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Quand la truffe de sa chienne vint se poser sur son cou pour la sortir de son sommeil, Léna était à mille lieues de s'imaginer que le premier jour d'une nouvelle histoire venait de se lever. Si la vie est un livre et les aventures ses chapitres, beaucoup ignorent qu'ils n'en sont pas forcément les auteurs. Il est des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir et c'est peut-être là le secret du bonheur. Mais quand Léna trouva le TAFE dans sa cave et que son chat et son chien se mirent à converser avec elle, ce sont d'autres réalités qui vinrent bouleverser ses certitudes. Léna parviendra-t-elle à se libérer de l'entre-deux mondes et vivre son amour ? Rien n'est moins sûr et il lui faudra traverser bien des tempêtes émotionnelles pour y parvenir.
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Seitenzahl: 506
Veröffentlichungsjahr: 2020
à Cassandre
&
Titus
Moune
Nanouk
Crapouille
« Qu’est-ce que la vie ? Un délire. Qu’est-ce que la vie ?
Une ombre, une illusion; et le plus grand des biens ne
compte guère. Oui, toute la vie est un songe; et les
songes eux-mêmes, que sont-ils ? Songe ! »
(La vie est un songe)
Calderon de la Barca
660 jours et 3 heures
L’énigme chaton
Dans tes rêves
Du désir à la réalité
Les Pigeonniers
Très chère Clarie
Jour de marché
Jati∞keta
Le cœur du monde
Flavien
Lianne de Flora
Les âmes sœurs
La source
Flora et Milo
Le charme des Aiguières
La vie rêvée des Fées
De l’autre côté de l’enfer
Le chant du Phoenix
L’entre deux mondes
Epilogue
La durée de gestation d’un éléphant. Léna ouvre les yeux. Le temps passe vite sans même qu’elle ait notion de ce temps écoulé. 660 jours qu’elle est arrivée dans cette petite ville du sud de la France après avoir roulé sa bosse ailleurs, dans d’autres régions, d’autres villes et villages du sud. 660 jours à renaitre de ses cendres, encore une fois, telle un Phoenix. Mais à chaque renaissance les Phoenix retrouvent toutes leurs plumes, les siennes se sont éclaircies laissant place à de petites cicatrices, certaines plus larges que les autres, plus douloureuses et encore sensibles aussi.
Les feuilles du jasmin volettent sur la terrasse, accrochés à leurs fines Lianes. Ça excite le chat. Il est tout mignon ce chat, encore chaton. Il a cinq mois bientôt, il est tout long, tout blanc avec la queue noire et deux taches noires autour des oreilles, de longues oreilles roses comme celles d’un fennec. Ses yeux en amandes font paraitre un léger strabisme, mais c’est une impression d’optique, cela lui donne un regard mutin, un peu extraterrestre, il est tout mignon ce chat. Il est bavard aussi, il ponctue ses mouvements de petit miaulements joyeux, tant de vie dans un si petit être.
Léna fume doucement une Fine120 assise sur sa chaise en fer forgée sur la terrasse en regardant son chat. La terrasse est aveugle, c’est plutôt une petite cour intérieure dallée mais on y voit un bout de ciel et le soleil y perse à plusieurs heures de la journée. Elle y a mis un mimosa pour ses fleurs parfumées de février, le grand jasmin étoilé pour ses feuilles persistantes et sa floraison odorante en mai, un citronnier « radin » qui fait beaucoup de feuilles mais peu de citrons, un bougainvillier qui lui aussi renait de ses cendres, il a même failli ne jamais renaitre mais elle l’a oublié. Ce petit univers lui appartient, ou plutôt il appartient à la banque chez qui elle a contracté l’emprunt pour l’achat de ce petit bien. Il fallait qu’elle parte, il fallait sortir de là, il fallait sauver sa vie d’abord mentale, puis, cela aurait fini par être physique, ça l’était déjà, presque…
Une boule de poils noire et blanche vient lui bousculer les jambes. « Alors on y va ? » lui demande le regard suppliant de sa chienne. Ah oui, on va y aller, ok.
C’est l’heure de la sortie. En fait il n’y a pas vraiment d’heure, Léna essaye de tenir compte des besoins de sa chienne, sans doute en se calant sur les siens propres, car si d’aucuns disent que les chiens se retiennent, elle sait par expérience la torture que cela inflige de retenir ces besoins-là.
La belle est douce est une border collie noire et blanche, comme le chat qui lui est blanc et noir, important. Depuis son plus tendre âge, cette chienne affectionne les chats. Au début elle leur courrait après, juste pour le plaisir de les voir courir, normal dirait-on. Mais ça ne s’arrêtait pas là, il fallait qu’ils soient rangés à leur place, c’est-à-dire à la place où ils étaient la première fois qu’elle les avait vus, qui sur une fenêtre, qui sur un escalier, qui sur un muret… tant qu’ils n’y étaient pas, ils couraient. C’était la loi du chien et c’était comme ça. Mais ensuite, elle pouvait rester assise à côté durant des heures à les regarder, des fois qu’ils bougent de leur place, on ne sait jamais… une vraie border.
Léna n’avait pas besoin de grands discours avec ses animaux, ils lisaient en elle comme elle Lisait en eux et par le plus grand des mystères, ils se comprenaient. Ses discours pouvaient être sonores ou silencieux, une sorte de télépathie animale qui la rangeait sur la même estrade que ses compagnons à quatre pattes. Il était inutile d’expliquer cela aux gens, Léna était persuadée qu’ils ne la comprendraient pas, elle pouvait aussi se mettre à la place de personnes incompréhensives, étouffées dans leur carcan de préjugés, étriqués par des vies centrées sur elles-mêmes, le regard trop court et l’imagination atrophiée. Ce que l’empathie peut avoir de positif pèse lourd parfois si la personne en face est à l’opposé de sa propre nature. L’exercice est épuisant. Léna ne trouvait de repos qu’auprès de ses compagnons.
Au cours de sa vie, elle avait déménagé plusieurs fois pour finir célibataire dans le Gard, un parcours à la recherche de rien en particulier, de tout en général car au fond, est-on conscient de ce que l’on recherche et si l’on recherche quelque chose ? Léna se contentait de vivre en harmonie avec ce qu’elle pensait être bien ou mieux. Elle faisait au mieux, au plus satisfaisant pour elle d’abord, le mieux qu’elle pouvait et parfois c’était beaucoup.
- Attends, j’ouvre la porte… tu attends hein ?
Dehors la chaleur était écrasante, encore une journée à plus de trente degrés, encore une chaude journée d’été, il est trop tôt pour sortir, on se contentera d’un tour de quartier à l’ombre des rues, ailleurs le bitume est trop chaud pour tes papattes ma douce. On ira baigner ce soir à la rivière Ok ?
Un léger vent soufflait dans la grande rue étroite toute pavée à l’ancienne. Les façades des maisons mitoyennes élevées sur deux ou trois étages semblaient bancales, certaines penchaient vers l’avant, d’autre s’inclinaient légèrement vers l’arrière, on aurait cru qu’elles avaient été faites en pâte à modeler directement sorties de l’imagination et de dessins d’enfants. C’est tout ce qui faisait leur charme. Elles en avaient vu passer ces maisons en l’espace de quelques siècles, les plus anciennes remontaient au XVe, certaines avaient conservé leur devanture d’échoppe en pierres de taille, c’était très beau. Des portes en bois pétrifié, cloutées, patinées par le temps, vous appelaient… « viens, entre, viens voir… » mais cela ne se faisait pas et Léna se retenait bien d’y jeter un œil parfois, l’envie y était pourtant.
