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Pour Paul Duval, pas question de devenir prêtre, comme le voudrait son père Jacques. Devenu instituteur dans une région voisine, il s'est amouraché d'une élégante « snobinette » jeune femme et suscite l'incompréhension des siens, qui préfèreraient le voir heureux au bras de son ancienne fiancée « au coeur simple ». Comme dans tout bon roman du terroir dans lequel la vie agricole et la beauté des choses simples triomphent, Paul reviendra peu à peu à ses anciennes amours. Un roman manichéen et propagandiste qui témoigne des mentalités canadiennes-françaises du début du 20e siècle.
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Seitenzahl: 181
Veröffentlichungsjahr: 2020
Ils fauchaient depuis le petit jour et déjà ils entendaient, dans l’espace ensoleillé et chaud, les notes de l’angélus du midi ; ils fauchaient depuis l’heure où les étoiles plus basses et pâlies clignotent sur la courbe frangée des montagnes. Les reins courbés, comme des lutteurs, d’un balancement régulier, pas à pas, ils attaquent les foins et le mil cendré ; ces herbes, blessées à mort, se courbent en larges andains autour des faucheurs cependant que le soleil, à mesure, fane leurs fibres.
Un dernier éclair des faulx et les hommes s’arrêtent. Le soleil du midi arde sur toute la campagne, cuisant la terre, séchant l’herbe, accablant bêtes et gens.
Jacques Duval et son fils André vont s’asseoir dans l’ombre mince d’une clôture et se mettent en frais, sans plus de cérémonies, de mordre à belles dents dans la grosse galette brune du lunch préparé le matin à la maison. Et, cependant qu’ils mangeaient, mastiquant bien chaque bouchée qu’ils humectaient de grandes lampées de lait, ils regardaient devant eux le travail accompli... Tout près de là, dans le chaume, attelés à une charrette flanquée de grandes « aridelles », deux bœufs roux semblent sommeiller, les yeux ouverts ; par instants, ils secouent d’un long frémissement leur échine puissante harcelée d’essaims de mouches.
Pendant la fenaison, le repas des faucheurs est vite pris ; le temps presse et l’appétit est robuste ; faucher durant toute une matinée fait descendre l’estomac dans les talons, aussi s’empresse-t-on de le remettre à sa place. Ensuite vient la demi-heure de repos mérité et réparateur, le moment des confidences ou d’un court sommeil.
Jacques Duval et André allument leur pipe et se mettent à causer.
André est rêveur ; il regarde son père qui, le chapeau sur l’oreille, hume consciencieusement les bouffées de tabac de son brule-gueule très honnêtement culotté. Après quelques instants, André laisse échapper aigrement ces paroles.
– Sais-tu, père, que Paul vient souper à la maison, ce soir ?
– Mais oui, mon garçon, même que j’ai dit à ta mère de faire rissoler une omelette au jambon, puisque notre Paul est maintenant accoutumé aux grandeurs.
– Drôles de grandeurs... un maître d’école ! fit André avec amertume ; j’aime bien mieux, moi, rester un simple habitant, un pauvre cultivateur, un toucheur de bœufs...
– Chacun son goût, mon garçon, et, d’ailleurs, qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? Ton frère a voulu devenir un « monsieur », eh ! ben...
On sait ce que l’on veut dire à la campagne d’un paysan qui est devenu un « monsieur ». Il est un être à part ; il a des manières douces, inoffensives, mielleuses, un peu les façons du parvenu, mais il n’en a pas toujours la morgue ; il ne brille pas par la fortune ; il est plutôt pauvre, plus pauvre souvent qu’un cultivateur qui n’a qu’un demi-lot à cultiver. Au milieu de ses parents et de ses amis d’enfance, le « monsieur » se distingue par une instruction et une éducation qu’eux n’ont pas et, à cause de cela, il a abdiqué leurs manières brusques et parfois grossières. Il ne fuit pas la société de ses anciens amis, mais ceux-ci l’évitent quelquefois avec obstination, le raillent au besoin. Bref ! le terme de « monsieur » n’implique pas l’injure ni le mépris ; il exprime plutôt, chez les campagnards, un sentiment de pitié.
