L'ambition meurtrière - Martine Lady Daigre - E-Book

L'ambition meurtrière E-Book

Martine Lady Daigre

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Beschreibung

Quand l'ambition gouverne, s'attaquant aux institutions, l'humanité pleure ses morts.

Das E-Book L'ambition meurtrière wird angeboten von BoD - Books on Demand und wurde mit folgenden Begriffen kategorisiert:
polar,roman noir,Policier,détective,enquête

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Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

À vous lecteurs et lectrices, je dédie ce livre.

Notes de l’auteure

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firme ou d’établissements, des situations existantes ou ayant existé, ne saurait être que le fruit du hasard.

1

Il était une fois un petit garçon aux traits durs qui voulait devenir l’homme le plus important de la planète Terre sur laquelle il avait vu le jour, les yeux tournés vers un horizon prometteur. Son nom, à lui seul, évoquerait un empire tentaculaire ; puissant ; le monde tremblerait.

Ce petit garçon âgé de soixante-quatorze ans à la chevelure grisonnante qui n’avait pas dépassé un mètre soixante-quinze à son grand regret et porteur d’une paire de lunettes s’impatientait. John Taylor jeta un regard sur l’écran de sa dernière acquisition : l’Apple Watch série 10. Ses pensées voguèrent, un instant, vers sa luxueuse montre de la marque Vacherin Constantin modèle Patrimoine à plus de 100 000 euros qui dormait, en ce moment même, dans le coffre outre-atlantique scellé dans son dressing. Un bip interrompit la rêverie. La priorité donnée à la réception de ses messages, SMS ou e-mails, le ramena, d’une manière brutale à la réalité. Il vérifia.

Négatif.

Météo.

Déception.

Taylor tambourina une mesure imaginaire avec son index droit sur son imposant bureau aux cinq tiroirs, souffla, et s’approcha de la baie vitrée. Il ôta sa monture et nettoya méticuleusement les verres avec un pan de son gilet en laine Mérinos d’origine italienne de couleur marine, celle de tout son vestiaire - il avait banni depuis longtemps l’assortiment des teintes par gain de temps - et contempla le jardin de sa demeure clos de murs, une maison so British en briques rouges. On était loin de la vue plongeante sur les fourmis humaines qu’il observait le matin au petit-déjeuner depuis la fenêtre de sa cuisine new-yorkaise, trente-deux étages plus bas, s’agitant sur la trépidante 5e avenue. Mais, aujourd’hui, la contemplation de l’extérieur bucolique ne l’apaisait pas malgré les efforts et les soins attentifs des jardiniers à faire de ce terrain enclavé situé à Reading un joli coin campagnard de Grande-Bretagne, un agencement sauvage apprivoisé.

La pelouse, fin mars, se réveillait d’un long sommeil hivernal et dès que la température extérieure le permettrait, le maître des lieux foulerait l’herbe rase, les orteils libérés du carcan des chaussures et s’assoirait sur le banc de bois aux accoudoirs métalliques entouré par les buis à la forme pyramidale, positionné face à la fontaine ; ce banc qui attendait le promeneur solitaire en vue de sa résurrection. Bientôt, les cornouillers ombrageraient la clématite d’un jaune éclatant qui grimperait jusqu’au toit de la remise. Les rosiers, touffus pendant l’été, harmoniseraient leur couleur avec les hortensias, rose, bleu et violet. Les bulbes de narcisses et d’iris, enfouis à l’automne, fleuriraient au printemps. Les pommiers, maintenus à un mètre cinquante de hauteur, disparaîtraient derrière les deux tulipiers fleuris, ceux-ci indiquant l’entrée du verger. Diverses essences disséminées, dont les feuillages déclineraient toutes les nuances de vert, compléteraient l’ensemble au gré d’un hasard calculé pour le plaisir des yeux, un renouveau apprécié.

Taylor avança sa main gauche vers son cou, chercha le nœud de cravate familier et fit le geste de le desserrer. Les doigts bloquèrent dans le vide ; il avait oublié qu’il ne portait jamais cet accessoire vestimentaire dans ces murs.

Autre décor.

Autre attitude.

Incognito.

