Isis, clef des métamorphoses - Bernadette Cappello - E-Book

Isis, clef des métamorphoses E-Book

Bernadette Cappello

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Beschreibung

L’ancienne Égypte fascine par bien des aspects. Elle accueille une mythologie des plus brillantes avec ses divinités créatrices et organisatrices du cosmos. À travers les mystères d’Isis et d’Osiris, elle pose la question existentielle d’une vie en éternité, dans un Au-delà céleste. Le Rite de Memphis-Misraïm, conservatoire de la gnose alexandrine, propose notamment un contre-modèle patriarcal. Il introduit en son sein des figures tutélaires féminines, particulièrement celle d’Isis, détentrice des arcana arcanorum, qui permettent l’enfantement de l’âme glorieuse d’Horus. Nous sommes là au cœur de l’initiation féminine. Pour la première fois, celle-ci est examinée dans cet ouvrage remarquable en toute sa richesse et profondeur. Bernadette Cappello y porte témoignage des correspondances entre le Rite de Memphis-Misraïm et les textes les plus sacrés de l’ancienne Égypte.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

À Julien-Marius junior, parti rejoindre Marius sénior,dans le sein de la Grande Mère cosmique,le 14 octobre 2020.

Remerciements

Je souhaite adresser mes plus vifs remerciements à Joël Gregogna pour sa lecture bienveillante et attentive. Ainsi que pour ses précieux conseils qui m’ont considérablement aidée à trouver la voie dans ma quête de l’ancienne Égypte et d’Isis, divine Mère.

PRÉFACE

On dit usuellement que notre monde est héritier de Rome pour la pensée chrétienne, d’Athènes quant à la philosophie et de Jérusalem en ce qui concerne la tradition. Quoique vraie, cette formule est elliptique. On constate, en effet, d’une part que l’Égypte ancienne a marqué, empreint, imprégné chacune de ces trois villes, d’autre part qu’elle n’a cessé de nourrir directement l’Occident à travers les siècles. Ce second phénomène doit beaucoup aux républiques maritimes italiennes qui ont entretenu avec Alexandrie les rapports que l’on sait.

Au premier plan d’entre elles, Venise est même partie chercher à l’embouchure du Nil les reliques de Marc, allégorie, attribut, emblème de sa naissance. Or, alliant l’Orient et l’Occident, ce personnage symbolise, au-delà de sa nature chrétienne, l’immanence de la culture égyptienne au sein de la nôtre.

On comprend, dans ces conditions, que les mystères égyptiens aient, par substitution, pu réapparaître en la Sérénissime avant de se propager, rayonner, resplendir dans l’ensemble du monde occidental. L’égyptomanie du XVIIIe siècle, la campagne de Bonaparte, sont autant de vecteurs d’accélération du phénomène. Ultérieurement, le déchiffrement du système hiéroglyphique ainsi que les découvertes archéologiques permettent de confirmer ou d’infirmer les interprétations par un retour aux sources historiques.

Les rites maçonniques égyptiens s’inscrivent dans cet itinéraire. Ceux de Memphis et de Misraïm se structurent au début du XIXe. Ils sont aujourd’hui réunis et apparaissent comme l’une des composantes majeures de la maçonnerie contemporaine.

L’ouvrage de Bernadette CAPPELLO revêt une valeur de fond.

— D’abord par son sujet même. Il dévoile en effet l’importance d’Isis et du mystère isiaque dans la franc-maçonnerie en général et le rite de Memphis-Misraïm en particulier. C’est la première analyse du genre.

— Ensuite, par la démarche rigoureusement historique employée par l’auteure. S’y conjuguent une réflexion qui est le fruit d’années d’études d’égyptologie et d’une expérience l’ayant conduite aux plus hautes sphères de la maçonnerie.

À partir de cette longue réflexion, Bernadette CAPPELLO formule une question, celle-là même qui compose le titre de son ouvrage : peut-on effectivement considérer la figure d’Isis comme la clef des métamorphoses au rite de Memphis-Misraïm ? La simple lecture des rituels maçonniques l’amène à répondre par l’affirmative. Cependant, il s’agit là d’un a priori qu’elle se propose de vérifier à l’aune des apports de cette science que constitue l’égyptologie. Pour ce faire, Bernadette CAPPELLO effectue une recherche importante au sein de sources nombreuses et variées. Elle étudie, valide ou rejette ces dernières en fonction de leur provenance ou de leur fiabilité. Cela représente un véritable labeur en ce qu’il nécessite une critique tant externe qu’interne de chaque document. Au bout de ce chemin de rigueur, elle démontre enfin qu’on doit lever tous les doutes sur l’hypothèse de départ.

En organisant son travail de cette manière, Bernadette CAPPELLO introduit la démarche historique dans le commentaire maçonnique. Rien que pour cela, son ouvrage mériterait qu’on s’y arrête. Observons de plus que ce dernier est plaisant à lire, car structuré ainsi que d’un style agréable et clair. Sa présentation et son index complet, ses références nombreuses, sa bibliographie précieuse, facilitent la recherche.

Joël GregognaDirecteur de la collection « Quêtes et spiritualité »

CHAPITRE 1UNE PHILOSOPHIE DE L’ANCIENNE ÉGYPTE

L’ANCIENNE ÉGYPTE, UN PARADIGME COMPLEXE

L’ancienne Égypte fascine le voyageur et l’immerge immédiatement dans le paradigme de la pensée complexe constitutive de trois grands systèmes : préhistorique, prédynastique et pharaonique.

Le premier se rapporte à une organisation tribale dans laquelle chaque microsociété groupée en village a son dieu ou sa déesse tutélaire, son lieu de culte, son temple et ses rites.

Le deuxième renvoie à la période prédynastique organisée en protoroyaumes et structurée autour d’un Roi, d’une métropole royale et cultuelle ainsi que d’une divinité principale. Les égyptologues la désignent conventionnellement par le terme « dynastie zéro », pour tout le moins, en ce qui concerne la période qui précède immédiatement la mise en place des institutions pharaoniques.

Le troisième concerne l’unification territoriale qui intervient « en 3200 environ avant notre ère1 », instaurant un état monarchique centralisateur qui correspond à la première dynastie royale pharaonique.

Cette évolution politique se double d’une autre, cultuelle, réunissant les rites et les cultes épars dans le double pays en de « vastes mouvements syncrétistes2 ».

L’Égypte ainsi unifiée politiquement trouve écho dans l’instauration de divinités et de religions d’état à l’appui de cosmogonies distinctes imaginées par les différents clergés aux lieux mêmes des capitales pharaoniques successives.

De la sorte, il n’existe pas une histoire unique de la création du monde telle que dans la cosmogénèse biblique. Inversement, différentes théologies et théogonies font des cités d’Hermopolis, d’Héliopolis, de Memphis et de Thèbes, le théâtre du déroulement de ces récits.

En cette terre d’Égypte, se déploie le psychodrame du cycle vie, mort, renaissance, rapporté par des aventures fabuleuses mettant en scène de multiples divinités issues des mondes archaïque et pharaonique qui cohabitent en un vaste panthéon.

CARACTÉRISTIQUES MAJEURES DE L’ANCIENNE ÉGYPTE

Parmi toutes les spécificités qui jalonnent cette civilisation, nous en retenons neuf.

Tout d’abord, sa longévité, la plasticité de sa pensée, l’élaboration complexe des mythes, la suprématie du culte solaire, le concept de la Maât.

Ajoutons la singularité de la cosmogénèse et la fonction démiurgique en son double aspect : le démiurge est à la fois créateur du monde et de la cité.

Enfin, la notion d’androgynat et la loi de polarité illustrée, entre autres, par les couples divins. Les noces mystiques engendrant un troisième terme sous la forme d’un enfant.

La longévité de l’ancienne Égypte et son destin tragique

La longévité exceptionnelle de la civilisation de l’ancienne Égypte lui confère une place des plus remarquables dans l’histoire de l’humanité. Elle s’étend sur plusieurs millénaires avant notre ère jusqu’à la fin du quatrième siècle après notre ère, c’est-à-dire, jusqu’au terme de la période gréco-romaine.