- Comment tu vas, je ne t’ai pas vue hier ? Charlélyne, assise sur le rebord de fenêtre au rez-de-chaussée de sa maison, comme chaque soir à l’heure où une douce brise vient rafraîchir les rues des fortes chaleurs de la journée, apostropha Léna qui passait avec sa chienne.
- Et coucou toi. Non hier nous sommes allées à la mer, en rentrant, douche au tuyau sur la terrasse pour la miss, on s’est bien amusées. Et toi ça va ? Pas trop chaud chez toi ?
- Non ça va, tu sais j’ai fait installer la clim, ils sont venus hier matin, depuis que je les attendais. Du coup je reste chez moi, avec ces cochonneries de virus qui trainent, on est mieux à la maison !
- Tu l’as dit. Bon on va continuer la promenade, n’oublies pas, on se fait un petit apéro la semaine prochaine ok ? Bon appétit Charlélyne.
Les ruelles étroites serpentaient jusqu’au cœur de la ville, de ci, de là, un salon de thé fleurissait sur le pavé devant une vitrine étincelante qui servait de cadre à une multitude de jolies tasses à thé, à café, des théières de toutes formes joliment décorées qui donnaient envie de tout acheter. Le doux parfum du café torréfié dans la rue enrobait les passants. Léna toute à ses sens, humait la vie et ses petits bonheurs.
Avec cette chaleur, la promenade finissait inévitablement par la rivière. Quoi de plus délectable pour Léna et sa chienne, après avoir rejoint la grande porte de la ville et traversé le lit de galets, de rentrer dans l’eau délicatement, jusqu’aux mollets et de marcher dans le lit de la rivière sur une centaine de mètres. Le moment fraîcheur de la journée. A ce moment-là, toutes les tensions accumulées depuis le matin s’écoulent doucement le long du corps et s’échappent par les pieds. Léna savourait ces moments comme elle le ferait d’un bon massage en cabine sous des mains expertes à délivrer des tensions d’un bon ostéo. Toutes deux marchaient côte à côte, le nez au vent, l’oreille attentive aux bruits lointains, mais pas tant, de la ville, au chant plus proche des rouges-queues, des choucas et de quelques rires d’enfants s’affairant à construire un petit barrage un peu plus haut. Ces moments, elle en avait rêvé lorsqu’elle vivait dans sa tour d’argent. Elle avait tout, elle vivait dans une belle villa située sur une colline, entourée d’une olivette de vingt-quatre oliviers issus des souches de 1928, le grand gel. Une grande piscine jouxtait la maison, des parterres de fleurs s’étalaient tout autour et chaque saison offrait son tableau magnifique. Une jolie tonnelle en fer forgé était recouverte d’un rosier ancien, d’un pourpre éclatant et un immense jasmin encadrait l’entrée de la maison côté jardin. C’était la maison des sens. Dans le jardin elle y avait planté abricotier, prunier, figuier, poirier et les bordures regorgeaient de mûres dont elle tirait une confiture à tomber, sa préférée. Mais l’écrin ne suffit pas.
Dans son petit appartement, maison atypique dont la porte d’entrée donnait directement sur la pièce à vivre, toute en pierre, elle était chez elle. Une grande cuisine, une petite chambre qui avait dû se rétrécir pour laisser de la place à une salle de bain digne de ce nom, une terrasse qui servait de salon d’été et de parc à jeu pour ses animaux, Léna avait aménagé un nid, un terrier, elle vivait dans son cocon. Cette habitation était certes petite au regard de la villa de l’olivette, mais elle possédait un trésor. Une cave. On accédait à la cave par un escalier de pierres qui descendait depuis la petite terrasse. On plongeait alors dans une architecture de pierres moyenâgeuses pour arriver dans une première cave dont les murs avaient été enduits, où se trouvait le cumulus d’eau chaude. En descendant encore quelques marches, on arrivait sur une grande salle, haute, au plafond vouté. Cette cave courait sous toute la longueur de la maison. Son sol était de terre battue ce qui permettait d’absorber l’humidité et laissait la pièce sèche. La ventilation naturelle passait par un soupirail qui débouchait sur le pavé de la rue. La température y était quasi constante, été comme hiver, du fait, cette cave avait été utilisée comme cave à vin par l’ancienne propriétaire. Le vin n’y était plus, les portoirs avaient été descellés laissant dans l’espace un grand vide que l’on aurait pu croire envahi par les âmes des êtres qui y avaient vécu bien longtemps auparavant.
Léna posait ses mains sur les pierres, c’était voluptueux, doux et froid à la fois. Elle sentait l’énergie émaner de ces pierres qui avait dû absorber la force de leurs tailleurs. Toutes ces énergies virevoltaient autour d’elle et elle se sentait enrobée de sensations indescriptibles, les mêmes qu’elle ressentait lorsqu’elle caressait un vieil arbre dans la forêt. Ce sentiment elle l’éprouvait à chaque contact, Léna devait impérativement toucher les choses, les sculptures, les peintures, les colonnes de marbre, les murs, les tombeaux des rois, ne serait-ce que les effleurer. Il fallait qu’elle les touche pour lier le contact, les comprendre, les entendre. Les choses parlaient, communiquaient. Elle avait ce sens exacerbé qui rend toute chose vivante pour peu qu’elles soient composées de matière naturelles. Les choses synthétiques n’ont pas de vie. Elles ne respirent pas, ne mutent pas, ne vivent pas. Ce sont des choses sans vie donc sans âme.
Léna ferait un jour quelque chose de cette cave, lisser le sol et le recouvrir d’un gravier pour pouvoir l’aménager et y déposer ses trésors. Tant de choses étaient stockées à droite et à gauche, au fur et à mesure de ses déménagements, elle possédait des cartons non ouverts datant de ses premières migrations. Ce qu’il y avait dedans ? Certainement des choses importantes pour elle à l’époque, mais à présent, ce ne seraient que des souvenirs. Léna allait de l’avant, aussi s’était-elle refusée à ouvrir ces cartons si le besoin express ne s’en faisait pas sentir. Pour certains, le besoin n’est jamais venu. Il n’est pas bon de fouiller et retourner le passé, elle aurait bien le temps quand elle serait vieille et n’aurait que cela à faire, le début de la fin pour ceux qui s’accrochent à la vie en tentant d’en ressentir les émotions disparues.
Léna dormait d’un sommeil profond. Sa petite chambre avait la longueur de son lit, cela faisait comme une alcôve. On accédait à la chambre en traversant la terrasse par une porte fermière que l’on pouvait ouvrir sur la moitié de sa hauteur. Avec cette chaleur, Léna laissait la partie du haut ouverte et fermait le bas pour tranquilliser sa chienne qui, lorsqu’elle entendait des bruits émanant des jardins ou terrasses voisines, s’inquiétait. Elle restait le nez en l’air avec un devoir viscérale de garde, on ne sait jamais, quelqu’un pourrait venir attaquer sa maitresse. Le fait de fermer la partie du bas la rassurait et elle s’endormait au pied du lit. Outre le lit blanc à la tête capitonnée, Léna avait déniché une jolie commode vintage blanche aux poignées de tiroirs en patine argentées. Son design lui avait tapé dans l’œil, un vrai coup de cœur. Au-dessus de la commode était placé un grand miroir aux cadre large en métal argenté martelé, son rôle était d’agrandir la pièce par un effet de renvoi de volume. Le tout était du plus bel effet. Léna avait elle-même tapissé la petite pièce d’un papier peint à larges rayures verticales blanches et argent.
