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Jeu de Failles, je défaille... Sophie, 45 ans, a, en apparence, tout pour être heureuse. Mariée depuis plus de vingt ans, elle vit dans un cadre très agréable, a deux grands enfants qu'elle aime profondément. Elle exerce une profession dans laquelle elle s'épanouit chaque jour un peu plus. Seule ombre au tableau: sa vie conjugale. En effet, depuis quelques années, son mari, Patrick, ne se consacre qu'à sa carrière. Frustrée, désabusée, Sophie fait alors une rencontre qui va bouleverser sa vie. Elle va succomber au charme d'un homme plein de promesses mais cette liaison prendra un tournant inattendu. Entre dépendance affective et relation toxique, où se situe la limite?
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Seitenzahl: 267
Veröffentlichungsjahr: 2020
Pour toutes celles qui ont cru, un jour, au Prince Charmant.
PARTIE 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
PARTIE 2
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
PARTIE 3
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
« Le plaisir se ramasse, la joie se cueille et le bonheur se cultive »
Bouddha
Samedi 14 février 2015, Saint Valentin.
Lorsque le réveil retentit à sept heures, Sophie ouvrit péniblement les yeux. Elle poussa un profond soupir et s'étira. Au bout de plusieurs minutes, elle s'extirpa enfin du lit.
L'oreiller à côté du sien laissait apparaître l'empreinte de la tête de son mari, Patrick.
Une ombre passa sur son visage et elle haussa les épaules, soudain très lasse.
Il était parti à l'aube pour Marseille où il devait exceptionnellement rencontrer des investisseurs pour tenter de mettre un point final à une affaire qui lui tenait à cœur. Il lui avait précisé qu'il rentrerait en fin d'après-midi.
Elle se dirigea à pas lents vers la salle de bain. Elle grimaça en apercevant son reflet dans le miroir au-dessus de la vasque en porcelaine blanche.
Elle s'étudia attentivement. Des pattes d'oie marquaient le coin externe de ses grands yeux noisette aux reflets mordorés, eux-mêmes cerclés de cernes mauves. Elle sursauta en constatant que deux sillons venaient s'ajouter de chaque côté de sa bouche.
« Manquait plus que ça ! Après les cheveux gris, les rides ! Les enfants ont raison : je vieillis et je ne suis plus de la première fraîcheur » pensa-t-elle, soudain désabusée.
Toute à son découragement, elle s'assit sur le rebord de la baignoire et se perdit dans la contemplation de ses orteils vernis.
Le temps n'était désormais plus son allié. Chaque nouvelle journée faisait apparaître des traces de plus en plus visibles.
Elle se redressa et entreprit un examen minutieux de son corps. Son ventre plat lui arracha un léger sourire mais ses sourcils se froncèrent quand elle s'attarda sur ses cuisses.
« Je vais me remettre au sport de façon régulière. Pfff...décidément ! »
Après une douche bien chaude, elle avala rapidement un toast beurré et but son café d'une traite. Elle monta dans sa Mini et prit le chemin de l'agence immobilière de Saint-Germain-en-Laye dans laquelle elle travaillait.
Elle alluma son ordinateur et, pendant que les mails s'affichaient, elle se servit un expresso bien serré.
Une femme blonde aux formes généreuses entra en coup de vent et, après avoir jeté sa veste sur le dossier de sa chaise, se précipita sur elle en demandant :
« Alors ? Tu as terminé tes préparatifs pour la soirée ? Tu n'as pas vendu la mèche au moins ?
- Non, Justine, rassure-toi ! J'ai trouvé un restaurant plutôt bien côté sur TripAdvisor et j'ai demandé une table à l'abri des regards.
- Bon, j'espère que Patrick appréciera tes cadeaux !
- Nous verrons bien. Pour ma part, j'ai l'intention de me régaler ! Ecoute, je jette un œil à ma messagerie et je file : c'est ma journée de démarchage aujourd'hui.
- Hauts les cœurs ! Nous avons besoin d'entrer de nouveaux biens mais je te fais confiance : tu n'as pas ton pareil pour convaincre les gens de faire affaire avec toi !
- T'es trop mimi toi !
- C'est une raison de plus qui justifie que je sois ton amie, non ? »
Sophie lui répondit par un sourire affectueux.
Elle rédigea quelques réponses à des courriers urgents puis sortit du bureau et s'engouffra dans son véhicule. Elle emprunta la route jusqu'à Andrésy où plusieurs maisons étaient à vendre.
