Le portrait - Marie Dugard - E-Book

Le portrait E-Book

Marie Dugard

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Beschreibung

Il est des régions qui sentent les mystères qui ont traversé l'histoire en les conservant bien au chaud au coin des cheminées. La Margeride en est une. Vous est-il déjà arrivé de visiter un lieu pour la première fois et ressentir ce déjà vécu, l'impression d'y être déjà venu(e) ? Peut-être n'est-ce pas qu'une impression. La vie et un roman fantastique pour qui est connecté à la terre et à ses âmes. Côme plongera dans ce mystère en croisant la route de Mira. Qui est cette femme sortie de nulle part ? C'est peut-être votre voisine ou celle que vous croyez être votre soeur. Mira restera-t-elle prisonnière du portrait et qui arrivera à briser le miroir ? Combien de vie seront nécessaires à sa libération ?

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Seitenzahl: 454

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Pour mes ami(e)s, mes amours…

On ne perd pas la vie, On change de monde, On passe de l’éphémère à l’éternité.

Mazouz Hacène

LE PORTRAIT

La ferme

La femme du bois noir

Les ombres du passé

La maison des femmes

La cave aux souvenirs

Une journée ordinaire

Arnold et Simone

L’origine des maux

Derrière la brume

Les proies

C’était hier

Une vie presque normale

La traque

Les pansements de la vie

L’inconnu

La glace du lac

Epilogue

CHAPITRE 1

LA FERME

Il faut rentrer des bûches. L’automne est là et la bise du matin picote les joues. Côme enfile son gros pull de laine. Dehors les feuilles du vieux poirier centenaire virevoltent. Les poires, toutes petites, commencent à tomber au sol. Certaines sont grignotées, d’autres talées et commencent leur putréfaction à même la terre. Cela fait le bonheur de toute une famille de musaraignes nichée dans le muret qui entoure l’arbre. Il a toujours été là ce poirier, devant la porte de la ferme. Des anciens l’avaient planté pour en tirer de la gnole. Le vieil alambic dans la cave en témoigne. Plus loin il y a un pommier planté à la même époque, celle où la partie inférieure de la masure était encore occupée par quelques vaches. Les vieilles mangeoires de bois sont encore à leur place. Elles ne servent plus qu’à stocker du matériel.

Le bucheron a livré cinq stères de bois. Il a tout déposé en vrac dans le champ devant la bâtisse. Maintenant il faut tout renter. En attendant Côme n’en prélèvera que ce que ses bras pourront porter pour relancer la cheminée. Tout en se chargeant, il accroche son pull. Il râle. Il en faut du bois pour chauffer cette bâtisse de schiste dont certains murs font un mètre d’épaisseur. L’été la température y est agréable, il faut ouvrir les fenêtres pour y laisser entrer la chaleur du dehors. L’hiver, une fois que la pierre a emmagasiné suffisamment de chaleur, il suffit d’entretenir le feu pour que la maison toute entière reste à la température agréable de 19°. Il ne faut pas laisser la maison refroidir, sans quoi il faut tout recommencer et réchauffer les pierres demande trois bonnes journées de feu continu.

Le bois livré n’a pas vraiment eu le temps de sécher. Côme doit démarrer son feu avec un reste de fayard de l’an passé. Il est beaucoup plus cher à l’achat quand il est bien sec, aussi la plupart du temps utilise-t-il du sapin. Malheureusement le sapin encrasse les conduits de cheminées, il ne faut pas en abuser, mais il démarre vite et brûle bien. Des tas de fagots rangés près de l’âtre, des poêles à trous pour cuire les marrons, des outils anciens forgés par des mains disparues, tout cela donne à la pièce un doux parfum d’antan. C’est un peu ce qui avait séduit Côme quand il était arrivé là. Il ne s’attendait pas à ce que la vie soit si rude. On était loin de la ville et de son confort mais il savait qu’il pourrait s’y faire. Il lui avait fallu un an pour prendre ses marques et il avait dû revoir ses besoins à la baisse. Cela faisait cinq ans qu’il s’était installé dans cette vieille ferme découverte un jour où il était venu passer un week-end chez son oncle à Serverette. Elle l’avait envouté. Certes, elle était en piteux état et il y avait travaillé nuits et jours pour la rendre habitable. Toute la toiture avait été refaite, une partie de la charpente aussi. Les bras forts de plusieurs de ses amis avaient été indispensables pour charger les grumes de plusieurs centaines de kilos. De l’huile de coude aussi pour refaire les étanchéités, les plâtres intérieurs, les parquets et tous les encadrements de fenêtres.

Ici il n’avait besoin de rien. Il n’avait pas de télévision, les réseaux étaient encore expérimentaux, la ferme était presque en zone blanche. Pour téléphoner, il fallait remonter vers la nationale à deux kilomètres de là. Parfois, un peu de réseau H+ arrivait jusqu’à la ferme, miracle. Il devait alors monter au grenier pour lire ses messages. On leur avait promis que bientôt ils auraient la 4G. Il y avait bien une ligne téléphonique fixe, mais elle était si souvent en panne qu’il ne fallait pas compter dessus en cas d’urgence. La loi de Murphy sévissait aussi au fin fond de la Lozère.

Côme finit par allumer son feu, replaça la grille de protection devant l’âtre et se fit couler un café. Ses doigts avaient la piquette, l’eau du robinet était glaciale, l’hiver s’annonçait rude. En attendant, c’était la belle saison des champignons et, quand il n’était pas sur son chantier, il passait le plus clair de ses journées à travers bois et champs en compagnie de ses chiens.

Achille et Hector étaient deux magnifiques border collies tricolores, noir et blanc avec quelques auréoles brunes autour des yeux et des oreilles, deux frères d’une portée de six qu’il avait récupérés chez un fermier de Saint Alban contre une aumône. Pourquoi avait-il craqué ? Il ne le saurait jamais.

Côme était couvreur. Il bougeait pas mal dans la région, il s’était spécialisé dans la lauze. Le travail était délicat, souvent périlleux sous ce climat la plupart du temps froid et humide. Les pentes de toit étaient raides et il devait se sécuriser à l’aide d’un baudrier. Les chiens l’accompagnaient partout. Il ne les avait pas spécialement dressés, leurs vies s’étaient calquées sur la sienne et ils répondaient à toutes les sollicitations avec l’ardeur de bons chiens attachés à leur maitre. Il leur avait bien enseigné quelques tours pour passer le temps lors des longues soirées d’hiver, mais rien qui ne puisse servir à un quelconque berger ou éleveur. Il s’amusait à les voir se tenir par le cou pour poser en mode "câlin frangins" ou s’assoir devant lui avec des mimiques drôles lorsqu’ils voulaient obtenir un bout d’os ou des restants de gigot. Des parfaits compagnons qui sonnaient l’alerte à la moindre visite ou irruption d’un quelconque animal "non autorisé" sur le terrain. Un jour, ils avaient surpris un sanglier sous le pommier qui faisait une pause repas alors qu’il était apparemment poursuivi par une battue. Les sangliers étaient peu nombreux dans le coin. A part quelques fruitiers plus ou moins sauvages, il n’y avait pas de quoi se mettre sous la dent. C’était des animaux de passage en route vers les Cévennes plus prometteuses de marrons, châtaignes, glands… Ses chiens étaient partis comme des balles aux trousses de l’intrus. Côme était sorti en toute hâte pour les rappeler. Ce n’étaient pas des chiens de chasse et une fois l’animal sorti du périmètre de garde, les chiens étaient revenus fiers en se dandinant. Il n’aurait pas fallu qu’ils s’en approchent trop, les mâles solitaires traqués peuvent être extrêmement dangereux. Côme n’en avait plus entendu parler.