En traversant la chambre, sur la longueur du lit, on arrivait à la salle de bain. Sur la gauche après avoir passé la porte, un grand dressing aux portes coulissantes, une blanche, une en miroir, contenait un tiers de son ancienne garde-robe. Elle avait dû se décider à se débarrasser du reste, sa sœur et ses amies en avait largement profité.
En face, devant la porte, se trouvait une très grande vasque meuble, garnie de deux grands tiroirs, le tout surmonté d’un large miroir éclairé par un néon fixé au-dessus. A droite du meuble vasque, Léna avait craqué pour une grande douche italienne, malgré tout entourée de parois de verre pour protéger le reste de la salle de bain, un WC broyeur terminait l’aménagement du lieu. Les tons de cette salle d’eau, en grands rectangles de carreaux d’ardoises et aux murs blancs, donnait au tout cachet et élégance. On s’y sentait bien.
Toute à ses rêves, Léna sentit une douce caresse chaude et humide au coin de son cou. Puis, ne réagissant pas, une patte un peu plus active vint lui gratter le haut du bras. Un gémissement accueillit ce crime, il était interdit de la réveiller avant que le réveil ne sonne. Alors la chienne se mit à chouiner, on aurait dit qu’elle essayait d’articuler quelque chose. Léna la comprenait parfaitement, elle n’avait pas besoin de posséder la parole, ses mimiques, les sons qu’elle émettait, ses yeux animés par ses sourcils lui faisaient un visage si expressif qu’on pouvait lire en elle comme dans un livre ouvert. Elle finit donc par obtempérer « Ok Ok je me lève, mais il n’est pas l’heure. Tu veux pipi ? ». La chienne se tortilla de la croupe dans une danse adorable et festive. Léna s’habilla rapidement en enfilant les premières fripes à portée de sa main, pour sortir le chien cela ira bien. Mais la petite chienne ne se dirigea pas vers la sortie, elle se planta en haut de l’escalier de la cave et attendit. Jamais elle n’était descendue, sa maîtresse l’interdisait, l’escalier était trop dangereux et quand Léna avait emménagé, sa chienne était trop petite, elle aurait pu dévaler l’escalier et se faire très mal. Depuis, elle n’avait jamais désobéi. Léna descendit donc seule l’escalier pour aller voir ce qui intriguait sa chienne. Il n’y avait rien d’anormal, personne ne s’était introduit par la terrasse dans la cave. Elle râla un peu en se disant qu’elle aurait bien dormi un peu plus mais, en faisant demi-tour pour remonter, une chose étrange attira son regard. Un caillou vert qu’elle n’avait pas vu la dernière fois qu’elle était descendue dans la cave était planté dans le sol de terre battue. Léna s’approcha pour voir ce que cela pouvait être. Elle entendait sa chienne couiner en haut de l’escalier, elle la rassura d’un « c’est bon fifille, tout va bien, il n’y a personne », puis déterrera l’objet. C’était une jolie pierre, grosse comme un œuf de poule, lisse et douce. Elle n’avait pas la forme d’un œuf, non, elle avait la forme d’un quelconque caillou mais des jeux de transparence lui donnait un air précieux. Des nuances de vert bleuté se mêlaient à d’autres plus sombres et, au passage de la lumière, des cristaux jaunes apparaissaient en son cœur.
« Qu’est-ce que tu fais là toi ? » Léna n’avait jamais vu ce genre de pierre. Il est vrai que la nature devait en avoir produit des milliards de modèles, aussi rien ne l’étonna en dehors du fait que celle-ci se trouvait là, dans sa cave. Elle rejoint sa chienne en haut de l’escalier et lui montra la chose. Regarde, y’avait ça en bas. La chienne avança sa truffe pour renifler ce nouveau jouet, mais eut de suite un mouvement de recul suivi d’un couinement inquiet. Léna resta perplexe et alla se poser sur son canapé. Elle posa le caillou sur la table basse devant elle et le regarda longuement. Sa chienne, habituée à se glisser sous la table, resta sur le pas de la porte. « Tout va bien bichette, regarde, ce n’est qu’un caillou » La chienne finit par rentrer, mais au lieu de se glisser sous la table, alla se quicher sur le tapis du chat qui s’écarta avec un miaulement de protestation. D’un bon le minet sauta sur la table. Chouette, un nouveau jouet ! Contrairement à sa chienne, le chaton ne sembla pas effrayé par la chose, tout au contraire, il le testa à coups de pattes, hésitant puis insistant, la chose ne bougeait pas. Pas intéressant. Puis il repartit en sautillant à ses affaires, une balle par-ci, un lacet par-là. Léna s’empara du caillou et l’enveloppa dans une feuille d’essuie-tout. Hop dans le tiroir du bahut, elle irait chercher sur internet des informations sur les pierres vertes avec des reflets.
Il était encore tôt. Elle aurait vraiment pu dormir une heure de plus. Elle se fit couler un café et chercha de quoi grignoter. « Je bois mon café et on sort, promis ». La chienne s’était postée devant la porte et attendait patiemment sa maitresse.
Léna pris sa sacoche de promenade, y mis son téléphone portable, un sac à crottes, enfila ses tennis et se dirigea vers la porte d’entrée où l’attendait sa chienne, toute émoustillée à l’idée de sortir promener. Toutes deux descendirent la rue, chienne au pied car il y avait un croisement au bout. L’ordre était acquis depuis bien longtemps et Léna se félicitait de pouvoir promener son chien sans la contraindre à la laisse. La chienne s’arrêta au croisement et attendit le « allez » de sa maitresse pour traverser. De l’autre côté, pas de problème, il fallait aller tout droit sans traverser la rue, et continuer jusqu’à un grand parking de terre battue qui était l’entrée de la voie de promenade. Certes, il y avait quelques vélos, mais il y a longtemps que la chienne n’y prêtait plus attention, si ce n’est pour ne pas se faire percuter, elle avait pour cela une excellente oreille et tournait la tête dès que l’un d’eux s’approchait dans le dos de sa maitresse. Ainsi Léna pouvait se pousser, car elle-même ne l’avait pas entendu venir. Un pipi là, une crotte plus loin, dans l’herbe si possible, et toujours à vingt mètre devant, la sortie se faisait avec bonheur et complicité. « Pomme de pin » et voilà une partie de foot-pin qui démarre, ou « bâton », une partie de shoot bâton était lancée, ainsi se passait la promenade du matin. Sur le retour, même rituel, loin devant sur le trajet, au pied dès que l’on approchait de la maison, puis « Allez » et stop devant la porte d’entrée. Elles savaient toutes deux où elles habitaient.
