L'Algérie, éperdument. - Gérard Lambert - E-Book

L'Algérie, éperdument. E-Book

Gérard Lambert

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Beschreibung

Peut-on aimer éperdument l'Algérie (ce pays jeune de ses 60 ans) ? Oui, bien évidemment, même si on n'y est pas né et malgré la distance, les différences culturelles et les nombreuses désillusions. L'Algérie est le pays des 20 ans de l'Auteur, le pays de ses rêves humanitaires. Dans ce recueil : récits et notes de voyages, acrostiches, textes d'Auteur(e)s, correspondance, albums-photo et jeux de mots.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Du même Auteur :

Algérie : des histoires... presque vraies ! BoD – 2020 Fêtes en Acrostiches. BoD – 2021

À ma famille,

À mes ami(e)s,

À mes anciens élèves.

Citations :

" L’Algérie est ainsi,

un Pays qu'on aime éperdument

et qui, lui, s'aime mal !"

Souad BELHADDAD (2001)

*

" Dans ces pays d'Afrique du nord, la nature est éperdument grande et le ciel éperdument bleu. Une lumière vive, intense, chasse les ombres et transforme ces vastes solitudes en océans de clartés où l'homme marche sans tristesses et sans joies, comme poussé par une destinée immuable."

Alfred BARAUDON (1893)

Sommaire

Préface par Ali MAMMERI

Présentation par Gérard LAMBERT

Dessin de Dilem (24 juin 2007)

L’ALGÉRIE EST AINSI !

Voyage en Kabylie à l’envers et à L’Endroit. GéLamBre - Mars 2002

Qui manipule qui ?: Annexe 1

L’Envers et l’Endroit. Albert CAMUS 1937 (extraits): Annexe 2

À l'envers, à l'endroit. Noir Désir (2001): Annexe 3

LIEUX

ALGÉRIE, LE PAYS DES ÎLES

LA KALÂA DES BENI-HAMMAD

LE PALMIER DE TIZAGHARINE

PERSONNES

NACEUR, LE SOLITAIRE

SAMIR, UN PUR ZÉPHYR

LES SERMONS DE SAINT-AUGUSTIN

PROPOS DE KATEB YACINE

HOMMAGE À MOHAMED BOUDIAF

TAHAR DJAOUT

TAHAR DJAOUT, VICTIME DE L'OISELEUR

EXPÉRIENCES

KABYLIE, ESPACE DE VIE

AUX AÏT-MESBAH

EN REVENANT À AÏN-SULTAN

RÉFLEXIONS

HALTE AUX MASSACRES !

HALTE À LA RÉPRESSION !

FATALITÉ ou CUPIDITÉ ?

UN DÉSAGRÉMENT PEUT ÊTRE BÉNÉFIQUE

DES ILLUSIONS, … , DÉSILLUSION

ÉTOILE OU LUEUR D’ESPOIR

CONQUÉRIR LA DIGNITÉ

FORGEONS DES VALEURS...

QUE DIEU VOUS DONNE LA CONFIANCE !

TEXTES D'AUTEUR(E)S

Le Bois Sacré. (Michel BOGROS)

Debout palmiers ! (Jean el Mouhoub AMROUCHE)

Saïd, petit garçon de Kabylie. (Pierre RIGOLOT)

Sur la terre, errante. (Mohammed DIB)

Poème pour l'Algérie heureuse. (Assia DJEBAR)

L'Algérie de mes 20 ans. (Alain RÉMOND)

Paris-Akbou. (Nabile FARÈS)

Ce que je dois à l’Algérie. (Jean GALLAND)

Retour à Aïn el Hout. (Latifa BEN MANSOUR)

La Traversée de Boualem. (Mouloud MAMMERI)

Ni les droits de l'homme... (Lounès MATOUB)

Toujours à Alger. (Marie-France et Jean-Paul GRANGAUD)

Le noir te va si bien. (Ahlam MOSTEGHANEMI)

A Tulawin. (Une Algérienne debout.) (IDIR & MANU CHAO)

Numidia ma blessure. (Abdenour BOUHIREB)

Hommage à Nabil Farès. (Amin ZAOUI)

Témoignage de Gérard LAMBERT pour la BDIC

BONUS

Première Lettre aux Parents (1971)