La journée fila à toute allure et il était plus de dix-huit heures lorsqu'elle regagna son domicile. Elle prit le temps de se rafraîchir et d'attacher ses cheveux en un chignon savamment travaillé qui mettait en valeur sa nuque gracile. Un maquillage approprié fit disparaître, à sa grande satisfaction, les traces de fatigue et elle enfila sa robe préférée. D'un rouge carmin, serrée à la taille, elle retombait légèrement au-dessus de ses genoux. Le décolleté en V laissait entrevoir la naissance de sa poitrine. Elle mit des boucles d'oreilles munies de fines chaînes dorées, un collier en or qui retombait entre ses seins et orna son poignet droit d'une manchette incrustée de pierres d'ambre. Un voile de son parfum fétiche aux accents de chèvrefeuille, de jasmin, de bergamote et de fleur d'oranger vint clôturer sa mise en beauté.
Patrick fit enfin son apparition dans le salon alors qu'elle patientait en traitant quelques dossiers.
« Salut chérie ! Je prends ma douche et nous pouvons y aller ! »
Il n'attendit pas sa réponse et monta à l'étage.
Pendant le trajet qui les séparait du théâtre Déjazet, il lui narra sa longue réunion qui avait abouti sur des promesses écrites de la part des investisseurs qu'il avait rencontrés dans le sud. Tout à sa satisfaction, il ne fit pas attention à la route. Sophie se concentrait sur sa conduite, hochait régulièrement la tête et souriait, heureuse de le voir détendu. Elle ne s'offusqua pas, habituée à n'entendre aucune question concernant ses propres affaires. Elle pénétra dans un parking souterrain proche de la place de la République à Paris et gara le véhicule pendant que son mari poursuivait son monologue.
Arrivés devant le bâtiment, il leva les sourcils en découvrant l'affiche de la pièce qu'ils allaient voir. Il la remercia en la gratifiant d'un chaste baiser sur la joue, ravi de retrouver un jeune talent qu'il aimait beaucoup, Nicolas Beckaert.
Ils rirent de bon cœur, savourant les joutes oratoires des comédiens qui multipliaient les facéties. Les scènes s'enchaînaient à la même vitesse que les malentendus : le héros de l'histoire, misogyne et mégalo, s'empêtrait dans des situations inextricables, victime de ses répliques et de ses provocations. La pièce faisait la part belle aux comédiennes qui jouaient de cette assurance masculine et qui parvenaient à le piéger, à la plus grande joie du public.
Revenus sur le trottoir du boulevard du Temple, ils s'attardèrent quelques instants en revenant sur certains passages qui avaient provoqué une hilarité générale. Patrick reconnut que l'idée de sa femme tombait à pic : l'envie de décompresser après plusieurs semaines de stress était devenue nécessaire.
« Je ne me rappelle plus mon dernier fou-rire. Merci chérie ; j'en avais vraiment besoin !
- Et ce n'est pas fini ! J'ai réservé une table dans un restaurant à trois cents mètres d'ici. Je pense que l'endroit va te plaire.
- Tu me gâtes trop ! la remercia-t-il, les yeux brillants.
- C'est quand même la Saint Valentin ! Je voulais t'offrir une soirée pleine de légèreté » lui répondit Sophie. Elle espérait secrètement lui glisser quelques mots concernant leur vie de couple au moment qui lui paraîtrait le plus opportun.
Ils se rendirent à pied au cœur du Marais jusqu'au restaurant Les Chouettes. Dans un décor de style Eiffel, sous une verrière de vingt mètres de haut, l'établissement offrait un cadre raffiné. La salle centrale, située au rez-de-chaussée, semblait immense grâce à un jeu de miroirs et de lumières. Surmonté de deux mezzanines circulaires, soutenues par des poutrelles en acier, cet ancien atelier de bijouterie transformé mettait en valeur les volumes du bâtiment. Le sol dallé, le mobilier vintage et la vaisselle délicate disposée sur les tables conféraient un charme indéniable à cet endroit atypique. Des petits bouquets de roses rouges et des photophores dorés venaient compléter la mise en place.
Ce soir-là, un menu unique était proposé : ils commencèrent avec un foie gras mi-cuit serti de gelée de vinaigre accompagné d'un chutney pomme-poire-gingembre. Un verre de Monbazillac moelleux sublimait les accords suaves de cette entrée traditionnelle revisitée.
