L'innocence oubliée - Véronique Videau-Martinez - E-Book

L'innocence oubliée E-Book

Véronique Videau-Martinez

0,0

Beschreibung

Emma n'est pas une petite fille comme les autres. Diagnostiquée EIP à l'âge de six ans, elle va avoir du mal à trouver sa place dans un monde où élèves et enseignants ne lui feront aucun cadeau. Posséder un haut potentiel intellectuel : don ou handicap ? La question mérite d'être posée. Harcèlement et humiliations diverses vont jalonner son parcours sans oublier des drames qui la marqueront à tout jamais. Elle pourra compter sur l'amour inconditionnel de certaines personnes pour surmonter beaucoup d'épreuves mais pour combien de temps ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 279

Veröffentlichungsjahr: 2019

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



A mes trois ors

Pour tous les enfants incompris qui

se taisent et qui souffrent en silence

Sommaire

HENRI

NATHALIE

DAVID

EMMA

JEANNE

EMMA

Remerciements

HENRI

« La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence »

Heiner Müller « Nous sommes cruels »

« Dépêche-toi Maman ! J’vais être en retard !

Emma, trois ans bientôt, était surexcitée : son regard émeraude impatient pressait sa mère d’accélérer le mouvement.

Nathalie lui jeta un coup d’œil, attendrie, tout en installant aussi vite que possible le petit Adrien, 10 mois, dans son maxi cosy.

La Saxo framboise prit le chemin du bourg, rejointe peu après par d'autres véhicules engagés dans la transhumance bien connue de toutes les familles au mois de septembre : la rentrée des classes !

La voiture garée, le bébé calé au creux du bras droit et la main de la petite dans la sienne, la jeune femme aborda le bâtiment recouvert de crépis blanc et de briquettes qui jouxtait la mairie.

Des cris et des pleurs retentissaient au milieu d’un flot de conversations décousues de parents aussi fébriles que leurs progénitures. Ils campaient tous au milieu de la cour de récréation, à l'ombre du marronnier.

Emma trépignait et observait avec curiosité ses futurs camarades : certains s'agrippaient de toutes leurs forces aux robes ou jupes de leurs mères et d'autres affichaient un grand sourire.

Un homme de taille moyenne tournoyait sur lui- même et essayait de rassurer et de rassembler ses élèves. Il se résolut à inviter tout ce petit monde à le suivre dans sa classe. Au bout de longues minutes, les enfants finirent par s'asseoir sur le tapis central après que pères et mères soient partis, certains sereins, d'autres plus anxieux, se retournant souvent pour jeter un dernier coup d'œil.

Après un dernier câlin et un gros bisou esquimau, Nathalie regagna sa voiture et retourna dans sa maison devenue soudain bien silencieuse.

Elle recoucha son petit dernier que l’excursion avait épuisé et décrocha son téléphone pour faire un résumé complet à son mari David, puis à Jeanne, sa mère.

Lorsqu'elle s'adressa à cette dernière, elle lui précisa qu'elle avait pris plusieurs photos de la nouvelle écolière et qu'elle allait les imprimer pour les lui montrer le week-end suivant.

" Je rapporterai tout ça lorsque nous irons voir Papa à l’hôpital. Elle a encore fait plein de dessins et c’est très coloré. Elle a un de ces coups de crayon ! Et une imagination ! Je me demande où elle va chercher tout ça.

- Elle n’est pas en retard pour son âge, c’est clair. Ton père sera content d’admirer ses œuvres : ça lui changera les idées.

- Comment va- t- il ce matin ?

- Le traitement qu'il suit contre sa phlébite porte ses fruits mais il est très fatigué. Je vais lui tenir compagnie cet après- midi.

- Embrasse-le pour nous et dis- lui que je serai auprès de lui dans cinq jours.

- Je n'y manquerai pas. Fais des bises à mes deux amours et je te téléphone ce soir, promis !

- D'accord Maman. Sois prudente sur la route. Je t'aime.

- Moi aussi ma fille. A plus tard."

Elle reposa le combiné sur son socle et s'abîma dans ses pensées : le baptême d'Adrien quelques jours auparavant, le courage extraordinaire de son père, Henri, qui avait refusé de se reposer dans une chambre de l'hôtel attenant au restaurant, la dignité de Jeanne, la tendresse de David, la douceur de Caroline, la marraine et la jovialité de Bruno, le parrain.

Nathalie poussa un profond soupir et se laissa tomber sur le canapé du salon qui faisait face à la petite cheminée en pierre de taille.

Les jours d'Henri étaient comptés : atteint d'un cancer de l'œsophage, il ne parvenait plus à s'alimenter et des sondes avaient pris le relais.