Léna ouvrit la porte et, sans même avoir eu le temps de la refermer, un son lui parvint du bahut. Sur le coup elle ne réagit pas, elle avait dû rêver. Et moi et moi ! Cette fois-ci elle l’avait bien entendu. Son petit chat vint s’enrouler autour de ses chevilles, il avait miaulé en même temps qu’était sorti le bruit du bahut. Léna le pris dans ses bras. « Tu as faim toi, attends, je te donne à manger, venez tous les deux, c’est l’heure de déjeuner ». La petite troupe la suivit dans la cuisine. A chaque miaulement du chaton un nouveau bruit sortait du bahut, cette fois pas de doute. Léna posa le sac de croquettes du chien, le sachet de bouchées du chaton et se dirigea vers le bahut. Elle ouvrit le tiroir et se saisit de la pierre qu’elle avait, peu de temps avant, enveloppée et rangée. En la déballant, elle constata qu’elle avait changé de couleur, il y avait plus de jaune et moins de vert. Etrange. Le chaton arriva sur elle et sauta, faisant mine de vouloir attraper le caillou, puis s’en retourna vers sa gamelle encore vide. Sa chienne observait la scène dubitative, assise près de la porte de la terrasse, le regard en coin, on lui voyait le blanc des yeux. Sa mimique traduisait des doutes « tu es sûre de vouloir garder ce truc ? ». Bon, l’heure était au déjeuner, Léna mis le caillou dans sa poche et repris sa distribution de gamelles. Une pour chaton, une pour sa chienne. Le petit chat alla renifler ce qu’il y avait dans la gamelle de sa grande sœur, on ne sait jamais, peut-être que c’était meilleur. Mais non, il recommença à s’enrouler autour des chevilles de Léna qui tant bien que mal tentait de rejoindre son tapis pour lui déposer la gamelle. « Un jour je vais me casser la binette si tu fais ça vilain. Attends un peu, ça vient, ça vient… » Sa chienne moins gourmande, prenait un malin plaisir à bloquer le passage à chaton, juste comme ça, pour le taquiner. Léna était obligée d’intervenir pour cesser ces enfantillages « Allez, pousses-toi, laisse-le manger, tu as la tienne » Et la chienne obtempérait de mauvaise grâce, privée d’un petit plaisir qui ne coûtait pas cher. Le chaton se précipitait sur ses bouchées, en mangeait quelques-unes, surtout la sauce, puis d’un air détaché, grattait tout autour de la gamelle comme pour dire « bof, j’ai connu mieux ! ». Il arrivait cependant toujours à terminer la moindre boulette, cinéma tout ça.
La chose s’était tue. Aucun bruit ne sortait plus du bahut. Tu es fatiguée ma vieille, des vacances te feraient le plus grand bien pansait Léna.
Levée tôt le matin, les plans de la journée s’en allaient être bousculés. Léna s’autorisa donc une autre pose café/canapé. Elle aimait ces moments rien qu’à elle, personne pour la bousculer, lui donner la liste de ce qu’elle devait faire, répondre aux sollicitations incessantes des autres, sans jamais avoir le temps de penser à elle. Elle réapprenait jour après jour à s’écouter, écouter ses envies, écouter son corps, lâcher prise sur les choses insignifiantes du quotidien. Elle aimait que ça maison soit propre, aussi, parfois, elle jouait la tornade. Aspirateur, chiffon, lessive, vitres, rangement… il fallait que tout soit fait vite. Ce genre d’occupation ne la passionnait pas mais ne pas les faire lui causait plus de désagréments que de s’y mettre une bonne fois pour toute. Qui a décidé que les femmes étaient plus douées pour le ménage que les hommes ? Un homme à coup sûr. Assise dans son canapé, Léna pensait que là au moins, les hommes pouvaient bien faire leur ménage tous seuls, et si la majorité trouvaient tout de même une femme/mère pour s’en occuper pour eux, et bien tant mieux, elle plaignait juste toutes ses femmes qui ne trouvaient pas l’énergie de se rebiffer. Elle-même l’avait fait, en vain. Elle était partie. Léna s’écartait du monde des hommes pour se retrouver avec elle, refaire connaissance, réapprendre à se considérer, s’aimer, s’accepter. Elle trouvait tendresse, réconfort et joie auprès d’une chienne et d’un chat. Et alors ? que le premier homme qui lui apporte cela se présente et elle pourrait discuter.
Léna se rendait compte que depuis sa plus tendre enfance elle n’avait vécu que pour les autres. Avec du recul, elle percevait son besoin de reconnaissance de la part de ses congénères, elle avait besoin de leur amour et s’employait, inconsciemment, à faire tout ce qui était en son pouvoir pour que les autres l’aiment et la considèrent. Ce qui n’arrivait pas souvent. Elle était toujours entourée et tout le monde y trouvait son compte. Ce qu’elle prenait pour de l’amitié était souvent, en réalité de l’utilisation ou de la manipulation. Elle était une proie facile.
Toute jeune elle vivait pour ses frères et sœurs, plus tard pour son mari, ensuite pour son fils, puis de nouveau pour un compagnon auprès de qui elle s’était imaginé pouvoir vieillir. Ses frères et sœurs étaient partis faire leur vie, elle n’en avait de nouvelles que lorsqu’il se produisait un événement important qui touchait la famille. Elle ne leur en voulait pas, la vie était assez compliquée comme ça. Son mari avait trouvé une autre compagne alors que leur petit n’avait qu’un an, elle était partie en emportant son enfant. Son fils avait grandi et s’était émancipé. Après de belles études, il avait trouvé le métier qui lui convenait. Léna en était heureuse. Son fils avait quitté le foyer et c’est alors que la chape de solitude s’était abattue sur Léna. A son corps défendant, elle s’était révélée « open » à d’autres aventures.
Léna s’allongea un moment, sa tasse de café refroidissait sur la table basse. Sa chienne couchée au bas du canapé lui jetait de temps à autre un œil interrogateur « tu fais quoi ? on reste là ? », Léna se contentait de lui caresser la tête doucement, la chienne se résignait et replongeait dans sa somnolence. Le petit chat quant à lui avait décidé, après une bonne et longue nuit, qu’il était temps de faire un peu d’exercice. En trois bons il traversa le salon. On aurait dit un élastique. Il bondissait du sol au canapé, du canapé au bahut, du bahut à la table basse pour finir sa course comme une flèche sur la terrasse et refaisait le même parcours à l’envers, sans rien renverser au passage, un miracle. Léna le regardait faire et cela lui arrachait un sourire, souvent un rire, il était trop drôle. Sa chienne soupirait, contente de ne pas être prise comme objet de jeu par ce petit frère turbulent comme cela arrivait souvent. Elle l’aimait ce petit chat, elle avait une attitude de grande sœur avec lui, elle adorait jouer avec, elle s’appliquait à ne jamais lui faire mal, tout était factice, les coups de gueule, les coups de pattes, tout était retenu et même souvent délicat. Quant au petit chat, il comprenait bien ce jeu, du fait, il ne sortait jamais les griffes. A presque cinq mois, il maitrisait parfaitement la rétractation, avec un oubli parfois, mais sans le faire exprès. Aussi Léna assistait à de véritable corps à corps joyeux de ces deux énergumènes. Une de ses amies lui avait dit « qu’est-ce que tu as eu raison de prendre ce petit chat ! », et oui, elle avait eu raison.
Léna n’avait pas choisi ce chaton, elle avait fondu pour une petite chatte noire aux yeux bleus sur internet, adoptable 6 semaines plus tard. Dans le même temps, un ami lui avait envoyé un message « ma femme de ménage m’apporte un petit chat ce soir, c’est la chatte de sa boulangère qui a fait des petits, comme tu m’as dit que tu en cherchais un, je lui ai dit de me l’apporter, tu passes le voir ? Si tu ne le prends pas, je ne pourrai pas le garder ». Alors prise au dépourvu, Léna partit le voir accompagnée de sa chienne, il fallait qu’elle ait son mot à dire. Ce fut le craquage complet, et de la maitresse, et du chien. Adopté le chaton, sans discours.
Allongée sur son canapé Léna sentit une gêne au niveau de son bassin, elle avait oublié le caillou qu’elle avait mis dans sa poche un peu plus tôt. Elle le sortit, le regarda encore, le jaune devenait de plus en plus présent et cela l’intriguait. Peut-être est-ce la lumière qui le fait changer de couleur, dans la cave il faisait sombre… Elle le reposa sur la table basse devant elle.
D’un coup le petit chat lui sauta sur le ventre, « Ho dis-donc, je ne suis pas un tremplin ! » Léna était sur sa trajectoire et le petit excité ne faisait que démarrer sa folle journée. « Oups… pardon »
- Comment ça « Oups pardon » ! qui est là ?
