Quand j'étais pêcheur - Nelson Pelletier - E-Book

Quand j'étais pêcheur E-Book

Nelson Pelletier

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Beschreibung

Un jeune adolescent aux prises avec les services sociaux fera une rencontre qui changera sa vie. Arrivé depuis peu dans une nouvelle famille d’accueil, son tuteur légal, prendra le jeune sous son aile et lui fera découvrir un monde qui lui était jusque-là inconnu : la mer. Même s’il avait grandi sur la côte, près du fleuve Saint-Laurent, jamais il n’avait pu boire de ses beautés et de ses trésors.
Avec le Pêcheur, le jeune garçon apprend un rude métier qui le transformera et une passion émergera des flots. Le garçon devient confiant et traverse cette tempête qui ébranle sa vie grâce à l’enseignement du Pêcheur et grâce aux épreuves de la mer. Elle façonne le gamin qui deviendra un homme accompli et fier.



À PROPOS DE L'AUTEUR


Nelson Pelletier réside à Cap-Santé (Capitale Nationale). Né en Gaspésie, à Sainte-Anne des Monts, l’auteur fut toujours passionné par la nature et les créatures qui l’habitent. Sensible à ces mondes en péril, dont l’exploitation des ressources est sans cesse grandissante, il s’interroge sur leurs sorts. À un très jeune âge, il rêve de devenir océanographe, mais des changements importants dans sa vie remettront en cause ce dessein. Il passera au début de son adolescence cinq années en famille d’accueil, perdant de vue sa famille. La reconstruction fera longue et difficile, mais les livres, la science et la passion continueront de le guider. Il sera ensuite très intéressé par l’anthropologie et la philosophie qui lui permettront de mieux comprendre ce que nous sommes nous les hommes, peuple de la terre. Cependant incapable de poursuivre ses études, il réoriente ses choix de carrière pour devenir électromécanicien afin de gagner sa vie et d’y élever ses propres enfants. Passionné de la mer et de montagnes, plusieurs épreuves surmontées ont forgé son caractère qui lui permet aujourd’hui d’avancer et de vouloir partager ses souvenirs si riches.



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Seitenzahl: 264

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Crédits

Remerciements

Avertissement

Quand j'étais pêcheur

Le Baptême

Osso buco et sel de mer...

Sous l'aube du monde

Le bal d'aurélies

La tempête

Vol 788

Le Kraken

Je suis une baleine

Aussi solide qu'une ancre

La première ligne

Mon père Cousteau

Mallotus villosus

L'inconnu

A la mer, tu retournes

Le Léviathan

Le jeune homme et la mer

Épilogue

Crédits

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Pelletier, Nelson, 1975-, auteur

Quand j'étais pêcheur / Nelson Pelletier.

Édition revue, modifiée et corrigée.

Édition originale : [2017].

ISBN 978-2-924169-66-7

I. Titre.

PS8631.E463Q36 2018              C843'.6            C2018-940235-0

PS9631.E463Q36 2018 

©2020 Éditions du Tullinois

www.editionsdutullinois.ca

Tous droits réservés.

Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.

Auteur :Nelson PELLETIER

Titre: Quand j'étais pêcheur

Révision de Textes : Anne-laure PEREZ

Infographie :Mario ARSSENAULT-Tendance EIM

Bibliothèque et Archives Nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Nationales du Canada

IBSN version papier: 978-2-924169-66-7

Dépôt légal : 1er trimestre 2018

IBSN version e-PDF: 978-2-89809-021-9

Dépôt légal : 2er trimestre 2020

IBSN version e-Pub: 978-2-89809-0

Dépôt légal : 2er trimestre 2020

Imprimé au Canada

Première impression : Avril 2018

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC - QUÉBEC

Remerciements

Je dédie ce livre à mes parents qui, après être tombés, n’ont jamais cessé de se relever.

Et

à Michel Francœur, le Pêcheur.

Je remercie Robert Rioux de m’avoir initié à cette passion qu’est l’écriture.

Avertissement

Ce livre est romancé. Les propos prêtés aux personnages, les personnages eux-mêmes ainsi que les lieux et situations que nous décrivons sont imaginaires.

Toute ressemblance de lieux, de décors, de situations, de faits évoqués ou encore de faits historiques avec ceux-ci ne serait que le fruit du hasard. Par ailleurs, toute ressemblance avec des personnes ou des événements réels est possiblement inévitable. Elle ne pourrait en aucun cas engager la responsabilité de l’auteur.