Les égyptologues ne semblent pas en mesure de déterminer avec certitude et en l’état actuel des recherches, une date précise de départ de la culture égyptienne. Néanmoins, les sources documentaires suggèrent un peuplement du désert et des bords du Nil « au paléolithique moyen, c’est-à-dire vers 120 000 – 90 0003 » avant notre ère dont la plus ancienne trace « remonte, selon toute vraisemblance, aux environs de 700 000 ans avant notre ère4 ».

C’est au cours des septième et sixième millénaires avant notre ère que « se mettent en place tous les éléments d’une civilisation5 ». Cette époque est celle du passage à une organisation tribale fondée sur le cycle de la végétation et sur des conceptions funéraires qui attestent déjà de croyances en une vie dans l’Au-delà.

La grande civilisation de l’ancienne Égypte va connaître cependant une destinée funeste. Elle agonise sous la montée du Christianisme et d’autant plus avec l’édit de 391 signé par Théodose, empereur romain d’Orient. Il condamne à mort le paganisme en instaurant le Christianisme comme seule religion en vigueur en terre d’Égypte. S’ensuivent des vagues de massacres des prêtres. Les temples sont mis à sac et les statues sont sorties des naos et détruites.

L’offensive chrétienne se poursuit au cours de trois évènements majeurs : destruction en 392 du Sérapeum d’Alexandrie, temple dédié à Isis, Osiris, Sarapis ; mise à feu de sa bibliothèque ; assassinat de la philosophe Hypatia chargée de l’école philosophique néo-platonienne d’Alexandrie en 415.

Le culte d’Isis arrive malgré tout à survivre quelque temps encore jusqu’en 540, date à laquelle l’empereur romain d’Orient, Justinien « envoie un corps expéditionnaire pour mettre fin au culte d’Isis à Philae6 ».

Faisant suite au christianisme, en « 640, les cavaliers d’Allah7 » portent un coup fatal à la religion de l’ancienne Égypte, s’emparant des restes des temples qui avaient échappé aux Chrétiens et imposant la destruction de « tous les écrits que contenait encore la Grande Bibliothèque, parce qu’un seul livre compte, le Coran8 ».

Maât vient de se retirer en des contrées lointaines. La religion de la Femme par l’entremise de Mout, la Mère céleste et d’Isis la divine aux multiples noms et formes, vient d’être anéantie.

Cela fait écho à la prophétie d’Hermès, selon laquelle :

« Un temps viendra où il semblera que les Égyptiens ont en vain observé le culte des Dieux avec tant de piété et que toutes leurs saintes invocations ont été stériles et inexaucées. La divinité quittera la terre et remontera au ciel, abandonnant l’Égypte, son antique séjour et la laissant veuve de religion, privée de la présence des dieux, des étrangers remplissant le pays et la terre. Non seulement on négligera les choses saintes, mais ce qui est plus dur encore, la religion, la piété, le culte des dieux seront proscrits et punis par les lois […] Ô Égypte, Égypte, il ne restera de tes religions que de vagues récits que la postérité ne croira plus […]9 »

Plasticité de la pensée et élaboration complexe des mythes

L’une des spécificités de la civilisation égyptienne est la plasticité de sa pensée. Cela explique la superposition et la combinatoire de cosmogonies, de divinités, de rites, de contes, de légendes, d’hymnes, de textes sacrés ou profanes et de mythes qui peuvent se décliner en plusieurs versions. De même pour les triades cosmogoniques et pour les divinités.

Celles-ci portent des noms différents pour les premières ou changent d’attributions ou de fonctions pour les secondes, selon l’époque considérée et les spéculations de l’élite sacerdotale. C’est ainsi et pour exemple, que Thot à tête d’ibis est le très ancien dieu lunaire dont la « première attestation remonte au quatrième siècle avant notre ère10 ». Il est aussi fils de Râ dans la triade hermopolitaine Rêt-Rê-Thot, tandis que dans une autre version de cette même cosmogonie il est le démiurge, requalifié fils de Râ dans la triade gréco-romaine d’Esna : Neith-Râ-Thot.

Culte solaire et concept de la Maât

Quelles que soient les périodes, au moins deux éléments demeurent constants : d’une part, une vision du monde éminemment religieuse centrée sur le culte du Soleil (sa théologie héliopolitaine est la plus illustre) ; d’autre part, un principe fondateur de la société égyptienne, la Maât (ce vocable signifiant « justice » ou encore « droiture »).

Maât est un neter11 complet. D’origine céleste, elle prend allure féminine anthropomorphe, à la fois fille, mère, épouse et sœur du Soleil, exprimant une indissociabilité entre Râ, le dieu Soleil et la déesse. Les Égyptiens la qualifie d’œil de Râ, dispensatrice de la lumière bienfaisante du Soleil. Elle est aussi associée à la lionne des terres du sud, détentrice du pouvoir brûlant du disque solaire. Également à l’élément eau, purificateur et nourricier de la terre d’Égypte.

Son attribut est la plume d’autruche positionnée verticalement sur sa tête qui renvoie à l’élément air et à un mouvement ascensionnel qui atteste de sa nature divine. Cette plume symbolise la norme ou loi divine mais aussi sociale et politique, celle qui consiste à agir selon le ternaire : vérité, justice, harmonie.

Maât est la personnification de l’ordre cosmique, la gardienne de l’équilibre et de la paix dans le monde manifesté, c’est-à-dire le cosmos, formule empruntée au grec ancien qui signifie « ordre de l’univers ». Elle ordonnance ainsi l’univers qui est son habitacle et son action est double, céleste et terrestre.

Pour l’ancien Égyptien, le ciel se reflète sur la terre. Les lois sociales sont donc la traduction dans le monde matériel des lois célestes. En ce sens, la Maât constitue aussi un code moral. L’ancien Égyptien doit d’abord se l’appliquer à lui-même. Il se manifeste dans l’agir humain par la pratique du souverain Bien malgré les assauts permanents d’Isfet, le chaos. Ainsi, Maât intervient-elle au sein du microcosme et du macrocosme qui constituent les trois temples : le temple simple ou corps de l’Homme, le temple symbolique ou temple terrestre, le temple parfait ou l’univers qui au demeurant n’en forment qu’un.

L’un et le multiple

La cosmogénèse est toujours une œuvre collective. Bien que partant du un sous l’aspect d’un(e) démiurge, Grand Architecte de l’Univers, les créateurs du monde se donnent à voir sous la forme du multiple. Cette unitas multiplex est incarnée par un collège de divinités organisatrices de l’univers qui traduit, pour chacune d’elles, une puissance à l’œuvre au sein du cosmos.

Le démiurge est à la fois créateur de la cité pharaonique et créateur cosmogonique, traduisant l’inséparabilité du politique et du théologique. Il est l’expression de cette indissociabilité. La métropole royale devient la matérialisation de la butte originelle sur laquelle le démiurge émerge du Noun, l’océan originel.

Toutes les divinités primordiales, c’est-à-dire toutes celles impliquées dans le processus de création du monde, relèvent de la grande loi cosmique de polarité. Elles sont à la fois, mâle et femelle. Elles manifestent qu’au commencement les humains sont androgynes et qu’à la fin des temps, ils sont destinés à le redevenir.

Cet androgynat prend dans le mythe une double forme. Tout d’abord, celle du couple originel enfoui dans les profondeurs du Noun, père et mère, roi et reine, dieu et déesse, époux, épouse, à l’instar de Rê-Rêt, la puissance solaire mâle et femelle à son zénith, dénommée également Amon-Amonet ou Tum-Temet. Ou encore, celle de la gémellité primordiale frère et sœur. L’une et l’autre forme pouvant être confondues dans les mêmes divinités, comme l’atteste le couple Isis-Osiris à la fois frère et sœur, père et mère, roi et reine, époux, épouse.

Les triades divines

Le couple divin, bipolaire, trouve son accomplissement dans le ternaire qui est l’enfant à naître ou à renaître, forme sublimée12 et conjuguée des deux précédentes, à l’instar d’Horus l’enfant, troisième terme de la triade héliopolitaine Osiris, Isis, Horus.

La dénomination grécisée Osiris provient de wsr, prononcé ousir signifiant « le puissant13 » et celle d’Isis, d’Aset de st qui détermine l’attribut qu’elle porte sur le chef, c’est-à-dire un trône. De sorte qu’Aset peut signifier « celle du trône » ou encore « celle qui est assise sur son trône de gloire », au sens de régente de l’univers, le trône représentant alors le cosmos.