- Je t’ai fait mal ?
Le petit chat se tenait devant elle, assis sur la table basse à côté de la pierre. Léna cru qu’elle dormait et se pinça fort l’avant-bras. Elle regarda sa chienne qui avait juste bougé une oreille, pour elle rien d’anormal, elle replongea la tête dans les pattes.
Léna attrapa le petit chat, tout en le caressant elle le posa sur ses genoux et le tenant fermement, le regarda droit dans ses yeux d’Alien. « Alors toi tu parles ! ».
- Pourquoi tu me demandes ça ? Avant tu ne disais rien quand je miaulais, ce n’est pas bien ?
- Non mais je rêve là, je comprends ce que tu dis, avant je ne comprenais pas, comment tu fais pour parler ma langue ?
- Je ne comprends pas, tu es fâchée ?
- Ha non pas du tout. Tu es trop mignon ! Je suis juste étonnée de parler à mon chat, ce n’est pas normal pour un humain de comprendre ce que dit un animal…
- Je suis un animal ?
- Oui, comme le chien, les oiseaux, tout ce qui n’est pas humain est soit animal soit végétal ou encore minéral. Toi tu es un animal.
- On joue ?
Sur ces mots le chaton fit un bond et attrapa la queue de la chienne qui somnolait sous la table basse, indifférente aux échanges de Léna et son chat. S’en suivit une course poursuite dans la maison. Léna restait bouche bée, comme sonnée un moment, puis se leva pour rejoindre ses énergumènes sur la terrasse. A la place des miaulement habituels, Léna entendait des interjections, « hep », « ouiiiiii », « yep », « suis là », « coucou », qui correspondaient à chaque déplacement du petit chat. Il est vrai qu’elle avait remarqué qu’en jouant il miaulait beaucoup, un bavard. La chienne quant à elle ne trouvait rien d’anormal, elle ne devait pas entendre la même chose que sa maitresse, à coups surs.
Léna retourna dans le salon. La pierre posée sur la table basse scintillait de mille feux. Son cœur était à présent totalement jaune, on aurait dit qu’il était animé d’un morceau de soleil. Des reflets verts bleutés apparaissaient toujours sur le tour, mais sa transparence s’accentuait d’heure en heure.
Que se passe t’il pensa Léna. Jamais elle ne pourrait parler de ça à personne, ce serait l’asile assuré. Certes la solitude transforme les gens, mais de là à les rendre barjots. Tu as besoin de repos ma grande, attends un peu ça va passer, tu es en train de rêver, tu vas te réveiller et bien te marrer.
Léna se rallongea et ferma les yeux, elle allait se réveiller et recommencer cette journée. Mais elle ne se rendormit pas sur ce qu’elle pensait être un rêve. Son esprit continuait à divaguer, à l’assaillir de questions sans réponses, elle se sentait désorientée et commençait à envisager le pire, son cerveau la lâchait, peut-être les avants-signes d’un AVC ? Une sénilité précoce. Léna se leva, se saisit de sa tasse à café qui avait refroidi et alla s’en faire couler un nouveau.
Ses deux compagnons étaient rentrés dans la maison et chacun de leur côté faisaient leur vie. Léna interrogea le chat « Tu parles toujours ? »
- Tu veux que je dise quoi ?
- Ha oui, tu parles toujours. Et le chien, tu comprends ce qu’elle dit ?
- Oui, elle grogne, aboie, jappe, couine… elle ne miaule pas.
- Mais tu comprends ce qu’elle veut ?
- Oui, des fois elle ne veut pas jouer et elle ne veut pas que je lui lave la tête, pourtant des fois elle ne sent pas bon. C’est bien quand tu la tiens, elle est obligée de me laisser faire…
- Oui je la tiens pour la brosser et je vois bien que tu en profites (rire)
- Dodo.
Sur ces derniers « miaulements », le chaton sauta s’installer sur le canapé et s’allongea de toute sa longueur pour sombrer dans un profond sommeil. Léna savoura son café chaud cette fois et regarda sa chienne qui attendait qu’elle veuille bien s’occuper d’elle. Elle pensait qu’elle devait agir normalement comme si de rien n’était. Cette situation finirait bien par passer, à priori son corps était indemne, elle ne souffrait nulle part et la vie avait l’air de suivre son cours normalement, dehors en tout cas. Des promeneurs passaient devant sa fenêtre, on était samedi, jour de marché, la ville allait se remplir. Il était déjà 9h30, elle s’était levée tôt, sa chienne avait fait ses besoins et attendait la grande promenade de la matinée, la première étant réservée au soulagement, la seconde au jeu.
Léna regarda sa chienne et lui posa la question rituelle « Alors, où va-t-on ce matin ? ». La chienne comprenant parfaitement le sens de cette phrase, se dirigea droit vers la porte d’entrée et s’assit. « OK toi tu ne parles pas, pourtant tu en aurais des choses à raconter ».
- Je t’aime, on va promener, dis, on va promener ? »
Léna tituba et faillit tomber. Non non, je délire là, allez, on arrête tout, la laisse, la bouteille d’eau, le sac à dos, la gamelle et on va à la mer, marcher nous fera le plus grand bien. Léna pris ses affaires, fit sortir sa chienne et toutes deux se dirigèrent vers le parking. Il faisait très chaud, marcher dans l’eau me remettra la tête à l‘endroit. Peut-être que de voir la vie normale avec des gens normaux fera passer ce rêve bizarre. Elles grimpèrent dans la voiture et Léna démarra. Elle traversa la ville, prit la route de campagne, direction le Sud et les premières plages à douze kilomètres environ. Il y avait un monde fou dans les supermarchés sur la route, la bonne heure pour aller à la plage, les touristes ne sortaient pas tôt le matin, certains cuvaient leur soirée arrosée, d’autres faisaient les marchés, d’autres les supermarchés.
En sortant de la ville, Léna vit passer un homme qui promenait son petit York. D’un coup sa chienne se rua sur la plage arrière de la voiture, comme elle le faisait souvent et alors que d’ordinaire elle se contentait d’aboyer à crever les tympans de Léna, elle l’entendit crier « Vas t’en toi, ne t’approche pas, si tu t’approches je te mors, tu peux pas être là, c’est ma voiture et c’est ma maitresse…. On va promener, passe ton chemin non mais, vas t’en … »
- C’est bon ma douce, calme toi, il a le droit de se promener.
- Ah bon !
- Oui. Couche-toi.
La route était jolie qui menait à la mer. Léna longeait les prés à taureaux, certains étaient traversés par des canaux et logeaient une faune sauvage diverse et variée. Les grands héron picsbœufs profitaient largement du piétinement des chevaux pour se restaurer. Certains, cavaliers, se servaient directement sur la bête. Les taureaux affairés à désherber les prairies paraissaient nonchalants, de la route on aurait pu croire que la seule chose qui pouvait les énerver étaient les taons, harceleurs et piqueurs. Ils usaient de leur queue avec frénésie et résignation. Tout paraissait tranquille. Dans les marais, les cols verts partageaient leur espace avec des cygnes, des aigrettes garzettes aux pattes jaunes, quelques canards branchus de passage et des sarcelles au capuchon brun. Dans les endroits plus profonds, cormorans et gabians se disputaient quelques poissons d’eau saumâtre dans un brouhaha caractéristique. De longue lignées de roseaux pliaient sous le vent léger et des envolées de petits oiseaux dessinaient des vagues dans le ciel.
Et moi qui suis là avec une chienne qui parle. Peut-être que les autres animaux parlent aussi se demandait Léna tout en conduisant en mode « déambulation ».
