Jeunesse Spoliée - Mohammed Essaadi - E-Book

Jeunesse Spoliée E-Book

Mohammed Essaadi

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Beschreibung

Mohammed Essaadi est diplômé en Électrotechnique de l'École d'Électricité Industrielle de Paris, EEIP Charliat et licencié ès sciences économiques de la Faculté Hassan II à Casablanca. Il est l'auteur de plusieurs romans dont Sérénité Rebelle, Les Larmes du Rêve, Colette au pays des Maures, Les Passions de la Vie, Mémoires d'une Idylle.

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Seitenzahl: 769

Veröffentlichungsjahr: 2023

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TABLE DES MATIÈRES

Retour au pays natal

À la recherche des anciens repères

L’enfant terrible

Religion et pouvoir

Guerre et cauchemars

Évacuation en Silésie

Séjour chez les Hohenberg

Enthousiasme pour la jeunesse hitlérienne

Évacuation à Trentschin Teplitz

Guerres dans la guerre

Séjour en Mazurie

Transfert à Tremessen

Les adieux à Bergen

Les Bessarabes en quarantaine

Les Anglais à Minden

L’Allemagne divisée

Retour à Berlin

RETOUR AU PAYS NATAL

Angélika arriva par un jour radieux et ensoleillé d’hiver sur l’aéroport international de Casablanca Anfa. Pour rejoindre son mari cinq mois après leur mariage civil à Berlin, à la mairie de Wedding. La cérémonie religieuse avait été célébrée dans la mosquée berlinoise de Wilmersdorf, située à l’angle des rues Berliner Strasse et Brienner Strasse. L’imam, un respectable quinquagénaire à la barbe mi sel mi poivre, rédigea le contrat de mariage selon les préceptes de la Charia puis lut le coran en arabe, le traduisit en allemand devant les mariés et un parterre d’invités composé en majorité d’Allemands et d’Allemandes, assis devant lui, sur des chaises aménagées à l’occasion, après s’être débarrassés de leurs chaussures laissées à la porte d’entrée de la salle des prières. Au moment de la signature du contrat de mariage, la communication entre l’imam pakistanais et le marié se fit en anglais, le premier ne sachant pas parler l’arabe, le second ne maîtrisait pas encore la langue allemande. Angelika quant à elle fut satisfaite que la cérémonie de mariage ait lieu dans une Maison de Dieu comme elle l’avait toujours souhaité. Ses démarches antérieures auprès du prêtre de son quartier, pour célébrer l’événement sous la coupole de l’église protestante, n’avaient pas abouti. L’église ne fut d’ailleurs pas le seul problème rencontré par cette liaison d’amour et de raison. A son tour, la famille de la mariée, s’opposa au départ de leur fille en pays d’Afrique et insista pour que le jeune époux s’installât à Berlin où il avait d’ailleurs cherché et trouvé un emploi dans une firme multinationale avec possibilité d’habitat dans la cité de l’entreprise. Toutefois le jeune homme déclina l’invitation pour raison familiale car il était le seul support d’une famille d’une dizaine de bouches, composée d’une mère âgée et sans emploi et de frères et soeurs encore en âge de l’école. Angélika comprit la situation et décida à suivre son mari dans son pays d’origine, sans se préoccuper du reste. Au début des années soixante, et juste avant les fêtes de la Noël, elle quitta Berlin, sa ville natale pour Casablanca. Elle se sépara de l’ancienne capitale du troisième Reich, à l’époque coupée physiquement du monde libre occidental. Une ville phagocytée à l’intérieur de la République Démocratique d’Allemagne, la RDA, et partagée en quatre zones entre les Alliés ayant mis fin au régime nazi. La partie est de l’ancienne capitale du troisième Reich, devenait la capitale de la RDA, rattachée au monde communiste sous la tutelle de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, l’URSS. La partie ouest, intégrée au monde capitaliste occidentale, elle-même divisée en trois zones respectivement sous les commandements militaires américain, anglais et français.

Angélika quitta Berlin-ouest et pour la première fois de sa vie, s’envola loin de l’Europe, en direction du sud. Pour aller vivre en terre d’Afrique. Dans un pays du Tiers Monde qu’on appelait le Maroc et qu’on qualifiait, en ces temps-là, de pays en voie de développement. Parce qu’en ces temps là, on aimait étiqueter les pays et différencier entre eux. Parce qu’à cette époque, à côté d’un Tiers Monde conduit par la Chine de Mao, il y avait aussi un Quart Monde où l’on classait pêle-mêle, l’ensemble restant des autres pays franchement sous-développés où dominaient la famine et la misère. Et au-dessus de tous ces mondes, émergeaient deux superpuissances représentées par les États-Unis d’Amérique et l’URSS, se regardant face à face dans une atmosphère de guerre froide où la zone brûlante se situait tout le long de la ligne de démarcation séparant les deux Allemagnes.

Et que racontait-on, à cette époque lointaine, sur les pays du Tiers et sur ceux du Quart monde ? Des choses drôles qui faisaient rire et des choses moins drôles qui faisaient peur, parfois pleurer. Des choses sérieuses du genre de « l’Afrique est mal partie » et des choses ridicules du genre que celles qu’on lisait chez Christoph Martin Wieland, dans son ouvrage intitulé « Geschichte der Abderiten », histoire des Abderiens, les anciens habitants de l’antique Abdera. Le personnage central de cette antique Abdera, se dénommait Démocrite, le philosophe. Après une longue absence, ce dernier revint dans sa ville natale pour la faire profiter de son expérience. Et avant même que Démocrite souffla un mot, les gens parlaient de lui, de ce qu’il a dit et de ce qu’il a vu. Et ils propageaient le fait qu’il avait ramené avec lui des pays lointains visités, des singes et des crocodiles. Et ils attendaient que le philosophe Démocrite leur parlât, lui-même, des géants qu’il avait rencontrés, portant des têtes de chiens et d’ânes. Et ils attendaient qu’il leur parlât aussi des sirènes à la chevelure verte, des nègres avec une peau blanche, des centaures bleus comme le fond de l’océan. Et ils lui demandaient s’il n’avait pas trouvé, en Éthiopie, des gens marchant sans tête, d’autres portant les yeux, le nez et la bouche sur la poitrine. Démocrite étonné, jurait par tous les dieux, ne pas se souvenir avoir eu l’honneur de rencontrer de tels êtres. Et voici qu’un honnête homme et un savant de l’antique Abdera qui demandait directement à Démocrite s’il n’avait pas rencontré en Inde des gens portés par une seule jambe et avec un pied si plat qu’il pourrait parcourir des mille sans se fatiguer et plus rapidement qu’un cheval de course. Et notre savant d’ajouter que de tels unijambistes se trouvant sur les bords du Gange, auraient la faculté de vivre toute une vie sans nourriture, rien qu’en respirant le parfum des pommes sauvages. Et Démocrite de jurer encore une fois, n’avoir ni vu, ni rencontré, ni entendu parler de ces êtres étranges, ni en Inde ni en Éthiopie…

Angélika aimait passionnément Wieland, son auteur adoré. Elle aimait en lui son esprit fin et railleur et aussi sa grande sincérité. Au moment même où elle allait quitter son pays pour l’Afrique, elle avait à l’esprit ce « Voltaire de l’Allemagne » et elle refusa de se laisser influencer par son entourage. Alors, pour la décourager, on lui décrivit le pays de son choix comme un pays pauvre et arriéré, avec un peuple sauvage, aux moeurs brutales, n’ayant aucune considération ni pour les femmes et ni pour les enfants. Un pays envahi périodiquement par toutes sortes de fléaux dont les criquets pèlerins et les moustiques d’étangs. Un pays chaud et pollué où pullulaient mouches, cafards et rats. Et quand elle demandait à ses dénigreurs s’ils avaient bien visité le pays dont ils parlaient, ils répondaient que ce n’était pas la peine d’y aller, l’Afrique toute entière était un berceau de malheur, de désastres et de toutes sortes de calamités. Et ils lui prédisaient que si elle partait dans ces terres maudites, elle le regretterait toute sa vie. Si encore elle arriverait à atterrir sur un aéroport ensablé et insécurisé, situé aux confins d’une ville constamment menacée par les bancs de sable du désert. Une ville aux bidonvilles vastes comme l’océan, avec des quartiers sans eau potable, sans électricité ni viabilité et des rues sans trottoirs dans lesquelles erraient en toute liberté, chèvres et moutons, ânes et dromadaires broutant dans des détritus et dans de la saleté.