Ils poursuivirent avec un maigre rôti au lard de Colonnata agrémenté d'une purée de topinambours et d'un crumble salé. Ils s'extasièrent sur le Moulis généreux et ne purent s'empêcher de commander un second verre de ce vin à la belle robe pourpre pour savourer l'assiette de fromages et sa salade de jeunes pousses.
Heureux de partager ce moment, ils parlèrent longuement de leurs enfants et des prochaines vacances en Corse. Patrick mettait un point d'honneur à privilégier un hôtel en pension complète alors que Sophie penchait davantage pour une jolie maison qu'elle avait repérée à proximité de Porticcio. Ils convinrent de soumettre leurs idées à leur progéniture.
Un joli macaron au chocolat que côtoyaient une glace au sésame et une mousse à la rose vint clore ce festin. Un écrin bleu nuit apparut comme par magie. Une bague composée de trois anneaux en or blanc reposait sur un coussin en velours. Une alternance de brillants et de diamants baguettes rendait l'ensemble étincelant. Touchée, Sophie regarda son époux :
« Tu as fait des folies ! C'est beaucoup trop !
- Ces trois anneaux nous représentent les enfants et moi. Ils vont bientôt quitter le nid et je sais que ce sera difficile pour toi de les voir partir. Je voulais t'offrir quelque chose de symbolique. Elle te plaît ?
- Oh oui...énormément ! Merci ! Elle est absolument magnifique ! » répondit-elle en la mettant à son annulaire droit.
Tout en admirant le bijou, elle ne put s'empêcher de penser que son mari avait des attentions à son égard mais qu'il ne lui apportait plus l'essentiel depuis plusieurs années. Alors oui, il lui faisait de beaux cadeaux mais jamais il ne lui adressait le moindre compliment sur sa coiffure, sa tenue. Il reconnaissait devant leurs amis qu'elle était une maman attentive et prévenante, qu'elle savait tenir leur maison mais, aujourd'hui, elle en voulait plus. Elle désirait entendre des mots d'amour, elle rêvait d'étreintes passionnées, de coups de folie. Où donc était passée leur fougue d'antan ? Elle ne se satisfaisait plus de cette vie plan plan qui, parfois, lui mettait les nerfs à vif. Était-ce la quarantaine qui la poussait à faire cette sorte de bilan ? Elle n'aurait su le dire.
Toujours est-il qu'ils regagnèrent leur domicile en conversant au sujet de la pièce qu'ils avaient vue, riant encore des quiproquos qui s'étaient succédés pendant presque deux heures. Nicolas Beckaert avait demandé à l'assistance, avant que le rideau ne retombe, de lui envoyer un message sur les différents réseaux sociaux. Sa carrière commençait à prendre de l'essor et il était avide de commentaires élogieux. Il avait conclu en prenant un selfie avec le public en arrière-plan en précisant qu'il allait poster la photo sur Facebook. Pendant que son conjoint se lavait les dents à l'étage, elle adressa de brefs compliments au comédien et lui souhaita de poursuivre son ascension.
Le vin avait produit son effet et Sophie reconnut les signes avant-coureurs du désir qui s'emparait de Patrick. Il l'attira contre lui et, sans s'embarrasser de préliminaires, lui fit l'amour d'une façon mécanique. Il ne jeta même pas un regard sur la nuisette affriolante qu'elle avait revêtue, savant mélange de dentelle et de rubans. Satisfait de sa prestation, il se tourna sur le côté et plongea dans un profond sommeil.
Déçue, frustrée, elle ressentit un profond sentiment d'incomplétude. Demain, elle lui parlerait demain.
Malheureusement, elle n'en eut pas l'occasion car il rejoignit Pierre, un collègue, au Tennis Club de Poissy pour disputer un match. Pauline, leur fille de 21 ans, passait la journée avec sa meilleure amie et elles se rendaient au cinéma, excitées à l'idée de voir les ébats torrides de Christian et Anastasia dans « Cinquante nuances de Grey ».
Quant à Antoine, 18 ans, il ne fit qu'une courte apparition pour déjeuner, pressé de retrouver ses compagnons de jeu en ligne. Il ne jurait plus que par GTA 5, suscitant l'incompréhension de sa mère qui s'interrogeait sur cet engouement pour des scénarios emplis de violence. Hold-up, attaques de fourgons blindés ou de gangs, affrontements improvisés, tout était prétexte à tirer dans tous les sens, arme au poing.
