Restons chez Nous ! - Damase Poitvin - E-Book

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Damase Poitvin

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Beschreibung

"Je m'ennuie ici, c'est bien triste à dire, allez, je n'aime pas la terre non plus". Ces paroles sont celles de Paul Pelletier, jeune homme tendant l'oreille aux sirènes de la vie urbaine alors que son père rêve de le voir reprendre les rênes de la ferme familiale. En tous points fidèle aux valeurs rurales conservatrices de son époque au Canada-français, ce roman dénonce l'exil de la jeunesse vers les grandes cités des États-Unis, ces antres de la débauche, et fait l'éloge de l'agriculture, de l'agriculture et du clergé.

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Seitenzahl: 196

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Restons chez Nous !

IIIIIIIVVVIVIIVIIIIXXXIXIIXIIIXIVXVXVIXVIIXVIIIXIXXXXXIXXIIXXIIIXXIVXXVXXVIXXVIIXXVIIIXXIXXXXXXXIXXXIIXXXIIIÉpiloguecoverPage de copyright

I

I

Un clair matin de fin de septembre : c’est l’exorde d’un beau jour de prime automne, un de ces jours si limpides, si trompeurs dans leur joie ensoleillée.

Toute la campagne s’éveille dans l’aube naissante ; une impression de commencement rose et de fraîche aurore se dégage de tout. Des buées légères montent en se disloquant dans un ciel immuablement bleu : elles disparaissent vite, car le soleil qui vient de surgir là-bas, du côté des Laurentides, les perce de ses lumineuses flèches... Et alors des caresses de lumière courent sur la prairie, des feux rougeâtres embrasent le champ de chaume, où les arbres de la forêt qui le bordent, allongent de grandes ombres jusqu’à la ferme, blanche et coquette, qui se dresse au bord de la route descendant au village... Une légère brise vient de s’élever, qui monte à la cime des arbres dont elle fait trembler les feuilles humides et secoue les perles de rosée qui scintillent à la pointe des herbes ; elle chante dans le feuillage et s’unit au chant d’un oiseau qui, la voix ensommeillée, murmure sur son rameau de sapin, quelque chose de très doux...

Mais ni la chanson de l’oiseau, ni celle de la brise dans les feuilles, ni même les notes de l’angélus du matin qui, là-bas, de l’autre côté du bois s’égrènent, légères et joyeuses dans la campagne ajourée, ne peuvent distraire ses pensées dans lesquelles il semble absorbé, un jeune homme de vingt ans, robuste, bien fait, qui, depuis près d’une heure, se tient debout, appuyé à l’une des fenêtres de la ferme qui donne sur le jardin. C’est en vain aussi que le parfum de la vieille terre, fraîchement remuée, l’odor agri, monte vers lui. Et pourtant, ces senteurs de la grande nature, dont l’ensemble est si pénétrant et si subtile, l’homme les reconnaît et s’y plonge tout entier.

Mais ce matin-là, notre jeune homme préférait s’absorber dans de noires méditations et toute cette féerie de la nature, tous les mille objets qui la composent l’invitaient en vain à prendre part au concert d’amour et de reconnaissance au Dieu bon, leur créateur.

Un autre objet eut cependant le don de captiver bientôt son attention. La porte de la ferme du voisin d’en face s’ouvrit, et il en vit sortir une jeune femme encapuchonnée d’un tablier à carreaux bleus et qui portait deux seaux suspendus à chaque bras. Malgré son vêtement, il n’eut pas de peine à la reconnaître ; c’était la fille du voisin, le père François Morin, l’unique héritière de cette belle ferme. Pour lui donner un titre qui sonne mieux aux oreilles de notre jeune homme : c’était sa fiancée.

Elle avait dix-neuf ans et s’appelait Jeanne.

Après avoir traversé le jardin, en cueillant au passage un géranium qu’elle jeta aussitôt dans l’air avec toute l’insouciance d’un enfant, elle franchit la barrière et, légère, joyeuse, telle Perrette de Lafontaine, s’élança à travers la prairie en chantant à tue-tête :

Un canadien errant

Banni de ses foyers

Parcourait en pleurant

Les pays étrangers.

Dix minutes de marche dans la rosée, au milieu des parfums et des chants d’oiseaux, et la jeune fille arriva à la lisière du bois où paissait un troupeau de huit vaches, belles et grasses, qui regardaient venir leur maîtresse de leurs gros yeux mélancoliques.

