Isobel_2172 - Frédéric Beth - E-Book

Isobel_2172 E-Book

Frédéric Beth

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Beschreibung

Simon a une addiction : Isobel_2172, une femme séduisante rencontrée sur un site de webcam pour adultes. Lorsqu'il veut la rejoindre, sa vie bacule...

Simon vit avec son temps, employé dans un magasin de multimédia, sa vie est plutôt monotone et il passe la plupart de ses soirées avec son ami et collègue Phong.
Ce dernier lui donnera accès à un site de webcam pour adultes où Simon jettera son dévolu sur Isobel_2172. Blonde, captivante, addictive. Il la voit partout, ne pense qu’à elle et à la façon dont elle sourit et replace délicatement sa mèche blonde.
De séances vidéos en discussions, de numéros échangés en conversations, Simon la rejoindra en Baie de Somme, mais ce qui l’attend est loin de ce qu’il pouvait s’imaginer : l'homme a encore frappé.

Dans cet opus, Frédéric Beth se prête à la revisite des méandres ténébreux de la psyché humaine.

Découvrez ce roman noir captivant qui invite à l'exploration sombre de la psyché humaine !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Frédéric Beth est né en 1972. Ce Tubizien, photographe et passionné de musique fera ses armes au sein de la Police Technique et Scientifique belge pendant de nombreuses années. Avec Isobel_2172, Frédéric, s’encre de façon assumée dans la littérature noire. Son premier roman L’Affaire Boris est sorti en septembre 2019 chez Lilys Editions.

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Seitenzahl: 245

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

AVERTISSEMENTS

Les propos tenus par les protagonistes s’inscrivent dans un registre purement fictionnel et ne relèvent en aucun cas de la pensée propre de l’auteur, de la maison d’édition ou de ses collaborateurs.

« Ces humeurs bouleversantes, le sang, le sperme et les larmes » Jean Genet

1. L’homme

La foudre tendait ses minces fils jaunes vers le sol, comme si elle voulait amarrer l’énorme nuage qui surplombait Bruxelles, aux toits des immeubles. Il était encore tôt en cette journée de fin mai. Le soleil avait décidé de céder toute la place à cette imposante masse sombre. Le tonnerre roula dans la rue, faisant trembler les voitures stationnées. Il ouvrit son parapluie lentement pour ne pas déranger le spectacle qu’il avait sous les yeux depuis une heure. Une averse drue et chaude se mit à tomber d’un coup. Les gouttes claquaient sur le sol, soulevant la poussière accumulée depuis la fin de l’hiver. Cet orage était salvateur. La pluie et la fraîcheur arrivaient enfin après une première journée de chaleur étouffante.

Il se plaqua contre la façade grise d’un immeuble. Son parapluie était secoué par la lourde averse et il devait faire un léger effort pour le garder droit. Il avait de la force dans les poignets. Il tenait le manche d’une main, l’autre était enfouie dans la poche de son sweat à capuche. Il leva la tête pour regarder la masse noirâtre qui défilait si bas au-dessus des toits. Un éclair blanc lézarda ce carré de ciel. Une explosion retentit sur sa gauche. L’odeur du soufre passa dans ses narines. Dans l’immeuble d’en face, une fenêtre s’illumina et s’éteignit aussitôt. L’éclairage public vacilla quelques secondes et tout le quartier fut plongé dans l’obscurité. Il adorait ça, l’obscurité. Une voiture passa au ralenti dans la rue, les phares trouant le rideau de pluie. Le conducteur semblait invisible derrière la buée couvrant la vitre. Les essuie-glaces balayaient un torrent. Il suivit la voiture des yeux un instant puis regarda ses chaussures trempées. Étrangement, ses pieds étaient au sec. Le bas de son pantalon noir se gorgeait d’eau. Mais quelle importance ? Un bébé se mit à pleurer quelque part, au-dessus de sa tête. Nouvel éclair. Un grondement sourd un peu plus loin. Il entrevit une bande lumineuse au-dessus des toits. L’aurore voulait reprendre le dessus. Il traversa la rue lentement, sauta d’un bond le petit tsunami qui débordait de la rigole, charriant des feuilles, des canettes et des crasses venues de plus loin. La pluie lave la saleté. Mais rien ne pouvait venir à bout de la noirceur profondément enfouie en lui. L’éclairage public se ralluma. Une pâle lumière fit reculer l’obscurité. Il se mit à marcher doucement, les épaules rentrées. Quelques gouttes s’insinuaient dans sa nuque. Ce n’était pas désagréable. Il lisait les noms sur les sonnettes blafardes. Beaucoup de consonances différentes. Là, il y avait sept noms pour une boîte aux lettres défoncée. Il ricana. Ça l’amusait. La tricherie, le mensonge. Il aimait ça aussi. Il huma l’air humide et sentit des courants d’air chaud et d’air froid s’affrontant sur son passage. Il allait quitter cette ville dans quelques heures, prendre un train qui l’emmènerait plus loin. Bien plus bas sur la carte. Il en avait assez fait ici. Il était temps de partir. Il ne regrettait rien. Tout était de plus en plus facile. Ça le rendait plus fort, encore plus… ambitieux.