Dans l’univers de Taylor, il existait deux sortes d’individu : celui qui obéissait et celui qui ordonnait ; alors, il avait décidé, depuis son adolescence, suivant la lignée du business familial, d’être celui qui gouvernerait, le seul et l’unique, le meneur du troupeau.

Ici, il s’évaporait dans la lumière des autres, il s’abreuvait à leurs tourments et crachait sur leurs inquiétudes. Il ne souhaitait pas être reconnu. Il était un individu lambda, sans costume trois-pièces, ni cravate. Il se voulait « Transparent. »

Dans cette maison bâtie au début du vingtième siècle, beaucoup trop spacieuse pour un célibataire – les deux étages comprenaient un salon, un bureau, une bibliothèque, une salle à manger, une cuisine, quatre chambres, deux salles de bains, une suite parentale, une buanderie, deux garages, et une cave, le tout meublé à l’américaine : un mélange de marbre, de chêne massif finition bois naturel, et de beige –, Taylor évoluait tel un fantôme depuis un mois contrairement à ses habitudes. Perturbé, il l’était. La cause était l’attente, il le savait et détestait cela. Il attrapa le veston en velours fin qui pendait au portemanteau de l’entrée, l’endossa et sortit sous la voûte nuageuse.

Un oisillon pépiait et sautillait, tremblant de froid et de faim. Il picorait le sol gelé.

Deux mois avant les beaux jours. Auras-tu survécu à la disette ?

Un crocus avait perforé la terre refroidie. Avec douceur, l’hiver passait le relais. Le bouton d’espoir allait éclore dans quelques heures, voire une semaine.

Sous peu, la chaleur vaincra la nature rebelle qui pliera sous les rayons. Je lui ressemble, moi qui fais plier les hommes.

Taylor frissonna sous la force du désir s’emparant de son corps. N’y tenant plus, il rentra. Il fonça vers son bureau, alluma son iMac, connecta l’antiquité vieille de quatre ans à sa messagerie et tapa :

De [email protected]

à [email protected]

28 mars à 17 : 22

« Quelles sont les avancées depuis hier soir ? »

Surprise ! La réponse fut immédiate.

De [email protected]

à [email protected]

28 mars à 17 : 25

« Les mots chiffonnés ont atterri dans la corbeille à papier, la poubelle des refusés, triste destination d’une pensée avortée avant d’avoir produit un résultat. La couleur des phrases est aussi noire que mon humeur. Je sors. Je ferme à double tour l’imagination contrariée. Je reviendrai demain user l’encre de mon stylo. »

Déconnexion.

Furieux, John abattit la paume de sa main droite sur le clavier. Des ?????????????? s’affichèrent comme une traînée de poudre sur un champ de révolte. Il ne supportait pas la résistance à ses ordres, une des caractéristiques de son caractère, sauf que Mark Stevens était une connaissance de longue date, une personne indispensable à ses projets, un homme crédule et malléable qu’il devait ménager. Il avala son mécontentement et composa le numéro d’Olivier sur son téléphone portable. Un échange suffit à caler un rendez-vous : vingt heures au pub londonien proche du lieu où vivait ce dernier.

Cinq heures à attendre.

Encore.

Oliver Roy, son alter ego dans l’obscurité. Résolution inéluctable d’un discernement posé, ensemble, ils entrevoyaient un futur controversé aux infinies polémiques.

Taylor se définissait comme étant un caméléon bleu foncé vivant à une sombre époque. Et le ciel, soudain, lui parut clément.

*

Il était une fois un jeune homme qui tergiversait quant à son avenir. Il ne savait quelle direction prendre. L’indécision finit par être tranchée en deux parties distinctes : l’une côtoierait les nantis et l’autre les mafieux.

Oliver Roy habitait un splendide appartement de 210 m2 avec une vue imprenable sur la rive nord de la Tamise, le quartier chic à l’ouest de Londres appelé Chelsea, celui des galeries d’art et des antiquaires, prisé par un public à la recherche de la perle rare.

À l’âge de soixante-douze ans, en dépit d’un embonpoint et d’une calvitie précoce - il était quasiment chauve -, Roy avait conservé un dynamisme juvénile et un investissement professionnel rodé aux épreuves les plus sournoises si on considérait que nager avec aisance dans des eaux troubles était un métier honorable. En revanche, le sentiment d’urgence, qu’il avait ressenti en mettant fin à la communication, avait contrarié sa soirée et l’avait rendu irascible.

