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« Je te hais, toi et tes secrets. Je hais le fait que mon corps soit aimanté au tiens. Je hais le pouvoir que tu as sur moi. Je hais le fait de t'aimer. »
Alana est la fille cadette d'un Duc, déjà promise à un grand homme, elle se doit de se réserver. Toujours à la recherche d'adrénaline et d'occupations interdites qui lui permettraient de passer le temps dans ce grand manoir ennuyeux. Adrien est, lui, au service du Duc depuis peu. Grâce à son paternel, un riche imprimeur et collaborateur du Duc, Adrien échappe à la prison et la peine de mort. Il se doit de rester droit et de se soumettre à la moindre requête qui lui sera demandée, au risque de retourner en prison. Lorsqu'il rencontre Alana et fait face à son terrible caractère, un jeu s'installe rapidement entre eux à savoir qui aura le dernier mot. Qui ne succombera pas. Et qui aura droit à la liberté.
Comment dit-on déjà ? Jeu de Mains... ?
À PROPOS DE L'AUTEURE
Depuis son plus jeune âge, Léa aime créer et laisser son imagination la porter dans des histoires toutes plus farfelues les unes que les autres. Après une passe difficile à l’adolescence, l’écriture est son exutoire, à tel point qu’elle commence à monter des romans complets. Le succès sur la plateforme Wattpad lui permet de réaliser son rêve de faire éditer ses œuvres et de partager son univers avec ses lecteurs, virtuels et réels. Jeu de Mains est son troisième roman édité, après Je suis un fantome et Dans la tete d'un psychopathe.
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Léa Mouget
Il y a une chose que j'aime par-dessus tout ici, c'est bel et bien le chant des oiseaux au petit matin, lorsque ma servante ouvre mes rideaux, entrebâille ma fenêtre... Il n'y a pas meilleure sensation que se lever, sortir sur le balcon et regarder le soleil illuminer les jardins parfaitement entretenus du domaine. Il y a toutes sortes de fleurs, en passant par les roses et en terminant par les belles pivoines rosées sans oublier le laurier aux senteurs fruitées.
J'ai grand besoin de cette bouffée d'air frais le matin. J'ai grand besoin d'inspirer profondément, humer chaque senteur du jardin. C'est comme si cela me donnait de la force et je le pense, je gagne de la force pour la journée barbante qui m'attend chaque jour.
Le rituel est inchangé, une fois que j'ai pu profiter du beau jardin qui s'étend sur plusieurs hectares devant moi, je suis préparée comme une véritable princesse. Assistée par deux servantes à qui je parle que très peu et que j'agace lorsque je refuse de porter les tenues qu'elles me proposent car je les trouve hideuses. Je suis lavée, jusqu'à l'intimité que je ne peux leur cacher et qu'elles connaissent peut-être même mieux que moi, je suis ensuite épilée, les premières fois j'étais réticente et je le suis toujours, cette torture vient de ma sœur aînée qui a découvert cela il y a quelques mois à Paris et qui force ses deux cadettes à endurer la même douleur qu'elle chaque fois qu'un poil ose se montrer. Lorsque je suis nue, dépourvue de poils, je suis coiffée et habillée. Je ne saurais dire si l'épilation est plus douloureuse que le laçage du corset qu'on me serre si fort que je crois chaque jour étouffer mes organes. On me pince les joues pour me donner bonne mine et me voilà fin prête pour aller déguster le petit déjeuner.
Prisonnière de mes jupons, je descends les escaliers lustrés en me tenant à la rambarde de ceux-ci dans le cas où je trébucherai comme une sotte. Les murs sont décorés de différents portraits, absolument toute la descendance des Dupont est accrochée sur ce mur qui suit les escaliers. On s'y attarderait des heures pour détailler chaque peinture. Elles sont minutieuses, parfaitement réalisées, à tel point qu'on croirait voir de vraies personnes. Ma mère est accrochée sur ce mur, elle est assise sur un siège rouge et doré, les mains croisées sur ses jambes, portant une belle robe vert émeraude, des boucles d'oreilles assorties et un collier supportant le poids d'un diamant étincelant. Son regard bleu foncé est fixe, ses longs cils noirs et ses cheveux bruns entremêlés dans une longue tresse soigneusement déposée le long de son épaule.
La tradition dans la famille est que chaque fois que l'un de nous meurt, nous affichons son portrait réalisé lors de leurs vingt cinq printemps. Ma mère est morte en me mettant au monde et mon père a retrouvé une femme lorsque j'étais âgée de huit ans. Elle est plus jeune que lui mais s'est toujours occupée de moi.
Je m'assois à table, pose ma serviette sur mes genoux et me munit de ma fourchette en argent. Je suis face à ma sœur aînée qui déguste son porridge. Depuis que nous sommes allés en Angleterre, nous raffolons du porridge. J'entame avec ferveur le mien, nous mangeons sans un mot tandis qu'on me remplit mon verre.
Mon père s'assoit alors en bout de table, il ne porte pas sa perruque, nous laissant entrevoir ses cheveux grisonnants. Il est grand, porte fièrement son ventre légèrement arrondi et se rase de près.
— Aujourd'hui, nous allons nous promener en forêt pour cueillir quelques plantes dont Térésa aimerait se servir pour concocter...
— Ses potions magiques ? l'interromps-je en posant ma fourchette.
Il relève le nez de son livre et hausse les sourcils.
— T'ai-je permis de me couper de la sorte ?
— Je ne vois pas à quoi lui sert des plantes mis à part préparer ses boissons infâmes. J'adore Térésa, Père, mais ces boissons sont répugnantes...