Lettre à mon frère Michel (8 ans)

Notes de chantier de volontariat (1974)

Lettres du Père ÉLAN

Lettre de Boussad Z

Lettre de Rachid C

Lettre de remerciements (2002)

Mon témoignage en hommage à Fadhma Aïth Mansour AMROUCHE

Notes de voyage en Algérie – 2007

À MOULOUD FERAOUN (double acrostiche)

Kamilia* et son frère

SALAM, HICHAM

ÉLIAZ ET YOHANN

Haïku et mot-caché

Références des Tableaux

Dans cet ouvrage

Préface par Ali MAMMERI

Un poète kabyle du 18ème siècle, Yusuf U Qasi originaire d'At-Jennad entretenait une grande amitié avec la tribu des At-Yenni. Il expliquait ainsi cette relation combien forte avec cette contrée :

Nek d At Yenni,

 

Avec les At-Yenni,

 

grent tesghar.

 

le sort en est jeté.

 

Nitni Innu,

 

Eux sont miens,

 

Nek vanegh nsen.

 

Moi eux.

 

Il en est ainsi de Gérard Lambert qui jeta son dévolu sur un pays, l’Algérie et sur une région, la Kabylie où pendant deux ans, en tant qu'enseignant, il plongea corps et âme dans la société villageoise. Pas un aspect de la vie de cette région, ne lui est étranger : l'histoire, la géographie, les coutumes, l'art culinaire et j'en passe.

Les écrivains tels Mouloud MAMMERI, Jean et Taos AMROUCHE, Malek OUARY et tant d'autres qui ont magnifié cette région, représentent pour Gérard une source dont il s'est abreuvé sans retenue.

L'histoire de la passion de Gérard Lambert pour la Kabylie, s'est prolongée lorsqu'il a regagné sa Bretagne natale où il a noué de solides amitiés. Il a aussi déployé une activité débordante au sein de l'Association Culturelle des Berbères de Bretagne (ACBB) créée en 1995.

Avec lui, nous avons rendu hommage à la 1ère Kabyle à avoir écrit son récit de vie : Fadhma Aïth MANSOUR AMROUCHE qui repose au cimetière de Baillé (entre Rennes et Fougères) ; nous avons participé à de nombreuses rencontres avec des écrivains algériens (par exemple Rachid OULEBSIR, le paysan gardien du patrimoine de la vallée de la Soummam) ; ...

Pas moins de 400 extraits d'ouvrages qui traitent de la Kabylie dans tous ses aspects, ont été mis en ligne par ses soins dans " Timkardhit " (Bibliothèque virtuelle de Kabylie). Et sa base de données " LA KABYLIE EN 7001 LIVRES " donne les références de plus de 10 000 titres !

Après la publication de son recueil de nouvelles (Algérie : des histoires... presque vraies !), Gérard Lambert, nous gratifie à nouveau d'un ouvrage sous le titre " L’Algérie, éperdument. ". Je ne doute pas que ses lecteurs, dont je fais partie, seront enchantés de poursuivre avec lui ce voyage et surtout de partager sa passion.

Ali MAMMERI

Présentation par Gérard LAMBERT

Lors d'un entretien avec Madame Baya MAOUCHE, en 2011, j'ai dit qu'en 1971, j'avais choisi l'Algérie, comme Coopérant, en partie pour la « réparation de ce que la France avait fait subir à ce Pays ». Mais j’étais à peine sorti de cet entretien que j’ai regretté d’avoir employé le mot "réparation" car, en 1971, je n’avais pas idée de ce concept. D'ailleurs, j’avais alors peu entendu parler de la Colonisation et de la Guerre d’Indépendance.

Ce qui est sûr, c'est qu'après avoir enseigné 2 ans en Kabylie, j'ai gardé le contact avec la plupart de mes grands élèves et que je me suis toujours senti responsable de leur devenir et, à travers eux, de l'avenir de leur Pays tout neuf. Et, à nouveau, je le leur ai écrit au printemps 2002, après qu'eux et leurs familles m'aient chaleureusement accueilli lors de mon " Voyage à l'envers et à l'Endroit."

Leur Pays, un Pays avec ses illusions et ses désillusions :

Des industries manufacturières

mais des pénuries alimentaires !

Des écoles en très grand nombre

mais qui ne sont parfois que décombres !