Horus provient de la racine hor en ancien égyptien. Elle désigne l’âme supérieure de l’Homme, animée du divin et matérialisée par le dieu Horus. Ce dernier symbolise la finalité de l’initiation.

Tous les ternaires primordiaux cosmogoniques sont l’expression d’une consubstantialité ou triunité, dieu, déesse, enfant, trois divinités distinctes mais néanmoins de mêmes substance et identité.

On pense à la Trinité dans le dogme chrétien, telle que définie par les conciles de Nicée et de Constantinople : Père, Fils, Saint-Esprit. Toutefois, on n’y trouve aucune allusion à une figure féminine. Fils et Saint-Esprit procèdent du Père qui est la source, l’origine. Procédant du Père, ils sont de mêmes substance et identité, c’est-à-dire « consubstantiels », le Père étant créateur, le Fils rédempteur et le Saint-Esprit sanctificateur.

Le ternaire dieu, déesse, enfant exprime ainsi la manifestation de trois éléments ou trois fonctions qui interagissent en complémentarité et en indivisibilité. Tous les trois répondent au principe ternaire à l’œuvre au sein du processus initiatique.

Prenant pour assise, la triple nature de l’être : corps, âme, esprit, Osiris est le corps, le terreau fertile, le point d’ancrage des transformations. Isis est la magicienne, l’âme cœur et la clef de toutes les métamorphoses. Horus en est la résultante.

De la même façon, il peut être avancé que le ternaire maçonnique apprenti, compagnon, maître est corps, âme, esprit, le Maître étant l’expression de l’action conjuguée et transformatrice des deux composantes précédentes.

LE CONCEPT DE MAGIE

Le dictionnaire de l’Académie française définit le terme magie comme un « art qui est censé donner le pouvoir de faire intervenir des puissances occultes afin de modifier le cours de la nature ou d’agir sur la destinée des hommes14 ». Il fait également allusion à la magie blanche et à la magie noire. Cette dernière fait intervenir des énergies néfastes dans le seul but de voir s’abattre sur autrui, les forces du mal. Dans le langage courant, le terme « magie » est polysémique. On l’utilise indifféremment pour évoquer ce qui relève du fabuleux, de l’imaginaire ou encore de l’occultisme ou de l’ésotérisme. Ces deux derniers termes font eux-mêmes l’objet de définitions différentes. En ancienne Égypte, les termes magie et ésotérisme s’éloignent considérablement de la définition précédente. On le constate avec la déesse Maât, antithèse des forces malfaisantes et chaotiques.

La magie selon l’ancienne Égypte

On doit appréhender le terme « ésotérisme » en son sens étymologique. Il se rapporte à l’intériorité de l’être et à l’ensemble des enseignements révélé exclusivement par la voie de l’initiation et qui concourt aux métamorphoses de l’âme.

En ancienne Égypte, la magie est directement liée à une praxis, c’est-à-dire une pratique rituelle dont l’objet est la réactualisation ou la commémoration, au moyen d’un rituel, de la perfection de la création originelle démiurgique. Le terme « art » évoqué dans la définition de l’Académie française peut trouver son corrélat dans celui de poïesis emprunté au champ sémantique aristotélicien.

L’agir humain est porté par une intention et dans une inséparabilité de la pensée, de la parole et de l’action. Poïesis est alors synonyme de pensée vertueuse en actes et en paroles qui est production d’une œuvre humaine.

Cultiver les vertus cardinales de justice, de prudence, de courage et d’équité correspond à la recherche du beau, du bien et du vrai. Tel est cet art qui se réfère à l’idée que l’Homme, dans un effort de conversion, peut être en harmonie avec le cosmos.

On le constate, le terme magie usité dans l’ancienne Égypte se rapporte à la fois à praxis et à poïesis avec l’idée centrale qui consiste pour l’Homme à se rapprocher des dieux jusqu’à devenir une divinité. Au demeurant, il est préférable d’employer le terme « théurgie ». Celui-ci relève en effet, de savoirs initiatiques transférés dans une pratique qui permettent l’union avec la divinité.

La magie est au centre de la création

La magie opère sous l’aspect du ternaire Sia, Hou et Héka.

Sur un plan anatomique, Sia se rapporte au cœur et Hou à la langue15. Transférés sur le plan spirituel, Sia relève du domaine de l’intuition divine et Hou, du verbe créateur. Héka est à la fois dieu de la magie et puissance magique à l’œuvre dans l’univers. Ces trois divinités représentent le processus de création global par l’association, d’une part, de la voie du cœur Sia, siège de la pensée et d’autre part, de la parole, origine de la création, Hou.

Héka se manifeste sur le plan physique sous l’aspect du symbole qui est tout autant, le hiéroglyphe que la statue de la divinité, les éléments architecturaux, les monuments, les amulettes voire le cadavre animal ou humain.

En tant que fondement de l’activité magique, le symbole est vivant. Il possède un cœur en sa double composante hâty et ib, un nom (ou ren), une âme (ou ba) et un double éthérique (ou ka).

Ces différentes composantes animent et habitent : le minéral comme la pierre, le végétal comme le sycomore ou l’acacia, l’animal comme l’ibis, le faucon, la chatte, le vautour, le héron ou encore l’humain, même à l’état de cadavre.

Cette conception du symbole explique le rôle majeur du rituel et des cultes funéraires dans l’ancienne Égypte. L’objet du premier est de maintenir le ka au sein des différents règnes de la nature tandis que les seconds consistent à le revivifier.

Dans ce même registre, toutes les prestations de serment des maçons de la Terre de Memphis s’achèvent en touchant les trois symboles de l’Ordre, qualifiés de vivants symboles :

–L’équerre, symbole de la droiture ;

–Le compas, symbole de la connaissance ;

–Ainsi que la règle, symbole du Grand Architecte de l’Univers.

Le terme magie est donc à entendre sous deux acceptions. La première consiste à penser le monde comme porté et soutenu par un élan vital (ou magique) sans lequel il ne peut subsister, représenté par le dieu Héka, le Maître des kaou, comme son nom le signifie. La seconde revient à comprendre que seul le rite sous-tendu par le ternaire formule, gestuelle, déambulation, peut assurer la pérennité, la continuité et la stabilité de l’univers, c’est-à-dire sa permanence et son immuabilité.

La magie héka et la magie akhou

L’ancien Égyptien différencie la magie accessible à l’humain, désignée par héka et celle qui relève de l’exclusive des dieux, dénommée akhou.

La première est du domaine des prêtres ritualistes. Ces derniers s’appuient sur héka dans la mise en œuvre des rituels.

La seconde est l’apanage des divinités et du pouvoir de création des démiurges. Les dieux et Pharaon, considéré comme le représentant de la divinité sur terre, sont les seuls à pouvoir arborer le symbole d’éternité akh en signe de détenteurs de la magie akhou.

L’iconographie représente la magie héka sous la forme d’un homme portant le sceptre magique à l’extrémité recourbée telle une crosse pastorale et sacerdotale, un des attributs des dieux et des pharaons. Elle adopte également celle d’un enfant qui peut être celui du couple memphite Ptah, Sekhmet ou encore celui de la période romaine Antinoé, Khnoum, dénommé Héket16.

Ce dernier est figuré portant la mèche enfantine. En ses mains sont deux serpents qui forment entrelacs. Il est détenteur du akh. La mèche représente le fluide vital de l’être régénéré, sorte d’auréole, de cercle lumineux ou couronne d’or qui caractérise l’âme solarisée, c’est-à-dire divinisée. Les deux serpents désignent l’union sacrée des deux polarités entre le serpent mâle, époux et le serpent femelle, épouse dont le produit est justement cet enfant connaissant hier et demain, dépositaire de la croix de vie en éternité.

Cet enfant héka, héket17 est l’expression du rajeunissement de l’âme et de sa renaissance en la forme d’un nouvel être. Tout comme Khépri, le jeune Soleil, qui apparaît chaque matin au sortir des ténèbres nocturnes.