Le tonnerre gronda, roulant lentement plus loin dans le ciel. Les nuages opaques s’effilochèrent enfin pour laisser percer les premiers rayons du soleil. Il sourit bizarrement sous le demi-globe de son parapluie noir.

Il prit la direction de la gare Centrale. Il avait des choses à récupérer.

2. Simon

Je déteste les orages. Et celui-ci, il nous collait aux basques depuis plus d’une heure. À chaque éclair, je compte. Même pas jusque trois. Bam. Tout tremble. Je regarde par la fenêtre et je vois ce truc noir qui barre le ciel. Le soleil devrait être là pourtant. Il y a la blonde d’en face qui en grille une sur son balcon et qui sursaute à chaque éclair. Pour une fois, elle est habillée. Dommage.

Je vais essayer de ne pas me rendormir sinon je vais arriver en retard au magasin. Ouais, je vends des appareils photo, des ordinateurs et des télés grandes comme des affiches dans une grande chaîne de magasins à la pancarte rouge. MediaHall. Je suis un de leurs petits soldats qui part à l’assaut de la clientèle assoiffée de promotions. Hier, une demi-heure avant la fermeture, y’a un vieux à casquette qui débarque avec son magazine « Test-Consommateurs » sous le bras. Attention, là, c’est du haut de gamme. Pas le genre à gober la première promo pourrie. Non, lui, il « sait ». Il connaît son sujet. Il veut « ce » modèle. C’est écrit dans le magazine. C’est celle-là, la meilleure. Avec un tocard pareil, tu oublies tes marges sur les accessoires. Il s’en cale de la télécommande universelle, du produit pour nettoyer l’écran.

— Simon, tu peux t’occuper de Monsieur ? Je vérifie la caisse. Je te remercie.

Ronald, mon gérant. Un grand type blond binoclard à la tête de premier de classe. Sympathique, si tu fais ton boulot. Tyrannique, si tu oublies un code ou si tu ne réassortis pas assez vite. Oui, chef, bien chef, je vais te l’envoyer vite fait le papy à casquette.

Eh bien non, manque de bol, il m’a tenu une demi-heure après la fermeture. C’est le vieux content d’avoir eu ce qu’il voulait et qui sort du magasin le dernier. Triomphant. On ouvre à nouveau la porte pour lui, avec une petite courbette. Heureusement, les télés actuelles sont légères. Je me voyais mal lui porter la caisse dans sa grosse bagnole. Surtout qu’on gare difficilement près du Berlaymont.

Je me rase en vitesse. J’ai un peu plus de temps que d’habitude, mais je speede. Une vieille tradition. Heureusement, le courant est revenu. Ça tonne moins fort. Ça gesticule dans l’appart d’à côté. Le vieux Manuel s’arrache de son pieu et va pisser. Enfin, je dis vieux, mais il a sept ans de plus que moi. Mais tout ce qu’il fait et tout ce qu’il prend le font vieillir plus vite.

