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Je marche, je marche, un pied devant l’autre. J’ai mal aux yeux, l’air froid me fait mal. Je marche plus vite. Le sol est mouillé… J’ai mal aux mains aussi. Je marche. Je ne reconnais pas le quartier dans la nuit. Une rue ? Deux rues ? Où habite le Docteur Fraimont encore ? Elle doit dormir mais si je sonne, elle ouvrira parce que c’est moi. Elle sait. J’ai mal, je boîte, je traîne un pied. Un bruit de pas ? Non, c’est mon cœur que j’entends dans mes tempes. Je marche encore un peu, je reconnais le café qui est fermé, le docteur habite au bout de la rue. J’y suis bientôt, elle ouvrira et tout sera fini, enfin. Je… Des phares ? Une voiture… Le moteur, je reconnais le moteur. Ce petit claquement. Ne pas me retourner, il ne va pas me reconnaître. J’ai du sang sur moi, il ralentit…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Frédéric Beth est né en 1972. Ce Tubizien, photographe et passionné de musique fera ses armes au sein de la Police Technique et Scientifique belge pendant de nombreuses années.
L’Affaire Boris est son premier roman.
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Seitenzahl: 494
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Cette histoire est inspirée de faits réels.
Par respect pour la protection de la vie privée des protagonistes et de la présomption d’innocence, les noms, endroits, certains détails et la fin ont délibérément été changés.
À mon père, parti tardivement trop tôt.
La fourgonnette Peugeot blanche se trouvait à l’arrêt dans la file de voitures, Quai de Flandre à Charleroi. En cette fin de mois d’octobre, une pluie fine tombait sur la ville, rendant les façades un peu plus grises qu’à l’habitude. Entre les véhicules, des mamans pressées traînaient par le bras des enfants encapuchonnés tirant péniblement leur cartable à roulettes dans les premières feuilles mortes.
— Je me demande bien pourquoi je suis venu par ici, c’est l’heure de pointe… Franchement.
Les doigts de l’Inspecteur Principal Benoit Seghers tapotaient le volant avec frénésie. Il regardait dans les rétroviseurs mais aucune échappatoire ne semblait possible. La radio de Police crachotait en sourdine des conversations quasi inaudibles qui se mêlaient au dernier tube à la mode et au bruit lancinant des essuie-glaces.
— Bon, Sébastien, sors le gyrophare, on ira plus vite, il est sous le siège.
L’assistant en Laboratoire, Sébastien Jannin, fouilla sous le siège à tâtons. Une bouteille d’eau, un stylo, des papiers… Ses doigts touchèrent enfin le câble électrique. Le gyrophare claqua sur la plaque métallique aimantée du tableau de bord. Dès que la prise se logea dans l’allume-cigare, une lumière bleue inonda l’habitacle et un raclement mécanique s’ajouta au bruit ambiant.
— J’aime pas faire ça mais là, on perd trop de temps.
Il tapota à nouveau le volant en hurlant.
— Allez, bouge ! Oui, c’est un gyrophare… Pff, quel empoté !
Benoit Seghers klaxonna, donna un coup de volant à droite, puis à gauche. Le conducteur de la voiture précédant la fourgonnette semblait paniqué et stoppa net au lieu de se retirer.
— Et la sirène, elle ne fonctionne toujours pas ?
Sébastien tentait de rester sur son siège, les mains posées sur le tableau de bord.
— Faudrait laisser le véhicule au garage plusieurs jours et… allez, bouge-toi, ce n’est pas possible… On est pauvre en véhicules, la Mégane a rendu l’âme le week-end dernier.
— Au moins le klaxon fonctionne, c’est déjà ça.
Benoit sourit et passa la quatrième, la fourgonnette s’engagea chaussée de Bruxelles en glissant légèrement. Sébastien avala sa salive, son estomac et le café bu rapidement au briefing une demi-heure plus tôt se rappelèrent à son bon souvenir.
— Sonne à Damien et dis-lui que nous allons arriver. C’est bon, ça roule un peu mieux maintenant.
Benoit tira sur le câble du gyrophare d’un coup sec, le raclement mécanique stoppa, laissant aux essuie-glaces et à la radio le monopole du bruit de fond.
Sébastien extirpa péniblement le téléphone portable de la poche de sa veste et appuya sur une touche.
Deux sonneries à peine.
— Damien ? Oui, on est là dans dix minutes… C’est l’heure de pointe… Ah non, nous, on vient juste pour le véhicule, c’est ce qu’on a dit au briefing… Non, il n’est pas au courant, je vais lui dire… OK ça marche… Oui, à tout de suite.
Benoit se retourna, quittant la route des yeux.
— Tu dois me dire quoi ?
— On va devoir explorer la maison, la voiture va plus que probablement au labo. Le gamin pourrait être dans la maison.
— Et merde…
Sébastien pensait passer un lundi tranquille, à traiter les affaires quotidiennes, remplir la paperasse et analyser des empreintes digitales. Quand il arriva au laboratoire, ce matin-là, il y régnait une certaine nervosité. C’était palpable dans l’air. Les collègues de la Criminelle pressaient le pas sur le parking, des papiers sous le bras, la mine grave. D’habitude, la salle de briefing était bruyante à cette heure-là, ça rigolait, parlait football… Mais ce matin, rien. Des gens au téléphone, le fax vomissant feuille après feuille. Le chef du laboratoire regardait sans les voir les néons blancs, le portable à l’oreille.
— Salut, il se passe quoi ?
Sébastien prit une tasse et pressa le dessus du thermos qui gargouilla en crachotant un liquide brunâtre. Il s’assit à côté de Patrick Denis, Inspecteur Principal, qui soufflait dans son mug d’un air interrogatif, comme si l’explication allait surgir du fond de son thé.
— Un bébé a disparu à Jumet, il s’est cassé pendant la nuit, ses parents se battaient. Notre bon chef Claude va expliquer.
— Un bébé ?
Claude Vanesse s’assit, posa son portable, l’aligna contre le paquet de sucre et prit la parole.
— Bon, voilà, j’ai eu quelqu’un sur place. Le gamin serait parti vers trois heures du matin. Les parents se tapaient dessus, la mère est sortie et puis est revenue au domicile. Le père est parti à sa recherche et l’enfant disparu serait sorti pour chercher sa mère. Enfin, c’est ce que dit le grand frère. On a besoin de nous pour analyser la voiture, elle est garée devant le domicile. Benoit, tu es de garde « Crime » ? Eh bien, c’est pour toi. Tu prends Sébastien avec toi. Ne traînez pas. Pour la suite, on reste en contact. Damien vient de repartir, il a discuté avec le père cette nuit.
Benoit vida sa tasse de café, fit la moue et sortit un stylo de la poche de sa veste jetée sur le dossier d’une chaise.
— Il y a un fax ? L’adresse ?
Il marqua une pause puis ajouta :
— Mais la voiture ne peut pas arriver ici, sur un camion ?
— Je ne sais pas, c’est Damien qui coordonne sur place, c’est lui qui nous demande. L’adresse, c’est… Attends…
Claude Vanesse retourna un post-it, un fax, plusieurs papiers. Son portable se mit à vibrer.
— Rue Joseph Lambilotte, 86 à Jumet.
Il décrocha en tapant furieusement sur une touche.
— Oui, allo Claude Vanesse, Labo Police Fédérale. Oui, ils vont partir. Non, je ne sais pas, le père n’a rien ajouté de nouveau. On verra…
Sébastien laissa sa tasse de café et échangea un regard avec Benoit qui enfilait sa veste.
La journée allait être longue.
— Bonne journée, Messieurs, amusez-vous bien…
Patrick Denis replongea son visage de fouine dans son mug fumant.
