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Ben revient en Allemagne, le pays de ses premiers amours, pour tenter de retrouver les traces de son épouse emportée par une mort subite, à la veille de leur voyage d´été. Ses longues recherches l´amèneront à une amie intime de la défunte, qui finit par le conduire dans les labyrinthes de sa propre vie de réfugiée, pour échapper``a la Gestapo. Sortira-t-il de ce long et douloureux processus de "faire son deuil" pour se réinvestir dans la vie? Le présent roman constitue une trilogie avec les deux autres précédents, Jeunesse Spoliée et Mémoire d´une Idylle.
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Seitenzahl: 634
Veröffentlichungsjahr: 2018
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UN MONDE NOUVEAU
PRISE DE DÉCISION
CHECKPOINT CHARLIE BERLIN
LE POUVOIR DE LA VOLONTÉ
SUBLIMATION
SÉRIALITÉ ÉVÉNEMENTIELLE
LE GÉNIE SATANIQUE
LE REPAIRE DES LOUP
L′ISLAM ET L′ALLEMAGNE
L′APPEL D′OUTRE-TOMBE
MÉMOIRES VIVES
CROISIÈRE SUR LE MUGGELSEE
PLANÈTE MOUTARDE
LE TEMPS DES CONFIDENCES
HAINE ET VENGEANCE
SERIAL KILLER
Fraîchement arrivé par le couloir aérien reliant Hanovre à Berlin-Ouest, Ben fut émerveillé de voir tant de verdures, tant de ruisseaux et une aussi dense population dans cet univers privilégié par la Grâce divine.
Berlin, une ville noyée dans une forêt d′arbres et d′arbustes. Partout de la végétation s′étendant à perte de vue, sans jamais atteindre une lisière. Des bois profonds, des plaines et des vallons parcourus de rivières et de canaux, semés de grands lacs. Une terre édénique qu′il ne pouvait même pas imaginer dans le rêve. C′est comme décoller du hameau de Bou Fakrane pour atterrir dans la ville écologique de Rabat-Salé.
Cette première découverte de Berlin lui donna le vertige. Il pensait ne pas être à sa place. Un milieu nouveau, une société nouvelle, un langage nouveau, une mentalité toute autre. Perdu dans ce coin de paradis jusqu′ici ignoré. La seule clef pour ouvrir ce monde, pour entrer et déchiffrer le mystère de cette nouvelle planète, Angelika, sa fiancée. Elle parlait l′allemand, le Berlinois. Elle parlait le français et se débrouillait en anglais.
Ben aimait Angelika. Elle lui tournait fortement la tête. La nature exubérante de ce milieu ne semblait être là que pour abriter leur romance.
Le lendemain de son arrivée dans l′ancienne capitale du III ème Reich, il voulut découvrir ce nouveau monde.
Comme un prince, il se laissa guider par sa jeune compagne. Elle prit la direction du Sud-ouest de la ville. Le métro, puis le bus, pour arriver au cœur d′une belle forêt que sa guide appela Grünewald, la Forêt Verte. Estival et doux, le temps invitait à la marche.
Et voici Ben, bouche-bée devant un immense lac appelé Wannsee.
« Le Lac des Cygnes, dit Angelika, bien que l′orthographe est autre Schwansee. »
Ben approuva l′explication en observant des cygnes glisser allégrement sur l′eau ou marcher en dandinant derrière les promeneurs.
L′étendue d′eau bleu-vert s′étirait jusqu′à l′infini. Une vraie mer d′eau douce. Un réservoir grouillant de vie. Traversé par toutes sortes d′embarcations fluviales, barques, canots, bateaux de croisière, péniches de transport de matériaux pondéreux.
De pittoresques villas aux jardins somptueux venaient tremper les pieds dans les eaux rythmées au bruit léger du clapotis des vaguelettes.
Le couple marcha le long des berges du lac et déboucha sur la Post, un pittoresque petit hôtel dominant Wannsee.
-Nous avons le ventre creux, rappela Angelika. Nous nous installons sur la véranda de la Post pour prendre un pantagruélique petit-déjeuner. Comme ceux d′autrefois, pris sur les terrasses des bistrots du Boul′mich à Paris. Ensuite, nous allons nous aventurer à l′intérieur de la forêt. Tu n′auras peur de rien. Je la connais comme le fond de ma poche.
-Je te suis Angelika. Mais il ne faut pas que je me perde. Je ne sais pas retourner tout seul à la maison ni demander mon chemin dans la langue du peuple.
-Tu ne seras jamais perdu avec moi, Ben. Mais pour ton assurance, je note l′adresse sur ton carnet de poche.
Le couple quitta la Post et s′enfonça dans la forêt. Angelika prit le commando, empruntant des sentiers se multipliant devant elle et prenant diverses directions.
Impressionné par son premier contact avec les bois allemands, Ben les imaginait, pullulant de personnages de contes de fées des Frères Grimm, qu′autrefois Angelika lui traduisait en français.
Ben admira la verticalité des arbres, dressant leurs feuillages haut, jusqu′au ciel et dominant une sous-végétation riche en buissons, futaies, fougères, algues et mousses. Les feuillus et les conifères épousaient la forme du relief, marchaient en ordre serré sur les plaines, escaladaient les collines, descendaient les pentes pour aller se miroiter dans les cours d′eau.
Angelika nommait chaque plante par son nom, aulne, charme, châtaignier, érable, tilleul, frêne et chêne chevelu.
-Comment fais-tu pour retenir tous ces noms, Angelika ?
-Le temps, Ben ! Avec le temps, tout rentre en tête. Avec la volonté et la discipline aussi. Tout commence en famille, puis la crèche, l′école et les visites de pépinières où les gosses peuvent voir, toucher et lire les noms sur les arbustes. Dans Berlin, il existe des milliers d′essences différentes. Chaque kilomètre de rue et d′avenue compte des dizaines d′arbres. La nature imprègne notre vie.
Mollement, le soleil inclinait vers le couchant. Difficilement, Les rayons arrivaient à infiltrer leurs cheveux d′or à l′intérieur des fourrés.
-Nous avons bien marché, Ben ! Nous disposons de beaucoup de temps avant le coucher du soleil. La forêt me fascine. Le jeu des ombres et des lumières m′enchante. Et ce chant ininterrompu d′oiseaux et de vent caressant les feuilles des arbres.
-La forêt m′effraie, répondit Ben. Elle est mystérieuse. Elle cache des surprises. Nous nous sommes beaucoup éloignés de la lisière. Nous risquons de perdre le chemin du retour. Et si par hasard nous approchions de la zone russe, les communistes n′hésiteraient pas à tirer. Nous serions morts. Personne ne rendrait compte du drame.
-Nous sommes loin du village de Postdam, en zone RDA. Je connais la géographie de ces lieux que je fréquentais, toute petite, avec mes parents. Dès l′âge de dix ans, je venais camper ici, la nuit, avec les filles scoutes.
Tu veux jouer à Hansel et Grete ? Remplir nos poches de petites pierres et les semer sur notre route pour retrouver plus facilement le chemin du retour.
-Tu es une romantique, Angelika ! Semer les pierres au milieu d′une forêt ombragée ! La magie des lieux t′habite. Ta tête est pleine de contes de fées, de sorcières, de nains, de princes charmants et de princesses. Moi, je ne suis pas habitué aux bois. Je suis l′enfant de l′océan, familiarisé avec les grands espaces découverts.
-Ne t′en fais pas Ben ! Même perdus, nous finirons par rencontrer une fée bienfaitrice, volant sur son balai magique. Elle vient toujours au secours des promeneurs égarés.
-Je ne vois ni elfe ni libellule enchanteresse, rien que les profondeurs sombres.
-Tu es un homme rationnel, Ben. Tu as la tête bien sur les épaules. Difficile de te conduire sur les chemins non battus. Donne libre cours à ta fantaisie et tu jouiras de la vie heureuse à mes côtés.
-Le temps m′a profondément changé, Angelika ! J′étais petit vagabond, simple d′esprit et sans soucis. Maintenant, je fais attention là où je pose les pieds.
En réalité, Ben faisait confiance à sa fiancée. Depuis leur rencontre à Paris.