Au lendemain du baptême, il avait été hospitalisé en urgence, le bras gauche terriblement gonflé et douloureux.

Il avait aussitôt été transféré au service "Oncologie" de la clinique d'Amilly, dans le Loiret. Il disait chaque jour à son épouse qu'il allait bientôt rentrer dans leur longère en lisière de forêt et qu'il viendrait à bout de ce fichu crabe. Il attendait d'être opéré afin de libérer sa trachée et rêvait d'une bonne poêlée de cèpes accompagnée d'une belle tranche de rôti de bœuf, le tout arrosé d'un verre de Château Le Sartre.

Sa femme affichait un sourire plein d'amour et lui assurait que tout était prêt pour son retour mais son cœur était lourd car elle pressentait que chaque jour écoulé conduisait un peu plus son mari vers la mort.

A seize heures tapantes, une vague colorée jaillit de la salle de classe : Emma retrouva avec plaisir sa mère et son petit frère.

" J'ai plein de choses à te raconter, Maman ! On a fait de la pâte à modeler, de la peinture avec les doigts et on a chanté des chansons. C'était trop bien !

- Génial ! Tu vas voir, Monsieur André va t’apprendre plein de choses ! sourit sa mère.

- Et j'ai même deux copains qui s'appellent Julie et Antoine : on a joué ensemble dans la cour de récréation et on a beaucoup rigolé !

- Tu as passé une super journée ma puce. On en garde un peu pour Papa ce soir, d’accord ?

- Mm, j'ai faim tu sais. On rentre prendre le goûter ? »

Le retour jusqu'à la maisonnette se déroula au son des anecdotes de la petite fille : Adrien la regardait fixement en portant son pouce à sa bouche et en poussant des petits cris de plaisir.

Une fois le dîner servi et les enfants couchés, Nathalie s'entretint avec David au sujet de leur aînée.

" Chéri, si tu avais vu Emma aujourd’hui ! Quel enthousiasme ! Elle réussit à me remonter le moral comme personne. Je me sens si mal parfois ! J’ai l’impression qu’un danger inévitable rôde autour de notre famille et que je n’y peux rien. J’ai senti Maman angoissée et abattue au téléphone tout à l’heure.

- Elle vit des moments très difficiles depuis plusieurs mois. Je ne sais pas quoi faire si ce n’est lui rendre visite et lui tenir compagnie dès que nous le pouvons.

- J'ai peur David, je suis terrifiée !

- Je sais. J’ai beaucoup de peine moi aussi. Viens dans mes bras. Je te promets de te soutenir de toutes mes forces."

La jeune femme se blottit contre lui, à nouveau en proie à une angoisse sans nom.

Le week-end arriva et la petite famille prit la route du Loiret : deux heures plus tard, ils atteignaient le hameau où vivaient les parents de Nathalie.

Emma bondit de la voiture et se jeta dans les bras de sa grand-mère en criant :

"Ma Nanny !

- Ouh la, la, quelle énergie ma puce ! l'étreignit Jeanne.

- Tu sais j'ai fait plein de choses à l’école : le maître est gentil et on apprend les jours de la semaine en chantant. On dessine des bonhommes et on colle des gommettes. Il y a un coin où on peut jouer à la marchande et même des landaus, des poussettes et des poupées. Je me suis fait plein de copains et j'ai soufflé mes bougies hier avec tout le monde. Ils ont tous chanté Joyeux Anniversaire : j'étais trop contente ! Même que le maître, il a pris des photos ; je vais te montrer.

- Doucement Emma ! Laisse-nous le temps d'embrasser Nanny, intervint David

- Mais Papa !

- Nous repartons demain en fin d'après-midi : tu as tout le temps de parler à ta grand-mère.

- D'accord"

Ils entrèrent tous dans le hall d'entrée et se dirigèrent vers la cuisine où un délicat fumet venait leur chatouiller les narines.

" Belle-Maman, je devine que vous nous avez concocté votre fameuse blanquette de veau ? interrogea David.

- Absolument ! Avec un gâteau marbré pour le dessert !

- Vous avez toujours su me faire plaisir, lança son gendre avec tendresse.

- Je m'occupe comme je peux. Si je reste assise dans mon coin, je ne peux pas m'empêcher de penser et alors...

- Je ne peux qu'imaginer, en effet. Voir vos petits-enfants va vous changer les idées.

- J'en ai besoin, vraiment" soupira Jeanne.

Le déjeuner avalé, Nathalie et sa mère prirent le chemin de la clinique où Henri les reçut avec un air las.

