Les Oeuvres Complètes de Virgile (Édition intégrale) - Virgile - E-Book

Les Oeuvres Complètes de Virgile (Édition intégrale) E-Book

Virgile

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Beschreibung

Les Oeuvres Complètes de Virgile constituent une mosaïque poétique et épique qui s'étend sur plusieurs genres, notamment l'épopée, la poésie bucolique et didactique. Le texte, rédigé dans un latin classique d'une grande richesse lexicale et stylistique, est un miroir de la culture romaine du Ier siècle avant J.-C. Il englobe des œuvres majeures telles que l'Énéide, récit fondateur de l'identité romaine, les Géorgiques, hymne à la vie paysanne, et les Bucoliques, où la nature et la mélancolie rurale se mêlent harmonieusement. Virgile adopte un style orné, mêlant les récits mythologiques et historiques, tout en inscrivant un profond sentiment patriotique dans ses vers, révélateur de la période tumultueuse de la Rome républicaine alors en transition vers l'Empire. Virgile, né en 70 av. J.-C., a grandi dans une région rurale de la province de Mantoue, ce qui a influencé son admiration pour la nature et l'agriculture. Élève de la rhétorique et passionné par la poésie, il a rencontré des figures influentes comme Mecenat, qui ont aidé à le propulser sur la scène littéraire. Ses écrits sont marqués par une quête de sens dans un monde troublé et par une méditation sur la destinée, l'héroïsme et les valeurs civiques, en réponse aux bouleversements politiques de son temps. Recommandé tant aux amateurs de littérature classique qu'à ceux en quête d'une richesse intellectuelle, cet ensemble d'œuvres offre une immersion fascinante dans l'âme romaine. La profondeur des thèmes abordés et la beauté de l'expression font des Oeuvres Complètes de Virgile une lecture essentielle. En confrontant les tourments humains aux forces de l'histoire et de la nature, Virgile nous invite à réfléchir à notre propre place dans le cosmos. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction tisse des liens en expliquant pourquoi ces auteurs et ces textes variés se retrouvent réunis dans un même recueil. - Le Contexte historique explore les courants culturels et intellectuels qui ont façonné ces œuvres, offrant un éclairage sur les époques communes (ou divergentes) ayant influencé chaque écrivain. - Un Synopsis combiné (Sélection) résume brièvement les intrigues principales ou les arguments des textes inclus, aidant les lecteurs à saisir la portée globale de l'anthologie sans dévoiler les éléments essentiels. - Une Analyse collective met en avant les thèmes communs, les variations de style et les croisements significatifs de ton et de technique, reliant ainsi des écrivains d'horizons différents. - Les questions de réflexion encouragent les lecteurs à comparer les différentes voix et perspectives au sein du recueil, favorisant ainsi une compréhension plus riche de la conversation globale.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Virgile

Les Oeuvres Complètes de Virgile (Édition intégrale)

Édition enrichie. Bucoliques + Géorgiques + L'Énéide + Biographie
Introduction, études et commentaires par Ethan Gaillard
EAN 8596547744832
Édité et publié par DigiCat, 2023

Table des matières

Introduction
Contexte historique
Synopsis (Sélection)
Les Oeuvres Complètes de Virgile (Édition intégrale)
Analyse
Réflexion

Introduction

Table des matières

Vision curatoriale

Cette collection rassemble les Bucoliques, les Géorgiques et l’Énéide de Virgile, auxquels s’ajoutent Quelques recherches sur le tombeau de Virgile au mont Pausilipe de Gabriel Peignot et une Biographie. L’ensemble a été choisi pour offrir un parcours continu, de la voix pastorale à l’ambition épique, encadré par une interrogation sur la mémoire du poète et sur sa figure biographique. Le fil conducteur unit la terre, la cité et la postérité. L’objectif est de montrer comment un même imaginaire travaille des formes différentes et s’inscrit dans des lieux concrets. L’inclusion d’études et de vie éclaire l’unité interne de l’œuvre poétique.

Présentés conjointement, les poèmes montrent un passage du bocage à l’exploitation agricole, puis à la fondation héroïque, tandis que Peignot et la Biographie ajoutent la perspective du lieu et de la personne. Le dessein curatoriel est de suivre un arc cohérent sans privilégier une seule facette. L’ensemble se distingue de lectures fragmentaires en articulant, dans un même volume, l’expérience pastorale, la réflexion sur le travail et la dimension civique. Il donne à voir la cohérence d’un imaginaire où la nature et la communauté dialoguent, et où la présence d’un tombeau devient signe de mémoire active.