Le cliquetis de l’imprimante couvrit la sonnerie de l’alarme du téléphone portable. Roy ne leva pas les yeux de l’écran de son ordinateur. La souris, tenue fermement, courait sur son tapis, s’arrêtant, quelques fois, afin de libérer les doigts crispés, lesquels doigts pianotaient aussitôt sur le clavier. Le virtuose luttait contre le temps, il allait être en retard à son rendez-vous, et s’acharnait à clôturer son morceau : la recherche de son prochain achat de véhicule, une berline électrique qui faciliterait ses trajets dans la capitale après s’être acquitté du montant annuel du péage urbain. Il jeta son dévolu sur la marque MG, bien décidé à choisir le modèle chez le concessionnaire sans aucune aide extérieure. Ses yeux vairons eurent l’éclat de la satisfaction. Il délaissa son bureau, parcourut le couloir jusqu’au salon, s’approcha de la fenêtre et scruta le ciel. « Temps nuageux sans pluie, ni averse, avait prédit la météo diffusée au journal de 12 heures. » Confirmation. Il alla dans la chambre sachant comment se vêtir.

Avec l’élégance d’un gentleman, Roy avançait sur le trottoir vêtu d’un pardessus gris foncé qui protégeait un costume 100 % laine vierge dans un coloris similaire. Il utilisait l’indispensable parapluie noir fermé en guise de canne. Il philosophait à la cadence de ses pas sans regarder les magnifiques maisons aux couleurs pastel dont l’architecture ravissait les touristes.

Le libre arbitre décrit la propriété qu’aurait la volonté humaine à se déterminer librement et par elle seule, à agir et à penser, par opposition au déterminisme ou au fatalisme qui affirment que la volonté est déterminée dans chacun de ses actes par des forces qui l’y nécessitent.

À vingt heures pile, les cent quatre-vingt-douze centimètres de cet homme roublard pénétrèrent dans le pub. Une main levée au fond de la salle signala la présence de Taylor qui avait déjà pris possession d’une table. Le serveur, pensant qu’on s’adressait à lui, se fraya un chemin à travers les consommateurs et fut éconduit d’un revers de ladite main.

Roy avança vers son imprévu rendez-vous, s’empara d’une chaise à la table voisine, s’assit face à son ami, et entreprit d’analyser les individus qui l’entouraient telle une murène dissimulée dans son trou et prête à attaquer au moindre grain de sable perturbateur de ses plans. Les consommateurs autour d’eux étaient principalement des hommes, des trentenaires accoudés au comptoir parlant fort et des cinquantenaires aux portefeuilles gonflés de billets s’entretenant à voix basse. Un vendredi soir lié aux habitudes ancestrales.

Roy écouta son interlocuteur, analysa et conclut : « La bénédiction est le gage de la réussite. Placé sous des auspices bienveillants, l’Homme accomplit mieux son destin, car il a sollicité les faveurs du Très Haut. Que la grâce lui soit rendue. »

Les mots entendus confortèrent Taylor dans ses choix.

Les pintes étant bues, les deux complices commandèrent deux « fish and chips », à l’image des autres tablées, avec une autre tournée de bière. Se fondre dans le peuple était le moyen le plus sûr pour passer inaperçu, un souhait partagé.

2

Il était une fois un jeune étudiant qui s’adonnait à la lecture des textes anciens. La théologie le nourrissait chaque jour un peu plus.

Après des années d’étude à user la chandelle, après avoir vaincu les hypothèses ineptes perturbant les esprits simplistes, à l’aube de ses soixante-huit ans, l’adulte vieillissant aboutissait à ses recherches. De l’ombre à la lumière, gardant le cap, le juste équilibre, il avait cherché la voie. Les calculs entrepris depuis des mois amèneraient enfin l’humanité à son apogée.