« Bonjour Caillette, bonjour Rougette... et toi, la Bleue ; il faut que vous me donniez beaucoup, beaucoup de lait, ce matin ; entendez-vous, tout plein mes seaux... Brrr ! voilà l’hiver qui va bientôt nous arriver, les fromageries vont fermer leurs portes, et il nous faut retirer encore une bonne paye, une bonne... Savez-vous bien que papa m’a promis, si la saison était bonne, qu’il m’achèterait, pour mes étrennes, un joli manteau de fourrure, bien doux et bien chaud ; oh ! le joli manteau... ce sera, en même temps, mon cadeau de noce, ou plutôt, de fiançailles, car nous devons nous marier, Paul et moi, au printemps seulement... à moins qu’il ait encore l’idée de partir, ce grand bêta de Paul... en a-t-il un air depuis quelque temps : seul, rêveur, taciturne, pas un sourire, lui si jovial jadis ; jamais plus un de ces bons mots qui me faisaient tant rire... Toujours ces idées de départ dans la tête ; pauvre Paul, et c’est que je l’aime... sûrement qu’il resterait toujours, toujours, s’il savait combien je l’aime !... Quant à mon manteau de fourrure, je ne le mettrai que le dimanche, quand il fera bien beau et que nous sortirons ensemble, Paul et moi... mais s’il doit partir, lui, oh ! ce qu’il me fait souffrir ce Paul, avec ces idées-là...

Et pendant que la jeune fille monologuait de la sorte, ses mains allaient d’un trayon à l’autre, faisant jaillir à filets pressés, le lait blanc et crémeux dans le seau qui montait, montait... Tandis que Caillette, Rougette et la Bleue, qui se souciaient fort peu du futur manteau de fourrure, de Paul et de son prochain départ, qui auraient même préféré une touffe d’herbe fine et grasse, continuaient mélancoliquement de mâchonner leur éternelle chique.

Et Jeanne, plus triste, continua sa chanson :

Un jour, triste et pensif.

Assis aux bords des flots.

Au courant fugitif...

..................

– « Il adressait ces mots », continua, derrière elle, une voix mâle et forte.

– Oh !... c’est toi Paul, tu m’as fait peur.

C’était Paul, on l’a deviné, le jeune homme qui rêvassait tout-à-l’heure à la fenêtre de la ferme. Il avait suivi avec émotion le manège de la vaillante fille, depuis sa sortie de la maison, et il n’avait pu résister à l’envie d’aller la rejoindre : cela lui remettrait les idées et dissiperait les fâcheux effets d’une nuit d’insomnie.

– Déjà à l’ouvrage, Jeanne, comme tu es matinale et vaillante !

– Il le faut bien ; tiens, regarde : deux, quatre, six, huit... huit vaches à traire, seule ; et je n’ai qu’une toute petite demi-heure... la voiture de la fromagerie va passer dans un instant ; et, ce matin, c’est le grand Pierre qui passe, et, tu sais, le grand Pierre, il ne lambine pas, ah ! non... Et puis, en arrivant à la maison, le déjeuner à préparer au père et à Jules, que nous avons engagé pour l’automne, le ménage à faire, les poules à soigner, des confitures à faire cuire, des citrouilles à peler... ah ! c’est qu’il en coûte aux bras et aux jambes d’être maîtresse de maison ; la pauvre mère n’est pas mieux, mais pas mieux du tout ; et ce qu’elle souffre, maman, de me voir travailler ainsi, seule, sans pouvoir m’aider... mais je la gronde très fort, de se tourmenter ainsi. D’ailleurs j’aime cela, je les aime, moi, ces durs travaux du dehors ; ça nous chasse les mauvaises idées, ça nous rend fortes, vigoureuses... on a toujours le temps de se reposer ; et puis, tu sais, quand on est fille de vieux colon, quand on est... colonne, le travail est notre lot... Mais comme tu es pâle ! et tes yeux, encerclés de bleu, fiévreux ? Tiens, je parie que tu n’as pas dormi de la nuit... Pauvre ami, oh ! je devine, va : tes idées de départ t’ont repris ; tu veux encore nous quitter ; mais rien ne peut donc te retenir, mon Paul !...

Dans ses minutes d’émotion, elle disait comme cela : mon Paul ; et lui, disait : ma petite Jeanne. Car ils s’aimaient depuis longtemps et sincèrement, mon Paul et ma petite Jeanne ; ils s’aimaient de toute la tendresse de leur âme ; ce n’était pas un caprice ; c’était un amour, avec toutes ses délices, sans ses inquiétudes et ses jalousies.