La jeune femme prit sur elle pour ne pas écarquiller les yeux en découvrant son père, encore amaigri depuis sa dernière visite. Le teint gris, la bouche tordue par un rictus, il les regardait sans les voir.

"Bonjour Papa. Comment te sens-tu aujourd’hui ?

- Comme tu peux le constater, je ne suis pas en forme. J'en ai marre. Regarde-moi : je ressemble à un cadavre !

- Ne dis pas des choses pareilles ! s'exclama la jeune femme.

- Je n'en peux plus ma fille. Cette satanée maladie est en train de prendre le dessus et je n'ai aucun contrôle. Le chirurgien m'a annoncé que toute intervention était impossible...il n'y a plus d’espoir !"

Un lourd silence s'installa, très difficile à rompre. Jeanne caressait tendrement la tête de son mari pendant que Nathalie cherchait désespérément quelque chose à dire qui ne tombe pas à plat.

" Emma t'embrasse très fort. Elle m'a chargé de t'offrir ce dessin, osa-t-elle.

- Montre-moi ça" demanda-t-il une légère lueur dans le regard.

Des larmes naquirent au coin de ses paupières en découvrant ce que la petite avait réalisé.

Chaque membre de la famille prenait la pose devant la maison paternelle : un soleil avec un grand sourire ornait le coin supérieur gauche, des V faisaient office d'oiseaux et des bâtons verts au bout desquels pendaient des boules multicolores représentaient des fleurs.

Lorsque le papi découvrit son portrait, deux sillons humides creusèrent ses joues.

Il trônait au centre de la feuille, tenant Adrien dans ses bras et la petite était collée contre lui. Mais, outre les appellations de chacun écrites d'une main tremblante et encore malhabile, elle avait rédigé " Je t'aime Papili. Reviens vite !" en recopiant les lettres que sa mère avait notées sur un papier.

" Elle voudrait te voir et...

- C'est hors de question ! Je risque de lui faire peur : ce n'est pas un beau spectacle pour un petiot ! Et d'ailleurs, je ne veux aucune visite si ce n'est la vôtre. Je ne suis pas une bête de foire ! Entendre des « comment allez- vous ? » ah, je crois que je serai incapable de me contenir. Qu'ils gardent tous leurs questions débiles, cette curiosité malsaine, cette pitié qui me donnent la nausée !"

Il s'interrompit, hors d'haleine, le regard soudain très dur.

Nathalie glissa doucement vers lui les clichés de l'écolière, tantôt soulevant son cartable à l'effigie de Barbie, tantôt soufflant ses bougies, entourée de ses camarades.

" Tu peux voir son nouvel univers. Elle s'y plaît et elle me détaille chaque journée.

- Quel coup de crayon ! Elle sait déjà faire tant de choses à un âge où elle devrait à peine commencer à faire des ronds ! Elle va tellement me manquer ma jolie poupée" souffla le grand-père.

Sa fille ne parvenait plus à articuler la moindre syllabe tant sa gorge était serrée. Elle se posta devant la fenêtre de la chambre, regardant les érables du parc qui commençaient à jaunir tandis qu'un rayon de soleil les auréolait d'une splendide lumière dorée. Ses mains étaient glacées et elle crispait ses mâchoires pour ne pas laisser le chagrin l'envahir.

La venue du pneumologue mit fin au mutisme qui avait gagné chacun d'eux. Les deux femmes laissèrent le médecin examiner son patient.

Elles croisèrent le spécialiste alors qu'elles revenaient de la cafétéria, tenant chacune un gobelet fumant.

" Docteur... dites-moi, l'implora Jeanne.

- Je suis désolé mais nous ne pouvons plus rien pour votre mari. Je vais le faire transférer dans le service des soins palliatifs. Madame, la tumeur se propage au niveau de ses poumons : c'est pourquoi il s'essouffle vite. Cela explique également les quintes de toux qui l'épuisent.

- Mais une opération...

- Je vous le répète, je suis désolé. Profitez de chaque instant auprès de lui. Tenez-moi informé s'il ressent la moindre douleur car nous pouvons le soulager grâce à des injections de morphine, débita-t-il rapidement en jetant un œil à son biper. Je vous prie de bien vouloir m'excuser mais je dois rejoindre mon équipe".

Elles se regardèrent, incapables de réagir dans un premier temps. Jeanne inspira enfin profondément et s'adressa à sa fille :

" Nous allons retourner auprès de ton père et nous allons donner le change. Il sera toujours temps de laisser couler nos larmes plus tard.

- J'ignore comment tu fais, Maman.