Des mosquées à profusion

mais aucun bassin de natation !

Une République démocratique et populaire

mais des arrestations arbitraires !

Des milliers d'ouvrages imprimés

mais aussitôt remisés ou pilonnés !

Un potentiel touristique

mais une insécurité étatique !

Une forte croissance démographique

mais des exils souvent dramatiques !

Les années 1990 avaient été celles de la décennie noire (200 000 morts ou disparus) et la violence ne cessa pas complètement avec la Concorde Civile instaurée par le Président BOUTEFLIKA en 1999. En 2001, ce fut le Printemps noir en Kabylie : les jeunes se révoltèrent suite à la mort du lycéen Massinissa GUERMAH au Commissariat de Beni-Douala. La répression des émeutes fit plus de 100 victimes, surtout des jeunes. Si bien, que l'un de mes premiers textes fut HALTE AUX MASSACRES !

En 2003, je faisais une randonnée au Maroc avec notre fils Emmanuel lorsque survint le séisme de Boumerdès : (plus de 2 200 morts et des centaines de milliers de sans-abris). Je me posais des questions et j'écrivis FATALITÉ OU CUPIDITÉ ?

Je ne suis, sans doute, pas le seul Coopérant à vouloir, à la suite de Assia DJEBAR, une Algérie heureuse. Une Algérie heureuse comme celle que nous avons connue dans les premières années de son indépendance. Heureuse, grâce aux revenus du pétrole et aux infrastructures laissées par la France. Heureuse, grâce aux élites enthousiastes, francophones et plutôt laïques. Heureuse, grâce à la confiance accordée par la population au Parti libérateur : le FLN.

L'Algérie actuelle est née des Accords d’Évian signés le 19 mars 1962. Le 25 septembre 1962, Ferhat ABBAS proclama l’Algérie : République Démocratique et Populaire.

Le 15 septembre 1963, BEN BELLA fut élu Président de la République.

Mais le 19 juin 1965, BEN BELLA fut arrêté par l’Armée (aux ordres de BOUMEDIENE)

C'est " par ce putsch militaire contre un Président élu que l'Algérie indépendante a perdu sa virginité." (Amin ZAOUI)

Ensuite les choses se sont gâtées avec, dans le désordre, l'explosion démographique, l’industrialisation étatique, l'arabisation, l'islamisation, la corruption, l'instrumentalisation, les perversions, les compromissions, les conspirations et les modifications de la Constitution.

Malgré tout cela, et, peut-être aussi, à cause de cela, j'aime l'Algérie, éperdument. L'Algérie avec ses lieux qui m'ont enchanté, l'Algérie avec ses habitants qui m'ont captivé, l'Algérie avec ses expériences qui m'ont bouleversé, et enfin l'Algérie avec ses questionnements qui m'ont inspiré.

En cela, je rejoins "Nabile Farès qui croit en l'Algérie, éperdument, qui se dit Algérien d'avant même l'indépendance et dont l'adolescence s'est confondue avec la guerre de libération." (André Payette en 1971)

Et je garde espoir que AL DJAZAÏR, LE PAYS DES ÎLES soit vraiment un pays d'îles culturelles avec chacune ses spécificités.

En cela je rejoins Mouloud MAMMERI et je me permets de le citer :

" Quels que soient les obstacles que l'histoire lui apportera, c'est dans le sens de sa libération que mon peuple -et, avec lui, les autres- ira. L'ignorance, les préjugés, l'inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l'on distinguera la vérité de ses faux semblants."

Entretien avec Mouloud MAMMERI. (Tahar DJAOUT)

Alger, Laphomic – 1987

Depuis 1987, l'Algérie a néanmoins sombré dans les abîmes car, comme l'a si bien dit l'humoriste FELLAG :

" Partout dans le monde, quand un pays touche le fond, il finit par remonter... Nous, les Algériens, on creuse !"

Un jour pourtant, il faudra bien prendre en compte les propos de la poétesse :

Un pays sans mémoire

Est une femme sans miroir

Belle mais qui ne le saurait pas.

Un homme qui cherche dans le noir

Aveugle et qui ne le croit pas.

Assia DJEBAR

1969

Dessin de Dilem (24 juin 2007)

L’ALGÉRIE EST AINSI !