– Oui, Jeanne, je dois vous quitter, c’est irrévocablement décidé ; rien ne peut plus me retenir, rien... ni l’âge avancé de mon père, que je vais laisser seul, ni la faible santé de ma pauvre mère, ni même ton amour, ma Jeanne ; c’est atroce, n’est-ce pas, ce que je te dis là ?... Mais c’est irrésistible chez moi, ce départ. D’ailleurs, vois-tu, c’est pour notre bonheur à tous que je pars ; nous sommes pauvres ; et cette pauvreté me pèse... Je gagnerai de l’argent, beaucoup d’argent et je reviendrai dans deux ans, dans trois ans ; nous serons riches, nous nous marierons, et comme nous serons heureux ! J’achèterai une terre toute défrichée que je donnerai à ferme, car, tu le sais bien, je n’aime pas les travaux des champs, je ne peux m’y faire... j’aurai d’autres occupations ; et toi, puisque tu aimes cela, tu prépareras le déjeuner, tu soigneras les poules, tu feras des confitures... ne vois-tu pas que j’ai raison de partir ! Mais ne me parles plus de culture, à présent, je t’en prie ; c’est un métier que j’abhorre ; et, d’ailleurs, ce n’est pas un métier que celui dans lequel on ne peut réussir qu’à la condition de se priver de tout...

– Mais que te manque-t-il donc, ici, mon pauvre ami, pour être heureux ? je ne vois rien, vraiment, qui te fasse défaut. Tu travailles fort et ne fais pas la vie ; il est tout naturel qu’un cultivateur doive toujours travailler plus que les autres et se donner moins d’agréments dans la vie... Il y a des compensations, assurément ; aucun souci, aucune inquiétude... mais c’est le bonheur, ça ! Si j’étais un homme, il me semble que je prendrais plaisir à ce travail, à cette économie, nécessaire partout, mais plus visible chez nous... Connais-tu mon amie d’enfance, la femme du notaire ? Elle n’est pas plus riche que nous, c’est connu : eh bien ! je trouve tout naturel, qu’elle vive avec un certain bien-être ; mais je trouverais extraordinaire que moi, fille de fermier, ayant précisément la même fortune, j’aie la prétention de vivre comme elle.

– Tu les aimes, toi, ces travaux, Jeanne ; à moi, ils me répugnent et je n’en veux plus ; je veux les fuir en m’en allant loin, bien loin, aux États-Unis où l’on gagne tant d’argent ; et je reviendrai au pays ensuite, riche, monsieur...

– Beaux projets, que je te souhaite bien voir réaliser. Puisque ta résolution est bien prise et puisque tu reviendras, eh bien ! ta petite fiancée aura le courage de t’attendre. J’aurai du chagrin de ce départ, de cette si longue absence. Mais je l’offrirai en sacrifice pour que tu réussisses... Ton père sait-il ta résolution ?

– Non, mais il s’en doute.

– Je crois bien qu’il s’en doute ; à voir ta figure d’enterrement depuis quelques jours, on peut se douter de tout, s’écria la jeune fille redevenue presque joyeuse... Et ta mère ?

– Hier soir, reprit Paul, en prenant le souper, j’étais résolu à parler, à tout dire, et j’ai commencé par manifester mon mécontentement pour les labours d’automne, que nous commençons aujourd’hui même. Un silence lourd, pesant, a répondu seul à mes pédantes observations. Mon père m’a regardé longuement, tristement : ma mère est sortie immédiatement, et je sais bien qu’elle est allée pleurer dans sa chambre...

– Et toutes ces larmes, à la seule pensée que tu puisses partir, ne t’arrêteront pas !... Ah ! mais... voici le grand Pierre déjà, vite, Paul... Monsieur l’Américain, allez-vous, au moins avoir la galanterie de porter mes seaux ?

Il était temps, le grand Pierre, qui n’attendait pas même depuis une minute, s’impatientait déjà. « Eh ! là, vous autres, les jeunesses, arrivez donc ! A-t-on jamais vu !... pendant que l’on se trémousse, que l’on peine et que l’on sue par tous les pores, les tourtereaux roucoulent et se content fleurette... Ah ! Dieu de Dieu, que not’ temps est loin, ce temps où j’ouvrions not’ terre à coups de hache, à coups de pioche... qu’est-ce que j’serions donc devenu, grands saints du ciel ! s’il m’avait fallu perdre les belles matinées à faire l’amour avec Catherine ; la pauvre chère vieille, elle est partie pour un monde meilleur ; que Dieu la reçoive dans son saint paradis !... C’était une maîtresse femme, la Catherine... Mais, voyons, toi, flandrin, veux-tu bien te dépêcher de me vider ce lait dans le bidon !... Dieu de Dieu ! voilà que j’attends ces jeunesses depuis une heure : j’arriverai en retard, sûrement, et le lait sera perdu...