Et elle ne vit rien de tout cela, en survolant le pays de son mari. Et à l’approche de l’aéroport de Casablanca Anfa, attenant à la métropole économique, elle ne vit ni bancs de sable ni dromadaires en liberté. Au contraire, elle fut agréablement surprise d’être accueillie par un soleil hospitalier et radieux et avec une température qui dépassait les 18°C alors qu’elle avait quitté, dans la même journée, l’aéroport de Berlin Tempelhof sous la neige par -5°C et sous un ciel de plomb.

Et puis elle s’installa dans la capitale économique, en habitant chez la famille de son époux pour faire ample connaissance avec les choses et les gens et pour connaître et comprendre de l’intérieur son nouveau milieu environnant. Et elle fut étonnée de voir une ville moderne, organisée, avec des parcs bien entretenus aux palmiers centenaires, fréquenté par de nombreuses mamans avec de jolis bébés bien portants. Les parcs Lyautey, Mardough, Ermitage et beaucoup d’autres. Elle vit des avenues bien éclairées la nuit, avec des trottoirs carrelés et non encombrés, réservés uniquement pour les piétons et des routes bien goudronnées et sans nids de poule. Un transport public organisé avec des bus et des trolleys bus, des petits taxis et des grands taxis, un aquarium, une piscine municipale et une plage populaire s’étendant sur plusieurs kilomètres. Elle visita des magasins chics au boulevard Mohammed V ainsi que les grands magasins réunis et les galeries Lafayette qui n’avaient à vrai dire rien à envier aux grandes maisons de commerce berlinoises. En plus, de nombreux cinémas dont le Vox, le Rif, le Rialto ainsi que les Arènes d’architecture ibérique et un théâtre municipal, côtoyant le Palais de justice et les bâtiments de la préfecture. Un véritable bijou culturel que ce théâtre. A l’affût de toutes les nouveautés qui alimentaient la critique des grands journaux d’Europe et de Moyen Orient, pour drainer une population casablancaise cosmopolite vivant paisiblement avec la population autochtone et en symbiose. Et quelle profusion de nourritures à Casablanca, en particulier au marché central, au marché de Ben Jdia, aux marchés de Maarif et de l’Oasis et autres marchés de quartiers ! Viande, fruits de mer et poisson frais, légumes et fruits. Et à des prix abordables.

Et ce qui étonna le plus Angélika, c’était la santé économique du pays. La devise marocaine, le Dirham, valait dix pour cent de plus qu’un Deutschemark de l’Allemagne de l’ouest. La femme se trouva comblée de venir à la rencontre d’un pays hospitalier et paisible et où il faisait bon vivre. Un pays politiquement stable et qui mariait harmonieusement modernité et tradition. Difficile de faire une comparaison avec une Allemagne déchirée, dépecée et qui s’apprêtait à panser ses blessures.

Et la voilà maintenant Angélika qui s’apprêtait à quitter le Maroc, peut-être sans retour, après plus de trente cinq années de présence continue sur ce sol. Après avoir vécu des moments forts de l’histoire récente du Royaume Chérifien. Les deux coups d’état avortés, l’épopée de la marche verte qui a vu la participation de trois cents mille marcheurs dont un dixième constitué de femmes. Une marche pacifique ayant abouti à l’évacuation de Sakia El Hamra et d’Oued Ed-Dahab par l’Espagne, au lendemain de la disparition du Général Franco. Des souvenirs encore tout frais dans la mémoire d’Angélika plus attachée encore que jamais à un pays vivant et en pleine évolution. Un pays décidé plus que jamais à renforcer ses institutions démocratiques, à accélérer sa modernité sans jamais renoncer à son africanité et à sa double culture arabo-berbère plus que millénaire.

S’arrachant à ses pensées, Angélika remarqua soudain que son avion ne prenait pas la direction du nord du Maroc, le long de l’océan atlantique comme elle s’y attendait, mais traversait le pays en diagonale en direction de la ville d’Oujda. Penchée sur le hublot, elle ne quittait pas le sol des yeux. Elle le furetait comme pour lui arracher ses derniers secrets. Il lui sembla comme si elle s’arrachait à lui, comme si elle laissait là, derrière elle, un morceau d’elle-même. Et elle eut l’impression de voyager vers l’inconnu, quittant toutes choses auxquelles elle s’était fortement attachée, maison et famille, connaissances et amis.

Et tout à coup, elle se mit à rire en pensant à Brahim, son beau-frère. Un homme pas ordinaire du tout, accumulant dans ses vieilles strates osseuses, des couches d’histoire de ce pays et de sa propre histoire à lui qui prit naissance vers la fin des années vingt. Orphelin de père, le jeune enfant avait traîné dans les orphelinats de Rabat Yacoub-el-Mansour et de Marrakech, avant d’atterrir dans le palais marakchi de Hadj Thami El Glaoui où il a été adopté comme enfant de la maison. Il y apprit les règles de politesse, de bonne conduite et de savoir vivre qui caractérisent les habitants de la région, avant d’intégrer le prestigieux orchestre du puissant pacha du sud marocain. Le petit Brahim apprit à jouer du violon et à chanter des poèmes lyriques et religieux melhoun, andalous, gharnati ainsi que de nombreux chants composés spécifiquement pour dire des éloges à la gloire du grand seigneur du Haut Atlas.

Devenu adulte, Brahim quitta le sud sur un coup de tête, pour rejoindre le nord sous occupation espagnole. Et pour changer de vie, il s’engagea comme volontaire dans l’armée franquiste. Il ne tarda pas à la déserter à cause de son drill, pour se réengager plus tard dans l’armée française qu’il ne tarda pas à déserter à son tour. Arrêté par la police militaire française sur la route principale de Settat-Berrechid, il fut déféré devant les tribunaux militaires des deux armées française et espagnole. On le condamna à la prison mais pas pour longtemps. A la déclaration de l’indépendance du pays, il fut relaxé. Et de nouveau, il s’engagea dans l’armée de libération nationale, avec l’enthousiasme de combattre aux côtés des Moudjahiddines pour parfaire l’unité du pays.

Et il participa activement à la guerre du Sahara pour la libération des provinces du sud encore sous occupation espagnole. Mais lorsque les partisans furent défaits par l’armée espagnole appuyée par l’armée française, Brahim quitta le pays, traversa la Mauritanie et alla s’installer au Sénégal. Il y prit pour épouse une jeune Sénégalaise de vingt années plus jeunes que lui, rentra avec elle au Maroc pour s’établir définitivement à Marrakech. Le couple eut trois filles, ce qui obligea Brahim à s’occuper sérieusement pour subvenir aux besoins de sa grande famille. Alors, il usa de tous ses talents pour chercher et trouver un travail qui lui ferait plaisir tout en lui procurant de quoi arrondir les fins de semaines.

Il se consacra tout d’abord, à la vente des produits pharmaceutiques, achetés au marché noir espagnol et liquidés sur la place de Jamaa El Fna. Une activité qu’il alternait avec un autre commerce pour ne pas ennuyer la clientèle. Il faisait venir du Sahara espagnol et du Mali, des oeufs d’autruche, des caïmans, des salamandres, des hérissons, des porcs épiques, des tortues et toutes sortes de reptiles qu’il exposa sur la place. Et, avec force détails, il expliquait aux badauds qui se formaient autour de lui, les vertus psychiques et physiques de chaque animal à guérir telle ou telle maladie. Des parties bien déterminées de chaque reptile, cuisinées selon une recette dont seul Brahim savait le secret, devenaient des remèdes efficaces contre toutes sortes de maladies, allant de l’impotence chronique à l’empoisonnement ancien ou récent, en passant par les crises de démence et d’épilepsie.