- Ma chérie, vous me donnez tous les quatre la force de rester debout. M'effondrer maintenant reviendrait à dire que j'abandonne mon mari à son sort et que je suis égoïste. Je ne dois penser qu'à lui, respecter ses volontés.

- Mais Maman...

- Chut, plus un mot. Respire un bon coup et offre un visage serein et aimant à ton père. Tu ne peux pas faire plus pour l'instant" conclut-elle.

Mais lorsqu'elles pénétrèrent dans la pièce, Henri dormait profondément. Elles chargèrent une infirmière de lui dire qu'elles reviendraient le lendemain car l'heure de la fin des visites approchait. Chacune déposa un doux baiser sur son front et elles quittèrent la chambre.

Le retour au hameau se fit sans l'ombre d'un son si ce n'est celui de la radio qui diffusait un morceau des Quatre Saisons de Vivaldi. Nathalie se faisait violence pour ne pas révéler à sa mère ce qu’elle ressentait au fond de son cœur : ses craintes, ses doutes. Elle avait en permanence une boule dans la gorge, son estomac se contractait sous l’effet de la frayeur qui l’habitait chaque jour davantage. Elle n’osait en parler de peur de voir s’effondrer celle qui, à l’instant, regardait d’un air absent le paysage qui défilait. Elle pensait que mettre des mots sur son ressenti le rendrait réel et elle n’était pas prête, pas encore. Et puis, à quoi bon ? Elle se devait de rester solide pour les siens, pour Henri : ce n’était pas le moment de flancher, elle se l’interdisait !

Jeanne eut un air attendri en constatant qu'Emma avait cueilli des fleurs sauvages : le bouquet parfumé trônait au centre de la table de la cuisine.

Son sac à peine déposé sur une chaise, elle serra sa petite-fille dans ses bras et enfouit son visage dans les cheveux blonds qui sentaient bon le shampoing pour bébé.

" Nanny, Papa nous a emmenés chez le fermier : j'ai pu donner du pain dur aux ânes et, tu sais, la vache... eh ben, elle a eu un veau. Il ne marche pas très droit parce qu'il est né hier ! Et Papili, il a aimé mon dessin ? C'est quand que je pourrai le voir ?

- Ma princesse, c'est compliqué car ton Papili a de vilains microbes qu'il peut te transmettre et les enfants n'ont pas le droit d'entrer dans l'enceinte de l'hôpital.

- Mais il rentre bientôt, dis ?

- Pas tout de suite ma chérie. Mais il a demandé que je dépose ton beau dessin sur sa table de nuit et ta maman lui a laissé des photos de toi à l'école.

- C'est bien. Comme ça je suis presque tout près de lui, s'exclama la petite.

- Oui, il est content de voir ta jolie frimousse" répondit Jeanne en lui caressant la joue.

Elle s’étonnait à chaque fois qu’Emma ouvrait la bouche : l’enfant possédait un tel vocabulaire comparé à d’autres qui alignaient à peine quelques syllabes. Tout son entourage avait toujours mis un point d’honneur à éviter le langage parfois niais que l’on emploie face à un petit. Mis à part doudou ou bobo, tout autre mot infantilisant était proscrit.

Ils dînèrent et se relayèrent auprès des deux enfants pour un dernier câlin, un dernier bisou.

Les trois adultes s'installèrent dans le salon et regardèrent un film sans en retenir ni le titre, ni l'histoire.

Le dimanche matin fut consacré à une séance de pâtisserie : Emma s'appliquait à fabriquer des roses en pâte d'amande pendant qu'Adrien, assis sur sa chaise haute, tapait sur un pot de crème vide avec une petite cuillère. Le résultat n'était guère probant mais la petite y mettait tout son cœur. Sur une assiette, des petites boules blanches de taille différente s'accumulaient tandis que Jeanne et sa fille observaient le manège avec un regard amusé.

Nathalie et David se rendirent à la clinique en début d'après- midi : ils trouvèrent Henri, le visage tourné vers le mur. Ils contournèrent le lit pour lui faire face. Il finit par lever sur eux un regard rendu trouble par la morphine qui venait de lui être injectée mais néanmoins d’une extraordinaire douceur.

Malgré leurs efforts pour entamer une conversation, le grand-père gardait le silence, ses yeux allant de l’un à l’autre lentement, avec un amour infini. Nathalie aurait voulu que le temps s’arrête.

Au moment des adieux, elle l'étreignit et lui dit :

" Je reviens te voir samedi prochain, d’accord ? Je t'aime Papa"

Il la contempla longuement, sans prononcer le moindre mot mais serra imperceptiblement le bout de ses doigts.

Le couple regagna son véhicule, le cœur lourd.