Ma sœur Mélina glousse, c'est la plus vieille, elle est enceinte et mariée. Mon beau-frère est marchand, il voyage beaucoup et n'est donc que très rarement avec nous. Elle est blonde, comme mon père, les yeux bleus comme ma mère et arbore un nez en trompette qui a fait craquer beaucoup d'hommes. Je ressemble davantage à mon autre sœur, Claire, mais nous ne nous entendons que très peu. Elle est la petite fille parfaite, qui n'a jamais fait de bêtises ou qui n'a jamais osé tenir tête à notre père. J'ai beaucoup de mal à l'apprécier. Je suppose que c'est réciproque. Nous sommes toutes les deux brunes, maigrichonnes aux yeux bleus, comme notre mère, j'ai la particularité d'avoir un œil marron, comme mon père, comme si j'avais hérité de leurs deux couleurs à chacun.
— Elle compte faire du thé, cela ne te plaît-il pas ?
Je hausse les sourcils et enfonce une bouchée de mon porridge dans ma bouche. Je préfère de loin le thé anglais. Le vrai thé anglais. Térésa vient de Grande Bretagne, lorsqu'elle parle, elle a d'ailleurs un accent adorable mais elle ne sait ni cuisiner, ni concocter quelques boissons que ce soit.
— Je me contenterai de cueillir des fleurs, grommelé-je entre mes lèvres.
Les fleurs me fascinent, je les trouve toutes aussi belles les unes que les autres. Elles sont toutes différentes, leurs couleurs varient, leur odeur aussi. Il y a tellement de sortes, tellement de nom incroyable à leur donner... Je ne peux pas refuser une telle sortie, d'autant plus que père ne vient jamais avec nous. Pour une fois, ce sera l'occasion de passer du temps en sa compagnie, bien qu'il reste peu bavard.
Il est très pris par son travail, la politique a un enjeu important dans le monde et il est vrai que fut un temps où les français et les anglais ne s'entendaient pas très bien. Dorénavant, mon père voyage beaucoup et le plus souvent en Angleterre, c'est de cette façon qu'il a rencontré ma belle-mère.
La journée passera aussi lentement qu'un escargot grimpe un muret. J'ai écouté mes sœurs déblatérer sur un garçon rencontré il y a déjà plus d'un mois en ville. Claire tombe amoureuse de tout homme qui croise son chemin. Si bien qu'à vingt-trois ans, elle n'est toujours pas mariée, bien que mon père lui réserve apparemment un brillant avocat, malgré qu'il soit âgé de quinze années de plus qu'elle. Quant à moi, je devrais rencontrer mon futur époux d'ici une semaine, le fils du Duc de St Martin. Je ne le connais ni d'Adam ni d'Ève et je n'ai pas envie de faire sa connaissance. Tout comme Mélina, ma sœur et moi n'aurons pas le droit de choisir notre mari. Mon père souhaite que l'argent demeure dans notre famille et de ce fait, nous devons nous marier à des hommes riches et faire perdurer notre lignée.
Lorsque nous rentrons, alors que le ciel rosit sous les caresses du soleil couchant, je ne cesse de m'imaginer ce que je pourrais faire ce soir, pour m'occuper l'esprit et oublier cet après-midi ennuyeux que je viens de passer auprès de ma famille. Je n'aime que les bals et les dîners, là où l'alcool est autorisé et où je peux m'amuser à séduire n'importe quel homme. Ils me paraissent tous si faibles face à un décolleté et le sourire nié d'une jeune femme. C'est amusant de les voir perdre leurs moyens et encore plus quand leur femme n'est pas bien loin. Claire me dit que ce que je fais, c'est un jeu malsain et que je passe pour une catin mais cela ne m'importe que peu. Ma vie m'ennuie et je préfère savoir que je plais avant d'être prisonnière d'un homme que je n'aime pas.
Quand nous descendons, comme à chaque fois, nous sommes accueillis par nos fidèles servants, les mains croisées devant leur bassin, la tête baissée vers le sol, par respect, ils ne cillent pas jusqu'à ce que nous rentrons dans le manoir.
Nous sommes rapidement accueillis par Henry, notre maître de maison qui est accompagné d'un homme d'une quarantaine d'années et d'un autre, plus jeune, qui est occupé à regarder autour de lui, nos vases, nos meubles, nos cadres... sans daigner nous accorder un regard.
— Monsieur Dupont, vous voilà enfin, dit-il en lui baisant la main.
— Allons, pas de cela entre nous, grogne mon père en réajustant sa perruque sur sa tête. Baptiste, je te présente mes filles, Mélina, Claire et Alana, déclare père en nous désignant toutes les trois.
Par courtoisie, nous tirons nos jupons et plions les genoux. Il nous sourit et s'empresse de demander à mon père un entretien en privé avec son fils qui me semble bien trop distrait dans cette grande demeure. Il est plutôt grand, bien taillé mais très mal habillé, crasseux qui plus est. Ils se rendent bien rapidement dans le bureau de mon père, non loin de là. Mes deux sœurs partent avec Térésa dans les cuisines et je me retrouve seule, au beau milieu de mon salon.
Je réorganise correctement les bouquets de fleurs sur la cheminée avant que mon père ne sorte tout en serrant la main à son invité qui semble ravi. Il baise ma main pour me dire au revoir et quitte le domaine aussi rapidement qu'il est arrivé.
— Que voulait-il ? demandé-je en me tournant vers mon père.
— Rien de particulier, son fils travaillera ici quelques temps.
— Plaît-il ?
— Je fais preuve de clémence, pour une fois, ce gamin a besoin d'un coup de pouce.
— Nous avons suffisamment de personnel et nous ne prenons pas les rats qui traînent dans les rues.