Il proposait également des remèdes pouvant faciliter la délivrance d’un corps humain des djinns qui l’habitaient, sous réserve de leur associer la récitation de certaines prières appropriées. Les djinns, rappelait Brahim, sont des créatures de Dieu, comme les plantes, les animaux et les êtres humains. La différence, c’est qu’ils sont invisibles. En plus, ils vivent aussi bien sur la terre parmi nous qu’à l’intérieur de la terre et dans les cieux.

Les djinns vivent en paix avec la race humaine. Ils n’attaquent l’homme que par réaction à la méchanceté de ce dernier. Pour punir les hommes, ils les habitent ou les dressent les uns contre les autres. C’est pourquoi, il faut changer certains de nos comportements bestiaux d’agressivité et surveiller nos actes et nos dires quotidiens. Ne pas médire des gens. Ne pas marcher sur les tombeaux ou les enjamber dans un cimetière. Ne pas verser l’eau bouillante n’importe où, sans l’avoir refroidie au préalable. Ces mauvaises habitudes et beaucoup d’autres mauvais comportements, dérangeraient les djinns et les provoqueraient.

Lorsque Brahim constata que le métier de guérisseur effaroucha les badauds ne les attirant plus autour de lui, il se convertit en guide accompagnateur de certains touristes intéressés par la collection de scorpions vivants. Il ramassa des bêtes de diverses tailles et couleurs, sous des pierres et sous des roches, dans les régions de Marrakech et de Ouarzazate pour les vendre à ses clients. Et puis il eut l’idée un jour, d’utiliser ces bêtes venimeuses pour gagner sa vie sur la place de Jamaa el Fna dont l’attraction sur lui restait irrésistible. Devant des spectateurs ébahis, il posait les scorpions remuants à l’intérieur de sa bouche, en déclarant sentencieusement qu’il avait reçu, personnellement, la protection d’un saint de la région des Skhours des Rhamna et que jamais bête venimeuse quelle qu’elle soit ne lui ferait plus jamais de mal.

Dès que les animaux à venin commençaient à lasser les spectateurs, Brahim quitta Marrakech pour aller séjourner au Moyen Atlas à Ain Kharzouza, près d’Azrou. Et il ramena de ce voyage, une jeune guenon qu’il dressa en lui faisant faire des acrobaties à la commande. Il lui fit confectionner des habits sur mesure. En hiver, elle portait un caftan en velours violet, ourlé de galon d’or et quelques bijoux et se maquillait décemment en cachant sa chevelure sous un voile. En été, la guenon se transformait en homme singe, arborant un T-shirt vert avec un short rouge.

Après avoir exercé plusieurs métiers, Brahim se donna du répit pour aller faire le pèlerinage de Moulay Brahim, un saint marabout situé dans la région de Marrakech. Il savait bien que sa mère était stérile et qu’elle était allée s’installer sous la coupole du saint jusqu’à ce que ce dernier exauçât ses voeux d’avoir un garçon qui sauva son mariage et lui fit garder son mari. Dans un rêve, la mère vit le marabout apparaître devant elle et lui demander de quitter les lieux ce qu’elle fit. L’année suivante, elle eut le garçon désiré et le nomma Brahim. Depuis, elle faisait le pèlerinage annuellement au moussem pour faire égorger un mouton, en reconnaissance au bienfait du saint.

Brahim, lui aussi, eut la même apparition. Il vit le vénéré homme lui dire : « Va ! Quitte le mausolée ! Tu exerceras le métier de Fquih ! »

Brahim se laissa pousser une longue barbe drue qui lui donnerait de la respectabilité, se fit remplacer le dentier supérieur chez un mécanicien dentiste de la médina de Marrakech pour se débarrasser de dents en or sur l’ancienne prothèse. Il s’habilla d’une djellaba bzioui et de babouches de Fès et il commença, du jour au lendemain, à lire le coran sur les tombeaux de morts dans les cimetières et dans les demeures des gens frappés par le deuil. Dès qu’il avait pris de l’assurance, il descendit sur la place de Jamaa el Fna et se mit à interpréter des sourates coraniques, notamment celles évoquant la mort. Et il eut un certain succès avec sa description des premières épreuves subies par un mort, le jour même de sa descente dans la tombe. Il décrivait à ses auditeurs, avec une précision déconcertante, le long et laborieux interrogatoire auquel est soumis le mort dès l’instant de son enfouissement au sol.

Et notre Fquih de s’adresser directement aux personnes l’entourant, pour leur donner des conseils utiles pour affronter, sans crainte ni hésitation, le difficile examen d’outre-tombe, conduit par l’ange Gabriel en personne. Et comme le thème de la mort fonctionnait bien, le cercle des badauds autour du conteur, ne désemplissait pas.

« L’important, précisait Brahim, ce n’est pas le nombre de personnes et de voitures qui vont vous suivre à votre dernière demeure, le jour de votre mort, mais plutôt le nombre de bonnes oeuvres que vous avez accomplies ici-bas, au courant de votre vie ! » Et il ajoutait l’air menaçant. « Le jour du dernier jugement, nous ressuscitons tous, sous un soleil ardent, avec les yeux plantés au-dessus de notre crâne. Nous marchons sur un fil suspendu entre ciel et terre. Un fil plus fin et plus tranchant qu’une lame de rasoir. Les hommes et les femmes de bien traverseront l’épreuve sans problème. Les méchants et les mécréants souffriront pendant l’épreuve de traversée avant d’être accrochés par les paupières des yeux et balancés dans les espaces sidérales jusqu’à leur chute dans les enfers qu’ils auront pour éternelle demeure. » Et Brahim de rappeler les péchés les plus exécrables au Seigneur. Parmi les péchés capitaux, il cita l’assassinat d’un être humain, quelles que soient sa race et sa religion. Car Dieu qui souffle l’âme dans nos corps Lui revient à Lui et à Lui Seul de la reprendre. Les autres péchés ? La dilapidation des biens des orphelins et des veuves, le détournement des fonds publics, les injustices commises au sein des tribunaux et ailleurs. Car la loi, soulignait le conteur, est une éclatante lueur de sagesse émanant du Créateur pour éclairer le chemin de l’homme perdu sur cette terre. La loi divine doit inspirer celle de l’homme. Et elle doit être considérée au-dessus de tout le monde. Au-dessus de vous et de moi. Au-dessus du civil habillé en djellaba et du militaire engoncé dans son uniforme. Au dessus des riches et des pauvres. Au-dessus du prince et de ses sujets. Tout le monde doit être traité de la même manière devant la balance de Dieu. Ni deux poids, ni deux mesures. Et les juges ont à juger avec impartialité entre prince et le plus misérable commun des mortels ! Sinon, ils ne verront pas la Face de Dieu lorsque la mort les surprendra. »

Angélika se remémora toutes ces choses là et d’autres encore. Et elle s’étonna d’avoir intégré si rapidement les us et coutumes du pays, d’avoir appris l’arabe et de le parler comme une paysanne de la région de la Chaouia. Elle apprit également les contes et les fables de différentes régions et jusqu’à la préparation des mets les plus rares du pays. Et une fois encore, elle se mit à rire. En silence, au fond d’elle-même. Pour ne pas attirer l’attention des voyageurs sur elle. Elle se rappela encore une fois des nombreux tours de passe-passe de Brahim, de ses malices multiformes et des surprises qu’il réservait parfois à sa propre famille. Il aimait surprendre et faire partager ses rêveries et ses fantasmes.