La blondasse est rentrée. Les tentures rouges sont fermées. Tu dois t’être recouchée, dans les bras du chéri du jour. Dors bien, on est samedi. Moi, je vais bosser.

La place Jamblinne de Meux est luisante. Même cette affreuse fontaine en forme de robinet géant a l’air jolie. Ça mousse dans le bassin. Encore un malin qui a versé de la poudre à lessiver. Ce truc est une injure à l’art urbain. Je longe l’immense bâtiment de la Police. L’Avenue de Kortenberg est calme, pas beaucoup de circulation. Le tonnerre gronde encore au loin. Un merle s’époumone pour faire plus de bruit. D’habitude, je descends vers le magasin avec mon vieux vélo parce que je suis toujours à la bourre. Merci, gentil orage, de m’avoir sorti du lit plus tôt. Je peux profiter du vide de cette rue « Eurocrate ». Pas d’hommes pressés en costume cravate qui jurent dans une langue bizarre quand je monte sur le trottoir avec ma bécane. Il y en a souvent dans le magasin des comme ça. Faut parler anglais. Ils viennent juste pour des bêtises. On n’est pas assez chic pour eux. On vend de la camelote.

Le Berlaymont brille d’une lumière surnaturelle sous le soleil naissant. L’orage gronde encore faiblement. Il doit réveiller du monde dans la ville voisine. Je mets la clé dans la boîte crasseuse. Pas de nouveaux tags sur le volet. Ronald va être content. Ça s’ouvre à la vitesse de l’escargot. Je me retourne. Déjà un client qui attend. On est samedi, mon vieux. Tu devrais roupiller dans ton lit, pas venir faire le premier abruti qui m’empêche d’ouvrir à mon aise.

— Bonjour M’sieur. Je n’ouvre que dans dix minutes. Je ne peux pas encore vous faire entrer. Mais heureusement, il ne pleut plus, c’est déjà ça.

Il hoche la tête sans parler et regarde vers le rond-point en haussant les épaules.

C’est bien ce que je pensais. Un abruti.

Ronald arrive toujours une heure après l’ouverture. Le privilège des chefs. Il fait un tour dans le magasin pour voir si je n’ai pas merdé. Il salue la clientèle et va en réserve se faire un bon café. Moi, je ne bois que du thé. Toujours dans la même tasse. Elle était blanche, autrefois. Ma grand-mère disait toujours qu’il ne fallait jamais laver une théière ou une tasse qui avait contenu du thé : les arômes.

J’allume les télés du mur du fond. Ces braves téloches qui tournent toute la sainte journée. On est samedi, je suis d’humeur légère. Une bonne chaîne de télé-achat sur tous les écrans. C’est bourré de couleurs, de dames qui témoignent de la supériorité du tuyau d’arrosage qui s’enroule comme un serpent rabougri. Je ne mets pas le son. Faut pas trop demander. En revanche, quand un client veut un essai d’un kit home cinema, on pousse à fond le son d’un bon film catastrophe. Ça emmerde la boulangère d’à côté. De la mie « bio » dans tes oreilles et ça passera, ma chérie.

Un dernier regard dans les vitrines. Tout est beau, clinquant. Les prix sont à jour. L’air conditionné ronronne et fait trembler le petit panneau annonçant qu’ici, le crédit est à zéro pour cent. J’introduis mon code dans l’ordinateur. La machine me reconnaît. Elle ouvre le tiroir-caisse comme pour me tirer la langue. Tout est prêt pour te faire bouffer un maximum de pognon, ma jolie. Je lève les yeux vers la baie vitrée. Monsieur l’abruti est toujours là, les bras croisés, fouillant du regard l’intérieur du magasin à ma recherche. Allez, je vais ouvrir. Tu auras patienté deux minutes de plus.