L’ALGÉRIE, (Ma mère, l’Algérie écrivait Jean Pélégri.)

EST, depuis toujours, l’auteur de passions dévorantes.

AINSI, Rachid Mimouni, en 93, dut s’exiler :

UN déracinement fatal pour cet amoureux de sa terre. …

PAYS de toutes les convoitises, de tous les envoûtements,

QU’ON obtienne de toi quelque attendrissement !

AIME les tiens, aime tes enfants, sans réserve,

ÉPERDUMENT, comme si ton amour était leur seul bien.

ET ne néglige pas leurs élans de tendresse, leur affection. …

QUI peut vivre sans un brin de considération ?

LUI ? Elle ? S’ils l’affirment, c’est par désillusion. …

S’AIME-t-on en ton giron ? Oui, passionnément, mais parfois

MAL*, à l’image du pays et de ses lois machistes**.

GéLamBre Janvier 2004

* Verticalement phrase extraite de ENTRE DEUX JE de Souad BELHADDAD. (2001)

** Code de la Famille adopté en 1984.

Voyage en Kabylie à l’envers et à L’Endroit. GéLamBre - Mars 2002.

Cela fait 28 ans que je ne suis pas allé en Algérie et en ce matin du 8 Mars 2002, j’ai l’impression de partir pour un voyage à l’envers.

Me voilà pourtant immergé dans le quotidien de RENNES avec les jeunes étudiants qui s’y rendent en train chaque matin. La plupart ont des difficultés à émerger, pour se plonger dans les cours à venir et dans ceux qui n’ont pas été révisés. Quelquesuns comparent l’heure où ils se sont levés pour bachoter. L’ambiance est feutrée et la fumée de plus en plus dense. (Pas de bruits, peu de mots échangés mais quelques walkmans avec oreillettes.) Au-dehors, alignements parfaits de lampadaires et de fenêtres de bureaux. Passage du contrôleur très efficace car connaissant les habitués et donnant les renseignements adéquats. Avant de descendre beaucoup de bisous échangés entre jeunes et poignées de mains à la mode (poing contre poing, dos contre dos, …). Y a-t-il là un sens comme dans le langage des sourds-muets ?

Au premier coup d’oeil, je remarque que la clientèle est différente dans le train vers NANTES. En attendant le départ, je m’amuse à observer, sur le quai, deux "rabbins", de véritables jumeaux : mèches de cheveux bouclés sur les joues, costumes et chapeaux noirs, mêmes petits bagages à roulettes. Je jette aussi des coups d’oeil réguliers vers ma grosse valise que j’ai dû laisser près des portes. Du moins jusqu’à cette mise en garde : « Attention, ce train est sans arrêt de Rennes à Nantes ! ». Je peux commencer le livre de poche que j’ai emporté pour remplir les vides de cette journée : Autobiographie d’un amour par Alexandre Jardin. Ce wagon est encore plus silencieux que le 1er et lorsque je lève les yeux, j’ai le bonheur d’admirer le lever de soleil sur les marais de REDON. Dans cette lumière diaphane, tout est gris : gris le brouillard, gris les prés et les roseaux, gris aussi les quelques arbres qui cherchent à passer inaperçus dans ce décor d’album pour des histoires de korrigans, ces lutins des forêts bretonnes.

Un bruit violent me tire de ma rêverie. (Explosion ? Choc ?) Les plafonniers s’éteignent et le train ralentit. Cela m’inquiète. (Et si c’était un gros problème mécanique ? … je risquerais de rater l’avion ! Et si c’était des bandits qui ont profité du brouillard pour saboter la voie, prendre d’assaut ce convoi et dépouiller ces hommes d’affaires de leurs ordinateurs et téléphones portables, de leurs Euros et de leurs cartes à tout faire … je serais dans le même panier. Et dans mon délire : Et si c’était des terroristes islamistes qui ont pris les grands moyens pour empêcher l’ancien Coopérant que je suis de revoir ses amis démocrates en Kabylie ? … je n’aurais pas le temps de griffonner quelques mots d’adieu.)

Mon trouble est réel. Mais comment se fait-il que personne ne bronche ? Moi aussi je reste calé sur mon siège ; le silence est d’autant plus impressionnant que la motrice ne fonctionne plus.