Analogiquement, la régénération individuelle est à l’image de la régénération cosmique, empruntant au cycle solaire ses transformations, selon le quaternaire : Atoum, Osiris, Khépri, Râ-Horakhty. Ces derniers correspondent aux quatre états du soleil et aux points cardinaux :

–Atoum dont le nom est issu de la racine « imm, caché18 » est le Soleil vieillissant qui meurt au crépuscule ;

–Osiris représente le Soleil mort puis régénéré par les épreuves post-mortem et les rites funéraires. Il est figuré sous la forme d’un cadavre momifié, dont le royaume est l’Occident ;

–Khépri est le jeune Soleil, apparaissant quotidiennement à l’Est ;

–Râ-Horakhty est le Soleil à son zénith.

Le nom Khépri est issu de « kheper », c’est-à-dire « advenir19 » entendu au sens de « prendre nouvelle forme ». Khépri est donc la forme advenue d’Atoum, ce vieux Soleil ou vieil Homme transformé en sa forme juvénile.

Ces quatre divinités rendent compte des métamorphoses du soleil mais aussi de celles de l’âme ou cycle magique de régénération.

La déesse Isis représente à la fois :

–Le processus initiatique en sa totalité ;

–La puissance de transformation et de réparation de l’âme ;

–Ainsi que l’une des composantes de l’âme que nous dénommons isiaque.

Figure 1 – Les quatre états du Soleil et la déesse Isis

PHARAON EST LE MAÎTRE DU RITUEL

Le commun des mortels ne peut accomplir rites et cultes funéraires. C’est en effet une praxis qui relève de la pureté du cœur ib et que seul le maître a la capacité de réaliser. Ce vocable enraciné dans celui de magister20, renvoie au terme magistère ou enseignement, à celui de magus signifiant prêtre et à des termes qui en sont issus tels que mage21 et magie.

L’ensemble de ces termes est établi sur le radical latin mag ou maj qui exprime l’idée de majoration ou de supplément d’âme.

Ainsi, le Maître est-il celui qui se distingue du vulgaire, qui est séparé de la multitude. Il est celui au cœur pur qui a traversé toutes les épreuves de la mort et qui a accompli le rite de redressement, triomphant de sa condition de finitude pour devenir un être immortel.

Sur le plan terrestre, le Maître parfait (ou accompli), à l’instar du vocable Atoum, ne peut être que Pharaon ou le Grand Prêtre. Détenteurs des mystères isiaques, de la Tradition sacerdotale et de la magie akhou, c’est-à-dire du pouvoir de création, ils sont les véritables initiés de la terre d’Égypte. En leur qualité de médiateurs entre les Hommes et les hiérarchies célestes, ils possèdent la maîtrise parfaite du rite et du culte, opérations théurgiques qui consistent à spiritualiser la matière.

Le défunt est un aspirant à cet état d’accomplissement, dans la démonstration constante au cours des épreuves initiatiques, de la pureté de cœur qui seule peut lui ouvrir les portes du ciel. Authenticité, redressement, enfantement, puissance du Verbe, telles sont les conditions pour accéder à l’état d’immortalité.

INVITATION AU VOYAGE EN TERRE D’ÉGYPTE

Le monde complexe de l’ancienne Égypte nécessite de mettre entre parenthèses ses schèmes mentaux et ses mécanismes d’organisation de la pensée exclusivement rationnelle. Il s’agit de laisser place à la métaphore, à l’allégorie, au symbole tout à la fois mot, son et image ainsi qu’à la méthode dialogique. Ce mode de pensée consiste à tenir en un même temps, des éléments qui apparaissent contradictoires, inconciliables ou obéir à deux logiques opposées.

Il convient d’opérer une rupture épistémologique et d’adopter la posture du pèlerin qui part à la rencontre d’un monde étranger, car étrange, hermétique, occulte, voire parfois dépourvu de sens. Cela constitue une véritable quête spirituelle qui engage le voyageur dans la polysémie, la « multi référentialité », le pluri langage et dans un travail d’interprète traducteur.

Cette démarche herméneutique s’inscrit dans la mise en dialectique de l’explication et de la compréhension. Le premier terme se rapporte à l’activité cognitive d’analyse, le second à la compréhension, à l’appropriation ou à la construction de sens à partir du discours ou de l’image. L’Homme est le seul être dans l’univers en capacité de percevoir et de concevoir le monde dans lequel on l’a projeté et ce faisant, à le lire, à le parler, à l’écrire et à l’interpréter.

La vocation de l’Homme au sein de l’univers est d’exister, terme entendu en son sens étymologique22, c’est-à-dire, sortir de, s’élever, se dresser, se tenir hors de soi.

C’est précisément le fait de se redresser, de se verticaliser dans l’Au-delà qui est désigné sous le terme magie, toute la problématique du devenir post-mortem caractérisant la centralité des préoccupations de l’ancien Égyptien.

La grande histoire des divinités et de l’humanité sont contées dans des périples évocateurs de mises à l’épreuve au sein de rites et de mythes et dans un quadruple projet post-mortem :

–L’identification aux divinités en leurs multiples formes, qualités et attributs ;

–L’aspiration à devenir un être immortel, telle l’étoile impérissable qui se meut au sein de la voûte céleste ;

–L’admission et l’intégration dans la cour des divinités ;

–Ainsi que la collaboration, en tant qu’être divinisé, au maintien de l’harmonie universelle.

Ces quatre facettes sont au demeurant une seule et même chose, celle qui consiste à devenir, à l’instar des divinités, vénérables de magie.

L’ancienne Égypte est ce grand temple, aux portes desquelles le pérégrin est convié à se dépouiller de ses métaux, à accueillir le merveilleux et le fantastique, à soulever le voile d’Isis, divine Mère et à fraterniser avec cette terre des mystères.

Ici tout est symbole. Ici, tout est magie. Ici, sont les arcanes de la gnose.

L’ÉGYPTE, TERRE MÈRE DU RITE

La notion de cosmologie

Les supports de la conception théologico-politique de l’ancienne Égypte, par laquelle Pharaon est à la fois Roi et Grand-Prêtre, sont le mythe, le culte et le rite. Trois termes à appréhender en inséparabilité et en interrelation qui prennent racine dans les récits de création du monde ou cosmologies.

Ces dernières racontent comment et pourquoi le monde est créé, constituant un mythe en soi. Elles expriment, d’une part, les modes de création démiurgiques, d’autre part, les liens aussi bien visibles qu’invisibles entre les différentes puissances à l’œuvre au sein de l’univers.

Ces interactions obéissent à la grande loi cosmique d’analogie, qui enseigne le principe de correspondance en tous les plans de l’univers.

Ces puissances portent des noms au sens de vocables, mais aussi au sens premier du terme porter, c’est-à-dire, tenir, soutenir la charge contenue dans le nom. Ainsi, Maât porte la plume d’autruche, expression de la légèreté et de la pureté de son âme (cf. infra). C’est cette même plume qui sert d’étalon, lors de l’épreuve post-mortem de la pesée de l’âme cœur du défunt dans la balance de Justice, Vérité.

Si son cœur, dénommé ib ou ab est aussi léger que la plume, il a accès aux épreuves qui le conduisent à l’immortalité, obéissant à la grande loi cosmique de causalité qui enseigne le principe de causalisme ou de rétribution en tous les phénomènes.

Le défunt emprunte alors de multiples formes et noms, expression des métamorphoses. Changer de forme ou se transformer revient à changer de nom et inversement.

Pour l’ancien Égyptien, le nom ou ren est sacré et magique, car posséder un nom revient à en détenir les arcanes. Le nom fait advenir à la forme, il donne existence ou rend existant, conférant à la fois une identité individuelle et collective. Il rend compte de ce qui est unique, mais également de ce qui est semblable au sein d’un collège de divinités qui forment une cosmogonie, définissant leur origine, leurs attributs et leur vocation. Quelles que soient les cosmogonies considérées, elles ont trois dénominateurs communs : le premier se rapporte au chaos originel, dénommé Noun, archétype du Nil, le deuxième à l’émergence de la terre primitive et le troisième à l’autoproduction démiurgique.

Le collège des divinités

Les différentes divinités occupent un office au sein de l’univers. Dans leur collège, chaque puissance a un nom, des attributs, un positionnement dans la descendance divine et une fonction précise.