Ella arriva sur le bord de mer, gara sa voiture près du cimetière à l’ombre d’un platane et fit sortir sa chienne. Elle s’attendit à ce qu’elle dise quelque chose, mais il n’était pas dans son habitude d’émettre le moindre son lorsqu’elle n’avait rien à demander de particulier. Ce fut donc en silence que la chienne sortit de la voiture et se dirigea vers la plage. Léna avait retiré ses baskets et les avait laissées dans la voiture, le chemin à parcourir pour arriver au tracé menant à la plage était court de quelques mètres. Une fois les pieds dans le sable chaud, elle sentit un bien-être l’envahir. La sensation était douce et le sable massait délicatement sa plante des pieds. Des gens payent pour ça se dit Léna, pour moi c’est gratuit et cela la faisait sourire.
Son téléphone sonna. C’était Clarie, son amie. Elles avaient l’habitude de marcher toutes les deux tout au long de la grande plage et la chienne avait une affection particulière pour elle, un jour elle lui avait tapé dans l’œil et voilà, copines à vie. Léna décrocha.
- Coucou poulette ! Tu es dans le coins ?
- Oui je t’appelais pour te dire que j’étais arrivée hier soir, je repars dans deux jours, tu veux qu’on marche ?
- Et bien j’y suis, nous venons d’arriver à la plage avec le wouaff, tu nous rejoins ?
- OK je prends mon sac et j’arrive, tu m’attends hein ?
- Bien sûr Clarie, on reste près du cimetière, à tout de suite.
Léna s’assit sur le bord du muret, une pelouse s’étendait derrière et la chienne en profita pour y laisser quelques dons personnels. Léna s’alluma une cigarette et attendit patiemment. Sa chienne vint se poser à ses pieds, à l’ombre.
Au bout de quelques minutes Clarie arriva dans sa grosse voiture blanche. Léna eut juste le temps de dire « ah la voi… » que la chienne partit comme une bille à la rencontre de sa copine. L’accueil fut festif et joyeux. La chienne couinait et jappait de bonheur et, au grand étonnement de Léna, pas un mot !
Elles partirent toutes les trois en direction de la mer et entrèrent dans l’eau jusqu’aux mollets. La chienne les suivait, elle avait de l’eau au poitrail et sautillait à leurs côtés. Par moment, les petits bancs de sable faisaient baisser le niveau de l’eau, à d’autres moment le niveau montait et la chienne nageait, toujours aux côté de Léna et Clarie.
L’eau était un peu fraiche en ce début de matinée, mais elle était agréable et la marche aquatique n’avait que des vertus pour les deux amies et même pour le chien. Elles discutèrent tout au long du chemin, il y avait des choses à raconter depuis quinze jours que Clarie était repartie chez elle. Bientôt elle reviendrait dans la région, elle avait l’idée de vendre sa maison et de se réinstaller ici où étaient sa vie et ses amis. Léna en était heureuse. Elles avaient partagé beaucoup de choses en dix ans d’amitié et quand Clarie avait dû partir, elle en avait été chagrinée. On n’a pas des millions d’amis, les vrais, les solides, on les compte sur les doigts d’une main. Il ne peut pas y en avoir trop, la main ne compte que cinq doigts, les plus chanceux peuvent utiliser les deux. Les vrais amis de Léna se comptaient sur une main, les autres étaient des copains, collègues, connaissances, des gens que l’on aimait rencontrer aux occasions, aux fêtes, aux soirées, ils mettaient l’ambiance et garantissaient une bonne soirée. Ils vous prêtaient attention dans le contexte, vraiment, gentiment et de façon adorable, mais une fois chacun rentré chez soi, on ne les voyait pas, ils étaient vendus avec le cadre, ils faisaient partie du décor. Ils avaient leur vie, leurs amis et pour eux, nous étions aussi le décor. C’est comme ça, mais cela n’empêchait pas de passer d’excellents moments et d’y repenser avec plaisir, surtout s’ils étaient accentués par quelques photos loufoques et des situations burlesques.
Léna pouvait compter sur Clarie. A des occasions elle avait pu le confirmer, elle avait été là et la réciproque était évidente. Léna était donc vraiment heureuse que son amie désire revenir, elles avaient tant de choses à partager, ce serait le top.
Léna et Clarie se disaient tout, le cœur, l’argent, les relations humaines, des conflits, les soucis, les choses drôles et moins drôles, la vie quoi. Mais là, Léna hésitait à lui raconter son aventure. Elle décida de lui en parler, mais pas directement…
Au bout de quelques kilomètres de promenade dans l’eau, Léna en sortit et alla s’assoir sur un môle. Attend dit-elle à Clarie, il faut que je fasse boire mon chien. Elles se posèrent toutes les deux et regardèrent le paysage. Pendant que Léna sortait la gamelle en inox du chien et la bouteille d’eau, elle dit à Clarie :
- Oh tu ne sais pas le rêve que j’ai fait cette nuit ?!
- Vas y raconte, peut-être que ça peut se traduire (sourire)
- Dans mon rêve je parlais avec mon chat, il comprenait tout ce que je lui disais et il me répondait. Le plus drôle c’est que ma chienne aussi m’a parlé, dit-elle en regardant le chien de coin pour guetter sa réaction, mais pas devant le chat. Trop bizarre ce rêve.
- Mais il te disait quoi le chat ?
- Rien de spécial, des trucs de chaton, tu sais il n’a que cinq mois, il n’est pas très mature et n’a pas beaucoup de vécu, donc peu de choses à raconter j’imagine…
- Mais tu dis que ta chienne t’a parlé aussi, elle a dit quoi ?
- Pareil, la même chose que ce que je comprends qu’elle me dit quand elle aboie, du style « on sort », « on va promener » la seule différence c’est dans la voiture, tu sais quand elle aboie sur les gens qui passent avec des chiens, et bien là elle dit bien ce que je pensais aussi qu’elle dit… « va-t’en, ne t’approche pas ou je te bouffe tout cru », bref elle défend son espace, même si le chien est sur l’autre trottoir, en voiture, elle ne doit pas avoir la même perception de la taille du territoire…
- Et c’est tout, pas de conversation croustillante sur ce que font tes voisins, pas de scoop sur la vie secrète des chats, pas de complot du style « vous êtes nos esclaves humains, vous êtes à notre solde » non parce que mes deux chiens, eux c’est ce qu’ils me raconteraient je pense. Sur ce, elles éclatèrent de rire et Léna passa à autre chose. Effectivement il n’y avait rien à traduire d’un « rêve » aussi peu révélateur, mais qu’en était-il de la réalité. Trop tôt. De plus Léna ne voulait pas se ridiculiser en tentant de faire parler sa chienne qui, depuis qu’elles avaient quitté la sortie de la ville et arpangué le promeneur avec son York, n’avait plus prononcé un mot. Le ridicule ne tue pas, surtout face à une amie, mais il handicape un peut tout de même. Quant à cette histoire de caillou vert, idem, elle attendrait d’en savoir un peu plus.
Les deux amies terminèrent leur promenade et rejoignirent leur voiture respective.
- On se voit après demain, tu passes manger à la maison, quand tu veux à partir de onze heure, nous serons revenues de promenade avec ma wouaff ok ?
- Ok bichette, j’apporte du melon et du fromage de chez moi, rentre bien. Puis en se retournant vers le chien « salut toi ! gros gros câlin » dit-elle en le frictionnant de la tête à la queue, « elle est adorable cette puce », ciao Bella, à lundi, c’est chouette un jour férié, long week-end de trois jours, sinon je n’aurais pas pu venir. Bisouuuuuus !
