L'Architecte - Damien Coudier - E-Book

L'Architecte E-Book

Damien Coudier

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Beschreibung

« Il sentit dans son être quelque chose se coincer, comme un frottement dans les mécanismes de la vie. La machine à supporter était sur le point de se briser. »

Elias le savait, ce monde était un leurre. Il s’apprêtait à découvrir les coulisses de la réalité, la véritable nature de l’univers et la place insignifiante que nous y occupions. Une soif de connaissance inextinguible et une mélancolie profonde l’avait conduit à sacrifier sa famille et sa vie sociale afin de trouver l’Architecte qui, selon certains récits apocryphes, serait le Grand Ordonnateur de la Création. Mais qui était-il vraiment ? Un Dieu ? Une Chimère ? Plus Elias se rapprochait de la vérité, plus il se détachait de son humanité, mais c’était le prix à payer pour lever le voile que le monde avait jeté sur nos yeux.Partis à sa recherche, sa femme et son fils, découvriront que cette quête obsessionnelle pourrait bien mettre en péril le destin de tous.Mise en abyme du monde moderne à travers une quête ésotérique et existentielle. Ce récit salutaire n’est pas sans rappeler les exercices cathartiques de Jason Hrivnak (La maison des épreuves) et délivre une réflexion sans fard sur la nature humaine.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Avec ce troisième roman, Damien Coudier poursuit sa quête de soi à travers une terreur existentielle. Mais cette fois, au-delà des reflets intimes, c’est l’humanité tout entière qu’il remet en question.

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Seitenzahl: 171

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Damien Coudier

L’Architecte

Roman fantastique

ISBN : 9791038805613

Collection : Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : février 2023

© couverture Ex Aequo

© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

1

Un rêve est une anagramme de soi, il a cela de fascinant, qu’il est un mélange éthéré des couleurs de notre esprit ; d’abord distinctes, elles se fondent, du crépuscule jusqu’à l’aurore, à l’horizon de notre conscience. Pour certains, les rêves sont les écueils de nos souvenirs, des expériences qui s’agrègent dans notre subconscient, au hasard des associations que l’on fait, éveillés comme endormis. Il est a priori impossible de rêver de ce que l’on n’a pas vu. Mais parfois, l’étrange ne peut se contenir dans cet assortiment de vécu, de désirs et d’inconscient. Parfois, certains songes dépassent les visions les plus folles et les perspectives deviennent si terrifiantes qu’aucune pensée humaine ne saurait les composer. Est-ce nous qui rêvons, ou est-ce la nature qui songe à travers nous ?

Les rayons de la lune, écorchés par les ronces, peinaient à s’échouer sur les fruits grenus des mûriers sauvages. Sous les volutes de la nuit, la forêt s’habillait de contours inquiétants, ses courbes broussailleuses sculptaient des ombres menaçantes, dissuadant quiconque de s’en approcher. Dans cet enchevêtrement de bois aux épines torsadées, Soren progressait, agile et serein. À son passage,les bouleaux s’arc-boutaient, tandis que les branches torturées des peupliers bâtissaient un épais tunnel dans lequel il évoluait avec célérité. Par endroits, ces arches boisées étaient si basses qu’elles ne lui laissaient guère d’autre choix que de s’accroupir parmi les tiges coupantes. Et bien que les ombres eussent conquis en majorité ce paysage sylvestre, Soren n’éprouvait aucune difficulté à se frayer un chemin, il y voyait comme en plein jour. Il se faufila dans une brèche, d’où s’échappaient de timides effluves de thyms, puis après avoir traversé la terre et ses racines, déboucha sur une vallée verte, baignée de lumière et parsemée de roches solitaires.

Le sol était couvert d’une mousse homogène, l’air était si frais et le tapis de verdure si soyeux, qu’il en perdit le sens de la perspective. Une envie irrésistible de se jeter dans le vide lui traversa l’esprit quand un cri vint l’arracher à sa contemplation. Il regarda derrière lui, la forêt avait disparu, laissant place à un manteau neigeux qui paraissait s’étendre à l’infini. À travers cet horizon blanchâtre, il vit un homme courir, vêtu de haillons, ses cris avalés par le vent. Sa silhouette titubante s’enfonçait dans la poudreuse jusqu’au-dessus de ses genoux, si bien qu’il était obligé de s’aider de ses bras pour avancer. Au prix d’un effort surhumain, il parvint à hisser le reste de son corps au-dessus de l’épaisseur blanche et se mit à ramper, dévoilant ainsi des jambes fraîchement amputées. Il se leva, prit appuisur ses bras et reprit sa course semant derrière lui quelques corolles ensanglantées.

