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Un adolescent en quête de réponses face à une crise existentielle jette son dévolu sur la montagne et la randonnée. Il croit alors que la solitude est son seul remède. Ébranlé par les services sociaux, l’intimidation et le mépris, il se lance témérairement dans des aventures éprouvantes qui lui feront réaliser sa véritable nature et qui le pousseront au dépassement de soi. Connaître de quoi il est fait, c’est l’essence de sa quête. En montagne, seul devant l’épreuve, l’adolescent n’abandonnera jamais et surmontera cette réflexion sur sa vie comme les caps qu’il franchit.
La Gaspésie est placée à l’avant-scène dans ce roman d’aventures de montagne promettant des descriptions saisissantes de ces explorations incroyables. Surmonter l’Échelle des Géants commence par l’esprit.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en Gaspésie, à Sainte-Anne des Monts, l’auteur fut toujours passionné par la nature et les créatures qui l’habitent. Sensible à ces mondes en péril, dont l’exploitation des ressources est sans cesse grandissante, il s’interroge sur leurs sorts.
Nelson PELLETIER est un auteur québécois. À un très jeune âge, il rêve de devenir océanographe, mais des changements importants dans sa vie remettront en cause ce dessein. Il passera au début de son adolescence cinq années en famille d’accueil, perdant de vue sa famille. La reconstruction sera longue et difficile, mais les livres, la science et la passion continueront de le guider. Il sera ensuite très intéressé par l’anthropologie et la philosophie qui lui permettront de mieux comprendre ce que nous sommes nous les hommes, peuple de la terre. Cependant incapable de poursuivre ses études, il réoriente ses choix de carrière pour devenir électromécanicien afin de gagner sa vie et d’y élever ses propres enfants. Passionné de la mer et de montagnes, plusieurs épreuves surmontées ont forgé son caractère qui lui permet aujourd’hui d’avancer et de vouloir partager ses souvenirs si riches.
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Seitenzahl: 643
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Avant-propos
Autres publications
Avant-propos
A genoux devant l'Empereur
L’ascension
La chute d’Icare
Parmi les miens
Vertige
Le piège
Indiana Jones
Dans le ventre de la Terre
Les braises du ciel
Une nuit de calvaire
Parmi les miens
L’Échelle des Géants
Conclusion
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Pelletier, Nelson, 1975-, auteur
L'échelle des géants / Nelson Pelletier.
ISBN 978-2-924169-62-9
I. Titre.
PS8631.E463E24 2019 C843'.6 C2018-942637-3
PS9631.E463E24 2019
©Éditions du Tullinois - 2019
www.editionsdutullinois.ca
Tous droits réservés.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.
Auteur : Nelson PELLETIER
Titre : L'Échelle des Géants
ISBN version papier : 978-2-924169-62-9
ISBN version E-Pub : 978-2-89809-293-0
ISBN version E-Pub-PNB : 978-2-89809-294-7
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
Dépôt légal version papier: 1er trimestre 2019
Dépôt légal version E-pub: 4e trimestre 2022
Dépôt légal version E-pub-PNB: 4e trimestre 2022
Révision de Textes : Anne-Laure Perez
Infographie : Mario Arsenault Tendance EIM
Imprimé au Canada
Première impression : Mars 2019
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC - QUÉBEC
J’ai écrit ce livre parce que cette Échelle a représenté ma vie. Je voulais fuir la honte, les services sociaux et le regard des autres, mais partout où je fuyais, l’Échelle m’attendait. Il m’a donc fallu l’affronter, percer son mystère et gravir ses échelons. La solitude était le seul palais qui semblait me combler, qui me donnait l’impression d’être débarrassé de l’oppression. Sur la montagne, je croyais être un homme libre, mais le labeur de l’Échelle était partout. C’est en descendant de la montagne, en me dirigeant vers les miens, que j’ai enfin connu l’exutoire. Au sommet de l’Échelle ne se trouvait pas l’exaltation, seulement une victoire qui en promettait d’autres.
Nelson PELLETIER
de Nelson PELLETIER
2018 = Quand j'étais pêcheurÉditions du Tullinois
L’Échelle est ici une métaphore. Elle représente ni plus ni moins les défis que nous réserve la vie. À chacun son Échelle. Certaines Échelles sont clémentes, elles furent bâties par des parents souvent investis dans cette quête à un point tel que l’Échelle devint un monte-charge. Ceux-là ne se sentiront pas interpellés par cette histoire.
L’Échelle des Géants concerne ceux qui font le chemin seuls et qui ignorent même que ce monument les concerne. Seule l’intrigue les pousse dans cette épreuve. Mais l’apothéose n’est pas tant la cime que l’effort déployé pour l’atteindre, car une Échelle est une suite de victoires, ce sont elles qui égayent l’âme.
Dans mon roman, l’Échelle est un parcours qui prend la forme d’une structure mystérieuse, venue de nulle part et ne semblant appartenir à personne. L’énigme est absolue. Lorsque l’on subit l’abandon, sans guide, sans mentor, c’est souvent devant ce genre d’énigmes que l’on se retrouve. On ignore tout de nous, tout de l’avenir, tout de l’Échelle. Cet avenir qui semble obscur et nébuleux au loin paraît par moment impossible à surmonter, comme l’Échelle des Géants qu’aucun bras d’homme n’arrive à atteindre. Alors, comment faire?
C’est bien la perception de notre conscience qui crée nos victoires comme nos peurs et notre désespoir, l’esprit est donc bien la clé de tout. C’est lui qui nous confine et c’est aussi lui qui nous libère. Peu importe à quoi ressemble l’Échelle, elle déclenche d’abord ce doute, celui qui fait tergiverser notre conscience entre la fuite ou l’engagement.
Dans la montagne, je n’ai pas fui uniquement les villes, les services sociaux, l’oppression et la honte, mais aussi la violence, les mensonges, la drogue et ses paradis édulcorants, la peur, mais aussi moi-même, car tout me dépassait. La solitude est une prison, mais cette peine donne du temps, du temps pour prendre conscience de ses moyens. Cependant, j’ai tardé à m’engager, je préférais les ombres de la nuit, je préférais attendre passivement un signe. De qui, de quoi, je l’ignorais, voilà pourquoi cette attente peut être éternelle.
L’Échelle est ici représentée comme étant sculptée dans un arbre géant, comme il n’en existe pas. Une Échelle de Jacob pour Géants, qui ne transite pas entre les cieux et les hommes, mais bien entre les peurs, les a priori, les certitudes et le destin des hommes. Cette Échelle est aussi une épreuve collective, l’humanité aujourd’hui plus que jamais doit vaincre son Échelle. La pluralité des cultures, des religions, les défis énergétiques, la consommation, le partage des ressources et des richesses, tout cela constitue les échelons d’une Échelle dans laquelle trop peu de peuples s’engagent, et pourtant…
Un arbre géant plonge dans la terre des racines profondes qui puisent dans ce sol l’énergie de l’Échelle. Dans mon concept de l’Échelle, les racines qui l’alimentent sont une représentation de la pyramide de Maslow. Les besoins de l’arbre doivent être comblés pour créer une Échelle qui offrira le goût des victoires. À la base, où les racines sont larges et fournies, l’arbre comble ses besoins de base, comme l’indique Maslow. Puis, les racines les plus profondes, celles qui cherchent leurs nutriments uniques et rares, comblent le besoin de s’accomplir. Et voilà que naît une Échelle de l’arbre. Seul un arbre comblant les cinq étapes de la pyramide rend possible ce combat, car cette dernière fournit ce désir vers la réalisation de soi.
Un arbre plonge ses racines dans les profondeurs de la terre, comme une conscience à prospecter. Plus nous voyageons en profondeur en nous-mêmes, plus ce voyage intrinsèque nous rend forts, car nous savons de quoi nous sommes faits. C’est la pointe de la pyramide. Cet effort est individuel cependant et n’est pas garant de succès au terme d’une démarche volontaire.
Mon Échelle, celle des Géants, compte sept échelons. Il s’agit d’une pérégrination, d’un parcours pieux promis aux labeurs des pèlerins, ceux qui cherchent à comprendre. Dans la montagne, chacun de mes pas était rempli de questions, et les sommets muets avares de commentaires. On peut fabriquer des autels avec la pierre de montagne, écrire des runes sur le roc, mais les vérités de pierre ne seront jamais vérités d’homme, voilà les limites de la solitude. Un pèlerinage prend fin quand le vide des questions est rempli. Gavé par ce réconfort, on peut dès lors entreprendre notre avenir.
*
Échelon 1- L’engagement. Aucun avenir ne peut devenir, aucune marche ne peut donner dans l’aventure, aucun défi ne peut se concrétiser s’il n’y a pas d’abord cet acte d’engagement, même s’il est aussi futile qu’une promesse. L’engagement est donc cette force qui encourage le mouvement, l’initiative de la marche.
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Échelon 2- L’ambition. Un désir ne devient prometteur que jumelé à l’ambition. Pusillanime ou empreinte d’une dévotion absolue, l’ambition est le carburant de l’engagement, l’énergie qui déplace les montagnes. Il s’agit de l’engin qui nous permet d’atteindre les profondeurs insondables du cosmos.