Léna repris la route et tout en conduisant, ses idées se mêlaient et divaguaient d’un sujet à l’autre, impossible de se concentrer sur une chose en particulier. A une époque où la thérapie était à la mode, elle se dit que ça faisait belle lurette qu’elle pratiquait l’auto-thérapie. Après avoir vécu des moments difficiles dans sa vie, les amies lui avaient suggéré de se faire aider. « Tu as besoin d’aide, tout le monde a besoin d’aide », et puis le temps passait jusqu’à une période, pas si lointaine, où elle sentit venir le burn out. Après un arrêt d’une semaine, cela ne lui était jamais arrivé, elle décida de prendre rendez-vous avec un psychanalyste. Après tout, vivre seule n’était pas une punition et puisqu’il était normal de se faire aider, pourquoi pas.
Elle obtenu un rendez-vous assez rapidement au Centre médical de psychanalyse pour adultes de sa ville. Elle s’y rendit hésitante, qu’allait-elle leur raconter ? « Je ne vais pas bien, je me sens mal, ma vie n’a pas pris le tournant escompté, j’ai traversé des turbulences… », il lui semblait que c’était la vie de tout le monde. Certes elle avait vécu plusieurs abandons, des trahisons, elle avait dû prendre à bras le corps la vie de plusieurs personnes, les porter, ils l’avaient vampirisée, elle était sortie de là amoindrie, fatiguée. La vie n’était pas un long fleuve tranquille et elle le savait. Enfin, elle verrait bien ce qu’il sortirait de là, peut-être une révélation. Lors de sa première visite, elle se trouva face à une femme d’une quarantaine d’années. « Parlez-moi de vous, qu’est-ce qui vous a poussée à venir nous consulter ? ». Question piège. « Des amis m’ont conseillé de me faire aider parce que j’ai été arrêtée une semaine. J’imagine que c’est le début du burn out, l’envie de pleurer tout le temps, la fatigue, les idées noires… que sais-je ? ». Léna raconta donc sa vie, celles des dernières années, elle faisait certes de gros raccourcis, mais sa vie avait été intense en émotions et en évènements. Il ne s’agissait pas non plus de faire sa biographie. Elle revient trois fois à une semaine d’intervalle. A la troisième séance, la psychologue lui dit « Je pense que vous avez vécu des choses assez difficiles mais que vous vous en êtes assez bien tirée. Il ne me semble pas utile que vous poursuiviez ces séances, à moins bien sûr que vous sen éprouviez un besoin important. Dans ce cas vous pourriez suivre une thérapie chez un confrère du privé, mais ce serait à vos frais. Je peux vous dire que vous n’avez pas de pathologie, les gens qui viennent ici sont en général atteints de pathologies plus ou moins sévères, ils font un premier passage chez nous puis nous les dirigeons vers la psychiatrie pour un suivi plus profond. Ce n’est pas votre cas. Vos idées sont claires, presque philosophes, vous cernez les problèmes. Alors si vous en êtes d’accord, nous dirons qu’il s’agit de votre dernière séance ».
Léna était rentrée chez elle, assez dubitative. Pas de pathologie OK. Bon déjà ça. Elle avait fait ce qu’il fallait, elle n’avait pas plus avancé pour autant. Mais une chose était certaine, elle n’était pas folle. Juste un peu philosophe, ce qui la fit sourire.
Aujourd’hui, elle pensait que n’étant pas « folle », ce qui lui arrivait avait forcément une explication cartésienne. Il fallait juste ne pas paniquer, respirer et décortiquer les événements pour y trouver l’élément déclencheur. Aussi bien elle était toujours en train de rêver, mais ce rêve lui semblait bien long. D’ordinaire ils sont courts et on se réveille toujours au mauvais moment. Elle frissonna en pensant que le « mauvais moment » n’était peut-être tout simplement pas encore arrivé.
Léna arriva sur son parking, elle fit sortir sa chienne et toutes deux rejoignirent la maison. Tu attends ma belle, il faut que je te rince sur la terrasse, tu es pleine de sable et de sel. La chienne docile s’arrêta et attendit que la porte s’ouvre pour se diriger tout droit sur la terrasse. Petit chat était là et, comme à l’accoutumée, se tenait juste derrière la porte pour sauter sur sa copine avec espièglerie. « Ah vous voilà, chouette on va jouer » miaula t’il en filant à toute vitesse sur la terrasse rejoindre sa camarade. Léna stoppa net son mouvement. Le chat parlait toujours.
Tout en s’occupant de doucher sa chienne, Léna regarda de coin le petit chat. Il se tenait un peu à l’écart des éclaboussures, mais prêt à la première espièglerie, Léna le voyait tortiller du derrière, sur le point de bondir sur une proie imaginaire…
- Comment vas-tu chaton ? Il s’est passé quoi quand nous étions sorties ?
- J’ai cherché ma souris, elle est coincée sous le canapé. Tu m’aides ?
- D’accord, on essayera de l’attraper avec le manche du balai.
- Pourquoi tu la mouilles ?
- Nous sommes allées à la mer, c’est de l’eau avec beaucoup de sel et du sable. Elle ne peut pas garder tout ça sur elle, ça va la démanger.
- Pourquoi tu vas dans le sel et le sable ?
- Nous y sommes allées pour courir, jouer, les chiens aiment ça ! Et puis pour se baigner aussi, il faut se baigner quand il fait très chaud. Les chiens et les humains apprécient.
- Moi j’aime pas l’eau, ça mouille, moi j’aime pas du tout. Léna se mit à rire en voyant le museau rose du chaton se tordre dans une mimique de dégoût, puis il se mit à gratter tout autour de la chienne comme pour en chasser les éclaboussures et partit comme une fusée retrouver sa peluche dans le salon. Elle prit une belle raclée, comme à l’accoutumée.
- Je peux aller dans la maison ? Tu veux faire une partie de canard ? dit sa chienne en la regardant.
- Tiens, tu parles à nouveau toi ? Que penses-tu de tout ça ?
Sa chienne la regardait, patiente. Elle était fatiguée de sa grande sortie mais persuadée que sa maitresse n’attendait que l’occasion de jouer avec elle, elle insista :
- On peut faire une partie de canard si tu veux.
- Non ma belle, il faut que je prépare le repas. Tu dois être fatiguée, une petite sieste te fera du bien, ensuite, dans l’après-midi nous retournerons nous promener.
La chienne se secoua à plusieurs reprises, Léna lui essora les pattes et la queue à l’aide d’une serviette en microfibres et tout le monde pu rentrer dans la maison.
Léna compris qu’elle ne pourrait avoir de conversation avec ses animaux, à priori, ils étaient assez spartiates dans leurs discours, ils vivaient le moment présent et ce n’est pas la parole qui les rendrait plus bavard. Elle aurait aimé avoir des conversations plus philosophiques avec eux, leurs sentiments, leurs projections, leurs avis sur tout un tas de choses. Elle n’osait pas les brusquer sous des flots de questions, il fallait qu’elle pose les bonnes aux bons moments.
Elle prépara le repas. Son réfrigérateur n’était pas très généreux, elle n’avait pas fait de courses depuis un moment. Il lui restait du jambon blanc, quelques tomates et un oignon blanc des Cévennes achetés chez son primeur, un bout d’Abondance rapporté de Haute-Savoie, des œufs et du pain de mie. Elle confectionna une salade de tomates à l’oignon et décida de se faire cuire un sachet de semoule à couscous qui accompagnerait le tout. Sur la table de la cuisine il lui restait quelques pommes du Vigan. Ce repas serait parfait. Elle avait faim.