Progressivement, Soren le vit disparaître dans cette étendue laiteuse. Sa voix s’était envolée et les congères rougeoyantes laissées par son passage ondulaient sous la brise nocturne. Lorsqu’il eut atteint les traces du fugitif, il découvrit un morceau de bois dénué d’écorce et recouvert d’inscriptions étranges. Dès qu’il l’eut ramassé, son regard se perdit dans un dédale de minuscules sillons parfaitement alignés qui semblaient dessiner la cartographie d’un univers dont l’étrangeté faisait vibrer en lui des réminiscences familières mais indéfinissables. Un bruit de musique mécanique tinta à son oreille, il leva les yeux et se retrouva sous un dôme gigantesque, composé de rouages complexes et d’engrenages étoilés. Sous ce plafond dentelé, un cadran solaire formait l’épicentre, une sorte de plan circulaire gradué, dont les divisions étaient disposées en face de symboles étranges. En reculant, il sentit sous ses pieds un sol bosselé, peuplé de racines emmêlées dont la sève luisante s’étendait sur des arpents dissimulés dans l’ombre. De l’eau suintait du plafond et ses engrenages, venant s’échouer par gouttes sur son front pour glisser jusque sur sa main. Il posa les yeux sur celle-ci et vit le morceau de bois s’évaporer en une fine vapeur de bruine. Le décor mécanique disparut et de la neige fondue glissa entre ses doigts.

Lentement Soren releva la tête, sentant quelque chose d’humide frotter avec insistance le dos de sa main. Un filet de lumière se glissa à travers l’interstice des volets et éclaira le museau noir et feu de son chien. Tandis qu’il émergeait doucement de son rêve, Soren eut cette considération attendrie à la vue de Dickens qui l’observait la tête posée sur le lit. Il se demanda si cela faisait longtemps que son ami l’attendait, veillant sur son souffle ; ou bien si l’amour subrogeant la patience ne l’avait pas connecté à son sommeil afin de le réveiller lorsque celui-ci ne serait plus un lieu sûr.

Dickens se mit à gémir tout en lui léchant la main. Il le fixait d’un regard intense, ses paupières inférieures et supérieures bardées de couleurs fauves étaient un écrin parfait pour ses yeux tendres. Sa tête large et longue bousculait la paume de son maître, l’invitant à renouveler ses caresses. Répondant à la sollicitation de son ami, Soren se pencha sur lui et frotta son visage contre son cou, caressant son dos et ses flancs à la fois doux et brûlants. L’agitation de son rêve, commençait à disparaître. Puis Dickens, à l’aide de son puissant museau, glissa sa tête sous le bras de Soren et finit, après avoir posé ses deux premières pattes, par monter sur le lit. Blotti contre son maître, il haletait, heureux d’être arrivé à ses fins. Sans prévenir, il se retourna sur le dos. Affalé contre Soren, il dressa une patte en direction de sa joue, le sommant, à sa façon, d’intensifier ses caresses. Soren glissa sa main sous son aisselle chaude, ce qui avait le don de le mettre en extase et de l’autre caressa son ventre découvert. Dickens semblait ne pas tolérer le moindre espace entre lui et son maître, conscient d’un lien qu’il tenait pour sacré ;son abdomen ondoyait entre soupirs et plénitudes.

Après de longues minutes de complicité sans mots, Soren se leva et s’étira. Dickensresta sur le lit, les membres antérieurs étendus sur les draps, adoptant la position d’un Sphinx. Il observait avec assiduité les gestes matinaux encore engourdis de son maître. Celui-ci se passa le visage sous l’eau, prenant à peine le temps de regarder son reflet dans le miroir. Il s’habilla rapidement et regagna la chambre pour sortir d’un minuscule placard un sac de sport afin d’y ranger ses affaires. Parmi son linge et ses éléments de toilettes, on put distinguer la crosse d’un beretta dont le chrome du canon reflétait la lumière du plafonnier. Son bagage terminé, il enfila sa veste pour se diriger vers la porte ; Dickens, à son tour, sauta du lit pour le rejoindre.

