L'Énéide (Édition intégrale - 12 tomes) - Virgile - E-Book

L'Énéide (Édition intégrale - 12 tomes) E-Book

Virgile

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Beschreibung

L'Énéide, chef-d'œuvre de Virgile, narre les péripéties d'Énée, héros troyen en quête d'une nouvelle patrie après la chute de Troie. Composée de douze livres, l'œuvre conjugue habilement épopée, mythologie et éléments historiques, rendant compte des défis personnels et moraux auxquels fait face Énée dans sa quête de fondation de Rome. Le style de Virgile, marqué par la richesse de son langage et la musicalité de ses vers, s'inscrit dans le contexte littéraire de la période augustéenne, où la littérature sert de reflet à la propagande politique et à l'idéalisation des valeurs romaines. Né en 70 av. J.-C., Virgile a été profondément influencé par la culture hellénique et les grands récits épiques, tels que l'Iliade et l'Odyssée d'Homère. Sa volonté de créer une œuvre qui glorifie les origines de Rome et son héritage culturel s'explique par le contexte turbulent de son époque, marqué par la guerre civile et les transformations politiques sous Auguste. Virgile a cherché à offrir une vision unificatrice et héroïque de l'Italie, tout en interrogeant les dilemmes de la condition humaine. L'Énéide mérite d'être lue et relue pour sa profondeur narrative et ses réflexions sur le destin et le devoir. Cet ouvrage permet d'appréhender les fondements de la culture romaine et d'apprécier l'art poétique de Virgile. Une lecture enrichissante qui invite à la méditation sur l'identité nationale et la place de l'individu dans l'histoire. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Virgile

L'Énéide (Édition intégrale - 12 tomes)

Édition enrichie. La plus célèbre épopée latine - Les épreuves et les aventures du Troyen Énée, ancêtre mythique du peuple romain, après la Guerre de Troie
Introduction, études et commentaires par Ethan Gaillard
EAN 8596547744849
Édité et publié par DigiCat, 2023

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Biographie de l’auteur
L'Énéide (Édition intégrale - 12 tomes)
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

D’un rivage en ruines naît une promesse que ni les tempêtes ni les dieux ne parviennent à étouffer. Ainsi s’ouvre l’horizon de L’Énéide, où une communauté déracinée transforme la perte en projet, et l’épreuve en chemin. Le poème met en tension la force du destin et l’obstination humaine, la mémoire du désastre et l’appel d’un avenir à bâtir. Dans cet entre-deux, un héros porte, avec les siens, la charge de fonder plus que sa propre histoire: une lignée, une cité, une langue. L’Énéide raconte comment naît une civilisation lorsqu’elle choisit de convertir l’exil en origine et le devoir en espérance.

Classique entre les classiques, L’Énéide s’impose par l’ampleur de son ambition et la précision de son art. Elle conjugue un souffle épique et une conscience politique, un chant de fondation et une méditation sur le prix de toute fondation. Si elle demeure un repère, c’est parce qu’elle montre que l’héroïsme n’abolit ni la douleur ni l’ambivalence morale, et que la grandeur publique exige une vigilance intérieure. De siècle en siècle, lecteurs, traducteurs et écrivains y trouvent une structure, des images et des questions qui élargissent l’imaginaire, fixent un lexique de valeurs et renouvellent la manière de raconter l’origine et le pouvoir.

Virgile, poète latin de l’époque augustéenne, compose L’Énéide entre la fin des années 20 et 19 avant notre ère. Écrite en hexamètres dactyliques et organisée en douze livres, l’œuvre fut laissée inachevée à la mort de l’auteur en 19 avant J.-C., puis publiée avec l’appui du pouvoir impérial. Elle s’inscrit dans un moment où Rome, sortie des guerres civiles, cherche à formuler un récit commun et un horizon de stabilité. Le poème répond à cette conjoncture en articulant mémoire, légitimation et interrogation morale, tout en s’affirmant comme un sommet de la langue latine et de la poétique épique.

La prémisse est simple et puissante: un chef troyen, survivant d’une ville détruite, conduit les siens vers une terre promise en Italie, sous le signe d’un destin qui le dépasse. Entre la rive quittée et la rive attendue s’étirent la mer, les hésitations, la fatigue des corps et la pression des dieux. Les étapes mettent à l’épreuve l’endurance, l’autorité, la loyauté et la capacité de transformer l’échec en ressource. Ce chemin n’est pas seulement géographique; il engage la définition d’une conduite juste, l’ordonnancement d’une mémoire blessée et l’apprentissage d’un commandement qui doit répondre à plus grand que lui.

L’Énéide hérite d’une tradition grecque dont elle renouvelle les modèles, tout en affirmant une voix singulière. On y reconnaît la mer et la guerre de l’épopée ancienne, mais filtrées par une sensibilité latine où le devoir, la piété filiale et civique, et la discipline de l’âme deviennent la trame du récit. L’architecture en douze livres épouse un mouvement qui va du voyage à l’implantation, en faisant alterner scènes de navigation, délibérations politiques, interventions divines et combats. À chaque séquence, Virgile resserre l’attention sur les conséquences humaines des décisions collectives.

Le statut de classique se comprend aussi par l’excellence formelle. La maîtrise du rythme, la densité des images, l’art de la comparaison et la conduite rigoureuse des épisodes font de L’Énéide une école de style. La langue y est à la fois solennelle et précise, apte à dire la majesté du destin comme l’inquiétude du cœur. L’œuvre offre un répertoire de motifs — voyage, fondation, présages, devoir, mémoire — qui s’articulent sans redondance. Par cette exactitude expressive, Virgile a fixé des normes pour la poésie latine et, au-delà, pour une tradition européenne qui y a appris à unir clarté, mesure et profondeur.

Si l’influence de L’Énéide est si durable, c’est qu’elle a modelé l’imaginaire de l’Occident. Des poètes de la Renaissance aux modernes, elle a fourni une scène, des archétypes et une cadence. Dante lui doit un guide et une architecture, Milton une ambition cosmique, le Tasse une dramaturgie héroïque; d’innombrables auteurs ont repris sa leçon sur la manière d’ordonner le chaos en récit. Les historiens des idées y ont lu une méditation sur l’autorité, la légitimité et la mémoire; les philologues, un laboratoire de langue; les artistes, un réservoir d’images où la politique et l’intime s’éclairent mutuellement.

L’impact de L’Énéide dépasse la littérature. Elle a nourri la réflexion politique, la rhétorique civique et l’éducation humaniste, servant de texte de référence dans les écoles européennes pendant des siècles. Elle a aussi suscité commentaires, paraphrases, gloses et traductions qui sont devenus une tradition en soi. À mesure que changeaient les régimes et les esthétiques, le poème a été relu: tantôt célébré pour sa vision ordonnatrice, tantôt interrogé pour sa lucidité devant le coût humain de l’histoire. Cette ductilité critique explique sa présence continue dans les bibliothèques, les universités et l’imaginaire collectif.

Le présent volume, L’Énéide (Édition intégrale – 12 tomes), restitue l’architecture du poème livre par livre, offrant au lecteur un parcours clair dans la progression pensée par Virgile. Chaque « tome » correspond à une étape cohérente, permettant d’éprouver la tension entre l’errance et l’établissement, le débat des volontés humaines et la pression du destin. Lire intégralement, sans abrégés, c’est saisir comment les motifs préparés en amont résonnent plus loin, et comment les images structurantes reviennent pour approfondir le sens. On y découvre une composition qui ne dilue jamais l’élan, mais l’organise avec une précision cumulative.

Entrer dans L’Énéide, c’est accepter une éthique du regard. Le poème refuse d’idéaliser la fondation; il exige que l’on considère ensemble la nécessité d’un ordre et le poids des sacrifices qu’il entraîne. Cette tension nourrit des pages où les figures humaines importent autant que les desseins divins. Le lecteur y apprend à reconnaître la complexité des motivations, la lenteur des décisions justes, et le rôle des rites, des serments et des présages dans l’art de gouverner. L’épopée devient alors un miroir où se forment non seulement un peuple, mais une conscience politique.