L'après-midi était déjà bien avancé lorsqu'elle jeta un œil sur son mobile : tout en buvant son thé, elle fit le tri dans ses mails. Son attention fut soudain attirée par le nombre de notifications sur Facebook. Elle regarda distraitement les publications de ses relations et constata qu'elle avait un message. A sa grande surprise, elle réalisa qu'il provenait de Nicolas Beckaert !
Intriguée, elle cliqua et poussa une exclamation, stupéfaite. Il avait répondu aux deux lignes qu'elle avait rédigées la veille !
Merci beaucoup pour vos encouragements. Je suis ravi que vous ayez passer une bonne soirée
Elle tiqua en découvrant la faute de conjugaison puis sourit. Qu'une célébrité montante prenne le temps de lui adresser ses remerciements n'était pas commun. Elle hésita puis, mue par une audace inhabituelle, elle tapa sur l'écran de son téléphone.
Je vous en prie ! La pièce de théâtre était très drôle : c'était un cadeau pour mon mari, à l'occasion de la Saint Valentin. En deuxième partie de soirée, nous avons dîné dans un restaurant que je vous recommande, Les Chouettes, rue de Picardie. Longue route à vous !
Elle se morigéna presque aussitôt :
« Quelle idiote ! Qu'est-ce qui te prend de raconter ta vie à ce type ? N'importe quoi ! La solitude te pousse à écrire des âneries ma pauvre fille ! Pfff... »
Elle rangea sa tasse dans le lave-vaisselle et sortit son fer et sa table à repasser, découragée devant la pile de linge qui attendait dans la buanderie. Un dimanche comme tant d'autres...
Le dîner se déroula au son des conversations des deux adolescents qui se taquinaient gentiment pour commencer. Cela se concluait toujours de la même façon : des noms d'oiseaux finissaient par fuser à travers la table. Sophie intervint alors que le ton montait de plus en plus :
« Est-ce qu'on pourrait partager un repas sans que vous vous disputiez ? Cela devient fatigant à la longue !
- Oh M'man, c'est rien ! On dirait que t'as jamais été jeune ! Toujours sérieuse, tu as dû être vieille avant l'âge ! s'exclama Pauline.
- Je te remercie ma fille. Tu sais manier le compliment comme personne, ironisa sa mère.
- Si on peut plus plaisanter...
- Désolée mais je ne vous vois tous les trois qu'au moment de passer à table. J'aimerais manger dans une atmosphère détendue si ce n'est pas trop vous demander.
- Ouais. Bon, je débarrasse et je file. J'ai un chapitre de droit à avaler. »
Elle desservit succinctement et laissa le soin à ceux qui s'attardaient de finir de ranger la cuisine. Cela se termina comme à l'accoutumée : Patrick et Antoine prétextèrent des choses urgentes à boucler et filèrent sans demander leur reste. Seule dans la pièce, Sophie nettoya poêles et casseroles, remit les quatre chaises en place et passa un coup d'éponge sur la table. Elle saisit son téléphone et régla son alarme pour le lendemain. Elle découvrit un nouveau message et rougit violemment.
Tant mieux si votre cadeau lui a plu. Et la troisième partie de la soirée... c'était bien ?
« Non mais je rêve ! C'est quoi ce délire ? » pensa-t-elle, choquée.
Elle relut, n'en croyant pas ses yeux, puis osa
Ecoutez, je trouve votre curiosité extrêmement déplacée. Je doute que vous soyez Nicolas Beckaert et je vous avoue que je n'apprécie pas votre culot!
Quelques secondes plus tard, elle vit apparaître
Je vous trouve très belle
« Il n'a peur de rien celui-là ! Je n'ai pas de temps pour ces bêtises ! » se dit-elle en écrivant à son tour.
Merci pour le compliment ! J'ignore qui vous êtes mais vous vous trompez d'interlocuteur. Je suis mariée depuis vingt ans et heureuse en ménage. Si vous souhaitez vous amuser, trouvez quelqu'un d'autre !
Elle coupa le son et monta se coucher, munie d'un livre de Catherine Armessen que lui avait chaudement recommandé Justine. Elle ne vit pas l'écran de son portable s'allumer brièvement, signifiant la réception d'un nouveau message.
Je ne veus pas vous faire peur mais je vous trouve très attirante sur votre photo de profil J'aimerai en voir plus. Je n'arrive pas à vous invité sur FB à partir de ma page perso. Envoyez-moi une invit !
« Mais il ne doute de rien celui-là ! » s'écria-t-elle le lendemain matin en buvant son café.
« Que se passe-t-il chérie ? Pour quelle raison cries-tu comme ça ? demanda Patrick en faisant son apparition tout en ajustant son nœud de cravate.