" J’ai eu l’impression qu’il nous disait au revoir, murmura la jeune femme.

- Oui, c’était étrange.

- Comme s’il n’était déjà plus là. Mais la façon qu’il avait de nous regarder, c’était…

- Plein d’amour ma chérie. Il te parlait avec ses yeux : il t’a toujours considérée comme son bien le plus précieux.

- C’était irréel, comme si nous étions dans une autre dimension. Je ne voyais plus le décor. As-tu remarqué que la couleur de ses yeux avait changé ? Ils sont devenus gris. Qu’est- ce que ça veut dire ? »

David ne put lui répondre, lui-même complètement perdu.

Ils rassemblèrent leurs affaires après un goûter entrecoupé de vocalises émises par le bébé et d'exclamations de sa grande sœur qui venait de voir "Le roi Lion " : Jeanne avait acheté plusieurs DVD des chefs-d’œuvre de Walt Disney pour les visionner avec Emma. Elles avaient donc regardé le dessin animé, blotties l'une contre l'autre pendant qu'Adrien faisait sa sieste.

Nathalie prit sa mère dans ses bras et la serra longuement.

" Prends soin de toi Maman. Je t'appelle dès que nous sommes chez nous. Nicole arrive demain, n'est- ce pas ?

- Oui, je vais la chercher à la gare en fin de matinée. Depuis sa retraite, elle vient souvent me tenir compagnie.

- Je suis rassurée de savoir que ta meilleure amie sera là cette semaine.

- Je crains que ton père refuse de la voir. Il se renferme de plus en plus sur lui-même et ne me parle presque plus. As-tu noté qu’il ne lisait plus le journal ? Même la télévision reste éteinte. Ni les attentats de New-York, ni l’explosion de l’usine AZF à Toulouse ne le touchent. Il est absent, ailleurs. Seul son corps atteste de sa présence.

- J’admire ta force Maman. Je me répète mais je me demande encore comment tu y parviens.

- Je n'ai pas d’autre choix ma fille. Je vais de ce pas le rejoindre. Soyez prudents et nous nous retrouvons dans quelques jours, d’accord ?

- Promis ma Nanny ! intervint Emma. Je vais faire d'autres dessins pour décorer la chambre de Papili.

- Très bien ma poupée. Sois sage et nous ferons d'autres gâteaux, ok ?

- Oh oui ! Même que je ferai des trucs pour mettre dessus. Mais, tu sais, ça m'agace les pieds parce que les roses, c'est dur à faire !"

Les adultes ne purent s'empêcher de rire en entendant l'expression déformée par la petite.

La semaine suivante débuta avec des températures plus fraîches car le mois d'octobre faisait son entrée. Nathalie se remémorait la réflexion de sa fille la veille alors qu’elle s’abîmait, une fois de plus, dans ses pensées.

« Prends le téléphone, Maman et appelle Papili. Tu verras, ça ira mieux après. »

En réponse, elle lui avait adressé un pauvre sourire. Emma s’était alors lovée contre elle en ajoutant :

« Je suis là Maman tu sais ».

On dit souvent que les enfants sont des éponges et qu’ils ressentent nos émotions. Cela se vérifiait régulièrement avec la petite qui semblait intercepter le moindre changement d’humeur de sa mère.

Mercredi arriva, coupant ainsi la semaine et permettant à l’écolière de souffler un peu. Nathalie pliait du linge pendant que ses enfants se reposaient. Le baby phone émit soudain un sifflement strident : la jeune mère sursauta et partit en direction de la chambre que partageaient les deux petits. Seul le bruit de leur respiration était audible, chacun profondément endormi, le visage enfoui dans son doudou.

Elle haussa les épaules et regagna le salon dans lequel elle repassait.

Le même son désagréable retentit à nouveau et un profond malaise l'envahit sans qu'elle pût expliquer pourquoi.

Son regard se posa sur le téléphone qui se mit à sonner sur le champ. Elle fit un bond et se rua sur l'appareil, craignant qu'il ne réveille sa progéniture. Elle appuya sur le bouton du combiné d'un doigt tremblant :

" Allô ?

- Dieu soit loué ! Nat, c'est moi, Nicole.

- Que se passe-t-il ? C'est Papa ?

- Viens aussi vite que tu peux ma grande. Ta mère est auprès de lui. Une infirmière l'a appelée il y a quelques minutes et j'ai peur que...

- C'est fini, c'est ça ?

- Non, non ! Mais les médecins sont pessimistes et...

- D'accord. Je vais demander à David de récupérer les petits : son bureau est sur le chemin.

- Fais attention et ne conduis pas trop vite surtout. Ta maman ne voulait pas que je t'alarme mais tu as le droit de savoir.

