L'audace d'aimer en héritage - Chantal Mirail - E-Book

L'audace d'aimer en héritage E-Book

Chantal Mirail

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Beschreibung

Dans la Savoie paysanne de 1920, une femme tombe enceinte de celui qu'elle aime et qui n'est pas son mari. Dans le milieu viticole des années 30, dans la région de Carcassonne, un homme est amoureux d'une femme qui n'est pas sa femme. Leur petite-fille parcourt les années, de 1973 à nos jours, et se laisse traverser, douloureusement et délicieusement tout à la fois, de cet héritage. Déambuler au fil des générations interroge inévitablement le choix d'enfanter ou pas. Et rencontre l'Histoire et ses grands évènements... vue d'en bas. Entre fiel et miel les silences du passé conduisent à cette question simple et éternelle : quel passé construit mon présent ?

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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On ne chante bien que dans les branches de l'arbre généalogique. Proverbe.

Sommaire

A- Ameysin

C- Castelreng

AC – L’héritière

de Chantal Mirail

A- Ameysin

Et c’était la première fois. Mais comment l’aurait-elle su ? Comment savoir qu’on n’a pas atteint la jouissance quand on n’a jamais joui ?

Du plaisir, elle en avait eu, son corps en était avide, frémissant à l’approche de l’homme, à son odeur, au son grave de sa voix. Dès les premiers jours, elle avait senti ce feu couvant en elle, cet appel de toutes les fibres de son corps aux caresses de son mari. Un simple regard pouvait l’embraser toute entière, un frôlement d’épaule titillait jusqu’au bout de ses seins, elle sursautait au simple contact de cet homme qu’elle n’avait jamais vu avant son mariage et qui lui semblait si homme. Oui, c’était un homme fait, tandis que ses dix-sept ans la laissaient inachevée. En tant que femme en tous cas. Elle aimait ces moments de l’amour, les attendait avec gourmandise, ne se dérobait jamais. Et pourtant. Pourtant quand le grand corps à côté d’elle se relâchait, quand elle-même se laissait aller à la tiédeur des draps, à leur odeur d’après l’amour, elle ressentait au creux de son sexe un malaise, une amertume, une exaspération, la faim d’un ventre saturé de nourriture, le vide d’une carafe débordant d’un liquide sirupeux. Dans l’amour, l’avant est meilleur que l’après, se disait-elle. Sans savoir que les extraordinaires délices du désir ne sont rien face à la satisfaction du désir, sans savoir qu’elle n’avait encore jamais eu sa part.

Elle l’aimait, ce mari. Il était paisible, dur à la tâche, facile à vivre. Pas causant, certes, en Savoie les mots semblent toujours un superflu incommodant. Il chantait par contre. A toutes occasions, et sa voix ressemblait aux cloches de l’église et, comme les cloches de l’église, amenait à se taire, à fermer les yeux, à écouter. Oui, la vie avec cet homme aurait été simple s’il n’avait pas fallu vivre aussi avec ses parents. On n’épouse pas un homme, on épouse une famille et si le mariage n’est qu’une guerre à l’envers, la guerre n’est jamais totalement neutralisée et s’insinue entre bru et belle mère, entre sœurs et beaux-frères quand ce n’est pas entre mari et femme.

Jeanne pourtant avait été chaleureusement accueillie par son beau-père, un homme avenant et direct. Il lui avait souhaité la bienvenue avec deux gros baisers sur les joues.

Elle revenait alors de sa nuit de noce chez la cousine Marcelle. Les jeunes gens du village, après une nuit de beuverie, les avaient dénichés au petit matin dans ce lieu resté secret jusqu’au dernier jour et leur avait apporté le pot de chambre des mariés bordé de coulures marron, empli d’une liqueur blanchâtre où surnageaient des morceaux de mousse beige. Jeanne n’avait jamais apprécié cette coutume et son air dégoutté avait décuplé les rires du groupe. Le jeune marié avait ri complaisamment, juste pour respecter les convenances, -Clément savait toujours se conformer aux attentes tout en restant sur son quant-à-soi- et avait porté à sa bouche une première bouchée, encourageant des yeux sa jeune épousée. Jeanne avait hésité, ce jeu lui semblait bien stupide mais elle n’osait pas refuser. Elle ferma les yeux, mit à sa bouche les biscuits trempés de mousseux et enrobés de chocolat, essayant d’en oublier la présentation scatologique. Elle aurait aimé que son mari refuse cette coutume comme avait eu le courage de le faire son cousin Antoine. Elle épiait l’homme à ses côtés. Elle en savait si peu de choses. Etait-il un homme courageux ? Il en avait l’allure, avec ses épaules carrées, sa moustache fournie et son buste bien dressé. Et ses yeux ? Peut-on lire le caractère de quelqu’un dans ses yeux ? Elle en doutait. Ses pensées l’extrayaient du groupe bruyant qui avait envahi la chambre et la livrait aux délicieuses saveurs du pétillant marié au chocolat tandis que les biscuits à la cuillère fondaient sous sa langue. Les plaisanteries autour d’elle tournaient à la grivoiserie, les jeunes gens avaient tous beaucoup bu en cette nuit de noces qu’ils avaient prolongé jusqu’à l’aube.

-Allez, Clément, trempe le biscuit.

C’en était trop. Jeanne ne pouvait supporter ces allusions grossières et ces rires lourds, dignes d’une cour d’école primaire, qui faisait de la sexualité un cloaque écœurant. Elle se leva brusquement avec un air déterminé qui les surprit tous.