On était dimanche. Avant d’aller à la ville, Côme s’installa pour déjeuner. Il fit rentrer ses chiens qui se couchèrent devant la porte vitrée de la ferme. De là, ils avaient vue sur tout le pré et l’aboutissement de la route qui y menait. Un cul de sac qui finissait dans les champs. Ceux qui venaient là le faisaient exprès, ou alors se perdaient. Il fallait absolument qu’il rentre son bois dans la réserve avant les grosses pluies d’automne. De tout le mur qu’il avait rentré l’an dernier, il ne restait à peine qu’un demi stère de bois bien sec. La cave était l’ancienne étable. Elle était bien ventilée et elle servait aussi de garde-manger. S’il voulait rentrer la totalité du bois livré, il devrait d’abord dégager le dessous des vieilles mangeoires suspendues, encombré de vieilleries dénichées au grenier à l’époque où il y avait posé le parquet. Des caisses qu’il avait entreposées là sans trop savoir ce qu’elles contenaient. Il avait du boulot pour la journée mais avant il devait faire quelques courses.

Il sortit et appela ses chiens qui montèrent à l’arrière du 4x4. Tout en roulant, il pensait qu’il y avait dû y avoir une poussée de cèpes ces dernières heures. La forte pluie de la semaine et les deux jours de soleil étaient de très bons indicateurs. Les dessous de bois étaient frais et humides et contrairement aux poussées de printemps, il y avait peu de mouches et autres insectes pour piquer les bouchons. Lundi matin il se lèverait aux aurores pour aller ratisser ses coins à champignons avant l’arrivée d’éventuels touristes.

Il arriva à Aumont-Aubrac. Il allait rarement au supermarché, il préférait de loin les commerçants de proximité. Il fallait cependant reconnaitre que le super d’Aumont faisait la part belle aux productions locales, leur boucherie charcuterie se servait quasi exclusivement chez les éleveurs du coin. On y trouvait un veau merveilleux, du bœuf d’Aubrac, du porc local et tout un tas de volailles élevées en prairies. Inutile d’aller chercher plus loin. Mais il était surtout venu jusque-là pour se ravitailler en produits d’entretien. Il devait passer au magasin de bricolage également pour racheter de la lasure, divers diluants, une lame pour son égoïne, de l’huile moteur et tout un tas de bricoles dont il avait fait la liste sur un bout de journal. Toutes ces courses lui mangèrent une partie de la matinée. Il stoppa tout de même à la boulangerie de Saint Alban pour acheter ses boules de seigle, un pain délicieux à la mie tendre et compacte et à la croûte croustillante. Il n’en avait jamais mangé de meilleur et il se conservait frais longtemps.

Félicien, accoudé au bar de l’église, interpella Côme qui regagnait son 4x4.

- Oh Côme, tu bois un verre, on est dimanche !

- Désolé Félice, j’ai trop de boulot si je veux rentrer mon bois. Il a déjà pris l’eau toute la semaine et ils annoncent une nouvelle sauce dès mardi. Faut bien que je me chauffe cet hiver.

- Ok dommage… Mais si tu as besoin d’un coup de main tu le dis.

- Si tu ne sais pas quoi faire vers 16h00 alors tu seras le bienvenu. J’aurai fini de débarrasser mon capharnaüm et je n’aurai certainement pas fini de rentrer mon fayard.

- Ok, je passerai.

- Merci Félice, à tout’ alors.

Les deux chiens qui avaient vu leur maitre arriver de loin, s’étaient chacun attribué une fenêtre et saluaient les passants d’un wouaff.

- Achille, Hector, Chutt. Côme repris le volant et rentra à la ferme. Il ne se lassait jamais du paysage des contreforts de la Margeride. Des champs par centaines épousant les courbes des vallons, entrecoupés de bois de pins ou de feuillus. Des tintements de cloches par-ci, par-là. Des boules de roches posées au hasard comme tombées du ciel, certaines en équilibre, parfois au-dessus de la route en lacet. Un miracle. Elles semblaient défier les lois de l’apesanteur. Au fond du vallon coulait la Truyère. A ce niveau ce n’était qu’une petite rivière, un filament tiré du lac de Garabit. Mais dans le Cantal, elle était beaucoup plus imposante et était un spot apprécié des kayakistes de tous poils.

Sa ferme se trouvait sur la commune de Fontans, une large commune qui avait plus de kilomètres que d’habitants. Côme habitait dans un lieu-dit de sept maisons dont trois étaient habitées à l’année, sans compter la sienne. Il y avait Polo, un vieil agriculteur éleveur de chevaux comtois, Prostate le percepteur à la retraite, Côme n’avait jamais su son nom. Bien sûr personne ne l’appelait comme ça, mais cela était inutile car il ne parlait à personne d’autre qu’à sa sœur et à Polo. Et enfin la sœur de Prostate qui habitait dans un château. Son mari, marin au long cours, avait fait fortune sur les mers du sud et avait fait construire cette immense maison sur trois étages, toute décorée « art déco » pour les beaux yeux de sa femme. Ils n’avaient jamais eu d’enfant et à la mort du marin, la sœur se retrouva seule dans le château. Elle devait bien avoir quatre-vingt ans et son frère un peu moins. Autant dire que ce n’est pas les tentations de la jeunesse qui pouvait distraire Côme de ses devoirs. A trente-quatre ans, en pleine forme, il se sentait souvent seul. Il faut dire qu’il l’avait cherché. Il avait fui la ville et ses tracas. Il avait fui une femme aussi. Elle le rendait fou et au bout de dix années de vie commune, il avait décidé que cela suffisait. Elle le menait par le bout du nez, entre tromperies et sautes d’humeur, il n’en pouvait plus. Ils ne s’étaient jamais mariés, à chaque tentative, elle trouvait un prétexte pour lui dire qu’ils ne devaient pas s’engager. Elle ne pouvait pas s’engager. Il voulait des enfants, une famille. Elle voulait la liberté, les amis. Julia était danseuse. Jamais elle n’aurait sacrifié son corps à la maternité. C’était comme ça et il n’y pouvait rien. Il n’était pas sa priorité, il avait fini par l’accepter et il était parti. Rester aurait été suicidaire. Peut-être aurait-il fini par commettre l’irréparable. Ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre.

