Je le savais - Marc Berry - E-Book

Je le savais E-Book

Marc Berry

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Beschreibung

Depuis qu’elle a croisé le chemin de Damien, la vie de Laura a basculé. Pourquoi sa fille d’à peine cinq ans, s’est-elle attachée à cet inconnu ? Pourquoi lui arrive-t-il tant de désagréments ? Mais surtout, pourquoi Manu, son ancien compagnon perdu de vue depuis cinq ans, l’a-t-il prévenue qu’elle était en danger et que le dénommé Damien lui voulait du mal ?

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Né en 1956, Marc BERRY est originaire de la région Grenobloise, et a toujours vécu en Auvergne-Rhône-Alpes. Adepte des séjours / randonnés, c’est lors de l’un d’eux qu’il a découvert la Haute-Loire, proche du mont Gerbier-de-Jonc, et c’est en parcourant les chemins au milieu de ces immenses champs pendant les fenaisons que lui est venu l’idée d’en faire un roman.

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Seitenzahl: 422

Veröffentlichungsjahr: 2024

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1.

Des myriades de minuscules cristaux scintillent à la surface du glacier qui, en cette fin du mois de mai, est encore blanc immaculé, à l'exception de quelques crevasses éparses, donnant à l'ensemble l'apparence d'une multitude de déchirures sur un voile blanc qui aurait été déployé sur le flanc de la montagne. Sur cette immense blancheur, partant du sommet, plusieurs traces, creusées dans le névé par les nombreux randonneurs, serpentent jusqu'au front du glacier, contournant prudemment les failles, maintenant bien visibles. Par endroits, de minces filets d'eau surgissent de petites brèches et dévalent la pente en grossissant pour disparaître un peu plus bas dans quelques anfractuosités, laissant au passage une glace transparente et vierge de toute impureté.

Ce qui est le plus impressionnant, c'est ce profond silence qui règne sur la montagne, parfois interrompu par le cri des chocards qui virevoltent près des sommets environnants, se laissant porter par les courants ascendants, avant de plonger vers la vallée. D'autres fois, c'est le bruit du craquement d'un sérac qui semble vouloir se détacher du glacier, mais qui finalement se ravise. Heureusement pour les adeptes de ces lieux, à cette période, il est peu fréquent de voir dévaler ces gros blocs de glace sur les pentes.

La matinée est déjà bien entamée et le soleil commence à faire fondre la neige en surface, ce qui rend l'utilisation des crampons plus encombrante qu'utile. Alors qu'il a presque terminé sa descente, Damien décide de faire une pause pour se déséquiper des siens. Il se trouve sur la partie inférieure du glacier et pourra rapidement rejoindre une moraine sur le côté, pour terminer sa course en terrain sec. Comme la pente est encore forte, par précaution, il plante son piolet pour y accrocher son sac à dos afin d'être plus à l'aise pour ôter ses crampons. Une fois ceux-ci rangés dans son sac, il sort une thermos et se sert un café qu'il savoure tranquillement, tout en admirant le paysage qui l'entoure. Son regard se porte sur le sommet d'où il vient, le Pic de l'Étendard, déjà légèrement enveloppé par quelques nuages. Juste en dessous, il distingue plusieurs groupes de randonneurs qui entament à leur tour leur descente, tandis que d'autres, encore plus bas, sont déjà engagés dans les lacets pour rejoindre le bas du glacier.

Il se sent heureux et content de lui. Bien sûr, ce n'est pas un exploit qu'il vient de réaliser, loin de là, mais cette ascension représente tellement pour lui... Il est pleinement conscient qu'il a été imprudent de faire cette course en solitaire, cela va à l'encontre des règles de sécurité de ce milieu montagnard. Malgré tout, il sentait au plus profond de lui qu'il devait terminer cette randonnée commencée il y a trois ans et malheureusement avortée dans des circonstances qui lui ont laissé des blessures psychologiques béantes. Il nourrissait l'espoir de les voir se cicatriser une bonne fois pour toutes. Cela revêtait une importance vitale pour lui.

Damien laisse voguer son regard sur les crêtes environnantes et sur les sommets qu'il distingue dans le lointain. C'est vraiment un décor de rêve qu'il ne peut s'empêcher de prendre une nouvelle fois en photo.

Quel dommage de devoir quitter une telle merveille, se lamente-t-il. Et tout cela pour retrouver la civilisation avec toute sa cohue et le vacarme qui l'accompagnent.

Il reprend donc sa marche et, constatant qu'il ne glisse pas trop sur la neige, change d'avis et décide de ne pas rejoindre la moraine, pour continuer droit dans la pente. Il prend un véritable plaisir juvénile à effectuer de longs dérapages qu'il contrôle plus ou moins agilement. Le sourire lui monte aux lèvres, il se sent aussi enivré et excité qu'un enfant qui découvre au petit matin, des flaques gelées, et qui se risque à quelques petites glissades. Il parvient au front du glacier, moitié glissant, moitié courant, et retrouve le sentier rocailleux qui le ramènera dans la vallée. Avant de s'y engager, il effectue une dernière pause pour ranger ses guêtres, ses gants et son piolet, puis reprend son chemin, les mains dans les poches.

Il arrive rapidement au refuge de l'Étendard, et malgré les souvenirs douloureux que ravive sa présence, décide d'y faire une petite halte pour prolonger le plaisir de profiter de ces lieux idylliques.

Il s'installe sur la terrasse, et en attendant la bière et la part de tarte à la myrtille qu'il vient de commander, contemple à nouveau le décor qui s'offre à son regard en se laissant réchauffer par le soleil, les jambes étendues sur la balustrade en bois.

Il distingue encore le glacier de Saint-Sorlin qu'il vient de dévaler, qui s'élève majestueusement jusqu'au Pic de l'Étendard, tout là-haut, à plus de trois-mille-quatre-cent mètres d'altitude, mais qui n'est malheureusement plus visible, masqué par la montagne de la Cochette. Les derniers randonneurs de la journée terminent leur descente et quittent à leur tour le glacier pour rejoindre la terre ferme.

Il met fin à son observation pour remercier la jeune femme qui vient de lui servir sa commande. En savourant sa pâtisserie, il repense à la balade qu'il vient de terminer, ce qui le ramène inévitablement quatre ans plus tôt.

Quatre ans déjà ! Cette année-là, il avait entrepris, avec sa femme Evelyne et leur meilleur ami, de faire cette même ascension qu'il vient de réaliser. Les trois jeunes gens partageaient régulièrement leur passion pour la randonnée.