— Je ne pense point que ce soit toi qui prenne les décisions ici, Alana, alors reste à ta place de femme, tu veux bien.
Je pousse un profond soupir et me retire rapidement pour aller profiter du jardin avant que la nuit ne tombe et la fraîcheur avec, m'amusant à faire tourner mon ombrelle au-dessus de ma tête. Les jardiniers sont doués et ne font pas les choses à moitié, ici, tout est parfaitement coupés, pas la moindre feuille qui dépasse des buissons, pas la moindre fleur fanée, c'est incroyablement beau et entretenu. Si je pouvais être aussi douée qu'eux je passerai mes journées à me démener pour que cet endroit ne perde pas sa beauté. Je sais déjà que c'est ici que je me marierai.
À peine quelques heures plus tard, c'est l'heure du dîner. Assis autour de la table, nos servants, comme chaque soir, restent derrière nos chaises, les mains croisées, la tête baissée. Le temps que nous récitons nos prières, ils ne bougent pas et ce jusqu'à ce que mon père l'ordonne. Tout en tenant la main de Mélina et celle de mon père, je lève les yeux vers l'individu qui se tient derrière Claire. Le « nouveau », bien que je pense que quelque chose d'autre se cache derrière sa brutale arrivée.
Il ne bouge pas, ses mains sont épaisses et veineuses, légèrement abîmées, il ne porte plus ses habits crasseux mais l'uniforme de la maison, des culottes beiges, une chemise blanche, un veston gris, des bottes qui remontent jusqu'à ses mollets paraissant musclés. Ses cheveux bruns sont attachés en une queue basse comme tout notre personnel de maison.
Je continue de le fixer, il semble s'en rendre compte puisqu'il daigne enfin lever ses yeux vers moi. Une cicatrice creuse sa joue rasée, ses cheveux bruns sont légèrement bouclés et ses yeux marrons comme des noisettes.
— Amen, souffle mon père.
— Amen, répété-je tout en regardant notre servant.
Nous nous lâchons enfin les mains.
— Vous pouvez disposer, ordonne mon père accompagné d'un geste de la main.
Ils s'empressent de quitter les lieux, c'est eux qui ont préparé la table. Le bel inconnu s'en va lui aussi, dommage, il avait un beau regard et un visage plutôt harmonieux malgré cette cicatrice ingrate qui coupe sa joue.
Peut-être que je ne m'ennuierai pas, tout compte fait.
Je ne peux concevoir que l'on parle de moi de la sorte. Je suis, certes, la plus grande déception de toute sa vie mais certainement pas un souffre-douleur. Entendre son propre père tenir de tels propos, c'est une honte. Je sais que je lui suis redevable, grâce à lui j'échappe à la potence mais pour combien de temps ? Il suffit que ce maudit Duc en ait assez de moi ou ne soit pas satisfait de mes services pour que je retourne tout droit d'où je viens : la prison.
Ma première soirée n'a pas été très impressionnante. Entre dresser une table et écouter une prière, il n'y avait rien de bien excitant et ce sera ainsi durant un certain temps. Il faudra que je m'y fasse. Je ne saurais dire s'il est mieux de pourrir en prison et écouter les conversations puériles des détenus ou bien servir une famille de bourgeois pour accéder à la liberté. En attendant, les conversations des détenus étaient bien plus intéressantes et amusantes que cette famille.
J'ai fait la connaissance d'Antoine un français qui travaille depuis cinq ans pour le Duc et de Louis et Willis qui sont deux anglais aux services de sa femme lorsqu'elle vivait en Angleterre. Ils l'ont donc suivis jusqu'en France, fidèles et loyaux. Antoine m'a fait comprendre que le Duc était quelqu'un de clément bien que sévère s'il n'était pas satisfait. Il m'a ensuite expliqué rapidement qui était Mélina, une jeune femme enceinte et mariée, qui, selon lui, est gentille et prend le temps de discuter avec nous. Claire, il m'en a fait des éloges, comme s'il était fou amoureux d'elle. Peut-être est-ce le cas. Néanmoins, ce que j'ai compris, c'est qu'elle ne fait pas attention à lui.
Pour finir avec Alana, qui, d'après tout le personnel de maison, est une peste capricieuse. Je sais à présent à qui j'ai affaire.
Ce matin, alors que le ciel est encore rosé, je me promène dans les corridors du domaine. Il faut bien que je visite les lieux, que je m'en imprègne. Ma chambre se trouve dans les écuries, cela reste plus confortable qu'une prison mais il y a des rats dans les deux endroits. Je ne suis que peu dépaysé finalement. La tapisserie est rouge et or, il y a beaucoup de décorations et de trophées de voyage. Je suis loin d'être stupide, je sais reconnaître les autres cultures. À voir cette maison, on devine facilement que le Duc est une personne qui voyage régulièrement.
Je pousse une porte qui grince légèrement sur ses gonds et me retrouve dans le bureau du Duc. Je l'ai visité rapidement hier, quand mon père s'est permis d'émettre des jugements à mon égard, devant moi, en agissant comme si je n'étais pas présent dans la pièce avec lui. Il me déteste, je le sais.
Le bureau du Duc est face à la porte qui est à double battant. Sur celui-ci se trouvent quelques livres et papiers, une lumière, une plume, et quelques autres artifices sans importance. Le second bureau est bien plus petit mais incroyable. Toutes ces gravures sur les bords sont faites avec minutie. Cela me fascine. Je passe mes doigts dessus pour en sentir les reliefs puis m'assois sur la chaise au dossier moelleux et contours en bois sculpté également. Je lève mes jambes pour les poser sur le bureau à moitié vide. Je crois comprendre qu'il appartient au maître de maison : Henry. Un homme qui a une place dans le cœur du Duc.