Côme arriva chez lui. Les chiens sautèrent du 4x4 et commencèrent une partie de jeu dans le pré. Il déchargea ses courses. Il était presque midi. Il ne perdit pas de temps à se préparer un repas. Il se coupa une tranche de pain avec un bout de cantal entre deux, un verre de vin et l’affaire était dans le sac. Il mangerait mieux ce soir.

Côme entreprit de vider la remise. Il commença à faire un tas au milieu du pré avec toutes les choses qu’il pourrait brûler. Beaucoup de cartons contenaient des vieilleries inutilisables, amassées depuis des années et qui n’avaient jamais servi à personne. Des blocs de dessins d’enfants, des livres de coloriages et des revues de toutes sortes qui avaient pris l’humidité. Un tas d’objets cassés ou irrécupérables. Des chiffons, des vieux bidons et autres cochonneries. Dieu sait pourquoi tout ça n’avait pas été jeté avant. Il arrivait au bout. Un grand carton bien fermé contenait des photos dans des albums et dans une boite en fer. Il ne sait qui avait habité là avant lui. Cette ferme remontait au XVIIIè siècle. Elle avait dû en voir passer des choses. Les photos quant à elles n’étaient pas aussi vieilles et pour cause, la photo n’existait pas encore. Mais elles avaient tout de même une bonne cinquantaine d’années pour la plupart et beaucoup plus pour d‘autres. Côme prit le carton et le rentra à l’intérieur de la maison. Il faisait dans les 70x50 cm et était plein. Il regarderait plus tard ce que contenait cette boite à trésor.

Une fois toute la pagaille dehors, il s’évertua à nettoyer le coin à coup de balais de paille. Une énorme poussière envahit l’espace et il dû ouvrir en grand les deux battants de portes pour laisser sortir tout ça. Une fois la place nette, il commença ses allers-retours jusqu’au tas de bois avec le porte bûches à roulettes. Le terrain herbeux ne facilitait pas la tâche et il dut faire des pauses régulières.

A 16h15 Félicien arriva avec son estafette. Il se gara dans le pré à côté du tas d’ordures à brûler. Félicien avait une cinquantaine d’années, peut-être un peu moins. Les gens ne disaient pas leur âge et personne ne leur demandait. Il travaillait à la scierie des Estrets. Côme l’avait rencontré à l’époque de la réfection de sa toiture. Ils avaient vite sympathisé et Félice, comme il l’appelait, avait été un soutien appréciable alors qu’il avait eu besoin de bras. Côme lui restait redevable.

- Alors tu en es où ?

- Il doit rester deux stères à rentrer. C’est sympa de venir me donner un coup de main.

- C’est normal. Allez, tu gardes le porte bûches, je prends la brouette.

- Ok elle est derrière les bouteilles de gaz.

Les deux amis terminèrent de ranger le bois. A l’intérieur de l’étable se dessinait un joli mur de bûches bien alignées. Cela réchauffait tout de suite l’atmosphère et la bonne odeur de bois frais se répandait jusque dans l’habitation.

A 18h30 tout fut rangé. Côme proposa à Félicien de partager un verre et un bout de saucisson avant d’aller allumer un feu de joie dans le pré.

- A la bonne heure. Je meurs de soif avait répondu Félicien.

Ils s’installèrent dehors. L’humidité tombait déjà et le froid avec. Avec l’obscurité qui s’avançait, la chasse était terminée pour la journée. Au loin on entendait les dernières brames de cerfs. Il y aurait un beau concert ce soir. Côme priait tous les soirs pour que le cheptel des terres soit préservé et qu’il soit au rendez-vous le jour tombé. Durant le reste de l’année, le Cerf restait invisible, seules quatre ou cinq biches occupaient le territoire et Côme pouvait les apercevoir sur l’autre versant de la colline lors de ses cueillettes de champignons. Selon la direction du vent, il prenait garde à ce que ses chiens restent près de lui. Quand le vent lui était défavorable, il laissait faire. Il savait très bien que les belles seraient parties bien avant qu’il ne les aperçoive. Cela restait toujours un merveilleux spectacle que de les voir brouter paisiblement dans les bois. Chacun de leur déplacement était une danse légère et habile. C’étaient les rois de la forêt. Côme les admirait.

Les deux amis s’installèrent sur la table pique-nique en bois devant l’entrée de la ferme. Côme déboucha une bouteille de Corbières et sortit le saucisson du boucher de Saint Alban ainsi qu’une boule de seigle. Ils se tapèrent l’apéro et Côme entreprit d’allumer son tas de détritus. Pour l’aider à prendre avec l’humidité ambiante, il l’arrosa d’une lichette de pétrole pour poêle. Le feu démarra vite et sa douce chaleur les enroba. Le verre à la main, les deux amis restèrent un moment à écouter le crépitement joyeux du brasier. Il ne fallut pas longtemps pour que le gros tas se transforme en tarte de cendre, laissant sur l’herbe un cercle presque parfait. Au printemps il n’y paraitrait plus, l’herbe ici pousse comme du chiendent.

La soirée était bien avancée lorsque Félicien partit. Côme entreprit de fouiller le carton sortit des détritus et s’installa dans le salon près de la cheminée. Il commença à sortir les albums photos et la boite en fer. Dessous il trouva encore quelques livrets sur des manifestations agricoles, des posters pliés et tout au fond, un tableau de 60x40. Le cadre était vieux et il ne restait plus grand-chose de sa dorure. Il devait être de belle facture à l’origine et les moulures de bois qui en faisaient le décor étaient encore intactes. Le tableau était une toile de lin encollée et jaunie sur l’arrière. On ne distinguait plus trop le sujet. C’était à n’en pas douter un portrait. C’est tout ce que Côme pu en déduire. Il le mit de côté et commença à feuilleter les albums. Beaucoup de photos s’étaient décollées de leur emplacement et voyageaient librement entre les pages séparées par des feuilles de papier de soie. La grande époque de l’argentique en noir et blanc, les plus anciennes en sépia. Les bordures étaient ciselées en vaguelettes, certaines avec un contour blanc, d’autres sans. Une vraie plongée dans la moitié du XXe siècle. La majorité des photographies remontaient aux années 50 et 60. Quelques rares dataient des années 30. Côme y voyait de belles dames chapeautées devant de belles voitures conduites par des messieurs en Borsalino ou encore, c’était la mode, en Fedora Ford très classes. Plus tard, les hommes portaient des casquettes de tweed ou des bérets à visière. Les tenues étaient élégantes et même si les protagonistes étaient pour la plupart des gens de la campagne, pour la photo ils avaient revêtu leurs plus beaux atours, on disait alors "la tenue du dimanche". Quelques clichés avaient été pris en ville lors de marchés ou foires annuelles. Deux photos étaient prises à Paris dans les années 60. On y voyait un couple avec ses deux filles et un fils plus âgé. Un homme se tenait en retrait. Ce devait être le chauffeur. La famille paraissait aisée même si l’allure générale n’était pas parisienne. Côme pensa qu’il devait s’agir d’un voyage à la capitale, sorte d’initiation pour les adolescents de la campagne. Le père avait dû profiter d’une foire internationale pour transporter toute sa famille. Cela avait dû être une vraie expédition. Côme avait souvenir de voyages avec ses parents lors de départs en vacances au bord de la mer. Lui, son petit frère et sa sœur, étaient quichés à l’arrière de la Renault 16 dont son père était si fier. Il n’en gardait que le souvenir des sacs en papier et des arrêts d’urgence pour nettoyer les dégâts. Avant les châteaux de sable et les pieds dans l’eau il fallait vivre l’enfer.