– Mais ne vous fâchez donc pas, monsieur Pierre, hasarda la jeune fille, moitié sérieuse, moitié enjouée, devant la figure déconfite du bonhomme. Il n’y a pas même deux minutes que vous nous attendez.

– Deux minutes !... Dieu des saints !... Une heure, que je vous dis, une heure ! Voyez-vous ça ? c’est gros comme le pouce, c’est encore écourtichée et ça veut en remontrer aux vieilles barbes : ah ! not’ temps, not’ temps !... y a pus d’enfants, non, y en a pus... Hue, Fane... marche, mais marche donc !...

Et la lourde voiture s’éloigna, cahotant, avec un bruit de ferraille et dans le branle-bas des bidons entrechoqués...

II

II

Jacques Pelletier, le père de Paul, était, il y a dix ans de l’époque où se passe notre récit, un des plus riches cultivateurs de la belle paroisse de la Malbaie. Descendant des anciens pionniers qui immigrèrent des vieilles provinces de France sur les bords du Saint-Laurent, il avait du sang de colon dans les veines ; avant tout, il était agriculteur et appartenait à cette classe des amants de la terre, qu’ils travaillent toute leur vie, sur laquelle ils vivent heureux et espèrent mourir...

Celui-là est heureux, en effet, qui n’a d’autre souci que de demander à la terre, les fruits qu’elle lui donne avec tant de prodigalité. Il est heureux au-delà de toute expression le cultivateur qui, le matin, à la première lueur du jour, quand le crépuscule s’est enfui, avec les vapeurs de la nuit, et que la nature, la grande et poétique nature champêtre, se montre dans sa riche toilette du matin, s’en va, droit devant lui, en foulant l’herbe fraîche des champs, vers le lieu du labeur ; ou bien qui, le soir, quand la même nature, si animée le matin, se voile tout à coup d’un agreste mystère, regarde derrière lui le travail accompli, et rentre sous le toit rustique où l’attendent un essaim de petits enfants aux joues vermeilles, aux naïves gaietés, et une femme vive, souriante, à la démarche dégagée, qui lui demande : Es-tu fatigué, mon homme ?...

Héritier de la terre défrichée et colonisée par son vieux père, Jacques Pelletier, depuis qu’il en était le propriétaire, n’avait cessé de l’ensemencer, de la transformer et de l’embellir. Il était devenu bel et bien le roi de son domaine. Grâce à cette énergie et à cette forte dose de sens commun, dont jouissent pour la plupart, les fils de la terre et qui les font si pratiques en toutes choses, il finit par acquérir une honnête aisance, qu’il partagea avec sa femme et les trois enfants que Dieu lui avait donnés... De ces trois enfants, deux, les deux aînés, lui furent enlevés par la mort, dans un âge où ils commençaient à l’aider un peu. Ce fut une de ses plus rudes épreuves, qu’il supporta, du reste, en bon chrétien.

Sur Paul reposèrent maintenant toutes ses espérances.

Lorsque les deux aînés vivaient encore, Paul, qui était très intelligent, avait été remarqué par le curé de la paroisse qui conseilla fortement à son père de l’envoyer au séminaire où il ne manquerait certainement pas de se faire remarquer par ses talents. Le père céda assez facilement ; on espérait en faire un prêtre. Mais, à peine au séminaire, le malheureux Paul ne se fit remarquer que par son indiscipline et son amour effréné de la liberté. Finalement, après trois ans passés à courir les corridors, il revint au bercail et quitta la plume pour les mancherons de la charrue. Le père, à vrai dire, n’en fut que médiocrement fâché ; il avait besoin de tout l’aide possible...