Les thèmes majeurs — exil et appartenance, devoir et désir, mémoire et futur, ordre et violence — conservent une force vive aujourd’hui. Ils touchent aux expériences contemporaines de migration, de reconstruction et de responsabilité collective. L’Énéide rappelle que l’identité se tisse dans le temps long, que la parole publique doit se confronter aux pertes, et que la grandeur se mesure à la capacité d’accueillir la fragilité humaine. Ce n’est pas un manuel de pouvoir; c’est une interrogation sur les conditions d’un monde habitable, quand les individus et les communautés cherchent un lieu où inscrire leur fidélité.

Lire L’Énéide maintenant, c’est éprouver la présence d’un texte qui ne cesse de nous rejoindre. Sa modernité n’est pas affaire d’actualisation forcée, mais de questions justes: qu’est-ce qu’un destin partagé? comment consentir à une responsabilité qui dépasse l’individu sans renoncer à la compassion? Par sa langue fondatrice et son intelligence des conflits, l’épopée de Virgile demeure un point d’appui. Elle attire parce qu’elle ne simplifie pas. Elle accompagne parce qu’elle exige une attention soutenue. Elle dure parce qu’elle fait de la poésie l’espace où se réconcilient mémoire, action et espérance.

Synopsis

Table des matières

Composé à l’époque augustéenne par Virgile, L’Énéide retrace, en douze livres, l’errance et l’installation annoncée du Troyen Énée, figure de la piété et du devoir. L’œuvre associe mythe et projet politique en inscrivant le destin du héros dans une histoire plus vaste, appelée à fonder une lignée et un ordre nouveaux. L’action se déploie sur mer et sur terre, rythmée par l’intervention des dieux, la tension entre volonté humaine et fatalité, et la mémoire d’une cité détruite. Le poème articule ainsi voyage, épreuves et combats dans une progression qui sonde courage, loyauté, pertes et exigences de la fondation.

L’ouverture présente un monde en déséquilibre où la rancœur divine complique la fuite des Troyens. Après une tempête provoquée par une divinité hostile, Énée aborde près de Carthage. Accueilli par la reine Didon, il trouve un répit et un auditoire pour raconter son passé. Ce séjour pose un premier nœud majeur: hospitalité et attirance s’opposent au devoir de poursuivre une mission prédestinée. Le récit installe la double dynamique de l’épopée, entre protection et obstacles venus des cieux, et l’effort d’un chef pour maintenir la cohésion d’un peuple déraciné en quête d’une terre promise.

Énée narre alors la chute de Troie, événement matriciel qui donne sens à son exil. Par ruse et violence, la cité tombe, et la nuit finale brise les défenses humaines autant que les repères moraux. Le héros, tiraillé entre le combat perdu d’avance et le salut de sa famille, incarne la piété filiale et civique, emportant les siens hors des flammes. Les Troyens quittent leur patrie avec des pénates et une mémoire blessée, porteurs d’un devoir transmis. Cette séquence ancre l’épopée dans une éthique du deuil et de la responsabilité, tout en orientant l’avenir vers une reconstruction ailleurs.

Commence alors la longue navigation, faite d’escales, d’oracles et d’énigmes. Les Troyens interrogent signes et prophéties, tentent des implantations avortées et subissent des présages inquiétants. La route est ponctuée par des contrées hostiles, des rencontres avec des survivants troyens installés ailleurs, et des avertissements sur des périls à venir. Chaque étape affine le sens du voyage: reconnaître la vraie destination, interpréter la volonté divine, discerner l’instant d’agir ou de patienter. Le groupe se fortifie dans l’épreuve, tandis que l’identité d’Énée se précise, entre chef politique, fils attentif et dépositaire d’un dessein plus grand.

Le séjour à Carthage devient une épreuve intérieure autant que diplomatique. Une relation naissante confronte Énée au dilemme entre désir et mission, dans un cadre où l’accueil magnanime pèse sur les décisions. Un rappel céleste recentre la trajectoire sur l’Italie, imposant un départ chargé d’ombres et de remords. Les Troyens rejoignent ensuite la Sicile, où des jeux funèbres honorent la mémoire d’un père et resserrent les liens du groupe. Des tensions éclatent encore, provoquant des choix difficiles et des séparations. L’ensemble fait mûrir le chef et son peuple, préparant la prochaine étape: l’entrée en terre promise et les responsabilités qu’elle exige.

Arrivés en Campanie, Énée consulte la Sibylle et entreprend une descente au monde des morts, pivot spirituel du poème. Dans ce parcours initiatique, il affronte visions et enseignements qui ordonnent le rapport au passé, à la faute et à l’avenir. La révélation d’un destin collectif est esquissée: le voyage n’est plus seulement fuite, mais préparation à une mission civilisatrice. Le héros reçoit une orientation morale et politique, qui transcende la perte initiale et éclaire la suite: se montrer digne d’un avenir annoncé, mesurer le prix des victoires et intégrer l’héritage des ancêtres dans l’action à venir.

L’entrée dans le Latium ouvre la phase italienne. Un premier accueil laisse espérer une alliance par le mariage, mais les divinités antagonistes rallument la discorde. La figure d’un rival local cristallise l’opposition entre droit coutumier et promesse du destin. La guerre devient difficile à éviter, et Énée cherche des appuis pour légitimer sa cause. Il visite un roi allié établi sur le site d’une future grande cité et reçoit des armes forgées par une divinité, où se dessine un programme historique. L’affrontement se politise: il s’agit désormais de concilier héritages locaux et horizon plus vaste, sous le regard des dieux.

Le conflit s’amplifie, mettant à l’épreuve le camp troyen et ses nouveaux alliés. Des opérations audacieuses, des sièges et des duels partiels illustrent la ferveur des jeunes combattants et la difficulté de maîtriser l’élan guerrier. Les dieux eux-mêmes se partagent, reflétant les ambiguïtés d’un destin qui n’annule pas les choix humains. Énée reparaît en force, soutenu par une alliance étrusque, et tente d’ordonner le champ de bataille selon une éthique du commandement. Le poème montre la tension entre discipline et ardeur, stratégie et impulsion, tout en faisant sentir le coût humain que suppose toute prétention fondatrice.

À mesure que se succèdent tentatives de trêve et reprises des hostilités, la logique du destin rencontre les limites de la négociation. La rivalité entre champions concentre le sens du conflit, où piété et fureur s’affrontent au plus près. L’épopée, sans s’abandonner au simple récit de la victoire, interroge la part de violence nécessaire à l’émergence d’un ordre nouveau et la capacité d’un chef à contenir ou transcender la colère. L’Énéide laisse ainsi une portée durable: méditation sur la mémoire des vaincus, l’ambition des fondateurs, l’autorité des dieux et la construction d’une identité collective à la mesure du temps.

Contexte historique

Table des matières

À la charnière du Ier siècle av. J.-C., l’Énéide naît dans la Rome d’Auguste, au moment où la République agonise et où se construit le Principat. Le poème situe son mythe à l’aube de l’histoire, mais répond aux institutions et anxiétés d’une cité récemment pacifiée. Le Sénat, les magistratures et les assemblées subsistent, désormais subordonnés à l’autorité d’Auguste. Le culte public, les auspices et la primauté du mos maiorum structurent l’imaginaire civique. Cette configuration politique et religieuse fournit la trame idéologique de l’épopée: un récit des origines destiné à légitimer l’ordre nouveau, tout en se réclamant des vertus ancestrales que Rome prétend restaurer.

La génération de Virgile a vécu une cascade de guerres civiles, de la crise ouverte en 49 av. J.-C. à la victoire finale d’Octavien en 31. Les proscriptions du second triumvirat (43) ont ensanglanté l’Italie, déstabilisant fortunes et communautés. À cette expérience de fracture répond la recherche d’un récit de réparation. L’Énéide transpose l’effondrement de la cité en catastrophe archaïque, puis propose un horizon de refondation. Les errances, les conflits et la promesse d’un établissement durable miment, sous le voile du mythe, le passage de la violence endémique à la paix civile, enjeu central de l’époque augustéenne.