À l’entrée de la rue Lambillotte, il y avait une camionnette de Police, garée en travers du trottoir. La portière du côté conducteur était ouverte et un agent en parka orange parlait à un vieux monsieur, montrant le passage pour piétons de sa main gantée. Benoit klaxonna et freina à la hauteur du combi. Le vieux monsieur recula et s’en alla, l’air indigné.
La portière grinça légèrement en s’ouvrant, Benoit sortit d’un bond et salua l’agent.
— Salut, Dany. Tiens, tu es de nouveau sur Charleroi ? Oui, nous sommes là pour le véhicule, en principe. Je vois, c’est au 86, il y a le maître-chien. Et Damien. Toujours pas de traces du gamin ? OK. Je me gare là. A plus.
Sébastien regardait l’agitation dans cette petite rue. Des femmes en peignoir discutaient sur le pas de leur porte avec de grands gestes, un type promenait son chien en regardant l’hélicoptère de la Police Fédérale qui tournait au-dessus du quartier comme une mouette blanche sur un fond de ciel gris. Un autre combi était garé en face du 86, derrière une Opel Zafira bleue, d’un modèle ancien. Un agent éclairait l’intérieur de l’habitacle avec sa lampe de poche. Une voiture banalisée était stationnée au milieu de la rue, les phares allumés. Un groupe d’hommes avec un brassard « Police » discutait devant une fourgonnette grise, les deux portières arrière ouvertes sur une cage où un museau de chien humait l’air humide.
Benoit le sortit de son observation.
— Quel bordel, l’hélico, les chiens, la bagnole, ça doit-être la Zafira… Damien Bertaux n’a toujours pas compris qu’il devait se garer sur le trottoir. Bon, je me tape là. La vitre à l’étage est brisée au 86, regarde.
En deux coups de volant, Sébastien gara la fourgonnette. Il coupa le contact, les essuie-glaces restèrent au milieu du pare-brise, comme pétrifiés. Il prit la radio de Police, diminua le son et la jeta dans le vide-poches.
— Bon, on va voir Damien, on sortira le matériel après.
Damien Bertaux, inspecteur à la Criminelle, avait déjà repéré le véhicule du laboratoire. Il baissa le capuchon de sa veste, passa la main sur sa barbe naissante, fit une grimace et vint saluer les deux hommes.
— Messieurs Seghers et Jannin, voilà la cavalerie ! Autant être franc, c’est du lourd. Le petit Boris a disparu depuis trois heures du mat, sa mère et son père se sont tapés dessus. Le grand frère est sous le choc. Il est en route pour les Urgences, il a fait un malaise. Grosse dispute quand on voit la vitre à l’étage. Je suis entré dans la maison, il y a du sang par terre, des traces de lutte dans une des chambres. C’est assez bordélique. La voiture, c’est l’Opel bleue, là, mais on ne va pas y toucher maintenant, je ne pense pas que le mioche soit dedans vu que le coffre est plein de saloperies. Il y a un siège de retiré. La priorité, c’est la maison. Il doit s’être passé un truc costaud ici.
Damien parlait rapidement, sans doute énervé par les multiples cafés bus depuis le milieu de la nuit. Ses mains maltraitaient un rouleau de feuilles manuscrites.
Benoit écoutait attentivement, la tête penchée. Son regard se porta vers la vitre brisée à l’étage.
Sébastien s’avança vers l’Opel Zafira bleue. Il mit les mains de chaque côté de son visage pour mieux voir à l’intérieur. Un crucifix en métal retenu par une fine chaîne pendait au rétroviseur et des protège-sièges gris à l’avant. L’intérieur était propre, à première vue. Dans le coffre, un des sièges arrière était retiré et posé sur son côté. Il y avait aussi de nombreux cartons, remplis de vieux journaux, de publicités ainsi que divers papiers.
— Je ne pense pas que l’enfant puisse être dans la voiture, dit Sébastien en revenant vers ses collègues, mais mieux vaut la dépanner jusqu’au garage du Labo, non ?
— Oui, j’ai déjà appelé le dépanneur !
Damien toisa Sébastien.
— Faut pas qu’il traîne, il commence à y avoir du monde ici.
Damien montra le fond de la rue du bout de son rouleau de papier froissé. L’agent en veste orange venait de placer une banderole bleue et blanche en travers du passage pour piétons. La foule commençait à se presser derrière. Un autre agent refoulait un homme avec un appareil photo qui s’avançait, le pas décidé, vers le milieu de la route.
— La presse arrive aussi, on dirait… Pire que des mouches…
Benoit n’aimait pas les journalistes et encore moins les photographes. Il s’était déjà retrouvé à la une de journaux dans d’autres affaires, photographié en tenue blanche dans des taillis lors de la découverte d’un cadavre sur le bord de l’autoroute. Publicité qu’il avait peu appréciée.
Un maître-chien surgi de nulle part s’approcha. Son basset artésien tirait sur sa laisse, flairant le sol comme si sa vie en dépendait. L’homme cria un ordre. Le chien le regarda, la queue frétillante et s’assit.
— Bonjour, collègues !
L’homme s’essuya le front, essoufflé.
— J’ai encore fait un tour du quartier et de la prairie là devant. Azor n’a rien senti. Pas de cadavre ni de pistes particulières. Je vais le faire boire et le laisser se reposer dans la voiture. Et je vais boire, aussi… Le maître est aussi assoiffé que le chien ! Vous savez où il y a du café ?
— La dame en peignoir mauve en distribue, là-bas, mais je ne te le conseille pas si tu veux te reposer : c’est une vraie purge !
Damien fit une grimace, se tâta le ventre et tourna les talons.
— Messieurs, je vous laisse… Ah, le dépanneur arrive je crois. Je vois des feux orange là-bas. Bon courage pour la maison. Je retourne à la Police Fédérale pour revoir le père. Mon bon Étienne le cuisine depuis son retour. Si vous avez du nouveau…
Il porta son rouleau froissé à l’oreille et disparut derrière une camionnette.
La tenue blanche Tyvek® donnait à Benoit l’aspect d’un gros ours blanc. Il posa méticuleusement la charlotte sur sa tête, s’assit sur le bord du plancher de la camionnette et passa ses protège-chaussures bleus. Il piocha derrière lui une paire de gants en latex mauve dans un vieux carton aplati et se tourna vers Sébastien. Celui-ci tentait maladroitement d’enfiler sa combinaison blanche en s’appuyant sur le montant de la porte latérale.
— N’oublie pas l’appareil photo, je prends la valisette. Ah oui, les masques aussi et les écouvillons pour l’ADN.
Sébastien n’aimait pas trop ces masques. Il portait des lunettes et était toujours dérangé par la buée qui se déposait sur ses verres, surtout si l’air était froid. Il mit la capuche sur sa charlotte et attrapa la petite valise en plastique renforcé de l’appareil photo digital.
Les alentours de la rue étaient un peu plus calmes, la zone d’exclusion judiciaire ayant été agrandie. De nouvelles camionnettes de Police barraient l’entrée du quartier. L’hélicoptère était parti tourner plus loin. Un pâle rayon de soleil tentait de transpercer le ciel gris et avait chassé la pluie. Benoit avait rapproché la fourgonnette du numéro 86, juste en face de la porte d’entrée. Les proches voisins étaient entrés chez eux. Seule la dame au peignoir mauve tentait encore de distribuer son café mais l’information sur la qualité du breuvage avait déjà circulé. Beaucoup d’agents déclinaient poliment l’invitation. Derrière le cordon en plastique blanc et bleu, les journalistes avaient remplacé petit à petit les curieux. Des pieds de caméra poussaient par-ci par-là et une camionnette de télévision avec son immense antenne sur le toit s’était garée au plus près du cordon.