-Je vais m’habiller, dit-elle.

Ils se levèrent aussitôt, se dirigeant vers la porte. Mais le plus excité de tous, un jeune moustachu frêle et nerveux, tenta de reprendre l’avantage, de revenir vers le lit en rameutant la troupe des jeunes fêtards.

-C’est pas tout, faut consommer ! Un baiser, un baiser !

Clément se leva tranquillement, écarta les bras, le repoussa doucement, fermement.

-Jeanne va s’habiller. Attendez-nous dehors.

Et c’est ainsi que fut leur vie : Clément se livrant aux convenances, Jeanne se dressant contre celles qui l’entravaient, Clément la suivant, abandonnant ses réserves par souci de la protéger, subjugué qu’il était par sa détermination. Aurait-elle pu se douter que son audace à vivre se répercuterait en ricochets de bonheurs et de malheurs tout au long de sa vie, de celle de ses enfants et sur plusieurs générations ?

Ces premières semaines dans sa nouvelle maison, dans cette famille qui était devenue la sienne, furent tranquilles et sereines. Elle se mit au travail avec ardeur. Elle n’avait jamais compté sa peine et il était bien plus agréable de travailler pour soi que chez les autres. Son mari ne se mêlait jamais de ce qu’elle avait à faire. Seule sa belle-mère lui donnait des ordres. Elle s’aperçut vite pourtant que celle-ci acceptait avec plaisir ses initiatives, dans la mesure où elles la soulageaient. C’était une femme fatiguée et qui n’aspirait qu’à souffler un peu. Et c’est ainsi que Jeanne prit peu à peu les rennes, à condition de trimer de l’aube à la nuit. Ce qui lui était naturel. Elle ne se lassait pas de voir la merveille d’un gratin réussi, le tas de cerneaux de noix s’agrandissant, les gerbes de paille méticuleusement engrangées, les raisins dégoulinant dans le pressoir. Elle transformait le monde avec une vitalité toujours neuve.

Mais son beau-père n’attendit pas les vendanges pour se montrer entreprenant. Il se trouvait mille raisons pour traîner à la maison après que son fils soit parti aux champs. Il se plaçait juste derrière elle au moment où elle se baissait pour enfourner un plat dans la cuisinière, faisait tomber sa blague à tabac sous ses pieds, arrivait dans l’écurie quand elle faisait ses besoins. Il lui demandait de vérifier sur son torse s’il n’avait pas attrapé une tique et elle sentait son souffle lourd sur ses cheveux. Il se plaignit d’une bronchite et voulut que ce soit elle qui le soigne. Elle ne savait que faire, aussi honteuse que furieuse. Elle tenta de le repousser par des gestes brusques. Mais il s’enhardissait. Un jour de foire, il passa sa main sur son corsage, pour voir la qualité du tissu, disait-il, car il voulait en acheter du semblable. Et sa main glissa sur son cou. Elle sursauta, furieuse, voulut lui dire son fait. Mais il regardait ailleurs comme si rien ne s’était passé. Réagir, c’était se mettre elle-même en position de fille séduite. Par un beau-père : l’impensable. Elle se révoltait, si elle parlait, si elle lui disait de cesser, c’est comme si elle faisait exister ces gestes déplacés. Ni son mari ni sa belle-mère ne se rendait compte de ce qui se passait et n’aurait pu l’admettre si elle en avait parlé. Alors elle adapta sa stratégie à la sienne. Il usait de toutes les ruses pour l’approcher, elle usa de toutes les ruses pour le fuir. Elle n’était jamais où il l’attendait et elle s’éclipsait juste au moment où il croyait l’avoir. Elle en fit un jeu, le provocant, le narguant. Avec des moments de désespoir, de rage impuissante, de dégoût quand il réussissait à la toucher ou à violer son intimité.

Un jour que Clément était aux champs, elle le crut parti avec lui. Elle voulut descendre une bassine à confiture rangée au-dessus du buffet. Elle monta sur une chaise après avoir accroché le bas de ses jupons à sa ceinture pour ne pas s’accrocher dedans. Elle ne l’entendit pas venir, sentit sa main sur sa jambe avant même de l’entendre.

- Attend que je te tienne sinon tu vas tomber.

Elle se retourna, furieuse, manqua tomber réellement. Il prit cet air à la fois innocent et satisfait qu’elle détestait. Il lui faisait savoir que cette fois il avait gagné, qu’il avait eu son petit plaisir malgré elle. Elle se sentit salie, humiliée. Violée. Elle le repoussa avec rage mais elle sentait bien qu’il se délectait de sa colère. Il lui restait une arme : l’indifférence. A partir de ce moment, elle ne le vit plus. Elle réussit à se le rendre totalement transparent, inexistant. Et comprit que pour lui, c’était insupportable. Il essaya quelques provocations, quelques méchancetés sournoises. Il renversait sa tasse à son passage, lui déchirait son tablier préféré, réclamait les plats qu’elle détestait et refusait qu’on cuisine ce qu’elle aimait. Elle restait stoïque.