Les Bucoliques posent un horizon de voix et de chants où la nature est à la fois refuge et scène d’échanges. Les Géorgiques déplacent ce paysage vers l’effort, la technique et l’observation, sans rompre avec la sensibilité précédente. L’Énéide élargit encore le cadre, en orientant les mêmes valeurs vers le destin collectif. La Biographie offre un axe humain qui relie ces visées. Les recherches de Peignot, centrées sur le mont Pausilipe, rappellent que l’œuvre s’inscrit aussi dans un paysage réel. L’objectif est de faire apparaître la continuité de ces registres et leur complémentarité.

Cette réunion ne juxtapose pas seulement des titres, elle propose une progression sensible qui clarifie la place de chaque poème et la portée des textes adjacents. Les images récurrentes des champs, des forêts, des rituels et des traversées acquièrent une valeur cumulative. Les lecteurs rencontrent un itinéraire où l’intime pastoral, la science des travaux et l’édification politique s’enchaînent. Peignot et la Biographie, en se concentrant sur la trace concrète et sur la vie, confèrent à cet itinéraire une assise mémorielle. Ainsi, la collection se détache des approches isolées en faisant percevoir un ensemble organique.

Interaction thématique et esthétique

Les textes se répondent par échos d’images et par déplacements d’échelle. Une plainte pastorale devient réflexion sur l’effort, avant de se muer en responsabilité civique. Les Bucoliques esquissent des communautés fragiles, que les Géorgiques reprennent en termes de soins et de techniques, tandis que l’Énéide interroge l’orientation de ces forces vers un avenir commun. La Biographie confère de la profondeur temporelle à ces inflexions. Les recherches de Peignot, centrées sur un lieu associé au poète, transforment la mémoire en scène de lecture, donnant au paysage une fonction interprétative qui résonne avec les trois poèmes.

Plusieurs motifs parcourent l’ensemble: la musique des voix, les travaux de la terre, le culte, la traversée, la promesse d’un foyer. Ils s’incarnent dans des symboles récurrents comme l’arbre, la vigne, l’autel et la route. Du point de vue moral, le conflit entre désir personnel et devoir collectif s’affirme avec insistance, de la douceur rurale jusqu’aux décisions publiques. La Biographie met en perspective ces tensions en rappelant une trajectoire humaine. Peignot, en interrogeant un tombeau, illustre la manière dont la mémoire matérielle prolonge ces motifs et les rend visibles, à la fois dans l’espace et dans le temps.

Les contrastes esthétiques entretiennent un dialogue constant. Les Bucoliques privilégient une diction souple et des affects modulés, les Géorgiques adoptent une voix réfléchie et prescriptive, et l’Énéide cherche une ampleur solennelle. La Biographie, en prose, recentre l’attention sur la personne et sur la cohérence d’un parcours. Les recherches de Peignot, tournées vers un site précis, apportent une focalisation documentaire. Ces différences de ton et de forme n’isolent pas les textes; elles créent des relais où se tressent chant, savoir et mémoire, chaque module donnant à l’autre une profondeur supplémentaire, sans réduire la singularité de chacun.

On observe des renvois internes: une image champêtre des Bucoliques trouve des prolongements techniques dans les Géorgiques, puis une finalité civique dans l’Énéide. La Biographie réfléchit à la manière dont ces glissements esthétiques s’adossent à une trajectoire personnelle. Le travail de Peignot, en décrivant le mont Pausilipe comme lieu associé au poète, résonne avec l’insistance des poèmes sur les paysages italiens et leur valeur symbolique. Ainsi, l’itinéraire littéraire et l’empreinte topographique se répondent, montrant comment la figure de Virgile devient à la fois auteur, guide et mémoire, sans dissocier l’œuvre des traces qui l’entourent.

Impact durable et réception critique

Cette collection reste essentielle parce qu’elle donne accès, en un seul ensemble, aux principales formes poétiques associées à Virgile et à deux textes qui en prolongent la compréhension historique. Les thèmes de la nature, du travail, de la communauté politique et de l’exil offrent des repères toujours actuels. L’articulation entre chant, savoir et destin collectif fournit un cadre pour penser les liens entre éthique, territoire et mémoire. De manière générale, la critique reconnaît l’importance de ces œuvres dans le corpus antique, et la présence d’études consacrées au tombeau et à la vie renforce l’intelligibilité d’ensemble.