— J’ai eu quelques infos par le maître-chien et les agents qui sont venus sur place pendant la nuit, expliqua Benoit. Il y a du sang par terre mais juste des traces, pas de grosses effusions. La chambre qui donne sur la rue avec le carreau cassé est en désordre, il y a des traces de lutte. La porte du grenier est fermée. C’est une maison assez étroite, tu vois, tout en longueur. Pas de caves, pas de jardin. Le garage, ici à côté, n’appartient pas à la famille à première vue et l’arrière donne sur une espèce de studio. Il y a beaucoup de meubles dans le salon et la cuisine est minuscule.
Benoit se tut et regarda la porte d’entrée. C’était un modèle en plastique brun passé, avec quatre vitres opaques dans sa partie supérieure. Une des vitres était fendue et un vieux papier collant jaunâtre tentait encore de faire tenir les morceaux. Le volet de la fenêtre donnant sur la rue était fermé.
— On va y aller méticuleusement. On explore le bas. Chaque élément doit-être photographié, n’oublie pas, je veux un max de photos. Je passe d’abord, je vois le topo et tu rentres ensuite.
Le visage de Benoit était fermé, comme à chaque fois. Sébastien avait déjà travaillé avec lui et savait que ce visage renfrogné était un signe de concentration extrême chez l’Inspecteur. Benoit Seghers était méticuleux et organisé, parfois un peu trop, au goût de certains.
Il poussa la porte entrouverte. Un mur de lambris brun apparu. Une grande boîte en plastique, noire, était fixée au mur. Sans doute le compteur électrique. Un faible rayon de lumière venait de la pièce arrière. Benoit s’accroupit, regarda le sol et ferma la porte.
Le 86, rue Lambillotte venait de l’avaler.
« Explorer la maison à tâtons, comme un plongeur dans une épave ». Sébastien se demandait ce qu’ils allaient trouver. Un gosse de quatre ans qui disparaît la nuit, qu’on ne trouve nulle part dans le quartier.
Un agent en parka orange sortit Sébastien de sa réflexion.
— Salut, Collègue. Euh… Je présume que vous n’avez rien à bouffer pour ce midi, je fais le tour pour savoir… Il y a jambon ou fromage, ce sont des petits sandwichs, deux chacun ? Pour boire, c’est de la flotte mais il y a un distributeur à la boulangerie là-bas et si…
— Merci, mais ça ira comme ça. Tu fais pour un mieux, on verra où on en sera.
Sébastien le fixa. Il ne l’avait jamais vu. Sans doute encore un renfort venu d’une lointaine zone de Police Locale.
L’homme le regarda, fit un sourire forcé et s’en alla, tout en griffonnant sur un minuscule Post-it.
Damien Bertaux gara sa voiture de service sur le parking extérieur du bâtiment de la Police Judiciaire Fédérale de Charleroi. Inutile de passer par le sous-sol, il devait repartir à Jumet dans quelques heures. Il ramassa ses papiers froissés sur le siège passager, regarda sa mine fatiguée dans le rétroviseur. Il soupira et sortit du véhicule. Près du garage, le camion-plateau du dépanneur terminait sa manœuvre pour repartir, l’Opel du père était donc bien arrivée. Il passa sa carte magnétique devant l’œil électronique, un déclic se fit dans la porte. Il la poussa et, aussitôt, l’air chaud saturé d’odeur de café et de détergent industriel vint lui agresser les narines. Il s’engouffra dans le hall sombre et poussa deux lourdes portes en verre.
— Damien ! Toujours rien ? lui demanda un collègue penché sur la photocopieuse.
Damien hocha négativement la tête, fit quelques pas dans le couloir désert et frappa à la porte d’un bureau où le signal rouge « Occupé » clignotait sur le mur. Une feuille blanche scotchée un peu de travers mentionnait : « Audition en cours, ne pas déranger. »
La porte s’ouvrit sur le visage rouge de l’inspecteur à la Criminelle Étienne Denisse.
— Ah ! enfin ! Attends, je vais t’expliquer deux ou trois trucs avant que tu ne continues, on va dans le bureau d’en face.
Il se retourna.
— Monsieur Hamon, je vous laisse à vos réflexions, mon collègue va vous poser quelques questions dans un instant.
Aucune réponse ne parvint du bureau, Damien aperçut juste une silhouette à contre-jour qui haussa les épaules. A ses côtés, une petite ombre immobile.
Étienne ouvrit la porte du bureau d’en face, poussa une desserte et s’assit sur un bureau.
Les deux premiers boutons de sa sempiternelle chemise à carreaux étaient défaits. Des taches sombres auréolaient ses dessous-de-bras. Étienne était énervé.
— Toujours le même discours depuis tout à l’heure, à une variation près sur les heures. Il reconnaît enfin avoir secoué légèrement sa femme, mais il la charge complètement concernant le fait que le gamin est sorti. Pour ce que j’en sais, sa femme explique que c’est lui qui a frappé et griffé. Faut voir la figure de la dame maintenant, ce n’est pas triste. Ce qui m’énerve, c’est qu’il parle à l’autre gamin en polonais et…
— Le frère est revenu de l’hôpital ? C’est rapide.
— Oui, c’est le père qui a exigé que son fils revienne ; il n’a rien de grave, on lui a juste donné des médocs. Ils se parlent en « polak », ça m’exaspère, je comprends rien et l’interprète est avec la mère… J’ai demandé un autre interprète mais bon… « On va chercher », c’est ce que j’ai eu comme réponse.
Étienne sortit une cigarette de son paquet qui dépassait de la poche de sa chemise et la mit dans sa bouche, d’un petit geste sec.
— Je vais en fumer une, prendre l’air… Souffler un peu… Me suis pas mal excité depuis une demi-heure, faut que ça redescende, là.
Étienne alluma sa cigarette avant même d’être à l’extérieur et claqua la porte en sortant.
Soyons cool et aimable, alors, pensa Damien en ouvrant la porte du bureau.
— Bien, Monsieur Hamon, mon collègue est appelé ailleurs, je vais à mon tour vous écouter attentivement. Je vois avec plaisir que votre grand garçon est déjà sorti de l’hôpital, c’est bien.
Damien tentait de sourire le plus honnêtement possible. Il s’assit à la place d’Étienne. Le fauteuil de bureau grinça. Damien toucha une manette sous le siège. Un léger bruit pneumatique se fit entendre et il remonta de quelques centimètres. Le jeune Cyryl Hamon leva légèrement la tête.
— Je vois que vous avez toujours du café, votre fils ne veut rien ?
Le garçon de dix ans regarda son père qui fit non de la tête. Il répéta le même geste, tout en regardant le bout de ses chaussures tachées.
— Votre café me donne la nausée, Inspecteur Bertaux. Je suis éveillé depuis de longues heures et j’aimerais que l’on me dise où est mon petit Boris. Votre collègue s’énerve sur moi depuis tout à l’heure et j’en ai marre de répéter la même histoire. Je voudrais voir ma femme et que l’on me dise où en sont les recherches pour retrouver mon fils. Je ne suis pas un bandit, je n’ai rien fait et je voudrais – il avala sa salive – m’en aller…
Grégoire Hamon se tenait droit sur sa chaise. Son épaule gauche touchait le mur, sa tête était légèrement de travers. Ses mains étaient jointes sur son petit ventre, comme s’il priait. Il était vêtu d’un t-shirt beige à longues manches. La couture à l’épaule gauche était déchirée, révélant une peau pâle. Ses cheveux étaient défaits et la mèche qu’il laissait pousser pour tenter de dissimuler une calvitie naissante collait sur le haut de son front. Deux griffes rouges lui barraient la joue droite et des traces rougeâtres constellaient sa nuque et sa gorge. Son pantalon de jogging gris était sale aux genoux. Quelques traînées et taches rouges maculaient l’avant de son t-shirt.