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Échelon 3- La persévérance. Il s’agit du maintien de l’énergie, comme le feu que l’on entretient dans l’âtre du foyer, cette braise qui ne doit jamais mourir. La persévérance est la première étape qui puise une volonté chez l’initié. Cette confirmation de sa foi en son projet, en son avenir ou encore en sa quête, est régénérée en même temps que son ambition et ne peut être promue que par l’engagé. Il s’agit d’une promesse de réussite.
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Échelon 4- La ténacité. La ténacité est une conviction plus prononcée du souhait de la victoire. C’est une couche protectrice, un heaume protégeant l’esprit contre les doutes, contre les ratés de la quête entreprise. La ténacité épargne notre persévérance, elle repousse nos peurs en réitérant nos objectifs. C’est la pierre du temple que les vents n’usent pas, c’est une aptitude à la résistance face aux imprévus. La ténacité doit puiser cette conviction dans l’esprit en marche.
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Échelon 5- La résilience. Toute chose est périssable si l’on fait abstraction du temps. L’épreuve est une mesure de notre résistance, de notre opiniâtreté et de notre acharnement, elle quantifie la force de notre désir. Les jalons prioritaires de notre progression sont remis en cause. La résilience vient pendant le doute, et celui-ci surgit des abîmes de notre conscience parce que la situation déborde de nos limites. Cela n’agit pas sur le courage ou l’ambition, mais provient de ce côté obscur qui creuse en nous le doute parce que nous ne nous connaissons pas suffisamment. Une ambition démesurée annexée à une ténacité modeste crée un conflit, un déséquilibre et le doute. La résilience doit corriger ce tir, sinon l’aventure est compromise, le marcheur fait demi-tour. La peur le domine, car il ne croit plus en ses moyens. Accepter ses faiblesses est un aveu et non un mensonge. La résilience, c’est accepter notre imperfection et combler cette lacune par des stratégies, de la ruse et des astuces. Appuyé sur un bâton, le pèlerin continue sa route, car il a accepté le poids de sa béquille.
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Échelon 6- Le dépassement de soi. Voilà que les racines profondes de l’Échelle nous viennent en aide. Voilà que le fait d’avoir plongé en nous nous sauve. Se connaître, c’est avoir réussi à apprivoiser ses peurs, c’est savoir comment confiner les chimères qui nous guettent. Le dépassement de soi fait de la résilience ce point de cassure. Annihiler le doute, faire fi de l’épreuve, pourrait être de l’aveuglement, de l’obstination, de la témérité, mais dans le cœur du marcheur, cette cassure tue le doute uniquement parce que l’Échelle continue d’appeler l’aventurier. Cette route l’envoûte, car il apprend encore sur lui. Dans cette coupe, il ne boit pas l’orgueil, mais la résilience. Le dépassement de soi, c’est se relever quand nous croyons que plus rien n’est possible, piétinés par des a priori, par des certitudes et des dogmes qui paraissent impossibles à surmonter. Ces leurres ne touchent pas celui qui revient des profondeurs de son âme, car il sait de quoi il est fait. Cette confiance, l’Échelle la lui offre, car les échelons de l’Échelle sont une suite de victoires.
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Échelon 7- L’apothéose. L’accomplissement, ce besoin intrinsèque, cette vérité des passions ne se conjugue que dans la réalisation. Cette finalité espérée délivre l’artiste, l’aventurier ou le pèlerin, car le saint Graal est dans le creux de sa main. Mais l’objet n’a plus la valeur escomptée, car la souffrance des corps et les meurtrissures du voyage ternissent, en quelque sorte, cette idole convoitée. Seule compte désormais la route qui a mené à la relique, seule cette route remplit avec satisfaction, comme un ventre enfin repu après la famine, comme un désert dont l’océan a étanché la soif. Monter l’Everest seulement pour une photo sur le sommet? Monter l’Everest parce que chaque pas plonge dans le cœur du marcheur une religion soumise à la frénésie des passions, ce qui rend vraiment vivant notre intérêt du monde et de ses trésors. L’apothéose n’est, après tout, qu’une promesse de trouver une nouvelle Échelle, car la soif de la réalisation de soi n’est jamais tarie.
Voilà l’Échelle des Géants, cette Échelle que vous croiserez un jour sur votre route. Mais une victoire n’est pas une symphonie, l’Échelle vous habite, et cette obsession ne se guérit pas, elle se tolère seulement durant l’ascension. Cette hardiesse vous rend vivants, car ce défi égaye les prétendants à l’aventure.
Les Échelles sont partout. Tourner le dos à l’une d’entre elles vous révélera des dizaines d’autres. Elles ne sont pas toutes pour vous. Elles ne sont pas toutes individuelles, il y a des Échelles pour les peuples, pour les collectifs, pour l’humanité. Croire que leurs défis vous concernent seuls est absurde et vous fait glisser sur une peau de serpent, comme dans le jeu populaire Serpents et Échelles.
Notre monde possède ses propres défis à résoudre, et certains d’entre eux sont pressants. Seule une synergie entre les cultures, les ethnies et les races nous permettra de vaincre cette Échelle des Géants qui concerne notre monde. Mais la conscience sociale est beaucoup plus difficile à stimuler, difficile mais pas impossible. À tous ceux qui ont accompli les étapes de leur ascension, entreprenez maintenant celle de l’Échelle des Géants. Les temples ne sont impressionnants que lorsqu’une seule silhouette s’y tient, mais ils tremblent quand tout un peuple les habite.
« On ne craint pas un argousin ou même un simple soldat, mais on s’épouvante de savoir une légion en mouvement. » (Quand j’étais pêcheur, Nelson Pelletier, Éditions du Tullinois) La force du collectif est bien réelle.
Nelson Pelletier
Qui est l’Empereur? Pourquoi fléchir les genoux devant lui? Par obligation, par résilience, par peur, par respect, par adulation, par nécessité, pour tout ça à la fois? L’oppression est aussi une perspective, comme la liberté. Ici l’Empereur n’est rien de plus que la peur, une appréhension répréhensible et enlisée dans notre crâne, comme les racines d’une plante toxique. J’ai d’abord fuis l’Empereur. Je croyais être un dissident en cabale, un transfuge du déni, un marginal rebellé contre l’injustice, contre la médiocrité des cités, voilà pourquoi j’ai trouvé refuge dans la montagne, pour me cacher de l’Empereur. Là-bas j’ai découvert une échelle, l’échelle des Géants. Comme une croix mystérieuse sur un parchemin, sur un bout de papier décrépit et froissé qui relève avant tout non un trésor, mais une énigme, j’ai été obnubilé par elle. Pour qui était cette échelle? Et pourquoi devait-elle être si imposante, comme une tour qui habite les cieux.
Ces premiers mots amorcent un long cheminement celui d’une quête personnelle. Dans ce livre je raconte, non des exploits, mais bien un pèlerinage, une route exutoire, libératrice, car pour pardonner je devais découvrir de quoi j’étais fait. Il m’a fallu regarder la mort en face, faire le fanfaron devant elle pour connaître ma résistance à l’existence. Il n’a jamais été question d’épreuves de classement, d’épreuves de comparaison, mais bien une joute contre l’absurdité et la souffrance dissimilée dans mes entrailles. Les premiers chapitres de ce roman sont lents, j’en conviens, mais sont fidèles à mon histoire, pour devenir un pionnier infatigable, il faut d’abord être à l’écoute de l’appel de notre destin. L’échelle des Géants, ne raconte pas seulement la pérégrination de protagonistes bienveillants ou encore médiocres, mais trace plutôt un pavé reluisant dans une nuit sombre. Chaque chapitre est un récit, des fragments d’histoire qui font de ce roman un hymne à la persévérance.
Se perdre est une impasse, un moment d’inquiétude sauf quand cette action est délibérée, qu’elle émane d’un geste volontaire. Je me suis perdu pour mieux me retrouver, cet euphémisme un peu facile, mais en rien fallacieux, exprime bien ce sentiment à l’exode qui m’a tant habité. Voilà pourquoi certains chapitres traitent de mon retour parmi les miens. Ce moment ne peut être envisageable qu’une fois mes bottes de montagne usées, qu’une fois après avoir entendu le silence de la pierre qui habitent la montagne. L’échelle est partout autour de nous, elle n’attend que notre engagement, le premier échelon.
Pourquoi fuir? Pourquoi l’exil? Pour vaincre la peur. Je me sentais fatigué de me tenir à genou devant l’Empereur. J’étais las de ses jugements, de son mépris, de ses jérémiades qui conspiraient contre moi toujours un dessein infortuné. L’oppression de l’Empereur s’insinuait dans chacun de mes pores, comme un spectre maléfique qui vous hante, une menace éreintante que mon échine n’arrivait plus à supporter. Au lieu de céder, j’ai gravi les montagnes. Là-bas personne ne connaissait mon nom.