Parmi les jalons largement admis figurent la place des Bucoliques comme modèle pastoral, le statut des Géorgiques pour la pensée du labeur et de l’ordre agraire, et la centralité de l’Énéide dans l’épopée. Sans entrer dans des détails érudits, l’ensemble souligne ces hiérarchies reconnues. Les recherches de Peignot rappellent qu’un lieu, le mont Pausilipe, est devenu un centre d’attention et de recueillement autour de la figure de Virgile. Son intérêt constant témoigne de la persistance d’une mémoire littéraire concrète, en lien avec les préoccupations thématiques des poèmes réunis ici ensemble.

Les prolongements culturels se mesurent à la diffusion continue de motifs issus de ces textes: le chant pastoral comme idéal de mesure, l’éthique agricole comme matrice de responsabilité, l’épopée comme mise à l’épreuve du collectif. Ils nourrissent créations artistiques, transmissions scolaires et débats sur l’autorité, la piété et la souveraineté. Le tombeau évoqué par Peignot illustre l’ancrage matériel d’une admiration et d’une interrogation critique. La Biographie, en rappelant un parcours humain, facilite l’appropriation réfléchie de ces héritages. Ainsi, la collection éclaire les usages contemporains d’un imaginaire ancien sans en réduire la complexité.

Réunis, ces textes consolident une image complète de l’arc poétique et mémoriel associé à Virgile. Les poèmes articulent une poétique de la nature, du travail et de la cité; la Biographie et les recherches de Peignot en éclairent la persistance dans la vie et dans le lieu. L’ensemble propose une expérience de lecture continue qui valorise les transitions de ton et de perspective. Il aide à penser la portée éthique des paysages, le rôle du rituel et la force des récits fondateurs. Cette cohérence rend la collection pertinente pour des lectorats variés et des usages durables.

Contexte historique

Table des matières

Paysage socio-politique

La trajectoire des Bucoliques, des Géorgiques et de L’Énéide se déploie à cheval entre les dernières convulsions de la République romaine et l’instauration d’un ordre monarchique voilé. Les guerres civiles ont recomposé le champ du pouvoir, imposant un centre autoritaire soucieux de pacification et de légitimation. Dans ce contexte, la poésie devient à la fois refuge, laboratoire et instrument d’adhésion. Les Bucoliques transposent les blessures contemporaines dans une pastorale stylisée; les Géorgiques élaborent un imaginaire du travail et de la restauration; L’Énéide érige un récit d’origines à usage public. La Biographie et l’étude de Gabriel Peignot encadrent ces textes par des repères politiques et mémoriels.

Les bouleversements agraires issus des règlements d’après-guerres, notamment les confiscations de terres au profit de colonies de vétérans, impriment leur tension aux Bucoliques. Le cadre pastoral, en apparence bucolique et atemporel, porte les répercussions d’assignations foncières et de déplacements forcés. Par la fiction, la voix rurale négocie avec les décisions administratives, la violence sourde des réquisitions et le sentiment de dépossession. Ce décor politique se lit en creux, sans chronique directe, comme une dramaturgie du manque et du compromis. La Biographie situe ce moment fondateur dans l’itinéraire de l’auteur, où les appuis de haut rang et les attentes publiques conditionnent la survie d’une carrière poétique.

Les Géorgiques émergent dans un effort d’ordonner la vie des champs après la ruine. À l’horizon se dessinent recensements, cadastres, rétablissement des calendriers et nécessité d’assurer l’approvisionnement d’une capitale démesurée. Le poème embrasse les savoirs du labour, de la vigne et des troupeaux, mais il met surtout en scène une politique du labeur: persévérance, maîtrise des techniques, patience face aux caprices du monde. La pédagogie poétique épouse ainsi le programme de stabilisation recherché par le pouvoir. Le chant devient une forme de réconciliation sociale, où la dignité du rustique répond à l’exigence d’ordre, et où prospérité et paix se réfléchissent réciproquement.

Avec L’Énéide, l’époque réclame un récit total reliant un passé lointain à un avenir désormais présenté comme inéluctable. L’épopée associe piété, devoir et souffrance à une mission collective, et place la fondation d’une communauté au cœur d’un monde méditerranéen conflictuel. Le politique se fait mythe: les conquêtes récentes trouvent une archéologie héroïque, tandis que l’autorité nouvelle s’auréole d’un destin. Le poème, pensé pour la performance publique et la circulation éclairée, sert de miroir aux cérémonies et aux gestes de pouvoir. La Biographie, en retraçant la genèse et la réception initiale, rappelle que ce projet fut perçu comme un acte d’utilité civique.