Ce petit jeu se calma, ou peut-être ne le remarqua-t-elle même plus, quand elle se trouva enceinte et pendant toute sa grossesse. Quand elle se sut réellement grosse, elle paniqua, elle était si jeune ! Elle n’en dit rien, honteuse de cette réaction inattendue, anormale. Quand on se marie, c’est pour avoir des enfants bien-sûr. Mais saurait-elle s’en occuper ? Oh, elle avait l’habitude de nourrir, changer, faire dormir un bébé. Elle avait eu un petit frère qui était plus souvent dans ses bras que dans ceux de sa mère. Mais allaiter ? Mais accoucher ? Elle ne savait pas très précisément comment ça se passait, n’ayant pour expérience de cet évènement que les cris de sa mère derrière la porte de la chambre. Des cris à faire frémir. Et quelle mère pouvait-elle être ? Elle se sentait tout à coup si petite fille.

Clément, dès qu’il eut compris que ses vomissements matinaux n’étaient pas dus à une maladie mais à son état, l’entoura de prévenances silencieuses. La considération respectueuse qu’il lui montrait la fit femme plus que ne l’avait fait leurs ébats amoureux. Il avait épousé une enfant, fait l’amour à une enfant, paternellement. C’est une femme qui lui donnait un rejeton. Elle s’installa peu à peu dans son état. Un soir d’hiver, alors qu’ils étaient tous réunis autour du feu à trier des noix dans la monotonie des gestes et des bavardages, elle se laissa aller à une douce rêverie, caressa son ventre sous le tablier. Elle se sentait bien, pleine, complète. Tiens, se dit-elle, c’est donc vrai qu’il y a un grand plaisir à être enceinte. A moi aussi, cela m’est donné, ce…cette…béatitude. Elle berça ce mot en elle, doucement : béatitude. Sans bien savoir d’où il venait. Elle le retrouva à l’église le dimanche suivant mais elle l’avait déjà oublié.

Et la petite Rose naquit, sans se presser, tranquille. Et c’est ainsi qu’elle vécut, sans se presser, tranquille. L’accouchement fut long, sans douleur excessive pourtant et Jeanne s’installa dans une maternité heureuse mais sans passion. Ce prénom, Rose, lui fut imposé par les traditions familiales de son mari, dont la mère, promue marraine, portait ce nom ainsi que sa cousine. Mais Jeanne dès qu’elle vit l’enfant et sa bouche en corolle n’entendit en Rose que la fleur. Et en planta dans son jardin. Quel plus bel ornement pour une vie de femme que cette enfant facile et paisible ? Rose fit de Jeanne une mère réussie.

Sa passion de mère lui vint avec Tyvan. Elle le désira, ce deuxième enfant, bien assurée qu’elle était dans son statut de mère. Et elle le désira garçon. Mais ce tourment qui la lia à lui n’était-il pas prémonitoire du grand malheur ? Il venait de naître quand sonna le tocsin de la grande guerre qui emmena son Clément loin d’elle.

Elle n’y croyait pas. Le Ciel l’avait protégée en lui donnant ce mari brave, travailleur, respectueux, cadeau surprise dans sa corbeille de mariée, le Ciel ne pouvait pas le lui reprendre ni l’éloigner alors qu’elle accouchait juste de son deuxième enfant et que la ferme ne pouvait fonctionner sans lui. Il partait, la laissant seule avec deux enfants et des beaux-parents encombrants qui avaient pris l’habitude de se reposer sur le jeune couple. Elle craignait aussi que son beau-père ne profite de l’absence de son mari pour la tourmenter encore.

Le jour de son départ, Clément s’approcha d’elle et lui mit la main sur le cou. Elle frémit. Elle aurait voulu lui dire quelque chose, des mots d’espoir et de réconfort. Mais elle ne savait pas et lui encore moins. Ils se regardèrent.

-Donne-moi une photo de toi, dit-il.

Elle sentit ses yeux se mouiller, courut au buffet de la chambre, en sortit un carton qu’elle déposa sur le lit, y étala les quelques photos qu’ils possédaient, celle de leur mariage, celle de Rose bébé.

-Tiens, emporte celle-là, tu l’aimais bien.

C’était une photo prise juste avant son mariage. Elle posait à côté de sa sœur Marie, fièrement plantée devant le photographe, avec ce si beau corsage que sa mère lui avait fait coudre dans un tissu satiné rosé que lui avait donné sa patronne. Ses cheveux y sont tellement tirés en arrière qu’on dirait qu’elle les porte courts, comme le font parait-il les femmes de Paris. “Ça te donne un air de garçon” lui avait dit Clément.

-Et celle-là, c’est ma préférée à moi, murmura-t-elle.

Elle la regarda longuement, caressa le bel uniforme de son Clément, sa moustache fière, son visage carré, solide. Elle la lui tendit. Il la contempla en soupirant.

-Je ne pensais pas être obligé de remettre un uniforme. Trois ans de régiment, c’était bien suffisant.

-C’est vraiment pas de chance. Tiré au sort il y a dix ans et rappelé aujourd’hui…

-Bah, le régiment, c’était pas si terrible et c’est bien la seule occasion que j’ai eu de voir du pays. C’est comme ça que j’ai découvert Grenoble, une bien belle ville. Mais c’était long, affreux comme c’était long. Je savais ce que c’est que de travailler mais je ne savais pas comme c’est dur de s’ennuyer. Heureusement qu’il y avait les copains, les chansons, l’accordéon, c’est là que j’ai appris.

-Mais maintenant c’est la guerre.

-Elle ne va pas durer, je serai vite revenu de par chez nous.

-J’ai si peur qu’il t’arrive quelque chose.

-Parle pas de malheur, ça va l’attirer.

-Prends bien garde à toi, mon homme.