Et c’est reparti pour une journée où le client va être le roi dans son Pays de Cocagne.

3. L’homme

Le hall de la gare Centrale était désert et moins bruyant qu’à l’accoutumée. Il vida son casier à la consigne. Un homme mal rasé tituba vers lui et lui demanda la pièce que lui avait rendue le monnayeur. Il puait la bière et la crasse, ses yeux étaient mi-clos et collants. Une fois l’argent donné, le clochard repartit vers son tas de cartons, sans un merci. Il le regarda s’enfoncer dans l’obscurité du couloir. Un déchet. Une erreur de la société. Il sourit en enfilant son lourd sac à dos. Ils sont de plus en plus nombreux. Comme de la vermine. Il laissa le parapluie noir dans le casier. Il y aura bien une occasion d’en acheter un autre plus tard. Là où il allait, ça pouvait être encore utile. Mais il n’aimait pas garder les objets « empruntés » longtemps. C’était inutile. Et puis ce modèle-là était bien trop sinistre. Ça devait appartenir… à qui déjà ? Il ne savait plus.

La librairie étant déjà ouverte, il acheta trois journaux différents. Deux belges et un français. Il but rapidement un café noir tout en consultant l’immense panneau des horaires. Pas de retard à l’horizon, il pouvait sereinement se laisser conduire vers Tournai, bien placé dans un siège confortable, en première classe. Il aimait les regards furtifs des personnes assises en face de lui. Il n’avait pas vraiment l’allure de quelqu’un voyageant en première, avec son immense sac à dos et son éternel sweater à capuche. C’était son habit de base. Mais il pouvait s’habiller plus chic quand il le voulait. Quand il en avait besoin.

Le train démarra dans un gémissement aigu. Le quai prit rapidement de la distance avant de disparaître soudainement dans l’obscurité du tunnel. Les néons blancs donnaient une lumière stroboscopique au fur et à mesure que le convoi accélérait. Il cligna des yeux quand il quitta le tunnel pour la lumière du matin. Le soleil avait réussi à chasser l’orage, qui plombait l’horizon d’une masse bleu foncé, derrière les gratte-ciels. Il ouvrit le quotidien français d’un geste sec. Il alla directement aux faits divers internationaux. Au cas où. Le train freina subitement pour s’arrêter à la Gare du Midi. Deux personnes pénétrèrent dans la voiture au bout de laquelle s’en alla une femme noire, en traînant les pieds. Un homme âgé se laissa tomber devant lui, en s’excusant de lui avoir touché le genou avec son sac de voyage. Il sourit en lui disant que ce n’était rien. Il se replongea dans son journal. Le train poursuivit sa route, cahotant de temps à autre. Son voisin de siège s’endormit vite. Le paysage naissant défilait rapidement, transformant les talus et les arbres en bandes floues et verdâtres. Il pensa à sa destination. Pourquoi là ? Après Tournai, il y avait la France. D’autres trains, d’autres passagers.

Et peut-être de quoi le satisfaire.

4. Simon

On a besoin de Phong. C’est notre joker. Quand le samedi après-midi, le magasin est plein comme un œuf et que Ronald devient violet, c’est lui qu’on appelle. Il bosse dans une de nos succursales du centre de Bruxelles. C’est notre « renfort caisse ». En dix minutes, Phong arrive au guidon de son vieux scooter qu’il attache toujours avec une énorme chaîne au panneau de l’interdiction de stationner qui rouille près du magasin. Il s’engouffre dans le magasin avec son pas super pressé, jette son casque et sa veste derrière le comptoir et commence à élaguer la clientèle. Impressionnant.

Après avoir vendu une imprimante, un jeu vidéo et une carte mémoire, il s’affale derrière la caisse.

— Salut, Sim. Ça pulse ?

— Pas Sim, j’t’ai déjà dit. Ça fait carte sim. Simon, c’est bien.

— Yes, c’est pareil.

Il remonte ses manches, entre à nouveau son code dans l’ordinateur et consulte la recette du jour.