Après quelques minutes, même bruit sec et pourtant, il est mieux vécu car la lumière revient et la locomotive s’active à nouveau. Le voyage vers l’Algérie peut continuer et il est temps que je revoie quelques formules de politesse en kabyle et en arabe.

À la sortie sud de la gare de Nantes, je trouve déjà quelques personnes qui pourraient bien faire partie du voyage :

• Un Algérien dont j’admire l’art d’engager la conversation s’adresse à une personne qui, comme moi, attend le bus pour l’aéroport :

-Me voilà enfin arrivé !

-Et vous avez beaucoup de bagages !

-Heureusement ce n’est pas lourd mais mon frère a voulu que je prenne tout ça pour la famille au pays.

-Nantes ça vous a plu ?

-Oui c’est une belle ville ; elle est agréable et les gens sont sympathiques …

• Une famille immigrée qui s’obstine à marchander avec le chauffeur du bus :

-On peut mettre d’abord les cabas ?

-Sans problème, allez-y !

Et après s’y être mis à six ou sept pour charger quelques maxi-sacs à larges rayures croisées et dire au-revoir à ceux qui ne sont pas du voyage :

-Deux billets s’il te plaît, monsieur le conducteur.

-Mais vous êtes plus de deux !

-Non, monsieur le conducteur, il y a moi, il y a madame, c’est tout monsieur !

-Et la personne âgée qui a un foulard ? Elle est avec vous ?

-La vieille, elle paye pas, elle a la retraite !

-Si elle n’a pas la carte d’abonnement, elle paie le trajet et puis pour la jeune fille, il faut aussi prendre un ticket.

-C’est pas possible, la fille, elle a sept ans.

De toute évidence, elle en a au moins le double. (Il a dit "sept ans" et elle a dix-sept ans !)

-Cela ne change rien, Monsieur, cela fait 20 euros pour quatre personnes.

-S’il te plaît Monsieur, 15 euros ? 15 euros, c’est bien pour toi !

-…

Après d’âpres discussions, le chef de famille consent à donner un billet de 20 euros tout en s’en voulant de défaire la liasse qu’il rapporte au pays.

Nous traversons quelques quartiers de Nantes que je connais à peine. Je remarque le logo de l’ancienne biscuiterie LU : le lieu unique. (C’est un U et un double L, l’un à l’endroit, l’autre à l’envers, si bien que le logo peut être lu de gauche à droite et aussi de droite à gauche.) Je cherche ce qu’évoquent les rectangles bleu-clair et blancs de l’immeuble Béghin-Say, mais oui bien sûr ! les morceaux de sucre. Une affiche du quartier Sainte-Anne vante : NOTRE PARKING COUVERT : VOTRE VÉHICULE À L’ABRI ! Sur les locaux de Airbus Industrie, les couvreurs ne sont pas plus gros que des fourmis…

À l’aéroport international de Nantes, les employés de Khalifa Airways et les policiers sont intrigués par mon passeport. D’après eux, il expire le 12 mars. Coup de fil à l’étage et ma grosse valise peut partir. Mais à l’appel pour la salle d’embarquement, nouveau scrupule des policiers qui, pour ne prendre aucun risque, se renseignent en haut-lieu (à l’étage ?), puis me demandent de signer une décharge. Cela prend un temps fou et je ne passe le contrôle qu’au moment où les autres passagers montent dans l’avion. Le personnel me fait signe ; je suis le bienvenu.

Le trajet NANTES-TOULOUSE est vraiment très court, juste le temps d’admirer la côte vendéenne, quelques villages en étoile, (alors que mon voisin a le vertige) et nous descendons au-dessus des lotissements de villas avec piscines aussi vastes que leurs toits de tuiles.

Après une escale de 45 minutes, nous survolons les sommets enneigés des Pyrénées, la mer de nuages. Les hôtesses nous servent un repas froid mais mon voisin n’a guère d’appétit. Est-ce à cause du mal de l’air ou parce qu’il pense à sa fille hospitalisée à Rennes depuis des semaines ?