Les textes mesurent les contrastes d’une Italie transformée par les chantiers, les routes et les flux d’hommes, de bêtes et de blé. Les Bucoliques veulent sauver un îlot de paroles dans la rumeur des marchés et des camps; les Géorgiques articulent réseau rural et demande urbaine; L’Énéide inscrit la péninsule dans une carte élargie, de la mer aux fleuves. Le politique y apparaît comme art d’intégration: fédérer des collectivités disparates, transformer l’ennemi d’hier en allié de demain, discipliner les rythmes de la terre et des ports. Cet horizon d’inclusion contrainte nourrit autant l’espoir d’un apaisement que la mémoire des pertes.

La recomposition du sacré accompagne la recomposition de l’État. Restaurations de temples, purification de calendriers et redéfinition des rites soutiennent un discours de continuité retrouvée. L’Énéide sacralise l’exercice de l’autorité par un réseau d’augures, de promesses et d’obéissances rituelles, où la défaillance individuelle menace le corps politique. Les Bucoliques, plus allusives, laissent filtrer la nostalgie d’un âge d’harmonie; les Géorgiques célèbrent des fêtes du cycle agricole qui deviennent aussi des fêtes de la cité. La Biographie souligne comment la carrière du poète s’insère dans ce moment de refondation cultuelle, entre prudence personnelle et commande implicite de célébration.

La politique de la mémoire, enfin, cadre la lecture d’ensemble. Le prestige posthume du poète devient un enjeu civique et local, que l’étude de Gabriel Peignot met en lumière en interrogeant le tombeau attribué au mont Pausilipe. Débats de localisation, inscriptions incertaines, traditions orales: l’érudition moderne examine la fabrique d’un lieu de vénération. Ce culte, déjà amorcé dans l’Antiquité tardive, nourrit l’idée d’une continuité entre grandeur littéraire et identité urbaine. En miroir, la Biographie inscrit la vie dans une topographie politique, où résidences, retraites et lectures publiques témoignent des liens étroits entre création poétique et patronage aristocratique.

Courants intellectuels et esthétiques

Les courants philosophiques du temps irriguent discrètement l’anthologie. Les débats sur la maîtrise de soi, la providence, l’ataraxie et le destin forment l’arrière-plan conceptuel où se situent Bucoliques, Géorgiques et L’Énéide. La pastorale interroge la possibilité d’un retrait mesuré; le poème didactique exalte un éthos laborieux tempéré par la raison; l’épopée médite la compatibilité entre devoir public et souffrance individuelle. Sans thèse affichée, l’ensemble organise une sagesse pratique: accepter l’ordre du monde tout en humanisant ses contraintes. La Biographie, par ses anecdotes programmatiques, éclaire cette tension entre méditation intérieure et service de la cité que les poèmes stylisent.

La trilogie poétique compose un itinéraire esthétique: de l’idylle à l’encyclopédie agricole, puis au grand récit fondateur. Chaque étape transforme et romanise des modèles grecs sans cesse retravaillés, en privilégiant la densité allusive, l’art de l’ekphrasis et la variation tonale. La métrique unifie l’entreprise tandis que la voix change de masque. Les Bucoliques multiplient les dialogues et concours; les Géorgiques alternent prescriptions et tableaux; L’Énéide unit aventure, prophétie et méditation politique. Cette architecture d’ensemble, visible à la relecture, est rappelée par la Biographie, qui présente la succession des œuvres comme une maturation calculée au service d’un horizon commun.

La circulation des rouleaux, les séances de lecture et l’attention d’un public lettré façonnent l’écriture. Le souci de la clausule, la révision interminable des vers, la mise en série des livres témoignent d’une poétique du polissage. La performativité sociale du texte – lu devant des auditoires exigeants ou diffusé chez des lecteurs de cabinet – engage des choix de clarté, de sublime et d’économie narrative. Les œuvres de la collection dialoguent ainsi avec un milieu où prestige et technique s’adossent. La Biographie, en insistant sur la lenteur scrupuleuse du travail, conforte l’image d’une esthétique du scrupule soumise à des attentes publiques.