— Personne ne vous accuse de rien, Monsieur Hamon. La seule chose que nous pourrions vous reprocher, c’est d’avoir battu votre femme et…
— Elle a commencé ! C’est de sa faute et elle méritait bien ce qu’elle a eu ! Doux Jésus, je dois le dire encore combien de fois ! Tout c’est de sa faute, si elle n’était pas partie…
Il se leva, tapa du poing sur le bureau puis s’écroula sur sa chaise et retrouva sa position, mains jointes. Cyryl ne broncha pas.
— Un ton plus bas, Monsieur Hamon ! Nous essayons de comprendre comment les faits se sont passés, et ce, pour chercher aux bons endroits et le plus vite possible. Il y a beaucoup de moyens mis en œuvre pour retrouver votre fils. Un hélicoptère, des chiens, beaucoup de gens. Soyez compréhensif. En ce qui concerne votre femme, nous verrons après.
Damien tentait de garder son calme. Mais la fatigue et la caféine accumulées mettaient ses nerfs à rude épreuve. Il allait essayer de questionner le grand frère, qui regardait son père du coin de l’œil. Les pieds du gamin tremblotaient, il avait croisé les jambes, comme s’il devait faire un besoin urgent.
— Cyryl, peux-tu me réexpliquer ce que tu m’as dit ce matin, avant d’aller à l’hôpital ?
Damien se leva et alla s’asseoir sur le bord du bureau, au plus près du garçon. Il essayait d’être le plus posé possible. Il prit un crayon qui traînait sur le bureau et le fit passer de doigt en doigt, histoire de se calmer.
— Donc, ton papa et ta maman se sont disputés…
Grégoire Hamon posa la main sur la cuisse de son fils, d’un geste brusque. Cyryl sursauta.
Le père hurla :
— Powiedziećnicwięcej, to wystarczy !1
1Ne dis plus rien, ça suffit !
La porte en PVC du domicile des Hamon s’ouvrit légèrement. Benoit passa la tête et baissa son masque.
— Seb, tu peux entrer ; fais gaffe, il y a une tache de sang juste là, à côté du paillasson. J’ai mis plusieurs marqueurs, des flèches autocollantes millimétrées, il y a beaucoup de traces. Photographie bien tout en progressant, et chaque trace avec le numéro en gros plan. On n’est pas rentrés.
Sébastien mit sa capuche blanche et zippa complètement la combinaison. Il se cacha le bas du visage sous le masque de papier. Benoit semblait bien nerveux, mais il savait comment progresser dans ce type d’affaires. Était-ce juste l’endroit où un petit garçon avait passé ses derniers moments avant de disparaître ou une scène de crime ? Sébastien souffla, s’envoyant une haleine encore chargée de café dans les narines. Il prit la valisette de l’appareil photo, regarda à sa gauche. Derrière le cordon de plastique, les curieux présents devaient se poser la même question que lui. Il poussa la porte du bout du pied.
Une odeur forte de cuisine et de friture traversa son masque. Il vit la petite trace de sang à côté du vieux paillasson jeté sur le côté. Il fit bien attention de ne pas la toucher en fermant la porte. Une tenture de couleur verte était ramenée contre le mur à côté d’un ancien interrupteur bombé. Sébastien ouvrit la valisette, sortit l’appareil photo, vérifia quelques paramètres et commença à photographier le minuscule vestibule où il se trouvait. Ensuite, il prit plusieurs photos de la tache au sol : allongée, de quelques centimètres, sûrement un transfert, pas une éclaboussure. Quand il releva la tête, il trouva Benoit à genoux, près d’un petit meuble où trônait une pile de linge repassé. Il collait méticuleusement ses repères millimétrés. Sébastien parcourut la pièce du regard : beaucoup de meubles, en effet. Une table de salon, trop grande pour la pièce, se trouvait à sa droite. Quatre chaises à haut dossier étaient poussées l’une contre l’autre. Des cartons plats de meuble en kit étaient empilés dessus. Sur la table, une énorme soupière en étain débordant de papiers était à moitié cachée par une nappe en plastique. Au bout de la table, un cahier d’enfant était ouvert sur une leçon de calcul. Quelques crayons, un compas et un plumier attendaient que l’on termine les devoirs. À côté, un buffet énorme se cachait sous un tas de papiers, de photos anciennes et de poteries bas de gamme. À sa droite, de la vaisselle aux motifs criards s’empilait dans une vitrine. Des photos d’enfants étaient posées contre les assiettes et les verres. Sébastien présuma qu’il s’agissait des enfants Hamon. Il y avait aussi des cartes postales, certaines montraient des vues anciennes du Vatican. Une multitude de petites cartes ornées de la Vierge et du Christ étaient coincées entre les deux vitres. Derrière une pile d’assiettes, il y avait une photo froissée d’une adolescente amaigrie couchée dans un lit, la tête aux joues creusées tentait un sourire forcé. Sur le dessus du meuble, une photo du Pape Jean-Paul II, encadrée, était éclairée par une bougie électrique, restée allumée.
— Hé, tu rêves ?
— Non, je me demandais comment on pouvait entasser autant de mobilier dans un salon si petit, avec tout ce désordre.
Benoit montra le fond de la pièce. Une cuisine et deux portes peintes en gris étaient éclairées par une coupole d’où filtrait la lumière grise de l’extérieur.
— C’est un peu mieux par-là, vers la cuisine.
— Tu crois que le gamin est ici ?
Sébastien se remit à photographier.
— Sais pas, j’ai appelé quand je suis entré, rien n’a bougé. Il y a moins de sang par ici. C’est régulier, ou quelqu’un a marché dans le sang ou marchait pieds nus, blessé. Il y a de l’herbe et un peu de boue, là, à gauche.
Benoit semblait résolu mais un peu découragé. Il farfouilla dans sa valisette à la recherche de repères métriques.
— Ah merde, je n’ai pas assez de repères. J’aurais dû en prévoir un peu plus. Il y en a dans la Peugeot, je pense. Je vais en chercher et respirer un coup, ça va me faire du bien. Il te reste encore des photos à prendre ?
Sébastien acquiesça, fixant la cuisine et la lumière, comme un but à atteindre. Benoit lui tapa sur l’épaule en passant. La porte s’ouvrit, l’air frais et la lumière entrèrent avec violence. La silhouette trapue de Benoit se dessina à contre-jour, un agent à l’extérieur jeta un coup d’œil furtif en passant.
La porte se referma.
Sébastien posa l’appareil photo sur la table et écouta. Un rythme sourd et répétitif provenait de la cuisine. Sans doute un robinet qui devait goutter. Quelques bruits étouffés provenaient de l’extérieur. Il entendait le bruit de l’hélicoptère dans le lointain.
— Boris ?
Toujours le même tempo régulier dans la cuisine et ce bruit sourd qui venait de l’extérieur, rien d’autre.