— Bien, les gars. Nous, on avait déjà deux fois plus avant que je ne parte.

Ronald sort la tête du présentoir des mallettes pour ordinateurs portables. Il remonte ses lunettes sur son nez gras. Ce geste, il doit le faire trois mille fois par jour.

— Phong, tu peux retourner d’où tu viens si c’est pour critiquer. Quand tu es malade ou on ne sait où, on se débrouille bien sans toi.

— Relax, mec. La période est mauvaise. Nous, on est dans une galerie commerçante. Ça change la donne.

« Mec »… Il me fait toujours marrer à appeler Ronald comme ça. Moi, je ne m’y risque pas.

— Tu vas rester jusqu’à la fermeture au moins ?

Ronald continue à ranger les mallettes pour la dixième fois. Ça doit le calmer.

— Yes. J’ai la permission de dix-neuf heures.

Je l’adore, ce type. On va souvent se bourrer le museau dans le centre, après nos heures. On drague ensemble. On rabat le gibier à deux. Puis il retourne dans sa chambre d’Ixelles faire ce qu’il a à faire. Et moi, pareil. Il n’est pas le dernier pour trouver des bons plans sur Internet. Et pas forcément légalement. Il emprunte souvent du matos en douce dans son magasin. Son gérant passe en général le temps à écumer les buvettes de la galerie et… ses collègues… et bien… ce ne sont pas les derniers non plus à repartir le sac plus lourd. Moi, ici, ce n’est pas la peine d’y penser. Ronald a des yeux tout autour de la tête, il ne loupe rien.

C’est un chaud, le Phong. Sur la toile, il se fait appeler « Christian ». Je ne sais pas trop pourquoi. Quand on voit sa face de citron, on ne pense pas forcément à Christian. Il est d’origine vietnamienne. Sa mère tient une espèce de boui-boui de bouffe asiatique à Ixelles. Un truc pour bobos amateurs de cuisine de là-bas. Quand il m’explique comment la viande de poulet est stockée dans le vieux congélateur, j’ai mal aux intestins. Mais c’est chic. Propre à l’extérieur. Alors, ça passe.

— J’ai un bon plan, Simon. Faut que je t’explique ça à l’occasion quand tu passes chez moi. Ou je viens chez toi. Ben oui, tiens, je te ramène sur ma bécane ce soir et je te montre ça sur ton portable. Il fonctionne toujours au diesel ?

— Va te faire…

Un client vient de s’amarrer au comptoir. Il voudrait des renseignements sur un appareil photo numérique. Moi, les renseignements, je vais te les donner, Monsieur. Et tu sortiras avec le plus beau modèle, mon mignon. Pas spécialement le plus cher, mais celui que nous devons dégager de nos stocks. Phong me fait un clin d’œil et s’en va en griller une sur le trottoir.

Un tueur, ce type.

5. L’homme

Le convoi s’immobilisa après avoir buté légèrement sur le bout du quai. Les portes s’ouvrirent lentement, laissant le temps au caoutchouc noir de se décoller en couinant. L’air marin emplit le compartiment. Après cinq heures de voyage, il était arrivé à destination. Lille Flandres, Amiens, Abbeville et enfin Le Tréport. Il avait changé plusieurs fois de train. Du plus moderne au plus fatigué. D’autres compagnons de voyage l’avaient accompagné. Avec un petit homme obèse au crâne dégarni, il avait discuté de la situation politique en Europe. Cette personne avait lu en biais un article sur le deuxième journal belge qu’il lisait et la conversation avait ainsi débuté. Il avait laissé l’autre mener la discussion, avec des arguments assez extrémistes. De droite, bien sûr. Ça l’avait amusé de voir cette insignifiante personne convaincue de lui apprendre des choses. Dans d’autres circonstances, il lui aurait fait ravaler ses préjugés racistes à coups de poing. Le type descendait à Abbeville. Il lui demanda même poliment son journal. Ils se saluèrent. Il le suivit du regard sur le quai, jusqu’au moment où il s’engouffra dans la gare. Quel crétin !