À l′occasion de son anniversaire, elle lui envoya une lettre de félicitations pleine de tendresse. La lettre portait de petits dessins coloriés manuellement, représentant des papillons et des coccinelles, des fleurs et de petits cœurs.
À la réception de la lettre, il avait les larmes aux yeux. Jusqu′ici, il ne savait pas ce que c′était un anniversaire. Il ne l′avait jamais fêté. Ce n′était pas dans les habitudes de sa famille aux conditions modestes.
Ben invita Angelika à un dîner aux chandelles, dans un petit restaurant du boulevard Saint Michel. Une belle soirée, inoubliable.
Il reçut un ourson brun, aux yeux ronds couleur d′amande, avec un bout de nez noir. Ce premier cadeau d′anniversaire ne le quitta plus jamais de sa vie.
À Angelika, il offrit un disque microsillon 45 tours d′Edith Piaf, la Foule.
Angelika avait introduit Ben de plain-pied dans la vie culturelle française, en le forçant à l′accompagner dans les musées, les théâtres, les cafés littéraires et dans les expositions de peinture et de sculpture.
Elle lui lisait les textes de ses cours de civilisation française et l′invitait à voir les films recommandés par ses professeurs.
À côtés de ses cours de civilisation française, Angelika se perfectionnait dans son métier de modéliste en suivant un enseignement dans un Institut de Haute Couture du boulevard Haussmann.
De son côté, Ben l′introduisait dans le milieu universitaire et l′aidait à perfectionner son accent français. Parfois, il l′invitait aux restaurants universitaires du boulevard Jourdan, du Mazet, du Mabillon et de Montparnasse. Elle adorait l′invitation du vendredi, à la Maison des Maghrébins, près du jardin Luxembourg, pour se régaler au couscous aux sept légumes.
Les samedis soirs, ils prenaient une boisson chaude à la cafeteria de la cité universitaire du boulevard Jourdan avant d′entrer au cinéma. Une salle de spectacle se transformant en une véritable foire. Dès que les acteurs s′enlaçaient et se mettaient à s′embrasser, la salle s′embrasait. Étudiants et étudiantes hurlaient comme des obsédés.
Un monde fou et fofolle vécu en France de cette première moitié des années soixante du siècle dernier.
Ben aimait l′actrice Jeanne Moreau, mais adorait Doris Day, à tel point qu′il devenait jaloux des hommes qui jouaient à ses côtés. Angelika savait le jeune homme épris de l′actrice, follement, passionnément. Il lisait tout ce qui s′écrivait sur elle. Il collectionnait les vieux livres sur Doris Day, achetés chez les bouquinistes des bords de la Seine, à la Librairie des Écoles du Boulevard Saint Michel ou reçus comme cadeaux de son amie.
Angelika ne voulait rien changer à l′imaginaire du jeune homme, avide des longues promenades, à ses côtés, aux jardins du Luxembourg et du Louvres et dans certains quartiers de la ville des lumières.
Totalement immergé dans les études, Ben se levait le matin de bonne heure, prenait un petit déjeuner dare-dare au resto de l′uni et se hâtait de prendre le métro pour se rendre à l′École Charliat, située à la Porte de Clignancourt, au 18 ème arrondissement, non loin du marché aux puces de Saint-Ouen.
Angelika l′avait accompagné deux ou trois fois à l′École. Un sacré chemin depuis la Cité, avec au moins deux ou trois correspondances dont celle de Denfert Rochereau, la plus longue.
Elle trouvait, également, un plaisir infini à se promener à ses côtés, à travers une ville cosmopolite brassant toutes les races et toutes les couleurs.
Parfois, le couple se trouvait entrainé dans des manifestations d′étudiants, au boulevard Saint Germain et dans le Boul′mich. Pour protester contre les exactions de l′OAS, l′Organisation armée secrète, et pour manifester leur opposition à la guerre d'Algérie.
Devant la charge des Compagnies républicaines de sécurité, les CRS, lançant des bombes lacrymogènes, ils couraient avec la masse, pour aller se réfugier dans les bouches du métro ou entraient dans les cours d′immeubles pour se cacher.
Plongé dans ses rêveries, Ben constata qu′il avait perdu les traces d′Angelika. Il paniqua puis se ressaisit, sachant qu′elle aimait lui jouer des tours. Pour lui faire peur. Elle devait être cachée pas loin, pensa-t-il. Derrière un arbre ou dans un boqueteau. Sa manière, à elle, de faire vivre la forêt, de lui donner une âme, de lui restituer son mystère des fables et des contes.
Ben courut, en zyeutant derrière les buissons, pour dénicher la polissonne. Voulant retourner à l′ endroit où il l′avait perdue, il ne savait plus quel chemin prendre. Le lourd silence des futaies l′effraya. De plus en plus, les abondantes frondaisons cachaient la lumière du jour.
À voix haute, il appela deux ou trois fois sa compagne puis il se tut. La forêt était un no man′s land, pensa-t-il. Sans loi ni ordre. Les garde-forestiers rares le jour, incapables de s′y aventurer la nuit tombée. Sans oublier ce qu′Angelika appelait la Volkspolicei, la police du peuple de la RDA, prompte à appuyer sur la gâchette.
Il eut plus peur lorsqu′il se rappela que, selon les dires d′Angelika, les pouvoirs publics auraient l′intention de peupler les forêts d′animaux herbivores et de prédateurs, dans le but de ramener la vie d′antan aux bois désertés du fait de la guerre.
« Les lâchers de tortues, d′écureuils, de lièvres et de chats sauvages, ne posent pas problème, se dit Ben. Mais se trouver face à face avec un loup, un sanglier cornu ou un ours brun, cela pose problème ! »
De nouveau, Ben se mit à hurler «Angelika ! Angelika !»
Soudain, la coquine surgit de nulle part et vint arroser Ben de doux bisous.
-Tu n′as rien à craindre, mon Ben ! Je connais la Prusse depuis ma tendre enfance. Son sang coule dans mes veines. Regarde ! Tous ces arbres, autour de nous, portent un numéro. La main de l′homme est passée par là. Elle affecte une identité à chaque plante. Les arbres malades sont repérés, puis traités. Les arbres maigrichons revigorés. Les vieux moribonds abattus, déchus pour laisser la place à de jeunes pousses plus vigoureuses. Ainsi va le cycle de la vie. Il en est ainsi des êtres humains.
-Je veux sortir d′ici, Angelika. Dense et solitaire, cette forêt m′étouffe. Aucune trace de vie humaine dans les parages. Et s′il nous arrive quelque incident ennuyeux, pas de secours.
-Je vais te conduire dans une clairière pour voir la lumière du jour et respirer le bleu du ciel.
Une petite marche en avant et ils aboutirent dans une large clairière inondée de soleil. Soudain le jeune homme lâcha un cri de détresse.
-Un gros rat qui détale ! Fais attention !
-Je ne vois pas de rat Ben, un lapin de garenne. Détends-toi. Tu vas finir par t′habituer à la vie forestière. À sa vie diurne, je précise, pour ne pas t′affoler.
-Regarde au-dessus de nos têtes, Angelika ! Un corbeau plane, toutes ailes déployées. Il est effrayant quand il plonge, à l′improviste, pour attaquer une proie. Regarde-le qui s′élève dans les airs. Fais attention ! Il revient vers nous.
-Rentrons dans la forêt. C′est plus sûr. Je te l′avais dit.
Ben leva les yeux et vit le rapace qui plonge sur eux, comme un bolide. Il poussa des cris d′effroi en agitant les bras pour chasser la bête agressive, puis courut en direction de la lisière de la forêt pour se protéger.
-Tu as plus d′imagination que je ne l′ai pensé, Ben ! Tu sais jouer au théâtre.
- Pourquoi courais-tu, les jambes au cou ? Aussi peureuse que moi !
-Je trouve quelque chose de mystérieux dans les volatiles. Ils sont nos messagers si l′on veut se donner bien la peine de les observer. Il nous faut réapprendre à interpréter leurs signes. Ce que signifie un vol plané ou précipité.
L′apparition brusque de l′oiseau venant à notre droite ou à notre gauche. Chants mélodieux ou cris farouches.