- J'arrive Nicole, j’arrive !"

Elle courut à travers la maison et réveilla son nourrisson et sa fille aussi calmement qu'elle le put bien que son cœur batte la chamade et que de gros sanglots envahissent sa gorge.

Elle plaça le maxi cosy sur le siège avant et attacha les ceintures puis prit place derrière le volant. Elle saisit son téléphone et appela David, en vain. Elle tenta une nouvelle fois, puis une autre sans succès. Elle mit le contact en jurant intérieurement et décida de composer le numéro de Pierre, un collègue.

Après deux essais infructueux, elle parvint enfin à lui parler :

- Bonjour Pierre, c'est Nathalie. Savez- vous où se trouve David ? J'ai besoin de le joindre en urgence.

- Il est en rendez-vous. Je vais voir ce que je peux faire, répondit-il.

- Merci infiniment. Vous me tenez au courant aussi vite que possible, n'est-ce pas ?

- Je vous le promets mais que se passe-t-il ?

- C'est mon père : je dois absolument me rendre à son chevet à Amilly. Les petits sont avec moi mais je ne peux pas décemment les emmener à la clinique !

- Je comprends. Laissez-moi quelques minutes et je vous rappelle" conclut-il.

Les kilomètres défilèrent, les minutes aussi. Enfin la sonnerie de son portable résonna :

"Allô ?

- Nathalie, c'est Pierre. J'ai réussi à joindre David. Il va vous contacter.

- Merci Pierre, du fond du cœur, répondit-elle d'une voix étranglée.

- Je vous en prie : vous me voyez sincèrement désolé de l'épreuve que vous traversez. Si je peux vous aider...

- Je vais gérer. Merci encore pour votre soutien". Et elle raccrocha.

Le téléphone vibra une nouvelle fois et David se manifesta :

" Mais enfin, chérie, que se passe-t-il ?

- Je suis sur la route. Je rejoins Maman à l’hôpital. C'est la fin David… mais je ne peux pas m'y rendre avec les petits.

- Où es-tu ?

- J'arrive sur Trappes dans un peu moins de cinq minutes.

- Gare-toi sur le parking d'Auchan, j’arrive !"

Le C4 Picasso se gara peu après à côté de la Saxo : Nathalie se jeta en larmes dans les bras de son mari, lequel, pour sa part, contenait difficilement son émotion. Il tentait de la réconforter mais les mots sortaient difficilement de sa bouche. Ils échangèrent un long regard douloureux et le jeune père lui dit : « Fais attention à toi ma chérie : je veille sur les petits.

- Je t’aime David ». Et elle monta dans la voiture familiale pendant que son époux prenait place derrière le volant de la Saxo.

« Pourquoi elle pleure Maman ? demanda Emma, très inquiète. - Papili va très mal ma puce et Maman veut être auprès de lui.

- Il va mourir, c’est ça ? »

Il maudit en silence l’étonnante perspicacité de son enfant et se racla la gorge. Puis il répondit :

« J’ai bien peur que oui princesse.

- Mais je veux pas moi !

- Il est très très malade et les médecins ne peuvent pas le guérir. Ils ont tout essayé mais la maladie est la plus forte.

- Moi aussi, je veux le voir. Emmène-moi Papa, s’il te plaît !

- Emma, c’est impossible. Les enfants ne peuvent pas entrer dans l’hôpital. Lorsque nous serons à la maison, nous appellerons Maman et nous lui demanderons de l’embrasser fort fort pour nous, d’accord ?

- Mais Papa, c’est pas pareil !

- C’est tout ce que je peux te proposer pour le moment. »

Pendant que David essayait, tant bien que mal, de consoler sa fille, Nathalie sentait la panique l’envahir. Des rivières de larmes lui inondaient les joues. Elle avait envie de hurler. Soudain, un cri affreux jaillit de sa bouche tandis qu’elle frappait le volant avec une violence telle qu’elle dut s’arrêter dans son mouvement. Ses avant-bras devinrent rouges et douloureux. Elle tenta de se reprendre…difficilement.

Elle composa le numéro de la clinique et demanda le service des soins palliatifs. Une infirmière décrocha :

« Allô ?

- Bonjour Madame, je suis Nathalie Gomez, la fille de monsieur Clerc, chambre 312. Je suis sur la route et j’atteindrai l’hôpital dans une heure. Il faut que je lui parle.

- Je crains que ce ne soit possible. Vous…

- Je vous en supplie, je sais qu’il est mourant. J’ai peur d’arriver trop tard. Pour l’amour de Dieu, aidez- moi ! » hoqueta-t-elle.