Il était né au cœur du Roussillon, à quelques kilomètres de Béziers. Son père, agent administratif communal avait fait toute sa carrière au village. Il était respecté et droit dans ses bottes. Sa mère était " femme au foyer", avec ses trois bambins elle avait de quoi s’occuper. Sylvette n’avait jamais eu de métier même si plus jeune elle s’imaginait bien couturière à la maison de la soie. Elle avait envisagé de faire un CAP couture mais elle avait rencontré Armand et s’était mariée. Son jeune époux venait de réussir son concours d’entrée dans l’administration et son fils était arrivé dans la foulée. Elle avait abandonné ses rêves de carrière.

Côme avait eu une enfance heureuse, sans dorure mais avec tout ce qu’il fallait pour grandir dans de bonnes conditions. Son père aimait la pêche et lui en faisait profiter. Les vacances à la mer, deux semaines par an, ponctuaient les années scolaires et les virées dans l’arrière-pays agrémentaient le tout. A noël, pour les vacances de Pâques et de la Toussaint, toute la famille débarquait chez l’oncle Arnold, fermier à Serverette. Arnold avait épousé une fille du pays, Simone. Ils avaient eu deux enfants. Autant dire que les réunions de famille étaient bien vivantes et avaient tout de cousinades. Simone avait hérité de la ferme de ses parents. En tant que femme, elle avait dû se battre pour s’affirmer dans un monde d’hommes, en Lozère plus qu’ailleurs. Elle menait son troupeau de deux cents bêtes par les cornes et personne n’aurait voulu la contrarier, pas même Arnold qui lui était dévoué corps et âme. Elle avait un cœur gros comme ça et les enfants l’adoraient. Quand elle n’était pas dans ses champs, elle était aux fourneaux pour le bonheur de tous. Côme gardait de ses vacances à la ferme des souvenirs délicieux comme des sucres d’orge. Quand il serait grand, il viendrait habiter dans ce paradis, c’est ce qu’il avait fini par faire et il était heureux.

Il se demandait qui pouvaient être tous ces gens sur les photos. Une jeune femme y revenait souvent, à deux époques différentes, peut-être la mère et la fille, mais elles se ressemblaient tellement que l’on aurait pu croire qu’il s’agissait de la même personne. Elle paraissait différente des autres modèles. Ses traits étaient d’une finesse statuaire et ses yeux, clairs sur les clichés devaient être d’un bleu ciel lumineux. Personne n’aurait pu le dire sur ces images en noir et blanc, peut-être vert d’eau. Il lui donnait un regard mystérieux, entourés de longs cils noirs accentués sur la photo des années 60 par un trait de liner prononcé. Elle était d’une beauté affolante et Côme pensait qu’elle avait dû faire chavirer des cœurs.

Il continua à fouiller la multitude de clichés puis, la fatigue venant, il renferma le tout dans le carton. Côme laissa le tableau dehors, il fallait qu’il pense à le nettoyer pour voir qui il abritait. La couche de crasse qui le recouvrait ne laissait pas grand-chose apparaître du modèle. Peut-être tenait-il entre ses mains l’œuvre d’un peintre connu du XIX° siècle… Sur ces belles pensées, il se leva pour préparer le dîner. Il commença par une distribution de gamelles à ses chiens puis se fit revenir une saucisse agrémentée de pommes de terres qu’il coupa en cubes. Le tout revenu à la poêle et recouvert de copeaux de cantal ferait un repas satisfaisant pour calmer sa faim de loup.

Il faisait nuit noire à présent. Après le repas, il sortit quelques minutes avec ses chiens. Il n’y avait jamais de silence, même au plus profond de la Lozère. Alors que la vie s’endormait, le brame du cerf était parasité par le bruit incessant des avions qui traversaient le ciel en tous sens. Cette pollution acoustique durait jusqu’à plus de 22h00. Une vraie autoroute au-dessus de sa tête. Une plaie.

Heureusement, un chant de hibou venait de temps en temps adoucir son humeur. Il était fatigué. Il caressa ses chiens et monta se coucher.

Les chambres étaient à l’étage, il fallait grimper un escalier en bois cloitré derrière des parois de bois qui montait au-dessus d’une d’alcôve. Dans le temps, la pièce du bas était la seule pièce à vivre, les anciens y vivaient et y dormaient. L’alcôve était séparée du reste de la pièce par un gros rideau de laine. Aujourd’hui, elle était fermée par une grande et magnifique armoire ancienne en chêne. Côme y avait rangé toute la vaisselle de la maison ainsi que les serviettes et ustensiles de cuisine.

A l’étage, on arrivait sur un pallier de bois, puis un petit couloir qui desservait trois chambres. La première grande chambre qui faisait la superficie de la pièce à vivre, était réchauffée par le conduit de cheminée qui montait sur toute sa hauteur. Plus loin, deux petites chambres d’amis ou d’enfants, puis, au bout du couloir, une grande pièce qui donnait en pleins pieds de l’autre côté de la maison. Cette pièce était à l’origine une réserve à foin et on y rangeait les machines agricoles. Elle possédait une petite porte fenêtre côté façade où l’on pouvait voir la vieille poulie qui servait à descendre le foin à l’étable, juste en dessous. Aujourd’hui, c’était un grand salon garnis de fauteuils et de canapés, d’un vieux piano désaccordé qui faisait le bonheur des enfants et de meubles anciens. Un immense Godin réchauffait cette pièce dont le plafond n’était autre que la charpente qui avait été isolée entre chaque poutre avec de la laine de verre recouverte de plaques isolantes. Une belle et ancienne machine à ventiler le blé était parquée près de la grande porte fenêtre qui donnait sur l’arrière de la maison. Côme en avait modifié les grilles pour ventiler les myrtilles qui, en saison, recouvrait une partie du pays. Nombreux étaient ses amis qui venaient profiter de la machine et partager ainsi des moments conviviaux avec lui. Il suffisait d’ouvrir en grand la porte fenêtre et de tourner la machine pour que la sortie de la ventilation soit dirigée vers l’extérieur. Il n’y avait plus qu’à tourner la manivelle et récolter les myrtilles débarrassées de leur brindilles et feuillages dans le grand réceptacle de bois sur lequel on avait posé une toile cirée. Quand ses amis ou la famille débarquaient, c’est là qu’avait lieu la fête. Au-dessus des trois chambres, c’était une mezzanine dont Côme avait refait le plancher et posé des garde-fous en bois. Il avait transformé tout l’espace en immense dortoir. Le paradis des enfants qui pouvaient s’y faire des soirées pyjamas en se racontant des horreurs juste avant d’aller se camoufler sous leur couette, transits de peur mais ensemble.