Les volatiles volent haut, voient plus large et plus profond, nous guettent, nous pistent, nous écoutent et nous perçoivent. Et si à un moment précis, nous formulons une prière, ils la saisissent, la portent plus haut, aux portes des cieux, pour qu′elle soit entendue et exaucée. Alors, d′un coup d′aile, ils retournent vers nous, pour se poser sur une branche, sur un banc, voire à quelque distance de nos pieds pour apporter la paix à nos cœurs.
-Parfois, ils transmettent les mauvais présages et sèment la terreur quand leur appétence n′est pas satisfaite, rétorqua Ben.
Ce dernier raconta avoir vu, de ses propre yeux, des bandes de corbeaux provoquer l′effroi dans un hameau berbère, appelé El Hammam. Un douar enclavé dans les chaînes de montagnes du Moyen-Atlas.
-Mon père travaillait, à Rabat, chez un Contrôleur Civil, comme chef-cuisinier. C′était pendant la période du Protectorat français au Maroc. Le patron avait été muté à El Hammam. Nous devrions le suivre. Un matin, de très bonne heure, nous primes le car pour le village de Khémisset où un chauffeur nous transporta en jeep jusqu′au hameau de montagne. J′avais six ou sept ans. J′abandonnais le msid, l′école coranique que je fréquentais sporadiquement. À l′époque j′étais considéré comme un raté. Mon savoir coranique ne dépassait pas les deux ou trois premières courtes sourates.
La destination El Hammam était mon premier grand voyage à travers le bled, ses plaines, ses plateaux et ses hautes montagnes.
Au lever du jour, la jeep prit le chemin des collines. Elle s′engagea sur une route goudronnée, sinueuse et cabossée, pendant quelques kilomètres, avant d′entamer une piste perdue au fond d′une forêt de chênes et de pins.
Le circuit était chaotique, les secousses rudes et la route souvent traversée par des troupeaux de sangliers, suivi d′une ribambelle de marcassins gris, rayés de traits blancs. Le chauffeur maîtrisait le terrain et savait repérer de loin les processions d′animaux sauvages, en quête de glands, de cadavres en putréfaction ou de chair fraîche.
-Nous nous approchons d′El Hammam, signala le chauffeur pour nous inviter à une deuxième ou troisième pause.
Lorsque Ben mit les pieds au sol, il fut pris de vertige. Il se vit entouré, de tous côtés, de hautes montagnes, sans aucune issue pour en sortir. Un moment d′affolement, une ambiance claustrophobique vite oubliée par les histoires fantastiques que racontait le chauffeur sur la région et sur ses habitants. Un petit monde à part, vivant en autarcie de ses potagers de légumes, de ses vergers de pommes et de poires et de l′élevage des ovins, des bovins et des équidés.
Mais, depuis deux ans, continuait le bonhomme, une sècheresse exceptionnelle frappait le pays, décimant le bétail et les personnes fragiles, enfants et vieillards. Des secours d′approvisionnement partaient par jeeps et par camions de Meknès, mais ne parvenaient que tardivement sur les lieux, les sentiers mettant à rude épreuve les engins.
Impressionné par le récit, Ben s′éloigna du campement pour changer les idées. Il grimpa sur un promontoire dominant une cuvette dénudée et, sous ses yeux ahuris, il vit se déployer des nuées d′oiseaux, couleur d′ébène. À grande vitesse, ils piquaient au sol, arrachaient de la pitance à grands coups de bec et s′envolaient plus loin, pour laisser la place à d′autres arrivants affamés. Ben frotta les yeux pour aiguiser la vue afin de distinguer quelles sortes de pâture ces bêtes étaient en train de gober.
La jeep reprit son chemin. Le soleil inclinait côté Ouest. Soudain, son père fit arrêter la voiture aux abords d′un vallon.
Un spectacle d′horreur s′offrait aux yeux. Des bandes de corbeaux semaient l′effroi dans un troupeau de chèvres, de moutons et de vaches vacillant sur leurs pattes, sans plus de force pour brouter les rares et jaunâtres herbes d′une terre brûlée. Des dizaines d′animaux domestiques gisant au sol, agonisant ou en putréfaction. Les rapaces assaillaient les bêtes mourantes, crevant les yeux, arrachant les globules oculaires pour les ingurgiter.
Sans cesse tournoyant au-dessus du butin, les bêtes noires revenaient à la charge pour piquer le crâne des bêtes et atteindre la moelle spongieuse.
-Tu as vu cette scène de tes propres yeux ?, demanda Angelika effarée.
-Oui. De mes propres yeux. Elle me poursuit toujours.
-C′est horrible ! L′Apocalypse ! Pauvre Ben !
À la fin de la seconde guerre, continua Angelika, apparurent des scènes de famine affreuses à Berlin. Les rescapés de la mort mangeaient tout ce qui leur tombait sous la dent. Chiens, chats, chevaux morts ou moribonds. Ma tante Irma goûta à ces immondices. Heureusement que nous avions fui la capitale, ma mère enceinte de cinq mois, ma sœur aînée et moi. Pour aller chez un oncle habitant la ville de Minden où la vie était relativement supportable. Cette dernière ville fut prise par les Anglais, quelques jours après notre arrivée. Quant à Berlin, elle fut envahie par l′Armée Rouge.
Une fois la situation militaire stabilisée, nous rentrions chez nous en train.
Les larmes aux yeux, je traversai Berlin détruite à 80 %. Mais la vie continue, comme dit la chanson.
-Pourquoi racontons-nous des histoires farfelues, passant du coq à l′âne ?
-Du coq à l′âne ?, reprit Angelika. Je ne comprends pas.
-Sautant d′un sujet à l′autre, sans transition.
-C′est la vie, Ben ! Ce n′est pas une copie de dissertation parfaite, avec une introduction, des chapitres reliés les uns aux autres par des transitions savamment trouvées et une conclusion souvent ouvrant de nouvelles perspectives. Nous racontons pour communiquer. Pour nous connaître davantage. Continuons notre ballade à travers Grünewald et chargeons nos batteries d′oxygène !
Insouciants, le jeune couple s′enfonçait de plus en plus dans la forêt.
Angelika se mit à fredonner une chansonnette en vogue à Berlin, sur le thème d′un quartier malfamé appelé Kreutzberg. Elle traduisait les mots à Ben qui la suivait, prudemment, pour ne pas buter sur des racines courant à fleur de terre. L′ambiance était gaie. Elle euphorique, lui curieux et aimant.
Subitement, elle disparut devant ses yeux. Encore une fois ! Cherchant à gauche et à droite, il ne trouva pas trace d′elle. On la dirait avalée par le sol. Inquiet, il se mit à appeler.
-Angelika ! Angelika ! Arrête tes farces ! Tu me fais peur.
Silence absolu. Soudain, il entendit une voix plaintive.
-Où es-tu Angelika ? Qu′est-ce qui t′arrive ?
-Avance du côté du rocher à ta droite et regarde en bas de la falaise.
Ben marcha quelques pas et s′arrêta au bord du précipice. En bas du gouffre gisait Angelika, serrant sa jambe droite des deux mains et se tordant de douleur.
-Comment as-tu fait pour arriver là ? Rien de cassé ?
-J′ai glissé sur la moisissure et j′ai dégringolé la pente raide. J′ai essayé de m′accrocher à un arbre et à ses racines saillantes pour ralentir la chute, mais sans résultat.
J′ai un peu mal à la jambe. Difficile de la bouger.
Ben essaya de trouver un chemin propice pour la secourir. En vain.
- Est-ce que la jambe est enflée ?
-Un peu. Pourquoi ?
-L′enflure révèle une cassure ?
-Tu veux me faire peur. Le sang est encore chaud. Je ne sens rien.
-Je n′arrive pas à te rejoindre. Je vais chercher du secours. J′ai repéré le lieu de ta chute par rapport à la clairière.
-Tu ne sais pas qu′il existe des dizaines de clairières dans une forêt. Tu ne me retrouveras plus jamais. La nuit ne va pas tarder à tomber et je serai la proie facile de loups affamés ou d′un agressif grizzli qui me réduirait en tarlatane.