L’assassinat de Jules César en 44 av. J.-C., suivi de sa divinisation quelques années plus tard, recompose le langage du pouvoir. Octavien, proclamé fils du divin César (Divi Filius), articule sa légitimité à une lignée sacrée. La tradition romaine avait déjà rattaché les Iulii à Vénus via Iule, fils d’Énée. L’Énéide consolide ce réseau généalogique en insérant la geste d’Énée dans une téléologie où la famille julienne occupe un rang exemplaire. Sans nommer le présent à chaque vers, le poème inscrit la politique augustéenne dans une continuité mythique, où la parenté divine fonde, plutôt qu’elle n’abolit, la responsabilité civique.

Les affrontements qui jalonnent la décennie 40 av. J.-C.—Philippes (42), la guerre de Pérouse (41–40), puis la lutte maritime contre Sextus Pompée jusqu’à Nauloque (36)—modèlent la mémoire Rome. La guerre sur mer, les blocus et la faim ont pesé sur l’Italie. L’Énéide reflète cette expérience par la place donnée aux traversées, aux tempêtes et aux escadres rangées pour la bataille. Sans renvoyer documentairement à chaque épisode, l’épopée transpose dans le registre héroïque l’apprentissage romain de la mer comme théâtre décisif du destin politique, désormais aussi romain qu’italique.

La victoire d’Actium (31 av. J.-C.) et la prise d’Alexandrie (30) scellent la défaite d’Antoine et de Cléopâtre, puis l’unification du pouvoir sous Octavien. Ces événements deviennent rapidement des points d’ancrage de la mémoire publique. Virgile les inscrit dans le dispositif symbolique de l’œuvre, notamment à travers la description d’armes vouées à célébrer une victoire providentielle. Ainsi, l’actualité guerrière est élevée en exemplum cosmique: l’ordre romain paraît reconduit par les dieux, la mer Ionienne devenant le théâtre d’une décision inscrite dans le destin. Ce geste relie la nouvelle hégémonie à une vocation plus ancienne que la cité.

Le «règlement» politique de 27 av. J.-C. fixe les contours du Principat: Octavien prend le nom d’Auguste, tandis que l’on prétend restaurer les formes républicaines. La paix dite «augustéenne» se matérialise, entre autres signes, par la fermeture à plusieurs reprises des portes du temple de Janus, symbole de fin des guerres. La rhétorique du retour aux mœurs, des cultes ravivés et de la discipline familiale s’affirme. L’Énéide participe de cette orientation en faisant de la pietas—obéissance aux dieux, à la famille et à la cité—le pivot éthique de son héros, modèle de stabilité dans un monde encore traumatisé.

La trajectoire de Virgile (70–19 av. J.-C.) éclaire le lien entre littérature et politique. Né près de Mantoue, il a connu les confiscations de terres destinées aux vétérans après Philippes, qui affectèrent son milieu. Ses Bucoliques (vers 42–39) en portent l’empreinte; ses Géorgiques (vers 37–29) magnifient le labeur agricole réorganisé par l’État. Sous l’égide de Mécène, conseiller d’Auguste, l’écrivain dispose d’un patronage qui protège et oriente. L’Énéide, commencée vers 29, capitalise cette position: un poète civique, nourri d’érudition hellénique, chargé de forger un récit fondateur à la mesure du nouveau régime.

Les conditions de publication et de réception éclairent la portée publique du poème. À la mort de Virgile en 19 av. J.-C., le texte restait en révision; la tradition rapporte qu’Auguste confia l’édition à Varius et Tucca, qui le publièrent avec un minimum d’interventions. La lecture à voix haute, les récitations en cercle lettré et l’essor des bibliothèques publiques—comme celle d’Asinius Pollio (vers 39) ou la bibliothèque palatine (vers 28)—ont favorisé la diffusion de l’épopée. L’œuvre s’inscrit ainsi dans une sphère de consommation culturelle semi-publique, où la poésie devient vecteur de mémoire politique.

Le modèle littéraire de l’Énéide conjugue l’héritage homérique et l’esthétique alexandrine. Divisée en douze livres, l’épopée reflète et répond à l’Iliade et à l’Odyssée tout en dialoguant avec la tradition latine (Naevius, Ennius, Lucrèce). Le choix de l’hexamètre dactylique, la densité allusive et la précision antiquaire des rites et des noms redonnent autorité à un passé universellement partagé par les élites. Dans ce cadre, la fondation de Rome reçoit une forme classique et un horizon moral, réunissant prestige grec et ambition romaine: écrire la geste d’une cité désormais maîtresse du récit commun.

Le mythe d’Énée n’est pas invention augustéenne, mais sa systématisation est politique. Des auteurs antérieurs avaient déjà relié Rome à Troie, et la gens Iulia revendiquait depuis la fin de la République un ancêtre troyen. En l’érigeant en pierre d’angle, l’Énéide fait converger plusieurs traditions: les Pénates transportés, la transmission d’Iule, les présages d’un empire futur. Ce réseau transforme une origine composite en narratif cohérent, propre à fédérer une société étendue. Le passé lointain devient alors un instrument de consensus, sans effacer la pluralité des contributions italiennes et méditerranéennes à l’identité romaine.

La religion publique, en recomposition, imprègne la poétique virgilienne. Le culte d’Apollon connaît un essor marqué—Auguste dédia un temple à Apollon sur le Palatin en 28 av. J.-C.—et les oracles retrouvent une centralité politique. La Sibylle de Cumes, les auspices, la lecture des prodiges structurent l’autorité des décisions. Virgile, attentif à la précision rituelle, multiplie sacrifices, vœux et présages. Cette scénographie sacralise l’histoire romaine comme accomplissement d’un fatum et inscrit la pacification sous le signe d’une volonté divine surveillant les excès humains, cadre éthique dans lequel la clémence et la discipline prennent sens.

Le tissu économique et social de l’Italie tardo-républicaine explique divers arrière-plans de l’épopée. L’agriculture demeure centrale, souvent organisée en domaines étendus, travaillés par des esclaves et des colons. Les colonies de vétérans reconfigurent le peuplement rural, tandis que Rome attire artisans, négociants et fonctionnaires. Les grands chantiers urbains—forums, temples, infrastructures—offrent travail et symboles. L’Énéide, sans décrire ces réalités de façon documentaire, les reflète par des scènes de navigation commerciale, de clairières ouvertes, de cités en construction, et par l’exaltation du labeur ordonné comme fondement matériel d’un ordre politique durable.

Les capacités techniques et l’infrastructure forment un autre horizon implicite. Routes anciennes entretenues et améliorées, ports aménagés, et chantiers navals puissants assurent la projection romaine. Sous Agrippa, des réalisations comme l’Aqua Virgo (19 av. J.-C.) illustrent une maîtrise hydraulique renforcée. Le monde méditerranéen est sillonné de navires marchandises et de flottes; des phares, tel celui d’Alexandrie, servent de repères. L’Énéide transpose ces savoirs en images: coques solides, alignements d’escadres, ponts de bateaux. Ce décor crédibilise le mythe d’une installation durable, adossé à des pratiques de circulation et d’approvisionnement bien connues des contemporains.

La politique culturelle d’Auguste, marquée par un classicisme mesuré, valorise l’imitation créatrice. Les élites lisent Homère et Théocrite autant que Caton et Ennius; les ateliers sculptent dans un style qui combine archaïsme et élégance. Les poètes fréquentent les cercles de mécénat, où se négocient faveur, liberté formelle et responsabilité civique. L’Énéide, en assumant cette tension, élabore une langue héroïque qui parle grec par ses modèles et romain par son horizon. Le résultat est une œuvre d’allure intemporelle, mais attentive à l’actualité morale d’une cité qui veut reconfigurer sa mémoire commune.

La réorganisation impériale élargit l’horizon du récit. En 27 av. J.-C., des provinces sont confiées à l’empereur ou au Sénat selon leur degré de risque; des campagnes se poursuivent en Hispanie et dans les Alpes; en 20 av. J.-C., la restitution des enseignes parthes devient un triomphe diplomatique. L’Énéide s’accorde à cette échelle méditerranéenne: elle esquisse un empire appelé à régner par la loi et la clémence. Les promesses d’un ius gentium élargi et d’une mission civilisatrice y résonnent, sans effacer l’expérience concrète de la conquête, de l’exil et des pactes précaires avec les peuples soumis.