Quand j'étais pêcheur

Quand j’étais pêcheur, la mer devint ma nourrice. Elle m’a gavé d’épreuves, de gloires, de passions, de peurs, mais aussi d’humilité. Jamais, je ne pus la dompter ou l’apprivoiser, car la mer n’est pas une bête, elle représente la neutralité, elle n’est ni bonne ni mauvaise. La mer ne prend jamais parti, et nos prières ne l’atteignent pas, c’est seulement ce que nous avons provoqué sur ses flots qui nous heurte, et ce sont seulement nos cauchemars qu’elle jette sur nous, puisqu’elle est un miroir. La vigilance est la seule arme efficace en mer, tout le reste peut vous couler, et chaque fois que ses merveilles vous endorment, le péril vous guette. Je me souviens de tant de beautés grandioses, à commencer par ces draperies incandescentes, saupoudrées par le reflet du soleil, sur lesquelles nous voguions le Pêcheur et moi. Comme si cet or en fusion nous conduisait vers un eldorado éthylique, transportant ainsi notre barque sur une route nous plongeant dans le chaos des mondes. Quoi dire de ce ciel pur qui se noie dans cette maîtresse insoumise, promettant des tendresses impossibles à supporter ? Comme lui, nous aussi, nous rêvions de sa clémence, nous aussi, nous voulions plonger nos mains sous cette robe bleu azur, espérant naïvement son affection. Je pense à ce parfum d’air salin, de varechs et de bois humides qui s’infuse en nous, ouvrant ainsi un appétit intarissable nous obligeant à dévorer, jour après jour, cette passion dont nous étions désormais esclaves. Puis, ces levers de soleil surréalistes, peignant cette mer en huile d’ocre et de sang, au bout de laquelle émerge, dans un tumulte de pastels, un jour nouveau extirpé des ténèbres, car la mer est avant tout un berceau, et ceux que le tangage a bercés chercheront à jamais cette étreinte. Quand le ciel se casse au-dessus de nos têtes et que l’aube plonge le cosmos dans une frénésie qui fait s’éteindre une à une les dernières étoiles de ce firmament bigarré, nous prions pour que cette victoire annonce le calme et que cette mer désirée soit d’une humeur suave et docile. Voilà que nos corps, laissés à sa merci, subissent ses caprices, ses humeurs, ses frissons et, comme une artisane, de ses mains, elle sculpte et façonne, à partir d’une argile rudimentaire, les pauvres hommes épris d’elle. Voilà comment je devins un homme, modelé par une déesse d’abord crainte, puis adorée. La mer prend et donne, comme les marées viennent et repartent.

Je n’ai pas eu une enfance heureuse. Il ne s’agit pas d’un apitoiement, mais seulement d’une triste vérité; mon enfance a été très tourmentée. Je préfère ne pas trop y penser. Pour cette raison, j’ai toujours été tourné vers l’avenir. Là-bas, je suis le fruit de mes efforts. Mes actions ne peuvent pas changer le passé, ni même l’excuser, elles peuvent seulement me promettre un avenir meilleur : celui que je construis.

Peut-être que certains souvenirs agréables marquants jailliront du passé. Malgré une vie tortueuse, je parviens néanmoins à croire que cette vie dernière moi a façonné l’être que je suis aujourd’hui, avec ses défauts, son tempérament, ses émotions, mais aussi sa bonté et son désir de vivre qui est bien réel.

Est-ce que ce sont mes rêves, mes réflexions qui m’ont sauvé ? Est-ce que ce sont ces nuits blanches à analyser ma vie, mes gestes, mes actions qui m’ont permis de tenir et d’entrevoir toujours à l’horizon des jours meilleurs ? N’étais-je alors qu’un adepte naïf, persuadé d’atteindre l’apogée de ce culte du déni ou n’étais-je seulement qu’une âme effritée cherchant un abri sous le regard de Dieu ? Est-ce que je souffrais d’un mal dépressif ou préférais-je croire que j’expiais mes peurs par la pensée, la réflexion et l’isolement ? Un loup solitaire a-t-il besoin d’un encadre-ment ou, comme un électron libre, peut-il réussir à vivre seul devant l’immensité, noyé dans cette voûte qu’est le monde qui l’enrobe ?