Il se risqua à avancer jusqu’à la cuisine, tout en regardant où il posait les pieds. Un canapé en cuir fatigué, recouvert d’un plaid aux motifs démodés se cachait derrière une cage d’escalier en bois peinte en vert qui menait à l’étage. Une tenture semblable à celle de la porte d’entrée barrait la progression vers les chambres. Face aux escaliers, un portemanteau mural chargé de vestes d’enfants et d’adultes semblait sur le point de s’effondrer tant il était chargé. Au sol, un pull déchiré. En face du canapé, contre le mur, un antique meuble en bois supportait une télévision à écran plat, récente, posée à côté d’un magnétoscope. Quelques cassettes étaient empilées ; Sébastien aperçut quelques titres de films connus et d’autres cassettes où les titres étaient écrits dans une langue étrangère, sans doute du polonais. Encore des photos d’enfants dans différents cadres. Une femme portant une mantille en dentelle blanche regardait Sébastien tristement, dans un antique cadre en bois. Un homme au regard sévère et à la moustache fournie la tenait par le bras. Un petit bouquet de fleurs séchées était écrasé entre la vitre et la photo jaunie. Un Christ en croix était cloué au-dessus de la cheminée. Quelques fils d’araignée partaient vers le plafond, donnant au Jésus l’allure d’un homme qui allait sauter à l’élastique. Au pied de la cheminée, un poêle au gaz semblait dormir, éteint. Un autre petit chauffage au pétrole, plus moderne, paraissait le garder, à sa gauche. Sébastien fit marche arrière, tout aussi prudemment. Il reprit son appareil photo et continua à photographier chaque détail, chaque repère posé par son collègue. Le pull déchiré au sol, qu’il fallait emballer dans un sac en papier. Une minuscule traînée de sang sur un interrupteur. Sébastien s’avança au plus près, fit la mise au point et pressa son doigt ganté sur le déclencheur. La porte d’entrée s’ouvrit sur Benoit, brisant le silence. Il s’avança lentement, pour ne rien toucher.
— Seb, j’ai des infos, on va sortir deux minutes. Les agents qui sont descendus cette nuit ont des choses à expliquer, ils viennent d’arriver. J’ai des nouvelles de Damien aussi, l’interrogatoire ne donne pas grand-chose, la femme est pas mal secouée, enfin on le serait à moins…, elle attend des nouvelles du gamin et le père raconte la même chose, en gros. Le grand frère est revenu de l’hosto. La voiture va être analysée par Patrick et Audrey.
Sébastien posa l’appareil photo sur un des cartons plats. L’air frais et humide lui fit du bien. Il cligna des yeux en sortant et enleva son masque.
Lucja Izarikova se tenait debout, les bras le long du corps devant un écran blanc. Son œil gauche et son poignet droit l’élançaient mais ce n’était rien. Rien par rapport à ce qu’elle avait déjà subi dans le passé. Elle vacillait légèrement.
— Encore une dernière, Madame, s’il vous plaît, de profil.
L’interprète allait ouvrir la bouche mais Lucja leva un doigt.
— Je compris.
Elle se mit de profil. L’éclair du flash la fit sursauter, encore une fois.
— Les photos dans dix minutes sur ton mail.
Audrey Bellemans, Inspectrice, quitta rapidement la pièce, l’appareil photo à la main, non sans avoir essayé de sourire à la Polonaise.
Damien ne broncha pas. Il relisait l’interrogatoire de la maman du petit Boris. Celle-ci s’était rassise et fixait le câble du téléphone sur le sol, sans le voir. Elle remonta l’encolure de sa chemise de nuit mauve qui était élargie sur le côté de son cou. Son œil gauche était injecté de sang et sa pommette commençait à bleuir, des griffures biffaient le haut de son épaule. Son poignet droit était enflé et rouge. Elle avait passé un jeans court sous sa robe de nuit et portait des petites ballerines vertes tachées. Il y avait des ecchymoses sur ses chevilles. Damien leva la tête. Ses yeux picotaient et il avait envie de bâiller. La déclaration de la maman concordait avec celle du père, à quelques détails près. Selon cette dame, c’est lui qui aurait frappé le premier, ce qu’il niait en bloc. Il se rappela la courte déclaration du frère qui ne savait pas ou ne savait plus.
Damien la fixa. Elle regardait toujours le sol.
— Madame, nous allons vous trouver des vêtements et saisir les vôtres. Ma collègue et une assistante sociale vont vous emmener, nous avons fini.
L’interprète traduisit rapidement. Lucja sanglota, se leva, tituba et s’appuya contre la vitrine qui abritait une collection de képis de Police.
— Quand vous retrouver mon fils ? Des nouvelles ? Pourquoi pas rentrer à la maison ? Je dois habiller et Cyryl doit aller école ! Bogpomoze mi !2
— Madame, votre maison est fouillée pour n’exclure aucune piste, vous ne pouvez pas rentrer chez vous. Nous allons vous conduire dans un endroit où on va prendre soin de vous et soigner vos blessures. Votre grand fils va vous rejoindre, sauf si vous voulez qu’il reste avec son père.
Damien fit un signe à l’interprète. Mais Lucja ne voulait pas entendre. Elle se laissa glisser sur sa chaise, se prit la tête entre les mains et pleura à chaudes larmes. Son dos était secoué par les sanglots.
L’écran de l’ordinateur de Damien s’illumina. Les photos étaient arrivées. Damien les visionna rapidement. Les blessures semblaient plus colorées sur l’écran.
La porte s’ouvrit, laissant passer la large carcasse d’Étienne qui tripotait son paquet de cigarettes à travers la poche de sa chemise à carreaux.
— L’assistante sociale est là, on peut l’emmener. Pour le garçon, on fait quoi ?
— Il reste avec sa mère, il doit se reposer, on le verra encore demain. Et Hamon ?
Étienne grimaça.
— Je dois encore le voir un peu ; après, il peut contacter qui il veut pour l’héberger. Mais il reste sous surveillance. Tu retournes sur Jumet ?
Il sortit une cigarette de son paquet et la planta dans sa bouche.
— Oui, je vais voir où en sont nos deux Caballeros du Labo. Et la voiture ?
— Eh bien… Je vais en fumer une avec Audrey, ils vont bientôt commencer. C’est Patrick qui s’y colle avec Jean-Pierre en renfort.
Damien ricana.
— J’espère juste qu’il est là pour prendre des notes. Il était déjà dans un sale état ce matin.
— Oui, on fait avec ce que l’on a. Vanesse n’a plus grand monde sous la main. Y’a les affaires courantes aussi.
— Étienne, cette affaire-ci est tout sauf « courante ».
Il éteignit son ordinateur, mit sa veste et salua le petit groupe qui sortait de son bureau.
2 Que Dieu m’aide !
Grégoire Hamon croisa les jambes. Il regarda le siège vide devant lui, derrière le bureau. Sa tête lui faisait mal, ses tempes bourdonnaient. Il regarda ses mains. L’ongle de son auriculaire droit était cassé et ensanglanté. Mais, surtout, ses mains tremblotaient. Son estomac gargouillait.
Il se passa la langue sur les lèvres. Il avait encore le goût métallique du sang en bouche, malgré l’affreux demi-café qu’il avait bu une heure plus tôt. Des images lui revenaient, des sons. Il regarda son grand fils. Cyryl s’endormait sur sa chaise, il entendait sa respiration régulière.
Grégoire Hamon n’avait pas faim. Il avait soif.
Jean-Pierre tentait de garder une démarche la plus normale possible. Sa silhouette maigre et longiligne bravait une tempête. Il avait déjà vu pire, il avait le pied marin. Jean-Pierre tenait sous son bras son porte-document métallique. Au coin de ses lèvres, un cigarillo éteint pendouillait dans les poils jaunis de sa barbe. Ses grosses lunettes aux verres gras tenaient sur le bout de son nez par miracle. Il glissa une main décharnée dans sa poche, sortit son badge d’identification et le passa plusieurs fois devant l’œil électronique. Étienne lui ouvrit la lourde porte, cigarette au bec.
— Ah ! « Juan Pietro », tu vas au garage tout de suite ou tu viens t’oxygéner avec nous ?
— Hein ? No… non, je vais voir si Patrick a tout préparé.