Chaque fois qu’il devait prendre une cruciale décision, Mark Stevens, cet homme petit et grassouillet à la peau mate, sollicitait l’aide parentale. Chaudement vêtu, bonnet de laine protégeant de la température extérieure hivernale le peu de cheveux qui persistaient sur son crâne, jean, blouson en cuir fourré, mains gantées et pieds chaussés de bottillons, il poussa le portail gelé du cimetière de Clamecy, le lendemain, à 9 heures. Nul besoin de guide. Les yeux fermés, il aurait su rejoindre les siens afin d’opérer le rituel immuable. Il avança d’un pas déterminé vers le tombeau familial, contournant les croix manquant s’écrouler par manque de soins. Par endroits, la pluie, qui avait arrosé les morts au cours de la nuit, avait laissé sa trace, et les semelles brisaient la surface de ces flaques d’eau gelée.

Approchant de son but, Stevens observa l’arbre dépouillé s’inclinant majestueusement vers le marbre noir.

J’élaguerai tes branches à l’automne. Tu pousses beaucoup trop vite. Ta vigueur m’étonnera toujours.

Fatigué par l’activité intense de ces derniers jours, Stevens s’assit sur la pierre tombale, contempla le médaillon funéraire de son père français aux aïeux anglo-saxons, puis celui de sa mère mexicaine, et leur confia la raison de sa venue.

J’ai consulté tant d’ouvrage que j’ai failli me perdre. Qui es-tu ? d’où viens-tu ? de mon imagination, de mes peurs enfouies, de ma réalité qui ne correspond pas à celle des autres ; certainement de là où je n’irai pas, impuissant à avancer dans les ténèbres où tu me guides malgré moi. Suis-je un fardeau pour toi ? et toi, impassible devant mon regard perdu, tu me tends la main, tu as foi en moi. La foi, la tienne, la mienne, les vôtres, comment comprendre ? Mais les mots restent coincés dans ma tête, les phrases non dites ont le goût salé des larmes. J’aurais dû venir vous parler plus tôt, je n’ai pas su trouver le temps. Ma main caresse l’air au-dessus de votre tombe. Je vous effleure. Ressentez-vous le souffle brûlant de sa chaleur ? Vous savoir si loin et si près à la fois est un arrachement.

Stevens se pencha vers les portraits et gratta du bout des doigts le verre blanchi.

J’approche du dénouement. Le temps passé sera perdu à jamais. Il me faut figer les aiguilles. Le passé et le futur n’auront plus cours. Ici ou là-bas, le présent caracolera tel un cheval fougueux Éveillé, je suis. Il est de mon devoir d’enseigner l’immortalité. La porte est ouverte à tous les vices commis par ces êtres de chair et de sang. Ces créatures énigmatiques traversent leur existence de façon si complexe qu’elles se perdent elles-mêmes, animées par un courant magnétique dont elles ont oublié la signification. Elles me font penser à ces morceaux de papier enragés tournant en rond dans la bourrasque, hargne insensée de personnes courant dans toutes les directions, s’entassant dans un coin et s’éparpillant de nouveau. Parfois, il y en a un qui, dans sa naïveté, reste sur le bitume, s’essouffle, halète, résiste aux vents mystérieux des causes, regarde passer les débris, et finit par capituler, emporté dans le tourbillon des conséquences.

Stevens attendit un signe. Une averse lourde de non-sens s’abattit sur ses épaules. Ce n’était pas ce qu’il escomptait, mais elle lava les doutes résiduels. Il se leva. Mouillé.

Il me faut connaître les dernières données avant de lui téléphoner.

Il partit.

*

Il avait eu la journée pour quantifier les solutions, mais aucune d’elles ne lui avait paru primordiale. Taylor rongeait un os nommé Stevens et bouillonnait, allant d’une pièce à l’autre, déplaçant un objet pour le reposer à la même place un quart d’heure après, geste absurde signant une nervosité incontrôlable. Il haïssait cet état trahissant une faiblesse de caractère. Une seule personne apaiserait son exaspération, il en était convaincu, et cette situation le rendait vulnérable. Avait-il encore le choix ? Il téléphona.

Le serveur attendait le client derrière son comptoir. Il s’agenouilla, vérifia le niveau des fûts de bière, et se redressa en entendant l’ouverture de la porte. Le ficus à l’entrée frémit sous l’air froid pénétrant. Pas de quoi s’affoler, c’était juste deux consommateurs qui prirent d’assaut la banquette râpée en moleskine noire au fond du pub comme la veille alors que dix tables avec leurs chaises et cinq tabourets hauts devant le zinc leur tendaient les bras. Ils avaient agi à la manière d’habitués du lieu alors qu’ils ne l’étaient pas.