Damien et Evelyne se connaissaient depuis les années du lycée. Ils s'étaient mariés quelques années après la fin de leurs études, et s'étaient installés à Clermont-Ferrand. Leur passetemps favori, était de parcourir les chemins et les sentiers, partout où leur passion les entraînait. C'est lors d'une de ces randonnées, qu'ils avaient rencontré Bruno avec qui ils avaient rapidement sympathisé, jusqu'à devenir presque inséparables. Depuis, c'est à trois qu'ils avaient coutume de pratiquer leur attrait commun pour la randonnée.

Ce printemps-là, la sortie organisée devait durer deux jours : départ du col de la Croix-de-Fer en début d'après-midi, nuit au refuge de l'Étendard, ascension jusqu'au Pic de l'Étendard tôt le lendemain matin, puis retour d'une traite jusqu'à leur voiture pour le retour en Auvergne.

Hier, Damien n'a pas voulu dormir au refuge afin de ne pas revivre les moments douloureux qu'il y a connus ce fameux week-end. Il a préféré bivouaquer un peu plus haut, au bord du lac Blanc. Il a fait ce choix, car lors de leur première tentative, la randonnée et leur belle entente avaient volé en éclats, et connu, dans ce refuge, une fin prématurée …

Pourtant, la journée avait débuté dans la joie et la bonne humeur. Partis tranquillement du col de la Croix-de-Fer, les trois amis atteignirent le refuge en milieu d'après-midi. Après avoir préparé leur couchage dans le dortoir collectif, ils s'étaient lancés dans une petite exploration des alentours, découvrant de magnifiques parterres de fleurs. Ils avaient passé de longues minutes à essayer d'approcher les marmottes qui les guettaient depuis l'entrée de leur galerie, et s'y engouffraient dès que la présence des humains s'avérait un peu trop menaçante à leur goût. À l'aide de jumelles, ils cherchèrent à repérer quelques chamois ou autres quadrupèdes acrobates des montagnes. Hélas, en vain, la présence des randonneurs les ayant repoussés plus loin, derrière les crêtes. Ce furent des moments magiques, loin de la tourmente de leur vie quotidienne.

En fin d'après-midi, ils burent une bière, en compagnie d'autres randonneurs qui avaient prévu de faire la même ascension qu'eux. L'ambiance était conviviale et joyeuse. Ils échangèrent longuement sur les différents lieux qu'ils avaient visités, partageant des idées de randonnées, les bons plans, ou au contraire, ceux à éviter. Ils continuèrent leurs échanges en se retrouvant à la même table, et finalement se quittèrent avant d'aller se coucher, n'étant pas affectés dans le même dortoir.

Damien s'était réveillé au milieu de la nuit. Pour quelle raison ? Il fut incapable de le dire, subconscient, sixième sens, pressentiment ou un simple besoin naturel qu'il fallait soulager. Quoi qu'il en soit, il fut surpris de constater que les deux places à ses côtés, étaient vides. Dans un demi-sommeil, il descendit dans la salle commune et c'est par la fenêtre qu'il aperçut sa femme et son ami, étroitement enlacés sur la terrasse, échangeant un baiser qui lui parut très passionné. La douleur qu'il éprouva en voyant la scène qui se déroulait sous ses yeux contribua à le réveiller complètement, mais le laissa profondément abasourdi.

Il se souvient qu'il avait été à deux doigts d'aller casser la gueule de son prétendu ami. Réprimant sa colère, il s'était avancé discrètement vers eux, pour les surprendre, s'arrêtant à deux mètres d'eux, les faisant sursauter. Dans la pénombre, il était impossible de distinguer leur expression, cependant, il put parfaitement imaginer leur surprise et leur embarras.

— Demain, on rentre.

Juste trois mots, laconiques, mais suffisamment explicites. Il n'en dit pas plus et ne leur laissa pas le loisir de lui répondre. Il n'avait aucune envie d'entendre leurs excuses, leurs mensonges ou leurs remords. Il tourna les talons et retourna dans le dortoir, bouillant de fureur contenue.

Quand ses deux compagnons vinrent se coucher peu de temps après, il ne dormait pas, la tête saturée d'idées confuses et de questions sans    réponse ; comment ont-ils pu me faire ça ? Comment ai-je fait pour ne rien voir ? Depuis combien de temps cela durait il ? Il était assailli d'idées meurtrières. Il brûlait d'envie de savoir et en même temps, ne voulait plus leur adresser la parole.

De toute manière, ça m'avancera à quoi de savoir ? se raisonna-t-il mentalement.

Malgré tout, il était complètement effondré, ne réalisant pas vraiment ce qui lui arrivait. Il passait de l'hébétude à la colère et réalisait à quel point il était amoureux de sa femme et combien il lui en voulait.

Evelyne et Bruno eurent la bonne idée de ne pas essayer de lui parler, il ne l'aurait pas supporté, il en était conscient. Ils s'allongèrent silencieusement dans leur couchage respectif. Damien qui leur tournait le dos s'arrêta presque de respirer, écoutant, épiant… Quoi ? Il n'aurait su le dire. Au bout d'un temps qui lui parut une éternité, il devina au rythme régulier de leur respiration, qu'ils s'étaient endormis, là, juste à côté et cela raviva sa rancœur envers eux, car lui n'arrivait pas à trouver le sommeil. Comment l'aurait-il pu d'ailleurs… Mon Dieu, comme il leur en voulait. Il était tenté de quitter le refuge sur-le-champ pour rejoindre sa voiture avec l'idée saugrenue de les laisser en plan.

Qu'ils se démerdent pour rentrer…

Pourtant, il prit sur lui, et s'étonna d'avoir juste ce qu'il fallait de compassion pour ne pas les abandonner ici.

Tourmenté par les souvenirs, il ne parvint pas à fermer l'œil pour le reste de la nuit. Il revécut leur rencontre, Evelyne et lui, leur premier baiser, leurs soirées studieuses qui se terminaient invariablement en parties de rigolades, leurs nuits passionnées, leurs petits-déjeuners au lit. Plus tard, leurs projets d'avenir, leur mariage, leur installation à Clermont, leur rencontre avec Bruno…

Ah, si j'avais su…

Au réveil, Damien ne prit pas le temps de déjeuner. Il avertit Evelyne qu'il partait devant et qu'il les attendrait à la voiture. Comme elle s'apprêtait à lui parler, il la stoppa d'un geste brusque de la main pour lui intimer le silence.

— Surtout ne dis rien. Et magnez-vous, je ne vous attendrai pas toute la journée.