Ce n’est pas de la culpabilité. Je n’ai pas choisi cette enfance et je ne me sens pas responsable non plus des malheurs endurés par notre famille, mon frère et mes sœurs. Il fallait tout simplement passer au travers et pour moi, ce sont Saint-Exupéry, Camus, Nietzsche et Cousteau qui me guidèrent. Ont-ils été de bons pères pour moi ? Je l’ignore… Mais j’ai appris que l’absurde n’était pas une matière inerte et que l’on pouvait construire des empires sur son échine. Sisyphe est bien placé pour croire en son bonheur, car il l’a créé. De son malheur éternel, la joue contre la boue, la pierre à bout de bras, arqué sur ses jambes, Sisyphe pousse son destin non vers le sommet, mais vers une formule d’esprit qui l’a rendu heureux. Il a soumis sa peine, sa douleur et sa souffrance à l’acceptation de son état.

Pourquoi ne pourrais-je pas en faire de même ? Dans le cœur de la tempête, j’avais un antidote pour ne pas être mouillé et heurté par les vents, j’avais ma pierre. Cette symbiose mutuelle me venait en aide, car en la roulant, elle m’offrait un écran et ainsi, nous voyageâmes à travers cette enfance. Ce socle solide, voire inébranlable, cette pierre, comme un œuf, allait me faire renaître. Gardé par cette protection, je pouvais désormais m’ébahir devant la vie et apprécier celle-ci. J’avais maintenant le droit de trouver le bonheur… Voilà comment j’ai fait mon chemin.

Mes plus beaux souvenirs, ceux qui encore aujourd’hui m’emplissent le cœur d’allégresse et de plénitude, mais aussi d’une certaine nostalgie, sont ceux de quand j’étais pêcheur.

La mer n’est pas qu’une onde amère et, même si elle est impossible à dompter, elle demeure une matrice intarissable de vie et de joie. La mer, avec « ses reflets d’argent », envoûte les marins qui glissent sur ses voiles de diamant et finissent pas disparaître à l’horizon, noyés dans leurs rêves. Tantôt elle donne le pire et tantôt elle vous offre ses trésors. Cette permission que nous avons de voguer sur sa peau n’est que pure philanthropie, car la mer n’a pas besoin de nous. Et pourtant, plusieurs de nos caresses ont laissé dans leur sillage des plaies hideuses qui ne coagulent pas. Elle n’est plus aujourd’hui qu’une maîtresse désabusée que l’on a oublié de chérir.

Mais moi, la mer me sauva. Je ne m’y noyai pas, mais au contraire, je fus recraché par Poséidon, le maître des océans. De là me fut accordé le droit de m’étendre sur elle, car la mer désormais pouvait seulement m’offrir ses trésors, la mère ne pouvait plus rien me prendre.

Quand j’étais pêcheur, la mer a catalysé mes malheurs et, même si ce métier allait m’inculquer le respect, j’ai tout gagné. J’ai surtout gagné une confiance par laquelle j’ai pu bâtir, de mes mains frêles et chétives, le monde qui m’appartient aujourd’hui.

La Gaspésie était ma terre de naissance, et le fleuve Saint-Laurent mon émergence. Baptisé par ces eaux glaciales qui frappent ses côtes épineuses aux flancs de montagnes déchirés, le fleuve impose sa prestance et sa notoriété. Lorsque ses tempes se gonflent, les vagues arrachent la terre et façonnent de nouveaux littoraux. La mer nous enseigne alors notre petitesse, notre insignifiance. Alors que des routes et des quais subissent ses frisons, il est difficile de rester muet et indifférent devant tant de puissance. Cette violence inouïe fait place au chaos d’abord, puis à l’humilité ensuite.

Aux yeux de certains, la Gaspésie est une terre hostile, inhospitalière, voire austère. Mais ces gens-là n’ont certainement pas laissé le fleuve les bercer. Ils n’ont pas goûté ses fruits, ils n’ont pas fléchi les genoux sur l’une de ses plages pour admirer son travail, ils n’ont pas vu non plus ses rides et ses falaises taillées par ses ciseaux. Ils ont certainement oublié de défier l’horizon qui avale tous les jours ses soleils de sang présageant des lendemains toujours éphémères et insaisissables. Cette terre de montagnes et de mer, au climat souvent grognon, aux vents infatigables, érodée par l’air marin, n’a rien d’austère lorsqu’on la connaît. Les mains crevassées et tordues des Gaspésiens trahissent leur amour pour leur terre qu’ils promettent de continuer à chérir. Ils ne la craignent plus, leur caractère, leur fraternité en font des tenaces. Car pour être pêcheur, il fallait effectivement être très tenace.