La mémoire des guerres puniques, scellée par la destruction de Carthage en 146 av. J.-C., demeure vive au Ier siècle. Elle fournit un contre-modèle historique et moral: l’antagonisme occident-oriental, la rivalité maritime, la rancune des cités. L’épopée mobilise cette mémoire en situant un épisode majeur en Afrique du Nord autour d’une souveraine carthaginoise, figure à la fois politique et tragique. Par cette évocation, la grandeur de Rome s’adosse à un passé d’hostilité surmonté, mais la narration laisse percevoir ce que l’essor d’un empire exige en renoncements individuels, tension constitutive de l’éthique augustéenne.

La revitalisation religieuse du tournant augustéen s’accompagne d’initiatives législatives et rituelles. Des lois sur la famille et le mariage sont promulguées à la fin des années 20 av. J.-C.; les jeux séculaires de 17 av. J.-C., célébrés peu après la mort de Virgile, amplifient le message d’un renouveau moral. Des monuments programmatiques—tels l’Ara Pacis, décidé en 13 et consacré en 9—visibilisent cette idéologie. L’Énéide précède certaines de ces réalisations, mais partage leur vocabulaire: paix, fécondité, piété, sacrifice. Elle sert de matrice symbolique à une politique qui se veut réforme, non rupture, du temps et des mœurs romains d’antan.e? Non, remove stray char? We'll ensure no stray later.

Biographie de l’auteur

Table des matières

Introduction

Publius Vergilius Maro, connu en français sous le nom de Virgile, naquit en 70 av. J.-C. près de Mantoue, en Gaule cisalpine, et mourut en 19 av. J.-C. à Brindes. Figure centrale de l’Âge d’Auguste, il composa trois œuvres unanimement attribuées et canoniques : les Bucoliques, les Géorgiques et l’Énéide. Ces poèmes, alliant maîtrise du vers latin et ambition intellectuelle, ont profondément façonné l’imaginaire romain et la littérature européenne. Dans l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance, son œuvre fut un horizon d’apprentissage et un réservoir de modèles stylistiques, assurant à Virgile une postérité qui dépasse largement le contexte politique de son temps.

L’itinéraire de Virgile s’inscrit dans une période de mutations, marquée par les guerres civiles et la consolidation du pouvoir d’Auguste. Sa poésie relie des univers en apparence disjoints — la pastorale, l’agriculture, l’épopée nationale — pour offrir une méditation sur la paix, le travail, la mémoire et le destin collectif. Sans divulguer les intrigues, on peut dire que ses livres passent d’un paysage bucolique idéalisé à une réflexion sur la culture agricole, pour culminer dans un récit fondateur sur les origines de Rome. Cette progression lui valut l’attention des élites et une reconnaissance précoce de son autorité littéraire.

Éducation et influences littéraires

Les sources antiques rapportent que Virgile reçut une formation solide en grammaire et en rhétorique, probablement à Crémone et Mediolanum, puis à Rome. Il y acquit une maîtrise approfondie du latin et du grec, fondant sa culture sur les auteurs classiques. La chronologie exacte de ces études n’est pas entièrement assurée, mais elles se situent vraisemblablement entre les années 50 et 40 av. J.-C. Cette éducation, centrée sur la lecture, l’imitation et l’analyse des modèles, permit à Virgile de développer un style d’une grande densité allusive, attentif aux nuances de la tradition poétique et à la précision du vers hexamétrique.

Des témoignages anciens associent Virgile aux cercles philosophiques épicuriens de Naples, notamment autour du maître Siro. Quelles qu’en aient été les modalités précises, la pensée épicurienne et l’œuvre de Lucrèce constituent des références repérables dans sa poésie, par la méditation sur la nature et la condition humaine. Côté grec, Théocrite inspira la pastorale des Bucoliques, Hésiode et la tradition didactique nourrirent les Géorgiques, et Homère offrit le grand modèle épique de l’Énéide. Le legs latin d’Ennius et l’élégance de certains contemporains complètent cet horizon, que Virgile intégra en le transformant de manière créatrice.

Carrière littéraire

Les Bucoliques, ensemble de dix poèmes composés en hexamètres dactyliques, furent écrites dans les années 40-30 av. J.-C. Inspirées de Théocrite, elles transposent en latin le monde pastoral, en y insérant des préoccupations contemporaines. Plusieurs pièces évoquent, de manière voilée, les turbulences de l’époque, sans constituer pour autant des chroniques politiques. Cette œuvre, d’un raffinement métrique et allusif remarquable, affirma la voix singulière de Virgile, qui sut adapter un genre grec à un horizon romain en quête d’apaisement et de stabilité après les secousses des guerres civiles.

Le succès des Bucoliques établit immédiatement la réputation de Virgile. Elles l’adossèrent à des réseaux de mécénat influents, liés à la recomposition culturelle des années qui suivent la fin des grandes confrontations civiles. Les lecteurs antiques ont salué l’originalité d’une pastorale latine qui n’était ni une imitation servile ni un simple divertissement, mais un laboratoire poétique. Le mélange de simplicité apparente et de complexité intertextuelle y constitue un trait distinctif. Cette reconnaissance plaça Virgile au premier rang des écrivains appelés à donner forme, par la poésie, à une vision du monde romain en voie de refondation.

Les Géorgiques, composées en quatre livres et achevées dans la seconde moitié des années 30 av. J.-C., marquent une étape décisive. Poème didactique sur l’agriculture, elles traitent des travaux des champs, de la viticulture, de l’élevage et de l’apiculture, tout en intégrant réflexions philosophiques et préoccupations civiques. Le lien au patronage de Mécène est explicitement établi par la tradition. L’ouvrage, fruit d’une élaboration exigeante, fut admiré dès l’Antiquité pour la précision technique et l’ampleur morale qu’il confère à la thématique rurale, devenue signe d’une restauration culturelle et d’un ordre apaisé après la violence des conflits.

L’Énéide occupe les dernières années de la vie de Virgile, vraisemblablement entre la fin des années 30 et 19 av. J.-C. En douze livres, le poète élabore une épopée en hexamètres qui reprend l’héritage homérique pour raconter le voyage d’Énée vers l’Italie et inscrire, par une généalogie poétique, les destins de Rome. Sans entrer dans les détails de l’intrigue, on peut souligner l’architecture rigoureuse de l’œuvre, sa tension entre fatalité et responsabilité, et la manière dont elle articule mémoire troyenne et avenir latin, en dialogue avec les attentes culturelles du principat naissant.

Le style de Virgile réunit une grande maîtrise technique et une sensibilité tragique. Sa poésie se caractérise par une intertextualité serrée, un art du montage allusif, des comparaisons amples et une attention au rythme. L’hexamètre y gagne une souplesse et une gravité singulières, aptes à faire coexister le chant du berger, la voix du cultivateur et la parole du héros épique. Les jugements antiques confirment la stature de Virgile comme modèle de correction et d’élévation, et l’Énéide fut rapidement lue comme l’épopée de référence, fixant un horizon de grandeur littéraire et morale pour les générations suivantes.

Convictions et engagement

Aucune prise de position doctrinale explicitement signée par Virgile ne nous est parvenue, et ses poèmes ne relèvent pas du manifeste. Toutefois, ils dialoguent avec des courants philosophiques et moraux identifiables. Les Bucoliques valorisent une paix fragile et un idéal de mesure, les Géorgiques exaltent le travail agricole comme fondement d’une communauté stable, et l’Énéide médite la pietas et les responsabilités d’un peuple en devenir. Si l’œuvre s’accorde souvent avec les aspirations de restauration et d’ordre associées au règne d’Auguste, elle conserve une profondeur réflexive qui dépasse la circonstance, sans se réduire à une propagande ni à un credo personnel explicite.