-Tarlatane ? Qu′est-ce que c′est encore ?
-Excuse-moi. Mon lexique de couture. De la mousseline fine servant à faire des patrons. Tu t′inquiètes pour moi ?
-Oui. Beaucoup. Je ne peux plus attendre. Je glisse le long de la pente.
-Arrête ! Ne bouge pas. Je te montre un chemin sûr. Tu traverses le rideau de genêts à balais se trouvant à quelques mètres de toi. Tu découvriras une pente douce et tu la descendras. Si je ne peux pas me lever, je verrai si tu as assez de force pour me prendre dans tes bras, me faire remonter la pente et marcher une centaine de mètres jusqu′à la lisière de la forêt.
Ben joignit Angelika, massa sa jambe et ne constata rien d′anormal bien que sa bien-aimée continue à grimacer de douleur.
Il la prit dans ses bras et monta la pente sans peine. Elle sauta à terre et le serra si fort qu′ils tombèrent et roulèrent enlacés. Ils se turent un long moment, laissant place aux sentiments de tendresse et aux câlins. Puis, ils se relevèrent et se dirigèrent vers le métro du Bahnhof Berlin-Wannsee.
-Demain, nous allons visiter le mur de Berlin, à Gesundbrunnen, pas loin de chez moi. Je vais te présenter ma tante Irma. Elle tient à te voir. Elle ne peut pas assister à notre mariage. C′est bien dommage !
-Elle est à Gesundbrunnen et elle ne peut pas nous voir ?
-Demain, tu verras. Le mur, ce sont des fils barbelés protégeant, de part et d′autre, une zone dite no man′s land de quelques dizaines de mètres. Des maisons ont été démolies pour la surveillance de ce couloir de la mort par les Vopo, la Volkspolicei. Des policiers entraînés comme des soldats pour tuer tout ressortissant de la RDA tentant de fuir à Berlin-Ouest. Nous, les Berlinois de la zone libre, nous sommes interdit de mettre les pieds dans Berlin-Est.
Tante Irma va se trouver de l′autre côté du no man′s land.
-Comment allons-nous faire pour repérer tante Irma au milieu de la foule ?
-Nous avons l′habitude de nous rendre aux mêmes lieux. Elle sera en face de nous. Elle, côté de la RDA, nous, coté de la RFA. Nous pouvons parler par-dessus la barrière imaginaire de ronces métalliques épineuses. En élevant beaucoup la voix. Des cris, des larmes, des pleurs. Tu te croirais au pied du mur des lamentations ou devant la tombe d′Al-Hussein ibn Ali dont la tête, coupée, avait été enfouie dans un coin de la Mosquée des Omeyades à Damas.
La plupart du temps, nous nous communiquons par des signes, bras levés, des mouchoirs agités, des larmes asséchés.
-Où habite tante Irma ?
-À Berlin-Est, depuis quelque temps. Avant, elle habitait à Postdam, dans le Brandebourg, la banlieue Sud-ouest de Berlin. Au bord de la rivière Havel où se trouve le palais Sanssouci de Frédéric le Grand. Une copie conforme du palais de Versailles de louis XIV. Je souhaite le visiter, un jour, avec toi. Le jour de la réunification de l′Allemagne.
Tante Irma n′a pas l′autorisation de quitter la zone soviétique. Elle ne peut venir chez nous et revenir en RDA qu′à partir de l′âge de la retraite. Elle est restée de l′autre côté du mur parce qu′elle a un job qu′elle ne veut pas perdre et parce qu′elle bénéficie d′une petite pension de son mari tombé sur le champ de bataille de Stalingrad.
-Tu connais des choses Angelika, y compris sur les Arabes.
-Pas de télé à la maison, je lis beaucoup. En empruntant des livres à l′Amerika-Gedenkbibliothek, la Bibliothèque Américaine du Souvenir, financée par le Plan Marshall. Je te la ferai visiter.
Ma maman me lisait les contes des Frères Grimm, depuis le berceau. Je suis devenue un rat de bibliothèque, comme disent les Français. Les vrais rats dévorent les cultures, moi la culture. Je trouve un grand plaisir à compulser les ouvrages sur Ziryab, sur les Mille et une Nuits de Shéhérazade. J′ai lu les principales œuvres d′auteurs allemands et français connus.
-Dommage que ton père n′est pas là pour assister au mariage. Est-il mort sur le champ de bataille, lui aussi ?
-Non ! À la fin de la guerre, il ne réapparut pas. Nous avions la presque certitude qu′il avait été transféré avec le groupe de Werner von Braun aux États-Unis. Il était intégré dans une équipe d′ingénieurs et de techniciens supérieurs chargés de projets secrets dont la fabrication de moteurs les plus performants pour des avions de chasse, les Messerschmitt dernière génération.
Ensuite ma mère apprit qu′il ferait partie d′une équipe supervisée par von Braun pour la construction des V1 et des V2. Depuis, nous n′avions plus aucune information sur lui. Des bruits couraient que l′équipe travaillant pour von Brown avait été transférée en Amérique pour continuer leurs travaux pour le compte des USA.
Du jour au lendemain, plus de trace de mon père. J′avais dix ou onze ans et il me semblait avoir le double. Mûre avant l′âge, ma jeunesse prenait la fuite sans que je me rende compte.
Enfant, j′avais tout vu, tout vécu. Je pensais ne pouvoir jamais chasser de mes pensées les douloureux souvenirs de la guerre.
Depuis des années, j′essayais de les balayer, de les ignorer et je finis par les refouler. Je ne parlais plus de cette période qu′en termes généraux. C′est la première fois que je me livre à toi.
-Et ton père ?
-Excuse-moi. Je passe du coq à l′âne comme tu dis. Mais je n′y peux rien. Cette période a laissé des blessures de barre d′acier gluant posé directement sur mon âme. Les souvenirs d′enfance sont coriaces. Vivaces dans la mémoire. Ils s′imposent à moi quoique je fasse. Il suffit d′un simple déclic pour que le fleuve, calme et tranquille, se transforme en une coulée de lave qui me brûle le corps. Une chambre à air qui éclate, une moto qui pétarade et me voici prise de panique, me mettant à trembler, comme une enfante perdue. Dans mes oreilles hurlaient des sirènes. Un hurlement suivi de passages foudroyants de bombardiers lâchant leurs cargaisons de bombes par tonnes. Des toits s′effondraient, des écoles, des hôpitaux et des usines brûlaient.
Affolés, les gens fuyaient vers les bunkers ou se terraient dans les caves des habitations.
Le destin de mon père, Thomas, me resta en travers de la gorge.
Il m′est pénible de décrire sa fin, même dans les pensées. Comme je l′ai relaté, il disparut sans plus de lettre. Toute correspondance entre ma mère et lui interrompue. À plusieurs reprises, cette dernière saisissait la Wehrmacht. Pas de réponse. En cas de mort constatée, l′Armée adressait une lettre solennelle à la famille pour annoncer que le soldat tel était tombé sur le champ de bataille.
Un matin, un homme frappa à la porte de notre appartement situé au quatrième étage, Stettiner Strasse. Je courus à la porte, comme portée par un ange qui me soufflait la bonne nouvelle aux oreilles.
J′ouvris la porte et je me trouvai en face d′un homme affreusement maigre, un squelette portant une tête de mort. Je sautais sur l′homme avant qu′il dise mot et je mis à pleurer. Ma sœur Lilly me joignit suivie par ma mère Emma. Ce fut plus qu′une rencontre, un jour de deuil. Le moribond arrivait à peine à parler.
On le lava, on lui changea les vêtements, on lui donna à manger. Il restait comme absent, l′esprit ailleurs. Épuisé, sans appétit, à bout de force, il ne voulait que dormir.
Le médecin de famille vint à la maison, fit ce qu′il pouvait, recommanda de ne pas le nourrir par force et partit en refusant de l′argent.
Mon père resta absent toute la journée et une partie de la nuit. Nous lui parlions, nous le caressions, nous lui exprimions beaucoup d′amour.