En dehors de l’odeur du bois et du feu de cheminée, cette maison sentait les vacances et la vie. La plupart du temps Côme y était seul, mais il appréciait cette solitude qui lui faisait aimer les visites et ensuite, apprécier de pouvoir se retrouver entre lui et lui.

La journée avait été physique. Il fit un tour dans la petite salle de bain en haut de l’escalier. Elle était équipée d’une petite baignoire et d’un lavabo monté sur un meuble en bois fait maison. Il prit sa douche et attrapa au passage un bouquin sur les étagères qui meublaient une partie du pallier à côté de la grande chambre. Il tenta d’en lire quelques pages mais fut vite rattrapé par le sommeil. Dehors le vent soufflait et les nuages continuaient à s’amonceler. Demain il pleuvrait. Il était heureux d’avoir rentré tout son bois.

CHAPITRE 2

LA FEMME DU BOIS NOIR

Même par temps de pluie les oiseaux chantaient. Le grand poirier qui se dressait fier devant la maison et dont Côme pouvait voir les branches danser devant la fenêtre de la chambre, était colonisé par une multitude de petits oiseaux. Des mésanges bleues, des chardonnerets, des rougegorges, des pinsons, toute une faune joyeuse et bruyante qui sonnait le réveil tous les matins. Une nuit d’été, il était resté sans voix devant le spectacle de son vieux poirier recouvert de vers luisants. On aurait dit qu’il était habillé de guirlandes de Noël. Le spectacle était fabuleux. Pas étonnant que les oiseaux appréciaient cette auberge accueillante et nourrissante.

Ce lundi s’annonçait gris, son nouveau chantier ne démarrait que mercredi, d’ici là il pouvait s’octroyer deux jours de break. Cela lui arrivait rarement et il en profita pour s’attarder un peu au lit. Il finit par se lever, s’habilla d’un jean et enfila son gros pull sur un tee-shirt à manches longues. Il descendit sortir ses chiens et se fit couler un café. De tout le bois qu’il avait rentré la veille, il y en avait une partie à refendre. Le temps ne s’y prêtait pas, il ne sortirait pas la fendeuse électrique sous la pluie, de même qu’il n’irait pas se faire une partie de bucheronnage à la hache par un temps pareil. Il profiterait de cette journée pour réparer quelques outils, remettre une lame neuve à sa tronçonneuse et terminer la lasure des poutres de la mezzanine. Il les passait à la lasure tous les deux ans pour éviter leur attaque par des capricornes et autres mangeurs de bois.

En attendant, il traversa sa cuisine, entra dans la remise par la petite porte du fond et fit le plein de bois sec pour redémarrer la cheminée. Le feu s’était endormi durant la nuit et il fallait vite le rallumer pour garder la température, sans quoi, avec cette pluie l’humidité se serait vite invitée.

Les chiens eurent vite fait leur tour. Ils n’appréciaient la pluie que derrière la porte vitrée. Même s’ils raffolaient des bains en rivière, paradoxalement ils détestaient se promener sous l’eau. Allez comprendre.

Tout à son déjeuner, dans les volutes de café, Côme se disait qu’il en passait souvent des matinées seul devant sa tasse. C’est dans ces moments qu’il aurait aimé avoir quelqu’un avec qui discuter de sa journée, du temps, des prévisions… mais il restait le nez plongé dans son café à scruter le tourbillon que faisait sa cuillère. En regardant vers la cheminée, il vit le portrait posé à côté. Il se demanda ce que les spécialistes utilisaient pour nettoyer une toile sans risquer de l’abimer. Il faudrait qu’il aille se renseigner chez le droguiste d’Aumont qui vendait également du matériel pour artistes peintres, des huiles et des diluants. Il ne fallait pas faire n’importe quoi au risque d’endommager la toile qui, pour l’instant, n’avait aucune valeur si ce n’était celle du mystère. Il décida d’y faire un saut dans la journée.

Côme termina son café, rangea le peu de vaisselle et monta à l’étage préparer sa lasure. Avec la cheminée, elle sècherait assez vite. Il faudrait cependant qu’il allume également le Godin. La pièce était haute de plafond et la journée était humide. Il retira son pull de laine et enfila une vieille chemise sur son tee-shirt. Les onze poutres qu’il lui restaient à traiter lui prirent une bonne partie de la matinée. Sur la partie mezzanine il pouvait travailler les bras en l’air, mais sur la partie grand salon, il lui avait fallu monter et descendre des dizaines de fois de son grand escabeau. A certains endroit l’exercice avait été périlleux. Il pensait qu’il y avait un âge pour tout et qu’il ne ferait pas ça toute sa vie. La pluie avait cessé et il en profita pour aller faire un tour à la Droguerie d’Aumont. Elle serait ouverte jusqu’à 12h30, il fallait qu’il se hâte. Il descendit, appela ses chiens et les embarqua dans le 4X4.

Sur la route, le ciel était plombé. Une belle lumière caressait les collines et au loin, la Margeride semblait illuminée d’un jaune flamboyant qui contrastait avec le vert vif des forêts de sapins. Au loin, quelques chevreuils surpris bondissaient pour se mettre à l’abri de la végétation. Beaucoup de biches et leurs progénitures profitaient des dernières herbes avant la neige. Les animaux devaient l’attendre la neige, elle était porteuse de trêve du feu. Il était interdit de chasser dans la neige. Les traces rendaient les animaux trop vulnérables et c’était une bonne chose.

Côme arriva à Aumont quinze minutes avant la fermeture du magasin. Il fila tout droit au rayon « arts » et interpella un vendeur.

- Bonjour, je souhaitais avoir des conseils pour le nettoyage d’une veille toile peinte à l’huile…

- Bonjour Monsieur. Et bien normalement il ne faut rien y mettre, surtout pas de produit nettoyant. C’est une vieille toile ? Vous en connaissez la provenance, la valeur ?

- Oui elle doit être très vieille, mais je n’en connais pas les origines. Elle dormait dans un tas d’immondices, à l’abri dans une caisse. Dans l’état actuel il est impossible d’en discerner les traits.

- Je vous conseille alors de la nettoyer en douceur au plumeau d’abord, puis si cela ne marche pas, vous pouvez prendre un aspirateur, vous attachez un bout de tissus doux du style microfibre à l’aide d’un élastique au bout du tuyau et vous aspirez à la vitesse la plus lente et à environ cinq à dix centimètres de la toile pour ne pas risquer de décoller de la matière.