Au rez-de-chaussée, crépitait en musique de fond, une radio, certainement une chaîne locale qui diffusait d’une voix monocorde les nouvelles du jour. La lueur de l’aube rhabillait un peu la laideur du hall vétuste et poussiéreux ; dans un coin sombre se tenait le comptoir du gérant du motel. Celui-ci, occupé à lire le journal, ne cilla pas, lorsque Soren parut devant lui.

— Vous partez ?demanda-t-il, le nez plongé dans ses chroniques.

En guise de réponse, Soren posa ses clefs sur le comptoir, faisant fuir les insectes qui surfaient sur les dunes de poussières. Levant les yeux vers son client et tournant la tête vers son chien, le gérant maugréa :

— 50 dollars, plus 15 pour le chien.

Impassible, Soren déposa quelques liasses sur l’assiette argentée du comptoir.

— J’espère qu’il n’a rien endommagé, dit-il en se tournant vers le chien.

— Cela ferait une différence ? répondit Soren en parcourant du regard la crasse environnante.

Sur le coup, le gérant voulut répondre à la provocation, mais se ravisa rapidement, sa capacité de réplique étant proportionnelle à sa lâcheté quand il s’agissait de faire face à plus fort lui. Il se contenta de prendre les billets tout en les froissant dans son poing. Son regard descendit sur Dickens qui le dévisageait, la truffe pointée vers le haut, les lèvres retroussées jusqu’aux oreilles, mettant en évidence toute l’ironie de son sourire.

Soren regagna sa voiture et invita son compagnon à monter. Un nuage noir s’échappa du pot qui vibrait sous les rugissements du moteur. Les soubresauts des soupapes firent trembler sa carcasse, puis, après quelques convulsions, elle prit enfin la route, laissant derrière elle ce vieux motel et son propriétaire aigri. Soren n’attachait plus d’importance aux gens, une sorte d’apathie avait creusé son cœur et déposé dans son gouffre une tombe bien faite. Avec le temps et les déceptions, il avait appris à ne plus s’encombrer de dialogues inutiles, préférant la compagnie des animaux, pour qui les gestes comptent plus que les mots. Ils étaient purs, délestés de superflu et du verbiage qui l’accompagne.  

— Viens, on va manger.

Dickens aboya, tandis que lavieille Chevrolet noire filait en direction de l’aurore.

2

Silencieuse, Julie contemplait le paysage figé par le froid. Fascinée par ce que la beauté avait de fragile, elle regardait immobile, presque éteinte, les cristaux de neige se liquéfier sur la surface tiède des carreaux de la fenêtre du salon. En toute saison, elle aimait cet instant, quand la nuit prépare son entrée et que les aquarelles pourpres du soleil couchant se mélangent au crépuscule. A cette heure précise, les rues du quartier s’éclairaient d’une symphonie d’halogènes et les maisons, en canon, s’empressaient à leur tour de devancer l’obscurité. Dans toute civilisation, l’inconfort du noir dérange. Pour des raisons pratiques bien sûr, mais également et étonnamment, pour des considérations morales. Car l’humanité est intimement liée à la peur du noir. Pétrie de terreur par cette croyance si puissamment ancrée dans ses gènes, elle demeure convaincue que le noir éteint la vie et que la lumière, à tout prix, sera son Salut. Ce Salut qui, peut-être, la dispenserait de l’obscurité céleste de son devenir.

Durant ces moments suspendus, elle se plaisait à bannir les sources de lumières de son intérieur. Invisible, en osmose avec la nuit, elle embrassait, omnisciente et rêveuse, la vie qui s’agitait au dehors. Julie, trouvait qu’il n’y avait rien de tel qu’une loge obscure pour contempler le monde. Elle passait de longues minutes, ainsi, à regarder ce que les autres avaient à offrir, cachés derrière leurs lueurs artificielles.

Pas un son ne devait troubler cet instant, pas de télévision, de radios, ni même de musique, elle n’en ressentait pas le besoin. Pas pour ce moment. Bien entendu, lorsque de sombres émotions commençaient à s’immiscer dans son âme, elle cédait volontiers à l’allégresse d’un concerto, ou bien à quelques remèdes sériephiles, qui selon elle, au même titre que la musique ou le cinéma, méritaient les plus hautes considérations. Certains ne supportent pas le silence, il résonne tel un écho insupportable dans l’abîme de leur existence. Julie avait appris à composer avec lui, bien qu’il l’ait frappéeen plein cœur.