Il sortait des mots inaudibles. Nous restions calmes. Quand il ouvrit les yeux, il eut la lucidité pour nous nommer, chacun par son petit nom. Il fit un rictus, sa respiration devint difficile. Il râla. Un écoulement de la bouche, que nous essuyions délicatement. Les signes de la mort devenaient flagrants. Un dernier râle, la bouche et les yeux grandement ouverts et ce fut la fin. Émouvant.
Pas facile de subsister après la disparition du père.
Notre situation matérielle était déplorable. Mais, l′espoir restait au cœur. La guerre était finie et l′on pourrait envisager l′avenir avec optimisme.
À vrai dire, après l′armistice, les conditions de vie étaient désastreuses. Manque de charbon, manque d′eau potable, manque d′électricité, pénurie de nourritures. Absence de salles de classe. Les écoles détruites ou hors d′usage. Toutes les choses rendant la vie supportables, absentes.
Nous assumions le destin avec courage et stoïcisme.
Les gens pensaient que le retour à la vie d′avant-guerre n′était qu′une question de temps. Les privations, nous en étions habituées depuis l′instauration du rationnement par le régime nazi. Après tant d′années de guerre, les carences ne devraient pas gâcher notre joie de retrouver la paix.
La paix est un bien divin mot que n′apprécient que ceux qui en manquent.
Va demander à un enfant de la présente génération ce que c′est que la faim. Il ne la saisit qu′à travers les images que la télé voudrait bien lui faire parvenir, de temps à autre, sur les populations décharnées de certaines régions africaines, d′Asie ou d′Amérique latine. Des images choquantes, révoltantes, trop vite oubliées par les pays opulents, hélas !
-Tu auras des choses à raconter à nos enfants et petits-enfants !
-Pas ces horreurs. Je leur raconterai les contes de Perrot et des Frères Grimm.
Si leurs futurs parents se mettraient à leur raconter ma vie, les chers petits chérubins s′étonneraient que leur Oma ait survécu à tant de malheurs, après avoir parcouru tant de pays dans le cadre de l′opération Kinderlandverschikung.
Avec des yeux tout ronds, pleins de curiosité, les jeunots me regarderaient comme si j′étais un fossile, venu d′autres temps.
-Ta mémoire fertile te pèse d′un poids disproportionné.
-C′est cruel la mémoire ! J′essaie de la museler. Berlin, ma mémoire spatiale et temporelle, m′interpelle à chaque tournant de rue.
Au lendemain de l′armistice, une autre guerre, mais cette fois-ci émotionnelle, se joua dans les esprits. Avec étonnement, nous apprenons les atrocités auxquelles le régime nazi s′était livré. Les cinémas de fortune, les mass-médias, y compris la radio, martelaient les oreilles de nouvelles choquantes et faisaient passer, sous nos yeux, des scènes d′horreur insupportables. Nous assistons aux héros d′hier, assis sur les bancs des accusés, devant la Cour Spéciale de Justice de Nuremberg, pour rendre compte de leurs actes.
Les nouvelles de crime de guerre traversèrent l′Allemagne pour se propager à travers le monde, assombrissant cette fin de guerre et couvrant notre pays d′opprobre et d′un linceul de tristesse. Le peuple allemand culpabilisé dans son ensemble et non le régime seul !
Je fus, et ma famille avec moi, touchée au fond de l′âme. Sans cesse ressassées, martelées, les nouvelles m′atteignirent en plein cœur. Je tombai malade. Je fus hospitalisée. On diagnostiqua une malnutrition et un début de rhumatisme dû à l′absence de chauffage dans la maison.
Je fis de la condamnation de l′Allemagne une affaire personnelle. Ma propre condamnation. Mon pays au ban de l′Europe et de la communauté mondiale !
Je pensai même quitter l′Allemagne. Mais où ? En France, en Pologne, en URSS ou aux États-Unis ? Partout les Allemands étaient indésirables.
Le nébuleux statut de ma ville ne tarda pas, lui aussi, à augmenter mes inquiétudes. Du jour au lendemain, je fus prisonnière à l′intérieur de ma propre ville. Berlin fut découpée par une démarcation politique, en pointillés, avant de l′être, plus tard, matériellement sur le terrain.
Subitement la même ville porta deux noms différents. Berlin-Ouest et Berlin-Est. La frontière, bien que tracée dans mon cerveau en pointillés, se matérialisa concrètement par la présence de la Volkspolicei, qui procédaient, de temps à autre, aux contrôle d′identités lorsqu′on passait de l′Est à l′Ouest et vice-versa.
-Excuse-moi Angelika si j′ai provoqué, en toi, des souvenirs douloureux.
-Les blessures se cicatrisent. L′Allemagne se relève rapidement de sa chute. La prospérité revient. Les gens vaquent à leurs travaux, pour reconstruire vite le pays et rejoindre le peloton de tête des pays industrialisés.
C′est important pour moi que tu connaisses mon histoire et celle de mon pays.
Une matinée de juillet radieuse. Ciel bleu d′azur, sans le moindre nuage.
« Une journée idéale pour nous promener, se dit Angelika. Et, surtout, le moment propice pour parler de choses sérieuses à Ben. »
Angelika voulait sonder si son fiancé voulait se fixer à Berlin pour y travailler et fonder un foyer ou retourner vivre dans son pays. Pour en parler, elle choisit de faire une ballade en pleine nature. Musarder du côté de la forêt du Tiergarten, puis aller manger dans un petit restaurant sympathique dans une ruelle face à l′Église du Souvenir.
Elle alla taper doucement à la porte de Ben.
-Bonjour Ben ! As-tu passé une bonne nuit ?
-Bonjour Angelika. Tu t′es levée tôt ce matin.
-Maman dort encore. Nous allons prendre le café près de la station du métro Gesundbrunnen, puis nous irons nous promener dans la forêt du Tiergarten. Je veux te montrer la Porte de Brandebourg. De loin, car elle a été intégrée dans Berlin-Est.
-J′ai fait mes ablutions, puis la prière du Fajr et j′ai entamé la lecture d′un roman acheté récemment sur les quais de la Seine. Mon combat d′Hitler. Pour me plonger dans l′histoire allemande. Je souhaite que je ne vous dérange pas avec ma bougeotte matinale.
-Non, tu es discret. Mein Kampf est un ouvrage interdit en Allemagne. Tu peux le lire, mais en cachette. Prépare-toi pour sortir. Je te ferai lire l′histoire allemande gravée sur ses monuments et sur ses statues.
Silencieusement, ils glissèrent hors de la maison. Main dans la main, ils pressèrent le pas le long de la rue Stettiner Strasse. Arrivée à Badstrasse, Angelika courut à toute vitesse, lançant le défi à Ben de l′attraper. Il y arriva au niveau de la station de métro Gesundbrunnen.
Après le petit déjeuner, ils prirent l′U-Bahn pour se rendre au Tiergarten.
Ils flânèrent dans le bois, visitèrent le jardin des roses puis marchèrent en direction de la colonne de la Victoire.
-Quelle colonne, toute en or !, s′exclama Ben ébahi. Elle est plus grande et plus belle que celle de la Place de Vendôme, au 1er arrondissement de Paris. Je n′aime pas sa couleur verte-noire, un peu sale. Elle n′a pas excité ma curiosité.
-Je sais pourquoi, Ben. Tu avais d′autres préoccupations. Ta tête bourrée de formules mathématiques, de moteurs et d′alternateurs, d′électrostatique et d′électromagnétisme.
-Tu t′y connais même en électrotechnique ?
- Oui ! C′est simple. Parce que je t′aime. Quand tu me parlais d′électricité, je t′écoutais. Revenons à nos moutons. De quelle statue veux-tu que je te parle ?
-Tout d′abord de celle-ci devant nous.
-Siegessaeule, ce qui signifie Colonne de la Victoire. Elle est de style néoclassique. Haute de 70 m. Celle de la Place de Vendôme, 44 m.
La statue au sommet de Siegessaeule est haute de 8m et pèse 35 tonnes. Elle représente Victoria, la déesse grecque de la victoire. Elle commémore le triomphe des Prussiens sur les Danois et les Autrichiens puis la victoire sur la France en 1870. Une victoire remportée par Bismarck, le génie de l′unité allemande. La colonne comporte un escalier intérieur de 300 marches. À notre âge, nous pouvons les escalader et les descendre sans problème. Mais l′accès n′est pas ouvert au public.