Après une disparition de plus d’un an, il fit irruption un jour, à Casablanca, chez sa mère, son frère cadet et sa belle-soeur Angélika. Accompagné de sa jeune femme sénégalaise encore sans enfants. Ils vinrent chargés de cadeaux et de gâteaux marocains confectionnés, disaient-ils, par eux-mêmes, dans leur garçonnière à Riad Zitoun Elkdim, près de Jamaa el Fna. Après les salutations usuelles et les longs conciliabules, Brahim confia à sa mère un bol plein à bord de pâte d’amande qu’elle devait garder au frais et surtout mettre à l’abri des enfants.

Dans l’après-midi, la grand-mère fut frappée d’un delirium. Elle donnait l’impression de ne plus reconnaître les gens autour d’elle ni le lieu où elle se trouvait. Prise de hallucinations, elle criait au secours de tout son gosier, disant que le sol se dérobait sous ses pieds, que la terre tournait vite autour d’elle et lui faisait perdre l’équilibre. La femme tombait, se relevait, oscillait, levait les bras en l’air comme pour se protéger des ombres invisibles. Alerté par Angélika, Brahim calma cette dernière en disant connaître bien sa mère qui, parfois, piquait des crises de démence sporadiques et qui disparaissaient aussi rapidement qu’elles apparaissaient. Des crises devenant d’ailleurs beaucoup moins violentes depuis son internement pendant quelques semaines, dans une maison d’aliénés mentaux située dans la médina de Rabat, non loin du marabout de Sidi Larbi Ben Sayeh. On y enchaînait, dans des cellules individuelles, avec de lourdes chaînes métalliques, les mains et les pieds des personnes dangereuses frappées de folie de démence. Les patients étaient enfermés derrière des barreaux pour être visibles de l’extérieur afin qu’on puisse intervenir rapidement au cas où un malade tenterait de se donner la mort.

Afin d’apaiser les inquiétudes d’Angélika, Brahim conduisit sa mère dans une chambre qu’il ferma derrière lui. Il y fit le noir complet et ne quitta sa mère que lorsque celle-ci entra dans une profonde torpeur. Il la quitta alors prétendant que dans le lendemain, tout rentrerait dans l’ordre.

Le soir après le dîner, lorsque les enfants allèrent au lit, les autres membres de la famille prolongèrent la soirée pour assister à quelques scènes de Jamaa el Fna, interprétées par l’ancien charmeur de serpent et sa femme. Cette dernière joua le rôle du devin magique. Brahim allait d’une personne à l’autre, en posant à sa femme dont les yeux furent bandés, des questions sur ce qu’il voit lui, dans les poches et dans les portefeuilles des autres membres de la famille. Et elle répondait juste et à haute voix qu’il s’agissait d’un permis de conduire, d’une carte d’identité ou d’une photographie en donnant tous les détails voulus à leur sujet. Et sans voir, elle décrivait tel ou tel objet, en donnant des informations sur sa forme, sa couleur, sa consistance et jusqu’au motif qu’il portait quand il s’agissait d’un mouchoir de femme par exemple.

Lorsque l’assistance abasourdie, demandait des éclaircissements sur le mystère de la justesse des réponses, Brahim expliquait que la clef du puzzle se trouvait dans le mot qu’il utilisait pour poser la question. Ce mot lui-même, son début ou sa fin dictait la réponse juste à sa femme…

Après les jeux, Brahim se concentra sur la préparation du thé, sa femme sur la distribution des gâteaux. La boisson fut appréciée et tout le monde trouva la menthe de Marrakech plus parfumée que celle d’El Borouj et qu’elle donnait au thé une saveur de velours. Les gâteaux étaient délicieux sans qu’ils soient trop sucrés et d’une finesse exquise.

Quelques minutes plus tard, les fêtards devenaient euphoriques et la réunion autour du thé se transforma en une grande scène théâtrale, digne de la place marakchie et où Brahim distribuait les rôles à jouer. On s’amusa et on rigola à se tenir les côtes jusqu’au petit matin.

Lorsque Angélika se leva la première, le soleil était au zénith. De Brahim et de sa femme, plus de trace. Ils avaient plié bagage et quitté la ville.

Angélika alla chez sa belle-mère avec quelque appréhension de la retrouver dans son état de

la veille mais fut surprise de la voir normale, aussi souriante et aimable que d’habitude. Confuse et honteuse, la femme raconta qu’elle s’était comportée comme un enfant en goûtant, sans arrêt, à cette pâte d’amande de ce chenapan de fils lui avait confiée dans un bol. Elle avait goûté la première cuillerée et elle trouva le mets délicieux. Elle en a ajouté une deuxième et une troisième et puis après, elle y revenait, sans cesse, attirée par cette nourriture comme une abeille par le suc d’une fleur. Et quand elle avait avalé plus de la moitié du bol, elle ne se rappela plus de rien.

Devenu vieux, Brahim termina sa vie comme sage parmi les sages de Jamaa el Fna. En travaillant aux côtés du plus grand prédicateur et philosophe de la place, Sidi El Hadi, l’homme qui parlait aux pigeons voyageurs et qui savait se faire obéir d’eux. Quand Sidi El Hadi s’adressait à ses oiseaux apprivoisés, en improvisant des discours sophistes et philosophiques, exprimés en vers harmonieusement rythmés, il parlait en fait, à ses auditeurs autour de lui, pour leur montrer la voie de la sagesse et leur apprendre sa pratique au quotidien. Car, selon lui, la sagesse est une matière qui se pratique et qui s’enseigne contrairement à ce que certains pensent. Elle était enseignée dans les universités de Karaouine à Fès, de Zitouna en Tunisie, à Damas, à Bagdad et à Cordoue. Son champ d’action est très vaste et traverse toutes les disciplines connues et à venir.

Et Sidi El Hadi de s’arrêter un moment pour donner des exemples à la portée de son auditoire. Car à quoi ça sert de fabriquer un outil, disait-il, si l’on passe tout son temps à se concentrer sur sa forge sans avoir le temps de réfléchir au-delà de ce travail de forge. Pour mesurer toutes les conséquences découlant de l’utilisation ultérieure de cet outil, une fois mis entre les mains des tiers. Il est utile de fabriquer une hache, vous en convenez avec moi. Pour la mettre à la disposition du forestier, du jardinier, du charpentier et du boucher. Mais si elle tombe entre les mains d’un fou, Dieu nous en préserve, c’est alors la fin de la sagesse. C’est pourquoi je déclame haut et fort que la sagesse doit être enseignée dans nos écoles et dans nos universités pour former des hommes et des femmes responsables, engagés et surtout profondément humains. Pas des robots. Car la sagesse comme le courage n’attend pas le nombre des années. Sachez aussi que le pouvoir est une drogue forte qui aveugle. Qui fait de l’homme public un tyran. Qui fait du père de famille un despote oppresseur pour sa femme et ses enfants. Ne faites pas de vos peuples un troupeau de bétail. De vos enfants des sujets soumis.

Vous me demandez souvent ce que c’est que le djihad. Il faut le comprendre comme un effort sur soi-même. Un effort sur soi pour se débarrasser de son égotisme et de son égoïsme afin de partager l’amour. Le djihad, c’est l’effort sur soi pour s’arracher, chaque matin, à la chaleur de son lit pour aller travailler à la sueur de son front et gagner son pain quotidien. Exactement comme l’oiseau matinal qui quitte son nid à la recherche de sa nourriture et de celle de ses petits. Le Djihad, c’est la participation active de chacun de vous à la construction de son pays. C’est l’effort sur soi d’éviter la tentation de corrompre ou de se faire corrompre. C’est rendre justice selon la voix interne dictée par votre conscience. L’effort sur soi de se convaincre que la guerre n’aboutit qu’au désastre qui cause souffrance et destruction. Il faut abhorrer la guerre et ne s’y engager que pour défendre sa patrie contre l’envahisseur injuste.

