ramassa le sac et tenta vaille que vaille de le remettre en place. Elle vérifia ensuite soigneusement la fermeture des autres caissons. Un voyageur bravant les interdits se dirigea précipitamment vers l’arrière de l’avion tandis qu’un enfant dans la rangée opposée se délestait l’estomac dans un sachet en papier ad hoc…
Alexandra me regarda.
— Je vous admire. Vous avez l’air impassible.
— Détrompez-vous, mais rien ne sert de paniquer et puis je n’ai pas grand mérite. J’ai déjà vécu des situations semblables quelques fois.
— Pendant vos voyages ? Vous êtes peut-être pilote de ligne ?
— Non, mais j’ai parcouru les mers pendant quelques années et je peux vous affirmer que par mauvais temps on est moins à l’aise en bateau que dans un avion.
— Si vous le dites… mais sur un bateau, on peut encore se sauver en cas de problème.
— J’ai souvent entendu cet argument. Et vous flotterez combien de temps, pensez-vous, si vous vous jetez à l’eau ?
— Je ne sais pas… non, ce ne serait sans doute pas possible de survivre bien longtemps perdu au milieu de l’océan.
— C’est exact, sauf si vous arrivez à surnager en vous accrochant à un objet flottant bien visible et pour autant que l’on vous retrouve dans les meilleurs délais ! Il est déjà très difficile de repérer un homme tombé à l’eau par mer calme le jour, mais alors la nuit, par mer déchaînée, il faudrait être une grosse bouée lumineuse !
Ma voisine sourit.
— Et puis n’oubliez jamais que l’hypothermie guette le naufragé qui nage dans une eau à quelques degrés.
— C’est vrai. Je n’y avais pas pensé.
— Notre vol redeviendra plus calme quand nous aurons passé la barre nuageuse.
Jetant un coup d’œil par le hublot, j’aperçus de vagues lumières.
— Regardez, on commence à apercevoir les feux de la côte par intermittence.
Elle se pencha pour observer les premières lueurs de la terre ferme et parut soulagée. Tout à coup, l’avion changea brutalement de cap en se penchant sèchement sur l’aile. Alexandra pâlit.
— Je ne serai vraiment pas fâchée d’arriver, confessa-t-elle.
— Et seul le pilote sait où on va arriver.
Elle me regarda avec des yeux étonnés :
— Mais à Bruxelles bien sûr. Ne me dites pas qu’on éteint aussi les feux de l’aéroport de Bruxelles-National à vingt heures !
Quelques instants après, l’hôtesse annonça :
« Mesdames, Messieurs, en raison d’une tempête sévissant sur la Manche et de vents violents qui balaient la côte et le centre de la Belgique, le commandant se trouve dans l’obligation de dérouter l’avion vers le Nord. Nous atterrirons à Rotterdam d’ici une petite demi-heure. Le nécessaire sera fait pour acheminer par autocar les passagers jusqu’à Bruxelles-National dans les meilleurs délais. Nous vous prions de nous excuser pour ce contretemps dû aux très mauvaises conditions météorologiques locales ».
— Vous aviez raison. Mais comment avez-vous su ?
— Oh, je ne cherchais pas à avoir raison. Et j’ajoutai :
— Comment ai-je su ? Eh bien, vous allez peut-être être surprise par ma réponse : tout d’abord parce qu’ayant souvent navigué en Mer du Nord, je connais très bien le profil de la côte et qu’après le virage serré de l’avion, je me suis rendu compte que la bande côtière était parallèle à notre route. Nous sommes passés devant Zeebrugge, dont j’ai reconnu la rade. Nous ne faisions donc plus route vers Bruxelles. Ensuite pour une raison qui va vous paraître cocasse : à cause du sac tombé dans le couloir.
— À cause du sac ? Vous êtes comme les sorciers qui prédisent l’avenir en observant la position de grigris magiques qu’ils jettent sur le sable.
— Peut-être, mais sur ce sac se trouvaient les initiales E.R.T.
— Qui a-t-il d’anormal ? C’était probablement un sac en cuir de la marque bien connue Ermine Rocard Tuitton.
— Mais ce sont aussi les initiales de ma grand-mère Émilia Roxane Tuilier, repris-je.
— Quel rapport y a-t-il avec votre grand-mère ? Vous m’intriguez.
— Je vous raconte. Un jour que je ramenais ma grand-mère chez elle en voiture – elle habitait dans un petit village dans les Ardennes – son sac de voyage que j’avais dû mettre sur le porte-bagages du toit, est tombé sur une petite route de campagne. Se rappelant qu’elle devait encore faire un achat pour le repas du lendemain, elle m’avait dit au dernier moment : « Non, Renaud, nous ne rentrons pas directement à la maison. J’ai encore une course à faire chez l’épicier. Tourne ici à gauche. Oui, à gauche ! » Comme je ne m’attendais pas à devoir changer de direction à la dernière seconde, j’ai négocié un peu vite le virage et le sac a continué sa route tout seul !
— Et ?