Lorsque l’avion descend, il n’est pas plus rassuré mais il se dit que ça ne va plus durer longtemps maintenant. Ce soir, il sera en Kabylie et, d’ailleurs, il profiterait volontiers de la voiture de Saïd jusqu’à Tizi-Ouzou. Moi aussi j’ai hâte d’atterrir car on m’attend. Patience, la piste n’est pas libre et l’avion fait quelques tours d’approche ce qui me permet de voir la côte, des villages d’aspect moderne, la banlieue d’ALGER, des entreprises, des autoroutes, un lac, une casse de voitures…

À l’aéroport d’Alger, le temps est gris et les forces de l’ordre très présentes à l’extérieur près des avions que l’on peut voir, tous décorés d’un aigle bleu, ceux de Khalifa Airways.

Pour le contrôle du visa, pas de complication comme à Nantes ! Un policier fait signe à une famille avec de jeunes enfants de s’avancer vers le dernier portique. Boussad les suit et m’invite à en faire autant. Non sans scrupules, je les rejoins et je gagne ainsi une dizaine de minutes. Je récupère ma valise qu’un douanier marque aussitôt d’une croix. Me voilà mal barré : elle est tellement pleine que, si je dois l’ouvrir, je n’arriverais jamais à remettre mes affaires correctement pour la refermer. Mais non ; cette croix à la craie, c’est mon laisser-passer !

Je suis les voyageurs qui ont franchi les portiques et nous voilà entre une double rangée de supporters comme les footballeurs qui entrent sur le terrain. Vite ! Exhiber la photo de Saïd ! C’est le signe convenu pour ne pas risquer de se louper ! Il y a là des centaines d’hommes mais je ne vois personne ! D’ailleurs, à quoi bon regarder les visages ? Je ne reconnaîtrais pas mon ancien élève ; cela fait près de 30 ans que je ne l’ai pas vu ! J’avance lentement, courbé sur la valise qui roule difficilement et je vais bientôt atteindre le parking lorsqu’une voix retentit derrière moi : « Monsieur Gérard !». Dans cette masse humaine quelqu’un m’attend et mon coeur explose de joie. Je me retourne et là, à quelques enjambées, un homme me tend les bras. Il me salue, me souhaite la bienvenue et veut voir la photo. C’est bien lui, en gros plan avec sa mine enjouée ; il est accompagné par un grand jeune homme qui me salue avec respect. C’est son fils Kamel qui se charge immédiatement de transporter les bagages à la voiture.

Boussad m’a suivi ; commencent les palabres entre lui et Saïd pour que l’un prenne l’autre en voiture. Ce n’est pas simple car Boussad n’est plus seul : il a rencontré des amis. Saïd accepte pour Boussad mais c’est tout ; sa voiture, ce n’est pas un fourgon !

En effet, sa voiture c’est une confortable berline qui s’engage sur une autoroute à 2 ou 3 voies dans chaque sens. (Comment savoir sans marquage au sol ?) Nous traversons des villages plutôt européens où cependant de petits vendeurs à la sauvette proposent des bananes, des légumes et même des poulets vivants. Nous évoquons nos premiers souvenirs, du moins Saïd qui parle de l’école de Taguemount-Azouz, de la randonnée du Djurdjura, des baignades à l’oued… et qui calcule. Cela fait 29 ans ! Et oui, 29 ans, une vie, surtout pour Kamel qui n’en croit pas ses oreilles, lui qui n’en a que 17 ! Moi je dirais : lui qui a déjà l’âge de son père lorsque j’étais son professeur !

Maintenant nous roulons à travers des collines verdoyantes où apparemment on ne cultive rien. Dans un virage, on me conseille de regarder à droite pour apercevoir, dans le lointain, les cimes enneigées du Djurdjura. Nous déposons Boussad à la station de taxis pour son village et Saïd m’annonce qu’il a retenu une chambre dans un très bon hôtel et que nous y passons maintenant pour laisser mes bagages. Lalla Khedidja, c’est en effet un très bon hôtel construit dans les années 70 et c’est un véritable appartement qui m’attend. C’est trop !

Nous arrivons discrètement chez Saïd qui rentre la voiture dans son garage et m’invite à le suivre à l’étage : là nous attendent sa femme, leur fille Dihya et le petit frère Zinou. (Diminutif de Zinedine ?) Nous faisons le tour du propriétaire : plusieurs pièces toutes carrelées et meublées. De retour dans le salon, Saïd me propose un apéritif et à table de nouveaux souvenirs lui reviennent à l’esprit : les nombreuses heures de travail, le froid dans le dortoir, la Deux-Chevaux du Père Élan, et la participation financière pour la chorba collective. Pendant le repas, Mohamed H. appelle de Tipaza pour m’inviter. (Il insiste : si je ne peux y aller, il faut le prévenir pour qu’il vienne en Kabylie !)