L′artère où nous nous trouvons s′appelait, autrefois, Charlottenburger Chaussee. Elle avait été baptisée par Frédéric 1er. De nos jours, elle porte le nom d′Avenue du 17 Juin.
-17 Juin, ton anniversaire ?
-Un souvenir inoubliable. Plus tard, je te raconterai l′histoire du 17 juin.
Revenons à la Colonne Vendôme que tu ne sembles pas aimer. Eh bien, je te recommande de l′examiner de plus près, à la loupe dirai-je, quand tu reviens à Paris pour libérer ta chambre d′étudiant. Cette colonne commémore la victoire de Napoléon 1er sur les armées russes et autrichiennes à Austerlitz. Une victoire qui sonna le glas du Saint-empire romain germanique. On l′appelle aussi la bataille des trois empereurs.
Si tu zyeutes bien la colonne, tu observes qu′elle est décorée de bas-reliefs, constitués de plaques se déroulant en spirale continue, de la base au sommet. Une espèce de bande dessinée résumant toutes les batailles d′Europe menées par Napoléon. Dédié aux grandes armées napoléoniennes, ce monument aurait été construit avec un millier de canons pris à l′ennemi, selon certaines sources. D′autres sources avancent 200 à 300 canons.
-D′où sais-tu tout cela, Angelika ?
-Par amour du savoir et en écoutant. Je te l′avais dit. Plus exactement, par notre professeur du cours de la civilisation française de mon école du Boulevard Hausmann. Une charmante dame d′une riche culture. Nous avions visité d′autres monuments parisiens dont j′aurai l′occasion de t′en parler.
-Tu as un esprit artistique. Tu travailles sur la création et sur la beauté. Ton âme vibre de poésie. Je me trouve insipide pour ne pas dire sot. Un esprit scientifique, centré sur la physique et les mathématiques. Ma dernière dissertation française fut celle du concours d′entrée à l′École des Ingénieurs. Puis, durant toutes mes études supérieures, ni langue vivante ni épreuves littéraires et philosophiques. Et je t′apprends de l′argot avec le mot zyeuter !
-J′admire ton sérieux et tes réussites, Ben. Je ne trouve pas ta passion pour la technique un handicap. Tu renfermes une âme poétique. Une mélancolie sans tristesse, que tu sais manifester à travers les présents que tu me fais. Les disques d′Edith Piaf, de Marcel Mouloudji et d′Abdel Halim Hafez.
As-tu oublié que nous nous servons, tous les deux, du même outil de travail, le Té ?
-Où veux-tu en venir, Angelika ? Ah oui, je vois ! Ton Té pour l′exécution des dessins de mode. Le mien, pour esquisser des dessins industriels.
Après avoir admiré la Porte de Brandebourg, Ben et Angelika prirent le bus pour se rendre au Bahnhof Zoo et de là, à pied, au restaurant.
Angelika voulut parler de choses sérieuses à Ben. De la visite qu′il avait rendue à l′entreprise Siemens et de la cicatrice quasi imperceptible qu′elle portait sur son arcade gauche. Mais ce serait pour plus tard. Lorsqu′elle serait prête pour cela et lorsqu′il montrerait de la réceptivité pour la chose.
Elle pensa à ce qu′elle allait dire. Comment choisir les mots. Une même histoire pourrait être contée de mille façons différentes, selon les circonstances. Selon les conditions climatiques internes et externes du narrateur. Selon l′état d′âme et la disponibilité du récepteur.
-À quoi penses-tu Angelika ? Pourquoi es-tu silencieuse ?
-Je pense à un certain matin du 17 juin 1953. Le jour de mon anniversaire. Un jour très particulier.
-Raconte !
-Tout à l′heure. Après le déjeuner, nous irons prendre le café au Kranzler sur le Kurfuerstendamm. Tu feras ton petit somme de dix minutes et après j′essaierai d′aller jusqu′au bout de mon récit si tu le trouves intéressant.
Ben fut impressionné par le Kranzler. Il hésita à suivre Angelika pour aller s′installer à l′étage, parmi du beau monde.
-Te plaît-il le Kranzler, Ben? C′est l′une des plus anciennes pâtisseries de la ville. Ici, tout est raffinement et gourmandise. Nous allons prendre un petit café. Plus tard, après la digestion, nous goûterons à la fine pâtisserie avec du Milchkaffee, du café crème à l′allemand.
-Tu as choisi un joli coin dominant la Place. Voir les gens dehors aller et venir est un beau spectacle pour les yeux.
-L′accueil est aussi chaleureux, Ben ! Les serveuses courtoises, robustes et aussi admirables que des mannequins.
Ben trouva tout à son goût, y compris la tranche du gâteau brioché aux amandes, le Mandelkuchen qu′il entama avec appétit. Angelika trouva le moment propice pour établir la corrélation entre ce jour particulier du 17 juin 1953 et la cicatrice qu′elle portait sur l′arcade. Pour répondre à la question récurrente de Ben et satisfaire sa curiosité inassouvie. Plus tard, elle reviendrait sur l′affaire Siemens.
Angelika parla de sa mère, Emma. Une femme courageuse qui sut traverser les turbulences de la guerre avec ses trois enfants, sans trop de remous. Elle parla de son père, présumé être déporté aux États-Unis avec une équipe d′ingénieurs en balistique. Il ne fit surface qu′au début des années 50. Elle regretta la disparition de ses trois oncles tombés, dans la fleur de l′âge, sur le champ de bataille de Stalingrad.
Elle décrivit l′atmosphère de ce mois de juin 1953, à quelques jours de son anniversaire et de la fin de la saison printanière. Les conditions météo étaient déplorables. Venant de l′Ouest, des perturbations atmosphériques charriaient de lourds nuages noirs plongeant les jours berlinois dans le noir.
Durant les deux premières semaines de juin, des seaux d′eau se déversaient sur la ville, jour et nuit, parfois accompagnés de grêlons gros comme des marrons. Commerces et terrasses des cafés quasi-abandonnés. Les plages de Wannsee et de Tegel désertes, alors qu′à pareille époque de l′année, rivages et rues commerciales pullulaient de monde. Hommes endimanchés. Dames vêtues léger, en décolletée. Marchands ambulants vendant saucisses, boisson et chewing-gum.
« Pourvu que la seconde moitié de juin ne soit pas gâché ! », soupira Emma.
Ses vœux furent exaucés. À partir du 15, un ciel éblouissant s′installa, coloré de roses nuages cotonneux.
La tante Irma allait assister à l′anniversaire d′Angelika. Le 16 au matin, elle viendrait à Gesundbrunnen et retournerait chez elle, le 18.
À l′époque, tante Irma habitait à Friedrichhain, dans un « deux pièces » situé en face du parc qui a donné son nom à la circonscription. Un parc s′étendant sur plusieurs hectares qu′elle aimait arpenter en compagnie de sa petite nièce, Angelika. L′enfant adorait les nombreux animaux ornant l′entrée et les allées du parc. Des statuettes d′animaux représentant les personnages des contes des Frères Jacob et Wilhelm Grimm, tels que le chat botté, les Corbeaux, Cendrillon, Hansel et Grete, Gourdin-sors-du-sac, le Vilain Petit Canard, le fils ingrat, etc.
-Ben ! Je te fais dormir avec mon histoire. Tu n′as pas fait une bonne sieste. Il est tard. Nous allons à la station de métro Bahnhof Zoo pour entrer à la maison. Je continuerai mon récit un autre jour.
-Excuse-moi, Angelika ! J′ai bien mangé, cela relâche.
En descendant les escaliers du métro, Angelika montra les salles de bains publics séparés, pour hommes et pour femmes.
-C′est ici où je t′avais accompagné pour prendre un bain, rappela Angelika. Tu sais maintenant y revenir sans problème. C′est notre hammam à nous, les Berlinois. Rares sont les habitations qui disposent d′une baignoire ou d′une douche pour se laver entièrement le corps.
Sans transition, je veux que tu répondes à ma question, Ben. Que décides-tu ? Vivre en Allemagne ou rentrer au pays ? Mon beau-frère Reinhard disait que tu disposes d′une bonne formation d′ingénieur et que tu peux facilement avoir un job à Berlin.