— C’est ce que nous avons fait avec l’avion tantôt. On a viré sèchement de bord sur la gauche. Mais curieusement dans le cas présent c’est le sac qui en tombant a anticipé dans mon esprit la manœuvre que le pilote allait faire ! Curieux vous ne trouvez pas ?
— Vous ne pouviez pas savoir. Ce n’est qu’une coïncidence.
— Sans doute.
L’hôtesse encouragea les passagers à remettre leur ceinture de sécurité. L’aéroport était en vue. J’entendis sortir le train d’atterrissage qui se verrouilla par un « clac » caractéristique et vis les volets de l’aile droite se déployer doucement. Nous nous apprêtions à atterrir.
Quelques minutes plus tard, au moment où le crissement des pneus annonçait le contact avec le sol, j’observai le mouvement des aérofreins rabattus sur le dessus des ailes pour réduire la poussée. La décélération fut rapide et, quand les réacteurs s’arrêtèrent, j’entendis un immense soupir de soulagement à côté de moi. C’était Alexandra qui évacuait quelques heures de stress !
Elle me regarda, l’air enfin détendu.
— On y est presque, dit-elle.
— Presque. En effet.
— Ah non, vous n’allez pas recommencer à jouer aux Cassandre ?
— Nous avons quand même encore quelques heures de route avant d’atteindre la capitale de l’Europe.
— Nous n’empruntons tout de même pas une piste en tôle ondulée au fin fond du Sahara ?
— Certes non.
— Alors ?
— Je ne sais pas. Quelque chose me dit que nous pourrions ne pas rentrer dans les plus brefs délais.
— Je vais finir par croire que je voyage avec un oracle, dit-elle.
— Ne pensez surtout pas que j’attire les ondes maléfiques, mais depuis ma découverte dans la galerie de Miami, j’ai l’impression que je ne voyage plus seul. Certes, je n’ai jamais eu compagne de voyage plus sympathique et plus agréable que vous, mais j’ai quand même le sentiment que quelqu’un d’invisible nous accompagne aussi !
Alexandra rougit.
— Je vous remercie pour le compliment et je dois bien avouer que sans votre présence le voyage m’aurait paru très monotone… Renaud. C’est bien votre prénom n’est-ce pas ? Si nous allions prendre possession de nos valises maintenant ?
— Oui, allons-y. Les cars pour le transfert sont certainement arrivés.
Emportant nos sacs de cabine, nous nous dirigeâmes vers le hall d’arrivée de l’aéroport. Les bagages nous y attendaient.
La douane passée, les passagers se regroupèrent à la sortie du bâtiment principal pour monter à bord des bus qui venaient d’arriver. Il y en avait quatre. Nous étions sur le trottoir parmi les premiers, attendant que le signal d’embarquement soit donné. Je regardais distraitement un des panneaux publicitaires touristiques placé non loin de nous quand l’affiche éclairée attira mon attention. Le nom de Francisca Jessica s’y trouvait mentionné en grandes lettres rouges. Célèbre soprano, il était précisé qu’elle était actuellement en concert au Colony Theatre de Miami.
Au moment où le chauffeur du premier autocar nous faisait signe de monter, un des néons du panneau se mit à dysfonctionner. Je pris Alexandra par la manche et la tirai à l’extérieur de la file.
— Mais que faites-vous ? Allons-y.
— Oui, mais ne montons pas dans ce bus-ci.
— Qu’est-ce qui vous prend ?
Les autres passagers eurent tôt fait de combler le vide.
— Ne posez pas de questions. Venez nous irons dans le bus suivant.
— Ce n’est pas de tout repos de voyager en votre compagnie.
— Si c’est du repos éternel dont vous parlez, je suis bien d’accord avec vous.
Alexandra me regarda, un peu mal à l’aise.
— C’est votre compagnon de voyage invisible qui vous a conseillé de changer de véhicule ?
— Ce n’est pas impossible. Allons, pas de panique, venez avec moi. Je suis votre assurance-vie !
— Je vais finir par croire que vous êtes superstitieux ou devin !
— Pas du tout. Je ne crois ni à Dieu ni à diable, mais je pressens quelque chose. Libre à vous de ne pas me suivre.
— Euh… je m’en voudrais de vous laisser achever seul le voyage.
— Et moi, je n’ai pas du tout envie de ne plus vous revoir.
— Ah. Bon ! Et bien, montons dans le bus suivant alors.
J’étais heureux qu’elle acceptât de rester avec moi. Quelque chose d’indéfinissable me rapprochait de plus en plus de ma compagne de voyage. Dans le second autocar, deux places étaient libres à la deuxième rangée derrière le chauffeur. Nous nous y installâmes côte à côte.
— N’oubliez pas de boucler votre ceinture, lui dis-je.
— C’est indispensable ?
— Vivement conseillé en tout cas.
Au moment du départ, je jetai un dernier coup d’œil sur le panneau publicitaire lumineux qui avait commencé à clignoter : il s’était parfaitement rallumé ! Les quatre véhicules partirent en même temps et prirent la direction de Bruxelles en se suivant à distance raisonnable. La route était mouillée et la conduite rendue difficile par les fortes rafales de vent.