- Merci bien, je vais essayer ça. Mais si ça ne marche pas ?

- Vous pourrez toujours tenter de la nettoyer avec un coton-tige trempé dans de l’eau avec du savon de Marseille. Vous commencez dans un coin par de tous petits tampons pour voir si la saleté accroche et si ça n’abime pas la toile. Si ça marche, vous pouvez continuer petit bout par petit bout. Pareil pour le cadre. Il est comment le cadre ?

- C’est un cadre en bois ciselé, je dirais style XVIIIe. Il devait être doré à l’origine…

- Alors pareil, avec douceur, juste des tapotements verticaux, pas de balayage. Mais si vous voulez un vrai conseil et si vous n’avez vraiment aucune idée de la provenance de ce tableau, vous devriez aller le montrer à un expert. Peut-être êtes-vous le propriétaire d’un trésor ?

- Je vais suivre vos conseils. Merci pour votre temps. Au revoir.

- A votre service Monsieur. Au revoir.

Côme reprit la route. A priori il avait tout ce dont il avait besoin pour suivre les premiers conseils du vendeur. Il était temps de penser à manger, son estomac le rappelait à l’ordre. Sur la route, à cinq minutes de la ferme, il vit une forme sur le bas-côté. De loin il ne savait pas trop ce que c’était. En s’approchant, il vit une vieille femme qui semblait être tombée. Il arrêta son 4X4 et en descendit en urgence. Il s’approcha de la forme indéfinissable et demanda.

- Bonjour, vous allez bien… Avez-vous besoin d’aide ?

- Ah Dieu merci quelqu’un ! La forme prononça ces mots avec un tremblement dans la voix.

- Attendez, je vais vous aider dit Côme en essayant de la relever.

C’était une femme, il en était sûr. Mais impossible de lui donner un âge même si elle ne semblait pas si vieille que cela. Elle était vêtue à l’ancienne, une longue jupe de laine sur des bottines usées et crottées. Un long manteau épais recouvert d’un grand carré de laine et des cheveux dont la couleur était indéfinissable, ni blonds, ni blancs, cachés sous un grand bonnet. Seule une lueur étrange éclairait son regard. Il perçait sous des mèches folles qui lui balayaient le visage. Côme n’aurait pas su dire de quelle couleur étaient ses yeux. Elle était trempée et semblait avoir froid.

- Voulez-vous que je vous raccompagne chez vous ? Vous habitez loin ?

- C’est très gentil à vous. J’habite derrière le bois, là, dit-elle en montrant le bois noir de l’index.

En effet, Côme avait déjà vu une bâtisse derrière le bois noir, ce bois où il ramassait les fameuses « tête noires », le meilleur des cèpes d’été. Mais il lui semblait que cette masure était abandonnée depuis des années.

- Venez, montez, je vais vous y déposer. Vous pouvez marcher ?

- Ça va aller dit la femme. Je ne sais pas comment je suis tombée ni ce que je fais là à vrai dire. Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas pensionnaire de l’hôpital de Saint Alban continua-t-elle avec un brin d’humour. Je me suis juste cassée la figure en voulant me pousser quand une voiture arrivait un peu trop vite à mon goût. Mais vous êtes là, je vous en remercie.

- Très bien, je vous ramène alors. Vous pourrez vous sécher plus vite.

- Merci bien.

Côme ramena la femme jusqu’à chez elle. Elle descendit de la voiture et attendit qu’il reparte pour se diriger vers la porte d’entrée. Côme vérifia dans son rétroviseur si elle rentrait bien chez elle, mais la femme, se sachant observée, se retourna sur le pas de la porte et lui fit un signe « au revoir » de la main. Côme se dit que tout allait bien et partit.

Arrivé chez lui, les chiens sortirent joyeusement du 4X4 pour s’offrir un tour de pré. Les vaches Aubrac étaient dans le pré adjacent et ils se faisaient une joie d’aller les saluer par des aboiements joyeux. Côme devait les rappeler. Non qu’ils les effrayaient, elles étaient habituées à ces deux énergumènes, mais Côme n’aimait pas que ses chiens aboient de concert sans autre raison que celle d’avertir. Les chiens dociles rejoignirent leur maitre et tout le monde rentra.

Il était l’heure de faire le repas. Côme sortit une escalope de veau qu’il fit revenir au beurre fermier et il prépara un sachet de haricots verts et pommes de terres qu’il avait au congélateur. Le tout revenu dans le jus de viande était très appétissant et il ne bouda pas son déjeuner.

Après manger, il se fit couler un café et se posa un instant près de la cheminée dont il venait de raviver le feu. Il se plongea dans le journal de la veille et s’endormit.

Quand il se réveilla une heure plus tard, son café avait refroidi. Il s’en fit couler un nouveau et monta à la salle de bain chercher une boite de cotons tiges. Il prit ensuite un distributeur de savon de Marseille liquide, en dilua quelques gouttes dans un verre d’eau tiède et laissa reposer le temps de boire son café. Côme était curieux de voir ce que cachait le portrait mystérieux. Il allait auparavant tenter d’aspirer la toile. Son aspirateur n’était pas tout récent, mais équipé d’un chiffon microfibre attaché par un élastique, il ferait son office de façon moins violente que sans. Il déposa la toile à plat sur la grande table en bois qui occupait une bonne partie de la pièce à vivre. Cette table pouvait recevoir douze convives, quatorze en mettant deux personnes à chaque bout. Tout était prêt pour l’expérience. Il approcha le tuyau de l’aspirateur à dix centimètres de la toile et appuya sur le bouton « marche » avec le pied. Le résultat n’était pas probant. Une fine pellicule de poussière s’attacha au chiffon mais l’apparence du tableau ne varia guère. Il rapprocha le tuyau de l’aspirateur à cinq centimètres et recommença la manœuvre. Au bout de quelques minutes il abandonna l’affaire. Cette méthode ne convenait pas, il allait essayer le coton tige.

Côme rangea son aspirateur et vint s’assoir devant le portrait. Il saisit délicatement un coton tige, le trempa dans la solution légèrement savonneuse et cibla un petit coin du portrait en bas à gauche. Avec de légers tapotements, il arriva à décrocher une pellicule noire au bout du coton. Le dessous était toujours sombre et le glacis n’apparaissait toujours pas. Il pensa qu’il lui faudrait du temps pour apercevoir quelque chose. Il prendrait son mal en patience et en ferait un peu tous les jours. En attendant, il se dessina virtuellement un carré de deux centimètres de côté qu’il nettoierait pour la journée. Il n’avait pas que ça à faire. Son client des Estrets attendait sa prestation pour le mercredi et il fallait qu’il vérifie son matériel ; les lauzes que le carrier lui avait livrées la semaine dernière ainsi que tout son matériel : clous forgés, mètre, équerre, cordeau, massette à un bord tranchant, burin... Les lauzes étaient livrées sur palettes, rangées côte à côte verticale pour éviter la casse. Les palettes facilitaient le transport. Pour la toiture de la dépendance des Cournac, il lui fallait bien trois palettes, soit 60m2. Côme vérifierait le tout en fin d’après-midi et chargerait la grande remorque mardi avec les lauzes et les pannes de bois. D’ici là ils annonçaient de la pluie. De toute façon, il en aurait au moins pour deux jours à préparer la couverture avec la fixation des pinions d’angle et des pannes qui devaient soutenir les lauzes. Tout le matériel était bien à l’abri dans l’étable. Il y resterait.