— Appelez-moi Maître Delvaux. Adrien Delvaux, grogné-je d'une voix que je veux noble.
Évidemment c'est une caricature. Je regarde autour de moi, j'apprécierais travailler dans un tel endroit, être respecté et recevoir des individus dans ce bureau, me sentir supérieur à eux .
Mais tout cela n'est que le souhait d'un pauvre bandit.
— Avez-vous payé vos dettes, misérables français ? Qu'entends-je ? Vous êtes pauvres. Malheur... la France va mal...
Quelqu'un se racle la gorge. La fille du Duc, Alana si ma mémoire est bonne, se tient à l'entrée de la pièce. Je me redresse aussitôt, retire mes pieds du bureau et me lève. Ainsi, je croise les mains et fixe le sol. C'est une marque de respect et de soumission si j'ai cru comprendre, j'ai en réalité, pas le droit de regarder les personnes que je sers.
— Vous êtes bien matinale Mademoiselle, grommelé-je.
J'étais bien mieux seul.
— Puis-je savoir ce que vous faites ici ? C'est un lieu interdit au personnel.
Il fallait, en plus de cela, que je tombe sur elle.
— Je sais.
— Oh. Alors expliquez-moi donc votre présence en ces lieux.
Je suppose qu'elle me dévisage.
— Et la vôtre, Mademoiselle ?
Elle émet un son de jeune fille bourgeoise outrée par mes propos. Quel bougre je fais...
— Je ne vous permets pas. Je vais de ce pas le dire à Père.
— Et bien faites-le et je me ferai une joie de lui expliquer comme vous êtes impliquée dans votre religion.
J'ai relevé la tête pour lui parler. Elle s'apprêtait à sortir quand j'ai ouvert la bouche, la main sur la porte, elle s'arrête et se tourne vers moi, le visage fermé comme une serrure à doubles tours. Cette fois-ci je la regarde. Je ne peux pas me laisser écraser par une enfant. J'ai une fierté et un ego. Une dignité, je reste son aîné. Mais tout cela, je dois parfois le mettre de côté. L'oublier même. Parce que je ne suis qu'un domestique. Je suis bien inférieur à eux même si j'en pense le contraire.
— Je vous demande pardon ? Grogne-t-elle.
— Je vous ai vu hier, vous me regardiez, sans écouter les propos que tenait votre très cher père. Est-ce qu'il serait content de l'apprendre ? Il a l'air de croire que ses filles sont des anges tombés du ciel. Est-ce qu'il vous punirait ?
Elle entrouvre la bouche, comme si je venais de dire la plus grosse absurdité jamais entendue. Elle est vêtue d'une robe blanche aux motifs dorés, des gants recouvrent ses mains et une partie de ses bras, ses cheveux bruns sont attachés dans un chignon structuré et elle porte de belles boucles d'oreille incrustées de diamants, le collier assorti à ces dernières, repose autour de son cou.
Elle fait claquer sa langue contre son palais, me regarde de haut en bas un sourcil haussé. Finalement, ses yeux s'arrêtent sur mon visage. C'est incroyable la couleur qu'ils ont, l'un est bleu, l'autre est brun. En vingt-six ans de vie, je n'ai jamais vu cela sur quiconque.
— Je veux aller en ville.
— Je suis content pour vous.
Elle rigole, comme si elle se moquait de moi.
— Vous allez m'emmener en ville. Ma sœur et moi.
Seigneur Dieu, il fallait que ça tombe sur moi.
— Je dois encore apprendre des...
— Je n'ai que faire de ce que vous avez à apprendre, m'interrompt-elle en relevant le menton.
Sa clavicule est marquée par ce corset qui fait ressortir sa poitrine et son cou est si long.
— Vous m'emmènerez en ville, sinon je ferai savoir à mon père que vous étiez dans ses appartements, de plus, je suis bonne comédienne, il sera facile pour moi de démentir lorsque vous lui direz que je ne récite pas mes prières.
Elle ne m'a pas laissé le temps de rétorquer, ni même de me défendre, elle tourne les talons et quitte la pièce. Je laisse mes bras ballants quelques secondes avant de quitter le bureau moi aussi. Fut un temps où Hugo et moi sculptions des meubles pour les revendre et se faire de l'argent, c'était une véritable passion pour nous. Hugo est parti en Angleterre avant que je me fasse arrêter et juger, c'est mon meilleur ami et il m'a fait promettre de le rejoindre quand je le pourrai. Je dirais que c'est ce qui me raccroche le plus à la vie, ce qui m'empêche d'accepter mon sort, car si Hugo n'était pas là, j'aurais refusé de suivre mon père.
Passé les neuf heures du matin, je suis alors forcé de partir et monter en voiture avec Claire et Alana, ce qui promet d'être long. Nous avons environ trente minutes pour rejoindre la ville. Trente minutes en la compagnie de deux jeunes femmes, dont l'une est incroyablement détestable.
Je suis assis face à elles, mes mains reposent sur mes jambes et je regarde par la petite fenêtre nous permettant d'admirer le chemin que nous empruntons. Les chevaux hennissent, je les entends d'ici, je préférerais de loin me trouver à l'avant que dans cette voiture. Je sens un regard pesant sur moi, alors quand je tourne la tête, je découvre Alana qui me fixe de ses incroyables yeux.
— Vous ne vous comportez pas comme un bon domestique, me dit-elle d'un air supérieur.
— Je suis encore en apprentissage.
— Un domestique se doit de regarder son maître droit dans les yeux quand il lui parle et lorsqu'il ne lui parle pas mais se trouve dans la même pièce que lui, il doit baisser les yeux. De plus, un domestique se doit de se taire. Nous n'entendons jamais le son de vos voix, à ce que je vois, ce n'est pas votre cas.