« Tout de même, c’est un bien bon garçon que Paul », rectifia le père Duval, qui avait peur d’en avoir déjà dit trop long sur le compte de son aîné.
– Sûr que oui, approuva André, mais ne vaudrait-il pas mieux qu’il cultivât la terre comme nous ? Nous serions trois à la besogne et à trois, nous taillerions une rude concurrence aux Mercier, aux Gendron et aux Bergeron ; ceux-là ont des bras pour cultiver ; aussi, quelle besogne ! Dans quelques années, leurs lots vaudront très chers et pas un coin de leurs champs ne sera en friche ; du train dont vont les choses, ils pourront bientôt nous acheter. Et tenez, l’autre jour, comme je me rendais au « trécarré » chercher les génisses, j’ai rencontré Mercier qui m’a demandé comme cela : « Hé ! André, pas encore à vendre la terre du père ?... » Je lui aurais donné un coup de poing. Et, comme je le regardais d’un œil qui voulait en dire long de ce que j’avais sur le cœur, Mercier a ajouté : « Tout de même, vous faudra bientôt des engagés ; les récoltes, tu sais, et les semences, c’est pas les moineaux, ni les corneilles qui les font. » Ah ! c’est raide, allez, de se faire dire des choses comme ça.
– Encore une fois, qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse, répéta la père Duval en poussant un soupir.
Les deux hommes se levèrent.
La prairie semble fatiguée du fardeau du foin qui reste encore debout... Au travail donc sans plus tarder. Demain, il y aura peut-être la pluie, l’ennemie acharnée de la fenaison...
André, sombre toujours, enfonce déjà sa faulx dans l’épaisse nappe de mil... Jacques Duval, après avoir allumé tranquillement une seconde pipe, tire sa pierre à faulx d’une petite gaine de cuir qu’il porte à sa ceinture et, la passant et repassant sur la lame, en fait crisser au loin l’acier...
Et jusqu’à la brunante, les deux faulx brisèrent l’herbe au vol régulier et chantant de leurs ailes claires...
Voulez-vous connaître l’âme d’un peuple ? regardez la contrée qu’il habite, le sol qui l’a façonné à son image. Or, nulle part, cette influence de la terre sur l’âme de ses habitants n’est plus marquée qu’en notre province de Québec, parce que nul pays n’est délimité de façon plus précise. Enfermé entre les murailles de granit de ses Laurentides et les immensités de l’eau de son fleuve, le Canadien français de la province de Québec s’est développé d’une manière spontanée et originale, en intime harmonie avec la terre natale.
Celle-ci offre un décor multiple et varié à souhait, pittoresque, sévère et riant tour à tour. La province de Québec est la Suisse du Canada, a-t-on dit avec raison.
Cependant on entend répéter souvent que la patrie de Guillaume Tell est plus pittoresque en général que les côtes du Saint-Laurent. Ce n’est pas juste. Que la Suisse présente plus de jolie grâce dans le dessin de ses montagnes et dans la forme de ses lacs, possible ; n’empêche que la nature canadienne est plus précisée par la sauvagerie de ses aspects, par la pureté de ses horizons, et qui est la pureté des mœurs et des coutumes de ses habitants...
D’un côté, c’est la mer qui se chante éternellement à elle-même, sans se lasser jamais, son hymne vaillant et mélancolique, et de l’autre, ce sont nos Laurentides aux lignes nettes, aux sommets arrondis enveloppés de brume, aux pentes abruptes et aux gorges profondes, où dorment des lacs dans lesquels se précipitent des Niagaras en miniature. Pentes et cimes, gorges et vallées sont autant d’étagères qui supportent des forêts éternellement vertes de sapins et d’épinettes. Et de toute cette nature à la fois calme et tourmentée suinte un climat énergique dont la mâle alternance des hivers rigoureux et des étés vibrants fouette le sang et trempe les muscles.