Elle lui glissa dans la main une médaille de la vierge

-Emporte-là, elle te protégera.

Il la plaça dans son portefeuille avec les deux photos.

Si la Vierge l’avait protégé, elle aurait évité qu’il soit blessé, ce fameux 28 mai. La médaille arrêta la balle qui aurait pu lui transpercer le cœur, c’est vrai, et ça ressemblait bien à un miracle. Mais le morceau de ferraille à l’effigie de la Vierge ne put dévier celle qui l’atteint à l’aine, blessure qui brisa sa vie. Mais il ne le saura, ne le pensera que bien longtemps après.

Et Tyvan grandit sans connaître son père, fit ses premiers pas sans le secours d’une main paternelle, ses premiers caprices sans les gronderies d’une voix virile, ses premiers mots furent maman, tata, pépé et il sut dire mon père sans avoir dit papa. Il courait seul déjà dans toute la maison, dans le jardin, l’écurie et la grange et même jusqu’aux champs, il connaissait le Flon, les mûriers sauvages et les bois de châtaigniers de l’Os sans que jamais la silhouette d’un père n’y ait été mêlé, sans que jamais le propriétaire des lieux n’y ait été présent. Son père n’était qu’un mot dans la bouche de sa mère. De cette attente, il était absent comme l’est un spectateur, pas directement concerné. Son père n’était qu’un creux dans l’esprit de sa mère.

Depuis le départ de son fils, le beau-père avait changé. Il s’était vite rendu compte qu’il pouvait compter sur sa bru bien plus que sur sa femme, réservée, timorée, ressassant ses malheurs. Il se mit à considérer Jeanne comme une compagne de travail qu’il consultait volontiers, sur qui il pouvait s’appuyer. Il la respectait. Et du coup il la respectait aussi en tant que femme. Il n’eut plus jamais de gestes ambigus. Peut-être est-il plus facile de tromper un présent qu’un absent ? En tous cas ce fut pour elle un véritable soulagement. Elle put relâcher sa méfiance, ne plus vivre sur le qui-vive. Ce fut une époque bien courte. Il tomba malade, une vilaine fièvre dont il ne se remit pas. Il était sans force, ne pouvait plus tirer la charrue, peinait à soulever la faux. Jeanne commença à prendre des décisions mais il montrait son autorité par à coup, gérant le peu d’argent qui rentrait comme s’il l’avait seul gagné, ce qui la mettait en rage. Pourtant il finit par comprendre qu’elle était plus à même que lui de régenter. Il ne dit rien mais cessa toute activité, refusa tout travail au champ. Il baissa les bras, d’un coup, se réfugia près de la cheminée qu’il ne quitta plus. Quelques mois plus tard, on le trouva mort sur sa chaise, affalé, comme surpris par l’immobilité mortuaire.

Jeanne devint seule chef d’exploitation.

Elle se trouva dans un état de panique et de soulagement. A la peur de ne pas être à la hauteur se mêlait la griserie d’être enfin seule à gérer sa vie. Sa vie et celle de ses enfants, de sa belle-mère, de la ferme. Elle avait connu l’autorité d’un père, de ses frères puis celle de son beau-père. Son mari, elle avait vite compris qu’il ne la commandait pas, qu’elle pouvait le mener là où elle voulait si elle savait s’y prendre. Mais il ne dirigeait pas non plus la maison, s’en remettant totalement à son père. Il ne sortait de sa réserve que lors de colères mémorables qu’on se racontait à l’envi. A sept ans il avait cassé une dent à un garçon plus fort que lui qui s’était moqué de lui, à quinze ans, c’était contre un gendarme qui l’avait traité de péquenot, il avait fallu faire intervenir un ami de la famille, bourgeois de Yenne, pour lui éviter la prison. Depuis son mariage, ses colères avaient toujours été en faveur de Jeanne car il ne supportait pas qu’on puisse lui manquer de respect ou la peiner de quelque manière. Même sa mère avait été, pour la première fois de sa vie, victime d’une colère de son fils parce qu’elle avait traité Jeanne de coquette. Jeanne avait le cœur serré en pensant à ces colères qui la protégeaient et dressaient autour d’elle un mur d’affection. Oh, ce n’est pas avec le respect de son homme qu’on fait marcher une ferme, il faut aussi se battre contre les commerçants pour le prix des produits à vendre, il faut avoir le courage de changer de cultures, d’acheter une bête supplémentaire ou de s’imposer face au meunier. Et pour tout ça, il avait plus besoin d’elle que elle de lui. N’empêche, elle se sentait bien seule de le savoir si loin sans savoir s’il reviendrait. Le plus affolant, c’était de n’avoir personne vers qui se tourner. Le plus confortable, c’était de n’avoir personne à qui rendre des comptes. Et elle s’en régalait.

Elle ne le revit qu’une fois lors d’une permission dont elle n’avait gardé qu’une amertume que la conception de la cadette n’avait pas réussi à apaiser. Trois enfants et pas de mari, ce n’est pas le compte, non, vraiment pas. A la fin de la guerre, il resta prisonnier en Allemagne. Il revint le jour où on enterrait sa mère.

Et c’est la première fois.