Après déjeuner, Léna retourna s’allonger sur le canapé. Elle se saisit de la pierre et la scruta à nouveau. Outre le fait qu’elle faisait un joli objet de décoration, la question se posait toujours quant à son origine. Son cœur brillait toujours de reflets jaunes, Léna la fixa et se sentit étrange, comme si le rayonnement de la pierre pénétrait son esprit, comme si une présence l’enveloppait. Une sensation indéfinissable de bien-être mêlée à un léger malaise. Elle reposa la pierre sur la table basse puis ferma les yeux. Elle se sentit partir en arrière, tomber dans un sommeil paradoxal. Elle aurait voulu lutter mais n’en avait pas la force. Des sons lointains lui parvenaient, son corps la démangeait à plusieurs endroits, elle se gratta férocement le côté puis s’assit.
Léna regarda autour d’elle. Son canapé avait disparu. Elle était assise, les genoux repliés devant elle sur une paillasse recouverte de mousse. Des ombres tournaient au fond de la grande pièce remplie de tréteaux sur lesquels reposaient de grandes planches de bois brut. Mais où suis-je se demanda-t-elle ? La panique la gagna et elle tenta de se lever. Ses jambes ne la portaient pas. Elle se rendit compte qu’un gros bandage entourait sa cheville gauche et ressentit une douleur sur sa hanche gauche également. Elle devait avoir eu un accident, où, quand, comment ? Elle avait perdu la mémoire. Elle ne se rappelait que son canapé, sa salade, sa chienne et son chat… où étaient-ils, que faisait-elle là ?
Du fond de la pièce, une forme s’approchait, elle n’arrivait pas à distinguer ce que c’était. La chose était grande, beaucoup plus grande qu’elle. Elle s’approchait tout doucement portant un récipient contenant de l’eau. Léna n’avait jamais vu pareille chose, elle prit peur et se recroquevilla dans le coin de la paillasse, son cœur battait la chamade, ce n’était qu’un mauvais rêve. Mais la chose avançait vers elle doucement et sûrement. Elle n’avait pas l’air menaçante. Son long corps recouvert de poils lisses et soyeux bougeait délicatement. Ses grands yeux, un peu globuleux mais d’une douce couleur d’ambre, la regardaient attentivement. Ils avaient l’air de lui dire « n’aies pas peur, tout va bien », mais Léna était terrifiée. La pierre, oui c’est la pierre pensa-t-elle. Elle regarda partout autour d’elle, peut-être était-elle là, tout près, il fallait qu’elle la retrouve pour se réveiller. Mais la pierre n’y était pas. La chose était à présent tout près et avançait sa main, oui, une vraie main, poilue avec de longs doigts aux ongles soignés. Léna se cacha derrière son bras, la chose voulait la toucher. Mais, devant la panique de Léna, la chose se contenta de poser le récipient d’eau devant elle en émettant un son doux, sans voyelle. On aurait dit un sifflement grave, comme ceux produits par les flutes de pan. Puis un « bois » en lui montrant l’eau, « bois… bois ». Et la chose se redressa et partit doucement, comme elle était venue. Léna s’évanouit.
Une forte chaleur l’envahit, elle sentait la sueur perler sur son front et couler dans son cou. Elle ouvrit les yeux et sentit la truffe humide de sa chienne sur sa joue. Léna se redressa d’un coup. Elle était chez elle, sur son canapé et souffla tout l’air que contenait ses poumons. C’était un rêve. Elle toucha sa hanche, rien. Le mal avait disparu. Elle ne pouvait pas mettre cela sur le compte de son repas, il avait été frugal. Que lui arrivait-il ? Son imagination débordait, sans doute à cause de cette pierre. Elle la poussa d’un geste vif au bout de la table basse et s’en écartât. Il y a de mauvaises ondes dans cette chose se dit-elle. Mais sa curiosité l’empêchait de s’en débarrasser. Il fallait qu’elle sache ce que c’était, mais à qui la montrer ? Elle était soudain fatiguée. Son voyage n’avait duré que quelques minutes, mais il lui avait semblé durer des heures. Quel était cet endroit qu’elle avait visité, dans quel but, qui ou quoi voulait lui faire passer un message et y avait-il un message ? Elle ne comprenait rien. Il était temps que les choses reprennent leur rythme et qu’elle remette les deux pieds sur terre.
Son pays et le monde avait connu un épisode de pandémie dramatique. Un virus qui avait confiné la population mondiale dans ses foyers. Le virus était toujours actif en plein d’endroits du monde et la peur avait fait son apparition dans les familles, alimentée par le martellement des médias. Les comportements avaient changé. Cet épisode avait mis en valeur la solidarité mais avait aussi exacerbé les rancœurs. Ce qui était positif dans un sens avait aussi révélé de terribles sentiments dans l’autre et Léna ne se retrouvait pas dans ce nouveau modèle de monde. Il va falloir apprendre à vivre avec. Dans le même temps, la planète souffrait d’un autre virus, l’homme. Le réchauffement climatique était enclenché et rien ni personne ne semblait pouvoir agir contre ses effets, les hommes continuaient à exploiter les ressources épuisables, le monde se dégradait et Léna pensait que la nature, dans un dernier sursaut de vie, avait envoyé ce virus comme un antibiotique pour se guérir des hommes. Ces mêmes hommes qui n’avaient rien compris et pour qui la priorité était de sauver leur peau avant même ce qui leur permettait de vivre, leur environnement.
A son échelle, Léna tentait de rester respectueuse de son environnement. Malgré tout elle était consciente de son propre impact. Dans cette société humaine, elle devait s’adapter et travailler car elle devait gagner sa vie et celle de ses animaux. Elle utilisait donc sa voiture pour se rendre sur son lieu de travail, elle n’avait pas d’autre alternative. Elle devait faire ses courses, consommer, même si elle restait raisonnable en achetant des produits de saison, des légumes frais et des viandes et poissons produits de façon écoresponsable. Elle triait ses déchets, bien qu’elle pensait que l’idéal serait qu’il n’y en ait pas. Mais elle était persuadée que sa seule présence dans le système était déjà trop. Elle n’en continuerait pas moins à vivre sa vie en faisant de son mieux pour ne pas laisser trop de traces de son passage autres que spirituelles.
Ses anciens avaient vécu des choses bien pires, des guerres, des épidémies mortelles, des famines. Des générations d’humains avaient souffert du fait de quelques-uns, des décideurs, des religieux, des despotes, des conquérants, des humains avides du bien des autres, face à des populations entières qu’ils avaient décimées, pliées, soumises à leurs services et à leurs causes. Les hommes étaient ainsi depuis qu’ils avaient décrété qu’ils n’étaient plus des animaux et de ce fait, qu’ils avaient prouvé leur supériorité sur les êtres vivants de la planète.
Léna savait que la communication inter espèce était difficile, car pour communiquer, il faut avoir conscience de la conscience de l’autre. Elle l’avait Léna cette conscience, elle savait que toute chose, de la plus petite à la plus grande possédait ses codes de communication, elle savait que toute interaction, de la plus petite des cellules à la plus grande, était liée à un système de communication. Il fallait juste en connaitre les codes. Les hommes étaient ignorants, imbus d’eux-mêmes, prétentieux et égoïstes et elle en faisait partie.
Mais rien, absolument rien ne pouvait lui expliquer ce rêve et tout ce qui l’avait précédé. Aussi bien, il n’y avait aucun rapport entre les choses. Léna pensait traverser une perturbation métaphysique, elle s’y était retrouvée au centre par hasard. Oui, le hasard serait une bonne explication.
- Tu es malade ? Son chien la regardait interrogateur. - Non je ne crois pas ma douce, répondit Léna en lui caressant la tête. Un peu fatiguée je crois. Dis-moi, tu comprends le chat ?
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