Sa voix était pâteuse. Son cigarillo tomba mais il ne le remarqua pas. Il toisa Audrey. Elle avait mis son bonnet de laine brun et rentrait la tête dans les épaules. Seule la main tenant sa cigarette sortait de ses manches. Elle était petite et boulotte mais avait un sacré caractère.
— Ça va te tuer, cette merde, Audrey, tu fumes trop pour ton âge…
Jean-Pierre ricanait. Son passe-temps favori était de l’ennuyer. Surtout quand il se sentait léger, comme ce matin. Il aimait bien taquiner la dernière arrivée. Et elle le lui rendait bien.
— Chacun son « accélérant », Jean-Pierre… Elle tira une dernière fois sur sa cigarette et l’éjecta d’une pichenette bien loin vers le parking, dans une gerbe d’étincelles. Elle souffla la fumée en direction du grand échalas.
— Ah… faut souffler plus fort, jeune fille.
Il reprit sa progression hésitante vers le garage, s’adressant le doigt levé aux nuages.
— Quel con !
Audrey lui fit son regard le plus noir.
Étienne gloussa et cligna des yeux.
La Zafira bleue était sur le pont, dans le garage. Patrick la photographiait sous tous les angles. L’aile avant gauche était bosselée mais ça semblait ancien. Quelques griffes par-ci, par-là, rien de bien extraordinaire pour une voiture de onze ans. Le pare-chocs avant avait été repeint grossièrement dans un bleu plus foncé que la couleur d’origine. La peinture avait fait des cloques aux extrémités, près des phares. Les enjoliveurs avaient disparu et la tôle noire des jantes était apparente. Il photographia aussi en gros plan le dessin des pneus, ceux à l’avant étaient bien usés. Jean-Pierre poussa la porte, suivi de près par Audrey. Elle se précipita dans la vieille armoire métallique à la recherche d’une combinaison blanche Tyvek®. Une à sa taille. Enfin presque.
Patrick regarda Jean-Pierre des pieds à la tête.
— Ah ! Quand même…
L’homme vacillait légèrement, ses yeux vitreux et son haleine portaient les stigmates d’un petit déjeuner bien arrosé.
— Mouais. Assieds-toi, Jipé, prends note, si tu veux bien.
L’homme grommela dans sa barbe, tituba jusqu’un grand coffre à outils et s’y assit. Audrey avait revêtu sa combinaison blanche et s’apprêtait à photographier l’intérieur du véhicule.
Jean-Pierre siffla tant bien que mal la jeune Inspectrice qui terminait d’enfiler avec difficulté sa combinaison.
— Oh, ça va ! Pas ma faute si ces trucs sont aussi mal adaptés à ma taille. C’est bon. Quelqu’un a une clef qu’on puisse ouvrir cette bagnole ?
— Elle est sur l’établi, dans le sachet en plastique. Attention, paraît qu’il y a une alarme.
Patrick regardait déjà sous la voiture.
Audrey appuya sur le premier bouton de la télécommande argentée. Rien ne se passa. Elle appuya une deuxième fois et une sirène se mit à hurler. Le son se répercutait dans le grand espace du garage. Jean-Pierre sursauta et manqua de tomber de son coffre. Patrick arracha la télécommande de la main d’Audrey et appuya longuement sur le deuxième bouton. Le silence se fit. Un bip retentit.
— Les femmes et les voitures. Enfin.
Audrey ne réagit pas. Elle ouvrit la portière du côté conducteur. Une odeur de fraise chimique lui agressa les narines. Elle repéra un distributeur de parfum incrusté dans une grille de ventilation. Une médaille de Saint-Christophe était collée au milieu du tableau de bord. L’intérieur de la voiture était propre, les tapis de sol semblaient aspirés. Elle ouvrit la boîte à gants. Les papiers du véhicule étaient rangés dans une pochette en plastique qui imitait le cuir. Tout était en règle, assurance à jour, rien de spécial. Une carte représentant la Vierge, aux coins cornés, était glissée dans une pochette en plastique. Il y avait aussi un document reprenant les heures de messes dans les différentes paroisses de la région. Dans une petite boîte en métal de pastilles à sucer, il y avait un chapelet en plastique. Audrey fit une photo. Elle photographia aussi les couvre-sièges. Rien de spécial sous les sièges non plus. Jean-Pierre se leva doucement et ouvrit le hayon. Il faillit tomber en arrière dans le mouvement et rattrapa son équilibre in extremis.
Patrick vint vers lui, prêt à le rattraper.
— Jipé, va t’asseoir et fais un croquis de la voiture, pas le moment de te casser la gueule. Tiens voilà les caractéristiques : couleurs, modèle et le reste.
Le grand homme barbu le regarda, ôta ses lunettes et les frotta sur le bord de son chandail. Il soupira et retourna de sa démarche peu assurée vers la porte qui donnait sur le parking, ouvrit celle-ci et s’en alla.
Audrey passa la tête hors de l’habitacle.
— Il se casse ?
— Mouais… Monsieur est vexé. De toute manière, il ne sert à rien, qu’il aille cuver dans son bureau. C’est de pire en pire. Et Vanesse fait toujours semblant de ne rien voir.
Audrey photographia l’intérieur du coffre. De nombreuses caisses en carton étaient empilées, un bidon rempli d’un liquide transparent était dissimulé sous la pile.
— Bon, après avoir fait les « fibres et poils », on va tout sortir et détailler… On dirait des vieux papiers à jeter. Ce sont des pubs en général, folders, magazines télé… Ah ! un magazine scolaire plein de gribouillis… Enfin rien de palpitant.
Patrick préparait les autocollants qu’Audrey devait poser sur chaque coussin. Elle se tortilla pour regarder sous les sièges.
— Pas de gamin, là-dedans.
Patrick fit une grimace. Il semblait soulagé. Ou exaspéré.
Après avoir posé méticuleusement les autocollants sur les sièges, ils entreprirent de vider la voiture.
— Hé, viens voir ça.
Patrick tenait quelques publicités du bout de ses doigts gantés. Regarde dans la caisse.
Audrey s’approcha et vit un sac en plastique translucide empli de canettes de bière écrasées. De la bière bon marché.
— C’était quand même un peu planqué. Il boit, le père Hamon ?
Elle fit une photo.
— Sais pas, on va démonter la garniture des portières. S’il planque des canettes vides, il peut planquer d’autres choses.
Vingt minutes plus tard, les portières étaient désossées sans rien révéler. Les tapis de sol, enlevés. Il restait ceux du coffre. Audrey les souleva. Rien, non plus, à part quelques copeaux de bois et des petits morceaux de papier sur la moquette. Elle refit un taping3 rapidement, collant et décollant méticuleusement les bandes de papiers adhésifs.
— Y’a pas mal de fibres diverses, des cheveux, enfin un peu de tout…
À la droite du coffre, un petit bourrelet attira son attention. Il était invisible sous les tapis. La moquette avait été recollée grossièrement. Elle souleva le bourrelet et tira.
— Bingo ! Viens voir ça. Ha, bien cachottier le Hamon…
Audrey fit la mise au point et appuya sur le déclencheur. Le flash illumina l’habitacle d’un éclair blanc. Des ombres fugaces se dessinèrent sur les murs du garage.
3 Un taping de l’anglais tape (autocollant) est une méthode qui consiste à poser des bandes autocollantes sur un corps ou sur des objets mous en vue d’y récupérer des fibres, des poils ou d’autres indices minuscules. Chaque bande est numérotée pour mieux la situer sur le corps ou l’objet.