Tout en arpentant du regard le panorama de la rue, elle se demanda, portant un mug à ses lèvres, quel miracle avait fait d’elle, d’une nature si indocile, une âme aimante et dépendante. L’amour demeurait un mystère qu’elle érigeait en poème. Amusée, elle remarqua au détour de son reflet sur la vitre qu’elle s’était même embellie sous le poids des années et des responsabilités.

En bonne ambassadrice de la résilience, Julie saisissait ces moments pour remettre de l’ordre dans ses pensées. Elle s’accommodait ainsi des vestiges de la mémoire, ce qui lui avait permis de tout laisser en place, notamment les photos. Elle attendait qu’une nouvelle, bonne ou funeste, vienne la surprendre.Elle avait agencé sa demeure et sa vie de manière à adoucir les sombres présages qui se tenaient à l’affût. Sous sa mesure, le vide devenait le cocon de riches introspections.

Elle déposa son mug sur les magazines qui traînaient sur la table basse, s’assit sur son canapé, puis sortit de sous un coussin un vieux bouquin. C’était une anthologie de Victor Hugo : depuis l’adolescence, Julie était obsédée par l’écrivain. A cet âge fragile et farouche, l’homme et son œuvre avaient eu le don d’éclairer sa conscience pleine d’interrogations, tout en la préservant de la fureur d’un monde perçu comme injuste. Ce volume était le préféré de sa collection. Sans doute parce qu’il était le plus ancien, mais pas seulement. Il était d’une taille imposante, vestige d’une époque où les livres, dans leur fabrication, savaient être les réceptacles de leurs auteurs. Sa reliure percaline, grainée et foncée pour imiter le cuir, était enrobée de liserés dorés qui, par endroits,commençaient à s’effacer. C’était un trésor aux bords émoussés et aux nerfs abîmés, sa reliure avait vécu les voyages, les malles, les larmes et la passion de cette insatiable lectrice. Les pages étaient marquées de l’empreinte de ses doigts curieux, certaines phrases, qu’elles considéraient comme étant les plus belles, soulignées d’un trait ardent. Les côtés étaient annotés d’une calligraphie passionnée, strates d’encre déposées aux différents âges de ses lectures. Ce livre, massif et usé, était le compagnon de ses aspirations les plus nobles comme de ses considérations les plus intimes.

Alors qu’elle s’apprêtait à se recueillir sur quelques passages choisis, son portable vibra, la pièce calfeutrée de velours allait peut-être offrir l’opportunité de tester sa capacité à amortir les sombres nouvelles.

— Allo ?

Une voix grésilla à l’autre bout du fil.

— Salut maman.

Soren était assis dans un restoroute en train de déguster des pancakes au sirop d’érable, la fumée de son café latte se dissipait sous le souffle de ses paroles. Une brise souffla sur le cœur de Julie, partagée entre le bonheur d’entendre son fils et l’appréhension des nouvelles qu’il s’apprêtait à lui donner.

— Tu vas bien, mon chéri ?

Elle ne put s’empêcher de se lever, comme pour marcher en sa direction.

— Ouais, ça va. C’était juste pour te donner des nouvelles.

Il s’accorda un silence, pour boire une gorgée.

— J’ai peut-être un indice au sujet de papa.

Il dit cela d’un ton étonnamment neutre, mais Julie devinait les émotions qui pendaient au bout de sa langue. Une mère est un miroir devant lequel un enfant ne saurait mentir. Respectant la pudeur de son fils, elle lui fit grâce de sa perspicacité.  

Elle s’appuya contre le mur, passa sa main derrière sa tête pour masser son cuir chevelu.

 Tu es où ?

— Pas loin de la Louisiane, j’ai peut-être une piste là-bas.

— Ok, soit prudent et tiens moi au courant quand tu seras arrivé.

— Ok, bye.

— Bye.

Après avoir raccroché, elle rangea son portable dans sa poche et rejoignit la cuisine pour prendre de quoi manger. Lorsqu’elle tira la porte du frigo, une photo manqua de tomber, elle la replaça sous le magnet, sans prendre le temps de la regarder. Son assiette enfin prête, elle regagna le salon qu’elle éclaira d’une lumière feutrée, elle s’allongea sur le canapé et saisit l’œuvre de la Bête, soulignant au crayon quelques passages du Léviathan.