Quand j’étais pêcheur, nous devions nous lever très tôt, au milieu de la nuit. À cette heure-là, il y a deux sortes de monde, ceux que la nuit a agrippés et ceux qui la déchirent pour y attendre l’aube. Ceux qui sentent l’alcool et ceux qui sentent le café. Ceux qui la fuient et ceux qui l’allument.

Quand j’étais pêcheur, nous faisions assurément partie du deuxième groupe. Toutes ces lunes d’ocre rouge s’incrustèrent dans ma tête. Elles étaient comme des confidentes susurrant des promesses. Des promesses nous annonçant une nouvelle journée dont, pourtant, nous ne savions encore rien, mais qui ne pouvait qu’être agréable. Devant le spectacle de cette déesse qui plonge, nuit après nuit, sur ce fleuve endormi, comme une caresse, nous ne pouvions qu’être émus.

Pour le capitaine, le Pêcheur, qui m’acceptait en second sur son pont, ces lunes étaient plus que des déesses indulgentes, elles étaient des indicateurs de météo. Chaque lune, avec sa luminosité, sa couleur, sa hauteur, ses croissants, dictait vigoureusement au Pêcheur l’allure de notre journée et comment celle-ci serait clémente avec nous. Cette science n’était peut-être après tout qu’un artifice, mais je me laissais volontiers berner, car celui qui a vu les dernières étoiles du soir être englouties par l’aube, celui qui les a vues s’évanouir, a tout simplement besoin d’y rêver. Ce cycle remue depuis tellement d’années, comment ne pas le croire.

La routine était toujours la même. Nous déjeunions en silence devant nos cafés qui fumaient mollement. Ce silence n’avait rien de vide, rien de stérile. Nos pains grillés entre les mains, nous sentions déjà le tangage du bateau, nous étions déjà là-bas, à appeler les sirènes. Tous les matins commençaient donc comme une sorte de rituel, chacun connaissait parfaitement les pas de cette danse et suivait la cadence, sans que nous ayons besoin de dire quoi que ce soit. À cette heure-là, les mots sont maladroits et dérangent, car la nuit se vit dans le silence; les êtres y dorment et nous, comme des spectres, devions nous y mouvoir sans laisser de trace. Nous parlions très peu avant l’aurore. Toutes les paroles semblaient futiles avant cette heure. Ces chuchotements nocturnes ne menaient qu’à d’autres chuchotements qui nous éloignaient de notre concentration. La vigilance du marin fait qu’il retrouve, chaque jour, sa femme, son port et sa chaumière. Elle fait de lui un héros qui appréhende les dangers de la mer suffisamment pour rester en vie.

Il ne sera pas question d’histoires épiques dans ce recueil de récits. Il n’y aura pas non plus, étrangement, d’histoires de pêcheurs. Ce n’est pas le but, même si certaines aventures apparaîtront invraisemblables, elles n’auront été que salutaires pour moi. Aussi vous raconterai-je humblement ces histoires qui firent de moi un homme, un homme fier de se dresser parmi les siens, heureux d’avoir trouvé sa pierre et enfin d’avoir tracé, dans les frasques de son enfance, un pavé expiatoire… Si les émotions peuvent détruire un homme, une fois contenues, elles forment des fondations capables de supporter un royaume entier.

Le Baptême

Le baptême est un rite initiatique très répandu dans le monde entier. Il s’agit d’une entrée et celle-ci, dans notre religion, se fait par une libation, puisque nous nous offrons à la chrétienté. Cette immersion doit nous laver du péché originel et purifier ainsi notre corps pour qu’il soit acceptable devant Dieu. Il s’agit bien d’un rite de passage qui unit l’initié à une entité plus complète et plus grande. Ici, cette cosmogonie (naissance d’un nouvel adepte) fusionne en quelque sorte avec les prémices d’une eschatologie, car grâce à cette entrée, à cette carte de membre, vous serez sauvé le jour de la fin et du retour du Sauveur. Il acceptera votre place près de la Sienne. Nous a-t-on vraiment plongés dans le Jourdain ? Vous pouvez le croire. Le problème de ce rite demeure le volontarisme, mais encore une fois, l’Église s’en sort bien, puisque la confirmation vient régler le tout. Dans ce culte, nous venons réaffirmer notre foi et notre désir de demeurer dans la famille de Dieu.