Dernières années et héritage

Dans ses dernières années, Virgile se rendit en Grèce pour réviser l’Énéide, projet auquel il travaillait depuis longtemps. Selon les témoignages antiques, il rencontra Auguste à Athènes et décida de regagner l’Italie, mais tomba malade durant le voyage de retour. Il mourut à Brindes en 19 av. J.-C. La tradition rapporte qu’il souhaita détruire le poème inachevé ; l’empereur aurait confié l’édition à Varius Rufus et Tucca, qui respectèrent l’état du texte. Virgile fut inhumé près de Naples. Ces récits, transmis par les biographies anciennes, structurent l’image de sa fin et de la publication posthume de l’épopée.

L’héritage de Virgile est immense. Dès l’Antiquité tardive, son œuvre devint un pilier de l’enseignement, et le commentaire de Servius joua un rôle décisif dans sa transmission. Au Moyen Âge, il fut lu comme maître de style et autorité morale ; à la Renaissance, il s’imposa comme modèle de la latinité classique. Son influence traverse les siècles, de la construction du latin scolaire à l’imaginaire littéraire européen, où Dante, notamment, lui conféra une place emblématique. Les Bucoliques, les Géorgiques et l’Énéide demeurent des références pour la poésie pastorale, le didactisme élevé et l’épopée, garantissant la permanence de son autorité.

L'Énéide (Édition intégrale - 12 tomes)

Table des Matières Principale
LIVRE PREMIER.
LIVRE SECOND.
LIVRE TROISIÈME.
LIVRE QUATRIÈME.
LIVRE CINQUIÈME.
LIVRE SIXIÈME.
LIVRE SEPTIÈME.
LIVRE HUITIÈME.
LIVRE NEUVIÈME.
LIVRE DIXIÈME.
LIVRE ONZIÈME
LIVRE DOUZIÈME

LIVRE PREMIER.

Table des matières

Je chante les combats, et ce héros, qui, long-temps jouet du Destin, aborda le premier des champs de Troie aux plaines d’Italus, aux rivages de Lavinie. Objet de la rigueur du Ciel et du long courroux de l’altière Junon[1], mille dangers l’assaillirent sur la terre et sur l’onde; mille hasards éprouvèrent sa valeur, avant qu’il pût fonder son nouvel empire, et reposer enfin ses dieux au sein du Latium: du Latium, noble berceau des Latins, des monarques d’Albe, et de la superbe Rome.

Muse, révèle-moi les causes de ces grands événements[1q]. Dis quelle divinité s’arma pour venger son offense; pourquoi, dans sa colère, la reine des dieux soumit à de si rudes travaux, précipita dans de si longs malheurs, un prince magnanime et religieux. Entre-t-il tant de haine dans l’âme des immortels[2q]!

Sur le rivage que l’Afrique oppose à l’Italie, loin des lieux où le Tibre se jette dans les mers, s’élevait autrefois Carthage, antique colonie des enfants d’Agénor, cité fameuse par ses richesses, cité féconde en belliqueux essaims. Junon la préférait, dit-on, au reste de la terre: Samos eut moins d’attraits pour elle. C’est là qu’étaient ses armes, c’est là qu’était son char: là, si le sort l’eût permis, son amour eût transporté le trône de l’univers. Mais les oracles l’avaient instruite que du sang Troyen sortirait une race illustre qui renverserait un jour les remparts de Carthage: qu’issu d’Assaracus, un peuple-roi, dominateur du monde, et fier arbitre des combats, viendrait briser le sceptre de la Libye: que les Parques filaient déjà ces immuables destinées. Aux alarmes de la Déesse se joint le souvenir de cette guerre implacable, que jadis elle alluma sous les murs d’Ilion pour ses Grecs favoris. Le temps n’a point encore effacé de son âme les causes de son dépit jaloux et ses cruels ressentiments: le jugement de Pâris[2] et l’injurieux arrêt qui flétrit sa beauté, l’enlèvement de Ganymède[3], et les honneurs prodigués à ce sang qu’elle déteste, nourrissent au fond de son cœur une éternelle blessure. Aigrie par ces noirs déplaisirs, sa fureur poursuit de mers en mers les restes de Pergame, échappés aux vengeances des Grecs et de l’implacable Achille. Sans cesse elle ferme l’Ausonie à leurs nefs vagabondes; et depuis sept hivers, ils erraient en butte aux tempêtes sur la vaste étendue des eaux. Tant devait être pénible l’enfantement de la grandeur romaine!

À peine les Troyens, abandonnant les ports de la Sicile, déployaient gaiement sur les ondes leurs voiles fugitives, et fendaient de leurs proues d’airain les vagues écumantes, quand Junon, couvant dans son âme ses immortels chagrins: «Moi céder! Moi vaincue! Le chef d’une horde proscrite toucherait les champs du Latium! Ainsi l’ordonnent les destins! Quoi! Pallas, pour l’erreur d’un moment, pour l’aveugle délire du seul fils d’Oïlée, Pallas a pu mettre en feu les vaisseaux des Grecs, engloutir vivants leurs soldats! Elle a pu, lançant elle-même du sein des nues les traits brûlants de Jupiter, exterminer leur flotte, et bouleverser les mers sous les vents conjurés! Elle a pu saisir le coupable tout percé des coups de la foudre et vomissant la flamme, l’envelopper dans un noir tourbillon, et le clouer mourant à la pointe d’un rocher! Et moi, qui marche l’égale du souverain des dieux! moi, la sœur et l’épouse du maître du tonnerre, je lutte en vain depuis tant d’années contre une race sacrilège! Eh! qui croira désormais au pouvoir de Junon? qui daignera porter encore à mes autels son encens et ses vœux?»

Ainsi la fille de Saturne roulait dans son cœur enflammé ses sinistres projets. Soudain elle vole aux plages Éoliennes, sombre patrie des orages, mugissante demeure des impétueux autans. C’est là que règne Éole[4]: là, dans un antre immense, il asservit à son pouvoir les vents tumultueux et les tempêtes grondantes: là son bras les enchaîne, et les tient enfermés sous des voûtes profondes. En vain ils frémissent indignés autour de leurs barrières, et font retentir la montagne de leur bruyant murmure: assis, le sceptre en main, sur une roche escarpée, l’austère Éole contient leur fougue, et tempère leur courroux. Sans le frein qui les maîtrise, ils entraîneraient dans leur course rapide la terre, les mers, et les cieux confondus, et les emporteraient dans les airs en affreux tourbillons; mais craignant ces ravages, le souverain de l’univers les relégua dans des cavernes ténébreuses, entassa d’énormes montagnes sur leurs noirs cachots, et leur choisit un roi, qui, régi lui-même par des lois immuables, sût au gré d’un dieu plus puissant, ou leur serrer les rênes, ou les lâcher à leur furie. Devant lui Junon suppliante abaisse en ces mots son orgueil:

«Éole, toi que l’arbitre suprême des mortels et des dieux chargea de gouverner les vents, de soulever les flots, ou d’apaiser leur rage! un peuple ennemi de ma gloire fend les mers de Tyrrhène, portant au sein du Latium llion et ses Pénates[5] vaincus. Déchaîne l’aquilon; disperse, abîme leurs poupes odieuses, et couvre au loin les ondes de leurs débris épars. Quatorze Nymphes remplies d’attraits font l’ornement de ma cour: la plus aimable est Deïopée: si tu sers mes vengeances, je l’unis pour toujours à ton sort par un doux hyménée. Compagne de ta couche immortelle, elle te rendra père d’une brillante postérité.»

«Reine auguste, répond Éole, c’est à vous d’ordonner, à moi d’obéir. Si j’ai quelque empire en ces lieux, si le sceptre ennoblit mes mains, si Jupiter m’honore de sa faveur, je ne le dois qu’à vous. Par vous je siège aux banquets de l’Olympe; par vous les vents et les tempêtes grondent ou se taisent à ma voix.»

Il dit; et d’un revers de sa lance, il frappe le flanc de la roche caverneuse. Elle s’ouvre: aussitôt l’essaim turbulent se précipite en foule de sa prison béante, et souffle au loin sur la terre le trouble et le ravage. L’ouragan fond sur les mers: l’Auster, l’Eurus, et les vents de l’Afrique, si féconds en orages, bouleversent l’Océan dans ses profonds abîmes, et roulent d’énormes vagues sur la plage écumante. Soudain se confondent et les cris des matelots et le sifflement des cordages. D’épaisses ténèbres ont dérobé le jour aux regards des Troyens: une nuit affreuse se répand sur les eaux: les cieux tonnent, l’air en feu brille de mille éclairs: tout présente aux nochers tremblants la mort prête à les frapper.