Il avait effectué la descente en courant, manquant à plusieurs reprises de trébucher sur les pierres instables ou saillantes. Aujourd'hui encore, il se souvient de cette course folle, presque une fuite en avant, et sourit en pensant qu'il avait peut-être battu un record, celui de la descente la plus rapide. Ses deux compagnons non plus n'avaient pas traîné pour redescendre, ils devaient avoir pris sa menace au sérieux et craint de devoir se débrouiller seuls pour rentrer sur Clermont-Ferrand. Ils le rejoignirent moins d'une heure plus tard.

Durant le trajet, l'atmosphère était suffocante et la tension palpable. À un moment donné, Evelyne avait fait une tentative pour briser le silence.

— Écoute Damien, je…

— Non, tais-toi, la coupa-t-il, la voix tremblante de colère refoulée, je ne veux rien savoir. Je vous ramène à Clermont et ensuite je me casse.

— Je suis tellement désolée.

— Si tu dis encore un mot, je vous débarque et vous vous démerdez pour rentrer.

Le reste du voyage s'était passé dans un silence absolu et oppressant. Arrivés devant leur domicile, il avait exigé qu'ils l'attendent en bas pendant qu'il montait jusqu'à leur appartement pour prendre une partie de ses affaires. Après être redescendu à sa voiture, il avait simplement déclaré à Evelyne qu'il viendrait récupérer le reste de ses affaires dans la semaine.

Deux ans plus tard, ils étaient divorcés et depuis, il n'avait plus eu de nouvelles, ni d'Evelyne, ni de Bruno. Fin de l'histoire. Enfin, presque, mais la suite, Damien a préféré l'enfouir dans un recoin de sa mémoire, avec sa honte par-dessus, dans l'espoir qu'elle ne resurgisse jamais.

Par chance, il est tiré de ses sombres pensées par la serveuse qui revient.

— Désirez-vous autre chose ?

En voyant sursauter Damien, elle s'empresse de s'excuser.

— Pardon si je vous ai réveillé, continue la jeune femme, joli rêve ou vilain cauchemar ?

— Ni l'un ni l'autre, rigole Damien, d'ailleurs je ne dormais pas. Un simple souvenir, plutôt désagréable en plus.

— Vous savez, si on sait l'écouter, la montagne peut guérir de tout.

— C'est joliment dit, mais un peu cliché, vous ne trouvez pas ?

— À vous de me le dire, je vous ai observé, maintenant vous semblez plus détendu et plus serein que lorsque vous avez attaqué votre tarte. Il se peut aussi que ce soit dû aux myrtilles…

Face à l'air malicieux de la jeune femme, Damien éclate de rire.

— Il est vrai que cette tarte était particulièrement délicieuse. D'ailleurs, je pense que je vais me laisser tenter par une deuxième part, accompagnée d'un café, s'il vous plaît. Je suis convaincu que cela m'aidera à méditer sur les bienfaits de la montagne… Ou ceux des myrtilles.

La jeune femme éclate de rire à son tour, et emporte le verre et l'assiette vide. Il la regarde s'éloigner et doit bien reconnaître qu'elle a vu juste, il se sent vraiment plus serein. Cliché ou pas, il réalise qu'il est comme exorcisé, libéré de la pression qui lui oppressait la poitrine. Il arrive maintenant à évoquer ses souvenirs sans que cela le laisse sur le carreau, comme c'était encore le cas, il n'y a pas si longtemps.

— Et une tarte pour la méditation, annonce la serveuse en posant le dessert et une tasse fumante devant lui.

— Merci, c'est vraiment très joli le coin. Vous avez de la chance de travailler dans ce décor de rêve.

— Je ne me plains pas en effet, et je ne m'en lasse jamais.

Damien aurait volontiers prolongé sa conversation avec la jeune femme. Hélas, celle-ci est sollicitée par d'autres clients qui venaient de s'installer.

Tout en dégustant sa pâtisserie, il observe le manège de quelques chocards qui, ayant repéré le randonneur attablé, s'approchent prudemment, sachant qu'il y aura certainement quelques bonnes choses à grappiller. Damien s'amuse à leur jeter de petits morceaux de sa tarte, de plus en plus près, curieux de voir jusqu'où les entraînera leur gourmandise. Les volatiles s'enhardissent jusqu'aux pieds du randonneur, aiguillonnés par la bonne nourriture qui leur est offerte.

 Il se sent merveilleusement bien. Le visage offert au soleil, il ferme les yeux et savoure cet instant de plénitude, en écoutant ces bruits que l'on ne peut entendre qu'en montagne : le sifflement des marmottes signalant à leurs congénères la présence d'un danger potentiel, celui des chocards qui s'interpellent en volant dans un majestueux ballet aérien, le chant des grillons dans les prairies au bord du lac, le grondement lointain des torrents qui dévalent la montagne et le clapotis d'un ruisseau, plus calme, qui vient se jeter dans le lac, en contrebas de la terrasse.

Pourtant, Damien doit se résoudre à repartir. Après avoir terminé sa collation, il se rend à l'accueil du refuge pour régler ses consommations. Il adresse un clin d'œil à la serveuse qui lui tend sa monnaie.

— Non, gardez tout. Le pourboire, c'est pour le cliché, peut-être pas aussi cliché que ça finalement...

— Tant mieux, je suis ravie pour vous, merci et au plaisir. Bonne descente.

Aujourd'hui, Damien prend son temps pour rejoindre le col de la Croix-de-Fer, d'abord parce qu'il n'est pas pressé, mais surtout parce qu'il veut encore profiter du paysage et essayer de repérer quelques chamois sur les contreforts de la crête des Perrons.

C'est finalement en face, sous le rocher de la Curiaz, qu'il aperçoit une petite harde de ce magnifique équilibriste des montagnes. Une dizaine de bêtes broute sur un petit espace de verdure, près d'un névé. Damien fait une pause pour les observer. Il sort sa paire de jumelles afin de mieux les observer.

Dommage que je n’aie pas un bon appareil avec téléobjectif, regrette-t-il, cela m'aurait fait un magnifique souvenir.

D'autant que, quittant le groupe, trois jeunes chamois se lancent dans une folle poursuite sur la plaque de neige. Il les suit un moment dans leur course effrénée, impressionné par leur dextérité et leur rapidité. Malgré leur tout jeune âge, ils ont le pied sûr et ferme sur la glace. Captivés par leur jeu, ils bondissent et virevoltent, sans jamais glisser, ni perdre l'équilibre. Damien serait bien resté à les regarder jouer, mais la journée est déjà bien avancée, et il lui reste de la route à faire pour rentrer sur Grenoble.

Arrivé à sa voiture, il range son sac à dos dans le coffre et s'installe sur un rocher pour troquer ses chaussures de marche contre des sandales, plus appropriées pour la conduite. Son attention est attirée par un petit attroupement autour d'une voiture dans laquelle un jeune homme grimace de douleur. Il s'approche pour proposer une éventuelle assistance ou au moins sa trousse de premiers secours, si besoin.