L’Empereur était omniprésent, comme un dieu idolâtré, comme la figure d’une idole crainte qui voit tout. Il habitait mes camarades d’école, mes parents, les adultes que je devais côtoyer, les enseignants, des professionnels, des enfants du voisinage, mais aussi des inconnus, l’Empereur était partout, sa tutelle, son joug inflexible paraissait inébranlable, pour briser ces chaînes j’ai dû reconnaître mes peurs.
Mais c’est d’abord la révolte qui me guida, qui me commandita cette liberté usurpée des mains de l’Empereur. Cependant cette douce patrie aux espoirs pusillanimes remplit d’illusions falsifiées, factices et prétendues n’est qu’un leurre, qu’un abri illusoire dans la tempête de sable, il n’offrait asile qu’à mon orgueil, le poison des cancres. Isolé dans ce paradis édulcorant, dans cette tendreté naïve là où l’appel des traîtresses, comme celui des harpies, susurre à vos oreilles des gloires puériles et éphémères, le goût des victoires semble ainsi inexorable, mais cet appel sonne rapidement comme l’écho d’un tombeau. L’ambition peut se transformer en poison, s’il s’agit de votre unique chance au devenir. Il ne faut pas oublier qu’il est un terreau rempli de ce que vous y avez mis.
La fuite est douce, hypocrite, elle gave votre âme de gloire, de certitude. Elle ressemble à une route Inca que même l’usure des caravanes et des peuples ne semble pouvoir briser, la pierre ne semble jamais émoussée. La fuite rend l’univers glissant, insaisissable. Il donne l’impression que l’Empereur n’a plus d’emprise, que ces liens tyranniques s’épuisent, car vous vous croyez au-delà de sa portée. Sa menace ne pèse plus, car vous vous ne trouvez plus dans son ombre. Oh! Que la fuite est douce, sereine, elle promet silence et isolement. Mais l’Empereur rit dans son palais. Il ne part pas à votre recherche, il n’a que faire de cette disparition insignifiante, il ne craint pas la dissidence, il ne croit pas à la rébellion, car son empire est aussi vaste que son despotisme. Il sait que cette oppression est une tablette de pierre gravée qui se trouve au fond de votre crâne. «Fuis, fuis mon petit, comme ton spectacle me fascine et me divertis, parvint à dire l’Empereur en tentant de reprendre son souffle.»
L’Empereur est puissant, dans son palais ces sentinelles sont aveugles, les devins bâillonnés, les médiums confinés à l’extérieur de la ville, nulle science ne lui est utile, car il connaît la maîtresse que vous chérissez, la fuite. Tacite reconduction. L’Empereur ne se lasse jamais de ceux qui courent aux confins de ses terres et qui se croient à l’abri, alors que sous leurs pieds le sable glisse comme leurs espoirs. La nuit leur fait violence, les chimères grouillent et soudain fendant le ciel comme un puits sombre s’évanouissant dans les ténèbres, ils sentent un nouveau voyage, celui qui ne se terminera jamais, car l’Empereur se trouve avant tout dans leur doute. «Pèlerin pourquoi uses-tu tant tes sandales? N’est-il jamais heure du repos pour toi, ou crois-tu ton chemin vertus de tes espoirs. Ta route est comme un ogre dont la faim ne connaîtra jamais de répit. Demain semble toujours advenant, mais ce pavé de pierres taillées n’est qu’une kyrielle de mirages qui se jouent de toi. Tu es esclave de ton travail, celui des routes qui promettent le repos, mais jamais une seule fois depuis tu t’es reposé, ni même au bras des créatures les plus douces. Ton Empereur n’est que ton alibi, qu’une raison futile pour donner à tes jambes un destin, aussi erroné soit-il. Ta peur est ta prison. Voilà pourquoi, moi l’Empereur je te laisse fuir. Chacune de tes fugues n’est qu’une promesse de retour. Dans le silence du désert, devant le mutisme des vallées qui serpentent aux pieds des monts que tu souhaites gravir, sous le regard intransigeant des étoiles, perdu devant l’océan qu’aucun murmure ne traverse, tu as peur, l’Empereur que tu fuis te manque.
Alors voilà pourquoi tes pas me mènent devant moi, car ton pèlerinage ne peut pas atteindre sa finalité si tu es un fuyard. Mon ombre est créatrice, mon asservissement est pur acte de bonté, ils remplissent ta marche de vérités, c’est l’échelle qui s’élève au-delà du firmament et qui se noie au zénith de ton destin. Ta peur est aussi lâche que ta fuite et cette liberté fragile te rend heureux seulement un instant, après elle s’effrite et devient cendre, alors tu crois continuer ton travail en conscience de ta légitimité, comme un devoir issu d’une promesse qui ne sert qu’à te déculpabiliser de tes mensonges. Pauvre fou, je n’envoie pas mes soldats sur toi, car ta naïveté est l’or de mon royaume, je n’envoie pas sur toi les cavaliers de l’empire, car ta loyauté à ma loi est absolue, ta fuite n’est qu’un rituel pour te rappeler ta faiblesse, ta médiocrité, dans le désert seule ton ombre chétive contemple ton travail, ici dans la cité que je protège, ta présence devient l’un des remparts qui protège la cité et qui s’ouvrent aux caravanes, ici tes espoirs deviennent monuments, ici ta sédentarité bâtit l’avenir, ici ce socle qui freine ta marche devient ta prospérité, pérenne désormais est ton avenir dans mon royaume. Pour l’heure tu te rebelles, mais sache que ces dunes qui brilles sous le soleil incandescent du désert ne sont pas faites d’or, sache que ces routes de montagne ne mènent au temple que si tu chercher dans leurs échos des prières qui font de ta marche un chantier et non un exutoire à l’existence, sache que la solitude est tortionnaire des imprudents qui croient que rêver suffit au repentir, sache que la résilience n’est pas un prix de consolation, mais une vertu qui n’attend ni offrandes, ni libations, ne t’assujettis pas devant des idoles, ni des sages, ni des péripatéticiennes, ils souillent l’essence même de ton projet. Il faut bâtir pour être heureux et pour bâtir il faut cesser de fuir. Voilà pourquoi je ne te crains pas, voilà pourquoi ta désobéissance ne m’insulte pas, au contraire elle promeut mon empire.»
Le discours de l’Empereur je ne le compris que des années plus tard, qu’au bout d’un isolement qui m’éloignait de mon exultation. Voilà ce que je vais raconter dans ce livre, ma lutte contre l’Empereur celui qui probablement fit construire l’échelle des Géants, bien que son mystère soit encore aujourd’hui absolu.
La persévérance, ce n’est pas un culte de l’ambition, ce n’est pas un adage du quotidien ou encore une science de la plénitude, c’est tout simplement un remède contre le regret et la peur.
Maintenant mon épaule s’ajoute au travail de la cité, l’accomplissement est la substance primordiale pour m’affranchir de ma quête. Mais je devais savoir que quoi j’étais fait, connaître la résistance de mon âme et de mon corps pour absoudre mon passé et je crois avoir réussi cette étape importante.
L’Empereur ne m’effraie plus. Aussi j’accepte volontiers de me mettre à genoux devant lui, car il est l’eau de l’oasis, la pierre des cités, le vent des vergers, il est la cohésion qui fait du chaos un puits de création. «La pierre n’a point d’espoir d’être autre chose que pierre. Mais de collaborer, elle s’assemble et devient temple.» ( Citadelle, Saint-Exupéry )
(Le nom de la montagne a été changé afin de ne pas encourager des excursions interdites et potentiellement dangereuses.)
Cette matinée hivernale du mois de janvier était magnifique. L’aurore chassait lentement ces restes de nuit polaire, et une fine neige, légère et folâtre, se laissait emporter par une brise délicate, sans pour autant tomber au sol, comme une poussière saupoudrée ou encore comme la table du boulanger qu’une fine couche de farine recouvre comme une émulsion de nuit. Je me dirigeai vers le mont Skala que j’allais tenter d’escalader en raquettes par son flanc nord, normalement interdit, puisque le sentier était fermé, barricadé pour ainsi dire. Selon ce que mes sources m’avaient raconté, la barrière se contournait assez facilement. Il n’y avait donc que les patrouilleurs pour me faire des ennuis. Afin de minimiser cet éventuel contact, j’allais être tôt dans la montagne, bien avant qu’ils n’arrivent.
Je fis une halte au Tim Hortons de Sainte-Anne-des-Monts pour déjeuner, prendre des forces avant de me lancer dans cette épreuve d’endurance. Gravir les 1 100 mètres d’altitude n’était certes pas un exploit pour lequel une quelconque reconnaissance notable était attribuable, mais cette ascension représentait pour moi tout de même une épreuve de taille. En montagne, tout peut tourner au vinaigre rapidement. Ici, la préparation était la clé de tout.