Nous l’avons dit, Jacques Pelletier était un colon dans toute la force du mot. Il avait soif, pour ainsi dire, de défricher et d’agrandir sa terre, même de fonder des villages, des paroisses, et il ne cessait de répéter à ceux qui voulaient l’entendre, aux jeunes gens surtout : « Sur les terres nouvelles est l’avenir de la jeunesse du pays. Éloignez-vous des anciennes paroisses où le sol est épuisé ; allez remuer dans nos cantons une terre neuve qui va rendre au centuple le prix de vos labeurs ; mais, pour l’amour de Dieu ! n’allez pas affliger notre pays en donnant à l’étranger l’exubérance de vos jeunes années... Enfants, suivez la profession de vos pères ; ne rougissez pas de mettre la main à la charrue. Cette profession est noble parce qu’elle est aussi ancienne que la créature. Rien n’est meilleur que l’agriculture, rien n’est plus beau, rien n’est plus digne d’un homme libre. Elle suffit amplement aux besoins de notre vie. Toutes les autres professions, mes enfants, ne sont que secondaires ; l’homme n’en aurait pas besoin s’il était toujours resté simple dans ses goûts, modéré dans ses habitudes, sage, juste et en paix avec lui-même. Honneur au paysan ! s’écriait-il avec enthousiasme, honneur au pionnier ! »

Et, lorsque Jacques Pelletier jetait un coup d’œil sur la carte de son pays et qu’il mesurait l’étendue des terres incultes qui pouvaient, une fois défrichées, fournir l’aisance à des milliers de bras, il soupirait et se demandait pourquoi les gouvernements ne facilitaient pas davantage le défrichement du sol : « la colonisation de nos terres, disait-il, provoque une augmentation de la population ; c’est à la fois favoriser l’immigration étrangère et retenir nos enfants au pays. »

« Retenir nos enfants au pays ! » il en revenait toujours là ; comme tous ceux, d’ailleurs, qui aiment la terre, c’était son thème favori. Pauvre père, aujourd’hui il lutte contre l’engouement de son temps ; demain, ce sera contre son fils, contre son cher Paul, qu’il sortira ses grands et solides arguments !...

Jacques Pelletier était donc parfaitement heureux en son vieux domaine de la Malbaie, au bord du grand fleuve. Mais, parfois, de sombres pensées, comme d’inquiétants pressentiments, venaient l’assaillir quand, le soir, assis sur le seuil de sa porte, il humait à pleins poumons l’air embaumé, après les rudes labeurs de la journée.

Ces pressentiments mentaient-ils ? Vraiment il faut croire que non, puisque, brusquement, il se fit une déchirure, cruelle, inoubliable, dans ce ciel si pur d’une existence si calme...

On était à la fin de septembre ; les foins étaient rentrés depuis longtemps et la moisson était finie. Un soir, sur le coup de minuit, alors qu’il faisait au dehors une de ces tempêtes de nord-est, si particulièrement redoutables et tristes sur les bords du Saint-Laurent, un voisin, qui revenait de veiller, se précipita dans la porte de la maison de Pelletier en criant le sinistre : au feu ! En un instant, tout le monde qui dormait paisiblement, fut sur pied. Nous renonçons à décrire le scène de consternation qui suivit.

On ne sortit de la maison qu’avec les plus grandes difficultés, chacun emportant une pièce de ménage à laquelle il tenait le plus.

Pour comble de malheur, comme le vent soufflait en bourrasques, une étincelle, échappée du foyer de l’incendie, tomba sur la grange, éloignée de quelques pas de la maison seulement et remplie de toute la moisson de la saison. Impossible de rien sauver sans eau et avec cette rage de vent.

Tout fut détruit : maison, grange, écurie, chevaux, porcs, bêtes à cornes et moutons. En une heure, l’œuvre de toute une génération de travailleurs venait de s’effondrer...

Jacques Pelletier fut atterré par ce désastre subit, imprévu, auquel il n’aurait même jamais pensé. C’en était assez, vraiment. Tout à l’heure, riche cultivateur, il est obligé de demander aux voisins, à présent, l’hospitalité pour lui et sa famille.

Les paysans canadiens sont charitables et s’oublient volontiers pour secourir un frère dans la misère. Les voisins de Jacques Pelletier furent sublimes de dévouement et de charité. Dès le lendemain de l’incendie, ils dirent à Jacques : « Nous voici ; nous allons t’aider à reconstruire ta maison et ta grange. Faisons une « corvée » et, dans quelques jours, tu seras logé comme auparavant. »

C’est une vieille coutume de nos colons de s’entraider les uns les autres. Le colon est pauvre : quand une fois il a choisi son lot, il songe, avant tout, à son abri, mais il est seul et il ne peut pas payer des ouvriers. Un peu d’aide le sauverait ; il s’en va donc trouver les voisins, qui sont à deux ou trois milles, quelquefois, et il leur dit : « Je viens m’établir parmi vous, mais je n’ai rien ; vous n’aviez rien non plus quand vous êtes arrivés. Il me faut une maison ; venez m’aider à la construire. » Et les voisins prennent rendez-vous, réunissent leurs forces et en quelques jours le « log house » est construit.