J'inspire profondément et expire lentement par le nez tout en détournant mon regard pour fixer les arbres verts défiler sous mes yeux. Et bien, si je me dois d'être muet, je le serai. Les voilà qui se font des messes basses et qui gloussent, je suppose qu'elles se moquent de moi. Cela doit les amuser un nouveau servant, elles peuvent si elles le veulent, l'intimider et l'induire en erreur. Dommage pour elles, elles ne sont pas tombées sur la bonne personne.
— N'écoutez pas ma sœur, elle aime importuner les inconnus, d'autant plus lorsque ce sont des hommes, déclare Claire.
Je lui jette un regard, elle ressemble à sa sœur, ses cheveux bruns sont tressés, elle porte un élégant chapeau, sa robe bleue met en valeur ses yeux et sa peau est pâle comme la porcelaine. Je peux comprendre pourquoi Antoine est fou d'elle, c'est une belle femme. Je dirais même que les trois filles du Duc sont de belles femmes mais cela n'empêche que leur éducation laisse à désirer.
— Je suppose qu'elle n'aime pas les hommes, dans ce cas. Je plains son futur époux.
Je dis cela en jetant un regard en direction d'Alana qui lève son menton d'un air hautain. On penserait presque qu'elle me hait. Elle me hait, sans même me connaître. Claire pouffe de rire mais pas sa sœur qui regarde alors par sa fenêtre. Sa nuque me paraît douce, mais ce n'est qu'un détail, une pensée qui traverse mon esprit.
— Moi au moins, j'aurai un mari, grommelle-t-elle. Ce qui ne sera guère votre cas.
— Peut-être que j'ai déjà une femme, et moi, j'ai pu la choisir.
Elle me lance le regard le plus dédaigneux qu'elle peut trouver.
— Vous devez vous taire. Alors taisez-vous ou je vous ferai couper la langue.
J'exécute son ordre de sorcière tandis que sa sœur aînée ne cesse de me lancer des regards que je crois séducteurs. Je préfère l'ignorer et espère arriver en vie jusqu'en ville. À ce stade, je serai mort avant la fin de la journée.
Et si je suis encore en vie. Je demeurerai sans langue.
Alana aime s'attaquer à plus faible qu'elle, certainement car elle se pense supérieure à tout le personnel. Mais elle n'a pas encore compris que je ne suis pas un domestique comme les autres.
Je ne comprendrai jamais le choix de Père. Pour moi, ce goujat n'est rien d'autre qu'un rat d'égout. Il se permet de me tenir tête, se moquer de moi, me manquer de respect. Je ne sais pas pour qui il se prend mais je ne suis pas une petite fille fragile. Je ne suis pas blessée et il ne me blessera pas aussi facilement. Je le sens dans sa voix, cette voix grave qu'il a, je sais qu'il s'en amuse, parce que je sais aussi qu'on lui a très probablement raconté des âneries à mon égard. Je ne suis pas sotte au point de ne pas savoir qu'on parle de moi, qu'on ne m'apprécie pas. Dieu merci, je ne cherche pas à être appréciée.
Je ne peux toujours pas me faire à l'idée qu'il a osé poser ses pieds crasseux sur le bureau de Henry ! Dans les appartements de mon père qui plus est, sans même y être invité ! Je l'épuiserai jusqu'à ce qu'il abandonne, qu'il baisse les bras et qu'il cesse de me tenir tête. J'arrive toujours à mes fins.
S'il était muet, il me plairait. Il est bel homme, ses cheveux noirs attachés en une queue basse avec ces quelques mèches rebelles qui tombent sur son front, ses yeux sombres et même sa cicatrice sur sa joue, cela lui donne presque un charme. J'ai bien dit presque. Il est grand, très grand, je me demande quelle taille il fait, deux mètres ? Peut-être moins, mais à quelques centimètres près. Grand oui, mais stupide. Un tel charme gâché à la minute où il ouvre la bouche.
Alors que nous arrivons en ville, je remarque que Claire ne cesse de le regarder. Elle doit très certainement rêver de lui en ce moment même, elle est si faible. Je lève les yeux au ciel et pousse un grognement quand je m'apprête à sortir de la voiture. Ce goujat s'empresse de poser sa main sur la poignée avant même que j'ai le temps de le faire. Il me regarde et me sourit, un sourire que je sais peu sincère.
— Laissez-moi vous aider, Mademoiselle, dit-il en sortant en premier.
Je le suis des yeux, je sens mon sang bouillonner dans mes veines tant il m'énerve. Tout chez lui m'énerve. Mais j'en suis presque heureuse. Il me donne du fil à retordre, il joue avec moi. Je jouerai avec lui. Nous verrons bien qui s'y perdra. Il me tend sa main, je la prends tout en le défiant du regard puis je descends de la voiture. Lorsque je lâche sa main, je frotte mon gant et déplie mon ombrelle. Je regarde alors ma sœur descendre à son tour le sourire aux lèvres.
— Merci, vous êtes bien aimable, dit-elle les joues empourprées.
Il lui sourit. Il joue de ses charmes, il doit parfaitement savoir qu'il peut plaire aux femmes. Habillé différemment, il aurait tout l'air d'un dandy.
— Pouvons-nous avancer ? pesté-je.
Nous nous rendons alors sur le marché, Père aimerait que nous ramenions des fruits frais et quelques légumes pour la dame de cuisine. Je me suis proposée, il y a certains jours où j'aime sortir, quitter le domaine et me promener en ville. Je ne vois pas pourquoi seuls les domestiques se chargeraient de cette mission. Ce n'est pas compliqué que d'acheter quelques broutilles et se promener en compagnie de sa sœur et de... d'un servant puéril.