Formant collège, elles sont solidaires et manifestées sous des figures féminines et masculines. Cette formation obéit à la fois à la grande loi cosmique de polarité et à la grande loi cosmique de genres.

La première enseigne que tout est double au sein de l’univers, tout comporte un pôle féminin et un pôle masculin, la seconde enseigne le principe d’affinités. En effet, les divinités forment une famille, un tout indissociable de même genre, c’est-à-dire de filiation divine, et toutes contribuent à la réalisation du chef-d’œuvre que constitue la Création.

Noun, Nounet, l’océan des origines

L’origine est le Noun-Nounet, l’océan primordial, les eaux originelles qui sont le contenant du démiurge et de toutes les potentialités en germe.

Soudainement, sous l’impulsion de sa conscience, le (la) démiurge jusqu’alors en sommeil ou en état d’inertie, se met en mouvement au sein des eaux primordiales. Cette prise de conscience est assimilée au processus de connaissance et au principe de vie. Elle est le point de départ d’un évènement théophanique : la création qui instaure un acte de séparation d’avec cet océan des origines.

L’inertie est synonyme à la fois de chaos, de mort, de fixité, de catalepsie, de paralysie, de stagnation, d’inactivité, d’ataraxie, d’atonie. Tandis que la vie est synonyme de mobilité, de trajectoire, de déplacement, de changement, d’animation, d’évolution, de transformation, de dynamisme. Ou encore, de rythme, d’ascension, d’avancée, de parcours, de voyage, de migration, d’impulsion, de transmission, de battement, obéissant à la grande loi cosmique de vie, qui enseigne le principe d’harmonie universelle.

Ces termes rendent exactement compte de la lutte spirituelle engagée par le défunt pour gravir les différents degrés en vue d’atteindre les régions célestes, à l’instar de la scala philosophorum23 maçonnique.

Dans cette ascension au terme de laquelle son âme vit l’exaltation, le défunt est systématiquement confronté à cette opposition, mort et inertie, vie et mouvement.

Autant de mots retrouvés tels quels ou énoncés quelque peu différemment dans le Livre des Morts des anciens Égyptiens, pour décrire les différentes phases de la régénération.

À l’image du dieu Osiris au cœur immobile et arrêté, auquel tout défunt s’identifie, est énoncé :

« Ô toi, immobile et inerte comme Osiris, Toi, inerte et immobile comme Osiris dont les membres sont figés, sors de ton immobilité, afin que tes membres ne pourrissent pas !24 »

Cela exprime avec force et vigueur, à la vue de la répétition des termes inerte et immobile, l’idée selon laquelle l’immobilité est bien similaire à dégénérescence et à décomposition.

L’émotion fondatrice de la création est la vie, le mouvement, les battements du cœur du démiurge. Émotion est bien le terme approprié. Il provient du radical latin ex, hors de et du terme movere, se mouvoir. Être en mouvement hors de soi constitue cette prise de conscience qui agit comme facteur déclenchant, tel le balancier de la vie, le flux et le reflux, l’inspir et l’expir ou encore la systole et la diastole qui traduisent le cycle cardiaque.

L’ensemble de ces termes obéit à la grande loi cosmique de rythme qui enseigne que l’univers est en mouvement constant et en équilibre entre deux pôles.

Les mythes rapportent que le démiurge pense tout d’abord le monde en son cœur.

Le hiéroglyphe du cœur est un vase duquel s’échappent les gros vaisseaux. Il exprime le contenant de la conscience ou pensée démiurgique d’où émane le processus de création. Ce dernier intervient par battements cardiaques successifs libérateurs d’énergies, de vibrations prenant la forme des divinités, obéissant à la grande loi cosmique de vibration qui enseigne le principe de dynamique à l’œuvre au sein de l’univers.

La cosmogénèse est ainsi une opération qui est tout d’abord élaborée dans le vase cœur-pensée, obéissant à la grande loi cosmique dementalisme intégral qui enseigne le principe selon lequel seul l’esprit est créateur.

Cette loi exprime la force et la volonté du démiurge, cause première de la création qui s’extériorise ensuite en des formes symboliques, selon différents modes.

La première fois du monde ou la perfection de la création

La première fois du monde est dénommée zeb tépi25 ou premier temps ou encore temps d’avant… s’agissant de celui où l’Homme ne s’est pas encore rebellé contre les dieux. Il est cet instant précis où du Noun, soupe primordiale, émerge un tertre recouvert de sable immaculé, figuré par une pierre levée ou pierre originelle à partir de laquelle un monde parfait va être créé.

De l’élément aquatique Noun, surgit l’élément solide terre par le truchement de Shou, fils du Soleil et dieu de l’air. C’est sur cette pierre qu’apparaît pour la première fois le démiurge qui réalise l’œuvre de création.

Dans la cosmogonie héliopolitaine, la pierre primordiale est dénommée benben qui est issu « du même radical que bénou, exprimant le fait de s’élever26 ». S’agissant d’un monticule de pierre, le monde est ainsi dressé, hissé, édifié sur cette île mythique ou centre du monde mentionné dans certains récits comme étant l’île du milieu.

Le mythe rapporte que l’oiseau bénou identifié au héron27, cet échassier aux pattes longues et effilées et à la robe cendrée évoquant la brillance des rayons solaires, est la première créature venue se percher sur la butte. Cet oiseau est donc un symbole solaire assimilé à l’âme ba du dieu Soleil ou encore à l’âme solarisée du défunt qui s’identifie à Osiris.

Ainsi, le benben figure-t-il l’univers auréolé des rayons lumineux de l’astre solaire et animé de l’âme de Râ, sous l’aspect du héron divin bénou. Il symbolise ces oiseaux migrateurs qui plongent dans les eaux du Nil au moment de la crue à la recherche de leur nourriture. Ils possèdent la triple caractéristique de pouvoir à la fois voler en s’élevant vers les cieux, marcher sur la terre ferme et s’immerger dans le fleuve nourricier.

Le bénou28 divin est à lui seul la synthèse des quatre éléments, tout à la fois feu solaire, air, terre, eau. Il est également identifié comme le marqueur de l’inondation qui fertilise la terre d’Égypte. L’ancien Égyptien a plus généralement intégré l’oiseau et plus particulièrement le bénou au centre du processus des métamorphoses post-mortem de l’âme.

Le Livre des Morts des anciens Égyptiens contient une prière que le défunt adresse aux divinités afin d’être transformé en héron, proclamant :

« […] J’ai maîtrisé les Forces Animales […] Ô vous, anciennes divinités, vous Esprits d’autrefois, Maîtres des Rythmes de l’Univers, apprenez, Ma Puissance est immense comme le Ciel […] À présent je suis pur, d’une enjambée je franchis le Ciel […]29 »

Les trois idées-forces de la première fois du monde

La première fois du monde ou premier temps est un des éléments fondamentaux de la religion égyptienne, pouvant s’énoncer en trois grandes idées.

La première correspond à la préexistence du monde créé contenu dans l’incréé, dans l’informe, ce qui induit la préexistence de l’âme divine, laquelle prenant corps, réalise le passage de la potentialité à la réalité.

Ce corps, en tant que contenant de la totalité, désigne la matière en sa globalité, c’est-à-dire le grand Temple universel, qui est architecturé selon le plan parfait tracé dans l’âme démiurgique.

La deuxième traduit l’idée que la création originelle est pure Sagesse, Force et Beauté, obéissant à la grande loi cosmique d’amour. Cette loi enseigne le principe d’union et de solidarité exprimé dans l’image du collège formé par les différentes puissances cosmiques. Elle manifeste ainsi la plénitude ou état de perfection du premier temps, cette absolue harmonie cosmique, par laquelle tous les règnes de la nature et toutes les composantes de l’univers vibrent à l’unisson, formant une noble et solidaire assemblée.

Maât est la déesse par excellence qui exprime la synonymie du quaternaire amour, perfection, harmonie, vérité. Elle donne à voir au défunt la réintégration possible en cette harmonie qui est unicité des origines, si et seulement si ce dernier a triomphé des épreuves post-mortem.

La troisième concerne la conception du temps qui n’est pas un temps chronologique, linéaire, mais mouvement cyclique qui s’inscrit dans un éternel recommencement. On symbolise cette cyclicité par l’ouroboros ou serpent qui se mord la queue. Ce dernier forme un cercle qui représente le cycle solaire quotidien ou encore le cycle annuel de la crue du Nil, ce fleuve tant aimé.