Il s’appliqua à manier son coton tige avec dextérité, sans trop appuyer, sans gratter, juste des tapotements. Il passa un temps fou sur un petit carré en laissant sécher la matière entre chaque passage. C’était un travail de patience et au bout de deux heures, il commença à percevoir un léger reflet de glacis sous la couche de crasse qui avait dû s’accumuler durant des années. Il pensa que cette toile devait être très ancienne. Peut-être y avait-il des inscriptions au verso, mais il était aussi sale que le recto. Cependant, comme il s’agissait d’une toile végétale, à priori du lin, le nettoyage serait plus complexe que sur le glacis. Chaque chose en son temps. Côme sentait ses yeux picoter. Il était temps de faire un break. La concentration nécessaire à cette manipulation lui fatiguait la vue. Il se leva, appela ses chiens et sortit prendre l’air.

Côme prit le chemin du bois noir. Personne ne venait jamais par-là, l’endroit était à l’écart des routes. Le bois se trouvait bien au-delà d’un petit chemin qui donnait sur un cul de sac. Tout en sifflotant, accompagné d’Achille et Hector, il scrutait le paysage qui s’illuminait sous le ciel noir. Il allait tomber quelque chose et profiter de cette petite fenêtre météo était la meilleure occupation à avoir à ce moment-là. Côme traversa un grand pré à vaches, puis un ruisseau et s’engagea dans la forêt. Automatiquement il calibra sa vue en mode « champignons ». C’est un exercice qu’il pratiquait sans même s’en rendre compte. Combien de fois avait-il accompagné des amis à la cueillette en s’entendant dire « mais comment tu fais, moi je ne vois rien ! ». Effectivement, selon ce que l’on cherche, il faut tout simplement calibrer sa vue pour que celle-ci ne s’arrête que sur les choses recherchées. Aussi passait-il du mode « cèpes » au mode « mousserons » ou autre, selon ce qu’il cherchait. En l’occurrence, c’était la saison des cèpes. Il fit un visionnage circulaire du coin et, ne voyant rien lui sauter à la figure, il décida de tailler dans le sillon creux du bois noir. Ce sillon était souvent garni de têtes noires dont le chapeau affleurait sous les épines de pins. Les cèpes clairs poussaient sur les coteaux du bois, là où le soleil perçait timidement à travers les branches des feuillus. Les cèpes adorent les pentes douces, les mousses et les aiguilles de pins. Certains sont timides et se cachent bien profond sous les branches les plus basses des sapins, il faut alors ramper pour aller les dénicher. D’autres sont moins farouches et préfèrent les lisières de bois, celles où le soleil passe lorsque le vent secoue les branches. Il y a ceux cachés sous les branches basses au bord de la route quand les ramasseurs pénètrent les forêts, peu pensent à regarder au bord des talus sous les grandes branches. De ce fait, les bois entiers sont nettoyés sans que leurs bordures n’aient été attaquées. Cela fait le bonheur des fainéants.

Côme tout à sa quête ne vit pas la forme en haut du vallon. Ses chiens l’avertirent de la présence. Côme se redressa et cru apercevoir la femme du bord de route. Il leva la main pour l’interpeler mais elle disparut de l’autre côté du vallon. Sans doute ne l’avait-elle pas vu. Il rappela ses chiens qui avaient commencé à grimper la bute du vallon. Les deux compères abandonnèrent leur cible et recommencèrent à jouer autour de lui. Ils adoraient ces sorties à la sauvage et sans contraintes avec leur maitre. Il arrivait souvent que l’un des deux, voire les deux, se parfume au crottin de chevreuil ou de cerf, parfois même avec une vieille carcasse bien pourrie, le top du top. Dans la société des chiens, c’était du plus grand chic, ils se déguisaient. Cette douce odeur de charogne cachait leur odeur de chien, ce qui facilitait leur approche d’une éventuelle proie. Dans la société des hommes, cela leur coûtait une bonne douche au tuyau en arrivant à la ferme, mais le plaisir avait été consommé et tout était parfait. Côme dénicha cinq beaux cèpes jaunes et blancs, quelques bouchons sous la pinède, deux pieds de moutons et quelques chanterelles rescapées de la dernière pousse sous les branches rases d’un petit sapin. Elles préféraient d’ordinaire les buis, mais la nature était généreuse. Il continua à marauder dans le bois et grimpa la colline au bout du bois noir. Au loin, sur l’autre versant du vallon, on apercevait la maison de la dame de la route. Il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il avait toujours cru cette bâtisse abandonnée. Rien de l’extérieur n’incitait à penser qu’elle était habitée. Il n’y voyait jamais de fumée sortir de la cheminée, ni de lumière le soir. Les volets étaient fermés et les fenêtres restaient énigmatiquement sombres. Qui pouvait-elle être ? Il se renseignerait auprès de Polo, il devait bien connaitre toutes les histoires du coin depuis le temps qu’il battait la campagne avec ses chevaux. Polo était aimable. Côme le trouvait distingué. Il avait un accent et il était difficile au prime abord de saisir ses mots, mais une fois habitués au roulement des « r » et aux ponctuations « put’ » « put’ », tout dans son comportement révélait une bonne éducation. Il parlait toujours respectueusement aux dames et avec beaucoup d’égard. Ce n’était pas l’habitude des paysans du coin qui, lorsqu’un couple était devant eux, s’adressaient uniquement à l’homme sans même un regard pour la femme, elle était transparente. Peu importe qui tenait les manettes du ménage ou de l’entreprise. Si l’homme était là, on parlait à l’homme un point c’est tout.

Polo vivait seul. On ne lui avait jamais connu d’épouse. Il y a longtemps, il avait fait venir une ukrainienne pour la marier. Ce n’est pas bon pour un homme de rester seul, mais dans le fin fond des campagnes il est difficile de faire des rencontres. Polo s’était mis en ménage mais quelques mois plus tard la belle était partie. Elle n’avait pas su s’adapter à la vie rude d’un fermier de haute Lozère, à la solitude du lieu. Elle venait de la ville, le choc des cultures avait dû être violent. Polo ne renouvela pas l’expérience. Il resta seul avec son bout de gitane maïs coincé au coin des lèvres. Côme souriait souvent en pensant aux déboires du pauvre Polo. Un jour qu’il sortait avec ses chiens, il vit dans le pré du fond un bel étalon comtois. Sa robe était caramel et ses crains d’un blanc étincelant. Il était beau et fier, jeune et plein de vie. Côme pensa qu’il ferait de beaux petits pour l’élevage du Polo. En croisant Polo quelques semaines plus tard, ce dernier faisait une mine de six pieds de long. Côme lui demanda ce qu’il se passait et Polo lui raconta.