Le front presque collé à la vitre de la voiture, il regarda le clocher de la gare s’éloigner et se plongea ensuite dans le supplément culturel du journal belge qui lui restait. Ensuite, il somnola. Le léger choc du train et l’air salin le réveillèrent.

Le Tréport. Il poussa les vieilles portes de la gare et fit quelques pas sur la Place Pierre Semard. Le vent frais l’ébouriffa. Un goéland cria à son attention, perché sur un lampadaire maculé de guano. Avec son index et son pouce, il mima un révolver et tira en direction du volatile qui continua de plus belle. Devant lui, une église trapue surplombait les quais, se détachant du ciel laiteux de cette fin d’après-midi. Il avait oublié le nom de l’édifice. Pourtant, il l’avait lu dans le guide touristique « emprunté » dans une librairie bruxelloise. Saint-Jacques. Voilà, c’était ça. Le port était sur sa droite, mais les véhicules stationnés lui barraient la vue. À l’arrière, les falaises de craie surplombaient la ville. Il tourna la tête vers la mer grise où un bateau de pêche revenait au port en sautillant sur l’écume. Il le suivit un instant du regard puis se posa la question de savoir où il allait loger. Cette bourgade maritime devait regorger de petits hôtels touristiques, bien que la pleine saison n’en fût qu’à ses premiers balbutiements. Le goéland s’envola de son lampadaire pour aller se poser sur la corniche d’une vieille bâtisse. Il continua à brailler et son cri ricocha entre les murs des habitations cernant la place. Le regard bleuté de l’homme se posa sur une grande pancarte barrant la façade de la maison. Hôtel Via Maris. Deux étoiles. Il remercia le goéland en lui envoyant un baiser de la main. La situation de l’hôtel était parfaite, à deux pas de la gare. C’était un peu éloigné du centre-ville, mais dans l’immédiat, il avait le temps de se balader. Il se souvenait avoir appris dans le guide qu’un système de passerelle permettait de rejoindre le port et la ville à pied. Un endroit parfait pour se poser, réfléchir au futur et peut-être faire des rencontres. Il s’y attendait, c’était toujours le cas depuis sa fuite. Il serra la lanière de son sac et fit quelques pas le séparant de la porte coulissante de l’hôtel, tout en sifflotant.

Le goéland s’envola gauchement, devenu subitement muet.

6. Simon

On va fermer dans trois heures et le magasin est désert. C’est toujours le même cinéma le samedi après-midi. Le quartier se vide. Les gens vont juste se rafraîchir au pub situé dans la rue d’à côté, mais ne viennent plus par ici. Même l’accès du métro au pied du Berlaymont est presque vide. Phong me donne un coup de coude.

— Après être passés chez toi, nous descendons en ville, you and me ?

Je réfléchis. Enfin, je fais semblant. Je n’ai pas trop envie de dépenser du pognon aujourd’hui. Je vois déjà le topo. Quelques verres, peut-être des rencontres, bouffer un truc et un cinoche pour emballer la machine. C’est la fin du mois. Phong, lui, ça lui tombe comme ça. De ses petites magouilles et de sa mère, surtout. Moi, c’est mon salaire. Point barre. Et ma petite entreprise connaît la crise. Je ne suis pas aussi doué que lui.

— Euh… Je ne sais pas, on peut juste boire un coup chez moi et commander une pizza.

Il me jette son regard le plus suspicieux.

— T’as plus baisé depuis quand ? Je parie que la nuit passée fut courte, hein ?

Nouveau coup de coude. Oh oui, j’ai baisé. La fille blonde du balcon d’en face. En rêve.

— Ah, je connais ce sourire, Sim.

— Simon, bordel…

Ronald sort de la réserve en se frottant les mains. C’est l’heure où il va lire le supplément sport avec le pantalon sur les chevilles. Il s’approche du comptoir en sifflotant. Léger. Ça fait du bien de délester.