C’est de ces monts et de ces plaines, de ces lacs tranquilles et de ces forêts sauvages qu’est faite l’âme du peuple canadien ; âme de douceur, de charme, de joie saine et franche qui s’accompagne, l’occasion venue, d’une bravoure indomptable et quelquefois farouche.
La nature laurentienne est variée et, pourtant, étudier l’un de ses aspects, c’est apprendre tous les autres ; connaître un village de nos campagnes, c’est savoir par cœur tous nos villages, comme on peut apprendre par l’étude d’un seul individu le type général de l’habitant de nos campagnes...
Quand le voyageur, harassé, est parvenu, par les lacets d’une route rocailleuse, au sommet des montagnes qui entourent, du côté du nord, l’embouchure de la rivière Saguenay, il aperçoit tout en bas, un joli village qui, par sa tranquille apparence, semble l’inviter au repos qu’il désire. Formé de rangées de maisonnettes blanchies à la chaux, carrelé de petits jardins potagers et piqué de bouquets d’arbres, ce hameau respire l’aisance relative de ses habitants. Au reste, les grands champs cultivés qui l’entourent parlent plus éloquemment encore de la situation financière heureuse de leurs propriétaires.
C’est le village des Bergeronnes.
Il est traversé de deux petites rivières qui lui ont donné leur nom et ses rivièrettes elles-mêmes s’appellent du nom des oiseaux qui étaient connus, en France, au temps de Champlain, sous la gracieuse appellation de bergeronnettes et qui étaient très nombreux, à l’époque de la colonie, dans les parages de Tadoussac.
On a prétendu que le nom de Bergeronnes peut avoir été donné à ces rivières en souvenir de Pierre Bergeron, géographe et navigateur, qui a parlé des voyages de Cartier et de Roberval dans un intéressant traité de navigation. Mais on n’admet guère cette hypothèse.
Aux Bergeronnes fleurit, dans toute sa diversité de couleurs et de dessins, la nature saguenayenne.
En arrière du village, s’étagent des collines d’où des arbres de toutes les essences dégringolent jusqu’aux premières habitations. Nulle part, le long de la côte, les forêts ne sont plus vertes et les plaines plus dorées...
La maison de Jacques Duval est bâtie à l’entrée du village, sur le bord de la route de l’église. Elle est blanche, propre et surmontée d’un toit pointu garni de lucarnes. C’est le père Duval qui l’a bâtie, il y a une vingtaine d’années, quand il est venu s’établir aux Bergeronnes après avoir vendu le demi-lot de terre qu’il possédait à la petite Rivière Saint-François, dans le comté de Charlevoix. Elle est bien à lui, cette maison, de même que la terre qui l’entoure...
Il a fait, durant dix ans, toutes les économies pour payer l’une et l’autre.
Il y a tout alentour de la bâtisse un jardin potager où il pousse des tournesols à côté des choux et des betteraves. Ce jardin-capharnaüm est l’objet de toutes les sollicitudes de la mère Duval comme aussi de ses plus noirs soucis. Vingt fois le jour, en effet, il lui faut sortir et chasser, à coup de tout ce qui lui tombe sous la main, un bataillon de poules et de poulets, qui, après avoir traversé sans péril et partant sans gloire des clôtures obligeantes, viennent lâchement faire le sac des plates-bandes. Un énorme coq surtout est la bête noire de la mère Duval, bien que ce chanteclerc soit du plus brillant plumage. Aussi, il ne se passe pas de jour que la brave femme ne se promette de faire de cette tête de Turc à crête sanguinolente un ragoût pour le dimanche suivant.
Le rez-de-chaussée de la maison dont, du reste, tout l’intérieur n’a rien du Palais des Doges, se compose de deux pièces : la cuisine qui est aussi le salon, la salle de réception et la salle à manger, et la chambre des vieux qui renferme les garde-robes, le garde-manger, et, au besoin, le cellier. En haut, sous les combles, se trouvent la chambre d’André et celle dite des étrangers.