Nous allons d'un stand à un autre, nous goûtons quelques mets et discutons entre sœurs, bras dessus bras dessous tandis que notre domestique nous suit. Pendant que Claire me raconte une histoire hilarante sur Mélina, je me retourne très légèrement sans la lâcher. Il nous suit, il a l'air de terriblement s'ennuyer. Les yeux qui vont d'un bout à un autre. Il me paraît curieux, même trop curieux. Ses yeux s'arrêtent sur moi alors je hausse les sourcils et me remet face à ma trajectoire tout en rigolant aux histoires de Claire. Mélina est empotée, c'est toujours à elle que des mésaventures arrivent.
Notre panier est rapidement remplit de tomates toutes fraîches, d'une volaille et de légumes verts. Nous avons également acheté de la farine et un bijou que nous porterons en commun Claire et moi. C'est un collier de perles blanches, il est parfait. C'est un bijou que nous pouvons porter avec n'importe quelle tenue à n'importe quelle occasion.
— Goûtez-moi ce délicieux vin tout droit importé d'Italie, une vraie pépite !
Je tourne la tête et remarque que le domestique s'apprête à goûter le vin. Je lâche claire pour me précipiter vers lui. Je lui saisit le bras avec fermeté alors qu'il portait ses lèvres jusqu'à son verre. Le liquide pourpre se renverse légèrement sur le sol et sa main. Il me regarde les sourcils haussés et la bouche encore en avant.
— Vous n'avez en aucun cas le droit de boire de l'alcool lors de votre service.
— Quand s'arrête-t-il ce service ?
Son arrogance lui fera défaut un jour ou l'autre. Il pose le verre sur le stand du vieillard qui m'a tout l'air d'un poivrot, essuie sa main sur son pantalon et s'excuse auprès du marchand.
— Bientôt, je l'espère, grogné-je entre mes dents.
— Allons, Alana, il est nouveau, il ne connaît pas toutes les règles, intervient ma sœur.
Je lève les yeux au ciel, je garde mon panier sous mon bras et continue mon chemin. Ils me suivent sans un mot. Claire s'empresse de rattraper mon bras et de marcher au même rythme que moi. Elle est influençable, un cœur d'artichaut, elle m'insupporte à se montrer aussi faible face aux hommes et ensuite c'est moi que l'on traite de catin. Je ne fais que profiter de ma jeunesse quand, elle, ne cesse de chercher l'amour alors qu'elle sait très bien qu'elle n'aura jamais réellement le choix. Son cœur continuera d'être brisé encore et encore et c'est nous, ses sœurs, qui seront forcées de sécher ses larmes indéfiniment.
— Vous savez, vous me semblez en colère mais je n'ai pas demandé à vous accompagner en ville. C'est vous qui...
— Taisez-vous donc ou votre langue sera bientôt détachée de votre corps.
— Si ce n'est que ça...
Je relève le menton, nous rejoignons bien rapidement notre voiture. Le cocher nous attendait sagement. Nous montons à l'intérieur, Mr Delvaux face à nous. Lorsque les chevaux partent, je tourne la tête vers la fenêtre, tout comme lui et aucun de nous deux ne parle.
Je songe à ce bal que Père organise, il aura lieu dans quelques jours et je rencontrerai mon futur mari en même temps que Claire rencontrera le sien. J'espère qu'elle en profitera pour oublier notre domestique. Quant à moi, je n'en suis pas très excitée, Térésa m'a assuré que c'était un homme jeune et séduisant, mais le fait de savoir que je sois forcée de l'épouser lui-même si je n'en ai pas envie, cela me tord l'estomac. Je suis jeune, je n'ai quevingtpetites années et alors, je serai prisonnière d'un mariage arrangé.
— Je le trouve bel homme, me susurre ma sœur en se penchant vers moi.
Je lui jette un regard.
— C'est un domestique Claire.
— Au moins, il est agréable à regarder.
— As-tu vu cette cicatrice ingrate qu'il a sur la joue ? Il est défiguré.
Elle hausse les sourcils, comme si je venais de dire une incroyable bêtise.
— Au contraire, je trouve qu'il a un charme... cette cicatrice laisse planer un certain mystère, ne trouves-tu pas ? Comment a-t-il fait ? Je pari qu'il s'est battu... je suppose qu'il a gagné...
Elle rêvasse, à voix basse, j'espère néanmoins qu'il n'a rien entendu. Son ego risquerait d'augmenter et je le trouve déjà bien gros pour un servant.
À la maison, je m'empresse d'apporter ce que nous avons acheté à la dame de cuisine. Ici, l'odeur du pain frais règne, des pâtisseries et petits gâteaux. Je suis une grande gourmande mais Père ne veut pas que nous mangions de cochonneries, il souhaite que nous restions désirable pour nos futurs maris. Lorsque j'étais petite, Térésa me donnait toujours quelques petits gâteaux en cachette et je m'empiffrais dans les jardins. J'adorais venir ici, regarder les dames de cuisine faire leur pain, préparer les bons plats que nous mangions le soir.
Un vrai plaisir, un véritable délice !
— Oh, Alana, je te cherchais.
Alors que je sors des cuisines, je tombe nez à nez avec Père. Je croise mes mains devant moi et le regarde, attendant patiemment qu'il me dise pourquoi il me cherchait.
— Demain, à la première heure, Térésa, Claire et toi, vous vous rendrez chez notre tailleur pour vos robes pour le bal. Elles auront été conçu sur mesure, vous serez rayonnantes et ces messieurs seront ravis.