Étonnamment, il y avait foule au Tim Hortons, et cela, même à cinq heures trente le matin. Pour cette raison, je décidai de prendre un take out, j’allais manger dans ma voiture et ainsi, économiser du temps. Je repris donc la route du parc, cette fameuse 299, en direction des montagnes, avec mon bagel, du beurre et une portion de double fromage à la crème. Cela serait mon seul véritable repas de toute la journée. J’avais décidé d’escalader la montagne de la façon la plus légère possible, ne traînant avec moi que le strict minimum. Une boisson énergisante que j’allais prendre si nécessaire, une barre de protéine, un Gatorade pour les électrolytes, du fromage salé pour les sels minéraux et deux barres tendres aux arachides constituaient mes vivres pour la journée. Mon Platypus était plein et durant l’ascension, son tube de succion serait placé à l’intérieur de ma veste pour qu’il ne gèle pas. Voilà l’essentiel de l’équipement qu’il me fallait pour faire l’ascension.
Je préparais cette journée depuis un moment, j’en rêvais depuis longtemps. Durant la dernière année, j’avais augmenté le rythme de mes entraînements physiques afin de me présenter, devant la montagne, aguerri et combatif. Je voulais promettre à cette épreuve vigueur, opiniâtreté et détermination, mais aussi force, agilité et victoire. Pendant la saison estivale, ce sentier représentait pour la plupart des gens un défi ou sinon une ascension exigeant efforts et sueur. Le sentier faisait cinq kilomètres et demi de montée avec des pentes quelquefois raides et soutenues demandant des poussées explosives et obligeant les randonneurs à cultiver l’endurance. Une montée qui se faisait normalement en un peu plus de deux heures.
Mais l’hiver, tout est différent. Premièrement, la vitesse d’ascension en raquettes est considérablement réduite, et l’effort demandé accru, surtout si aucune trace, aucune empreinte, n’a été faite. De la neige dans les revers de montagne à l’abri des vents, il y en a des mètres d’épaisseur. Malgré mes larges raquettes profilées pour le hors-sentier, la technique, la témérité et l’obstination devaient être de la partie pour remporter cette joute. Encore une fois ici, seule mon ambition était acquise.
La route était superbe, cette neige volatile qui recouvrait tout transformait les résineux en colonnes de temple et donnait une allure de hall de grand palais à ce chemin. Avec la silhouette des montagnes qui commençait à émerger de l’ombre, nous nous serions crus devant une citadelle dont les remparts immenses abritaient des Géants qui, d’une insoupçonnée clémence, nous ouvraient les portes de leur monde. Comme un pèlerin devant qui s’ouvrait l’entrée d’un royaume, une fébrilité subtile glissait sur mon corps comme une caresse nocturne inattendue, et cette chair de poule, un amalgame de doutes et d’excitations, prouvait combien j’étais vivant.
Voilà pourquoi je me lançais ces défis, pour emplir mon crâne de ces instants uniques et insaisissables, là où la nature devient une confidente, puis une muse remplie d’une dévotion indéfectible. Cette nature farouche s’insinue dans nos souvenirs et ensuite, dans nos rêves, voilà pourquoi ceux qui sont tombés sous ses charmes la défendent aujourd’hui, car ils sont incapables de laisser des étrangers souiller leur passion, ils sont craintifs envers ceux qui habitent cette nature sans voir les miracles qu’elle nous prodigue. Mais moi, ce monde m’émeut. Chaque fois que je quitte la ville pour m’enfoncer dans la forêt, je vis, en quelque sorte, une libération. Ici, sous l’ombre des feuillages, isolée de tout, là où il n’y a que le vent et les chants des oiseaux, cette paisible présence doit plonger en nous un devoir, celui de défendre notre planète.
Le gîte du mont Skala n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres, je ralentis pour trouver un stationnement, un endroit qui n’éveillerait aucun soupçon. Le ciel était très gris en cette matinée hâtive, et la masse sombre des montagnes témoignait du labeur qui m’attendait. Sans perdre de temps, je saisis mon équipement et prestement, je filai pour disparaître dans l’orée de la forêt. Avant de commencer l’ascension, je fis le tour de mon sac, je devais m’assurer qu’il ne manquait rien. Les vivres et le soutien nutritionnel étaient complets. Pour les vêtements, je plaçais une paire de chaussettes de rechange et un t-shirt dans un sac de plastique refermable afin qu’ils ne soient pas contact avec l’humidité; se trouvait également une paire de mitaines pour le retour, celles-ci étaient accrochées sur le côté de mon sac afin qu’elles demeurent tempérées. Puis, quelques accessoires, un petit canif multifonctions, une lampe frontale et une trousse de premiers soins, voilà de quoi était rempli mon sac à dos.
J’attelai mon sac correctement sur mon dos en ayant pris soin de fixer correctement mes raquettes sur ce dernier. Le premier segment du sentier, jusqu’au belvédère dont la vue donnait sur le gîte, était très piétonnier. De nombreuses paires de bottes avaient foulé la neige qui était devenue aussi compactée que du sable, les raquettes dans ces conditions étaient inutiles. J’allais donc entreprendre ce premier tronçon en bottes.
La journée qui s’annonçait semblait plus grise que promise. Le ciel n’arrivait pas à changer de couleur, il demeurait grisâtre. Cela signifiait qu’il ferait plus chaud que prévu et que l’air serait plus humide. Pour réagir à ce constat, j’ouvris immédiatement les trappes d’aération de mon manteau ainsi que son col. Je ne voulais pas transpirer, car pendant les moments de repos et de moins grande intensité, un corps mouillé gèle très vite. J’estimais revenir au point de départ en début de soirée, et cela, seulement si j’arrivais à atteindre le sommet de la montagne. Je devais donc prévoir des pauses plus fréquentes pour mieux régulariser la température de mon corps, je devais éviter de faire des efforts soutenus et intenses. En montagne, les erreurs de jugement conduisent toujours au pétrin.
Ce premier segment fut de la tarte à la pomme. Alors que le belvédère se dévoilait fortement enlisé dans la neige, je remarquai les barricades qui condamnaient le reste du sentier. D’anciennes traces, vieilles de quelques jours et partiellement recouvertes, avaient forcé la guérite vers la gauche. D’autres téméraires avaient tenté leur chance avant moi. Je dégageai un banc du belvédère pour m’asseoir et installer mes raquettes, puis j’ajustai mes bâtons à la bonne longueur. Avant de tourner les talons, je jetai un œil à cette vallée qui s’éveillait lentement. Le gîte éclaboussait de ses lumières dorées ce jour gras et morne, et une certaine activité commençait à grouiller tout autour. Puis, je me dis que des guides auraient pu déjà s’être mis en route étant donné que ça fourmillait en bas. Alors, je me précipitai dans le sentier derrière la cloison de confinement, j’étais enfin lancé dans le défi.
Je suivais pour l’instant la piste. Celle-ci m’offrait un fond solide grâce auquel j’avançais rapidement. Volontairement, je dus ralentir ma cadence, car j’éprouvais déjà une certaine chaleur. Les aventuriers n’avaient pas fait long cependant, puisque la piste s’arrêtait au pied de la première pente que l’inclinaison, plutôt verticale, décourageait. Sans me laisser impressionner par les degrés de cette montée, je m’y engageai avec minutie, comme pour étudier cette surface qui s’offrait à moi. La neige n’était pas très dense. Mes premiers pas calèrent d’environ quarante centimètres, et cela, malgré mes raquettes adaptées à la situation. J’ignorais si cette situation perdurerait pendant tout le long du trajet, mais cette première constatation m’inquiéta, car cela signifiait que les ascensions au dénivelé abrupt seraient très exigeantes et coûteuses en énergie.
Je dus, dès ces premières foulées, changer la grosseur des disques de mes bâtons de marche, car la neige n’offrait aucune résistance à ces derniers, qui s’enfonçaient alors trop profondément dans la poudreuse, me faisant par le fait même défaut, car leur appui n’était d’aucune aide. Cette situation corrigée, je repris la route, un peu découragé, cela allait peut-être compromettre mes plans. J’anticipais devoir prendre de nombreuses pauses, et cela n’entrait pas dans les cadres que je m’étais fixés, j’allais donc manquer de temps.
Je me raisonnai en me disant que la journée était tout de même magnifique et que je n’aurais qu’à prendre ce défi d’heure en heure, je devrais réévaluer chaque fois la situation. Mon but était de faire de la raquette dans ce magnifique parc, et je faisais de la raquette dans ce magnifique parc.
La première pente était maintenant derrière moi; haletant légèrement, je ralentis mon rythme de croisière, car à l’effort que je fournissais, je n’allais pas réussir à tempérer mon corps. Il faisait trop chaud à l’extérieur, et je ne pouvais pas changer quoi que ce soit à mon habillement. Mes trappes de ventilation étaient déjà toutes ouvertes à leur maximum, mon manteau ouvert jusqu’au milieu de la poitrine, et j’avais enlevé ma tuque, tout cela pour évacuer la chaleur excédentaire.