- Oh ce n'est rien, mentit-elle. Un type qui veut vendre son appartement et qui change d'avis toutes les cinq minutes. Il commence à m'agacer.
- Mmm...Bon ce serait sympa si tu pouvais récupérer mon costume au pressing dans la journée. Je dois y aller. A ce soir ! » lança-t-il.
Le bruit de la porte d'entrée la fit sursauter. Elle passa ses mains sur ses joues brûlantes et secoua doucement la tête. Quelle indifférence ! Elle savait depuis longtemps qu'elle pouvait toujours espérer qu'il lui pose des questions sur son travail ; seule sa profession comptait. Il pouvait lui offrir bagues, colliers, bijoux, rien ne la touchait tant qu'une attention bien réelle. Si seulement il la regardait comme autrefois ! Quand avaient-ils pris un chemin différent ? Elle était convaincue de ne pas avoir changé : toujours disponible, toujours prête à faire passer ses besoins après ceux de sa famille. Qui se souciait d'elle ? Qui prenait en compte ses désirs ? Ils comptaient sur elle pour tout : tâches ménagères, factures à régler, courses, rendez-vous à planifier. Elle avait l'impression de jouer le rôle d'une gouvernante, le salaire en moins, et cela lui pesait chaque jour un peu plus. Elle rêvait de gratitude, de tendresse, de moments de partage et de complicité. Ses deux enfants ne voyaient plus que par leurs amis, imperméables à son mal-être. Et ne parlons pas de son mari, confortablement installé dans leur train-train quotidien !
Pourquoi avait-elle ce genre de réflexions en tête ? Elle ignorait qu'elle se trouvait à un tournant de son existence. Elle s'était contentée jusque-là de cette situation, persuadée qu'elle n'était pas à plaindre. Mais aujourd'hui, il en allait tout autrement.
Alors, vous m'ignorer ?
Sans relever le verbe mal conjugué et sans réfléchir davantage, elle cliqua sur la page personnelle du jeune homme et envoya une invitation.
Un commentaire ne tarda pas à apparaître.
Jolie photos ! J'aime particulièrement celle ou vous ete sur la plage !
Le cliché datait de l'été précédent : elle était assise au sommet d'une dune, cheveux au vent, le regard perdu dans la contemplation de l'océan. Pauline avait figé cet instant car le soleil couchant nimbait sa mère d'une douce lumière orangée et l'expression de son visage l'avait interpellée.
Merci, c'est gentil.
Je pense ce que j'écris ! C'est pas cool de garder ce corps de rêve pour vous toute seule ! J'ai envie d'aprendre à vous connaître. Vous m'attirer et j'ai l'impression que vous n'êtes pas aussi heureuse que vous le prétender. Je me trompe ?
Vous allez vite en besogne et je pense que c'est complètement inconscient de poursuivre cette « conversation »
Est-ce que votre mari vous dit que vous êtes belle ?
Il vaut mieux en rester là. Je commets déjà une erreur en vous répondant. Je ne sais pas ce qui m'a pris d'accepter votre proposition !
La curiosité ? Ou l'envi de me découvrir ?
Restons-en là s'il vous plaît. Au revoir !
Elle éteignit son portable et partit vaquer à ses occupations.
« N'importe quoi ! Je délire complètement ! Je ne veux pas faire partie de ces cougars qui s'intéressent aux hommes plus jeunes. Je perds la tête ! Qu'est-ce que j'ai à la fin ? » se sermonna-t-elle.
Elle pressentait un danger : si elle allait plus loin, elle avait conscience de tomber dans une spirale infernale. Et puis, était-ce vraiment Nicolas Beckaert ? Il s'agissait probablement de son agent qui avait envie de prendre du bon temps ! Ou d'une personne qui avait piraté son compte ? Elle se secoua et décida de partir faire une séance de shopping.
Chemin faisant, elle appela Justine pour lui proposer de déjeuner ensemble. Cette dernière accepta avec enthousiasme, l'agence étant fermée le lundi.
Tout en flânant devant les vitrines des magasins du centre commercial, elle ne cessait de penser à l'échange qui avait eu lieu quelques minutes auparavant. Oui, elle se trouvait prisonnière d'un véritable désert affectif mais elle n'était pas affamée au point de se jeter à la tête d'un parfait inconnu, aussi célèbre soit-il ! C'était une mauvaise blague et il fallait qu'elle tourne très vite la page.
Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de se sentir flattée. Son cœur s'était mis à battre la chamade et elle avait lu les messages, le souffle court. Semblable à une adolescente victime de ses premiers émois, elle avait envie d'approfondir mais la raison lui interdisait d'aller plus avant.
Les deux amies prirent place dans une brasserie et commandèrent le plat du jour. Justine demanda, toujours aussi curieuse :
« Alors ? Raconte-moi cette soirée. Je veux tout savoir !
- C'était sympa.
- Hein ?? Donne-moi des détails ! J'ai l'impression que ta surprise n'a pas eu l'effet escompté, je me trompe ?
- Ecoute, la pièce était géniale et le resto top. Patrick était content ; il m'a offert cette bague, répondit Sophie, en exhibant le bijou qui arracha une exclamation à Justine.
- Mais encore ? J'imagine que tu as eu droit à un gros câlin ? s'enquit-elle, mutine.
- On peut dire ça...
- Oh, oh, je connais ce regard ! Que se passe-t-il ?
- Rien de plus que d'habitude. Il m'a fait l'amour vite fait bien fait et il s'est endormi comme une masse.
- Ma chérie, on se connaît depuis plusieurs années et j'ai le sentiment que tu n'es pas heureuse. Ces derniers temps, à chaque fois que tu me parles de ton mari, je te trouve amère, désabusée. Il faut que tu lui parles !
- Ce n'est pas l'envie qui me manque mais il y a toujours quelque chose qui m'empêche d'aborder le sujet : son boulot, ses rendez-vous, les enfants. Lorsqu'il rentre, il file s'affaler sur le canapé pour regarder des programmes tous plus idiots les uns que les autres et il est rivé à son téléphone. Tu parles d'une compagnie ! se plaignit-elle.
- Pas simple en effet mais vous êtes encore jeunes tous les deux ! Vos uniques conversations tournent autour des basiques. Vous partagez de rares moments en tête-à-tête et ils ne se déroulent jamais comme tu l'espères. Il doit savoir que cela ne te suffit pas ! Tu es toujours disposée à lui faire plaisir ! Les cadeaux, c'est bien joli mais où sont passés l'amour, la passion ? On dirait que c'est morte plaine chez toi !
- Je t'envie tu sais ! Quand je vous vois, Romain et toi, amoureux comme au premier jour, après tant d'années passées ensemble, je me dis que vous êtes bénis des dieux ! »
Justine éclata de rire, attirant sur elles des regards amusés des clients présents dans le restaurant.
« Enfin Sophie, c'est un travail de chaque instant ! Nous nous sommes trouvés, c'est vrai mais nous avons connu des périodes difficiles ! Rappelle-toi : ma fausse couche, le décès de ses parents. La vie ne nous a pas épargnés ! Tu sais pourquoi ça marche toujours aussi bien entre nous ? Parce que nous ne laissons jamais un problème s'aggraver ; nous parlons beaucoup, nous nous respectons. Il s'intéresse à moi autant que je m'intéresse à lui. Si quelque chose me déplaît ou me blesse, je le dis et c'est pareil pour lui ! Toi, tu n'ouvres jamais la bouche ! Tu gardes pour toi tes frustrations, tes déceptions. Comment veux-tu qu'il sache ce que tu ressens ? Un homme ne voit pas forcément ces choses-là !
- Tu as raison. Il faut que je lui parle parce que je ne supporte plus son attitude : nous vivons comme des colocataires !
- A toi de jouer ma grande ! Et ne traîne pas ! Lui ou toi pourriez croiser le chemin de quelqu'un et pfft !
Disparu le couple...réduit à néant ! » conclut la jolie blonde.
Sophie était consciente qu'il était nécessaire de mettre à plat tout ce qu'elle emmagasinait depuis des mois voire des années mais elle avait peur. Comment Patrick allait-il réagir ?
Elle ne tarda pas à le savoir. Dans le lit conjugal, elle osa d'une voix mal assurée :
« Je trouve que nous éloignons de plus en plus l'un de l'autre et ça me peine.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Nous venons de célébrer la Saint Valentin ! Et je pense t'avoir offert un beau bijou, non ?
- Là n'est pas la question Patrick. Nous ne partageons que de rares instants ensemble. Tu me parles soit de ton travail, soit des enfants. Tu ne me regardes plus ; jamais un mot tendre ou un compliment. Et je n'aborde même pas nos relations sexuelles : aussi brèves que rares !