Elle en est émerveillée, sidérée. C’est donc ça ? C’est donc ça dont ils parlent tous et qui fait courir les garçons, frémir les hommes faits ? Baver les beaux-pères ? Elle chasse cette idée, se consacre à son émerveillement. Laisse son corps s’élargir. Son ventre, ses hanches se fondent dans un monde qu’elle peuple et qui la peuple. C’est donc ça ? Les yeux encore fermés, elle tend la main vers le torse nu en un geste de gratitude. L’homme la prend et presse sa paume sur sa bouche en un long baiser apaisé. Elle ressent une énorme reconnaissance envers cet homme qui lui a offert cette sensation unique. Et ordinaire pourtant. Ordinaire ? Elle pourrait avec lui connaître à nouveau ce frémissement de tout son corps ? Pour l’instant elle ne veut rien, elle ne désire rien. Elle a tout. Elle est comblée. Le temps s’arrête. Elle arrête le temps pour se livrer à son plaisir, à ce moment d’après plaisir où seul existe la jouissance d’être.

Les branches d’un frêne oscillent au-dessus d’elle, un rayon de soleil chauffe son épaule, une fourmi se balade sur sa cheville, elle s’ouvre à nouveau au monde qui l’entoure, tranquillement. Elle pose sa main sur les boucles claires de son amant. Son amant ? Elle sourit, béate d’aise. Son amant ! Qu’en dirait sa mère, son entourage, les vielles chipies du village, qu’en aurait dit son beau-père ? Elle rit intérieurement. Qu’en dirait son mari ? Une ombre traverse son ventre. Elle se redresse, plonge son regard sur le visage de son aimé. Son aimé car elle l’aime, oh oui, elle l’a choisi et il l’a choisie. Car il l’aime, il aime ses hanches paysannes lourdes et solides, non parce qu’elles font de bonnes mères et de bonnes travailleuses mais parce qu’elles le rassurent. C’est ce qu’il lui dit à l’oreille et il détaille son corps avec volupté, il aime ses poignets si fins de princesse et il aime ce grain de beauté dans le haut de sa gorge qui appelle les baisers. Il aime sa vaillance aussi, non parce qu’il en faut pour faire une bonne épouse et une bonne paysanne mais parce qu’elle donne l’ardeur de vivre, parce qu’elle la dresse sur le chemin comme la figure de proue d’un navire. Il parle, il parle. Et elle ne savait pas que les mots existaient aussi pour dire ce qui loge tout au creux de soi et elle ne savait pas que les mots donnent du plaisir aussi et qu’ils sont une caresse et un baiser. Et il parle et elle l’écoute et elle rit et chaque éclat de son rire fait rebondir les mots en ricochet et en feu d’artifice. Mon dieu, elle l’aime, elle l’aime. Et c’est si bon d’aimer.

Le soleil rasant se pose sur un buisson de mûres, quelle heure est-il donc ? Elle se redresse.

-Il est tard.

Ambroise lui caresse la nuque.

-Il faut y aller, Ambroise, il est tard.

Jeanne se sent envahie par la honte. Elle, une femme mariée, sérieuse, pieuse, mère de famille, s’est livrée au plaisir, s’est donnée à un homme. En oubliant son mari. Son cœur se serre à la pensée de Clément. C’est un homme bon, respectueux, il ne lui a jamais fait que du bien et elle le trahit honteusement. Elle se lève, rajuste ses jupons et en fait tomber des brins de paille, se baisse pour remettre ses bas. Ambroise, encore allongé, attrape dans ses doigts une mèche de ses cheveux dénoués. Elle le regarde. Elle fond. Non, cet amour là ne peut être un péché, non, il ne peut être mal d’aimer et cet instant paradisiaque qu’elle vient de vivre ne peut être qu’un don de dieu. Songeuse, grave, elle passe ses doigts dans les boucles claires. Il rit.

-A quoi penses-tu ?

-A rien.

Elle secoue la tête. Il l’enlace, la fait rouler par terre.

-Dis-moi à quoi tu penses, allez, dis-moi à quoi tu penses.

Oui, elle a le droit de l’aimer, cet homme sensible, qui n’a de cesse de lui faire dire ses soucis, de les prendre sur lui, cet homme au regard clair et droit. Elle l’embrasse avec ivresse.

-Est-ce un péché de s’aimer ?

-C’est l’absence d’amour qui est péché.

Elle éclate de rire tout en se débattant dans ses bras, elle n’en revient pas de cette légèreté qu’il a face aux choses de la vie. Elle n’a connu jusque là que des gens graves, pour qui tout doit être pesé en fonction des convenances, des contraintes sociales et économiques, avec qui chaque moment de la journée n’est qu’un dur labeur, pour qui la vie même n’est qu’une lourde tâche à mener. Ambroise, lui, est dans une insouciance d’être qui fait de chaque minute une fête. Non pas irresponsable comme certains jeunes gens qu’elle a connus et qui étaient incapable d’assumer leurs actes. Non, Ambroise est doué pour le bonheur, confiant en l’existence, toujours persuadé de trouver sur terre le meilleur. “Un mal peut cacher un bien” a-t-il coutume de dire. “Ma blessure de guerre ne m’a-t-elle pas donné du travail ?” En effet on lui a accordé un poste de cantonnier à son retour de la grande guerre. Il est fonctionnaire ! Et tellement beau… Jeanne ne cesse de se régaler de sa longue silhouette svelte, du duvet blond cuivré sur son torse et ses mollets, de ses taches de rousseur, de ses yeux clairs, de ses cheveux clairs. Clair, il est clair et la cicatrice qui balafre son visage n’enlève rien à sa beauté, en rajoute même : quand elle tient dans ses bras ce grand corps blessé, elle croit se pencher sur le magnifique Jésus de la pietà de l’église.