Après cette élévation abrupte, le sentier se dégagea, et une ouverture parmi les arbres donna sur un point de vue splendide exhibant le sommet est de la montagne. À ce moment, mon ambition redoubla, il serait vraiment dommage de ne pas atteindre le sommet. Dès cet instant, je me promis de tout tenter pour y parvenir. Cette promesse n’avait pas de garantie légale, mais elle avait été proclamée par un randonneur décidé et entêté. La crête de ce pic, vue d’ici, était impressionnante, de même que tout le chemin à parcourir pour s’y rendre. Je pus, par cette entremise, constater que les vents semblaient dominants là-haut, alors qu’ici, à l’abri des arbres, il était complètement absent. De larges brouillards de poudrerie étaient soufflés avec force et semblaient quitter leur emprise sur ce cran vertical sans offrir la moindre résistance. Ces nuages de neige se dissipaient presque instantanément en quittant leur socle, faisant place à d’autres brouillards. Ce jeu ne semblait pas avoir de fin, la montagne ne manquait jamais de neige à offrir aux vents. Ma présence, à cause de ces vents, serait de courte durée sur le plateau alpin, seulement le temps nécessaire pour prendre quelques photos, sans plus.
D’ici là, beaucoup de travail restait à accomplir, et une première épreuve s’offrit à moi. Un résineux, d’une belle taille, était couché sur le sentier, coupant complètement la route. Perplexe, je m’approchai avec retenue et lenteur. Je voulais l'étudier, cogiter un plan pour évincer cette impasse. Escalader un arbre en raquettes n’était pas souhaitable et également idiot; pourquoi faire cela, sauf si nécessaire? L’arbre s’était abattu sur le sentier avec un angle assez important. Impossible de passer en dessous ou encore de le contourner, puisqu’une jetée, à droite, plutôt creuse et abrupte, longeait le sentier; mettre un pied dans ce ravin, c’était mettre un pied dans le pétrin. À gauche, l’inclinaison était forte, mais peut-être praticable; ce qui posait problème était la densité des arbres qui s’y trouvaient, cette deuxième option devait être également éliminée. Il ne me restait plus qu’à chevaucher l’épinette. Entre deux segments de branche, je décidais de tenter ma chance. Je posai une première raquette, et la prise me parut solide; alors, avec confiance, s’enchaîna la deuxième raquette et sans vraiment comprendre pourquoi, les branches qui me servaient d’appui se tordirent, et mes raquettes glissèrent sur le tronc du résineux. Tout ce manège me fit perdre l’équilibre, et je m’effondrai dans la neige, le fessier d’abord, puis le reste ensuite.
Ma position était fâcheuse, j’arrivais difficilement à bouger, car je me retrouvais légèrement plié en deux, les raquettes devant le visage et les bras ensevelis. Heureusement pour moi, mes sangles enroulées autour de mes poignets ne lâchèrent pas, je pus ainsi récupérer mes bâtons. La bonne nouvelle était que j’avais réussi à traverser l’épinette, j’étais tombé de l’autre côté. Cependant, mon ennui principal était que je n’arrivais pas à bouger. Je tentai de m’arc-bouter en levant mes hanches pour me donner ainsi de l’amplitude, mais je peinais à exécuter mon plan. La neige trop molle, comme de la follette, n’arrangeait rien, j’avais plutôt l’impression de m’enliser davantage. En temps normal, cette scène n’était pas dramatique. En compagnie d’amis, cette chute est une délicieuse anecdote, mais étant seul dans plusieurs pieds de neige sans densité, cela se révélait être un véritable défi.
À force de me débattre, je finis par donner de la solidité à cette follette. Puis, avec mes raquettes, je tapai la neige qui devint consistante après un moment. Je pus sortir mon cul du trou et m’accommoder d’une posture qui m’octroyait mouvements et liberté. Mais je n’arrivais toujours pas à me relever, mes mains manquaient d’appui. Je devais faire quelque chose. J’utilisai l’un de mes bâtons de marche comme perche. J’agrippai l’une des sangles à une branche de l’épinette, puis en utilisant la force de mes bras, combinée à une poussée bien synchronisée de mes jambes, je me retrouvai debout en un rien de temps. La neige avait réussi à s’infiltrer dans mes vêtements, il en descendait le long de mes jambes et sur mon dos, ce n’était certes pas agréable, mais j’étais de nouveau debout, c’est tout ce qui comptait.
Je pris encore une minute pour récupérer et replacer mon équipement adéquatement. Le sentier me semblait invitant, il n’y avait plus d’arbre qui le jonchait. Sans tarder, je repris la route en espérant que cet étrange épisode ne se reproduirait plus et qu’il s’agissait là d’un cas isolé. Franchir cet arbre s’avéra plus ardu qu’anticipé.
Je profitai de la vue saisissante que m’offrait cette nature ensevelie et endormie. Le sentier sinueux se collait aux flancs de la montagne et offrait des points de vue remarquables et époustouflants. Normalement, dans ces jetées, en saison estivale, une quantité de petits ruisseaux et de cours d’eau, comme des rigoles, dévalaient ces pentes et animaient la forêt, d’abord de leurs chants, puis de leurs danses. Mais sous cette épaisse couche de neige, il fallait les oublier; ici, dans ce désert de cristaux gelés, il n’y avait que le soupir des arbres pour animer la montagne, et cette tranquillité était souhaitable, désirée et recherchée.
Je contournai encore deux ou trois courbes, toujours abrité sous cette forêt muette et docile, avant atteindre une nouvelle pente fortement inclinée. Je devais négocier mon passage et réfléchir à une stratégie. Les premières foulées ne furent pas convaincantes, je faisais du surplace. La montée, très accentuée, n’offrait aucune prise à mes raquettes. Je décidai de sonder l’épaisseur du couvert de neige afin d’évaluer combien de temps il me faudrait pour me durcir un fond. Alors, aidé de l’un de mes bâtons de marche, je m’exécutai. Mais le bâton s’enfonça dans la neige, comme une branche plonge dans un lac, sans résistance. Ma main rejoignit le sol, c’est-à-dire le couvert de neige, mais je ne touchais toujours pas le fond. Alors, je continuai d’enfoncer mon bras dans la neige, et ce dernier plongea jusqu’à l’épaule; il n’y avait toujours pas de fond, rien à faire, le couvert était trop épais. Il me fallait une autre stratégie.
L’impression de me savoir en suspension sur un aussi épais duvet hivernal, comme accroché à un nuage, m’invita à la prudence. Je cogitai à la suite. Mes raquettes convenaient à la situation, je devais simplement croire en elles. Je refis une deuxième tentative en tapant large la neige devant moi avec lourdeur et acharnement. Mes efforts portèrent leurs fruits. L’ascension n’était pas rapide, mais je gravissais la pente, c’est tout ce qui comptait.
Ce segment n’était pas très long, mais l’énergie que je dépensais pour le franchir me parut importante. Je devais de nouveau prendre une pause pour me reposer. Pressé par le temps, par le défi, appelé sans cesse par le sommet, je continuais. J’abandonnais l’idée de ne pas être mouillé de transpiration, puisque c’était déjà fait. Si le froid, les grelottements et les frissons devenaient insupportables, je n’aurais alors qu’à rebrousser chemin.
La partie du sentier qui s’offrait à moi maintenant était plate et plutôt large, il y avait moins de conifères, et la forêt était beaucoup plus aérée, de sorte que la lumière fusait et faisait étinceler le couvert de neige qui brillait maintenant comme des myriades d’étoiles. Le jour semblait enfin sortir de sa grasse matinée, et les nuages qui voilaient le ciel semblaient se dissiper petit à petit. J’arrêtai ma marche quelques secondes afin de sortir le tube du Platypus de mon manteau, boire deux gorgées d’eau et reprendre mon élan.
Le calme dans la montagne était partout, le mont Skala était en léthargie; lui aussi, comme cette forêt, hibernait. Je trouvais ardus les efforts déployés pour ma promenade, mais en revanche, je m’estimais très chanceux de découvrir les trésors et la beauté indéfinissable de ce monde dormant, calme et serein. Les arbres recouverts de draps immaculés, comme dans les maisons abandonnées, le silence imperturbable que seuls quelques arbres trahissaient en se frottant l’un contre l’autre, appelaient en moi une paix intérieure égayée par mes efforts. Je sentais que la montagne me réservait encore quelques surprises, j’y ferais face, nonobstant, engagé et décidé.
Puis, soudain, mon cœur s’arrêta net. Un vacarme impossible à identifier, une succession de claquements puissants et frénétiques, éclata avec violence et fracas dans ce silence qui était parfait. Harponné, frappé et heurté avec désinvolture par cet écho retentissant, je tombai à genoux, surpris par une menace mystérieuse. Pris par une vive émotion, je tressaillis instinctivement. Dans le chaos de cette soudaine manifestation, je pus apercevoir, dans le remous de neige soulevé inopinément, deux gelinottes huppées qui s’enfuyaient à vive allure, surprises par mon approche. Elles s’étaient laissées tomber d’une branche d’arbre pour heurter le couvert de neige afin d’y être ensevelies. Ensuite, les précipitations les avaient complètement recouvertes, rendant tout simplement impossible leur détection. Elles pouvaient demeurer plusieurs jours dans cette position à attendre.