— Bonjour, vous avez un problème ? Est-ce que je peux vous aider ?

— Bonjour, lui répond un garçon de son âge, c'est gentil, mais je crains que notre copain ne se soit fait très mal. C'est la cheville, ça n'a pas l'air cassé, mais il souffre le martyre. En tout cas, c'est foutu pour notre périple, il ne peut pas randonner dans cet état-là.

— C'est sûr. Vous allez l'emmener aux urgences ?

— Bien obligés, répond un autre des randonneurs, tant pis pour notre sortie.

— Je suis sincèrement désolé les mecs, s'excuse le blessé. On pourrait peut-être appeler les pompiers, comme ça vous pourrez y aller malgré tout, et vous me raconterez.

— Vous êtes de Grenoble ? demande Damien en identifiant le numéro de département sur la plaque d'immatriculation de leur véhicule.

— Pas vraiment, on vient du plateau du Vercors, c'est un massif environnant.

— Oui, je connais. Je redescends sur Grenoble, si vous voulez, je peux ramener votre copain et le déposer au CHU.

— C'est vachement sympa de votre part, remercie le premier randonneur.

Puis, se tournant vers le blessé, il lui demande ce qu'il en pense.

— Oh moi ça me va, puis s'adressant à Damien, c'est certain que ça ne vous dérange pas ?

— Pas du tout, de toute manière, je ne passe pas loin de l'hôpital pour rentrer chez moi. Bien, essayons de vous faire une place confortable dans ma bagnole.

Avec précaution, deux des amis du blessé l'installent à la place du passager, tandis que le troisième charge son sac à dos et ses chaussures de marche dans le coffre. Rassurés sur son sort, ses camarades se préparent pour leur départ. Le dénommé Thierry leur recommande de lui ramener un maximum de photos. De leur côté, eux ne se gênent pas pour le chambrer en se moquant de sa maladresse. Avant de prendre la route, Damien et son nouveau compagnon décident de regarder partir l'équipée.

En chemin, Damien interroge Thierry.

— Où habitez-vous exactement ?

— À Choranche, vous savez là où il y a la grotte… Dis, on pourrait peut-être se tutoyer, non, ce serait plus cool.

— Ok. Est-ce qu'il y aura quelqu'un pour venir te chercher à l'hôpital ?

— Ben non, pas aujourd'hui. S'ils me gardent cette nuit, demain matin ma frangine pourra venir me chercher. Autrement, j'appellerai un taxi.

— Ça va te coûter une blinde pour remonter dans le Vercors. Si tu veux, je vais attendre le résultat de tes examens et s'ils ne te gardent pas, je te propose de te ramener chez toi.

— C'est chic, mais tu ne vas pas faire le détour, ça fait une sacrée trotte.

— Bah ! Je n'ai pas grand-chose de prévu en ce moment. Et j'en profiterai pour aller visiter les grottes demain.

— Bon d'accord. J'accepte, mais tu restes dormir à la maison, je te dois au moins ça. Tu verras, on se concoctera un bon gueuleton. T'es partant ?

— Super, ça me va. Merci.

— C'est moi qui te remercie, c'est vachement sympa tout ce que tu fais.

2.

Il n'y a presque personne devant la billetterie pour la visite de la grotte de Choranche lorsque Damien s'y présente. Un peu plus tard, son billet en main, il rejoint un petit groupe qui attend déjà l'arrivée du guide. C'est une bande d'une douzaine de jeunes gens, filles et garçons, qui plaisantent et chahutent pour faire passer le temps.

Il s'adosse à un garde-fou et observe les joyeux drilles, lorsque son attention est attirée par une petite fille qui sort du groupe pour récupérer la balle avec laquelle elle joue et qui lui a échappé. C'est un adorable bout de chou d'environ six ans, avec des cheveux blonds bouclés et ébouriffés, qui lui confèrent un petit air espiègle tout à fait délicieux. Elle n'est pas très grande pour son âge, mais elle semble pour autant déborder d'énergie et de vitalité. Néanmoins, ce qui frappe particulièrement Damien, et qui le fascine, c'est son visage qui exprime la gaieté et la joie de vivre.

Comme si la petite fille avait senti qu'elle était observée, elle se tourne vers lui et tous deux restent un instant les yeux dans les yeux. Elle lui adresse un large sourire auquel il lui répond par un petit signe de la main tout en lui souriant en retour. Le charme est rompu par une jeune femme qui s'échappe de la bande pour récupérer la demoiselle qui se laisse entraîner sans le quitter du regard ni cesser de lui sourire. Ce manège attire l'attention de la jeune femme, que Damien suppose être sa maman. Cette dernière se tourne vers le jeune homme, et durant un bref instant, les deux adultes s'observent, ce qui offre à Damien l'opportunité d'admirer de magnifiques yeux gris-bleus pétillants. Charmé, il détaille la jeune femme et en conclut que c'est bien la maman de la petite fille : mêmes yeux, mêmes cheveux blonds bouclés, ceux de la maman mieux coiffés que ceux de sa fille, et même adorable petit nez retroussé. Poursuivant son observation, le jeune homme découvre une silhouette agréable aux formes harmonieuses, mises en valeur par une tenue décontractée : short en jean délavé, chemise nouée au niveau du nombril et un pull jeté négligemment sur ses épaules, sans doute en prévision de la fraîcheur de la grotte.

Sa contemplation est interrompue par l'arrivée du guide qui demande à tout le monde de se rapprocher.

— Bonjour à tous. Je m'appelle Francis et je serai votre accompagnateur pour cette visite. Je vais m'attacher à vous faire découvrir toutes les merveilles de ce site.

C'est un jeune homme sympathique au visage souriant. Il décrit le déroulement de la visite, les inévitables consignes de sécurité et les précieuses recommandations visant à préserver les structures de certains minéraux particulièrement fragiles.

— Je vois que tout le monde s'est équipé d'un vêtement chaud. Sage précaution, car la température dans la grotte ne dépasse pas les dix degrés. Nous allons rester ensemble pendant une heure trente environ. Je vous demande de rester groupés pour que tout le monde puisse bénéficier des explications que je vous fournirai au fur et à mesure de la visite. Avant de commencer, avez-vous des questions ?

Puisque personne ne lève la main, il entraîne tout ce joli monde dans les entrailles de la terre. Dès qu'ils pénètrent dans la galerie, les visiteurs sont frappés par la différence de température avec l'extérieur. Le sentier aménagé longe une rivière souterraine à l'eau cristalline, serpente entre divers petits plans d'eau et traverse de multiples salles dont le plafond et les parois sont recouverts de magnifiques concrétions de différentes formes et d'une multitude de couleurs, pour arriver sur une des particularités de ce site : les fistuleuses, ces magnifiques stalactites creuses et très fines.