Une imposante camionnette blanche se gara au bout de la rue Lambillotte en évitant les personnes amassées derrière le cordon bleu et blanc. Une énorme antenne en forme de cuillère était couchée sur le toit. Des flashs crépitaient de temps à autre quand quelque chose bougeait au niveau du numéro 86. Dans le pré, en face de la maison, le maître-chien tournait encore et encore en donnant des indications à son chien. Sébastien profitait du rayon de soleil qui illuminait le combi de Police de la Locale de Jumet. Il avait retiré à moitié sa combinaison blanche et l’avait nouée à la taille. Il mâchouillait la dernière bouchée de son sandwich au fromage. Ce n’était pas très bon mais ça remplissait l’estomac.
— Donc, vers 3 heures 30 du matin, ils déboulent chez vous, à Jumet, pour signaler la disparition de Boris.
Benoit écoutait attentivement, il avait gardé sa capuche et tournait le dos ostensiblement aux appareils photo et à la presse.
— Oui, ils étaient très nerveux, surtout la mère. Elle baragouinait une langue slave… euh du russe ou du polonais, quelque chose comme ça. Le père nous a expliqué plus posément que son petit garçon de quatre ans était parti de chez eux les pieds nus, en lange et vêtu d’un t-shirt bleu. Sa femme avait quitté le domicile à la suite d’une dispute conjugale et le gamin avait voulu retrouver sa maman.
— Ils étaient déjà blessés ?
— Euh oui, ça m’a fait tiquer un peu, la femme avait les yeux gonflés et un œil bien poché ; bon, elle chialait et elle semblait avoir reçu des coups. Je ne l’ai pas vu de suite, mais il y avait un peu de sang sur leurs vêtements. Le grand frère, lui, semblait sous le choc, blanc comme un linge, comme s’il avait envie de vomir. D’ailleurs, il l’a fait en sortant et est tombé quelques instants dans les pommes, on l’a emmené à l’hosto. Il n’avait pas l’air d’avoir reçu de coups par contre.
L’autre policier prit la parole. Ses yeux étaient cernés, le col de sa chemise bleue, chiffonné.
— On est venu jusqu’à la maison au cas où le petit garçon serait revenu et, en attendant, on a demandé à d’autres patrouilles de faire des recherches dans le quartier. Quand on est arrivé ici, le père avait l’air plus nerveux et la mère ne voulait pas rentrer. J’ai fait le tour rapidement en criant le nom du gamin et c’est comme ça que j’ai vu des traces de lutte dans la chambre de devant. Le volet de la fenêtre était baissé. Je l’ai relevé et bon, là, j’ai vu que la vitre était cassée… enfin juste du côté intérieur, c’est du double vitrage. Ah… et les taches de sang aussi. Et là, on a mis en route tout le touintouin.
Benoit releva la tête, attendant la suite. Mais le regard du policier était perdu vers les caméras.
— Et ?
— Ah… pardon. Eh bien, votre inspecteur de garde de la Crim’ est arrivé, l’Inspecteur Bertiaux, Bertaux ? Et il a pris les commandes. Chiens, l’hélicoptère, enfin voilà. Ah… et on nous a demandé de transférer les parents chez vous, à la Fédérale. L’homme voulait absolument prendre sa voiture. Il était contrarié de la laisser là. Ils se disputaient dans le combi, ils parlaient leur langue, la mère pleurait beaucoup. J’ai dû demander au père de se calmer, j’ai cru qu’il allait encore la frapper.
— Dans la chambre, vous n’avez rien touché ?
Sébastien prit l’agent au dépourvu.
— Hein… euh, non. Juste le volet comme j’ai dit, il y a du verre par terre et une espèce de figurine en porcelaine cassée. Je crois que j’ai dû marcher sur des morceaux. Les matelas… Non je n’ai rien touché. Enfin, je crois… Ah ! Voilà votre collègue.
Une Opel Astra grise venait de passer le cordon, gyrophare allumé. Elle se stationna à quelques mètres du groupe d’hommes, au milieu de la rue. Damien éteignit le moteur, ouvrit la portière et mit sa capuche. La portière du côté passager s’ouvrit et un homme en blazer-cravate sortit lentement du véhicule en observant le ciel où l’hélicoptère faisait un vol stationnaire au-dessus du pâté de maisons. Il portait un badge d’identification et tenait à la main un porte-documents. Damien resta à l’intérieur de la voiture, le portable à l’oreille. Il fit un petit signe à Benoit. L’homme restait à proximité du véhicule, regardant la maison des Hamon, la rue, les gens, la presse agglutinée derrière les cordons. Les journaux télévisés de la mi-journée allaient bientôt commencer et les caméras se braquaient l’une après l’autre vers le milieu de la rue. Des journalistes se pomponnaient, fumaient une dernière cigarette avant le direct, relisaient leurs notes ou se faisaient coiffer.
Damien sortit enfin du véhicule, fit signe à l’homme de le suivre.
Benoit grinça des dents.
— Qui c’est, ce type ?
— Salut, chers collègues, je vous présente Didier Remacle, de la Cellule des Personnes Disparues. Il coordonne avec nous et avec Monsieur le Procureur De Mulder qui est chargé du dossier.
— Bonjour Messieurs.
L’homme tendit une main molle à Benoit et Sébastien.
— Qui est l’Inspecteur Seghers ?
Benoit bomba légèrement le torse et fronça les sourcils.
— C’est moi. Et voici mon assistant, Sébastien Jannin.
L’homme regarda à peine Sébastien et ouvrit son porte-documents.
— Voilà, notre cellule, en partenariat avec Child Focus, a déjà réalisé une affiche à partir de la photo que la maman nous a fournie tôt ce matin. Elle est actuellement imprimée en de nombreux exemplaires et va être distribuée un peu partout dans la région. Si l’enfant n’est pas retrouvé aujourd’hui, un spot sera diffusé sur la chaîne nationale. Ah oui, nous avons eu écho qu’un pédophile vivrait ici, quelques maisons plus loin, avec sa maman. C’est une piste à exploiter, non ? Avez-vous visité le garage et le studio vide ?
Il posa un regard interrogatif sur Benoit en appuyant frénétiquement sur le dessus de son stylo-bille.
Sébastien regarda Damien qui lui fit un large sourire proche de la grimace. Benoit haussa légèrement le ton.
— Je ne suis pas au courant de cette information. Et puis, nous ne sommes que deux pour explorer la maison, nous en sommes à peine à la moitié du salon. Il faut être méticuleux dans ce genre d’affaires. La journée est loin d’être finie. Je peux demander au Commissaire Vanesse de nous fournir des personnes en plus mais…
L’homme l’interrompit.
— Inspecteur Seghers, je sais que votre travail requiert une certaine méticulosité mais il y a des pistes à ne pas négliger. Les battues avec et sans chiens ne donnent rien. La population du quartier ici – il montra la rue de la main en faisant une petite pirouette – commence aussi à s’organiser pour explorer les alentours. Monsieur le Procureur voudrait que cette enquête de disparition d’enfant soit exécutée de la manière la plus professionnelle possible. Cette région a déjà souffert de ce genre de dossier dans le passé. Et on sait comment l’image de cette ville en souffre encore.
Il regarda sa montre.
— Je dois malheureusement vous laisser, je donne une interview pour le journal télévisé. L’Inspecteur Bertaux va vous expliquer les dernières évolutions et vous donner mon numéro de portable. Je vous recontacte en fin de journée. Merci, Messieurs.
Il serra la main de Benoit et de Damien, passa une main dans ses cheveux blonds et partit rencontrer la presse. Une journaliste l’appela d’un grand signe du bras derrière le cordon.
Sébastien le suivit du regard, la main tendue.
— Hum, je vous rassure, il est comme ça depuis tout à l’heure, quand je l’ai récupéré à la Fédérale. Faut pas lui en vouloir, il a une pression dingue, le Procureur est remonté.