À l’image de la nature, la création est éternelle continuité dans le retour, le renouvellement, la renaissance, venant expliciter la permanence des différentes composantes de la création.

Ainsi, l’océan primordial de l’avant-création demeure-t-il de toute éternité en sa triple fonction. L’ancien Égyptien le conçoit comme l’origine des démiurges, mais aussi comme un lieu d’épreuves post-mortem et encore comme l’antithèse de Maât.

C’est bien de cette materia prima qu’émergent les démiurges des différentes cosmogonies, que cela soit Neith, Atoum-Râ, Thot ou Ptah. C’est bien au cœur du Noun que réside Isfet, l’anti-Maât30, synonyme de désordre sur les plans à la fois cosmique, socioculturel, politique, religieux et individuel.

La dysharmonie peut ainsi se rapporter à la désunion du double pays, à l’invasion des ennemis, à la décadence, au conflit social, à la confusion en terre d’Égypte ou en sa terre intérieure.

Après l’acte créateur qui ordonnance le monde, le Noun est rejeté en périphérie du monde créé. En son aspect chaotique, il constitue une menace constante qui oblige à une vigilance de tous les instants par l’action de conservation de la perfection du monde de la première fois, exprimée par le rite.

LES MODES DE CRÉATION

Quatre modes de création démiurgiques

En fonction des récits, les modes de création diffèrent et peuvent être regroupés en quatre grandes catégories.

La première est d’ordre physiologique.

Le démiurge accomplit l’œuvre au moyen de ses humeurs corporelles, par crachat, par salive ou par le sperme, produit de la masturbation. Le monde émane du corps du démiurge, mais aussi et s’agissant de masturbation, du désir plaisir démiurgique, qui analogiquement traduit le désir spirituel.

La deuxième en appelle à l’intervention d’un objet médian qui peut être un œuf ou un bouton de lotus.

Dans une première version de la cosmogonie hermopolitaine, le mythe raconte que l’œuf cosmique, symbole du Grand Tout31 est déposé sur le tertre originel puis couvé par huit génies, quatre mâles et quatre femelles.

Dans une seconde, l’œuf cosmique est contenu dans un bouton de lotus qui représente l’élément féminin, puis quand l’œuf arrive à maturité, le bouton de lotus s’ouvre et l’enfant Soleil apparaît.

Dans la cosmogonie memphite, le lotus est l’emblème de l’enfant né de l’union entre le démiurge Ptah et sa parèdre féminine Sekhmet. Il se dénomme Nefertoum ou Nefer-(A) Tum, traduit par « perfection d’Atoum ou encore Atoum, le rajeuni32 ». Il est encore qualifié de Seigneur des parfums en raison de l’arôme suave qui exhale du lotus.

L’ancien Égyptien le considère comme la fleur primordiale et le symbole de la régénération et de la renaissance de l’astre solaire auquel le défunt s’identifie :

« Je suis le lotus mystérieux. J’avance au milieu des esprits sanctifiés, vers les narines de Râ. Regardez, je suis pur ! j’arrive au Champ des bienheureux. Salut Lotus, toi qui parais sous les traits du dieu Nefer-Tum ! Puissé-je rester auprès du Prince de l’Amenti, et devenir un citoyen de la Terre Sainte !33 »

La troisième est de nature artisanale.

Le démiurge façonne le monde tel un artisan sur son tour de potier, avec de la glaise qui est le limon noir déposé par la crue du Nil.

La quatrième est de facture spirituelle.

La parole crée le monde. Elle met en exergue l’importance du Verbe dans le processus de création. Cette puissance magique de la parole résonne comme une rengaine pour le défunt. De très nombreuses formules du Livre des Morts des anciens Égyptiens s’y réfèrent. Elles se rapportent à la pesée de l’âme-cœur assimilée à celle des paroles du défunt. Ou encore à la présentation de ce dernier devant les hiérarchies célestes. Il ne cesse de démontrer qu’il possède la magie du Verbe en s’affirmant comme « Grand Maître de la Magie ».

Autogenèse démiurgique

Dans toutes les cosmogonies, le démiurge est toujours autogène. Il (elle) pense d’abord le monde en son cœur, pour ensuite s’autoproduire, comme l’atteste cette formule du Livre des Morts des anciens Égyptiens :

« Je suis le dieu (A) Tum […] Je suis Râ […] Je suis la Grande Divinité qui se procrée elle-même34 ».

Ensuite, intervient la réalisation du multiple sur la pierre brute au sens de pierre originelle.

Ce multiple, on l’a vu, est le collège des divinités dont chacune manifeste un des aspects de l’un, en tant qu’émanation du démiurge, de sorte que chaque généalogie divine constitue un singulier pluriel ou un pluriel singulier.

Ce multiple est également toute chose et tout être. Le démiurge transmet son ka, selon les différents procédés évoqués, aux divinités, mais aussi à toutes les composantes de la création et par voie de conséquence à tous les règnes de la nature.

Ceci vient expliquer, non seulement que le ka du démiurge imprègne le monde ou encore rend le monde vivant, mais aussi que toutes ces composantes sont en interaction, sont solidaires les unes des autres.

La cosmogénèse, expression de la magie akhou démiurgique

La cosmogénèse est la résultante du pouvoir magique démiurgique qui s’extériorise par le modelage, le façonnage, la formation, la fabrication ou encore la parole performative. Autant de procédés qui sont l’exclusive du démiurge et qui relèvent de verbes d’action, attestant de la prépondérance du faire et de l’effort dans l’acte de création.

Cette prédominance de l’action est inscrite dans le nom de Râ qui signifie « celui qui fait35 » et dans le terme démiurge, constitué des mots grecs démos, peuple et ergos, travail, que l’on peut traduire par « dieu ouvrier ».

Ces mêmes notions se retrouvent dans la cosmogénèse biblique en Genèse I, 1-2, autour de quatre thèmes verbaux.

Premièrement, « former » qui renvoie à « façonner et à modeler ».

Deuxièmement, « créer » qui est l’apanage d’Élohim ().

Troisièmement, « faire » qui est en lien avec « agir et produire ».

Enfin, « construire » qui inclut les notions de reconstruction et de restauration.

L’ensemble de ces verbes est corrélé à quatre actions relatives à la création de l’univers :

–La séparation ou différenciation ;

–L’avènement de la lumière ;

–L’organisation de l’espace-temps ;

–Ainsi que celle de la construction dans la figure de l’artisan ou de l’architecte.

L’OUVERTURE DES TRAVAUX EN LOGE,RÉACTUALISATION DE LA PREMIÈRE FOIS DU MONDE

Ces quatre phases sont réactivées à l’ouverture des travaux dans tous les rituels des maçons de la Terre de Memphis. Le parvis du temple, où s’effectue une méditation, est le lieu de dépouillement des métaux, compris comme acte de séparation entre le pur et l’impur. Le temple est l’espace de conservation de la lumière éternelle, du naos et des trois piliers Sagesse, Force et Beauté.

Ces trois colonnes sont réanimées en y apportant la lumière, exprimant l’acte symbolique du passage des ténèbres à la lumière et le redressement du temple parfait qui est l’univers tel qu’il a été établi lors de la première fois.

Le naos, d’où émanent les fumigations d’encens aux odeurs divines, invitation à l’élévation de l’âme, est l’emplacement du réordonnancement des trois bijoux de l’Ordre, équerre, compas, règle, figurant les trois puissances animatrices de l’Ordre maçonnique.

Ce sont ces mêmes outils dont s’est servi le Grand Architecte de l’Univers pour édifier la création et donner vie à toutes les formes avec sa parole.

Chaque ouverture des travaux est donc le zeb tépi maçonnique. Elle commémore l’allumage des feux lors du rituel de fondation d’un temple maçonnique.

LES CONSTITUANTS IMMATÉRIELS DE L’ÊTRE

Le ka de la créature

Le ka est à la fois fluide vital, énergie vitale et double éthérique, élément immatériel symbolisé par deux bras joints en face à face dont les mains ouvertes sont dirigées vers les cieux. À l’image des deux bras réunis, il exprime la bipolarité du moi humain constitué du « moi ordinaire » et du « moi des profondeurs ».