Le guide fait une halte pour fournir quelques explications sur cette curiosité que l'on ne rencontre que dans très peu de grottes en France. Il en est à la description de la formation de ces stalactites si fragiles, lorsque Damien sent qu'on tire sur le bas de sa veste. C'est une petite fille, celle qui lui souriait tout à l'heure pendant qu'ils attendaient le guide, qui essaye d'attirer son attention.

— Dis monsieur, je n'entends pas et je ne vois rien, je suis trop petite. Tu peux me porter ?

— Mais non Chloé, on n'importune pas les gens comme ça, intervient la jeune femme blonde. Puis elle se tourne vers Damien.

— Je vous prie de bien vouloir excuser ma fille. Je suis confuse, d'ordinaire elle est plutôt du genre timide et n'a pas pour habitude de déranger les gens. Je me demande ce qu'il lui est passé par la tête.

— Oh, ce n'est pas grave, et je la comprends. Cela ne doit pas être marrant pour elle de ne pas pouvoir profiter d'un si beau spectacle. Je vous assure que ça ne me pose aucun problème de la porter, si vous êtes d'accord bien entendu.

— Je suis gênée de vous demander ça.

— Vous ne me demandez rien, rigole Damien, c'est votre fille qui le demande, et moi qui vous le propose. Deux contre une… Vous êtes obligée d'accepter.

La jeune femme apprécie beaucoup le franc-parler et la gentillesse de ce garçon, très sympathique au demeurant. Elle l'a reconnu, et se souvient très bien de la sensation bizarre qu'elle a ressentie lors de leur bref échange de regards, juste avant le début de la visite. Notamment, la façon un peu trop insistante avec laquelle il l'a détaillée. Elle repense également au comportement de sa fille envers lui et au sourire qu'ils ont échangé tous les deux. Ce qui l'a d'ailleurs beaucoup surprise de la part de sa fille qui est plutôt de nature sauvage et se méfie beaucoup des étrangers. Bien que ce jeune homme soit charmant, elle n'est pas totalement tranquille. Il se passe trop de choses horribles qu'on ne voit pas arriver, d'autant que ce n'est pas écrit méchant, assassin ou violeur sur le front de ceux qui en sont coupables.

Quelle idiote tu fais, se moque-t-elle. Ce n'est pas comme si nous étions seuls, au milieu de nulle part. Il y a le guide et tous les copains.

Ainsi rassurée, elle sourit à Damien.

— C'est vraiment très gentil de votre part, j'accepte, merci beaucoup.

En disant cela, elle prend conscience qu'elle n'aurait pas pu porter sa fille pendant toute la durée de la visite. Toutefois, elle décide de rester vigilante et de surveiller étroitement le jeune homme afin de prévenir tout geste malveillant.

— Allez princesse, on grimpe, annonce Damien en hissant la fillette sur ses épaules.

Mais le guide intervient aussitôt.

— Je suis désolé monsieur, mais vous ne pouvez pas porter votre fille de cette façon. La voûte de la grotte n'est pas toujours très haute et la petite pourrait se blesser ou elle pourrait endommager les fistuleuses.

— Oh oui, je comprends. Excusez-moi, je n'y avais pas pensé. En revanche, puis-je la prendre dans mes bras ? Parce que du sol, elle ne profite en rien de la visite.

— Oui, vous pouvez, acquiesce le guide. Ce serait vraiment dommage pour elle de manquer de si jolies merveilles.

— Merci.

Damien prend Chloé dans ses bras, et celle-ci lui donne un gros baiser sur la joue, avant de lui passer un bras autour du cou pour se stabiliser, rayonnante de bonheur. Sa mère qui suit la scène, trouve décidément étrange le comportement de sa fille envers cet inconnu. Elle réalise subitement le malentendu concernant Damien que le guide a pris pour le père de Chloé. Elle se trouve face à un dilemme : rétablir la vérité ou laisser faire. Elle constate que ni sa fille, ni le jeune homme ne semblent y faire cas, ce dernier étant occupé à installer au mieux Chloé contre lui. Finalement, elle décide de ne pas intervenir.

De son côté, Damien apprécie beaucoup le contact du bras de l'enfant autour de son cou, ainsi que son odeur de petite fille. Il a toujours rêvé d'avoir des enfants. C'est un sujet qu'il avait essayé d'évoquer avec Evelyne. Hélas, elle n'avait pas le même engouement que lui et repoussait constamment le moment d'en discuter sérieusement. C'est la raison pour laquelle, à cet instant précis, le fait d'avoir la fillette tout contre lui lui donne l'impression de vivre ce que ressent un père avec sa fille. Et franchement, il signerait bien tout de suite pour devenir le papa d'une petite Chloé. Il sourit intérieurement face à la confusion du guide.

Celui-ci reprend la visite. De temps en temps, il arrête le groupe pour quelques explications ou anecdotes sur l'historique de la grotte : sa découverte, son aménagement, ses caractéristiques climatiques, ...

Quand ils arrivent dans la grande salle de la Cathédrale, le clou de la visite, la halte est plus longue, car il va y être diffusé un magnifique spectacle de son et lumière. Chloé commence à peser lourd dans les bras de Damien. Alors, il décide de la reposer, le temps de la représentation.

— Chloé, je vais te poser à terre, mais nous avancerons jusqu'à la barrière, comme ça tu verras bien.

— Comment tu sais que je m'appelle Chloé ?

— J'ai entendu ta maman t'appeler comme ça tout à l'heure.

— Et toi, comment tu t'appelles ?

— Damien, pour vous servir, mademoiselle.

La plaisanterie de Damien fait rigoler Chloé qui accepte de descendre. Damien l'amène devant le groupe afin qu'elle puisse profiter du spectacle sans être masquée par les adultes. Mais lorsqu'il s'apprête à se retirer, elle le retient en glissant sa petite main dans la sienne.

— Non, tu restes avec moi.

Damien se tourne vers les visiteurs pour s'excuser d'être passé devant eux.

— C'est pour la petite, derrière elle ne voit rien.