À cette horrible image, Énée frissonne, glacé d’effroi. Il gémit; et les bras étendus vers la voûte céleste, il exhale en ces mots sa douleur: «Heureux, hélas! heureux cent fois, ceux que le sort des batailles moissonna sous les yeux paternels, au pied des murs de la superbe Troie! Ô le plus vaillant des Grecs, généreux fils de Tydée! que n’ai-je succombé sous tes coups, dans les champs d’Ilion! que n’ai-je expiré de ta main dans ces plaines, où le fier Hector tomba percé de la lance d’Achille; où périt le grand Sarpedon; où le Simoïs roule entassés dans ses ondes et les boucliers, et les casques, et les corps de tant de héros!»

Comme il parlait ainsi, l’Aquilon siffle, la tempête frappe de front la voile, et soulève les flots jusqu’aux nues. La rame crie, et se rompt: la proue tremblante se détourne; et son flanc reste en butte à la violence des eaux. Soudain les vagues s’enflent en liquides montagnes; les uns pâlissent, suspendus au sommet des flots; les autres, à travers l’onde qui s’entrouvre, découvrent avec terreur le fond des mers: l’arène agitée bouillonne sous les eaux. Emportés par l’Autan, trois vaisseaux échouent sur des rocs invisibles, vastes écueils de l’onde, fameux sous le nom d’Autels, et dont le dos immense s’étend et se cache à fleur d’eau. Trois autres, déplorable spectacle! lancés contre les Syrtes par l’impétueux Eurus, s’enfoncent dans leurs sables perfides, et s’engloutissent dans la vase. Un septième portait les Lyciens et le fidèle Oronte: sous les yeux même d’Énée, une lame énorme fond sur la poupe, la submerge; et le pilote entraîné par le flot qui retombe, roule la tête baissée au fond de l’abîme. Vain jouet de l’onde en furie, trois fois la nef a tourné sur elle-même, et l’avide tourbillon dévore enfin sa proie. On aperçoit de loin en loin quelques infortunés, luttant sur le gouffre immense: autour d’eux flottent, confusément épars, et les armures des guerriers, et les bancs des rameurs, et les richesses de Troie. Déjà le puissant navire d’Ilionée, déjà celui du généreux Achate, c’était la nef qui portait le vaillant Abas, et celle que montait le vénérable Alétès, vont succombant sous l’effort de la tourmente: leurs flancs entrouverts boivent par torrents l’onde ennemie; et leurs ais désunis éclatent de toutes parts.

Cependant le bruit de l’Océan qui gronde, le choc affreux des vents déchaînés et des mers bondissantes, parvient jusqu’à Neptune. Profondément ému, le dieu s’élance de son trône d’azur, et lève au-dessus des ondes sa tête majestueuse. Il voit les vaisseaux d’Énée dispersés au loin sur les flots; il voit les Troyens éperdus, assaillis par les vagues et foudroyés par les carreaux célestes. À sa colère, à sa vengeance, Neptune reconnaît sa sœur. Il appelle Eurus et Zéphyre, et son courroux les gourmande en ces termes: «Race insolente! qui vous inspira tant d’audace? Quoi! sans mon ordre, troubler le ciel et la terre, soulever l’Océan, bouleverser mon empire! Téméraires! je devrais… Mais calmons les flots agités. À l’avenir, un autre châtiment saura punir vos attentats. Fuyez, et portez ces paroles à votre roi: Ce n’est point à lui qu’appartient le sceptre des mers, le redoutable trident: c’est à moi seul que le sort l’a remis. Éole a pour domaines les rocs immenses dont vous habitez les cavernes: qu’il domine, j’y consens, dans ce palais sauvage: mais que son pouvoir s’arrête au seuil de vos prisons.»

Il dit; et d’un mot il apaise les vagues irritées, dissipe les nuages, et rend aux cieux les doux rayons du jour. Cymothoé, Triton, unissant leurs efforts, dégagent les navires de leurs roches aiguës. Le dieu lui-même les soulève de son trident, et ouvre devant eux les vastes bancs de sable qui les arrêtent. Il aplanit les eaux; et d’une roue légère, son char effleure à peine la surfaces des ondes. Ainsi, quand la discorde éclate au sein des cités populeuses, et souffle ses fureurs à la tourbe mutinée; soudain volent en sifflant les brandons et les pierres: tout fournit des armes à leur aveugle rage. Mais si, dans l’ardeur du tumulte, un personnage, dont la sagesse et les services commandent le respect, se présente aux séditieux; les factions se taisent, on s’arrête, et, l’oreille, attentive, on écoute: il parle; et sa voix imposante calme les esprits et subjugue les cœurs. Ainsi tomba tout-à-coup ce long fracas des mers, sitôt que le Dieu, promenant ses regards sur les flots, et rasant l’onde azurée sous un ciel sans nuages, eut abandonné les rênes à ses coursiers, et fait voler son char sur la plaine humide.

Épuisés de fatigues, les Troyens dirigent péniblement leur course vers les plages voisines; et les vents les conduisent aux rivages de la Libye. Au sein d’une baie profonde s’ouvre un bassin immense.. Une île en défend les approches, et forme un port naturel. Ses flancs battus des mers brisent la vague mugissante; et l’onde qu’ils partagent, fuit à l’entour par deux gorges étroites. Sur l’un et l’autre bord se prolongent des rochers énormes, dont la cime sourcilleuse semble menacer le ciel: sous leur vaste abri, le flot dort immobile. Au penchant de ces monts, d’épaisses forêts se déploient en double amphithéâtre; et leur noir ombrage prolonge au loin sur les eaux sa ténébreuse horreur. Au fond du golfe, sous des roches pendantes, un antre frais offre un réduit paisible: des sources limpides l’arrosent en murmurant, et des sièges taillés dans le roc invitent au doux repos: c’est la retraite des nymphes. Là, pour braver la tempête, la nef n’attend point que le câble l’enchaîne: l’ancre à la dent recourbée n’y mord point le rivage.

C’est dans ces lieux tranquilles que le héros se réfugie: sept vaisseaux l’accompagnent, seul débris de sa nombreuse flotte. Enchantés de revoir la terre, les Troyens s’élancent des navires, embrassent avec transport la rive implorée si longtemps, et se reposent sur l’arène, tout trempés encore de l’écume des mers. À l’instant même Achate, frappant les veines d’un caillou, en fait jaillir une étincelle; un lit de feuilles la reçoit: le feu s’allume; il s’étend, il dévore son aride aliment, et s’élève en flamme ondoyante. On tire alors des vaisseaux et les instruments de Cérès et ses trésors qu’a souillés l’onde amère. Le besoin pressant ranime leurs forces épuisées; et le grain sauvé du naufrage pétille à l’ardeur des brasiers, ou crie sous la pierre qui le broie.

Cependant Énée gravit le sommet d’un roc; et de là, ses regards inquiets parcourent au loin l’immensité des mers: heureux, s’il pouvait découvrir ses nefs égarées par l’orage, les galères phrygiennes ou la birème d’Anthée, la voile de Capys ou la poupe que décorent les armes de Caïcus! Rien ne s’offre à ses yeux…. rien! Mais il aperçoit à ses pieds trois cerfs errant sur le rivage: derrière eux marche un nombreux troupeau, paissant à travers les vallées. À cette vue, le héros s’arrête: il saisit son arc et ses flèches rapides, ses flèches que portait le fidèle Achate; et soudain, malgré l’orgueil de leur antique ramure, ces chefs au front superbe tombent sous ses coups. Ensuite, volant sur leur timide escorte, ses traits poursuivent la troupe agile à travers les taillis épais; et l’arc vainqueur ne se repose, qu’après avoir immolé sept énormes victimes, dont le nombre égale celui des vaisseaux. Alors Énée revient au port, et partage entre ses guerriers le tribut des forêts. Il y joint les flots d’un vin pur, dont le généreux Aceste avait enflé leurs outres sur le bord Sicilien, lorsqu’ils s’éloignèrent de ce monarque hospitalier. Puis sa voix paternelle console en ces mots leurs ennuis:

«Chers compagnons! nous avons fait depuis long-temps l’apprentissage du malheur. De plus rudes assauts n’ont pas lassé notre constance: les dieux mettront un terme à cette nouvelle épreuve. Vous avez affronté la rage de Scylla, et ses gouffres mugissants; vous avez vu, sans pâlir, l’antre affreux des Cyclopes: rappelez votre courage, et bannissez de sinistres terreurs; un jour peut-être ces souvenirs auront pour vous des charmes. C’est à travers mille hasards, à travers d’éternels orages, que nous cherchons le Latium; mais les destins nous y promettent des demeures paisibles: là doit ressusciter l’empire d’Ilion. Armez-vous de persévérance; et réservez-vous, amis, pour des temps plus prospères.»