Le serveur haussa les épaules et s’enquit de la commande d’un hochement de tête. Deux pintes. Ce n’était pas avec ces deux-là qu’il augmenterait la recette du samedi soir, mais, à 18 heures, tout était encore possible. Il avait déjà connu des buveurs timides consommant peu au début qui terminaient ivres morts à devoir leur confisquer les clés de leurs voitures, leur commander un cab, et les aider à monter dans le taxi sous le regard réprobateur du chauffeur craignant le vomi fatal sur les sièges. Plateau en équilibre sur son bras droit, il jeta un sous-verre cartonné de sa main libre devant chacun d’eux. Les boissons atterrirent dessus et une coupelle de chips au centre de la table compléta l’ensemble. La mission accomplie, il regagna sa position favorite.

Roy était contrarié. Le brouhaha d’hier avait eu l’avantage de diluer les mots alors que l’absence de clients ne l’engageait pas à divulguer ses révélations.

Dans un silence pesant, ils sirotèrent le breuvage fermenté. Lentement. Très lentement. Un groupe de cinq hommes et trois femmes poussant la porte avec détermination les sauvèrent de cet embarras. Le serveur serait occupé un moment et son oreille ne traînerait plus dans les parages.

– Petit homme abat grand chêne, commença Taylor. Tu dois te tenir prêt dans la dizaine de jours à venir à compter d’aujourd’hui, 29 mars.

– Laisse pourrir le temps que certains de nos compatriotes s’échinent à combler. Je concède que l’ennui est d’attendre que la faim s’assouvisse, répondit Roy, aussi évasif que son ami.

– Il faut voir au-delà des limites ce qui n’est pas à la portée de tout le monde, et, moi, je vois.

– Dans ce cas, accélère la marche.

– Je n’affaiblirai pas la démarche. L’édifice repose sur une base fragile qui s’avère incontournable. La réussite dépend d’elle.

– La fin justifie les moyens.

– Et les moyens seront estimés la prochaine fois à leur juste valeur, conclut Taylor, glissant un billet sous la coupelle vide. Il se leva et se dirigea vers la sortie.

Roy lui emboîta le pas, bravant la température négative.

– Un ciel étoilé présage une amélioration, proclama Taylor.

Insignifiance des mots.

Roy demeura imperturbable jusqu’à l’entrée de son immeuble.

Serrement de mains devant le coupé Mercedes-Benz de Taylor garé dans la rue. Retour chez soi, chacun calculant le bénéfice de la soirée.

La mine rembrunie, pendant que l’Allemande avalait les kilomètres, Taylor réfléchissait.

Tirer les ficelles est un jeu que je pratique depuis si longtemps que je m’étonne de ma performance. Je dois malgré tout me méfier de la naïveté de Stevens et de l’avidité de Oliver.

3

Le 13 avril au matin, il avait presque fini les calculs - il y avait passé la journée du samedi et une partie de la nuit - pourtant il éprouvait un sentiment très fort de détresse humaine face à la solitude qu’avait créé la recherche de la Vérité. Affirmée par les livres, la physique, la géolocalisation, les signes visibles et son intuition, cette Vérité s’était imposée. Alors il avait su qu’il ne dérogerait pas.

La menace est trop pernicieuse. Le glas de la tourmente a dicté mon action. Rétablir l’équilibre, tel est le sage conseil préconisé venu d’un Ailleurs et j’entrevois les contours. Pouvoir renaître des cendres semblables au Phénix prenant son envol. la Vérité guidera les Hommes. Comment pourrait-il en être autrement ? Ils s’ignorent les uns, les autres, emplis d’une amitié à la parfaite inconnue, dans une société pourvoyeuse de contradictions. Résultat des siècles passés à se fourvoyer, l’information a engendré la désinformation au sein du réseau arachnéen enchanteur de la communication. Plus question de séparer le bon grain de l’ivraie. Trop de difficultés dans l’identification. Un seul homme, selon moi, a le pouvoir et la puissance de changer l’Avenir. Il me tarde de vivre l’Après.