Le vacarme de cette fuite, complètement inoffensif, créait toujours la confusion et ébranlait inexorablement les spectateurs inattentifs. Je retrouvai mon calme en riant de l’événement. Bon sang, elles m’avaient bien eu! Cependant, les gelinottes disparurent très vite entre les arbres, et je ne pus les suivre du regard. Le calme revenu, je me levai, mon cœur battait la chamade, encore rempli d’émotions. Avant de continuer ma route, je voulais observer les empreintes de ces deux gelinottes dans la neige, comme deux fosses parfaitement rondes. Je remarquai que les gelinottes se laissaient ensevelir les ailes ouvertes et non collées le long de leur corps. Ceci me parut d’abord étrange, comment arrivaient-elles à conserver leur chaleur corporelle? Dans la neige, on pouvait parfaitement deviner la forme des ailes, cela ne faisait aucun doute, comme si elles se tenaient prêtes à réagir à tout moment. Nombre de prédateurs devaient avoir conscience de cette astuce, et les gelinottes, pour survivre, réagissaient à la moindre alerte, elles n’avaient pas le choix.
Mon cœur ayant retrouvé son rythme, je repris l’ascension sans tarder, il y avait encore beaucoup à faire. Le jour ne semblait pas beaucoup avancé, le soleil n’avait pas dépassé son apogée pour la journée, il me restait donc encore du temps pour conquérir le sommet. Mais, complètement recouvert de neige, cette montagne, je ne la connaissais plus. Mes repères n’étaient plus là. Il devenait difficile d’estimer des temps de montée sans jalons fixes. Je devais néanmoins continuer ma progression qui n’allait, assurément, pas être sans encombre, puisque je dus m’arrêter devant un deuxième arbre.
Cette fois-ci, il s’agissait d’un jeune frêne qui obstruait la route, complètement oblique et appuyé sur un autre arbre. Dans la partie la plus large du triangle que formaient les deux arbres et le couvert de neige, on pouvait compter cinquante à soixante centimètres, tout au plus. Néanmoins, je croyais que ce passage restreint constituerait ma meilleure option. Avec mes raquettes, je tentai de taper la neige afin d’agrandir le passage et je gagnai effectivement quelques centimètres. Appuyé sur mes bâtons de marche, j’amorçai la traversée. Cependant, synchroniser mes mouvements fut plus difficile que je ne l’avais anticipé. Je peinais à avancer, car encore une fois, je m’enlisais. Puis, à quatre pattes, tout en avançant vers l’avant mes genoux au maximum qui se retrouvaient alors sous ma poitrine, j’y arrivai doucement.
Mais soudain, mon sac se ligota à une branche; rien à faire, je n’arrivais plus à avancer ni à reculer. Impasse. Je tentai de me redresser pour soulever le tronc de l’arbre, mais rien à faire, il était trop lourd. Je gigotai, me débattis, en avant, en arrière, je tentai tout ce que je pouvais pour me sortir de ce faux pas. Puis, sans résultat intéressant, je décidai d’enlever mon sac. Je défis une à une les sangles, je pus m’extirper du trou. Bon sang, une autre épreuve surmontée! Il ne me restait plus qu’à récupérer mon sac et à le réinstaller convenablement. L’une de mes sangles de compression s’était entremêlée dans les branches à un point tel qu’il me fallut en casser quelques-unes pour le reprendre entièrement.
Encore une fois, je repris l’ascension, je me remettais de l’avant. Après quelques minutes, j’atteignis une jetée, une première pente descendante, suivie immédiatement d’une montée obtuse. Ce point de passage m’était familier, je reconnaissais enfin, pour une première fois, un segment de la montagne. Ce jalon constituait environ le tiers du chemin menant au sommet. Le tiers, seulement le tiers, j’avoue avoir été un peu déçu. Je levai la tête vers le ciel, saisis ma boussole, cherchai le sud et tentai de déterminer l’heure. Le soleil n’était pas encore à son zénith. Tout était encore possible. Il restait néanmoins plusieurs pentes sévères à surmonter, des montées ardues qui représentaient un certain défi, et cela, en pleine saison estivale. Mais la route qui était déjà faite, personne ne pouvait me la soustraire. Je préférai me concentrer sur des aspects positifs. Anticiper les épreuves à venir ne servait aucune cause ici. Il fallait improviser à chaque étape, à chaque impasse, et renouveler les astuces, les ruses et l’ingéniosité.
Comme attendu, la pente de l’autre côté de la jetée montait très abruptement et me donna de la misère. Je devais me concentrer sur mes respirations afin de garder la cadence que je m’étais fixée. Certains muscles dans mes cuisses commençaient à démontrer des signes de faiblesse, ils se fatiguaient et devenaient lourds. Il fallait les sustenter de nutriments pour qu’ils reprennent du service. Je décidai de continuer quelques minutes avant de prendre une pause. Mon esprit devait également demeurer alerte et vigilant, il méritait une pause lui aussi, sinon mon jugement pouvait être altéré et me faire prendre de mauvaises décisions me garantissant pétrins et malheurs.
Je venais de surmonter la jetée, je me retrouvais exactement à la même altitude que de l’autre côté du fossé. Je fis d’un arbre une patère, y accrochant mon sac, mon manteau, je devais refroidir mon corps et évaluer à quel point j’étais trempé. J’en profitai pour boire un peu et j’entamai ma barre de protéines. Je dus remettre mon manteau rapidement, car des frisons se firent sentir très rapidement. Il y avait trop d’eau dans mes vêtements, vraiment trop d’humidité, et ce n’était pas une bonne nouvelle. J’avais bien un t-shirt de rechange, mais je voulais atteindre le sommet avant d’utiliser cette carte de mon jeu. Ma pause fut brève, et je repris mon chemin, rempli d’appréhensions et de doutes. À ce moment, je ne croyais pas possible d’aller jusqu’au sommet, ce n’était certainement pas prudent.
La forêt se densifia autour du sentier, de sorte que les arbres envahissaient maintenant tout l’endroit. J’étais sur le sommet d’une petite crête qui donnait sur un plateau d’une grandeur modeste. Mais le sentier, c’est-à-dire l’évidence d’une voie que je suivais causée par l’absence des arbres et qui m’indiquait ainsi le chemin à suivre, n’était plus désormais visible. Il m’était impossible d’établir par où je devais aller maintenant. Je ne trouvais plus le sentier.
Cela était légèrement angoissant, je ne voulais pas me perdre en imaginant un sentier qui n’en serait pas un et ainsi tomber dans une impasse ou dans un piège de montagne. Je devais trouver le vrai sentier, mais sous ce couvert de neige important, les indices de ce chemin n’étaient plus perceptibles; en somme, j’étais en quelque sorte perdu. Il m’était toujours possible de revenir sur mes pas, mais ce n’était pas l’objectif de la journée. Il n’était pas question de rebrousser chemin.
Je fis le tour de ce petit plateau, mais toutes mes tentatives, toutes mes incursions menaient à des gouffres avec des dénivelés très importants. Je connaissais pourtant très bien cette montagne, cependant ce segment ne me disait rien. Je devais continuer à chercher, mais je revenais très rapidement à mon point de départ, recoupant sans cesse mes propres traces. Mais qu’est-ce qui m’échappait?
Je fis une pause, non pour reposer mon corps, mais pour plonger dans une minute de réflexion, je devais réfléchir. L’enneigement des arbres était cependant incroyable. Sur certaines branches de bouleau, je pouvais aisément compter quarante centimètres de neige qui arrivaient à tenir sur une brindille d’à peine quelques centimètres de diamètre. Cette neige transformait complètement le paysage, voilà pourquoi j’étais perdu, car ce n’était plus la même montagne que je connaissais tant. J’avais marché sous des dizaines d’arches formées par des branches s’étant arquées sous le poids de la neige. J’avais plutôt l’impression d’être suspendu à un monde aérien et éthéré, comme si cette forêt avait été envahie par des nuages dont elle n’arrivait plus à se débarrasser. La blancheur de l’endroit, complètement immaculé, semblait toucher la montagne d’une pureté que mes traces souillaient désormais, car cette neige n’avait jamais été foulée, vierge comme un monde jusque-là intouché, non suspecté. La montagne m’avait ici admis et bien que j’eusse mon laissez-passer, celle-ci me faisait comprendre que ce monde, ces beautés et ces trésors se gagnaient uniquement par l’épreuve. Voilà pourquoi cette montée devait être pénible et impossible, pour faire de chaque centimètre de ce territoire saisissant une histoire à conter, comme un labour duquel on cueille ensuite des grains de passion.
Il n’y avait qu’un secteur que je n’avais pas visité, exploré, et il s’agissait du secteur qui se trouvait au nord. Cependant, la densité de la forêt s’opposait à mon passage, les arbres formaient une barricade. Le dénouement de cette impasse ne pouvait que se trouver là. Je me remis debout et tentai de percer cette brousse de cèdres intriqués comme une haie. Je plongeai mes bras dans les conifères et aidé de mes bâtons, je fis une ouverture. Une fois ce rideau traversé, je retrouvai de nouveau le sentier, car une voie semblait évidente au travers des arbres.
J’étais content de reprendre l’ascension. J’empruntai ce sentier un moment avant de m’assurer qu’il s’agissait bien du bon chemin. Puis, après un moment, le tout devint très évident, j’étais tiré d’affaire. Je tentai d’évaluer l’heure avec la hauteur du soleil, mais comme le ciel venait de se couvrir, cela me parut impossible. Alors, en estimant le temps de mes déplacements avec une extrapolation des données connues, je conclus qu’il devait être près de midi. J’ignorais si, cependant, j’avais atteint la moitié de l’altitude de la montagne. Je me sentais encore fringant et rempli d’énergie, j’allais continuer jusqu’au sommet, plus convaincu que jamais.