Beaucoup lèvent la main en signe de compréhension et lui adressent un petit sourire ou un signe de tête d'approbation. Une nouvelle fois, la jeune femme apprécie la courtoisie et la prévenance de ce garçon, ce dont elle n'est pas habituée, autant avec les gens qu'elle côtoie au quotidien, dans son milieu professionnel ou dans la rue, qu'avec son propre entourage. Pourtant, lorsqu'elle le voit se baisser à la hauteur de sa fille et l'enlacer, inquiète, elle commence à se rapprocher pour s'interposer. Finalement, elle est rassurée en réalisant qu'il s'est simplement mis à la hauteur de l'enfant pour lui donner des explications sans devoir parler trop fort au risque de déranger les autres visiteurs. Décidément, ce garçon intrigue Laura, la maman de Chloé.

Il est trop bien pour être honnête, se dit-elle. Que cherche-t-il ? Peut-être une manière de me draguer tout bêtement, il fait du charme à la fille pour séduire la mère, classique. Oui, cela doit être ça. Eh bien mon coco, tu vas voir à qui tu as à faire…

Le spectacle de la salle de la Cathédrale est de toute beauté. Captivée, Laura en oublie presque sa fille et le "coco" tant elle est éblouie par le son et lumière qui se déroule dans l'immense salle naturelle.

Lorsque la représentation se termine, elle constate que sa fille aussi a beaucoup apprécié, elle applaudit, rapidement imitée par le reste des visiteurs. Chloé se tourne vers sa mère pour lui dire quelque chose, mais avec le bruit des applaudissements, Laura ne comprend pas, elle croit deviner sur ses lèvres : c'était super chouette. Elle acquiesce, sourit et fait signe à sa fille de s'approcher, mais celle-ci se retourne vers Damien et lui tend les bras pour qu'il la reprenne, ce qu'il fait sans hésiter. Il se tourne vers Laura, et constatant qu'elle le regarde, lui décoche un large sourire, sans doute pour lui signifier que cela ne le dérange nullement de porter sa fille. Ou sinon…

Oh arrête avec tes idées bizarres, ce n'est pas parce qu'il te sourit qu'il te drague, se sermonne-t-elle, ta fille est aux anges, c'est le plus important. Toutefois, elle doit bien reconnaître qu'elle n'est pas indifférente à ce sourire si radieux.

Heureusement, la visite reprend et elle se concentre sur le magnifique décor qui l'entoure et sur les explications fournies par le guide, sans cesser toutefois de garder un œil le couple formé par sa fille et le jeune homme. Au cours de la visite, alors qu'elle se retrouve proche d'eux, elle entend sa fille interroger son chevalier servant et découvre par la même occasion le prénom du jeune homme.

— Dis Damien, c'est drôlement compliqué tous ces trucs, les stalitique et les stamil…

— Oui, c'est vrai, c'est un peu difficile à retenir. On dit stalactite et stalagmite. Vas-y répète.

La petite fille s'efforce de bien prononcer et finit par retenir les deux termes.

— Mais c'est quoi la différence, et comment on les reconnaît ?

— Je vais t'apprendre un truc pour t'aider à t'en souvenir : la stalactite tombe, Damien insiste sur le "tite", et la stalagmite monte, de la même manière, il insiste sur le "mite".

— Ah oui, j'ai compris, la stalactite, c'est celle qui est accrochée au plafond et l'autre, c'est celle qui est par terre.

— C'est exactement ça, bravo ma puce.

— Oh merci, je vais pouvoir le dire à ma maîtresse.

Laura est profondément touchée d'entendre sa fille être appelée "ma puce" par un homme et se dit qu'elle devrait être choquée que cela soit fait par un inconnu. Pourtant, elle trouve cela charmant au contraire. D'autant que la fillette semble beaucoup apprécier, si elle en juge par son large sourire. Ce qui trouble encore plus Laura, c'est qu'en les observant, on devine une telle complicité entre eux, que l'on croirait réellement avoir affaire à un père et sa fille.

À l'approche de la fin de la visite, le guide s'arrête devant des aquariums recouverts d'un tissu sombre et dispose tous les visiteurs en arc de cercle à quelques mètres de distance. Damien fait mine de reposer Chloé au sol, mais elle en décide autrement, et s'agrippe à son cou pour rester dans ses bras. Il n'insiste pas, sachant qu'elle pourra mieux voir.

— Pour terminer la visite, commence le guide, je vais vous faire découvrir des animaux extrêmement rares en France, puisque nous ne sommes que deux établissements à en héberger. Vous ne les verrez pas longtemps, car il est nécessaire de les préserver de la lumière. Je vais diminuer l'éclairage de la salle. Ne vous inquiétez pas, vous pourrez les observer grâce aux néons des aquariums.

Une fois que l'obscurité est presque totale, le guide découvre les bacs et chacun peut alors découvrir de petits animaux blancs, des espèces de serpents avec de petites pattes.

— Étrange, non ?  Quelqu'un sait-il comment s'appellent ces petites créatures ?

Comme personne ne semble connaître, Damien murmure à l'oreille de Chloé, qui le regarde attentivement, avant de lever prestement la main.

— Oui ma petite, comment t'appelles-tu ? demande le guide.

— Chloé, et je sais, répond-elle, un large sourire aux lèvres, toute excitée tant elle est impatiente de donner la réponse.

— Et bien Chloé, nous t'écoutons.

— C'est des "protées", répond-elle fièrement.

— Exactement, et plus précisément des "protées Anguillards". Ils nous arrivent de Slovénie dans le cadre d'un programme d'échanges et de sauvegarde. Ces animaux sont des amphibiens et vivent exclusivement dans des grottes. À ce propos, savez-vous comment s'appellent les animaux qui vivent dans les grottes ?

Une fois de plus, Damien murmure à l'oreille de Chloé qui se hâte de lever la main, le sourire aux lèvres. Puisque personne d'autre ne semble avoir la réponse, le guide donne la parole à la petite fille, en riant.

— Ce sont des cavertic…, prise d'un doute, elle demande doucement confirmation à Damien, puis se corrige : des cavernicoles.

— Tout juste, bravo Chloé.

Le guide remet les protections sur les aquariums, en assurant qu'il les ôterait plus tard, puis délivre à ses spectateurs attentifs une pléiade d'informations sur la vie, les mœurs et la reproduction de ces animaux, ainsi que sur le programme de sauvegarde en cours. Son exposé terminé, il redécouvre les bacs et interroge à nouveau l'assistance.

— Observez les protées et essayez de deviner ce qu'ils ont de particulier. Regardez attentivement, ce n'est pas évident au premier abord.

Le guide remarque le conciliabule entre Chloé et Damien et n'ayant pas de volontaire pour répondre, il fait une petite révérence devant la petite fille.

— Mademoiselle Chloé aurait-elle encore une fois la bonne réponse ?

Toute fière de l'importance que lui accorde le guide, et amusée par son manège, elle répond sans se faire prier.

— Ils ont des yeux, mais ils sont aveugles, puis après une courte d'hésitation, ah oui, et ils n'ont pas de couleur.