Le mauvais temps s’était durablement installé sur le centre de l’Europe.
— Vous n’êtes plus inquiet ? me demanda-t-elle.
— Moi, inquiet ? Pas du tout.
— Vous êtes un homme un peu mystérieux.
Je souris et ne répondis pas. Alexandra se cala confortablement sur son siège et m’informa qu’elle allait dormir un peu. La tension du voyage s’évacuait petit à petit…
Il n’y avait plus beaucoup de trafic à cette heure tardive, mais la pluie et les coups de vent étaient incessants. Le voyage serait sans doute long et monotone. Du moins le pensions-nous… mais Francisca Jessica ne s’était pas manifestée pour rien !
En effet, nous roulions depuis une heure environ lorsque se produisit un événement dramatique et imprévisible. Tout à coup, sortis de nulle part, deux phares de voiture éblouissants traversèrent la végétation de la berme centrale de l’autoroute et se dirigèrent à toute allure sur le flanc gauche du car nous précédant. L’impact fut terriblement violent.
Notre chauffeur n’eut que le temps de hurler : « Attention. Tenez-vous ! »
Il enfonça la pédale de frein à fond et braqua de toutes ses forces à gauche pour éviter le premier car qui venait d’être percuté et projeté sur le bas-côté. Les bagages placés au-dessus des sièges roulèrent dans l’allée centrale. Gobelets et bouteilles posés sur les petits supports suivirent le même chemin. Les voyageurs assoupis qui n’avaient pas pris la précaution de s’attacher, glissèrent de leur fauteuil et allèrent heurter le dossier devant eux. Des cris s’élevèrent de toutes parts dans une pagaille épouvantable. Les deux autres cars qui suivaient à distance raisonnable allumèrent immédiatement leurs feux de détresse. D’autres voitures firent de même pour éviter les télescopages en série.
Alexandra, qui s’était réveillée brutalement, m’avait agrippé le bras.
— Que s’est-il passé ? me demanda-t-elle.
— Le premier car vient d’être percuté par une voiture venant à contresens.
— À contresens ?
— Oui, c’est un conducteur roulant à vive allure sur l’autre voie qui a probablement perdu le contrôle de son véhicule et a traversé la berme centrale. Pour quelles raisons ? Mystère !
Notre chauffeur, qui était arrivé à éviter l’obstacle de justesse, immobilisa son véhicule plus loin sur l’aire gazonnée, en s’embourbant en partie dans la terre détrempée. Il prit son téléphone et appela immédiatement les secours. La frontière n’était heureusement pas loin. Puis, escaladant les objets tombés dans le couloir, il se faufila tant bien que mal jusqu’au fond du bus pour s’enquérir de l’état des passagers. Il y avait quelques gémissements, mais finalement tout le monde s’en tirait relativement bien.
Le coup de frein brutal ne se solderait que par quelques plaies, bosses et légères contusions. Les deux autres autocars s’étaient maintenant arrêtés à proximité des véhicules accidentés. Chauffeurs et passagers convergeaient vers le lieu du drame pour porter secours aux occupants. Le spectacle n’était pas beau à voir.
Tout le flanc avant gauche du premier car avait été profondément enfoncé. Le conducteur de la voiture tamponneuse ne bougeait plus. Probablement mort sur le coup.
À l’intérieur du car, ce devait être l’enfer. Il semblait y avoir du sang sur une des vitres. On entendait des gémissements et des appels au secours. Les personnes assises à l’avant gauche devaient être gravement blessées ou mortes peut-être. De la fumée commença à sortir à hauteur de la voiture ayant provoqué l’accident. Des flammes apparurent.
Sans attendre, les personnes présentes se précipitèrent pour aider les occupants et les blessés à s’extirper par les fenêtres et les issues de secours tandis que d’autres volontaires tentaient d’éteindre le feu avec des extincteurs. Il avait recommencé à pleuvoir. La situation était épouvantable. Tout le monde hélas n’avait pu sortir de la carcasse de l’autocar si on pouvait en juger à distance par les cris des sauveteurs. À l’avant, certaines personnes devaient encore être prisonnières de l’enchevêtrement des deux véhicules.
Soudain, tout au loin, des sirènes se firent entendre et de nombreux feux bleu et orange clignotants commencèrent à apparaître. Les secours avaient promptement réagi. Les rescapés du car accidenté, complètement groggy, se mirent à l’abri dans les deux bus qui suivaient, aidés par les premiers intervenants. En un rien de temps, pompiers, policiers et ambulanciers avaient pris le relais pour s’occuper des blessés les plus gravement atteints.
Dans notre véhicule embourbé, les passagers encore un peu sonnés se remettaient tant bien que mal de l’arrêt brutal.
Je sentis Alexandra toujours cramponnée à mon bras se rapprocher de moi.
— De tout mon cœur : merci ! me dit-elle.
Et elle m’embrassa sur la joue.
— Mais comment as-tu pu prévoir ?
— Ce serait trop long à expliquer et de toute façon tu ne me croirais pas.
Sans y prêter attention, conscients que nous avions échappé de peu à la mort, nous nous étions mutuellement tutoyés.