Le djihad, c’est l’effort d’aller vers l’autre, de communiquer avec lui pour le comprendre afin d’apprendre à le respecter et à l’aimer. Même si cet effort, ce premier pas à faire vous coûterait la perte d’une parcelle de votre amour propre. Car au fond, votre culture propre et celles des autres ne sont en fait qu’un vaste et riche héritage commun à nous tous…

Par une chaude après-midi du mois d’août, avant le coucher du soleil, Brahim se leva pour la dernière fois, pour s’adresser à ses fidèles auditeurs et leur parler du thème de la modernité et de la tradition, un sujet très cher à son maître Sidi El Hadi. Brahim capta l’attention du nombreux public à la grande satisfaction du patron apparemment très content de la prestation de son élève. Soudain, l’orateur perdit l’équilibre et vint s’affaisser dans les bras du maître. On chercha de l’eau, de l’encens et on ventila fortement Brahim pour lui donner de l’air qui semblait lui manquer. Et puis on le transporta chez lui où il rendit le dernier souffle, à minuit, dans les bras de sa femme et de ses trois filles. Une lourde perte ressentie non seulement sur la place de Jamaa el Fna, mais dans toute la ville de Marrakech. Le lendemain, une file interminable d’amis et de compagnons de métier le suivit à sa dernière demeure. Pour la première fois dans l’histoire de Jamaa el Fna, la place resta déserte toute la journée.

Angélika pleura son beau-frère comme un enfant et jamais plus il ne quitta son esprit. El la revoilà qui se remettait à rire en pensant encore une fois à lui et à ses quarante calebasses. Elle mit la main devant la bouche comme pour réprimer cette joie intérieure qui fit subitement surface en elle. Les calebasses ! Une histoire que racontait Brahim sur la place, pour expliquer au commun des mortels, comment s’effectue notre passage sur terre, ici-bas.

« Notre vie, disait-il, comporte 40 calebasses qui se remplissent à la source de l’existence, l’une à la suite de l’autre, année après année. Lorsqu’elles sont toutes pleines, après quarante ans d’existence, l’homme atteint alors sa pleine plénitude. Il dispose alors de toutes ses facultés mentales et physiques. Et puis tout à coup, les calebasses se mettent à se vider, progressivement, l’une après l’autre, année après année, pendant quarante autres années, jusqu’à épuisement total de leur contenu. Alors, nous cessons d’exister. Alors nous passons du monde éphémère des injustes qui est le nôtre à celui des justes où la vie est éternelle ».

-Et comment éviter que les calebasses ne se remplissent et ne se vident si vite ? demanda un jour, Angélika l’air sceptique.

-C’est simple, répliqua Brahim avec assurance. Avoir une bonne hygiène alimentaire sans négliger le mouvement et la distraction. Tout d’abord, il faut manger modestement sans jamais remplir complètement son estomac. Un quart de légumes, un quart de viande, un quart de fruits et un quart vide pour laisser la place nécessaire au mélange des genres. Ensuite, se curer régulièrement les dents, après chaque repas, avec du bois de santal. Ce bois se trouve dans tous les souks et coûte beaucoup moins cher que la pâte dentifrice artificielle et la brosse à dent qui amasse germes et microbes. Et ne jamais oublier de s’adresser à Dieu et de prier. Chose qu’on oublie, hélas, trop souvent de nos jours. La force de la prière éloigne de nous les maladies, combat la peur et nous rapproche du Créateur de toutes choses. Les gens ne pensent à Dieu, malheureusement, que lorsqu’ils tombent malades ou sombrent dans un malheur…

Curieux ! C’est au moment de quitter le sol africain que mille souvenirs de ce merveilleux continent et de ses habitants, jaillirent pour se précipiter dans la mémoire d’Angélika. Et elle pensa, de nouveau, aux toutes premières années qui suivirent son installation au Maroc. Elle s’était mise en tête d’écrire ses souvenirs d’enfance. Par nostalgie au pays natal qu’elle venait de quitter. Une manière d’adoucir les premiers contacts qu’elle allait avoir avec un monde nouveau, méconnu d’elle auparavant, et avec une culture totalement différente de la sienne. Ecrire sur son enfance pour se libérer progressivement de son enracinement fort au pays natal et pour favoriser la pousse éventuelle de nouvelles racines qui la lieraient au pays de son mari. Elle campa ses personnages et se mit à écrire sur sa propre enfance. Quelques mois plus tard, elle abandonna son projet pour d’autres priorités. Lorsque, plus tard, elle voulut reprendre contact avec ses personnages, ces derniers l’avaient boudée et, l’un après l’autre, l’avaient abandonnée.

Un jour de fête religieuse où toute la grande famille était réunie, Angélika mit Brahim au courant de son entreprise d’écriture. Il ne lui donna pas de réponse immédiate mais promit de consulter les astres pour en extraire un message clair. Le même jour, il prit un bol en céramique blanche, le lava trois fois, le sécha puis commença à calligraphier sur ses surfaces internes et externes, des signes fantasmagoriques et des bribes de mots en arabe, à l’aide d’une plume taillée dans un roseau, qu’il plongeait, de temps à autre, dans une espèce d’encre noire et visqueuse. Une fois le travail d’écriture terminé, Brahim s’isola. En demandant de ne pas le perturber au cours de sa concentration active.

A la fin de sa longue cogitation, notre sage recommanda à sa belle-soeur de laisser les morts en paix. Il lui conseilla de ne pas les réveiller, d’éviter de les faire revivre une seconde fois, eux et le monde qu’ils ont quitté. Il ordonna à Angélika de détruire son écrit par le feu pour qu’elle puisse jouir de la paix éternelle. Et elle s’exécuta, jurant de ne plus jamais prendre un crayon pour ressusciter son passé. Par respect aux morts. Depuis, elle a enterré le passé et vivait en harmonie avec le monde nouveau qui l’entourait.

Soudain, Angélika fut interrompue dans ses rêveries par une hôtesse de l’air qui lui demandait de choisir une boisson. Elle commanda un jus de tomate puis jeta un coup d’oeil furtif sur les passagers autour d’elle, comme pour chercher de la compagnie. Aucun regard ne rencontra le sien. Elle eut alors comme une sensation de claustrophobie qu’elle tenta d’éloigner de son esprit. Elle pensa, à nouveau, à tous ces voyageurs venus d’ailleurs et qui se trouvaient tous réunis avec elle, en vase clos et au même moment. Une rencontre fortuite ou un rendez-vous combiné les lois du hasard ? Ou bien un déterminisme inéluctable qui s’accomplit à cet instant précis ? Alors, elle médita sur son existence et sur celle des autres passagers. Chaque personne, dans cet avion, avait une histoire. Chaque créature représentait un phénomène inédit, quelque chose d’extraordinaire, de mystérieux, d’unique, de grandiose mais aussi de très fragile et d’éphémère. Et combien de vies passent et trépassent, sans laisser de trace, sans être contées. Pas parce qu’elles ne valent pas la peine d’être relatées. Mais parce qu’elles défilent, pénombres invisibles, dans l’opaque anonymat des masses. Elles surgissent sur terre d’où l’on ne sait où et disparaissent aussitôt, comme des étoiles filantes, dans l’infini silence. Et que reste-t-il en mémoire humaine ? Le souvenir immortel de ces hommes et de ces femmes qui ont laissé des traces indélébiles de leur passage furtif sur terre. Leurs faits et gestes sont cités en exemple, leurs exploits et aventures narrés de génération à génération, leurs oeuvres immortalisées par le génie créateur et la grande sensibilité qu’elles recèlent. Ces personnes et leurs oeuvres demeurent la lueur qui nous éclaire le chemin.