Aujourd’hui, j’allais en vivre un, ma première sortie en mer. C’était mon baptême, nous allions, la mer et moi, communier pour la première fois. J’allais être initié par un maître afin d’être accepté au sein de ce clan : la famille des pêcheurs. Je faisais l’acte de foi de respecter la mer et, elle, de me tolérer. L’eau couvre rapidement notre corps et l’oint ainsi de protections. Mais plus encore, elle le purifie de nos impuretés. Ainsi lavés par cette libation, nous nous présentons comme un être pur devant le Grand Seigneur. La mer allait désormais couler en moi, le rituel allait nous faire frères de sang. Je serais enfin un initié, invité dans ce monde viril et dur parmi les grands. J’allais devenir un pêcheur.

À peine âgé de treize ans, déjà essoufflé par les tourments d’une vie saccagée par les déménagements en familles d’accueil, les rencontres avec les services sociaux de la DPJ et de la justice administrative qui s’ensuit, j’allais commencer, encore une fois, une nouvelle vie. Je ne connaissais pas beaucoup mes hôtes. Je n’y étais que depuis quelques semaines et, comme d’habitude, je demeurais poli, docile, mais surtout distant. Pour l’instant, il s’agissait plus d’une vie en pensionnat, en institut, que d’une véritable vie en famille. J’ignore ce qui motiva le Pêcheur à me prendre sous son aile. Je n’étais pas un gaillard, et rien en moi ne me prédestinait à un travail aussi dur. J’avais tout de même accepté son offre sans hésitation. Pour moi, il s’agissait d’une opportunité extraordinaire de vivre une toute nouvelle aventure, et j’étais tout à fait excité de partir.

Je crois que le Pêcheur l’était lui-même. Il était plus agité que d’habitude. Cette première sortie en mer mettait, d’une certaine façon, fin à l’hiver, fin à cette léthargie. Peut-être aussi avait-il hâte de retrouver sa maîtresse ou de fuir celle de la maison ? Depuis qu’il était debout, il ne cessait de lorgner la mer, comme pour avoir son approbation. Puis, après de longues minutes de consultation, il en vint à donner l’ordre de lever les amarres : cette fois-ci, nous partions.

Si j’étais frêle, le Pêcheur, quant à lui, recouvrait plusieurs fois mon corps de son ombre. D’une bonne tête de plus que moi, il devait certainement faire trois ou quatre fois mon poids. Sa barbe blanche, toujours bien taillée et plus longue sur le menton, lui donnait une vraie allure de pêcheur. Dans la poche de son pull se trouvaient sa pipe et son sac de tabac, qu’il ne quittait jamais. Il n’arrivait jamais à cacher son ventre en entier, il manquait toujours de tissu. La plupart du temps, on le surprenait à dormir dans tous les endroits inimaginables de la maison et ailleurs aussi. Il suffisait qu’il cesse de bouger dix minutes, et il s’endormait. Pourtant, à la barre de son bateau, il tenait le coup chaque fois. Ses rondeurs en faisaient quelqu’un d’attachant, de doux. Un épicurien bon vivant qui pouvait être très discret. Je ne sais pas si je l’admirais, mais chose certaine, je le respectais. J’étais pour lui un inconnu, nous l’étions tous les deux et, pourtant, une complicité légère, encore vaporeuse et à peine palpable, commençait à prendre forme.

J’ignorais, en fait, tout de cette cérémonie à laquelle s’adonnait le Pêcheur. Il cherchait à l’horizon des signes distincts qui semblaient absents. Il me semblait pourtant bien que nous étions prêts. Mais durant la route pour nous rendre au quai qui se trouvait en face du cimetière du village, je le sentais encore hésitant. Il ne lâchait pas la mer des yeux. Pour ma part, je n’y comprenais rien. Je n’étais qu’un néophyte après tout.

Puis, nous quittâmes la route principale pour marcher sur la grève et pour nous approcher des flots. Le Pêcheur tira à quelques reprises sur sa pipe. La fumée épaisse fut rapidement dissipée par le vent qui était assez soutenu. Enfin, faisant un peu volte-face, il leva la tête vers les nuages et ensuite vers l’horizon et, d’une voix un peu étranglée, il lâcha : « T’es prévenu, ça va secouer là-bas. »

Je tentais, quant à moi, de m’initier à cette expertise. Cependant, ni les vagues, ni les nuages, ni le vent ne me murmurèrent quoi que ce soit. Les vagues montaient bien de deux pieds, deux pieds et demi, avant de se fracasser sur la plage, et cela me semblait bien raisonnable. L’embarcation dans laquelle nous prenions place était assez large et longue pour naviguer dans ces eaux. Enfin, c’est ce que je croyais.