Le pays boume. Il a grand besoin de main-d′œuvre qualifiée, voire de simples ouvriers dans le bâtiment, dans les voiries et dans les mines de charbon de tourbe.
-J′ai visité les deux entreprises d′électricité, Osram et Siemens. Je penche pour cette dernière. Ton beau-frère m′introduisit auprès de la direction. On m′invita le lendemain pour une épreuve. Un ingénieur, Chef des Services techniques, me pilota dans la maison, à travers différents Départements, pour tester mes connaissances théoriques et pratiques. Depuis les moteurs, les générateurs et les transformateurs de puissance jusqu′au bobinage des alternateurs et au dessin industriel. Il est chaud pour me faire embaucher. Mon diplôme est reconnu en Allemagne. La langue allemande ne pose pas de problème. Selon lui, quelques mois de cours du soir et je suis intégré.
-Je t′aiderai à apprendre la langue, Ben. Je te bourrai le crâne de contes de fées facilement assimilables. Ma bibliothèque compte plus d′une vingtaine d′ouvrages avec des images captivantes. Tu as appris quelques mots avec l′histoire de Max und Moritz, que je te lisais et je te traduisais. Les deux vilains garnements réfractaires à l′ordre, terrorisant leurs entourages et les notables de leur village. Tu as aimé l′histoire que tu liras plus tard en allemand. Par ailleurs, je t′informe que ma famille serait très heureuse si tu restes à Berlin.
-Et toi Angelika, qu′est-ce que tu penses ?
-Je te laisse le choix. c′est à nous deux, et à nous deux seuls, qu′il revient de construire notre avenir. Mes parents ne voient pas d′un bon œil mon avenir en Afrique. Ils ont de mauvais préjugés sur le continent.
-J′ai beaucoup réfléchi, Angelika. Je dois rentrer au pays pour aider ma famille, après le décès de mon père. Il a laissé une ribambelle d′enfants. Je dois les aider. Et comme tu le sais, j′ai signé un contrat de sept ans avec le ministère des Travaux Publics pour servir l′État. Probablement, je travaillerais à Rabat, aux Services de l′Eau et de l′Électricité, la SMD. Tu me rejoindras dès que je trouve un logement décent.
-La mort de ton père m′a beaucoup affectée. Je l′ai vu l′été dernier à Salé. Tout de suite, il m′adopta comme sa fille. Un charmant homme, plein de douceur.
-C′était un moment très pénible pour moi. Je pensais la vie ne valant plus la peine d′être vécue. La seule racine, me reliant à ce monde, se rompit. Heureusement que beaucoup de radicelles ont poussé pour irriguer mon cœur et faire pénétrer les rayons du soleil dans mon âme. Sans toi, que serais-je devenu ? J′étais perdu. Un navire déchiqueté par les lames de l′océan. J′étais en dérive. Ce qui me chagrine, c′est que nous sommes, tous les deux, pauvres. Nous ne possédons pas un radis. Comment construire un nid à partir de zéro ?
-Nous construisons notre nid, comme le font les oiseaux du bon Dieu, Ben. Eux-aussi commencent de rien. La mesure de la pauvreté est toute relative. Ce n′est pas parce que nous sommes fauchés que nous sommes malheureux. Nous avons la plus grande richesse du monde, notre santé physique et morale et notre savoir. Avec patience et ténacité, nous allons construire notre nid, pour nous-mêmes et pour nos oisillons à venir.
Le pitch de la vie se résume en un seul mot, l′amour. Le vrai amour. Tout le reste est une affaire d′ordre et d′organisation. Le temps est là pour nous aider et pour nous accompagner. Nos efforts seront récompensés. Pour nous rendre la vie supportable, pour nous et autour de nous. Le bonheur se met en scène, se propage et se partage. Par contre, le malheur n′attire que la pitié ou le dégoût. Toutes les fleurs ne se ressemblent pas, Ben. Elles ont plusieurs visages et plusieurs parfums. Pour nous, l′important, c′est l′instant.
Il est vrai que le pauvre est odieux même à son ami. Par contre, les amis du riche sont nombreux. Mon espérance à moi est dans la Providence, pas dans les richesses incertaines. La richesse ne dure pas toujours, ni une couronne sur une tête. Nous n′avons rien apporté dans ce monde. Il est évident que nous n′en pouvons rien emporté.
Pauvres, mais nous marchons dans notre intégrité. Notre forteresse, c′est Dieu. Il nous conduira sur la voie droite. Tu comprendras plus tard, Ben, mon chéri !
-Ton optimisme me submerge et décuple mes forces. Je partage tes rêves.
-Je veux te rappeler, brièvement, ce qui nous attend les premiers jours à venir.
Notre mariage sera célébré dans la grande mosquée de Berlin. J′ai tout arrangé avec l′Imam, comme tu le sais. Nous nous y rendrons en calèche s′il fait beau ou dans une voiture Mercedes avec chauffeur, si le temps est incertain. Il y aura beaucoup de monde. Le Fquih dispose d′assez de chaises pour recevoir les visiteurs. Il prononcera un discours en allemand, alterné de sourates du Coran en arabe, puis traduites pour l′audience. Reinhard et mon oncle Willy seront nos témoins.
Le cortège nuptial comprendra mes parents, les deux témoins suscités et deux demoiselles d′honneur, mes nièces Iris et Carina, âgées de dix et de huit ans.
Le wedding-day sera célébré dans un somptueux hôtel berlinois.
Après minuit, nous quitterons la fête pour nous rendre, en taxi, à l′hôtel la Poste, un charmant hôtel situé au bord du lac Wannsee. Tu connais. Nous y passerons une semaine de lune de miel avant ton retour au pays.
-Une lune de miel au Grünewald ? Tu adores la forêt, les clairières, les lacs et les cours d′eau. Mais pas de folies théâtrales, Angelika !
-Je suis une Berlinoise. La fille du Brandebourg. Un petit paradis terrestre semé de prés et de prairies, creusé de lacs et parcouru par d′innombrables cours d′eau. Et, intérieurement, je suis habitée par la magie et le charme de la forêt. Je vis dans un monde fantastique, magistralement imaginé par les fabulistes, grouillant de personnages ensorcelants, fées et nymphes, nains et elfes, au milieu de toutes sortes d′oiseaux et d′animaux familiers.
De nos jours, le romantisme et le mystérieux quittent nos cœurs et nos esprits. Les ogres et les ogresses, les cyclopes et les titans d′un autre genre envahissent nos forêts y semant la terreur et la mort. Sans cœur ni âme, ces montres hideux enlèvent des écolières et de jeunes femmes, en abusent, les assassinent et les enterrent dans des fosses pour dissimuler leurs crimes.
-Quelle horreur ! Et tu aimes encore t′aventurer en forêt ?
-Avec toi, c′est autre chose. Je me sens en sécurité. Comme autrefois, les bois reprennent leur vie magie, parsemés de châteaux aux hauts donjons, parcourus de carrosses tirés par plusieurs chevaux, habités par des princes et des princesses friands de bals masqués.
-Nous sommes arrivés à Gesundbrunnen-Terminus. Nous avions fait deux ou trois correspondances de métro sans faire attention.
-Un simple automatisme chez moi, répliqua Angelika. Le conditionnement de Pavlov. Demain matin, nous allons faire une promenade aux abords du lac Tegel, au nord de Berlin. L′endroit va beaucoup te plaire. Tu feras attention aux cygnes. Ils deviennent agressifs et peuvent te prendre en chasse s′ils se sentent agressés. Le matin, nous faisons une excursion à bord de Moby Dick. Un bateau couvert d′écailles de poisson étincelantes, ouvrant largement sa grosse gueule pour avaler les passagers. Il se termine par une gigantesque queue. Une véritable baleine flottante, avec buffet, dancing et commentaires sur les bâtiments et les monuments historiques s′élevant sur les berges.
L′après-midi, nous irons à la rencontre de tante Irma, devant le rideau de fer.
Tu m′entends Ben ? Je vois que tu pleures !