-Ne pars qu’un moment après moi, il ne faut pas qu’on nous voie ensemble.

-Demain, je passerai à la maison, Clément m’a demandé de l’aider pour le foin.

-Chouette ! Que veux-tu que je prépare à dîner ?

-Il y a longtemps que je n’ai pas mangé tes délicieuses croquettes de pomme de terre.

-Va pour les croquettes alors ! Et une salade de haricots verts ?

-Miam… Je vais me régaler. Et j’ai trouvé un autre nid d’amour.

-Où ?

-A la Péïendrire.

-Dans la cabane de vigne ? Impossible, tu sais que Clément pourrait nous y surprendre.

-Non, non, ce n’est pas dans la cabane. Tu verras, tu verras. Demain, quand on boira le café, fais-moi juste comprendre à quelle heure ce sera possible pour toi. Rendez-vous là-haut.

Elle est à la Peïendrire à trois heures. Elle rit en dedans. “Je me suis réveillée à trois heures, trois” a-t-elle claironné le matin et Ambroise a repris “trois heures, dis donc”. Le rendez-vous était pris. Elle le voit arriver de loin. Et c’est déjà du plaisir. Un plaisir tout rond et tendre. Il l’attrape par la main et l’entraîne en riant, s’éloigne de la vigne, pénètre dans un champ de maïs. Il lui murmure à l’oreille, Jeanne, ma Genah. Car il a décidé, ce passionné d’astronomie, que là-haut dans le ciel, sur l’aile de la constellation du Cygne brille une étoile qui porte son nom. Ils disparaissent ensemble au milieu des épis, prenant grand soin de ne pas abîmer les pousses. C’est le champ de Jean-Marie, leur voisin, et son maïs est précieux.

-Voilà notre cabane à nous.

Un espace de terre est resté vierge, les graines n’ont pas poussé. C’est là qu’ils s’allongent. Ils roulent l’un sur l’autre sur la terre sèche. Les longues tiges vertes forment autour d’eux un ciel de lit protecteur. Ici, personne ne peut les voir. Isolés dans leur berceau d’épis chevelus, ils se laissent aller à leurs baisers. Il la caresse en des endroits restés vierges et elle se demande s’il trouvera toujours, toujours, sur son corps de nouvelles terres à illuminer. Des brindilles viennent chatouiller sa hanche. C’est étrange quand même qu’il soit si plaisant de faire l’amour dans la nature. Non, pas étrange, bien au contraire, l’un ne va pas sans l’autre car, elle le sait maintenant, l’orgasme est une plongée dans la profondeur de la terre, une envolée dans l’immensité du ciel, une jonction avec le monde par le feu du désir qui les soude comme du métal en fusion.

Et ils se créent des habitudes, des complicités autour de rendez-vous secrets, pris en public et à eux seuls audibles, codés. Un mot, un geste peut devenir un message, une lettre d’amour. Et chaque fois, Jeanne ressent dans tout son corps le picotement du désir. Avec Ambroise, tout est préparatif à l’amour. Un frôlement de main, un regard prolongé sur son fichu oublié, celui qu’il avait humé avec délice le jour où il était resté accroché à leur toit de branchage, la contemplation d’un épi de blé en rappel de leur dernier rendez-vous, une rose à sa boutonnière qu’il n’a pas pu lui offrir et qu’il garde là “pour la lui offrir encore et encore, toujours”, un geste vers leur étoile, une expression familière qui, malgré sa banalité, est devenue leur depuis qu’il l’a revisitée aux couleurs de leurs ébats :“demander la lune”, “un coup de baguette magique”… Tout prend sens, tout est invite et hommage. Jeanne n’en revient pas, se laisse porter par cette délicatesse des prémices de l’amour. Elle s’invente des fiançailles.

Ils ont peu de moments d’intimité mais ils se voient assez souvent car Ambroise est un grand ami de la famille et il rend de nombreux services. Il passe une partie de son temps libre à Ameysin et il lui arrive même, sur le chemin de son travail, de s’arrêter à la maison pour boire un verre. Et il invente mille occasions d’adresser à son amante ces clins d’œil vers le plaisir. J’ai dit amante, oui, car Ambroise, anarchiste de la première heure, ne supporte pas le terme de maîtresse, terme bourgeois et déformé. “Ni dieu ni maître ni maîtresse, je ne reconnais que l’amour”clame-t-il. Jeanne connaît par cœur toutes ces belles phrases qui colorent son discours. Jeanne aime l’entendre parler.

Mais quand elle est loin de lui, elle se sent envahie par les doutes et l’inquiétude. La peur d’être découverte la tenaille et elle s’étonne d’être avec lui si imprudente, presque excitée parfois par le risque. Elle ne se reconnaît plus. La peur que Clément l’apprenne la glace d’effroi. Pas seulement pour le scandale mais pour la peine qu’elle lui ferait. Il n’en a rien dit mais elle sait qu’il souffre et se sent diminué depuis son retour de guerre. Quel traumatisme en a-t-il gardé ? S’il ne la touche plus, est-ce parce qu’il n’a plus de désir ou parce qu’il est devenu impuissant ? Sujet tabou qu’il n’est pas question d’aborder. Et elle l’aime, son Clément, même si elle a découvert avec Ambroise une autre facette de l’amour. La seule, pense-t-elle, que les gens appellent amour. L’idée du péché aussi la tracasse. Mais elle est plus dans la crainte de la punition de dieu que dans la conscience de faire le mal. Son sentiment pour Ambroise n’évoque que pureté, bienfait, respect. Avec une inquiétude, celle de tomber enceinte. Comme elle aimerait pourtant porter un enfant de lui. Elle découvre combien un bébé est un prolongement de l’amour, un accomplissement, combien cette perfection à deux aspire à s’ouvrir à un autre, autre et même, à un être qui serait lui et elle à la fois. Comme elle aimerait que son amant soit le père d’un enfant de son ventre. Et plus son rêve grandit plus sa terreur grandit aussi. Que ferait-elle si elle était enceinte ? Sa vie, leur vie serait définitivement cassée. Chaque vingt- huit jours elle guette avec angoisse le retour de ses règles, chaque jour de retard la met en transe. Et le sang qui coule enfin est un vrai soulagement. Plein de larmes.