- Tu vois ma bourrique là-bas ? dit-il en désignant de la main l’étalon. Et bien cette « put‘» il ne veut pas le faire !

- Il ne veut pas faire quoi ?

- Il ne vaut pas le faire avec les juments !

- Mais comment ça, il est impuissant ?

- Non « put‘» il est amoureux ! Il n’en veut qu’une, la grosse brune. Il ne veut pas regarder les autres. Ça fait une semaine que je l’ai mis aux juments et il n’en prend qu’une seule « put’ ». Vais pas pouvoir le garder.

Effectivement, quinze jours plus tard, un camion venait chercher l’étalon. C’était un monde dans lequel mieux valait ne pas s’attacher. Un nouveau reproducteur arriverait bientôt mais Côme garderait cet épisode dans sa mémoire même si pour le pauvre Polo l’histoire n’était pas drôle. Si ses juments ne poulinaient pas, il perdait de l’argent, et l’argent, même si on ne le dépense pas, c’est sacré.

Le jour était tombé et la température avec. Côme appela ses chiens et rentra à la ferme. Il posa ses champignons et ralluma la cheminée. Il débarrassa la grande table, rangea le tableau et le matériel de nettoyage sur la table basse du salon et prépara son dîner. Les deux chiens attendaient sagement leur gamelle, chacun sur son tapis près de la porte vitrée. Il se dit qu’une bonne poêlée de cèpes ferait un diner sympathique et entreprit de trier et nettoyer ses champignons. Il rangea les pieds de moutons et giroles au réfrigérateur, ils feraient le repas du lendemain. Il posa une grosse noix de beurre au fond d’une poêle et tailla les cèpes en grosses lamelles. Il y ajouta quelques brins de persil, une gousse d’ail écrasée, sel poivre et fit cuire tout ça. Il lui restait une escalope de veau qu’il fit revenir dans les champignons. Il déglaça sa préparation par une lichette de vin blanc de cuisine, pour le parfum.

Côme distribua les gamelles de ses chiens, dressa son couvert et passa à table. Tout en mangeant, Il ne pouvait s’empêcher de penser à la dame du bois noir. Demain il passerait voir Polo, cela le démangeait et quand il avait une idée dans la tête… En attendant, il passerait sa soirée auprès du feu à tenter de nettoyer cette toile mystérieuse. Soudain il pensa qu’il n’avait pas appelé son employé et qu’il fallait qu’il le fasse avant qu’il ne soit trop tard. Il était déjà 20h00 et la décence n’autorisait pas de déranger les gens après 21h00. Après son repas il monta au grenier tenter de saisir du réseau sur son téléphone. Il réussit à en capter et appela David. David était un jeune ouvrier que Côme avait formé à la pause de la lauze. Cela faisait deux ans qu’il travaillait avec lui et il était pleinement satisfait de ce jeune qu’il avait pris sous son aile. Il était difficile de trouver de bons ouvriers motivés et passionnés du métier. David était le fils d’un fermier de Rieutort-de-Randon. Il l’avait contacté au cours de ses études pour une formation en alternance. Côme en avait été satisfait et lui avait proposé des contrats saisonniers au début. Mais le jeune homme était tellement impliqué et travailleur que Côme avait décidé d’en faire son ouvrier principal. Il le payait plutôt bien et les clients se bousculaient d’autant que l’Etat offrait des facilités, voire des aides dans tous les domaines de la rénovation et de l’isolation. De fait, nombre de particuliers décidaient de refaire leurs toitures défectueuses.

- Allo ! David ?

- Bonjour Côme.

- Désolé de t’appeler si tard, c’était pour te rappeler qu’on commence mercredi chez les Cournac. Tu avais bien noté n’est-ce pas ?

- Oui tu m’avais dit ça la semaine dernière. Pas de problème, j’y serai à 8h00.

- Très bien, demain matin je chargerai la remorque, j’ai reçu les lauzes et les pannes. Il faudra finir de déposer l’ancienne toiture. On en aura pour la matinée. Il faudrait qu’on puisse attaquer les chevrons dans la journée de mercredi. Jeudi on pause les pannes et les planche et on pourra commencer la couverture lundi. Tu notes ?

- Ok pas de souci, j’espère que la météo sera avec nous, ils annoncent des baisses de températures pour les semaines à venir. J’espère qu’on lui aura couvert sa bâtisse avant la neige.

- C’est l’objectif. On y arrivera, t’inquiètes !

- Si tu le dis, je te crois. A mercredi matin. Bonne soirée Côme.

- Bonne soirée David, salutation à ta dame et désolé encore, j’espère que je ne vous ai pas coupé le dîner !

- Non on avait fini. Adieu.

- Adieu.

Côme raccrocha et descendit s’installer devant sa cheminée. Le mois de septembre avait été chaud mais on était en octobre et les températures étaient descendues précipitamment. L’hiver promettait d’être rude et ces changements soudains de températures ne laissaient pas la place à une quelconque accoutumance de l’organisme. On passait de l’été à l’hivers sans automne.

Le tableau fut repositionné sur la table débarrassée et Côme se ressaisit de son coton tige. Il attaqua un second carré, comme un puzzle qui, petit à petit recomposerait l’image. Des pixels qu’il fallait faire renaitre et qui donnerait le jour à un visage, enfin il espérait. Il avait commencé en bas à gauche de la toile, il devait continuer dans ce sens pour éviter les différences de ton et les marques. Pour l’instant il travaillait sur une partie sombre de la toile, un vêtement sans doute, impossible de discerner quoi que ce soit en l’état actuel. Touche par touche il ôtait la crasse accumulée. Il devait changer souvent de coton tige et se dit qu’il devrait peut-être en racheter. Sa boite n’y suffirait pas. Il travailla tard dans la soirée et à 22h00, ses yeux n’en pouvant plus, il tomba l’ouvrage et fit sortir ses chiens avant d’aller se coucher. Demain serait un autre jour.

Mardi matin. Encore du grésil. Côme ouvrit les yeux et laissa son regard trainer sur le paysage à travers la double fenêtre de sa chambre. Le poirier était fidèle à son poste, ses locataires aussi. Côme pensa qu’il faudrait qu’il y dépose des boules de graines pour les oiseaux. Les frimas qui l’enrobaient ne devait pas faire la joie des piafs et la nourriture devenait plus rare. Il se leva et se rendit dans sa salle de bain. Une bonne douche finirait de le réveiller.