Je hoche la tête et lui sourit. Je sais que cela lui fait plaisir, il ne cherche que notre bonheur mais ne comprend pas que le bonheur ne se trouve pas toujours dans le mariage.
Le reste de la journée, je me promène dans les jardins, puis vais faire un tour aux écuries, pour m'occuper de mes chevaux. Je découvre alors avec stupéfaction que Mr Delvaux est en train de se décrasser au robinet. Torse nu, il se frotte les bras. Dieu qu'il me semble musclé, comment est-ce possible ? Je ne cesse de me demander d'où il vient. Les domestiques le sont depuis leur plus jeune âge, ils sont généralement maigrelets, ou parfois grassouillets selon la famille qu'ils servent. Lui... il n'est ni l'un ni l'autre, il a l'allure d'un soldat. Une autre cicatrice strie son dos aux muscles dessinés. Je penche la tête, pour tenter de mieux la voir. Lui, ne m'a pas vu, il est de dos, occupé à se débarbouiller. Cela est plaisant à regarder, si c'était le corps d'un autre homme, je fantasmerais certainement.
— Mademoiselle, que me vaut l'honneur ?
Je sursaute et me retourne, notre domestique Antoine se trouve devant moi. Il est ici depuis que je suis enfant, légèrement plus âgé que moi, je me souviens encore de ses débuts, ses parents ont servi ma famille bien avant lui.
— Je... je venais visiter mes chevaux.
Je lève le menton pour rester digne. Il m'a vu, je sais qu'il le répétera.
— Ils sont dans les écuries, rentrés dans leur enclot, nous les avons nourri, nous avons changé leur paille et nous les avons brossé également.
— Bien. Continuez ainsi, dis-je d'un tonferme.
Je passe à côté de lui et marche dignement jusqu'à la maison quelques mètres plus loin. Je ne me retournerai pas, car je sais déjà qu'il s'est empressé d'aller voir ce goujat pour tout lui dire. Quelle sotte je fais.
Je ne suis pas Claire, je ne suis pas faible. Je dois me reprendre !
Il a beau paraître mystérieux et séduisant, cela ne changera rien.
Je lui mènerai la vie dure.
Si je ne m'abuse, cela fait huit jours que je suis aux services de la famille Dupont. En huit jours, j'ai appris à dresser une table, cirer des chaussures, ramasser du crottin de cheval, ferrer les chevaux, les brosser, nettoyer les écuries, réceptionner les commandes, le courrier, j'ai même bricolé...
Huit jours que je suis l'esclave d'Alana, elle prend un malin plaisir à me faire faire les tâches les plus ingrates. Cela se lit dans ses yeux vairons, le bonheur de me voir exécuter ses moindres mots. Je ne peux que le faire, je ne suis pas en mesure de me rebeller, mais elle m'agace tellement que j'aimerais parfois la secouer pour qu'elle se remette à sa place. J'ai fréquemment des pensées absurdes, comme celle d'espérer que son futur mari lui mène la vie dure, pour qu'elle comprenne ce que cela fait d'être persécuté. Mais à la fois, je trouve cela injuste, elle est encore bien jeune.
Ce matin, je suis allongé dans la paille, endormi et certainement encore saoul. Hier soir était notre soirée libre, alors nous avons bu, près des écuries, nous avons bu, rigolé, puis encore bu. Antoine m'a raconté la première fois qu'il est passé à l'acte avec une femme, Willis, lui, est encore puceau et Lucas a fait cela dans un bordel. Nous nous sommes moqués les uns des autres puis une certaine tristesse nous a envahi. Rares sont les domestiques qui ont le droit à une vie remplie de plaisirs. Antoine a pu goûté à la peau d'une femme, celle de la cousine mariée des sœurs Dupont. Cela ne s'est jamais su et depuis, il n'a plus jamais eu droit à de telles coquineries. En plus d'avoir échappé à la potence, je n'aurai alors plus le droit aux femmes, à leur corps, leur chaleur... je me demande parfois si la potence n'était pas meilleure que de servir une famille pour une durée qui m'est encore inconnue.
Alors que je décuve, le soleil réchauffant mon corps, la paille grattant ma peau, je sens qu'on me donne un coup de pied, puis un deuxième pour que j'ouvre les yeux. Je grogne, ouvre un œil et ne suis pas ravi de découvrir le visage d'Alana au-dessus de moi. Elle a ses mains sur ses hanches et me fixe. Elle me remet un coup de pied, pour me secouer.
— Je veux aller me balader à cheval, dit-elle.
De bon matin, je rêverais d'entendre une autre voix.
— Antoine est certainement réveillé mademoiselle... grommelé-je entre mes lèvres sèches.
— C'est à vous que je le demande.
Je ne réponds pas alors elle me frappe la cuisse de la pointe de sa chaussure. Je me redresse, me retrouvant alors assis, devant elle. Elle me domine de sa hauteur, pour la regarder je suis forcé de lever les yeux et je suis persuadé qu'elle aime cette posture. Je plains son futur époux. Une véritable dominatrice.
— Relevez-vous immédiatement où je le ferai savoir à Père.
— Notre soirée était libre hier et...
— Je n'en ai que faire, levez-vous et préparez mon cheval.
Je ne survivrai pas un mois dans cette maison. Malgré tout, je me lève et lui fait face. Cette fois-ci, c'est elle qui se doit de lever la tête. Son cou est fin, sa clavicule ressort. Elle porte un petit chapeau bleu nuit assorti à ses vêtements de cavalière. Cela est étrange de ne pas la voir vêtue d'une grande robe. Sa chemise est attachée jusqu'au cou, pour une fois, ses attribues féminins ne sont pas exposés. C'est bien dommage, il n'y a que cela de plaisant chez elle. Son physique et ses beaux yeux.