Mais, il y a aussi des personnages fictifs, modelés par l’imagination de l’homme, qui s’imposent à nous, comme s’ils étaient des êtres vivants, pour faire partie de nos mondes réel et imaginaire, de notre vie quotidienne. Des personnages fictifs qui arrivent souvent à dépasser de loin, en célébrité, les personnes mêmes de leurs créateurs. L’ombre têtue et dominante de Don Quichotte cache largement la silhouette de Cervantès, en le rejetant au second plan. Leurs statues de la place d’Espagne à Madrid confirment Angélika dans sa représentation des choses. Cendrillon, les sept nains et tant d’autres personnages des contes, font oublier leur filiation indécise à Charles Perrault et aux Frères Grimm. Une filiation qu’on pourrait aussi bien attribuer à l’Afrique profonde, à l’Orient, à l’Asie et à d’autres continents. Des fables et des contes, émergeant de la nuit des temps, façonnés par l’humanité au cours des siècles, transmises oralement de génération à génération. Se retrouvant dans toutes les langues et dans tous les dialectes, ils charriaient toutes sortes d’animaux familiers, de personnages extraordinaires, s’insinuant plus facilement dans l’esprit et dans la vie des enfants et des adultes. Des animaux qui vivent parmi nous et qu’on peut observer facilement autour de nous si l’on ouvre bien l’oeil. Le loup garou, le renard espiègle, le lion tyran, l’agneau bouc émissaire, le hérisson malin, le lièvre vaniteux, la tortue patiente… Des personnages, des caractères, des qualités disparates couvrant toute la palette des extrêmes et dont les traits dominants semblent constituer notre nature humaine. Nous sommes des Janus. Avec une face renfermant les germes du mal à l’origine de notre éviction du paradis, l’autre face renfermant ceux du bien, en souvenir de cet Eden perdu. Chaque être humain n’est ni l’une ni l’autre de ces deux faces mais une combinaison complexe des deux. Conscient de notre nature, nous nous efforçons, chaque jour, de lutter contre le mal pour tendre vers le bien, en actes et en paroles, dans notre pratique de tous les jours.

Les contes et les fables nous aident à nous voir comme on se voit chaque matin devant notre miroir. Mais nous voir de l’intérieur de nous-mêmes. Les contes et les fables n’ont heureusement rien perdu de leur mystère, dans notre monde moderne et sophistiqué. Mais le solide bon sens qu’ils renferment, les vérités simples qu’elles enseignent, la sagesse qu’ils nous lèguent, restent hélas encore loin de portée de bien des hommes et des femmes. De ceux et de celles qui ont perdu leur âme d’enfant.

Et que dire de ces milliers de gamins qui ont perdu, eux aussi, leur âme d’enfant et leur enfance. Arrachés au sein maternel, entraînés et armés, pour être jetés dans les enfers de la guerre ! Pour aller tuer leurs semblables et se faire tuer pour des slogans creux. Ces héros sans gloire, à quelles fables ont-ils cru et croient-ils encore pour jouer au rôle des animaux de la forêt ? A quel idéal se sont-ils attachés et s’attachent-ils encore pour substituer la Haine à l’Amour qu’ils ont tété dans le sein de leur mère ? Pour aller jusqu’au sacrifie ultime de leur vie ? Est-ce l’honneur pour sauver la patrie en danger ou à cause de la peur de l’étranger ? Est-ce par convoitise des biens d’autrui ou pour étendre un hégémonisme culturel dominant ? Que sont-ils devenus et que deviendront-ils tous ces enfants de la guerre, dans la mémoire de la postérité ? Des cadavres anonymes, tombés sur les champs de bataille, dans le printemps de leur vie, les yeux grands ouverts vers un ciel indifférent. Des « héros » sans statues ni piédestaux. Ceux qui parmi eux, ont échappé à la mort, gardent pour toujours, des cicatrices physiques et morales d’une vérité devenue illusion, d’une utopie devenue mensonge.

L’avion survolait, depuis quelques minutes, au-dessus du territoire allemand et commençait à perdre de l’altitude pour se poser sur l’aéroport international de Francfort. Depuis un bon moment, Angélika s’était arrachée à des pensées qui l’avaient accompagnée tout le long du voyage. Des pensées tenaces qui se ruaient dans sa tête, mêlant présent et passé. Une rencontre tumultueuse du temps avec le temps. Une bousculade de torrents impétueux coulant tous vers la même embouchure. Charriant terres, alluvions, boues, sables et pierres. Des souvenirs, des impressions, des sensations, des images, des bribes de paroles et de discours. Un flot d’émotions faisant irruption dans une mémoire enfiévrée. Souvenirs d’enfance, souvenirs d’Afrique, inquiétude et joie d’aller à la rencontre de la terre natale. Vive et alerte, elle scrutait le sol des ancêtres, l’interrogeait, essayait de le comprendre.

Soudain, l’avion trembla de toute sa carcasse, comme pris dans un tourbillon. Et pourtant pas le moindre nuage au ciel. Le temps était magnifique, avec à l’horizon, un soleil légèrement voilé derrière son gribouillage de couleurs vives, allant du rouge cramoisi, au rose bleuâtre, en passant par tous les tons du jaune. Une exhalation vers le ciel de merveilleuses oraisons de couleurs et de parfums. Des duvets de nuage aux retouches d’une opale irisée, voltigeaient légèrement, dans le lointain, vers une destinée inconnue. Un ciel pittoresque et émouvant, qui n’avait rien à envier aux couchers de soleil exotiques, fixés pour l’éternité par de artistes célèbres.

« Mon Dieu ! », s’exclama-t-elle, quelque peu troublée. « J’ai oublié jusqu’aux couleurs du ciel de mon pays ! »

L’avion perdait de la hauteur sans cesse et planait majestueusement, déployant ses larges ailes tel un albatros, au-dessus des forêts et des lacs, des rivières et des cours d’eau, des routes et des autoroutes, au-dessus des ponts, des pylônes de lignes électriques à très haute tension, au-dessus des immeubles et des gratte-ciels, au-dessus de la métropole de la Hesse, le coeur battant des finances de l’Europe.

Les villages qui s’égrenaient, les uns derrière les autres, sans discontinuité, tout le long du trajet de l’avion, depuis son entrée sur le sol allemand, ces villages avaient l’air, tout à coup, de venir nombreux s’agglutiner autour de la « mégapole », pour l’assiéger, la prendre en otage, la forcer d’en faire partie !

« Que de bourgades et que d’agglomérations en Allemagne ! », murmura Angélika étonnée. Des habitations qui s’allongeaient à se rompre le cou sur des kilomètres et des kilomètres, le long des routes, sur les lisières des forêts, sur les flancs des collines et dans le creux des vaux. Des villages qui s’agglutinaient autour des lacs, qui se touchaient, s’entrelaçaient, se détachaient pour se retrouver un peu plus loin, envahissant ici un bois, broutant là dans un pré, avalant plus loin les berges d’une rivière. Une Allemagne qui ressuscitait de ses cendres et qui n’avait plus rien à voir avec l’Allemagne de ses souvenirs d’avant les années soixante !

Des signaux sonores se firent entendre dans l’avion. Des balises familières qui rassurent. Une atmosphère insolite gagna pourtant les passagers. Depuis un moment, ils avaient cessé de gesticuler, attachés sagement à leurs sièges. Les plus curieux continuaient à fureter le sol, d’autres fermaient les yeux, comme pris de vertige, certains mettaient de l’ordre dans leurs papiers, comme pris de panique. Un homme à barbe blanche, balbutiait des prières, à haute voix. Des prières prononcées dans de pareilles circonstances, pour conjurer le sort.

A l’approche de la piste d’atterrissage, Angélika retint le souffle. Une peur toute naturelle. Mais plus forte encore fut la joie de fouler enfin le sol du « Vaterland. »

Et l’avion se posa en douceur, provoquant des applaudissements frénétiques. Les passagers du Sud de la Méditerranée qui célébraient l’événement, à grand bruit. Une explosion de joie spontanée, en signe de remerciement et d’encouragement au pilote et à ses compagnons. Ce rituel inattendu étonna certains passagers, restés de glace devant cette manifestation bruyante.