Les murs et les cloisons de ces pièces sont tapissés de vieux journaux mais tout est de la plus engageante propreté. La grande horloge carrée, qui sert aussi de coffre de sûreté, est solidement placée sur une tablette, au-dessus de la grande table de famille. À côté se détache en noir la croix de Tempérance ; partout ailleurs s’étalent des lithographies des moins esthétiques : l’une de la Vierge à la Crèche, une autre du Roi Édouard VII et une troisième d’un chef politique du pays que l’on a découpée d’un grand journal illustré.
Pour l’heure, la mère Duval finit de laver son plancher et tout sent net dans la maison. Demain n’est pas dimanche mais c’est jour de fête quand même puisque Paul doit venir. Tout l’après-midi, les poules ont pu picorer tant qu’elles ont voulu les « carrés » du jardin ; le futur « ragoût » en a même profité pour déraciner une bonne douzaine de choux et toute une plate-bande d’oignons sans s’entendre menacer du plus léger coup de balai.
Les faucheurs vont bientôt rentrer...
Ils s’en revenaient, en effet, à travers les champs, assis tous deux, les pieds ballants, sur la charrette que traînaient à petits pas mesurés les bœufs roux.
Encore une rude journée finie !
Le soir descend, un beau soir dont les deux hommes peuvent distinguer, derrière eux, à l’horizon de la prairie, les sourires mélancoliques... Quand ils arrivèrent près du plateau où s’élève la maison, ils se trouvèrent en face de toute la beauté crépusculaire du jour. Les montagnes qui entourent l’horizon s’efforçaient de retenir le soleil en fuite, et sur leurs flancs, traînait une brume bleuâtre. Tout le bord du ciel se teintait de couleurs charmantes qui, par d’heureuses gradations, passaient du violet à l’or... Au loin, à la lisière du bois, une vache meuglait vers la maison. « André, tu soigneras bien les bœufs », recommanda le père Duval, quand la charrette se fut arrêtée devant les étables...
Le souper est servi sur la nappe de toile du pays. Dès que sonne la demie de sept heures, le père Duval s’installe à sa place, et, en deux minutes, avale sa part de soupe, une bonne soupe aux légumes telle que savent la faire si bien les ménagères de la campagne. Il aurait bientôt fait d’engloutir sur la même mesure l’omelette au jambon qui sentait bon par toute la pièce, mais il s’arrêta quand la mère Duval fit remarquer avec douceur :
« Il est entendu que nous attendons Paul. »
Et le père se résigna en jetant des regards attendris sur l’appétissante « catalogne ».
Ce nouveau supplice de Tantale ne se prolongea pas heureusement outre mesure pour le faucheur affamé. On frappa à la porte et un jeune homme entra qui se jeta aussitôt dans les bras de la mère Duval qui n’avait que le temps de s’écrier :
« Je le savais bien, moi, que c’était Paul ! »
Le jeune homme alla presser les mains du père et d’André, puis l’on se mit à table.
Paul Duval venait de traverser les trois lieues de montagne qui séparent Tadoussac des Bergeronnes pour venir passer avec les siens la journée du lendemain.
Un drôle de maître d’école toutefois que ce Paul Duval ! C’est en vain que l’on eût cherché en lui quelque chose du type classique de l’instituteur des campagnes.
C’était un assez joli garçon de vingt-cinq ans, aux traits énergiques mais tempérés par une douceur inexprimable. Toute sa physionomie respirait la fierté et un peu aussi la mélancolie. Brun, les cheveux crépus, le nez fin et légèrement busqué, il promenait autour de lui deux prunelles ardentes, inexpertes aux ruses, et où l’âme à toute occasion, se trahissait. Sa figure méditative révélait dans la courbe du menton le dessin des lèvres et la ride verticale qui commençait à se creuser entre les sourcils, une nature studieuse douée d’une calme vaillance. Une fine moustache brune accentuait la pâleur de son visage teinté par le hâle persistant qui disait les journées vécues dans la vibration du soleil.