Je retrouvai ma cadence. Ce segment de la montagne était plutôt clément. Ici se succédaient de petits dénivelés suivis de légères pentes descendantes et de montées modestes. Ma vitesse était très satisfaisante, et je voulais profiter au maximum de ce bonus. Je ne pouvais plus m’arrêter à cause de mes vêtements complètement détrempés de sueur. Mon corps ne devait pas refroidir. Pour l’instant, avec l’effort constant, cela n’était pas possible, mais j’avais tout de même quelques appréhensions pour le retour.
Après avoir enlevé ma tuque, mes cheveux gelèrent complètement. Je me dis que la température avait peut-être un peu baissé étant donné que je me trouvais désormais à une altitude plus haute. Cependant, à cause de l’effort, je n’étais pas capable de l’évaluer convenablement. Je continuai ainsi près d’une heure durant en prenant des pauses toutes les quinze minutes.
La montagne, je m’en doutais bien, me réservait quelques surprises encore, elle n’allait pas se laisser gagner facilement. J’avais, depuis le début de l’ascension, croisé quelques arbres sur mon chemin, mais ici, ma pérégrination venait de frapper un mur, un mur d’arbres. Il n’y avait pas un arbre ni même deux, mais bien cinq ou six arbres entièrement couchés en travers de la route. Ce bosquet n’offrait aucune solution, aucune chance de passer au travers, à moins de devenir un fantôme. Ma seule chance de continuer consistait à contourner le tout. À droite le ravin, à gauche une forêt dense fortement inclinée. Charybde et Scylla se tenaient devant moi, deux choix de misère, deux options remplies de malheur et de risque. Il me fallait cependant trancher, et je choisis le ravin.
L’entrave était imposante, je devrais longer ce salmigondis d’arbres sur une dizaine de mètres à faire dans un angle très prononcé. Ce n’était pas une falaise, seulement un gouffre qui descendait de cent mètres. Le tout semblait assez menaçant. Dès le premier pas, mon pied glissa longuement, et cette dégringolade faillit emporter tout mon corps plusieurs mètres plus bas. Il m’aurait été impossible de remonter par cette voie; impossible de revenir sur mes pas si je quittais le sentier, car c’était directement dans la forêt que j’aurais dû redescendre de la montagne, sans balise, sans possibilité de m’assurer des impasses à venir et à surmonter. Comment savoir, une fois sorti du sentier, si cette option pouvait véritablement me reconduire à bon port? Il n’était pas question de tomber dans ce ravin.
Une corde aurait parfaitement fait l’affaire, mais comme je voulais voyager léger pour gagner en vitesse et pour économiser mon énergie, je n’avais pas jugé bon d’en prendre une. Je regrettais maintenant ce choix. Il m’aurait alors suffi d’accrocher la corde à ma taille, puis autour d’un arbre. Cette technique n’assurait pas le succès de la traversée, mais me conférait une sécurité indéniable. Avec cette corde, si je tombais, je pouvais remonter.
Mais je devais abandonner l’idée de ce fantasme, je n’avais pas de corde. Je pris quelques secondes pour analyser mes options. Il y avait suffisamment de petits arbres le long du ravin pour que je puisse possiblement toujours en avoir un à portée de main. La manœuvre ne me parut pas impossible, je remplaçais les lianes par de petits arbres. Mais cette technique avait besoin d’une bonne vitesse d’exécution, sinon le coup foirait. Alors, sans me faire prier, je m’élançai. Et un, puis deux et rapidement trois, quatre, cinq et lorsque je vins pour agripper le sixième arbre, je manquai d’élan, et ma main n’empoigna que de l’air. Ayant raté mon coup, je perdis l’équilibre et plongeai vers le ravin. Sur le coup, une grande frayeur me figea, mais qu’allait-il arriver? Cependant, cette stupeur fut brève, puisque mon épaule s’écrasa sur un tronc de peuplier, auquel je réussis à m’accrocher. Je restais immobile de longues secondes, évaluant ainsi les chances de me sortir de ce faux pas. Il ne devait rester que deux ou trois mètres à faire pour rejoindre le sentier. Mais dans une inclinaison aussi forte, ces quelques pas seraient ardus, pour ne pas dire impossibles.
Je me tournai face au sentier, le dos appuyé sur l’arbre. Il ne me fallait pas perdre cet arbre. Puis, avec mes jambes, je ratissai large autour de moi afin de commencer à compacter la neige. Il me fallait absolument faire un fond durci qui m’offrirait un plancher pour me propulser. Mais cette rampe était si abrupte que mes raquettes glissaient, je n’arrivais pas à atteindre le petit bouleau devant moi. Je devais sauter et dans cet élan saisir le feuillu, mais cela signifiait que je devais lâcher ma police d’assurance, c’est-à-dire l’arbre sur lequel je trouvais toujours appui. Je n’étais pas certain d’y arriver. Je décidais alors de fouler encore la neige et de former, si possible, des marches, des paliers assez larges et compactés pour me supporter. Je doutais cependant de la solidité de ces renforts, mais il fallait bien que je tente quelque chose, car j’allais devoir attendre jusqu’au printemps pour sortir d’ici.
Après quelques grandes respirations et sans doute quelques secondes de concentration, j’enjambai le premier palier, puis je m’élançai pour attraper ce tant convoité bouleau. Le deuxième palier s’effondra sous mon poids, mais j’avais juste eu le temps d’agripper le petit feuillu. La situation n’était pas encore une fois souhaitable, puisque je me retrouvais face contre neige, étendu de tout mon long, mais accroché. Il fallait maintenant me hisser jusqu’à ce que j’atteigne le sentier. Quelques crampes envahirent mon bras et mes épaules; une fois sorti du gouffre, une pause serait nécessaire, mais d’ici là, mes muscles devaient coopérer. En me tortillant comme un alligator, je parvins avec l’autre main à saisir le petit arbre. Ensuite, j’arrivai à me remettre debout, puis à me hisser jusqu’au sentier. Encore une fois, j’étais tiré d’affaire, mais à quel prix!
Je n’avais pas envie de célébrer cette victoire, car cela n’en était pas une. Ce gouffre avait bien été surmonté, j’y avais survécu, mais dans à peine quelques heures, je devrais le franchir de nouveau, il n’y avait aucun autre chemin pour retourner au pied de la montagne. Je m’enlisais. Mes décisions, mon jugement, mes capacités cartésiennes, tout cela fichait le camp. Chaque nouvelle épreuve surmontée me leurrait, elle me faisait croire en ma gloire, celle du sommet, mais qui devais-je rencontrer là-haut? Qui m’y attendait? Pourquoi déjà faisais-je cette ascension? Pour moi? Pour qui? Mes motivations, mes objectifs me parurent soudainement confus, je doutais maintenant de tout.
Cependant, je n’avais pas la force d’affronter de nouveau ce gouffre immédiatement. Je pris un temps de repos. Il me fallait ingurgiter quelques calories et des électrolytes pour être en mesure de continuer. Je devais également dégager la neige qui était entrée dans mes vêtements pendant mon combat. Il me fallait retrouver mes esprits. Mais à ce moment, je semblais hésiter. Continuer ou rebrousser chemin? Si je faisais demi-tour, toute ma vie j’allais considérer cette décision comme un échec, un abandon. Les questions vous obsèdent alors, elles s’insinuent dans votre crâne et vous grugent comme des fourmis grugent un chêne. Un jour, le vieil arbre tombe, les fourmis gagnent toujours.
Je levais la tête vers le ciel; comme un devin, je cherchais des vérités, des signes, puis voilà qu’un appel me fut lancé. Une éclaircie saupoudra d’une lumière chaude et dorée toute la montagne. La neige devint aussi brillante qu’une nuit de voie lactée. Des milliers de diamants scintillèrent comme des vigiles dans l’ombre d’une nef. Sur ce tapis de givre cristallin, ces éclats miraient comme les mille feux d’une grande ville oubliée dans une nuit avare. Cette éblouissante moisson tumultueuse lançait dans mes yeux des mirages, comme des espoirs évoquant les oasis du désert. Cette guipure d’aigues-marines et de saphirs plongea la montagne entière dans une grande robe de mariée d’une blancheur si absolue, si parfaite que mes yeux se délectaient de ce présage. L’augure est puissant et le sujet faible, il est prêt à croire tous les haruspices de ce monde, pour autant que leurs prophéties le conduisent en haut.