— Encore bravo. On peut applaudir notre championne du jour… Et également son papa.

En s'entendant traiter de "papa" pour la deuxième fois, Damien sent une douce chaleur l'envahir et son cœur se gonfler de bonheur. Il se tourne, un peu gêné, vers Laura qui, ne sachant pas comment réagir, hausse légèrement les épaules en signe d'impuissance, et tous deux se sourient à l'unisson.

Les spectateurs se prêtent au jeu du guide et applaudissent, ce qui surprend Chloé qui les regarde avec étonnement. Puis, comprenant que c'est à elle que sont destinés les applaudissements, laisse éclater sa joie, sourit largement et embrasse Damien sur les deux joues. Le guide termine ses explications en recouvrant définitivement les aquariums.

— En effet, comme les grottes sont plongées dans le noir, parce qu'il faut bien vous imaginer que dans la nature, il n'y a pas d'éclairage comme ici. Donc, comme il n'y a pas de lumière, les protées n'ont pas besoin de voir et au fil du temps, ils ont perdu ce sens inutile pour eux. Il en va de même pour leur peau, il est impossible d'avoir de pigmentation sans lumière. Cependant, ne vous y trompez pas, même s'ils sont aveugles, ces prédateurs sont de redoutables chasseurs. Voilà, j'en ai terminé avec mes commentaires. J'espère que vous avez apprécié votre visite. Si vous avez des questions, n'hésitez pas, je me ferai un plaisir d'y répondre.

Puis en riant et faisant un clin d'œil à Damien, il poursuit :

— À moins que le papa de Chloé ne souhaite le faire à ma place, puisqu'il semble être un spécialiste des grottes. Quoique… À voir la couleur de son bronzage, il a plus l'allure d'un montagnard que d'un spéléologue.

Se prenant au jeu et pour amuser la galerie, il poursuit la comédie en enchaînant :

— Tiens, au fait, est-ce que par hasard, notre champion aurait une idée de l'altitude du Pic de l'Étendard ?

Chloé se tourne vivement vers Damien qui lui donne une réponse, qu'elle répète aussitôt avec un peu de difficulté.

— À peu près trois-mille-quatre-cent-soixante-quatre mètres.

Toujours sur le ton de la plaisanterie, le guide adopte la tête d'un chien battu et se courbe devant Damien, ce qui ravit Chloé.

— Alors là, je m'incline, je démissionne, je rends mon tablier, Monsieur est bien trop fort pour moi.

— Non, pas du tout, rétorque Damien en rigolant. C'est simplement parce que j'aime beaucoup cette grotte. Je l'ai visitée plusieurs fois et vos explications sont passionnantes. En ce qui concerne l'Étendard, je n'ai pas de mérite, il se trouve que j'y étais justement hier.

— Ouf, je suis soulagé. Merci, mon honneur est sauf. Maintenant, je comprends mieux votre superbe bronzage qui ne correspond en rien à un personnage cavernicole.

Ce bref intermède provoque les rires et les applaudissements des autres visiteurs, puis le guide conduit tout ce beau monde vers la sortie. Damien se rapproche de Laura, dépose Chloé par terre, puis se baisse à son niveau.

— Alors ma puce, ça t'a plu ?

— Oh oui, c'était trop beau. Je vais avoir plein de choses à raconter à mes copines et à ma maîtresse.

Damien se redresse pour s'adresser à la maman de la fillette. De plus près, les yeux de la jeune femme sont encore plus fascinants. Ils sont presque transparents et il a l'impression de s'y noyer dedans. Il doit faire un effort pour s'arracher à leur contemplation.

— Voilà, je vous la rends. C'est une petite fille vraiment adorable.

Laura, que le regard appuyé du jeune homme a troublée, est confortée dans son idée qu'il utilise une banale technique vieille comme le monde pour la draguer : faire du charme à sa fille et lui prodiguer de belles paroles. Ensuite, ce sera une invitation à boire un verre… Mais il ne sait pas sur qui il est tombé. Elle n'est pas dupe. Cependant, la politesse lui dicte tout de même de rester gentille, ou tout au moins courtoise avec lui, car elle doit admettre qu'il s'est très bien occupé de sa fille, qui a passé un après-midi inoubliable.

— Merci, c'est vraiment très gentil ce que vous avez fait pour elle. Grâce à vous, elle a pleinement profité de la visite, et vous avez été un excellent professeur. Je crois qu'elle a passé un super bon moment.

— Tant mieux ! J'en suis heureux pour elle.

Il s'ensuit un moment de flottement entre les deux adultes qui restent là, plantés les yeux dans les yeux, chacun souhaitant prolonger cet instant un peu magique, sans qu'aucun des deux ne sache comment le faire. Malgré son à priori sur le jeune homme, Laura se laisse envelopper par son charme et sent un frisson la parcourir. Finalement, Damien a un semblant de réaction, et pour se donner bonne contenance, s'accroupit et embrasse Chloé qui passe ses bras autour de son cou en protestant.

— Dis, tu restes avec nous ? Je veux pas que tu partes.

Damien éclate de rire et cherche à se libérer en raisonnant la fillette.

— Tu sais ma chérie, j'ai des choses à faire, et ta maman a certainement prévu d'autres très belles visites pour toi.

— Oui, mais je veux que tu les fasses avec nous.

— Cela me ferait beaucoup plaisir, malheureusement ce n'est pas possible.

Pour adoucir la peine de la fillette, il l'embrasse à nouveau, se relève et s'adresse à Laura.

— Bien, je vais y aller maintenant. Je vous souhaite de belles visites à toutes les deux. Au revoir.

Laura n'a pas le temps de lui rendre son salut qu'il a déjà tourné les talons pour se diriger vers le guide.

Eh bien ma vieille, tu t'es bien trompée, toi qui croyais te faire draguer… En réalité, c'est tout simplement un mec sympa. Elle le suit des yeux avec un léger sentiment de regret. Avec un soupir, elle prend sa fille par la main pour quitter le site de la grotte.

— Il est gentil Damien, hein maman ?

— Oui, très gentil. En tout cas, on dirait bien que toi tu l'as beaucoup apprécié. Je ne t'ai jamais vu te comporter de cette manière avec quelqu'un, tu m'expliques.

— Ben, je sais pas. Je l'ai trouvé gentil et j'ai eu envie d'être avec lui. J'aimerais trop qu'on le revoie. J'ai pas envie qu'il s'en aille.

Laura ne sait pas quoi lui répondre, d'autant plus qu'elle partage son désir. Elle s'en tire avec une pirouette, autant pour sa fille que pour elle-même.