-Je flanche des fois, Angelika. Quand je suis seul. Jamais en public. Et je pleure pour évacuer des émotions fortes qui m′étranglent. Un père qui venait de quitter ce monde. Et ce bonheur qui m′inonde et me remplit d′une euphorie soûlante. Une tristesse nostalgique mêlée à une joie sans bornes. Je pense au temps. Un simple rêve. Et comme tout rêve, il finit par prendre fin.
Bientôt, je vais te quitter et quitter ton beau pays. Au moment où nous sentons le bonheur bien installé, voici le mouvement de la vie qui entre en jeu pour actionner sa manivelle accélératrice du temps, tournant rapidement les belles pages d′une existence éphémère.
Le temps de préparer le retour au pays vint bousculer Ben.
Tout d′abord, pour la première fois de sa vie, il devrait traverser le mur pour se rendre à Berlin-Est. Pour aller solliciter un visa de traversée de la RDA par train pour se rendre à Paris.
Grosso-modo, Angelika expliqua où il devrait se rendre à Berlin-Est. À main levée, elle lui traça un croquis sur une page et y inscrivit des noms bizarres qui sonnaient la terreur dans ses oreilles. Tout un nouveau vocabulaire rébarbatif à essayer d′assimiler.
Aller au Ministerium für Staatssicherheit portant le sigle MfS.
Angelika traduisit la chose par Ministère de la Sécurité de l′État, communément appelé Stasi ou Staatssicherheit.
Quand elle précisa qu′il s′agissait du Service de la Police Politique, de Renseignements, d′Espionnage et de Contre-espionnage, il eut des crampes à l′estomac. Angelika le rassura qu′il ne lui arriverait rien de méchant. Son passeport marocain était en règle et, en tant qu′étudiant, il n′avait rien à voir avec la politique. Toutefois, il devrait payer les frais de visa en Deutsche Mark de l′Ouest et pas en Mark de l′Est.
Ben assimila grossièrement les informations et les conseils et se prépara, mentalement, pour aller passer l′un des examens les plus coriaces de sa vie devant la toute puissante MfS, sans savoir prononcer correctement un seul mot en allemand.
Une fois le visa octroyé, le reste à faire devenant un jeu d′enfant. Aller retirer le billet de retour à Casablanca, à l′agence de la Royal Air Maroc, au boulevard Hausmann à Paris. Payer le dernier mois de loyer de sa chambre à la Cité Universitaire du boulevard Jourdan. Aller chez Tati de Barbes au 18 e, pour acheter des vêtements et divers cadeaux à chaque membre de la grande famille. Et enfin, quitter les études à Paris et faire les adieux à la France pour le retour définitif à la mère patrie.
Comme étudiant-boursier des Travaux Publics Marocains, Ben n′avait droit, dans l′année, qu′à deux tickets d′avion pour l′aller et le retour, délivrés par la Royal Air Maroc sur ordre du ministère. L′un, à retirer à Rabat, à partir du mois de septembre pour se rendre de l′aéroport de Casablanca-Anfa à Paris-Orly. L′autre à retirer à Paris, à partir de juillet pour le retour au pays.
À la fin de ses études, pour se rendre à Berlin, Ben prit le train de Paris à Cologne, puis un autre pour rejoindre Hanovre. La navette le conduisit à l′aéroport de cette dernière ville, où il prit l′avion pour traverser la RDA et atterrir à l′aéroport de Berlin-Tempelhof.
Suivant les conseils d′Angelika, il accomplit ce trajet sans faute. Sauf au départ de Paris. Comme un écervelé, il chercha le wagon portant l′inscription Cologne. Portant sa valise et allant et revenant de la tête du convoi à sa queue et à plusieurs reprises, sans trouver le mot Cologne inscrit sur un wagon. Cinq minutes avant le départ du train, un agent de la circulation sauva le jeune homme en sueur en l′amenant devant le seul wagon portant l′inscription « Köln ». Il l′aida à monter sa valise et lui souhaita bon voyage.
Revenons à Ben devant la grande épreuve ! Traverser le rideau de fer pour la première fois de sa vie. Pour la première fois de sa vie, passer du camp capitaliste dit libéral, au camp communiste traité de dictatorial.
Cette nouvelle aventure excita sa curiosité et le remplit d′une peur obscure.
Bien qu′il ne fût pas intéressé par la politique, il apprit des choses sur le monde soviétique, accusé par l′Ouest de tous les maux de la terre. Notamment par son vieux professeur de chimie de l′École parisienne des ingénieurs, Charliat.
Le sympathique chimiste, si maigrichonne qu′il était, ne parlait que de guerre nucléaire imminente. Une troisième guerre mondiale, inévitable, selon ses pronostics. Le pauvre homme se donnait des soucis inutiles qui, certainement, avaient une influence négative sur sa santé fragile.
Dans les médias français, Ben entendait beaucoup parler de guerre froide. Une guerre latente opposant l′Occident capitaliste sous l′égide des États-Unis à un Orient communiste, placé sous la houlette des Soviets. Le point le plus chaud de cette confrontation se situerait dans la ville de Berlin.
Le soucieux professeur parlait des suites destructives de cette guerre, notamment pour la ville de Paris, à la portée des fusées nucléaires russes. La ville des lumières se réduirait, du jour au lendemain, en une sombre caverne.
Ben ne croyait pas un seul mot de ce qu′il entendait. Le respectable professeur serait atteint de la phobie du champignon nucléaire.
En salle de laboratoire, il procédait à des expériences de thermochimie devant les élèves, composant des mélanges de produits, pris en faible quantité, pour fabriquer un explosif. Quand la déflagration faisait vibrer la classe et sauter les étudiants en l′air, le vieil ingénieur chimiste se mettait à essuyer son visage enfumé et le devant de sa blouse blanche, pour s′adonner, juste après et de plus bel, à son discours favori. L′anéantissement de la capitale française par une bombe atomique soviétique.
Enveloppée dans un nuage gris, la classe écoutait religieusement les prophéties du maître épiloguant sur la fin du monde. Obsédé par l′approche imminente d′une guerre atomique, le charmant homme pensait vraiment que la bombe russe n′anéantirait pas seulement la France, mais ferait reculer l′humanité à l′ère du chimpanzé.
Pour Ben, la politique passait au second rang. Sa priorité des priorités, les études. Il laissait les discutions oiseuses, matière à polémique, à ses compatriotes poursuivant des cours de sciences humaines à la Sorbonne et à Sciences-Po. Les jeunes enflammés se réunissaient à la maison du Maroc, au Boulevard Jourdan, pour discutailler, à bâtons rompus, sur les transformations à faire subir au Maroc, pour le faire passer d′une nation archaïque de paysannat en une puissance économico-militaire, sur le modèle de l′Union Soviétique. Pour ce faire, des réformes radicales devaient être introduites telle que la réforme agraire, dans le but de brûler, ce qu′ils appelaient, les étapes de développement. À l′instar du pays de Staline, transformé en moins de soixante ans, de pays misérable de paysans-moujiks, en un État puissant, tenant la dragée haute au monde occidentale impérialiste, se targuant de défendre les libertés et de faire triompher la démocratie au cœur-même du puissant clan communiste.
Et voici Ben se rendant, de son plein gré, au clan communiste, voire au cœur de la guerre froide ! Aller frapper à la porte du Diable, pour solliciter le visa de voyage dans son enfer !
À plusieurs reprises et le plus calmement du monde, Angelika répétait, à Ben, comment il devrait se rendre au Ministère de la Sécurité de l′État pour obtenir l′autorisation de la traversée de la RDA.
Il devrait prendre le métro pour se rendre à la station Kochstrasse. À quelques mètres de là, il trouverait le Checkpoint Charlie, le point de contrôle américain. Juste à côté, se trouvait le point de contrôle policier et douanier de la RDA, à la porte d′accès à Berlin-Est. Une fois la mission d′obtention de visa accomplie, retour par le même chemin à la maison.
Un beau matin, Ben fit les adieux avec Angelika avant de prendre le métro pour Kochstrasse. Elle l′encouragea d′être audacieux et de ne pas faire mine grise. Il se força de sourire, la serra contre son cœur et descendit les marches du métro sans se retourner.