Cette blancheur semblait égayer la montagne, elle la recouvrait de pureté, comme si ce monde étincelant était une copie du paradis, d’un monde parfait, parce qu’ici, l’hiver était maître d’une œuvre immaculée que l’on ne voulait pas souiller. Ici, la terre était blanche comme les nuages qui abritaient le monde des dieux, monde qui devenait l’aboutissement ultime de tous les êtres vivants vertueux, croyant légitime l’accès à cet Éden. Mais ce temple de lumière devant moi qui rendait ce manteau de neige aussi brillant qu’un océan envahi par une lune névrosée était un piège. Le blanc est associé aux essences primaires, à la pureté, au bien, à la lumière, au mariage et par le fait même, à la réussite. Pourtant, dans ce monde, ici, le blanc était plutôt le contraire, puisqu’ici, il symbolisait davantage un stade latent, comme une stase; cette grande léthargie plongeait ses êtres plus près de la mort que de la vie et dans ces déserts de glace, l’appel était puissant, et les duperies nombreuses.
Comme un imbécile, j’allais continuer ma route, tel que me l’ordonnaient les rayons de soleil qui transformaient cette neige en poussière de diamant, il ne s’agissait pas d’un signe, mais plutôt d’un alibi. La fatigue altérait mon libre arbitre, mon sens du jugement, j’en avais assez fait aujourd’hui, j’avais bien assez connu d’ennuis pour redescendre, mais ici, l’envoûtement, comme la voix d’une harpie, comme le regard impitoyable d’une gorgone, allait me compromettre et m’enfoncer davantage. Je repris le sentier vers le sommet. Je mis mes lunettes de ski, car la neige m’éblouissait, je réinstallai convenablement mon équipement, puis je me fis une promesse, celle d’atteindre le sommet.
Reprendre la marche fut pénible. La fatigue devenait de plus en plus évidente, mais remplie de cupidité, de gloire et d’orgueil; ce trophée, je le voulais plus que tout, car j’étais désormais trop investi dans cette épreuve. Je tentai de retrouver un rythme de croisière convenable en me concentrant sur la coordination de mes mouvements, plus cette mécanique serait précise, moins coûteuse en énergie elle serait. Je ne voulais pas penser à mon corps complètement détrempé de sueur à cause de l’effort, je ne voulais pas non plus imaginer l’heure du jour, je ne voulais pas également anticiper les embûches à venir, car tout ce qui m’intéressait pour l’instant était de me concentrer uniquement sur ce qui pouvait me faire grimper là-haut. Pour ce faire, mon corps devait être parfaitement préparé pour être en montagne.
À partir de ce moment, le temps devint très confus, il n’avait plus la moindre importance. S’il fallait que je redescende de nuit, je redescendrais de nuit, voilà tout. Mais cette réflexion était idiote. J’étais devenu complètement aveuglé par ce succès que je tentais de réaliser. C’est de cela que l’on meurt sur la montagne, de cupidité et d’ambitions futiles.
Mais la montagne n’avait pas dit son dernier mot. Pour une deuxième fois consécutive, je perdis le sentier. Je venais d’atteindre un secteur de la montagne abrité des vents, ce versant avait subi des précipitations de neige très abondantes, plus que partout ailleurs. Ici, l’espace entre les arbres, entre les conifères, était minimal, presque absent tellement la nature était recouverte de neige. C’était magnifique. C’est parce que je me savais dans une forêt que je pouvais comprendre qu’en dessous de ces dômes se trouvaient des sapins et des épinettes. Mais sans cette déduction, j’aurais tout ignoré de ce palais de neige. Même la magie, pourtant puissante, d’Elsa ne pouvait engendrer un univers aussi unique. Parmi ces centaines de fantômes, comme des esprits recouverts de draps blancs, scintillants comme la nacre d’une perle, je devais trouver ma route, alors que ses gardiens, les sentinelles de la montagne, tentaient de me décourager.
Je fis des percées parmi les fantômes, ici et là. Je tentai d’anticiper ma route, vers cette pente ou ce vallon, ou encore sur cette crête là-bas, je l’ignorais. Ici, cette forêt recouverte de givre n’était plus qu’un labyrinthe, chaque fois que je franchissais un arbre déguisé, c’était des dizaines d’autres que je découvrais. Ici, ils se prenaient pour des coprins et sous cet aspect unique, j’avais l’impression d’être plongé dans une forêt de méduses immobiles attendant le signal du départ. Ces dômes transformaient la forêt en jardin de cumulo-nimbus, et c’est avec précaution et une certaine décence que j’acceptais de faire un pas sur ce ciel vaporeux. Les arbres n’étaient plus que des bourres de coton, comme d’immenses houppes soyeuses et délicates. Il était impossible d’éprouver de la peur devant un tel paysage, et c’était là tout le problème.
Cependant, ces colonnes de neige étaient extrêmement fragiles. À peine je les effleurais qu’elles s’effritaient et s’effondraient dans une poussière de cristal qui était immédiatement bue par la forêt. Cette traînée volatile de flocons s’élevait subtilement vers le ciel, comme si j’étais témoin d’une pouponnière d’étoiles; c’est de ce cristal impeccable, de cette valse lente et délicate que le ciel se remplissait chaque soir, c’est de cette magie que se remplissaient les aurores boréales, du souffle muet des montagnes.
Ce palais sublime était parfait uniquement parce que personne ne l’avait encore souillé, piétiné et détruit. Mes recherches et mes incursions afin de retrouver mon chemin ravageaient cette œuvre parfaite, ma présence avait véritablement plongé ce monde dans le chaos. Pourtant, je devais encore chercher, puisque l’évidence de ma route ne m’était pas encore révélée. J’avançais avec délicatesse, remplissant mes gestes de rituels, de minutie, comme si je devais célébrer des sacrements, comme si le malaise des morts, des salons mortuaires, m’habitait soudainement, comme si je ne voulais pas réveiller les Géants endormis sous cette couverture. Mais ces sacrifices remplis de candeur ne me conduisaient pas pour autant au sommet, ils me plongeaient davantage dans cette vérité de montagne.
Puis, alors que je croyais deviner ma route, un trou suspect dans l’un des fantômes attira mon attention. Il s’agissait d’un trou de la grosseur d’une main. Intuitivement, je me dis qu’il s’agissait là sans doute d’une entrée, un écureuil y avait élu domicile. Je regardai par l’orifice, je voulais le voir, visiter cette demeure unique, dans ce dôme entièrement recouvert de neige, le palais vu de l’intérieur devait être sublime, unique. Mais je n’osais pas entrer, je ne voulais pas détruire cet igloo.
Néanmoins, curieux, je voulais connaître ce secret. L’arbre d’à côté était à louer, il était libre, alors je m’inscrivis à cette visite libre sans courtier. Délicatement, je plongeai une main dans la paroi du dôme, et celle-ci pénétra sans la moindre résistance. Mes gestes étaient lents et précis, je ne voulais pas que le palais que je tentais de découvrir s’envole comme des lucioles dans une nuit chaude d’août. Mon bras était entré, et je sentais des branches de l’autre côté. Grâce à des mouvements circulaires délicats, j’arrivai à agrandir le trou, puis encore et sans me presser, toujours avec une grande minutie, je continuai d’ouvrir la voie jusqu’à ce que ma tête puisse passer. La paroi était étonnamment épaisse, je dirais près de quinze centimètres de neige. Puis, avec une précision chirurgicale, j’entrai. L’intérieur était évidemment sombre, mais pas autant que je l’avais anticipé. Dans cette nuit bleutée d’indigo que les rayons du soleil arrivaient à percer, je découvris une véritable hutte, un loft tendance dont les nombreuses mezzanines donnaient sur des aires ouvertes rendant l’endroit attrayant et magnifique. Mon écureuil habitait un quartier huppé. Mais une imprudence commise de ma part fut fatale pour mon palais, qui glissa et s’envola, si fragile, si singulier, si inaccoutumé. J’avais cependant pu en profiter pendant quelques secondes. Le cou enseveli de neige, ainsi que les cheveux, je secouai le tout avec mes mains et repris mes recherches, le cœur rempli d’euphorie. Je n’avais pas encore atteint le sommet, mais ces instants de pure allégresse me sustentaient largement.
Alors que je croyais devoir abandonner, je crus apercevoir le reste du sentier. Après une légère dépression, sur le flanc ascendant se trouvant vers l’ouest, une ligne semblait se dessiner dans la forêt. Sans tarder, je m’y dirigeai afin de valider le tout et soulagé par mes tentatives et ma perspicacité, je retrouvai le sentier; j’étais de nouveau parti.
Les heures glissaient également dans cette journée d’épreuves, mais ce qui me dérangeait le plus était que je ne pouvais pas vraiment anticiper le temps qu’il me faudrait encore avant d’atteindre le sommet, je ne reconnaissais plus la montagne. Ici, mes repères n’existaient plus, j’étais comme un marin sur une mer éteinte, assombrie par des phares crevés. Mes estimations les plus encourageantes me situaient aux trois quarts de l’ascension, mais était-ce le cas? Si oui, les montées les plus ardues étaient derrière moi et bientôt, le bouquet de la forêt diminuerait rapidement, laissant la place à une forêt boréale typique des plaines alpines qui donnait sur des taïgas. Les conifères devenaient trapus et tordus par les vents incessants et glaciaux. Je sentais mon corps encore capable de continuer. Je préférais pour l’instant ne pas trop songer à mon retour, j’affronterais cette montagne un pas à la fois.