— Simon, vu le monde, on pourrait mettre le nouvel écran plat au milieu, là. Il est en publicité dans le folder et selon les prévisions, on doit en vendre au moins six.

Excellente idée. Je ne fais pas le poids aujourd’hui face aux propositions de Phong. Il ricane, ce con.

— Je reste derrière le comptoir au cas où un bus de touristes défoncerait la façade. Si vous avez besoin de mon avis pour les câbles, je suis là.

Ronald grommelle. Un jour, l’attitude de mon ami Viet va vraiment l’énerver et il va devoir rester dans la boutique du centre à tout jamais. On nous enverra la moule d’intérimaire, comme quand Phong est indisponible. Heureusement, ce n’est pas souvent. Ronald me dépose l’immense carton devant le nez. C’est encombrant, mais ça ne pèse rien. Pas étonnant que ça se vole aussi bien chez le particulier. Je retire les blocs en carton mâché et la télécommande bien emballée dans son plastique. Cette télé est neuve, ça sent le neuf. Mais bon, ça ne veut rien dire. On a tous eu une formation au siège central de la chaîne pour apprendre à remballer une marchandise déjà utilisée comme neuve. Eh oui, pauvre chaland, la super grosse téloche que tu vas payer deux ans à zéro pour cent a déjà tourné au moins trois semaines dans une autre boutique. Mais tu n’en sais rien et tu trouves le système irréprochable. Même toi, super consommateur, avec ton magazine sous le bras, tu te fais avoir.

— L’image n’est pas si belle que le modèle d’avant. Ou alors, on a encore un problème avec notre connexion… Phong ?

Ronald appuie frénétiquement sur les boutons blancs de la télécommande. La patience n’a jamais été son fort. Je pousse à fond la prise HDMI. C’est mieux, mais pas encore extraordinaire. Comment vendre un téléviseur avec une image pareille ? Phong expédie le client qui s’était perdu dans la boutique et arrive avec sa démarche nonchalante.

- Je vais réinitialiser tout le bazar. Chez nous aussi ça arrive souvent que le décodeur débloque. C’est pas… « top quality ».

Il plie en deux sa silhouette athlétique et passe derrière le mur de téléviseurs. Ses pompes à deux cents euros se noient dans un océan de câbles. Je suis aussi déjà passé derrière le mur et c’est assez désagréable. L’électricité statique hérisse le poil et on ne sait pas où foutre les pieds. Les images vacillent un instant puis le mur devient tout noir. Des messages venus des entrailles des circuits imprimés s’affichent sur les écrans. Le mur est en panique.

— Voilà, voilà. C’est super chaud, ici. Ça manque de ventilation. Chez nous,…

Ronald implose.

— Merci, Phong, j’ai compris. Si c’est mieux dans ta boutique, tu peux y retourner et nous oublier pour de bon. Je n’ai qu’un coup de fil à donner, tu le sais bien.

— Désolé, Ronald, je ne voulais pas… Mais c’est important. Le feu là-dedans et c’est tout l’immeuble qui crame. Enfin, heureusement qu’on doit éteindre le soir, c’est plus comme avant…

Phong sait comment manœuvrer pour calmer le patron. Fort heureusement. J’en profite pour détendre l’atmosphère.

— Bon, après avoir rangé la caisse et le bordel, je vous paie une tournée au pub. Qui veut quoi ?