- Tu plaisantes ? Est-ce que tu as conscience de la charge de boulot que j'ai chaque jour ? Je me démène comme un beau diable pour subvenir à vos besoins. Merci pour ta gratitude ! grogna-t-il, agacé.
- Et moi ? Je ne fais rien peut-être ? Tu ne remarques jamais une nouvelle tenue, une coiffure différente. Tu ne me demandes jamais de quoi j'ai envie !
- Non mais j'hallucine ! Madame a tout ce qu'elle désire et ce n'est pas suffisant ! J'en connais plus d'une qui aimerait être à ta place.
- Si tu le dis... Il n'empêche que nous n'avons plus cette complicité d'autrefois. Avant, tu étais attentionné ; tu me prenais dans tes bras à la moindre occasion. Aujourd'hui, j'ai juste droit à une bise sur la joue. Je suis ta femme quand même !
- Bon, je n'ai pas le temps pour ce genre de simagrées. Si tu as envie de piquer une crise, fais-le ! Pour ma part, j'ai d'autres chats à fouetter ! » lança-t-il, furieux.
Le visage fermé, il sortit de la chambre après lui avoir lancé un regard noir.
« Génial, grimaça-t-elle. Tu parles d'une explication ! Si je dois me contenter de ce que Monsieur daigne m'offrir...tu te mets le doigt dans l'œil, chéri ! »
Seul le silence lui répondit, son mari ayant rapidement gagné le rez-de-chaussée.
Un bruit familier la sortit de ses pensées. Elle s'empara de son mobile et lut
Dispo pour discuté ?
A quel sujet ? Je pense que nous nous sommes tout dit !
Pourquoi êtes-vous aussi catégorique ? Je vous fais peur ou quoi ?
Pas du tout ! Mais je n'ai pas le temps pour ce genre de jeu ! Et puis, j'ignore si vous êtes bien Nicolas Beckaert !
J'ai bien une idée...
Je ne comprends pas votre but. Vous pouvez avoir toutes les filles que vous voulez ! Pourquoi vous intéressez-vous à moi ?
J'sais pas. Quelque chose dans votre regard. Vous avez des yeux magnifiques !
Je vous conseille de draguer quelqu'un de votre âge. J'ai au moins dix ans de plus que vous !
J'ai une préférence pour les femmes de quarantes ans et plus. Les gamines qui me tournent autour me laisse assez froid. Vous m'attirer, je vous choque ?
Non... ça vous passera. Au revoir.
Elle éteignit son téléphone et se blottit sous la couette. Elle finit par sombrer dans un sommeil sans rêve.
Les jours suivants furent identiques les uns aux autres : l'expression « métro, boulot, dodo » n'avait jamais aussi bien porté son nom ! Patrick l'ignorait et n'ouvrait la bouche que pour s'adresser aux enfants. Nul ne prêtait attention à Sophie qui vaquait à ses tâches quotidiennes. Elle recevait chaque jour de nouveaux messages qu'elle ignorait, désireuse de ne pas aller plus loin.
Lorsque Jérôme, le responsable de l'agence, lui proposa de partir pour un séminaire à Bordeaux, elle sauta sur l'occasion, trop heureuse de quitter une atmosphère pesante et déprimante.
Elle trouva une chambre d'hôte spacieuse et décorée avec soin dans une échoppe restaurée en plein cœur de l'agglomération. La bâtisse en pierre de taille du XIXème siècle, basse, de plain-pied, présentait une façade en gouttereau ouvragée qui donnait directement sur la rue. Des linteaux agrémentés de frises ornées de feuilles d'acanthe alternant avec des macarons à tête animale surplombaient les ouvertures. La porte d'entrée surmontée d'une imposte vitrée était peinte d'un rouge grenat, tout comme les volets en chêne des fenêtres.
La propriétaire, jeune retraitée, prenait plaisir à accueillir ses clients. Affable et attentionnée, elle guida Sophie jusqu'à une pièce dans laquelle flottait un parfum de cèdre. Une coiffeuse et un bureau encadraient un lit revêtu d'une courtepointe en dentelle blanche, sur lequel étaient disposés des coussins gris perle. Une grande armoire en bois cérusé occupait le pan du mur opposé. On devinait sans peine que la chambre avait été aménagée avec un souci du détail très féminin : bouquets d'hortensias séchés et bougies habillaient un guéridon et une table de chevet. Une méridienne capitonnée ivoire, placée sous les carreaux qui laissaient filtrer de timides rayons de soleil, invitait à la pause. La salle de bain attenante offrait tout le confort nécessaire. En lambris vieillis, elle était composée d'une cabine de douche à jets multiples, d'un lavabo rétro et d'un cabinet de toilette.