Tels étaient ses discours; mais de mortels soucis le dévorent en secret: ses yeux feignent l’espoir; son âme renferme une douleur profonde. Toutefois le peuple s’empresse autour de son butin, et le banquet s’apprête. La biche dépouillée montre à nu ses entrailles; ici, le fer tranchant la divise en larges quartiers; là, des axes mobiles en tournent sur le feu les chairs encore palpitantes. Plus loin fume sur le rivage l’airain bouillant des chaudières, et la flamme attisée l’embrasse en pétillant. Bientôt la joie du festin ranime les convives; et couchés sur la molle verdure, ils savourent à loisir la liqueur de Bacchus, et les présents de la chasse. Quand l’abondance a fait taire le cri du besoin, quand les tables sont desservies, chacun donne de longs regrets aux compagnons qu’il a perdus. On espère, on craint tour-à-tour. Respirent-ils encore? ou, déjà couverts des ombres du trépas, n’entendent-ils plus la voix qui les appelle? Énée surtout, Énée gémit: tantôt il pleure en secret le puissant Amycus, ou le vaillant Oronte; tantôt il redemande aux dieux l’infortuné Lycus, et le brave Gyas, et le valeureux Cloanthe.

Ainsi le jour s’écoule. Cependant Jupiter, assis sur le trône des cieux, contemplait l’immense Océan et ses lointains rivages, les vastes contrées de la terre et les cités nombreuses qui couvrent sa surface. Du haut de la voûte éthérée, ses regards s’arrêtent sur la Libye, et considèrent les empires épars sur les bords Africains. Tandis que sa pensée pèse le sort des nations, Vénus, belle de sa tristesse et des larmes touchantes qui baignent ses yeux divins, Vénus l’aborde en soupirant: «Ô vous, dont l’éternelle sagesse régit la destinée des mortels et des dieux! vous dont la foudre épouvante le monde! quel si noir attentat peut vous armer contre mon fils? Qu’ont pu faire les Troyens, pour mériter votre vengeance? Hélas! après tant d’infortunes, faut-il à cause de l’Ausonie leur fermer l’univers? De leur sang devait sortir un jour un peuple de héros; un jour, dans le long cours des siècles, les Romains triomphants, nobles rejetons de Teucer, devaient ranger la terre et l’onde sous leurs lois souveraines: telles étaient vos promesses. Ô mon père! qui vous a fait changer? Du moins ce doux espoir me consolait du désastre de Troie, et de sa chute lamentable; à ses malheurs passés, j’opposais sa gloire à venir. Mais le sort, toujours inflexible, poursuit encore Pergame jusque dans ses débris. Quel terme, dieu puissant, marquez-vous à nos revers? Anténor, échappé à la furie des Grecs, a pu s’ouvrir un passage au fond du golfe d’lllyrie, pénétrer sans obstacles à travers les champs des Liburnes, et franchir ces sources fameuses, d’où le Timave roulant à grand bruit des montagnes par neuf canaux divers, s’enfle en mer orageuse, et couvre au loin les campagnes de ses flots mugissants. Il a pu, malgré cent périls, fonder sur les plages Italiques les remparts de Padoue, y fixer les Troyens vainqueurs, et dotant d’un nom impérissable sa nouvelle patrie, y suspendre en trophée les armes d’Ilion. Maintenant paisible, il goûte au sein du calme les douceurs du repos. Et nous, nous vos enfants, nous que votre amour appelle aux honneurs de l’Olympe, on nous proscrit, ô honte! l’abîme engloutit nos vaisseaux; et victimes d’une aveugle haine, nous errons sans espoir loin des rivages du Latium. Voilà donc le prix de nos hommages! c’est donc ainsi qu’on remet le sceptre en nos mains!»

Alors, avec ce front. serein qui chasse les tempêtes et rend le calme à la nature, l’auteur des hommes et des dieux sourit à la belle Vénus, effleure doucement ses lèvres d’un baiser paternel, et charme en ces mots ses douleurs: «Rassurez-vous, ô Cythérée! le sort de vos Troyens chéris demeure irrévocable. Oui, vous verrez les murs de Lavinie, ces murs promis par les oracles; et conduit par vous-même au séjour céleste, le grand Énée viendra s’asseoir parmi les Immortels; mes décrets sont immuables. Mais si tant de soins vous agitent, je vais lever pour vous le voile de l’avenir, et déroulant à vos yeux les pages du destin, vous en expliquer les mystères. De sanglants combats éprouveront en Italie la vaillance d’Énée. Maints peuples indomptables fléchiront sous ses armes: maintes contrées barbares lui devront des mœurs et des villes. Ainsi les Latins sous ses lois verront fleurir trois printemps: ainsi les Rutules sous son joug verront blanchir trois hivers. Après lui le jeune Ascagne, maintenant fier du nom d’Iule, et qu’on nommait Ilus aux jours de la gloire d’Ilion, Ascagne remplira de son règne le cours de trente années. Fondateur d’Albe-la-Longue, il y transportera son trône, et ceindra de vastes remparts le nouveau siége de son empire. Là, durant trois siècles entiers, les neveux d’Hector commanderont à l’Ausonie. Alors une reine-prêtresse, Ilia, fécondée par Mars, enfantera deux jumeaux. Ardent nourrisson d’une louve, dont il portera pour parure la dépouille sauvage, Romulus saisira le sceptre, bâtira la cité de Mars, et nommera les Romains de son nom glorieux. Les Romains! je ne mets point de bornes, je ne mets point de terme à leur puissance: leur empire doit être éternel. Junon même, l’inflexible Junon, qui fatigue aujourd’hui de ses plaintes jalouses la terre, l’onde et les cieux, Junon déposera sa haine, et secondant mes desseins, protégera dans Rome la maîtresse de l’univers. Telle est ma volonté. Un temps viendra dans la durée des âges, où les fils d’Assaracus renverseront les murs d’Achille, asserviront la superbe Mycènes, et domineront à leur tour sur Argos humiliée. Enfin naîtra César, généreux sang de Dardanus; César, dont les conquêtes s’étendront jusqu’à l’Océan, et dont la t renommée s’élèvera jusqu’aux astres; le grand César, héritier du grand nom d’Iule. Un jour, libre d’alarmes, vous le recevrez dans les cieux, chargé des dépouilles de l’Orient; et, nouveau demi-dieu, les vœux des mortels monteront jusqu’à lui. Alors s’enfuira devant la douce paix le démon sanglant des batailles. Astrée, Vesta, sous un nouveau Quirinus, sous un Rémus nouveau, ramèneront l’âge d’or. Le t temple de la guerre, ce temple au seuil redoutable, sera fermé de cent câbles de fer. Au-dedans, la Discorde impie, assise sur un amas de lances brisées, et les bras chargés de mille nœuds d’airain, l’œil horrible, et la bouche sanglante, rugira d’une impuissante rage.»

Il dit; et du haut de l’Olympe, il envoie sur la terre le divin fils de Maïa, pour disposer Carthage en faveur des Troyens, et leur ouvrir dans ses nouveaux remparts un asile hospitalier: Didon, ignorant le destin qui les conduit, pourrait leur fermer son empire. Soudain Mercure a pris son vol; et sillonnant d’une aile rapide le vaste océan des airs, il touche bientôt le rivage Africain. Déjà sont accomplies les volontés de Jupiter: le fier Tyrien dépouille, à la voix du Dieu, son farouche orgueil; la reine surtout conçoit pour un peuple malheureux des sentiments de paix, et lui prépare un favorable accueil.