Je vais de temps à autre chercher des consommations au « Irish Pub », à un passage piéton de la boutique. Je traverse dans un sens et revient dans l’autre avec un plateau garni de spécialités irlandaises. Surtout liquides. Ronald prend invariablement un verre de cidre, Phong, une bière foncée et moi, le même modèle, mais ambré. La serveuse est rousse et ne parle pas français. Mais ce n’est pas trop facile pour lui faire la conversation et lui dire que j’aimerais la côtoyer un peu plus. Encore un rêve inaccessible. Je sors de la boutique. La chaleur moite m’écrase les épaules. L’orage de ce matin n’est déjà plus qu’un souvenir. Le petit bonhomme est rouge au feu et le peu de circulation passe lentement le carrefour. J’observe les fumeurs qui boivent leur pinte en braillant à l’extérieur. Ça parle anglais, français, flamand, allemand, enfin un joyeux mélange. Je passe la porte, le couloir est sombre et enfumé. Une jeune fille au regard libidineux me dévore des yeux. Pas le temps, ma belle ou viens dans ma boutique acheter une babiole. La sono balance lourdement un air de bossa-nova, ce qui est assez curieux pour l’endroit. C’est en général le soir, quand l’Irlandais est saoul, qu’un orchestre de Dublin vient jouer des chansons de là-bas. Phong et moi, on est venus un soir de Saint Patrick écluser quelques pintes et voir la faune et la flore du lieu. Peu de souvenirs de fin de soirée. Une sacrée ambiance. Ma serveuse préférée est là, derrière son comptoir de bois, entourée de ces délicieux breuvages de toutes les couleurs. Elle me reconnaît, me fait un clin d’œil. Je lui hurle ma commande à l’oreille, car ça commence à brailler au bar. On n’a malheureusement jamais été plus loin. Je ne connais de son intimité que le magnifique lobe de son oreille percé de trois anneaux aux motifs celtes et sa crinière rousse qu’elle tire tout le temps en arrière. On communique par signes, je dépose le pognon sur le bois usé du bar et repars fébrilement avec mon plateau. Du monde arrive, je m’écarte pour ne rien renverser. La jeune fille libidineuse a disparu. Peut-être que, finalement, elle est dans ma boutique pour acheter une babiole. Je traverse au rouge et le bus 21 me klaxonne de loin. Je pousse la porte, personne. Ronald et Phong, rabibochés, m’accueillent en levant les bras.

Le monde est mal fait.

7. L’homme

La porte coulissa dans un souffle. Il entra dans le sas et se frotta les pieds sur l’épais paillasson qui lui souhaitait la bienvenue. Un couple de personnes âgées discutait en anglais avec une dame qui occupait l’espace derrière le minuscule comptoir. Il eut dès lors le temps d’observer la configuration de l’endroit. Un ascenseur moderne se cachait dans le fond de la pièce. De nombreuses photos d’inspiration marine agrémentaient les murs. Un escalier couvert d’un motif rappelant une plage de galets montait vers les étages. C’était décoré avec goût, sans être tape-à-l’œil. L’homme détestait les intérieurs clinquants qui voulaient rappeler une certaine atmosphère. Il lui revint à l’esprit une immonde chambre d’hôtel néerlandais censée rendre une ambiance zen. Tout était surchargé de couleurs orangées et une multitude de statuettes de Bouddha en toc envahissait le moindre espace libre. Il avait quitté cet immonde endroit sans payer. Une autre raison bien inavouable lui avait fait quitter cet endroit aussi rapidement.

Le couple s’effaça et disparut dans la cage d’escalier. La petite dame le salua avec un franc sourire.

— Bonjour, Monsieur, puis-je vous aider ?

— Oui, bonjour, Madame, je voudrais… une chambre. Est-ce possible ?

Sa voix venait du plus profond de sa gorge. Elle était un peu cassée. Il n’avait pas encore eu l’occasion de parler depuis la conversation qui s’était achevée sur le quai de la gare d’Abbeville.

— Bien sûr, c’est possible, Monsieur. Avez-vous réservé ?

Elle le regarda dans les yeux, toujours avec ce même sourire. Il baissa imperceptiblement le regard.

— Malheureusement non. Je visite la région et mes pas m’ont conduit chez vous.

Elle sourit de plus belle tout en consultant l’écran de son ordinateur. Elle arrivait presque à le perturber. Presque.

— C’est très bien de visiter notre belle région, Monsieur. Je ne vous blâme pas. Et vous avez de la chance, il y a encore des chambres libres. Avez-vous une préférence ? Il y a…

— Une chambre avec vue sur le port ou la mer. S’il vous plaît.