De longues minutes passèrent dans les entrailles du monstre, quand la fatigue commença à se manifester. Elle essaya de poursuivre sa lecture, mais très vite les lettres commencèrent à se troubler, ne formant plus qu’une anarchie de consonnes et de voyelles indéchiffrables. Elle abdiqua et posa le livre sur la table, ses paupières sur le point de se fermer, son esprit assimilait, dans le désordre, passages du livre et divagations pensives. Soren était devenu Gavroche courant sous les barricades, riant sous la pluie des balles et cueillant çà et là les douilles encore brûlantes… . Puis elle poussa un cri et sursauta lorsqu’elle réalisa qu’elle s’était assoupie. Le livre, qu’elle crut avoir posé sur la table, lui échappa des mains et tomba lourdement, ses ailes déployées sur le sol. Elle se pencha pour le ramasser et, sur le point de le refermer, elle sentit quelque chose de coincé entre ses pages. Pressant l’ouvrage à deux mains, la tranche extérieure vers le bas, elle fit glisser l’obstacle jusqu’au sol et vit avec stupeur une dizaine de dents s’éparpiller sur le plancher.

3

Les braises crépitaient dans le reflet de ses yeux, sa main sûre et rugueuse s’approcha du feu, extirpant du foyer incandescent un morceau de viande roussie. Elias le porta à ses lèvres gercées pour, d’un coup de dent, en arracher un morceau encore brûlant. Goûtant avec extase la pleine conscience de ses pensées, il jeta un regard amer sur les lumières de la ville en contrebas de la falaise arborée. Sur le moment, il jugea qu’il n’était pas monté assez haut, mais un épais brouillard s’était enroulé autour des sommets, enrobant la cime des sapins d’un souffle impénétrable.

De ce point de vue, il pouvait observer les schémas industriels et mercatiques que tissaient les réseaux luminescents de la ville et ainsi établir une cartographie quasi parfaite de cette économie absurde. Il reconnut les usines, les cinémas, les avenues commerçantes et les habitations entassées et solitaires. Il devina les restaurants où l’on soupe gras et sucré après minuit, les clubs où l’on riait sous la clarté des néons et cette foule bigarrée qui se rêvait prodigue. Des aspirants pleins d’ambitions futiles et de délires narcissiques, corps et âme dévoués au Dieu écran, ambassadeurs inconscients d’une société affamée d’amour qui, paradoxalement, rendait leur vie insupportable. Puis il y avait les autres, encore plus invisibles que des figurants, ces mendiants qui regardaient envieux ou dégoûtés l’opulence de leurs voisins. Des ombres vivantes qui, dans leur mécanisme de survie, cherchaient désespérément de quoi manger, quitte à prolonger leur malheur, tandis que d’autres, pourtant bien repus, constataient dans un éclair de lucidité qu’un ventre ou un compte bien rempli ne comble pas l’absence d’amour. Ceux-là, la solitude les submerge, les broie et les pousse à la mort.

Il y a encore quelques mois, Elias aurait pu faire partie de ces gens, mais quelque chose de plus grand, de plus vrai, l’avait poussé à vivre. Vivre, pour être l’instrument de l’Architecte. Il avait choisi une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, au cœur des orages et de leurs éclairs sublimes. Il érigea la nature en Autel et les bêtes en alter ego.

Il s’essuya la bouche avec sa manche, puis cracha un bout d’os en direction de la ville. Une solitude irréductible, voilà à quoi ils étaient tous réduits. Autrui n'avait donc d'existence que pour exacerber leur propre miroir et ce, même lorsqu’il s’agissait d'échanger, de partager. Au-delà des conventions sociales qui n’avaient pour but que l’asservissement à la machine économique, il était devenu certain, pour Elias, qu'une communion avec l’autre soit de l'ordre de l'impossible. Même l’être aimé nous ramenait à cette implacable solitude, ne serait-ce que par son incapacité à souffrir de la même manière ce que l’autre endure. « Un compagnon ne me renvoie que fatalement à moi-même. » À la lisière de cette conclusion, il fouilla dans ses poches pour en sortir son portefeuille. Le cuir détrempé s’était écaillé et ses facettes s’étaient collées. Sous le crépitement du bois et à la flamme de sa furieuse lucidité, il l’ouvrit une dernière fois. Il extirpa la photo délavée de Julie et Soren, s’attarda sur leur sourire et eut du mal à se rappeler à quel moment il avait pris ce cliché. Il tint bon pour ne pas raviver sa mémoire et jeta au feu cette image dont les couleurs déjà s’étaient envolées. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme il n’existait pas, son empathie s’en était aisément détournée.