La soignante se hâta jusqu’à la pièce dans laquelle Henri était alité. S’adressant à Jeanne qui veillait son époux, elle lui tendit le combiné :

« Madame, votre fille est en ligne. Je vous la passe.

- Merci mademoiselle. Allô, Nat ?

- MAMAN !!! Mets le téléphone contre l’oreille de Papa. Il peut me parler ?

- Non, il a sombré dans un semi-coma mais je ne sais pas si…

- Fais ce que je te demande ! Si par malheur j’arrive trop tard…lança-t-elle dans un sanglot.

- D’accord, d’accord. Voilà, tu peux lui parler.

- Papa, c’est moi Thalie. Papa, attends-moi je t’en prie…je t’aime mon petit papa » souffla-t-elle le cœur brisé.

Jeanne s’adressa à sa fille :

« C’est Nicole qui t’a prévenue ? Très bien, je t’attends. Par pitié, fais attention sur la route.

- Promis Maman, je serai bientôt là. »

L’infirmière reprit le combiné et quitta silencieusement la chambre.

La route lui semblait interminable et elle serrait les dents, pestant contre les automobilistes qui prenaient leur temps, l’autoroute A6 engorgée à la hauteur de Savigny-sur-Orge, puis les feux tricolores qui passaient au rouge alors qu’elle sortait à Dordives.

Elle parvenait à rester concentrée sur sa conduite mais son cœur battait à tout rompre, la peur la dévorait, le chagrin la submergeait.

Elle se gara enfin sur le parking visiteurs et courut à perdre haleine jusqu’au hall de la clinique. Elle ne s’arrêta que devant la porte des ascenseurs. Elle reprit sa course dans le couloir du service des soins palliatifs, manquant heurter une aide-soignante qui poussait un chariot. Elle marqua une pause devant la porte et, inspirant profondément, tourna la poignée.

Henri gisait, livide, les yeux clos, le visage mangé par un masque à oxygène. A sa gauche, sa femme murmurait en lui caressant la main. Nathalie se précipita vers sa mère et se jeta dans ses bras. Les mots entre elles n’étaient plus nécessaires. Elles échangèrent un long regard empli de frayeur et de souffrance.

La jeune femme saisit la main droite de son père dans la sienne et l’effleura tendrement. Que sa peau était douce à son contact ! Le temps semblait suspendu, seulement rythmé par la respiration de plus en plus difficile d’Henri.

Nathalie osa enfin questionner sa mère :

« As-tu appelé un prêtre Maman ?

- Je n’ai pas bougé d’ici depuis mon arrivée.

- Je vais voir auprès du personnel soignant. »

Elle se dirigea vers le bureau des infirmières où l’une d’elle accéda à sa requête et fit appeler l’aumônier. Ce dernier rejoignit la jeune femme peu de temps après : celle-ci lui expliqua la situation et ils entrèrent tous deux dans la chambre 312.

L’homme d’église procéda à l’extrême onction et termina ses prières en appliquant ses paumes de part et d’autre de la tête du malade. Henri eut un bref sursaut qui saisit l’assemblée mais n’ouvrit pas les yeux pour autant.

Jeanne et sa fille se remémorèrent à haute voix des anecdotes qui avaient marqué leur existence, souriant au souvenir de certains épisodes, notamment celui où Henri était rentré de la pêche, pendant ses vacances dans le Médoc. Brandissant avec fierté un malheureux petit poisson qui tournait en rond au fond d’un seau, il avait perdu de sa superbe lorsque sa fille l’avait supplié de rejeter le minuscule bar dans l’estuaire de la Gironde.

Elles évoquèrent également la naissance d’Emma, ses premiers mots : elles revirent toutes deux l’enfant mettant sa main dans celle de son grand-père alors qu’ils allaient chercher du pain au village. Elles se rappelaient le regard empli de confiance que la fillette jetait à son aïeul, heureuse de partir en promenade.

Les larmes jaillirent à nouveau alors qu’elles évoquaient l’un des derniers moments d’Henri chez lui, dans son salon : Adrien jouait, assis sur le canapé, à côté de lui et il s’était endormi contre son flanc. Henri n’avait plus osé bouger de crainte de réveiller le bébé et elles avaient souri, attendries par le spectacle.

Tout à coup, alors que son épouse l’embrassait sur le front tout en lui susurrant des mots d’amour, Henri expira pour la dernière fois.

Les deux femmes se regardèrent, complètement perdues. Puis Jeanne réagit la première :

« Nat, NAT !! Appelle l’infirmière ! »

La jeune femme la regarda sans comprendre.