Nous reprîmes la route vers le quai, qui n’était plus qu’à deux kilomètres. Une fois sur place, d’autres pêcheurs s’entassaient près de la grue et semblaient eux aussi défier l’horizon. Ils nous saluèrent, et je fus très brièvement présenté au groupe. Ma présence leur laissait la plus grande indifférence, j’étais donc bien un intrus. Ils parlaient entre pêcheurs, et notre départ mit un terme à leurs jérémiades. « Vous y allez vraiment ? », interrogea l’un d’eux. Sans répondre et simplement en hochant la tête, le Pêcheur venait de nous prendre deux tickets pour la mer des horreurs, attraction spontanée de cette fête foraine inopinée.

J’embarquais donc pour la première fois dans cette barque des plus rudimentaire et des plus simple. Le bateau était tout fait de bois. Je ne pourrais dire cependant de quelle essence il s’agissait, mais j’ai cru entendre à quelques reprises que le cèdre était populaire pour ce genre de construction. Il n’y avait pas de cabine sur l’embarcation, seulement trois bancs qui n’étaient, en fait, que des planches plus larges. A priori, elles devaient servir à fortifier la structure du bateau en empêchant la coque de s’ouvrir. Ce sont donc ces renforts qui nous servaient de bancs. Voilà tout pour le confort. À la proue se trouvait bien un minuscule espace de rangement, c’est là que nous rangions les vestes de sauvetage et une trousse de survie. Blanche et bleue à l’extérieur, avec une mince ligne rouge de démarcation pour le rebord et toute bleue à l’intérieur, cette barque artisanale ne faisait pas plus de dix-huit pieds de long et tout au plus cinq pieds de large. Le matériel de pêche était lui aussi sommaire, deux ou trois pannes de poissons, un harpon, deux rames, une ancre, un jerricane d’essence, cette trousse dans la proue et des vestes sur lesquelles je n’aurais pas parié ma vie et pourtant... Les lignes à pêche et les « jiggeurs » faisaient avec nous le voyage et rentraient à la maison avec nous également.

Alors que le moteur venait tout juste de démarrer, les autres pêcheurs, toujours attroupés près de la grue, firent des signes de la main, et je pus distinguer une voix s’écrier : « Vous êtes sûrs ? » Le Pêcheur n’avait pas entendu ou ne voulait pas entendre. Je défis la corde qui nous amarrait et nous partîmes… Enfin.

Je me souviendrai toujours de cette image, la première fois que nous sortîmes de la marina et que je me retrouvai face à la mer, face à l’immensité. Une partie de moi était tellement excitée que j’avais oublié d’avoir peur. Et pourtant, les premières vagues que nous affrontâmes étaient déjà énormes. Le petit moteur de vingt-cinq forces qui propulsait la barque semblait déjà à bout de souffle. Le vent soutenu, dont les rafales soulevaient l’eau qui éclaboussait mon visage, ne semblait pas vouloir faiblir.

Comme je faisais dos au Pêcheur et que je me trouvais à la proue de la barque, je jetais furtivement quelques coups d’œil rapides derrière moi pour voir le visage du Pêcheur, afin d’évaluer dans quel état d’esprit il se trouvait. Chaque fois, il paraissait paisible, serein, une main sur la barre, les yeux rivés sur l’horizon. Je ne paniquais pas, car la situation n’avait pas l’air de lui déplaire. Les énormes vagues passaient sous notre embarcation et semblaient nous soulever sans le moindre effort.

Je n’osais pas me plaindre. L’eau glaciale de ce mois de mai giclait sur mon visage et, mélangée à ce vent incessant, elle me transperçait de froid. Je prenais la manche de mon manteau pour essuyer mon visage, mais cela ne durait que quelques secondes; je devais continuellement répéter l’opération. Le cou calé dans mes épaules, je préférais maintenant regarder droit devant et anticiper les chocs que nous subissions à cause du remous des vagues. Aussitôt mon visage épongé, j’agrippais solidement la planche qui me servait de banc en attendant la prochaine secousse.