Stevens composa les dix chiffres du téléphone portable de Taylor.

La mine réjouie, Taylor raccrocha et s’empressa d’appeler son fidèle allié.

– Tiens-toi prêt. Une journée t’a été accordée. On se voit dans 48 heures.

– Chose accomplie a toujours une fin, le tout est de savoir si elle comblera ton désir, cita Roy.

– Ce ne sera pas l’Enfer de Dante.

– Bien sûr, ironisa Roy.

– Pas encore, rectifia Taylor. Mais ne dit-on pas : « à qui profite le crime ? »

– Aux audacieux.

– Et la fortune leur sourit. Fin de l’histoire, termina Taylor, coupant la communication.

Son regard pétillant contempla le jardin resplendissant sous la rosée matinale. Le septuagénaire se frotta les mains. C’était un de ces dimanches comme il les aimait, sans anicroche. Il allait même se payer le luxe d’écouter le bon pasteur à l’Église anglicane. Il prendrait le pouls de la communauté, ce qui pourrait s’avérer utile dans un futur proche et renforcer son image de bon samaritain. Il attrapa les clés de la Mercedes.

Quinze minutes de marche pour rejoindre le lieu de culte, y pénétrer derrière les paroissiens, et s’asseoir à la dernière rangée, proche de la sortie. De là où il se trouvait, il avait une vue d’ensemble sur les personnes pieuses qu’il imita à la perfection. L’air était saturé par le puritanisme ce qui l’amusa un moment. Las de son observation, il imagina les réactions qu’ils auraient dans les prochaines semaines et les énuméra mentalement, les classa en fonction des priorités propres à le satisfaire, modifia leur ordre plusieurs fois pour revenir au classement premier. Présent sans y être, il finit par se lasser du jeu. Profitant du mouvement provoqué par l’eucharistie, il se leva, et s’éclipsa discrètement, fidèle à ses convictions. Il avait ses réponses.

4

Lundi matin, Taylor avait réservé une place sur le ferry partant de Douvres en direction de Calais pour le mardi 15 avril. Il préférait voguer sur les flots plutôt que les savoir au-dessus de lui - il avait vécu une expérience traumatisante dans le tunnel sous la Manche.

Mardi, il s’éveilla enthousiasmé au chant du coq. Il débordait d’énergie à l’idée de rencontrer Stevens sur le sol français, de récupérer les documents promis, et de commencer son nouveau jeu.

À 7 heures 30, il bouclait sa valise.

À 8 heures, il roulait sur la voie de droite, écrasant la pédale de l’accélérateur tandis que le brouillard se dissipait doucement, découvrant peu à peu un ciel gris et rosé au soleil levant.

À 10 heures, il garait la Mercedes à l’emplacement indiqué par l’employé de « P & O ».

À 11 heures 50, il quittait Calais et suivait les panneaux indiquant l’A 26, attentif au sens inversé de la conduite, son humeur joviale donnant à la grisaille un aspect estival.

À 13 heures 30, il avalait un casse-croûte sur l’A 2.

À 18 heures, il entrait enfin dans la cité médiévale coincée entre les rivières Yonne et Beuvron au cœur de la Bourgogne, parquait la voiture et priait Stevens de venir le récupérer, parvis de l’église Saint Martin, point de ralliement qu’il avait jugé simple et pratique. Dieu qu’il était fatigué par le voyage malgré les haltes - il se sentait vieux -, mais ce qu’il vit le réconforta.

Marc Stevens avançait avec lenteur, l’air exténué, le dos incliné vers ses chaussures comme s’il voulait embrasser le sol foulé, Atlas supportant le poids des malheurs du monde sur ses épaules. Taylor passa outre, content d’apercevoir une chemise rouge cartonnée à élastique au bout de son bras gauche. Dès qu’ils s’immobilisèrent l’un en face de l’autre, hésitant à se serrer la main, le plus âgé fit un pas en avant et marqua par une accolade musclée qui faillit déséquilibrer son partenaire le degré de sympathie éprouvé.

À travers les rues pittoresques et tortueuses bordées de maisons à pans de bois aux magnifiques toits de tuiles d’un rouge brun, Stevens mena son invité à l’auberge Rolland, appelée ainsi par son propriétaire en hommage à l’écrivain local, nom de famille qui était aussi le prénom de l’aubergiste.