Les Géorgiques intègrent des savoirs empiriques et des observations que l’on dirait aujourd’hui scientifiques, sans en effacer l’aura poétique. Météores, cycles stellaires, conduites des bêtes, maladies des cultures: l’encyclopédie rurale s’organise en scènes mémorables qui donnent autorité au poète-instructeur. Cette synthèse nourrit aussi L’Énéide, dont la géographie et les techniques de navigation supposent une expertise diffuse. Dans ce réseau de connaissances, l’esthétique ne remplace pas l’information: elle la hiérarchise, la rend partageable et digne d’émulation civique. La Biographie rattache ce savoir à des lectures et à des contacts de milieu, sans jamais dissocier l’art du réel.

Dans la modernité érudite, Gabriel Peignot prolonge ces courants par une attention aux preuves, aux témoignages et aux inscriptions, appliquée au tombeau supposé de l’auteur. Sa démarche anticipe des méthodes d’archéologie et d’histoire locale: collation de sources, critique des légendes, topographie raisonnée. Cette intelligence des lieux interagit avec la lecture des poèmes, qui multiplient repères, grottes, rivages et voies. La Biographie, jointe à cette enquête, compose un diptyque sur le savoir: mémoire littéraire et mémoire matérielle se soutiennent. L’esthétique romaine se voit ainsi réinscrite dans une culture de la vérification, à la fois sceptique et respectueuse des traditions.

Héritage et réévaluation au fil du temps

Au fil des siècles, l’ensemble a servi de matrice éducative et morale. Copié, commenté, enseigné, il a offert un latin canonique et un réservoir d’exemples utiles aux écoles et aux institutions. Les Bucoliques ont souvent été lues comme un apprentissage des formes; les Géorgiques comme modèle de prose versifiée de la raison; L’Énéide comme somme d’héroïsme et de civilité. Ces fonctions ont infléchi la réception: on a privilégié l’exemplarité et la grammaire au détriment des zones d’ambiguïté. La Biographie, en fixant des repères de vie, a contribué à stabiliser ce portrait, même lorsque les contextes religieux et politiques changeaient radicalement.

L’Énéide a été appropriée par des pouvoirs très divers: empires, monarchies, républiques y ont cherché un sceau de légitimité ou un réservoir de symboles. Tantôt on y a célébré l’ordre, tantôt on y a lu le coût humain de la conquête. En miroir, les Bucoliques ont été mobilisées pour rêver des refuges pendant les crises, tandis que les Géorgiques nourrissaient des morales du travail et de la reconstruction. Ces oscillations montrent une œuvre ouverte, capable d’accompagner la raison d’État comme la critique discrète. La Biographie et l’enquête de Gabriel Peignot ont ancré ces lectures dans des lieux, des dates et des preuves.

La critique savante a déplacé les lignes d’interprétation en interrogeant l’ordre des livres, l’état du texte et les intentions laissées en suspens. La Biographie, selon les choix d’édition successifs, a parfois accentué la cohérence, parfois insisté sur les apories, éclairant différemment les rapports entre les trois volets poétiques. On a relu les Bucoliques à la lumière des spoliations, les Géorgiques sous l’angle de l’économie morale, L’Énéide comme théâtre de la décision politique. Les débats sur l’inachèvement de certains passages ont renforcé l’idée d’une œuvre fondamentalement dialogique, ouverte aux contextes, plutôt qu’un monument figé à sens unique.

Quelques recherches sur le tombeau de Virgile au mont Pausilipe, de Gabriel Peignot, a reconfiguré l’imaginaire biographique en examinant les preuves matérielles. En soupesant inscriptions, traditions locales et itinéraires de voyageurs, l’ouvrage a rappelé que la mémoire littéraire vit de sites disputés. Lieu de pèlerinage et de promenade, le tombeau supposé a modulé la vénération du poète, oscillant entre culte civique et curiosité touristique. Cette matérialité a infléchi la lecture des poèmes: la grotte, la côte, la route y deviennent allusions tangibles. La réception moderne se construit ainsi à la croisée de l’archive, du paysage et de la fidélité esthétique.

Aux XXe et XXIe siècles, des conjonctures historiques opposées ont suscité des relectures contrastées. Certains y ont cherché une justification d’ordres autoritaires; d’autres, une méditation sur l’exil, la perte et la responsabilité civique. Les Bucoliques ont nourri des écologies critiques, les Géorgiques des réflexions sur la durabilité et la vulnérabilité, L’Énéide des lectures du voyage et des fondations ambivalentes. Les traductions récentes ont privilégié la tension plutôt que l’univocité. La Biographie, désormais lue comme construction, et l’étude de Gabriel Peignot, relue à l’aune de l’archéologie, ont consolidé une réception qui assume la pluralité et la révision continue.