Cependant le sage Énée roulait dans la nuit silencieuse mille pensées diverses. À peine a lui la douce aurore, il s’arrache au repos, et songe à visiter ces contrées nouvelles pour lui. Sur quels bords l’a jeté la tempête? Ces lieux, qu’il voit incultes, ont-ils pour hôtes des humains ou des monstres sauvages? Il brûle de s’en instruire, et d’éclairer ses compagnons par un rapport fidèle. D’abord il met sa flotte à couvert dans l’enfoncement des bois, sous un rocher caverneux, où des chênes touffus la protègent du noir rempart de leur ombre. Ensuite il s’avance lui-même accompagné du seul Achate, et la main armée de deux javelots, munis d’un large fer. Soudain, au milieu de ces bois, Vénus se présente à son fils. Cachée sous les traits d’une vierge de Sparte, Vénus en a les grâces, le port, et les armes: moins belle est Harpalice, fatigant un coursier rapide sur les monts de la Thrace, et devançant dans sa course le vol agile de l’Eurus. On voit flotter sur les épaules de la Déesse le carquois léger des chasseurs: les vents se jouent dans ses cheveux épars; et sa robe, que relève un nœud d’or, s’ouvre en plis ondoyants au-dessus d’un genou d’albâtre. «Guerriers, dit-elle en approchant, une de mes compagnes parcourait avec moi ces lieux, l’arc en main, et parée des dépouilles d’un lynx au poil marqué de feu. Ne l’auriez-vous point aperçue, errante autour de ces montagnes, ou pressant à grands cris la fuite d’un sanglier écumant?»

Ainsi parla Vénus. Le fils de Vénus répond: «Aucune de vos compagnes ne s’est offerte à mes yeux; nulle voix n’a frappé mon oreille. Mais vous, ô quel nom vous donner, vierge auguste? car ces traits, ces accents, ne sont point d’une mortelle; tout en-vous trahit une divinité. Salut, fille du ciel! sœur de Phébus, ou nymphe de ces bois, salut! Puissiez vous nous être propice! et quels que soient vos destins, daignez compatir à nos peines; daignez nous apprendre sous quel astre lointain, sur quelle rive inconnue le sort nous a jetés. Les hommes et les lieux, tout ici est nouveau pour nous: poussés sur ces bords par les vents et les flots en furie, nous foulons une terre ignorée. Jeune Immortelle, guidez nos pas: nos mains reconnaissantes immoleront sur vos autels des victimes sans nombre.»

Vénus alors: «Je suis loin de prétendre à de tels honneurs: ce carquois, ce cothurne, cette pourpre éclatante, sont la parure accoutumée des filles de Sidon. Vous voyez les états Puniques, des tribus Phéniciennes, une ville d’Agénor. Ces champs voisins sont la Lybie, contrée féconde en guerriers: Didon régit cet empire; Didon, qui s’exila des murs de Tyr, pour fuir un frère persécuteur. Sa longue injure exigerait un long récit: mais il me suffira d’en effleurer rapidement l’histoire.

«Didon eut Sichée pour époux, Sichée dont la Phénicie vantait l’opulent domaine, et que sa malheureuse épouse chérissait du plus tendre amour. Elle était passée, vierge encore, des mains d’un père dans les bras d’un époux, et ces premiers nœuds semblaient formés sous des auspices favorables. Mais son frère, l’infâme Pygmalion, siégeait sur le trône de Tyr; et tous les crimes y siégeaient avec lui. Bientôt la discorde éclate: le monstre, aveuglé par la soif de l’or, fond un jour sur Sichée dans l’ombre des saints mystères, et bravant à la fois les dieux, la nature et l’amour, le poignarde au pied des autels. Toutefois le perfide sut long-temps cacher son forfait; et sans cesse inventant de nouveaux mensonges, long-temps il abusa d’un vain espoir cette malheureuse épouse. Mais un songe véridique vint offrir à l’infortunée l’ombre sanglante de son époux, privé de sépulture, et levant du sein des ténèbres, son front couvert d’une horrible pâleur. Le spectre en courroux lui montre l’autel sanglant, lui montre ses flancs nus percés du glaive fratricide; et déchire le voile dont une cour odieuse enveloppait ses trames. «Fuis, ô veuve de Sichée, fuis la terre qui t’a vue naître,» dit-il alors d’une voix lamentable; et pour favoriser sa course lointaine, il découvre à ses yeux, dans les entrailles de la terre, le vaste amas d’un trésor long-temps ignoré.

Saisie d’effroi, Didon abjure sa funeste patrie, et rassemble à la hâte ses nombreux partisans. Autour d’elle se rallient tous ceux que la haine anime contre un tyran cruel, ou qui redoutent sa vengeance. Le hasard leur présente au port des vaisseaux prêts à s’éloigner: la troupe s’en saisit, et les charge d’or. Les mers emportent les richesses de l’avare Pygmalion: une femme a conduit cette grande entreprise. C’est en ces lieux qu’ils arrivèrent. Alors ne s’élevaient pas encore ces superbes remparts, ces tours élevées jusqu’aux cieux, dont la naissante Carthage va bientôt frapper votre vue. Ils achetèrent de terrain ce que la dépouille d’un taureau pouvait en embrasser; ils y bâtirent une citadelle, et le nom de Byrsa en atteste l’origine. Mais vous, enfin, quel sang vous a fait naître? Quels bords avez-vous quittés? Quel est le but de votre course?»

À ces questions Énée soupire; et d’une voix étouffée par de longs gémissements: «Ô Déesse! si remontant à la source de nos malheurs, vous me permettiez d’en retracer l’histoire; la nuit enveloppant les cieux, fermerait les portes du jour, avant qu’un triste récit vous eût conté tous nos revers. Troie fut notre berceau, l’antique Troie, dont peut-être la chute a retenti jusqu’à vous. Échappés de ses murs fumants, nous traînions de mers en mers notre exil: un coup de la tempête nous a jetés sur les plages de l’Afrique. Je suis Énée: mon nom trop fameux a volé jusqu’aux astres: fidèle adorateur des dieux, j’ai ravi mes Pénates aux flammes ennemies; je les porte avec moi sur les flots. Je cherche l’Italie, patrie de mes premiers aïeux; et ma race remonte au grand Jupiter. Vingt navires composaient ma flotte, quand je m’embarquai sur les mers Phrygiennes, guidé par la déesse à qui je dois le jour, et poursuivant, sous ses auspices, la gloire promise à mes destins: sept à peine me restent, arrachés non sans peine aux fureurs des vents et des ondes. Moi-même inconnu, sans asile, je parcours en fugitif les déserts de la Lybie: et l’Europe et l’Asie me repoussent tour-à-tour.» Touchée de ses plaintes douloureuses, Vénus les interrompt par ces mots consolants:

«Ô qui que vous soyez! non le ciel, croyez-moi ne vous voit pas dans sa colère, puisqu’il vous amène à Carthage. Marchez; le palais de la reine s’ouvrira devant vous. Bientôt vos compagnons sauvés souriront à votre retour; bientôt vos nefs recueillies oublieront au port les orages; et déjà le fier aquilon s’est changé pour elles en zéphyr. Ce présage est infaillible, ou les leçons d’un père instruisirent en vain ma jeunesse dans l’art sacré des augures. Contemplez ces douze cygnes se jouant dans la nue: tantôt l’oiseau de Jupiter, fondant de hauteurs de l’Olympe, poursuivait leur troupe dispersée; maintenant réuni, l’essaim joyeux a déjà touché la terre, ou près de la toucher, la salue d’un cri d’allégresse. Affranchis du péril, comme ils célèbrent leur bonheur par le battement de leurs ailes! comme ils tournent en cercle folâtre dans le vague azur des airs! Ainsi vos poupes fortunées, ainsi vos guerriers triomphants, ou reposent. dans la rade, ou s’élancent à pleines voiles aux bords hospitaliers. Marchez donc; et suivez la route que fraye à vos pas la fortune.»