L’intérieur de l’établissement ne dépareillait pas l’authenticité de son extérieur : des murs en pierres jointoyées, une imposante cheminée avec des bûches enflammées et des assiettes décoratives au-dessus dans un alignement parfait - une place privilégiée qu’ils choisirent immédiatement -, un carrelage en dalles de Bourgogne, des tables en bois et des chaises paillées, le tout baignant dans une atmosphère ouatée que procurait la lumière des deux lustres aux ampoules à LED.

La serveuse interrompit sa tâche, leur apporta les menus, et reprit le dressage des tables. À l’appel de Stevens, elle s’approcha et nota leur souhait : salade de saison, filet de sole meunière au riz blanc, tarte Tatin et sa boule de glace à la vanille. Elle ferma son calepin et partit vers la porte de la cuisine.

Taylor et Stevens étant les deux seuls convives, ils parlèrent librement. Le feu dans l’âtre leur procurait une douce chaleur et son crépitement, une douce musique.

– Ce dossier te fournira les explications indispensables à ton entreprise. J’ai synthétisé les calculs, mais il est crucial de respecter l’ordre établi, précisa Stevens, tendant la chemise cartonnée par-dessus les verres vides.

Taylor s’empressa de le consulter.

– Tu remarqueras l’importance du chiffre 7. Il te faudra traverser sept portes, respecter scrupuleusement les sept commandements sous peine d’échouer à la première incartade, et marcher jusqu'à la lumière en divulguant des choses que, parfois, il te faudra taire si tu veux que ta volonté s’accomplisse.

– Les mots tus ont la pesanteur de ce que tu as écrit.

– Aurais-tu peur mon ami ?

– Nullement.

– L’homme refuse de manger ce que la main lui tend ; il jeûne. Purifié des turpitudes, il progresse dans le désert vivifiant jusqu'à l’horizon de ses démons là où la peur affleure la crête des dunes. Mains et pieds ensablés, à genoux, il entrevoit le Néant et sa compréhension l’effraye.

– Du pur nihilisme.

– Nietzsche possédait la faculté d’analyse, après que les peintres du romantisme noir aient livré à la postérité les tableaux les plus sombres au début du dix-neuvième siècle.

– La peau glisse sur les muscles sanguinolents et sur la graisse jaune d’œuf ; les os apparaissent dans leur blancheur nauséeuse tandis qu’à travers eux les viscères vivent leurs derniers instants ; l’œil devient vitreux jusqu’à s’enfoncer dans son orbite pendant que le cerveau se liquéfie et s’écoule par les orifices naturels de la tête. J’en ai vu quelques-uns au Prado, à Madrid, sans compter ceux aux squelettes de tous âges. Les curieux s’abstenaient à la dernière minute et contournaient la salle.

– La recherche de sensations fortes. Ces gens qui voyagent autour du globe cherchent ailleurs ce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes et qu’ils n’ont pas su trouver, le lotus qui ne demandait pourtant qu’à éclore. Ils sillonnent toujours la terre à l’heure qu’il est, tournant sur eux-mêmes comme une toupie. Arriveront-ils seulement à tirer le fil de leurs cœurs pour tisser leurs âmes ? L’homme ferme

La serveuse de retour avec les entrées interrompit le dialogue.

Taylor regroupa aussitôt les précieux feuillets et les posa sur la chaise inoccupée à côté de lui.

– Tu disais, demanda ce dernier lorsque l’employée s’éloigna.

– L’homme ferme les yeux à une vérité qui s’apparente au mensonge.

– L’important est de convaincre, pas de croire.

– Tu prouves son incapacité et sa bêtise par ton constat, John ?

– Comment peut-on croire qu’avoir de l’esprit est un moyen d’être bien vu dans la société ? Cela produit l’effet inverse, attise la haine et la rancune, et les gens se le dissimulent. Subtil degré de supériorité ou d’infériorité, tout dépend de la hauteur qu’on se donne.

– La sagesse consisterait-elle à un détachement de soi ?

– Ce monde est le royaume du hasard et de l’erreur, disait Schopenhauer, et j’acquiesce à ses propos, mais ce jugement nous éloigne de tes résultats.