Angélika essuya une larme au bord des yeux. Son coeur battait à tout rompre. A lui couper le souffle. Un excès de joie intérieure difficile à réfréner. Un retour à la mère patrie, après une si longue absence. Une belle tranche de vie passée en terre d’Afrique. Quitter le pays au printemps de la vie et le retrouver à l’automne de l’âge. Une vie qui glisse entre les doigts comme le sable fin d’une plage ! Une vie qui s’écoule subrepticement, qui se pense éternelle au début, qui grimpe au zénith et qui se retrouve, soudain, déclinant vers le couchant. A la vitesse de l’éclair ! Comme un torrent sauvage qui quitte ses montagnes pour aller se perdre précipitamment dans le désert et s’y meurt juste après le passage de l’orage ! Il n’y a d’ailleurs qu’à faire le compte d’une vie. Une enfance et une adolescence perturbées par un monde en guerre. La seconde guerre mondiale. Et puis le mariage, les enfants et leur éducation. Et un beau jour, ces derniers s’envolent de leurs propres ailes et quittent le foyer familial. Et l’on constate subitement qu’on a vieilli et qu’on est réduite à la solitude.

Mais, depuis que son regard embrassa le sol des aïeux, Angélika se sentit ses forces décupler. Elle se transforma, se métamorphosa, ne fut plus tout à fait elle-même ou plutôt cette « elle-même » qu’elle croyait être, qu’elle croyait connaître. Ce corps endolori par quelques courbatures, agacé par des rhumatismes, diminué par un coeur en panne, ce corps qui commençait à s’affaisser sous le poids des ans, se sentit, tout à coup, verdir et rajeunir. Elle releva la tête comme pour braver le temps, le défier, lutter contre son oeuvre insidieuse. Elle se sentit devenir un autre être, un condensé équilibré de vie, un panaché harmonieux de tendre jeunesse et de sage vieillesse. Une branche encore regorgée de sève. Un rameau vert, replongeant dans son terreau nourricier d’origine. La nostalgie à la patrie meurt-t-elle jamais ?

Angélika prit son petit sac, en sortit un miroir et s’y mira avec coquetterie. La glace réfléchit fidèlement ses sentiments. Un visage serein, sans rides, éclairé par de grands yeux vert jade. Des cheveux abondants, dorés comme les épis d’un champ de blé d’été. Un front haut et large, trahissant l’intelligence et la bonté. La satisfaction d’elle-même, éclaira davantage son minois et posa deux grandes tâches de rougeur sur ses pommettes.

Angélika se releva, suivit les autres passagers puis quitta l’avion. Non sans quelque regret. Celui d’être arrachée à ses doux rêves. Elle passa la police des frontières sans y prêter attention, ni la police d’ailleurs à elle, ce qui l’étonna grandement. Passage très fluide, presque sans contrôle. Et puis, elle s’engagea dans des couloirs à ne plus finir, traînant derrière elle, un grand sac noir porté par de petites roues bien dociles.

De jeunes hommes couleur d’ébène, exultaient de joie, sautillaient en l’air, agiles comme des gazelles. Ils avaient l’air tout heureux d’arriver sous d’autres cieux, de fouler un autre sol, de respirer une autre atmosphère.

-Madame, s’adressa l’un des gars à la dame. Puis-je vous aider à tirer votre sac ? Je vois que vous avez quelque difficulté !

-Non, merci ! J’arriverai toute seule ! J’ai tout mon temps.

-J’ai aussi beaucoup de temps devant moi ! Mon avion décolle dans huit heures pour New York.

Le jeune homme se saisit du sac, sans autre préambule, et donna libre cours à sa palabre, en solo. Il faisait des études à l’université de Harvard, à Boston. Sciences politiques. Il a l’intention de parcourir les États-Unis, pendant les prochaines grandes vacances, de l’Est en Ouest, en autocar. Pour voir du pays. Certains de ses compagnons de voyage, des étudiants comme lui, continueraient leur périple, vers d’autres villes d’Allemagne et de Pologne. Il connaît Berlin comme sa poche. Pour y avoir passé deux années d’études en sciences économiques, à la « Technische Ueniversitaet », la TU, avenue du 17 juin. L’Allemagne est un petit pays mais très grand par le génie de ses hommes et de ses femmes. Un poids lourd imbattable en matière d’exportation des biens et des services dans le monde. « Made in Germany », un label mondialement connu. Et surtout un pays démocratique à économie sociale de marché, connue par le sérieux de son travail ! Un peuple gai, curieux, ouvert sur l’extérieur mais râleur, toujours insatisfait de sa situation intérieure. Les Allemands ne laissent jamais de répit à leurs gouvernants. Ces derniers sont sollicités en permanence. Et pourtant, si un pays me demandait le modèle de société à suivre, je lui recommanderais sans hésitation le modèle allemand ! C’est une valeur sûre madame !

La femme se sentit fatiguée. De longues marches à travers des couloirs interminables et avec des tapis roulants à l’arrêt ! Soudain, elle mit fin au monologue de son compagnon, comme pour se reposer les nerfs.

-Maintenant, je peux continuer toute seule, disait-elle. Je vous remercie et vous souhaite une bonne continuation ! Mais dites-moi monsieur ! Pourquoi ne preniez-vous pas l’avion directement à New York, à partir de votre pays ?

-Peu de voies mènent à Rome, madame ! Pour sortir d’Afrique, vers n’importe quel autre continent, il faut passer par Francfort, Charles de Gaulle ou Heathrow ! Pas de choix, madame !

Le jeune homme, prenant congé de la dame, disparut dans les dédales de l’aéroport, en chantonnant un air joyeux.

Au check-in, Angélika se débarrassa de sa lourde charge, entra dans la salle d’attente, se servit une tasse de thé, prit du chocolat mis à la disposition des passagers, ramassa deux ou trois journaux et alla se reposer dans un fauteuil. Comme elle se sentit le coeur léger, les jambes alertes, elle décida d’aller lécher les vitrines des magasins. Elle prendrait le dernier avion en partance pour Berlin. Encore du temps devant elle pour flâner.

« Mon Dieu ! », s’exclama-t-elle, en traversant les couloirs. « Que de tableaux signalétiques, que de moniteurs crachant dates, arrivées et départs ! Que de panneaux publicitaires, que de sens autorisés et de sens interdits, que de flèches, de signes, de symboles, un monde d’hiéroglyphes ! »

Et une population cosmopolite en mouvance dans toutes les directions et qui parle toutes les langues. Une véritable Tour de Babel ! Un échantillon des habitants de la terre, réuni en un seul lieu, à portée de la main ! Des branches humaines apparemment éloignées les unes des autres, pourtant sorties toutes d’un même tronc d’arbre !

Cet aéroport de Francfort, un véritable microcosme ! Rien à voir avec l’autre Francfort qu’elle quitta pour l’Afrique au début des années soixante ! « Le trafic a peut-être plus que décuplé », pensa-t-elle. Un fluide humain incessant, coulait dans les couloirs, débordait, se ramassait, se tarissait à peine pour se renouveler à nouveau. Des passagers gesticulaient, lisaient, buvaient, discutaient, patientaient dans des salles d’attente. D’autres s’embrassaient, se cajolaient, s’enlaçaient, totalement indifférents au monde autour d’eux. Sans que personne ne leur prête attention ! Un épanchement de sentiments visible et que personne ne réprimande !

Et que de symboles à lire, à déchiffrer et à découvrir ! Des tâches rouges sur le front de certaines femmes, des tâches brun foncé comme de vieilles cicatrices sur celui de certains hommes. Des têtes nues, enveloppées dans un voile, portant calotte blanche, kippa noire, turban couleur de safran. Des têtes rasées, des têtes chapeautées, laissant tomber de longues tresses noires, des barbes exubérantes couleur de noir de jais et des barbes couleur de laine blanche. Dehors, on pouvait regarder à travers de larges baies vitrées, la grue qui symbolise la Lufthansa, le horu de l’Égypte Air, le kangourou l’Australie, la gazelle le Golfe Arabique et jusqu’à la croix gammée, les étoiles à cinq et à six branches, le dollar et l’écu, cousus sur une jaquette en cuir noir que portait un adolescent avec une certaine fierté.