J'entre dans les écuries et me charge de poser la selle sur son cheval, de bien la serrer sous ses yeux de sorcière. Je lui jette un regard en coin, tout en préparant l'animal. Elle garde ses bras croisés et me fixe sans bouger.
— Arrêtez de me regarder ainsi, grogné-je en détournant les yeux.
— Je ne pense pas que ce soit à vous de me donner des ordres.
— Je pense que vous m’appréciez.
Elle émet un gémissement, d'étonnement ? De moquerie ?
— Au contraire, je ne vous apprécie pas. Je n'ai jamais apprécié les étrangers.
— Alors pourquoi passez-vous autant de temps en ma compagnie ?
— Je cherche à vous faire céder.
J'approche le cheval de sa cavalière et la regarde, tout en tenant les liens.
— Cela cache quelque chose, affirmé-je.
Elle ne détournera pas les yeux, je sais bien que cette femme a une très grande fierté. Il est facile de le ressentir lorsqu'on se trouve en sa présence. Néanmoins, je suis persuadé que son comportement cache quelque chose. On ne peut pas venir au monde comme cela.
— Nous avons tous nos secrets Mr Delvaux. Aidez-moi à monter.
Je prend sa main, elle pose un pied sur le destrier et je la pousse, en maintenant sa taille de mes deux mains. Son corset appuyant sur ses cotes et creusant son ventre. La voilà perchée sur son cheval, grande et gracieuse. Elle regarde droit devant elle, sans un mot.
— Prenez donc un cheval, et dépêchez-vous.
Je pousse un profond soupir. Je sens mauvais, j'ai même mauvaise haleine, je suis décoiffé mais je dois tout de même aller me balader à cheval. Quelle vie je mène. Je monte sur mon cheval, Éclair, et nous avançons en direction de la forêt. Le sol est légèrement boueux, l'air humide et les oiseaux piaillent au-dessus de nous. Elle avance devant moi, son corps ondule sous les pas de son cheval et ses cheveux sont toujours parfaitement attachés, dissimulés sous son chapeau de bourgeoise.
Nous suivons un chemin de terre, sous l'ombre des arbres verts. Des fleurs et des fourrées nous entourent. L'endroit est très vivant et même très joli. J'en ai vu beaucoup des paysages durant ma vie, j'avoue que je ne me lasse jamais de les observer. Ils sont si divers, différents et dégagent chacun leur atmosphère.
Elle s'arrête devant une petite clairière fleurie alors je fais de même. Éclair est un cheval brun, avec la particularité d'avoir une tache blanche en forme d'éclair sur le cou. Il est docile et plutôt calme. Alana monte un étalon noir, son cheval, Ébène, et je dois avouer qu'il a mauvais caractère comme sa maîtresse. Elle époussette sa veste et me jette un regard tandis que je reste perché sur le dos d'Éclair.
— Portez-moi, ordonne-t-elle.
— Je vous demande pardon ? Hoqueté-je.
— Ouvrez dont vos yeux ! Grogne-t-elle. C'est boueux ! Je n'ai pas envie de salir mes chaussures. Portez-moi.
Tout est prétexte pour m'embêter. Je descends de ma monture tout en soufflant d'agacement. D'ailleurs, je ne m'en cache pas. Si elle pense que parce que je suis un domestique, je n'ai aucun caractère, elle se trompe. En revanche, elle sait parfaitement que je n'ai d'autres choix que de me plier à ses volontés. Je m'approche d'elle mécontent et la soulève en passant un bras dans son dos et l'autre sous ses genoux tandis que le sien repose sur mes épaules. Je traverse la boue dans laquelle je m'enfonce, c'est alors elle qui me guide. Une chose est néanmoins agréable, elle sent très bon.
— Arrêtez-vous et penchez-vous, je veux cueillir ces sublimes tulipes.
Je serre les mâchoires, inspire par le nez... l'impulsivité ne mène à rien, j'en ai fait les frais bon nombre de fois. Je me penche et la laisse cueillir ses fleurs. Fort heureusement, elle ne pèse pas bien lourd mais dans cette posture, mon dos ne s'en plaît pas. Elle prend tout son temps, certainement pour profiter de ce pur moment d'autorité. Si je le voulais, je pourrais la lâcher, là maintenant.
Une fois son bouquet composé de tulipes et de roses qu'elle a pris soin de couper pour ne pas se blesser. Je dois la ramener à son cheval. La boue colle à mes semelles, c'est désagréable et le fait de lui donner ce qu'elle souhaite m'agace.
— Avez-vous déjà touché une fille ? Me demande-t-elle alors que je me démène à me sortir de là.
Sans elle dans les bras, cela serait bien plus simple.
— Qu'est-ce que cela peut bien vous faire ?
— Je suis curieuse c'est tout. J'ai cru entendre Père parler de vous. Il disait que vous aimiez les hommes. Savez-vous que...
— Votre père ne sait rien de moi, l'interromps-je.
Si elle me cherche encore, je la jette dans la boue. Je n'ai qu'une parole.
— Moi je ne sais rien de vous mais lui... il en sait beaucoup des choses. Est-ce pour cela que vous êtes ici ? Vous aimez les hommes et venez vous repentir chez nous ? Quelle peine encourrez-vous ? Que fuyez-vous ?
Chose dite, chose faite. Je la laisse tomber dans la boue. La voilà étalée de tout son long, ses jolis vêtements souillés par la terre humide, son visage strié d'éclaboussures marrons.
— Apprenez à vous taire mademoiselle Dupont, grommelé-je en rejoignant ma monture.