Paul Duval, depuis deux ans, était instituteur dans le village de Tadoussac. Quand il avait quinze ans, son père avait voulu ajouter à tant d’autres sacrifices celui de le faire instruire ; Paul, du reste, montrait de bonnes dispositions pour l’étude. On espérait en faire un prêtre ; il se fit maître d’école.
Aimait-il sa profession ou son métier ?
Il eut été difficile de l’affirmer. Ce que l’on pouvait dire, c’est qu’il était exact et docile. Son humble conception du devoir lui permettait d’affronter avec entrain les ennuis et les duretés de cette vie de pédagogue...
Mais les soirs de ses dures journées d’enseignement, il s’en allait errer sur les grèves du fleuve ou sous les sapins des bois environnants ; là, on le voyait perdu en de longues songeries. Il n’était plus alors le maître d’école. Cependant, même en ces moments de solitude, de réflexion et de rêve, Paul Duval ne se plaignait pas. Mais trop prolongée, cette espèce d’isolement moral dans lequel il prenait plaisir à se condamner, lui pesait parmi la bruyante gaieté des paysans qui l’entouraient. Alors, il n’était pas toujours heureux ; il entretenait des pressentiments pour l’avenir.
Paul Duval était fils de cultivateur. Il était terrien par atavisme. Et ces rêveries persistantes, les yeux dans le vide, ces heures passées à regarder un paysan travailler dans son champ ou une scène quelconque de la vie agraire, ces promenades obstinées et si aimées, le long des champs de blé mûr ou d’avoine blondissante, n’était-ce pas autant de manifestations de la nostalgie de la terre ? Que ne pouvait-il donc alors aller joindre ses bras à ceux d’André, à ceux déjà affaiblis du père ? Que ne sacrifiait-il un stupide préjugé pour y retourner, à cette pauvre vieille terre amie et si délaissée par ceux qui ont cru, un jour, en perdre l’amour ?
Pauvre bonne terre canadienne, en certains endroits de notre province, elle n’a plus qu’à dormir au grand soleil du bon Dieu, tandis que les outils des champs se rouillent sous les appentis. Les bras manquent trop. L’église de certains villages devient trop grande et, durant les cérémonies du dimanche, il y a parmi l’assistance des taches qui sont des bancs vides. On commence à rougir, chez nous, du titre d’habitant ; on a honte d’être un homme qui habite « son » pays et dont on connaît le père, la mère, le grand-père, et le bisaïeul. L’on préfère se faire aventurier des grandes villes avec un passé ignoré, un avenir inquiétant, renoncer au bénéfice d’honneur et d’estime dont on peut jouir chez soi, pour aller chercher à la ville une place sans gloire, sans plaisir, pas toujours honorable. Que cette peur des soi-disants « intellectuels » sortis de nos maisons d’éducation, que cette peur de toucher aux mancherons de la charrue et de salir leurs mains blanchies par le frottement du papier, dans la terre humide des labours, en a fait de dévoyés et de ratés !...
Mais si Paul Duval s’ennuyait parfois de la terre dont il se trouvait comme banni, il arriva qu’il se mit à souffrir également de la nostalgie du monde, maladie d’autant plus dangereuse pour lui qu’il ne connaissait à peu près rien de son objet. Que savait-il, en effet, de ce monde que son instruction, si mince fut-elle, lui avait, croyait-il, rendu accessible ! À peine en avait-il entrevu quelques images à travers les fenêtres grillées de l’École Normale de Québec où il avait fait ses études ? Et, parce qu’il ne le connaissait pas complètement, il se mettait quelquefois à l’aimer follement et brûlait de s’y hasarder.
Et c’est ainsi qu’en ses heures désœuvrées, Paul Duval, l’instituteur de Tadoussac, était agité de ces deux alternatives. Il prenait comme une sorte d’âpre plaisir à opposer les tranquilles recoins des campagnes qu’il connaissait à la fébrilité de l’autre vie qui surabonde et qu’il ignorait...