Jacques Pelletier sut gré à ses voisins de leur bon cœur, mais il refusa.

L’étonnement fut général. Il devint à son comble quand on apprit, quelques jours après, que Jacques venait de mettre sa terre en vente.

D’aucuns, les vieux, ne le crurent pas. Mais il fallut bien se rendre à l’évidence quand un jour on vit arriver Jacques accompagné du notaire du village et suivi d’un tiers qui devait être sans doute le nouveau propriétaire.

Les vieux routiniers de la terre, les voisins de Jacques Pelletier, qui ne connaissaient pas le pays au-delà de la ligne seigneuriale de leur paroisse, ne savaient trop quoi penser des agissements de leur vieil ami. Où allait-il, qu’allait-il faire ?...

Mais Jacques Pelletier avait son idée. Depuis longtemps il caressait un rêve qu’il eût bien voulu voir réaliser. Malgré le bonheur qu’il pouvait goûter sur sa terre toute faite, il rêvait d’ouvrir là-bas, dans la forêt, une autre terre qui serait le commencement d’un village, d’une paroisse et parfois dans son beau rêve, où son fils et lui jouaient de la cognée à qui mieux mieux, il voyait les feuillages tomber avec des branches sèches, les futaies se briser, et la forêt, refuge séculaire de myriades d’oiseaux et de bêtes sauvages, reculer, reculer comme par enchantement, devant sa persévérance de défricheur obstiné qui s’entête... Il se voit seul au milieu d’arbres géants, possesseurs antiques du sol, masse à la fois passive et vivante qui l’écrase et semble le défier... Il commence l’énorme besogne et bientôt une échancrure se fait dans la masse feuillue, la lisière recule et il a gagné la bataille...

Le rêve de Jacques Pelletier menaçait de n’être toujours qu’un rêve, quand l’incendie, qui venait de le mettre quasi sur le chemin, lui et les siens, se chargea de le réaliser.

Et voilà pourquoi il ne désespéra pas, soutenu par les joyeuses éventualités qu’éveillaient en lui ses futurs projets...

Pelletier passa néanmoins l’hiver encore dans sa vieille paroisse, chez un voisin qui lui avait loué une rallonge de sa maison... Et un beau matin du printemps suivant, après avoir dûment fait ses adieux à tous les vieux copains de la paroisse, il partit avec sa femme et Paul. Ils emmenaient avec eux un cheval, une méchante charrette et le peu de ménage qu’ils avaient sauvé de l’incendie de l’automne précédent ; en outre, détail important pour un colon, Pelletier avait, dans sa poche, bien pliés, de beaux billets de banques, prix de la pauvre terre paternelle qu’il ne reverrait peut-être jamais plus.

Où allait-il, Jacques Pelletier, fuyant ainsi, sans même se retourner, sa belle paroisse de la Malbaie ?...

III

Deux siècles durant, le « Royaume du Saguenay », comme on appelait autrefois toute cette immense région qui forme aujourd’hui les magnifiques comtés de Chicoutimi, Saguenay et Lac Saint-Jean, avait été comme un livre fermé pour les populations canadiennes habitant les rives du Saint-Laurent... C’est qu’en ce temps-là, on se figurait le pays comme on se figure de nos jours les solitudes glacées du Labrador ; dans les grands centres, on s’imaginait les habitants du Saguenay pour le moins comme des êtres étranges, à part ; et si un Québecquois ou un Montréalais avait le courage d’entreprendre le voyage du Lac Saint-Jean ou du Saguenay, c’était presque un héros ; il s’en fallait peu qu’on ne le félicitât, à son retour, d’avoir eu la chance d’échapper à de nombreux dangers et de revenir d’un si lointain et si redoutable pays.

On avait peut-être raison.

Car il n’y a pas encore bien longtemps, tout ce magnifique pays n’était qu’une contrée sauvage, couverte de mystérieuses forêts où, presque seuls, parmi les blancs, les missionnaires avaient osé pénétrer... Un pays de légendes que l’on se racontait avec terreur, le soir, à la veillée.