De retour à l’hôtel, il est déjà tard lorsque j’allume la télévision pour découvrir l’unique chaîne algérienne. (C’est mon choix !) Sur le petit écran : défilés de mode, musique genre Chaâbi, sketchs, chansons (reprises d’Oum Kalsoum ?) et interviews. (Je ne comprends pas grand chose tandis que le présentateur cherche ses mots en arabe et utilise des mots français tels que accessoires.) Ensuite lecture psalmodiée du Coran (impression de quiétude) et discussion entre femmes accompagnées de petites filles sages, bien sages (trop sages).

*

Et le lendemain matin, émission documentaire sur les multiples utilisations du plastique pour la culture sous serres de tomates, de poivrons, de piments, de fraises… Jugez-en vous mêmes : le plastique peut servir pour la couverture, le palissage, le paillage, l’arrosage… et même le conditionnement chez l’épicier : ce sachet noir à tout faire. (Et ce merveilleux plastique, d’où vient-il ? Du pétrole dont l’Algérie regorge ! Et où finira-t-il ? Dans les tas de détritus où il mettra des dizaines d’années avant de se décomposer !)

Le petit déjeuner est servi dans une salle décorée de quelques fleurs artificielles alors que le mur entre la piscine et la ville est jaune de jasmin. J’apprécie le lait mais ce n’est pas le cas d’un client qui proteste car « c’est de l’eau ! ». Je prends mon temps alors que les nuages font une chape sur la ville. Aznavour chante : Mon Amérique… . Mon Amérique à moi … c’est ici !

Saïd passe me prendre et m’annonce que nous partons tous les deux pour Taguemount-Azouz. Je n’ai pas eu le temps de contacter Rachid et Arezki au village. Nous voici déjà à BENI-DOUALA dont l’entrée est ornée d’un grand panneau en souvenir des personnalités locales : Ali LAÏMÈCHE, Mouloud FERAOUN, Lounès MATOUB et Fadhma AÏT-MANSOUR.

De Beni à Taguemount, on a l’impression que le trajet s’est allongé car la route est partout bordée de constructions récentes. De plus, des travaux de canalisations l’ont rendue carrément impraticable et les suspensions souffrent. Alors que nous demandons à des villageois où garer la voiture, passe un jeune qui se propose de nous faire visiter l’école des Pères. Cela lui est possible car il y habite en famille.

Le portail franchi, nous voici tous les trois dans un lieu connu de chacun : moi pour y avoir enseigné, Saïd et Mokrane pour y avoir été élèves à 15 ans d’intervalle, l’un en pré-professionnel, l’autre en primaire. Les enseignantes en robes kabyles et foutas (sur-jupes aux rayures verticales où les tons orange dominent) viennent nous saluer. C’est l’heure de la récréation et les élèves sont en train de discuter, de jouer à l’élastique… La nouvelle directrice nous fait remarquer l’architecture extérieure qu’elle compare avec les photos que j’ai rapportées pour nous montrer que le lieu n’a pas été reconverti. Bien sûr, le dispensaire a laissé place à une extension de l’école, des bureaux ont été aménagés dans la grande salle et le dortoir vient d’être démoli… mais le toit est toujours orné du clocheton (sans cloche), les mêmes dalles recouvrent le sol du bâtiment centenaire, et dans les classes, tout est resté à l’identique. Évidemment celles-ci auraient besoin d’être rénovées : poignées de portes manquantes, vitres fêlées, plâtres à nu, tableau délavé à force d’être effacé… Pourtant comment exprimer l’émotion de Saïd lorsqu’il prend la craie et écrit la date du jour : Samedi le 9 mars 2002.

Accompagnés de la directrice, nous contournons le nouveau bâtiment pour arriver dans le jardin où Mokrane nous attend pour nous montrer les aménagements qu’il a faits (parfois sans l’accord du comité de village qui, selon lui, voudrait faire de ce lieu, un musée !). Il me montre sa chambre (la mienne) et sa maman me propose d’y dormir le soir-même. Elle nous sert des crêpes traditionnelles (msemen) alors qu’avec notre hôte, nous parlons de la fuite des diplômés pour l’étranger.