« Appuie sur le bouton d’appel, va la chercher bon sang ! » cria-telle.

Nathalie saisit enfin les mots de sa mère et se précipita dans le couloir. La soignante pénétra dans la pièce et, après un rapide examen, leva les yeux vers elles en murmurant :

« Je suis désolée mesdames, c’est fini ».

NATHALIE

« L’innocence sauve du désespoir »

André Rochette « Pile ou face »

Dormir pour oublier, dormir pour ne plus souffrir. Nathalie était devenue l’ombre d’elle-même : elle sombrait doucement un peu plus chaque jour dans un puits sans fond et n’avait pas la force de lutter contre cette force invisible qui l’entraînait loin, très loin de sa vie et de sa famille.

Chaque matin, se lever était une torture. Elle aurait voulu que quelqu’un vienne s’occuper de ses enfants à sa place. Regagner son lit, enfouir sa tête dans son oreiller, rabattre la couette sur son corps pour s’isoler, elle n’aspirait qu’à se couper de cet environnement qui pesait de tout son poids sur elle.

Préparer les vêtements des petits, s’occuper des biberons, des repas, nettoyer la maison, veiller au bien- être de chacun…toutes ces tâches lui étaient devenues insupportables.

Elle s’efforçait de vaquer à tout ce qu’elle nommait en son for intérieur des corvées mais elle agissait comme un robot. Seul son chagrin transparaissait : il avait pris le pas sur tous les autres sentiments qui auraient dû l’animer. Elle ne luttait même plus : elle vivait dans la douleur, elle n’était que douleur.

Elle accomplissait chaque geste qui rythmait son quotidien de façon mécanique : elle n’avait plus envie de s’apprêter, de se maquiller. Ses cheveux devenaient ternes, d’immenses cernes ombrageaient ses joues ; son teint blafard faisait ressortir deux grands yeux tristes. Ses amies ne la reconnaissaient plus : malgré leurs tentatives pour essayer de la faire sortir de sa dépression, elle s’éloignait inexorablement.

David se montrait patient mais sa femme lui manquait. Il ne demandait qu’à retrouver celle qui l’avait conquis dix ans auparavant. Il avait l’impression de la perdre petit à petit : il se languissait de son sourire, du son de sa voix quand elle riait. Il rêvait de la voir mordiller sa lèvre inférieure, s’avancer vers lui pour lui offrir la douceur de sa peau, ses caresses. Mais aucun de ses fantasmes ne se réalisait. Face à lui se dressait un zombie : il vivait avec le fantôme de Nathalie.

Emma, quant à elle, absorbait tout ce mal-être sans rien dire. Ses parents s’étaient entretenus avec son instituteur pour lui expliquer le drame qu’ils vivaient et ce dernier avait promis de les informer si le comportement de la petite venait à changer.

La fillette scrutait souvent le visage de sa maman ; elle s’escrimait à attirer son attention en lui racontant ses journées à l’école, ses amitiés contrariées ou heureuses mais rien n’y faisait.

Elle aussi guettait le moindre sursaut de vie chez sa maman. Un regard plus vif, des yeux plus brillants mais les semaines s’écoulaient et emportaient Nathalie encore plus loin d’elle.

La jeune femme, inconsciente des ravages qu’elle provoquait au sein de son foyer, se tournait vers son lit ou son téléphone. Elle appelait régulièrement Jeanne et chaque conversation téléphonique la laissait désemparée et inquiète.

Ni l’une, ni l’autre n’avait réagi de façon excessive lors des obsèques d’Henri : elles avaient veillé à respecter chacune des dernières volontés du mourant puis avaient réglé tous les papiers nécessaires auprès des organismes comme les banques, la Sécurité Sociale, la mutuelle, les assurances etc…

Déployant une énergie harassante car il fallait souvent refaire les mêmes démarches, les certificats de décès disparaissant mystérieusement, elles n’avaient pas pris le temps de pleurer le pauvre homme.

Hébétées, hagardes, désorientées, anéanties, elles n’avaient pas cédé au découragement mais une fatigue tant physique que morale les avaient envahies. Toutes ces journées passées à téléphoner, photocopier des papiers, rédiger des courriers avaient eu raison de leur résistance.

Nathalie était donc restée dans le Loiret pendant tout ce temps, laissant le soin à David, aidé de ses parents, de veiller sur les petits.

De retour dans les Yvelines, elle avait dormi 24 heures d’affilée, abrutie de sommeil. A son réveil, elle avait mangé l’en-cas préparé par son mari sans faire attention à ce qui le composait, absente, loin de tout.

Ses beaux-parents étaient repartis, l’abandonnant à une existence qui lui paraissait atroce.