Le premier se rapporte à la forme immédiatement perceptible, c’est-à-dire, l’apparence et le second à ce qui caractérise l’être, c’est-à-dire ses hypostases. Ce terme, composé du radical « hypo » signifiant sous et de « stase », ce qui demeure, renvoie à la notion de permanence. Cela revient à dire que le ka subsiste dans le cosmos au-delà de la forme corporelle.

Le ka de la créature est composé de deux éléments.

Le premier est une parcelle du ka du démiurge, rappelant le Dieu biblique qui insuffle le souffle vital dans la cavité nasale de l’être tiré de la poussière du sol et qui fait de cet être, une âme vivante.

Le second est constitué des actions du « moi des profondeurs » lors du passage terrestre qui sont décisives dans l’épreuve du jugement de l’âme.

Le défunt le sait et l’exprime :

« Voici que je vole tel un oiseau […] Comme j’avance, je dois suivre le tracé de mes actes antérieurs, car je suis un Enfant de l’Hier36 ».

Le ka de la créature est son testament philosophique maçonnique

« L’hier » de cette dernière formule est en quelque sorte l’empreinte de la créature sur le monde, laquelle survit de toute éternité à la manière d’un testament philosophique maçonnique légué à la postérité et inscrit dans le cosmos.

D’une part, ce testament témoigne de l’adhésion du défunt à la Maât et de la simultanéité du ternaire pensée, parole, action, d’où est exclue toute forme de duplicité. D’autre part, il porte traces de ses réponses aux trois questions d’Ordre qui témoignent de l’observance de ses devoirs37 :

–Envers l’intelligence à l’œuvre au sein de l’univers dénommée Grand Architecte de l’Univers ;

–Envers l’univers ;

–Envers l’humanité et envers lui-même.

Le ka est donc déterminant pour l’intégration du défunt dans l’Au-delà, cet autre monde des véritables vivants qui est celui des âmes régénérées.

Possédant une étincelle divine et étant de ce fait le reflet très amenuisé du créateur, l’humanité est devant cette impérieuse nécessité de nourrir et d’abreuver son ka de la boisson d’ambroisie pendant la vie terrestre.

Cette boisson en appelle à la fois à l’oubli et à l’eau de mémoire purificatrice.

Oublier l’état corrompu de sa condition profane, se souvenir de ses origines divines et de sa possible destinée posthume aux Champs des bienheureux, tels sont les effets de ce breuvage aux propriétés magiques.

Alimenter son ka du bien, du beau, du bon et du véridique, revient à en prendre soin dans l’espérance de devenir un maâty, un « justifié ».

À défaut, le tribunal divin condamne le défunt à errer entre deux mondes, entre équerre et compas et à subir la seconde mort par précipitation dans le lac des damnés.

Le défunt supplie ce tribunal de lui accorder le passage vers la demeure d’éternité en s’écriant :

« Que soit reconnue juste et pure ma façon d’agir sur terre […] Ô Prince38 des dieux ! que je parvienne jusqu’à la région de Vérité-Justice et que j’y sois couronné en divinité vivante […]39 »

Ou encore :

« Ô vous, sept juges, qui sur vos épaules portez la balance ! Lors de la grande nuit du Jugement, l’œil divin, sur votre ordre, coupe les têtes, taillade les cous, arrache, déchire les cœurs et massacre les Damnés dans le lac de Feu40 ».

On constate que les trois condamnations : couper les têtes, déchirer les cœurs et arracher les entrailles pour être livrées aux charognes, correspondent exactement à celles auxquelles s’exposent le franc-maçon parjure.

En effet, ce dernier a prêté serment. Il a affirmé vouloir rendre conforme sa conduite au Bien en creusant des tombeaux pour les vices et en élevant des autels à la vertu. La trahison de cet acte de foi maçonnique le conduira à un éternel oubli, à être inscrit à perpétuité sur la colonne d’infamie, jusqu’à avoir son nom effacé.

Or, le nom, comme on le sait, donne forme et rend vivant.

De nombreux passages du Livre des Morts se rapportent spécifiquement à l’importance du nom et au maintien de la mémoire du défunt qui lui permet de s’identifier aux divinités :

« Que je garde le souvenir de mon Nom […] Voici que toutes les divinités se rangent derrière moi et à mesure que chacune d’elles passe, je peux prononcer son Nom41 ».

Conservant le pouvoir des origines de nomination, le défunt exhorte les divinités à le reconnaître comme tel, en qualité de juste de voix. Nommer revient à connaître, et ce faisant, à être admis à l’égal des divinités, au sein des hiérarchies célestes.

Le ka du créateur

Le ka du créateur embrasse le monde du sensible, au sens premier du terme embrasser, si bien que le démiurge tient et serre le monde dans ses bras, lui prodiguant ses bienfaits.

L’ancien Égyptien illustre cette bienfaisance par l’expression générale : « un million de ka ». Celle-ci traduit la bienveillance et la protection sans borne du démiurge envers le monde manifesté.

Il l’exprime également par des formules particulières ou kaou qui précisent la nature des vertus et des dons démiurgiques.

Pour bien en saisir la portée, les théologiens ont recensé quatorze kaou qui se rapportent au dieu Râ42 :

« Nourriture, vénérabilité, production d’aliments, verdure, force victorieuse, éclat, ordre [ouas], abondance alimentaire, fidélité, pouvoir magique, étincellement, vigueur, luminosité, habileté43 ».

Cet inventaire fait état des propriétés intrinsèques démiurgiques, le (la) démiurge est :

–Lumière du monde et sur le monde ;

–Nourricier de la terre d’Égypte ;

–Détenteur de la Maât symbolisée par le sceptre ouas en tant que puissance divine ;

–Possesseur de la force et de la vigueur, sous le double aspect de pouvoir de domination sur les ennemis et celui de fertilité ;

–Animé de la vertu de fidélité, au sens de générosité et de bonté ;

–Détenteur d’habileté, au sens de connaissance, intelligence, mais aussi de dextérité à ordonnancer l’univers de sa puissance créatrice et conséquemment digne d’être honoré et révéré par le culte et le rite.

On a vu l’importance des nourritures pour le ka de la créature.

Il en va de même pour le ka du démiurge et des divinités qui méritent la plus grande des attentions. Nourrir le ka de la divinité est l’objet même du rite des offrandes qui exprime la relation de réciprocité officiant-divinité.

Il en est également ainsi dans les temples des millions d’années44 dans lesquels les offrandes ont pour finalité de nourrir le ka de Pharaon et d’en assurer la survivance.

La table d’offrandes est celle du banquet sur laquelle le pain et le vin consacrés par le rite en appellent à la transmutation des nourritures temporelles en nourritures spirituelles.

Sur cette table de lumière, sont dressés les plus beaux mets, manifestation de la communion du célébrant au plan divin. Le ka de la divinité et celle de l’officiant se retrouvent symboliquement autour de la table sacrificielle en parfaite harmonie, dans une relation don, « contredon ».

Dans l’ancienne Égypte, la dialectique don-réception est exprimée par don-contredon. Aussi, le célébrant donne-t-il à manger au ka de la divinité, en considération de l’ampleur des grâces accordées à l’univers, tandis que le ka de la divinité agit, pour l’officiant, comme amplificateur des facultés de son âme.

Le ba et le corps de la créature

Le corps de la créature est animé du ka, entité unique, également du ba. Cette composante de l’âme, immatérielle, sert de véhicule aussi bien à la créature qu’aux divinités. L’iconographie représente l’âme-ba par un oiseau à tête humaine qui volète au-dessus du cadavre, métaphore de cette capacité de locomotion qui est l’apanage des âmes sanctifiées.

Dans les rites funéraires, il s’agit de détacher l’âme ba du cadavre dans l’attente de sa réintégration dans la momie après sa recomposition.

Le corps étant l’habitacle des éléments immatériels spirituels, il a, à cet égard, une dimension sacrée. Il n’est donc pas concevable pour l’ancien Égyptien, d’abandonner ce corps à la putréfaction, à plusieurs titres.

Tout d’abord, cela correspondrait à laisser pourrir ce corps et conséquemment à laisser mourir cette âme ka-ba, objet même des métamorphoses.