Je restais néanmoins impressionné par ces murs d’eau qui s’agitaient devant nous. Je pouvais les apercevoir au loin venir et accélérer leur cadence, puis ils roulaient sous notre barque continuant, nonobstant, leur route. La puissance des éléments nous rappelait sans cesse notre vulnérabilité, notre fragilité. Je ne m’imaginais pas la puissance de ces vagues : combien de fois dépassaient-elles celle de notre moteur ? Comment cette force pouvait-elle subitement naître et prendre vie ainsi ? Et pourtant, à la proue du bateau, j’avais l’impression de les défier, comme si je jouissais d’une permission impossible. De combien d’autres chances comme celles-ci disposais-je encore ? Je ne savais pas si je devais être effrayé ou seulement contemplatif. Je crois que c’était un mélange des deux.

Puis, le bruit du moteur changea inopinément, et j’aperçus, en me retournant, le Pêcheur qui me faisait des signes pour m’expliquer que nous étions arrivés. Je regardais autour de moi et je n’arrivais pas à comprendre où nous étions arrivés et comment nous pouvions être à la bonne place. Nous ne disposions d’aucun radar, d’aucun GPS ni instrument de navigation, comment pouvions-nous être quelque part ? C’est en cherchant la terre au sud que j’aperçus le cap qui arborait fièrement le phare de la place. Nous étions cependant trop loin pour distinguer le rocher, cette formation rocheuse érodée par le vent salin et qui, dans un angle bien précis, laissait apparaître la silhouette d’un chat. Nous étions donc quelque part, enfin prêts à pêcher.

Le Pêcheur n’était pas peu fier de sortir son équipement. Le style de pêche que nous pratiquerions ne nécessitait pas de canne à pêche. La ligne était enroulée dans un cadre de bois, un peu comme les moulinets manuels qui servent à maîtriser les cerfs-volants. Un leurre de vingt onces se trouvait attaché au bout, sans autre artifice, simplement fait d’acier inoxydable poli. Après avoir soigneusement déroulé notre fil Test Fishing Line de trois cents livres, nous lancions la ligne à l’eau jusqu’à ce que nous touchions le fond. Dès lors, nous devions remonter celle-ci de deux à trois pieds et seulement là, nous commencions à « jigger ». L’opération paraissait d’abord simple, mais des nuances diverses et des subtilités délicates en faisaient un véritable art.

Le Pêcheur n’était pas un volubile. D’une certaine façon, cela m’arrangeait, car je n’aimais pas beaucoup parler. Puis, presque en criant, il me dicta comment s’y prendre : « Voilà, tu fais comme ça. » Le vent sifflait si fort dans nos oreilles qu’il fallait lever la voix pour nous entendre. Comme deux chorégraphes, je tentais d’imiter le Pêcheur en étudiant scrupuleusement ses mouvements. Pour « jigger », il fallait tirer sur le fil de façon saccadée jusqu’à ce que notre main arrive à notre hanche, puis tout simplement diriger le bras vers le rebord de la coque dans un mouvement, cette fois-ci, continu. Je ne sais pas pourquoi cela excitait les poissons, mais cela fonctionnait.

Notre travail était cependant gâté par cette mer démontée. Je devais presque garder en permanence une main agrippée au banc pour assurer mon équilibre. Les vagues nous soulevaient rapidement, presque violemment. J’utilisais également mes cuisses en les serrant contre la planche pour stabiliser ma position et espérer pouvoir me concentrer sur mon travail, que je pratiquais seulement depuis quinze minutes. C’était encore trop tôt pour faire une plainte au syndicat…

Le tangage était si prononcé et violent que mon corps était soulevé, puis comme une chute libre, dans le creux de la vague, je retrouvais la gravité. Avec toute cette activité, je ne m’étais pas rendu compte que quelque chose tirait sur ma ligne. Quelle bête étrange pouvait sortir manger par un temps pareil ? J’arrivais à peine à y croire. « Je crois que j’ai attrapé quelque chose. » Le pêcheur tendit le bras afin que je lui refile ma ligne et, après quelques secondes, il me la redonna en affirmant qu’il y avait bien un truc au bout.