Et, entre les deux, son cœur n’avait encore osé choisir.
N’ayant pu apprendre, durant ses études, l’énergie nécessaire à la lutte, Paul restait encore l’écolier sujet aux impressions singulières et vives, capable seulement de s’émouvoir devant ce qui manifeste un aspect, mais n’ayant que des notions imparfaites sur les choses pratiques ; resté naïf, il ignorait tout de la vie, sauf ce qu’il en souffrait sans cause précise...
« Devinez ce qui m’arrive ! » fit tout à coup Paul, après avoir mangé, quelques instants, en silence.
– Une bonne nouvelle ? demanda le père.
– Très bonne ; Monsieur l’inspecteur vient de me faire savoir que l’inspection de mes élèves ayant été satisfaisante aux derniers examens, mon traitement sera porté à deux cents piastres, l’année prochaine.
– Diable ! fit le père, en avalant coup sur coup deux gorgées de thé chaud.
– Voilà où mène le travail, ajouta sentencieusement la mère.
Elle couvait du regard son fils ainé, ce fils dont elle était fière ce qui lisait dans de gros livres. C’était son préféré, son gâté, celui-là. Elle ne s’en cachait pas, d’ailleurs, et elle ne voyait aucun mal à cette préférence. Il est vrai que de temps en temps, son Paul subissait les railleries de la famille et des voisins ; qu’on lui reprochait d’avoir voulu être un « monsieur », mais si cela lui faisait plaisir, à lui, d’apprendre à lire et à écrire aux autres !...
Quand on eut mangé le dessert, une assiettée de framboises avec du lait et du sucre, André et son père, fatigués du travail de la journée, allèrent se coucher, après avoir recommandé à la mère de les réveiller, le lendemain, à quatre heures. Bientôt, on entendit les ronflements sonores des deux hommes.
Alors Paul, baissant la voix, demanda à sa mère si elle voulait rester seule, un instant, à la maison.
« Ah ! je comprends, tu veux aller dire bonsoir à Jeanne ? »
– Vous avez déviné, mère.
– Tu l’aimes donc toujours, la petite ?
– Oui, et j’espère bien l’épouser, l’an prochain, puisque je serai plus riche.
Il s’était levé et, après avoir embrassé sa mère, il était parti, sous les étoiles, pour aller souhaiter le bonsoir à Jeanne Thérien...
Tout monotone qu’il soit, le chant des grenouilles n’est pas désagréable.
Il ajoute à la profonde mélancolie des soirs à la campagne ; il en complète la tranquillité et fait espérer dans le beau temps du lendemain... Il y a des coassements timides, des sortes de ricanements vite étouffés dans les glouglous, des cris rauques et plaintifs, roulés ou coupés selon le rythme de la musique américaine, ou prolongés, et, peu à peu, à mesure que s’avance la nuit, la cacophonie de la brunante s’harmonise en longues salves sonores. Et, dans l’ombre, les reflets mordorés des étangs et des marais semblent le nickel de vastes boîtes à musique détraquées... puis il y a tout à coup comme un point d’orgue qui marque le lever de la pleine lune derrière les montagnes, et l’on entend une seule note comme parlée à voix basse, vite articulée ; ou bien, l’on dirait, sous nos pas, comme un ramage, une bordure délicate. Est-ce loin, est-ce proche ? On ne sait. C’est un prélude car, comme sous le coup de baguette d’un chef d’orchestre invisible, le concert reprend de plus bel, dans la nuit, lent, cadencé, comme un chant de litanies...
Paul Duval filait droit devant lui, dans la mélancolie de ce beau soir, l’oreille remplie de la musique des batraciens. Il avait le cœur en joie et il se rappelait avec délice le jour où il avait connu Jeanne.
Ils s’étaient rencontrés, pour la première fois, pendant une soirée chez le marguillier Pierre Bernier. C’était pendant les dernières vacances de Paul.