Elle lui confie son inquiétude. Ils décident de faire attention. Il se retirera juste à temps. Alors c’est fini pour elle ? Elle va revenir à des plaisirs aux relents de devoirs conjugaux ? Elle s’y résigne. Puisqu’il le faut.

Mais il saura la surprendre.

Il la guette, l’attend, la déniche et la suit, il frémit, gémit, l’appelle et la supplie. Un long grognement d’aise, un soubresaut, elle comprend qu’il a atteint le ciel. Elle se relâche, laisse rouler sa tête en arrière, une main posée sur ses cheveux, fière de lui avoir donné son plaisir. Mais il s’ébroue, passe ses mains sous ses reins, embrasse ses seins. Sa main glisse vers son intimité, elle en est gênée, voudrait l’arrêter. C’est alors qu’une onde de chaleur en émerge et irradie ses cuisses, sa poitrine, son corps entier. Il lui vient. Mais quoi ? Ce quelque chose d’attendu et d’inattendu, un ouragan fulgurant qui grimpe aux limites du monde et la ramène sur terre en une chute, une glissade ouatée. Tout est arrêté. Plus rien n’existe. Un rien qui est tout. Car en cet instant unique, intemporel, elle est elle entière, sans déchirure, sans question, sans doute, face à un autre entier et aimé, sans fissure, sans choc. Comme si tout ce qui fait souffrance dans les relations humaines trouvait là sa résolution.

Ils s’habillent, jettent un coup d’œil autour d’eux pour vérifier qu’ils sont seuls. Sur le champ se dressent fièrement, à intervalles réguliers, les dames de blé. A moins de pénétrer dans le champ, personne ne peut les voir.

Encore un moment…

Ambroise tire quelques gerbes pour leur faire un oreiller. Ils s’allongent à nouveau, à l’abri de la haute dame aux épis ébouriffés. Jeanne s’étire, soupire d’aise comme une chatte devant le feu, se love sur sa poitrine. Il est étendu sur le dos, les bras sous la nuque, les épaules ouvertes, les jambes écartées, encore tout livré, abandonné. Il a basculé son chapeau sur ses yeux, comme pour se concentrer sur ce poids doux et ferme contre son flanc. Et ensemble ils goûtent et savourent ce doux moment d’après l’amour.

- Y a bal ce soir sur la place. Le bal du quatorze juillet.

-Quatorze juillet déjà ! Heureusement qu’on a fini le sulfatage, faut attaquer les moissons, le blé est juste à point.

Jeanne rage. Comme d’habitude, il ne sera pas question pour Clément d’aller danser, comme d’habitude, il ne sera même pas possible d’en parler, elle devra se contenter de ces quelques mots laconiques. Et si elle s’énerve, ce sera pire. Il la regardera avec surprise puis lassitude et ira aussitôt s’enfermer dans une tâche ingrate ou dans le sommeil selon le moment. Ce bal, pourtant, il faut qu’elle y aille. Ce sera le premier depuis ses “épousailles intimes” avec Ambroise. Elle a déjà manqué le bal de la Saint Jean à cause des foins et à la vogue des bugnes, Ambroise n’était encore pour elle qu’un ami. Elle avait dansé, ce jour-là, à en perdre la tête. Tiens, n’est-ce pas dans ses bras qui la faisaient valser qu’elle a commencé à frémir pour lui ? Elle ne sait plus. Se souvient seulement de la clarté de ses cheveux aussi dorés que les bugnes frémissant dans l’huile. Elle s’était faite cette réflexion sans oser le dire à haute voix, dans une retenue qui l’avait étonnée elle-même. Car les plaisanteries fusaient autour des énormes poêles crépitantes et personne n’y aurait vu du mal, surtout pas les jeunes gens déjà bien éméchés. Oui, c’est peut-être là qu’elle a commencé à le voir autrement, avec du feu dans ses yeux. Ou peut-être ce jour où il a parlé si joliment du mouvement harmonieux d’une femme qui fane et qu’elle a osé prendre l’allusion pour elle, sans être sûre encore. Ou même peut-être, aussi, quand elle l’a entendu expliquer au jeune Tyvan comment les arbres cherchent la lumière et comment il faut les aider à laisser un chemin pour les rayons du soleil en coupant les branchettes centrales et comment les arbres apprécient cette aide et nous remercient de leurs fruits abondants et sucrés. Elle se régale à se rappeler ces prémices de leur amour, s’extasie sans cesse de ses mystères, pourquoi lui, pourquoi moi. Et ce qui la sidère le plus, c’est que cet homme qui est tout pour elle, qui remplit sa vie, ses pensées, son cœur, sans qui elle serait autre, ait pu être un jour un homme du village, un quelconque voisin, ami, un homme parmi les hommes. “Tu m’as choisi parmi tous les hommes et moi je t’ai choisie entre toutes les femmes” lui a-t-il dit en riant lorsqu’elle lui a confié ses pensées. Choisie entre toutes les femmes, comme le dit la religion. Et n’y a-t-il pas quelque chose dans l’amour qui donne accès au divin ?