Ensuite, cela traduirait que ce corps est en proie aux « ordures » par ingestion et contamination spirituelle.

Enfin, cela viendrait en totale contradiction avec le processus de régénération dont l’intégrité du corps en constitue l’une des étapes, à l’image d’Osiris, le premier momifié.

Dans le Livre des Morts, ces ordures sont corrélées aussi bien aux souillures, aux immondices qu’aux paroles et actes grossiers et malfaisants.

Plusieurs chapitres sont consacrés aux incantations formulées par le défunt pour se prémunir d’une atteinte par les ordures.

Dans un des passages, ce dernier dit :

« Horreur, dégoût ! Je n’en mange point, moi ! Car c’est une horreur et un dégoût pour moi que les ordures au lieu des offrandes pour mon esprit45 ».

Le processus d’élection du défunt par les dieux passe par l’affirmation que son âme a étanché sa soif à la source vive du bien et par l’action de réunir ce qui est épars, objet du rite de remembrement et de momification. Cela traduit l’idée que le défunt doit impérativement se présenter en état de pureté et de complétude devant les divinités, attestant « Je suis Unnefer, l’être parfait46 ». Cette dénomination est au demeurant un des noms d’Osiris, le dieu bon, le lumineux, qui a gravi tous les degrés de l’échelle des métamorphoses, condition sine qua non pour que l’âme, à l’instar de l’oiseau, investisse toutes les régions de l’univers.

Le corps du démiurge

Les sécrétions corporelles portent les informations génétiques démiurgiques. Leur utilisation étant à l’origine de la création47, cela renseigne sur l’importance du corps matière forme qui a pour objet de rendre visible, l’invisible.

Le créateur a un corps au même titre que les hommes ou les animaux, cependant avec une différence de taille. Celui du créateur et des divinités est un corps d.t ou corps djet, signifiant éternité et renvoyant au pilier djed attribué au dieu Osiris. Ce pilier-colonne désigne l’immortalité acquise par le rite de redressement, qui rend ferme, stable, d’aplomb, exprimé par le défunt :

« Vous, dieux anciens, ô Premiers-nés de Nout48 ! Regardez ! J’ai pris place parmi vous ! Stable et ferme, je suis !49 ».

C’est par le corps d.t que s’effectue la transmission du code génétique du créateur aux différentes divinités. De la sorte, elles empruntent ce même corps, affirmant encore une fois leur consubstantialité.

Éternité est également synonyme d’incorruptibilité. Aussi, les divinités sont-elles dotées d’un corps métallique. Les éléments compacts sont composés de métal dur : argent, cuivre, électrum ou airain. À l’opposé, les éléments mous, comme la chair des divinités, sont d’un métal plus tendre : l’or, pour reprendre Mathieu50.

Ceci explique que les os de la divinité sont d’argent tandis que la chair d’or, à l’instar de l’astre solaire.

Contrairement au corps putrescible dont la chair quitte les os, le défunt régénéré se voit accordé par les dieux, ce même corps métallique, réalisant, à l’image du Grand Œuvre, le mariage de l’argent et de l’or.

Les baou démiurgiques

Le corps du démiurge est le contenant de puissances immanentes dénommées baou, qui s’incarnent ou s’installent dans les formes corporelles des divinités.

Ces puissances désignent :

–Les éléments de la nature, tels la terre, le feu, l’air, l’eau ;

–Les sentiments, tels la force, la joie, l’amour ;

–Et encore la fécondité, la naissance, l’abondance, les offrandes, les ténèbres, la lumière, la vision entendue au sens de connaissance.

Cette énumération n’est qu’une partie infime de toutes les puissances démiurgiques représentées par des centaines de divinités qui forment les différentes cosmogonies.

Les baou51 sont ainsi constitutifs de l’âme du créateur investissant un corps.

La multiplicité des baou démiurgiques explique la multiplicité des divinités, qui traduisent toutes la présence plurielle du démiurge dans la société humaine et dans l’univers. Ces divinités sont à la fois une partie du démiurge cosmique et forment à elles seules un tout, car manifestant une des puissances qui régit l’univers. Elles peuvent être des déités à tête humaine comme Isis ou à tête animale comme Horus, des végétaux comme le lotus ou encore des animaux comme la vache ou le taureau.

L’univers, corps du démiurge

À l’échelle cosmique, l’univers est le corps du créateur, le ba du démiurge étant l’âme du monde et son ka, la force vitale qui maintient l’univers manifesté et non manifesté en équilibre.

Revenant à la grande loi cosmique de polarité, le démiurge a une double dimension : exotérique et ésotérique.

La dimension exotérique correspond à ce qui est immédiatement perceptible par les cinq sens. Les divinités du panthéon52 égyptien ne sont pas pure abstraction, elles vivent au milieu des hommes. Elles traduisent l’action divine dans le monde, qui se manifeste par le perpétuel renouvellement de la création, à l’image du Soleil qui meurt et renaît chaque jour. L’ancien Égyptien expérimente ainsi le divin dans sa quotidienneté dans une interaction divinité, Homme.

La dimension ésotérique enseigne que les baou divins visibles dans la société humaine se doublent en des plans plus subtils de puissances occultes à l’œuvre en des régions succédant au plan physique. Cela revient à dire que le créateur est un dieu mystérieux, voilé aux yeux des Hommes et parfois même à ceux des divinités qui sont dans le monde des Hommes (car soumises aux mêmes passions) comme le rapportent les mythes.

De nombreux hymnes aux différents démiurges rendent compte de cette dimension cachée, unique, indicible et intemporelle.

Un grand hymne au dieu Soleil, Amon, souligne particulièrement cette unicité et cet aspect occulte :

« Unique est Amon (le dieu) qui se cache loin d’eux, et qui se dissimule (au regard des divinités), afin que l’on ne connaisse point son Être […] Aucun dieu ne connaît sa forme véritable […] Il est trop secret pour que son prestige puisse être dévoilé […] la mort aussitôt s’abattra pour qui prononcerait son nom mystérieux, inconnaissable53 ».

Tandis qu’un autre, en hommage à la démiurge Neith, met en évidence son caractère indéfinissable et immuable :

« Neith, la grande, l’éminente, qui a créé ce qui existe, entoure de joie de vivre sa cité […] Temps infini, appelle-t-on Sa Majesté […] elle n’a pas de limites dans l’espace et l’on ne connaît point ses fins dans le temps […]54 »

Ce dernier extrait différencie le temps divin de l’humain. Le premier est un temps d.t, c’est-à-dire infini et indéfini. Le second est un temps fini et soumis aux éléments.

Contrairement aux divinités, l’être humain a une durée de vie terrestre limitée, il connaît ses fins dans le temps car il est dépendant du cycle vie et mort terrestre. Ensuite, il a besoin de percevoir, par le symbole et l’image des divinités, un temps futur où il sera délivré de la matière et lui-même élevé au rang de divinité.

Le khaïbit ou l’ombre du défunt

— Le défunt et les deux chemins

Le terme khaïbit désigne l’ombre, également constituant immatériel de l’être, qui dans une immédiateté posthume, se détache du corps et attend… d’y être réintégré après sa purification.

Dans l’iconographie, l’ancien Égyptien représente toujours le khaïbit par une ombre noire, sorte d’image dupliquée ou encore de négatif d’une photographie projeté aux côtés du corps. Elle est cette partie de l’âme, visible à l’œil humain qui disparaît lorsque la lumière s’efface. L’image ombre évoque une forme aux contours mal définis, mobiles, volatiles, qui apparaissent à la flamme d’une bougie et qui meurent aussitôt en l’absence de lumière.

Ce jeu d’ombre et de lumière est la métaphore du devenir encore incertain de l’âme qui chemine au crépuscule jusqu’au grand carrefour des deux chemins où va se décider sa destinée ultime.

Le chemin ténébreux désigne l’obscurantisme, l’orgueil et l’erreur ou hypostases de la contre-initiation. On l’illustre par une source d’où surgit l’eau de l’oubli où la coupe de l’ignorance est présentée au défunt.

L’autre chemin, situé dans l’axe Occident, Orient, exprime les hypostases de l’initiation. Elles se manifestent par une source d’eau pure, d’où coule l’eau de mémoire où la coupe de réminiscence est présentée au défunt.