Déconcertée par un monde qu’elle arrivait à peine à déchiffrer, Angelika eut le sentiment de recommencer à réapprendre à se mouvoir dans un autre milieu tout nouveau pour elle. Un monde divers et diversifié, s’exprimant par des signes et des symboles. Un monde qui plonge ses racines dans la nuit des temps, véhiculant avec lui, la mémoire d’un passé pullulant d’emblèmes et de représentations allégoriques.

Et que de check-in dans cet aéroport géant, que de salles d’attente, que de boutiques, de magasins, de supermarchés, de cafés, de bars, de restaurants, de banques, d’agences de voyages et de jeunes gens devant des guichets guettant les voyages bon marché « last minute » ! Que d’escaliers et de tapis roulants, que de lumière et de richesse ! Et en plus, du beau monde ! Des stewards et des stewardess en uniforme léger, souriants et sympathiques, prêts à venir à votre rencontre pour vous rendre service !

Des toilettes aseptisées, invitaient au repos. Eau chaude, savon liquide parfumé, papier à gogo. Des lieux de culte aussi ! Pour toutes les religions et dans une même salle de prières ! « Un aéroport cinq étoiles ! Du jamais vu ! », pensait Angélika en pressant le pas, voulant tout découvrir, tout dévorer des yeux.

Dehors, un spectacle étrange s’offrit à ses yeux. Des avions tombaient du ciel, les uns après les autres, à queue leu leu, sans discontinuité, au rythme d’un, toutes les minutes ! Un point brillant perce, là-bas au loin, à l’horizon, se transforme en un spot lumineux, devient une boule d’acier qui se métamorphose soudain en un oiseau géant, étalant de larges ailes et sortant toutes griffes, comme pour assaillir le sol. Plus loin, sur une piste parallèle, le même manège. Des avions se suivent à la même cadence, pour prendre leur envol dans les airs. Une farandole incessante sur des pistes jamais fatiguées. Un orchestre imposant jouant une symphonie grandiose, sans accroc ni anicroche, sous la baguette invisible d’un chef d’orchestre génial. Une autre farandole se joue, cette fois-ci, au sol. Des bus exécutent des navettes, des camions citernes tournoient, des voitures de sapeurs pompiers et de police accourent. Un mouvement de va et vient incessant, un ballet haut de couleur, une chorégraphie de haute facture.

Autrefois, ce monde avait des dimensions humaines ou tout au moins donnait l’impression de l’être. Tous les voyageurs quittant l’Allemagne, étaient réunis dans une immense salle d’attente et avaient tous les yeux rivés sur les mêmes tableaux de départ, indiquant diverses destinations. Aujourd’hui, les installations sont devenues beaucoup plus sophistiquées, la société plus complexe et apparemment mieux organisée.

Fatiguée mais heureuse, Angélika revint à son check-in de départ. L’avion pour Berlin était rempli jusqu’à la dernière place. Et en plus du marché, un avion beaucoup plus grand que celui qu’elle avait pris au départ d’Afrique. Un avion avec trois rangs de sièges ! Deux sièges sur chaque côté et quatre au milieu !

« Que de voyageurs pour un air inter Francfort-Berlin ! « Du jamais vu ! », pensa Angélika toute rêveuse. Elle avait appris, tout à l’heure, à un check-in que l’aéroport international de Tempelhof, au sud de Berlin, n’avait plus la même importance que celle des années soixante. Que l’aéroport de Tegel, au nord-est de la ville, lui a ravi la première place. Que de changement en Allemagne en quelques décennies !

Le survol de la capitale de l’Allemagne réunie, eut lieu, la nuit, dans un ciel dégagé embelli pat un trois quart de lune. En bas, s’étendait à perte de vue, une cité rutilante de lumières. La terre natale. Le fait de la revoir, vivifiait le sang, enivrait le cerveau, rajeunissait le coeur. Angélika eut l’impression de vivre une seconde jeunesse.

Soudain, elle perçut, dans le lointain, les reflets sombres des eaux du Havel et du lac Tegel, puis la statue de la victoire, l’étoile tournante de Mercedes-Benz, perchée au sommet du centre commercial, Europa Center dont elle devinait le pont piéton qui enjambait le boulevard du Kurfuerstendamm. Un pont qui évoquait pour elle tant de souvenirs ! Et tout près de là, la Gedaechtniskirche, l’Église du souvenir, qui dresse sa tour « moignon » au ciel, comme pour dénoncer à jamais la violence et la barbarie de la dernière guerre mondiale.

La descente de l’avion se faisait toujours en douceur, frôlant presque les toits des maisons, rasant les autoroutes et les voitures, s’approchant de plus en plus, d’un champ parsemé de loupiotes rouges et bleues. Angélika n’avait jamais encore foulé le sol de l’aéroport de Tegel. Elle connaissait plutôt le lac du même nom. Lorsqu’elle avait quitté l’Allemagne, c’était à partir de l’aéroport international de Tempelhof, situé au sud de la ville, dans l’ex-zone sous commandement militaire américain. Un aéroport qui fut la plaque tournante de l’approvisionnement de la ville libre de Berlin, pendant le blocus soviétique de 1948. L’aéroport Gatow, dans le secteur anglais, avait contribué, lui aussi, à ce sauvetage. A cette époque, le Tegel, situé en zone française, avait une piste d’atterrissage trop courte pour les gros porteurs américains. Les Alliés ont dû le réaménager pour desservir la ville isolée, en vivres et en charbon, et pour l’empêcher de tomber entre les mains des communistes. Des souvenirs encore vivaces qui mirent la dame en confiance.

Elle eut toutefois quelques appréhensions. La crainte de ce qui allait advenir d’elle, dans un monde qui a évolué trop rapidement et où elle risquerait de ne plus retrouver ses anciens repères. La peur aussi de se perdre dans une ville tentaculaire parce qu’elle savait qu’elle n’allait pas être attendue à l’aéroport de Tegel. Dans une récente lettre adressée à Paul, elle n’avait pas indiqué avec précision, l’heure et le jour précis de son arrivée, mais simplement la semaine. Elle projetait de passer la nuit, dans une pension de la capitale et le lendemain matin, elle prendrait un taxi pour rejoindre le petit frère. Ce dernier avait donné son accord pour l’héberger chez lui, pour quelques jours seulement. Après consultation et autorisation préalable de sa femme. Car, le petit frère ne pouvait rien décider sans son épouse, comme il l’avait toujours énoncé dans certaines de ses longues lettres à sa soeur « exilée en Afrique ».

Depuis plus de trente ans, Angélika n’a pas vu ce sacré Paul ! Le temps l’avait d’ailleurs complètement métamorphosé, à juger par les photographies qu’elle recevait de lui, de temps à autre. Le jeune homme qu’il était autrefois, au minois de chérubin, devenait un homme mûr au regard triste et profond. Avec un visage massif, à double menton, et un front bombé, barré de rides horizontales, sur toute sa longueur. Avec un crâne dégarni où s’accrochaient encore quelques touffes de poils poivre sel, tombant sur les tempes. Paul s’était marié avec Heidi, au début des années soixante dix, abandonnant le protestantisme et se convertissant au catholicisme sur insistance de sa femme qui tenait au mariage à l’église. Angélika gardait encore, dans ses affaires, la carte d’invitation à l’hyménée qu’il lui avait adressée par civilité, accompagnée d’une photographie des jeunes fiancés. Le couple d’autrefois, devenait aujourd’hui, une grande famille, composée de six membres dont trois filles et un garçon.

Paul n’a pas connu son père porté disparu pendant la deuxième guerre mondiale. Il a été élevé au milieu de trois femmes, sa mère Emma et ses deux soeurs aînées, Lilly et Angélika, ce qui lui a forgé un caractère doux, lisse, voire féminisé. Il fut gâté, bichonné, adoré par son entourage. Mais