— Tu sais ma chérie, il existe un dicton qui dit qu'il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.

— Ça veut dire quoi ?

— Eh bien, que l'on ne sait jamais ce que nous réserve l'avenir. Peut-être que nous croiserons à nouveau la route de Damien un jour.

Chloé ne comprend pas vraiment le sens de tout cela. Malgré tout, elle retient qu'elle reverra peut-être Damien et cela suffit pour qu'un sourire s'affiche sur son visage heureux.

3.

Après avoir quitté le guide, Damien prend la direction des parkings pour regagner sa voiture. En chemin, il pense à la jeune femme avec un brin de nostalgie : une belle et gentille femme, séduisante, avec une adorable petite fille. Avec un peu de regrets, il se dit qu'il aurait peut-être dû l'inviter à boire un verre…

Imbécile, se moque-t-il, qu'est-ce que tu t'imagines ? Tu oublies surtout que Chloé a un papa, et sans doute, sa maman un mari.

Quand il arrive au niveau des brasseries du site, il les aperçoit toutes les deux, seules, sans les compagnons avec lesquels elles avaient entamé la visite. Comme la jeune femme semble chercher une direction, il s'approche pour leur demander s'il peut les aider.

— Hello ! C'est encore moi, vous cherchez quelque chose ?

Laura qui ne l'avait pas vu arriver sursaute et sourit en le reconnaissant. Chloé, dans un grand cri de joie, se précipite dans ses bras. Après ce débordement d'affection, Damien se tourne en riant vers la maman qui peut enfin lui répondre.

— Oui, j'ai entendu dire qu'il y avait une autre grotte dans les alentours avec un lac à l'intérieur. Malheureusement, je ne vois aucune indication. Vous connaissez peut-être ? Est-ce que c'est loin ?

— Vous devez sans doute parler de la grotte de Gournier. C'est à environ cinq cents mètres d'ici. C'est vrai que c'est très joli et que cela vaut le détour. Si vous le souhaitez, je peux vous y conduire.

Laura doit bien se l'avouer : elle a très envie qu'il les accompagne. À voir la mine réjouie de sa fille, elle devine qu'elle n'est pas la seule. Néanmoins, la politesse l'incite à décliner sa proposition.

— C'est très gentil, mais je ne voudrais pas abuser de votre temps. Si vous pouvez nous indiquer la direction, on se débrouillera.

— Ça ne me dérange pas de vous accompagner. Je n'avais rien d'autre de prévu, à part la visite de la grotte.

Damien se baisse à la hauteur de Chloé.

— Dis ma puce, tu serais d'accord pour que je vous accompagne ?

— Oh oui alors ! Ça monte beaucoup ?

— Un peu, mais je vois que tu as de très bonnes chaussures de randonnée. Ne t'inquiète pas, je t'aiderai si la pente est trop raide pour toi. Il se redresse et se tourne vers Laura.

— Voilà, tout est dit, on peut y aller, conclut-il dans un grand sourire charmeur.

Laura éclate de rire et capitule.

— Alors si tout est dit, il ne reste plus qu'à…

Damien trouve son rire adorable. En fait, il trouve tout d'adorable chez la jeune femme et se surprend à l'admirer plus que de raison. Pour couper court aux idées qu'il sent naître en lui, il prend la main de Chloé et se dirige vers le départ du sentier qui mène à la deuxième grotte. L'accès n'est pas très visible et n'est pas indiqué par une balise ou un quelconque panneau. Damien comprend mieux pourquoi la jeune femme hésitait tout à l'heure sur la direction à prendre.

Il attaque gentiment la grimpette en tenant Chloé par la main, pour l'aider à gravir le sentier abrupt. Laura les suit, un peu émue de voir sa fille donner la main à un homme. C'est peut-être bien la première fois, se dit-elle en se surprenant à fantasmer. Elle devine le bonheur de sa fille, qui ne cesse de papoter, tout en s'appliquant à suivre Damien. Elle lui parle de ses copines, lui raconte ses journées à l'école, ses cours de danse… Tout, elle est intarissable. Il l'écoute avec une infinie patience, fait des commentaires et lui pose quelques questions, auxquelles, elle répond complaisamment. Laura s'amuse à les voir faire et sourit malgré elle. Elle ne reconnaît plus sa fille, d'ordinaire si discrète, si introvertie. Elle remercie mentalement Damien, qui semble être la cause de ce bouleversement radical.

Lorsqu'ils débouchent devant la grotte du Gournier et son lac souterrain, ils réalisent qu'ils ne sont pas les premiers. Sur la droite, deux personnes, en combinaison de plongée et à demi immergées, tentent de s'acclimater à la température de l'eau, qui, à voir leurs timides tentatives, ne doit pas être très élevée. Sur le lac, une petite embarcation emmène trois autres personnes vers le fond de la grotte où se trouve le point de départ d'un parcours de spéléologie. Il fait trop sombre pour les distinguer précisément, mais on peut deviner à la lueur de leur lampe frontale, un couple avec un adolescent.

Laura, Damien et Chloé se rapprochent du bord du lac pour toucher l'eau, et constatent qu'elle est vraiment glaciale. Ils comprennent mieux les difficultés des deux plongeurs qui, malgré leurs encouragements mutuels, ne parviennent toujours pas à s'immerger entièrement. Ils les observent un instant dans leurs vaines tentatives.

— Dis Damien, pourquoi ils font rentrer de l'eau froide dans leurs habits, interroge Chloé.

— Je crois que c'est précisément pour se protéger du froid qu'ils font cela. L'eau va se réchauffer au contact de leur corps et formera comme une couche isolante. Pourtant, à les voir, on dirait bien qu'ils n'y arrivent pas. Il faut dire que l'eau est particulièrement froide. En tout cas, je n'aimerais pas être à leur place.

— Ben moi non plus, conclut la fillette.

Soudain, leur attention est attirée par des cris provenant du fond de la grotte. Rapidement, ces cris se transforment en appels aux secours. Dans la demi-obscurité, ils devinent qu'au moins un des spéléologues est tombé à l'eau. La femme, impuissante et en état de panique totale, appelle à l'aide. Sans hésiter, Damien se précipite vers les deux plongeurs et les interpelle.

— Vite, ils ont besoin d'aide là-bas.

— Désolé, mais nous ne sommes pas en condition pour y aller.

— Vous ne comprenez pas, s'énerve Damien. Il y a certainement quelqu'un qui est tombé à l'eau et qui doit être en train de se noyer.

— C'est vous qui ne comprenez pas. Je vous le répète, nous ne sommes pas en mesure d'y aller. Nous n'avons pas réussi à nous acclimater. On risquerait d'y laisser notre peau.