Ravie, Sophie embrassa du regard le mobilier et gratifia Madame Dupré d'un large sourire.
« Vous allez vous plaire ici. Je vous laisse vous installer. Le petit déjeuner est servi tous les matins dès sept heures. Vous pourrez déguster mes spécialités. Si vous avez besoin d'un renseignement, je suis dans la cuisine. »
Elle sortit en faisant grincer le parquet ciré et referma doucement la porte derrière elle.
Détendue, la jeune femme s'allongea et se perdit dans la contemplation de la rose de plafond d'origine victorienne au-dessus d'elle.
Elle pouvait circuler à pied car la rue Sainte Catherine se trouvait à quelques centaines de mètres. Elle s'y rendit pour dîner sobrement dans un petit restaurant que lui avait recommandé son hôtesse. Elle admira au passage l'architecture des bâtiments et poussa un long soupir en sentant ses nerfs se détendre.
Elle n'avait pas appelé chez elle, désireuse de mettre encore plus de distance. Elle ressentait le besoin de se retrouver seule, vraiment seule.
Elle se coucha tôt car la journée du lendemain promettait d'être longue : le programme de la semaine à suivre était chargé. Outre de nombreuses interventions, elle devait apprendre à se familiariser avec un nouveau logiciel.
Elle régla l'alarme de son téléphone, ignorant les nombreux messages écrits qui s'étaient affichés depuis son départ, et se pelotonna sous la couette qui fleurait bon la lavande.
Elle s'appliqua donc à maîtriser un outil informatique révolutionnaire qui devait lui permettre de gagner du temps pour stocker les nouvelles données qu'elle glanait lors de ses multiples démarchages. Très attentive, elle se concentra et obtint d'excellents résultats lors des tests qui lui furent soumis. Satisfaite, elle regagna ce qui était devenu son repère, son oasis de paix.
Elle répondit brièvement aux messages que ses enfants lui avaient envoyés. Pourquoi détailler ses journées alors qu'ils ne s'intéressaient qu'à leur propre personne ? C'était de leur âge, certes, mais elle sentait la nostalgie l'envahir lorsqu'elle repensait aux moments qu'ils partageaient auparavant. Il lui semblait que des années s'étaient écoulées depuis ! Elle ne les avait pas vus grandir et ils étaient devenus des étrangers. Elle avait essayé maintes fois de proposer des sorties en famille mais ils avaient toujours prétexté des choses à faire, des amis à voir. Cela lui faisait mal, très mal. Plus jeune, elle idéalisait le rôle de mère de famille, persuadée qu'elle allait vivre quelque chose d'extraordinaire. Elle s'imaginait, entourée d'enfants aimants et affectueux. Elle rêvait de longues conversations entrecoupées de câlins, d'embrassades. Elle avait connu ça mais trop brièvement.
Que se passait-il à la fin ? Pourquoi cette morosité l'en va hissait-elle ? Elle avait beau se réprimander, rien n'y faisait. Elle avait l'impression d'être spectatrice d'un désastre annoncé ! Et elle ne s'attardait même pas sur son mari qui continuait à bouder, offusqué et rancunier.
Elle devait se l'avouer : elle n'avait pas envie de rentrer. Elle savourait cette solitude et souhaitait qu'elle dure le plus longtemps possible. Aucune contrainte, aucune obligation : seul le plaisir d'être retranchée sans avoir de comptes à rendre. Elle réalisa soudain qu'elle ne vivait plus pour elle-même depuis des années, embourbée dans un tas d'obligations. Patrick se reposait sur elle pour tout un tas de choses et elle était fatiguée. Elle avait besoin d'un break car sa charge mentale devenait trop lourde à porter. Elle se sentait comme ces héroïnes de romans du XIXème siècle, un mélange de Gervaise et Emma Bovary qui s'ennuyaient dans leur existence vide, sans relief.
Pourquoi pensait-elle de cette façon à la vie qu'elle menait ? C'était plus fort qu'elle. Une incomplétude mêlée de désirs inavoués, une envie folle de tout changer. Après tout, ils avaient l'air de parfaitement se débrouiller sans elle !
Prendre le temps d'admirer son nouvel environnement, déguster des spécialités locales sans regarder sa montre, faire ce qu'elle voulait quand elle l'avait décidé...Dieu que c'était bon !