Le bal ! Le bal ! Celui de la vogue des bugnes, elle a pu y aller sans problème. C’était au village, tout le monde y était, Clément servait à la buvette. Il a même joué un peu d’accordéon et chanté des chansons du régiment. Mais il n’aime pas descendre à Yenne. Comment le convaincre ? Quel prétexte trouver ? Et elle ne peut y aller sans lui. Et il faut qu’elle y aille ! Il le faut. Demander à Ambroise de lui en parler ? Ce ne serait pas très délicat et de toute façon il aurait peu de chances de le convaincre. Il faut à Clément des raisons matérielles, tangibles, incontournables. Les mots et discours lui font peu d’effet. C’est énervant quand même ! La guerre est finie, tout le monde s’amuse, tous les jeunes vont danser, les bals se multiplient malgré les admonestations des curés. On veut oublier le malheur et la mort, on veut s’amuser parce que la guerre nous a laissés vivants et entiers. On veut vivre, quoi ! Mais quel prétexte trouver ?

C’est le garde-champêtre qui la sauvera. Il a besoin de tréteaux pour les tables, plusieurs ont été cassés l’an dernier et pas remplacés, il vient emprunter ceux de Clément. Jeanne sait que Clément ne refuse pas un service mais qu’il n’aime pas néanmoins risquer son matériel. Il a lui-même monté ses tréteaux pour les bugnes et il y tient. Alors elle lui suggère de donner un coup de main à la buvette pour avoir un œil sur son matériel et sur les ivrognes qui pourraient le mettre à mal. Clément est connu pour son calme et sa maîtrise des fêtards, le garde-champêtre surenchère sur la proposition, insiste et convainc Clément. Celui-ci n’est pas vraiment dupe et pas mécontent de faire plaisir à Jeanne sans pourtant l’accompagner comme danseur.

-Viens aussi, lui dit-il. Les voisines y seront ?

-Il y aura la Mathilde, la Suzanne, la Marie avec ses filles. Et puis mon petit frère aussi qui doit donner la main.

Sur la place, les musiciens s’en donnent à cœur joie.

Jeanne s’est assise tout près de la buvette avec Suzanne et ses filles. Elle est fière d’avoir trouvé un joli tablier à fleurs pour Rose qui est bien mignonne, toute sage à côté d’elle. Les jeunes gens du village sont venus les saluer, elles, les femmes, ils reviendront dans un moment inviter les jeunes filles. On dit que le fils du Baptiste a un faible pour l’aînée de la Suzanne. Ils se seraient même échangé quelques bécots. Mais le mariage, c’est plus compliqué que quelques baisers. C’est ce qu’elle pensait, Jeanne, avant. Mais maintenant les choses lui paraissent différentes. Parce que quand même, dans le mariage, arrangé ou pas, il faut faire l’amour. Et faire l’amour sans amour, c’est pas facile, ça peut même être douloureux. Bien sûr qu’il y a tout le reste, les enfants, le travail, tout ça. Mais pour faire des enfants, il faut bien aussi cette chose là, faire l’amour. Et on revient au même point. Le mariage, c’est pas seulement un arrangement de famille.

-Maman, maman, y a papa qui vous envoie du blanc limé et pour nous, des limonades. Des limonades, maman !

Tyvan porte fièrement les verres, les dépose sur la table, court en chercher d’autres. Ah, il est heureux, son gone, et toujours serviable et vif malgré son jeune âge. Ça fera un bel homme et gentil avec ça. Et qui sera sa femme ? L’aimera-t-il ? Jeanne rit : imaginer Tyvan marié, mon dieu que c’est drôle…

De loin elle aperçoit Ambroise. Elle fond. Elle rougit. Regarde autour d’elle, inquiète que quelqu’un ait pu voir son trouble. Cherche des yeux Clément. Il parle avec Baptiste tout en remplissant les verres, attentif à son service. Elle a convenu avec Ambroise qu’ils ne danseraient ensemble qu’une fois, maximum deux. Ils ne veulent pas faire jaser ni causer du tort à Clément. Ils sont surtout dans le cocon de leur secret, dans l’excitation de ce monde à deux qui n’appartient qu’à eux. Elle aperçoit sa sœur Louise qui danse avec Etienne, le jeune frère de Clément. Louise interpelle ses amies, bousculant ses frères et ses cousins qui n’osent s’approcher des filles.

-Veux-tu danser, Jeanne ?

Son jeune beau-frère s’est approché gentiment. Jeanne est bien contente de faire cette première danse avec quelqu’un de la famille. Et qui danse bien, en plus. Elle se laisse entraîner. Elle se doute bien qu’il va lui parler de sa sœur, il a déjà fait connaître ses intentions.

-Tu comprends, les deux familles se connaissent bien, s’apprécient et seraient encore plus unies si j’épousais ta sœur. Je suis sérieux, tu sais, je travaille, je ne bois pas. Est-ce que tu penses que tes parents seraient d’accord ?