Mokrane nous accompagne à TAOURIRT-MOUSSA. Pour Saïd, c’est un moment fort car il n’a jamais osé venir rendre hommage au chanteur dont le portrait est en bonne place dans son salon. Et là, il veut tout voir : les impacts de balles sur la voiture, les objets appartenant à l’artiste, les photos et les textes de l’expo, le vrai tombeau et le mausolée construits par les gens du village… . Je suis impressionné par la démesure du monument et je préfère garder le souvenir de Lounès vivant et oeuvrant pour la bonne cause, par exemple en compagnie de Danièle MITTERRAND… Avec les responsables de la Fondation Matoub Lounès, une discussion s’engage sur l’influence de la presse notamment de l’importance de la Une par rapport aux ventes et au climat d’insécurité. « Un massacre en gros titre, ça justifie aussi la présence des forces de l’ordre ! ». Saïd, ému n’arrête pas de parler alors que l’après-midi est bien entamée.

Nous prenons congé et de retour vers Taguemount, j’admire sur les arêtes, les villages de Aït Bou Yaya et Aït Khalfoun ; ils ont beaucoup grossi ! J’ai montré à Mokrane une photo de l’huilerie du village prise en 1973 ; il me dit qu’il me faut absolument faire la connaissance du vieux qui a encore une huilerie en activité. De fait, nous le trouvons sur sa couche, près d’un maigre feu à côté de la meule et des paniers de la presse hydraulique. Il nous explique la fabrication de l’huile d’olive mais il est désolé de ne pas avoir assez travaillé cet hiver car la récolte a été bien maigre. Je prends quelques photos et il m’en demande une de lui avec son compagnon : son transistor.

Le soir, Saïd, essaie de me faire dire devant sa femme, qui parle français couramment, les quelques mots de kabyle que j’ai appris avec lui dans la journée mais ce n’est pas facile. Tout juste si je me souviens du nom des crêpes locales : Msemen.

*

Le dimanche 10 mars au matin, la télévision propose un jeu de questions avec appel possible de téléspectateurs. (Résultat : des coups de fil interminables avec salutations pour les parents des parents et les amis des amis !) Les artistes et les techniciens semblent novices : les caméras ont la "bougeote" et c’est du play-back. (La musique continue alors que le musicien s’est arrêté de jouer ; on entend même la chanson alors qu’à l’évidence, la chanteuse a oublié les paroles !)

Pendant le petit déjeuner, c’est encore Aznavour « Non, je n’ai rien oublié, rien oublié… » Moi, non plus ! « Je sais qu’un jour viendra… » Moi, aussi ! Et lorsque Saïd passe me prendre, j’ai le coeur en joie. Et comme il fait beau, nous allons nous balader : direction TIRMITINE à une dizaine de kilomètres de Tizi, une nouvelle commune dont le président d’A.P.C. est un ancien élève. Mais il est absent et je n’en saurai pas plus car Saïd joue le mystérieux et me cache l’identité de cet élu. J’aurai quand même vu les orangers à la sortie de Tizi et de plus en plus d’oliviers à l’approche du village. La production fruitière n’est pas anéantie mais elle souffre d’un manque d’entretien.

Pour déjeuner nous grimpons au Beloua et nous commandons une pizza à l’hôtel Amrouane. Saïd parle politique et vante l’intégrité du président assassiné Boudiaf. Il rapporte aussi ces prémonitions attribuées à De Gaulle : "Après 10 ans d’indépendance l’Algérie aura dilapidé ce que nous laissons ; après 15 ans elle aura épuisé son pétrole ; après 20 ans ce sera la guerre civile !". Enfin il regrette le temps où il était possible d’obtenir un visa touristique pour la France ; maintenant on se sent prisonnier dans son propre pays !

L’après-midi, je sors pour acheter Le Matin à crédit (je n’ai pas encore changé mes Euros) et je m’installe pour lire dans le hall de l’hôtel… Surprise ! Trois personnes me demandent au réceptionniste. Je n’en reconnais aucune. Un homme d’une quarantaine d’années, presque chauve s’avance en premier et me salue à voix feutrée : «