Damien pouffa.
— C’est quoi cette histoire de pédophile, on ne le savait pas plus tôt ?
— Non, en fait, depuis ce matin, autant à la Fédérale que dans les différents commissariats, le téléphone sonne beaucoup. Bon, il y a les illuminés habituels qui lisent dans le marc de café mais plusieurs voisins d’ici, anonymes, bien entendu, prétendent qu’un pédophile a vécu chez sa mère, là, au 95, où il y a une citrouille devant la porte. Le Procureur voudrait que la maison soit inspectée. Si un de vous deux peut venir avec moi, on fait vite le tour. Pour la blague, un type sonnant de France a vu le gamin sur un ferry à Douvres…
— En pyjama et traînant son ours en peluche ?
Benoit se mit à rire. C’est chaque fois, la même chose. Les extra-lucides.
— Oui, enfin à ce moment, on n’avait pas encore le signalement exact. Ah oui, j’ai eu Vanesse au bout du fil, il essaye de te joindre mais n’y arrive pas. Sonne-lui si tu veux bien. Je vais entrer avec vous pour vous expliquer le topo, les journaux télévisés vont commencer, autant être tranquilles à l’intérieur. J’ai croisé de la presse étrangère, ça va grouiller de journalistes, de plus en plus. Vous en êtes où, ça avance ? Et le garage ? Et le grenier ? Hein ? Une piste ? Bon quoi, les gars !
Damien donna une tape sur la tête de Benoit en souriant.
— Oh ça va, hein, enfile une tenue et viens donner un coup de main.
Benoit lui rendit sa tape dans le dos.
— C’est vous qui êtes payés pour être ridicules dans ces trucs, pas moi.
La porte du numéro 86 se referma une fois de plus, laissant les caméras filmer les véhicules garés en infraction dans une rue remplie de policiers.
Audrey avait envie d’aller fumer une cigarette mais ce n’était pas le moment, elle ne pouvait pas quitter son bureau. Beaucoup de monde était amassé devant la porte, ça discutait ferme. Beaucoup de regards se portaient sur le sous-main de son bureau, qu’elle avait dégagé des paperasses, fax et autres sachets plastiques de pièces à conviction qui l’encombraient habituellement.
— Il y a combien d’euros là-dedans ?
Vanesse pointa du doigt une enveloppe brune pliée en deux.
— Huit cent cinquante euros et un peu de monnaie.
Audrey tripotait son paquet de cigarettes à travers sa poche. Elle sentit à côté son vieux paquet de chewing-gum. Elle en sortit un et le mit rapidement en bouche. Ça calmerait peut-être son envie de fumer.
Étienne tenait la pochette plastique transparente à deux doigts.
— Ce sont des passeports polonais, enfin un dû moins, l’autre je ne sais pas. Et là, c’est quoi ?
— Des lettres, des lettres manuscrites, c’est en… euh… polonais ? Il y en a une dizaine, datées du début de cette année. La dernière remonte à il y a quelques jours. On va faire traduire ça par l’interprète. Elle est avec la mère au Centre, je crois.
— Cacher une telle somme, des passeports sous le tapis du coffre, c’est louche. Je vais prévenir le Procureur. Va falloir réinterroger le père. Quelqu’un a des nouvelles de Seghers et de Jannin ?
Vanesse tripota son portable. Son crâne virait au rose foncé.
L’inspecteur Xavier Govaerts qui partageait le bureau d’Audrey fit non de la tête. Il avait des rapports à terminer, de la paperasse et tout ce monde qui occupait l’espace réduit de son bureau l’ennuyaient un peu. Depuis le matin, tout le bâtiment s’agitait mais, heureusement, on ne lui avait pas demandé s’il voulait rejoindre ses collègues sur place à Jumet. Son tas de rapports à finir lui sauvait la mise. Cependant, tout ce monde dans son bureau l’empêchait de se concentrer. Autant faire quelque chose pour faire avancer un peu la situation. Il prit son portable, fit le numéro privé de Sébastien et attendit. Sébastien gardait toujours son portable en poche.
Quatre sonneries, un déclic.
— Oui, Monsieur Govaerts, c’est à quel sujet ?
— Salut, Ket4, le chef voudrait te parler.
— Oui, Damien m’a dit, le téléphone de service est éteint, la batterie est nase. C’est con, je sais.
Claude Vanesse prit la communication, expliqua les derniers rebondissements, sermonna Sébastien sur l’impossibilité de joindre ses hommes sur place. Puis, Benoit reprit le portable.
— Chef, on nous demande de visiter une autre maison, tu es au courant ?
— J’ai eu l’info, vous pouvez le faire ?
— Tu sais, il y a beaucoup de choses à faire ici et nous ne pouvons pas terminer aujourd’hui. Nous devrions être trois. Sébastien va aller visiter le garage et le studio en question avec Damien. Je vais continuer les photos au rez-de-chaussée, puis j’irai voir à l’étage. Mais il faudra certainement revenir demain.
— OK, à tout à l’heure.
Claude Vanesse coupa la communication. Benoit resta un instant avec le téléphone à l’oreille, interloqué.
— Bon.
Damien regardait les photos dans la vitrine. Il y avait des photos des deux enfants de la maison à tout âge. Le petit Boris bébé, dans les bras de sa mère. Une mère fatiguée, le visage blême, qui venait sans doute d’accoucher et qui fixait l’objectif avec un pâle sourire. Une autre photo, Boris et Cyryl, en tenue de football bleue. Une photo du père, devant une vieille maison verte. La photo était mal cadrée, un peu de travers. Grégoire Hamon, plus jeune, qui tenait par l’épaule une jeune fille maigre, en t-shirt et short, qui souriait. Son regard parcourut les images pieuses et vues diverses du Vatican. Il regarda de plus près le Pape Jean-Paul II, nimbé de sa lumière rougeâtre.
— Sont très cathos, non ?
Damien releva la tête.
— Mouais.
Sébastien se coinçait le bout des doigts dans les petits anneaux du trousseau qu’il avait trouvé sur le petit meuble, près de la pile de linge.
— Tiens, je présume que c’est la clé du garage d’à côté, il y a un « G 86 studio » gravé dessus. De toute façon, ça, c’est trop petit, il n’y a pas de boîte aux lettres, donc ça devrait être celle-là.
Il tendit la clé à Damien.
— Le garage leur appartient ?
— Oui et non, il y avait un vieux type qui vivait dans le studio derrière mais il est à la maison de retraite depuis six ans. C’est Hamon qui garde les clefs ; la famille du vieux vit en France. Enfin, c’est ce qu’il a expliqué ce matin. Il n’y a plus rien, selon lui. Il ne peut pas garer sa voiture dans le garage, elle est trop haute.
Damien soupira.
— Bien, allons-y…
Sébastien allait ouvrir la porte.
— Euh… Attends, je vais mettre des protège-souliers et des gants.
— Dans la fourgonnette, Damien. Moi, j’y vais. Plus vite on a visité ce truc…
Sébastien ouvrit la porte et une grande bouffée d’air frais lui fouetta le visage. Il y avait un autre combi de police, stationné au milieu de la rue, qui masquait un peu la vue aux caméras. L’agent adossé à la portière lui fit signe. Damien repéra un photographe qui le mitraillait à l’autre bout du pré, il tourna la tête vers le cordon de gauche et vit un caméraman qui sautait sur son matériel en appelant les autres. Damien ajusta sa capuche. Sébastien introduisit la clé dans la serrure rouillée, fit deux tours. L’Inspecteur murmura quelque chose d’inaudible en direction des caméras. Dans un grand mouvement, Sébastien souleva la porte du garage.
4Ket : gamin en bruxellois