Il fallait remonter la ligne avec une certaine précaution, non pour s’assurer que la prise demeure ferrée, mais pour ne pas l’emmêler entre nos pieds. Le Pêcheur m’indiqua en quelques mouvements de bras la bonne technique. Puis, après seulement deux minutes, la morue était là. Ce n’était pas un poisson joli. Des yeux globuleux dans une tête disproportionnée donnaient une allure étrange à ce poisson. Une barbichette, nommée barbeau, rendait facile l’identification de l’espèce. Son corps était ensuite démarqué par un ventre blanchâtre et gonflé, comme si elle faisait de l’embonpoint, et sa peau était tachetée tirant sur le roux avec, au centre du corps, une large ligne blanche facile à repérer. Sa chair très blanche, floconneuse et tendre, pouvait être apprêtée dans une multitude de recettes. Nous relevions les filets de toutes les morues que nous pêchions, car nous ne les vendions pas entières. Le salaire que j’avais accepté pour cette nouvelle vie était de cinquante sous la livre de filet, et cette morue devait peser, toute ronde, quatre livres. J’avoue avoir ressenti de la fierté : c’était ma première prise. Il n’y avait pas de compétition entre nous deux, j’étais incapable de cette arrogance, j’étais seulement content. Un éclat dans le regard du gaillard exprimait bien une sorte d’exaltation, il était heureux pour moi. Sans doute s’était-il souvenu de sa première prise et de sa première sortie en mer. Dans cette allégresse, on pouvait également deviner de la nostalgie. Peut-être, comme un père à un fils, avait-il ressenti ce fameux relais du flambeau ? Comme un cycle, il venait de baptiser de ses mains, il venait de faire un fidèle. Il venait de transmettre un héritage, et cette transmission de connaissances, ce travail d’artisan selon les techniques les plus traditionnelles, assurait ainsi, d’une certaine façon, sa survie. Désormais, je faisais partie de quelque chose. Modestement et officiellement, je pouvais affirmer maintenant que j’étais un pêcheur. J’avais encore tout à apprendre et je n’avais encore rien vu de tous les trésors et de tous les périples que me préparait la mer, mais j’en étais maintenant.

Il fallait, avant de jeter la morue dans la panne, lui trancher la gorge. L’exsanguination était nécessaire pour que la chair du poisson soit totalement blanche lorsque nous relèverions les filets. D’apparence cruelle, cette mort était sans douleur, et la quantité de sang contenue dans un poisson était minime; elle ne suffirait certainement pas à fournir les plateaux de cinéma de films d’horreur.

Ma première prise était à l’agonie alors que ma ligne descendait à nouveau dans le fond de la mer. Je ne pensais plus à cette mer agitée. Mon cœur supportait mieux maintenant les caprices de cette déesse furieuse. Le Pêcheur leva les yeux vers le ciel. Il avait ce regard, celui qui analyse et qui cherche l’approbation des éléments. Il n’était plus concentré du tout sur sa ligne. Je lorgnais l’horizon à mon tour, sans pouvoir anticiper quoi que ce soit. Le temps me paraissait inchangé. Lorsque nous montâmes sur le dos d’une vague et que nos vues purent plonger un peu loin dans l’horizon, le visage du Pêcheur sembla se durcir. Puis, fronçant les sourcils, il lâcha simplement : « Nous rentrons. » Je remontai ma ligne en l’enroulant dans le tray en bois, cette espèce de moulinet, en plaçant soigneusement le leurre afin qu’il ne se décroche pas. Puis, je repris ma place au-devant du bateau.

Je pouvais comprendre cette précipitation. Alors que nous venions à peine de changer de cap, trois grosses bourrasques de vent me poussèrent dans le dos avec intensité. Cette journée nous réservait encore quelques surprises. Voilà ce que le devin avait vu se refléter dans l’eau. J’ignorais comment il arrivait à faire cela et s’il partagerait un jour ses secrets, mais pour l’instant, j’avais juste besoin de lui faire confiance.

Les vagues avaient encore grossi. Elles étaient beaucoup plus larges, presque des collines. Notre embarcation peinait à monter vers le sommet de ces vagues. Lorsque nous en atteignions le creux, nous perdions complètement l’horizon. La côte et ses montagnes disparaissaient, ne restait plus qu’un éclat de ciel, ce fragment que nous ne voulions pas voir disparaître. La barque glissait mollement dans ces eaux, et j’ignorais comment le Pêcheur pouvait connaître son cap, puisque nous naviguions à la vue. Il n’y avait plus, ici, que des murs d’eau.

Mais encore une fois, je demeurais calme. La situation semblait périlleuse, mais les vagues roulaient sous notre bateau sans nous heurter, elles ne semblaient pas vilaines. Elles formaient devant nous d’immenses corridors arqués, nous avions presque l’impression d’être dans un tunnel de plusieurs dizaines de mètres. Ce spectacle émouvant se répétait à chaque vague. Il était encore impossible de voir le port, car l’horizon se noyait dans la brume que formaient les vagues en se brisant. Mais notre cap était bien à l’est, tout comme la marina, il n’y avait donc pas d’inquiétude à avoir.