Synopsis (Sélection)

Table des matières

Bucoliques

Suite d’églogues où des pasteurs dialoguent, chantent et rivalisent dans un paysage idéalisé, la campagne servant de scène à des jeux poétiques et à des confidences. Sous l’Arcadie rêvée affleurent les échos d’un monde historique — déplacements, incertitudes, faveurs — qui troublent la quiétude pastorale. Le ton allie grâce musicale, raffinement allusif et mélancolie retenue.

Géorgiques

Poème didactique sur l’agriculture qui traite des travaux des champs, des arbres, de l’élevage et des abeilles, mêlant prescriptions techniques et méditation sur la relation entre l’humain et la nature. Le labeur, la fragilité du vivant et la quête d’un ordre face aux forces hostiles composent une éthique de l’effort et de la mesure. Le ton est grave et lumineux à la fois, conjuguant précision concrète et portée philosophique.

L’Énéide

Épopée suivant le voyage d’un héros troyen vers une terre promise, où se croisent errance, affrontements et desseins divins. Le récit articule devoir, piété et pertes intimes avec une vision de fondation collective, réfléchissant la tension entre destin imposé et choix humains. Le ton est solennel et tragique, nourri d’images héroïques et de méditations politiques.

Quelques recherches sur le tombeau de Virgile au mont Pausilipe - Gabriel Peignot

Enquête érudite sur l’authenticité et la localisation du tombeau attribué à Virgile, fondée sur le croisement de témoignages anciens, d’observations de voyageurs et de lectures critiques. L’étude démêle traditions, inscriptions et croyances, pesant le vraisemblable face au légendaire. Le ton est méthodique et sceptique, sensible à la manière dont un lieu nourrit la mémoire d’un auteur.

Biographie

Présentation de la vie du poète depuis ses origines et sa formation jusqu’à sa place auprès de protecteurs influents et à la reconnaissance publique. Le parcours met en perspective les étapes de composition des principaux poèmes et les milieux intellectuels fréquentés, ainsi que la postérité de son œuvre. Le ton est informatif et synthétique, privilégiant le contexte et l’itinéraire littéraire.

Fils thématiques et dialogues à travers la collection

De la pastorale aux champs cultivés puis à l’épopée, la trajectoire relie nature intime, ordre humain et destin collectif, en élargissant l’échelle de l’expérience du chant privé à la fondation d’un monde. Le travail, la piété, la perte et la mémoire dessinent un continuum éthique, tandis que la biographie ancre ces lignes dans une vie et que l’enquête sur le tombeau interroge la construction de la postérité. Les contrastes entre retrait bucolique, discipline géorgique et ambition épique dialoguent avec la question persistante de l’autorité poétique et de l’héritage.

Les Oeuvres Complètes de Virgile (Édition intégrale)

Table des Matières Principale
Bucoliques
Géorgiques
L’Énéide
Quelques recherches sur le tombeau de Virgile au mont Pausilipe - Gabriel Peignot
Biographie

Bucoliques

Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X

I

Table des matières

Mélibée et Tityre

Mélibée

Couché sous le vaste feuillage de ce hêtre, tu essayes, ô Tityre, un air champêtre sur tes légers pipeaux. Et nous, chassés du pays de nos pères, nous quittons les douces campagnes, nous fuyons notre patrie. Toi, Tityre, étendu sous de frais ombrages, tu apprends aux échos de ces bois à redire le nom de la belle Amaryllis.

Tityre

O Mélibée, c'est un dieu qui nous a fait ce sort tranquille. Oui, il sera toujours un dieu pour moi ; souvent un tendre agneau de nos bergeries arrosera ses autels de son sang. Tu vois, il laisse errer mes génisses en ces lieux, et il m'a permis de jouer les airs que je voudrais sur mon rustique chalumeau.

Mélibée

Je n'envie point ton bonheur : je m'en étonne plutôt, à la vue de ces champs désolés et pleins de trouble. Moi-même, tout faible que je suis, j'emmène à la hâte mes chèvres ; en voici une que j'ai peine à traîner. Là, entre d'épais coudriers, elle vient, mère plaintive, de mettre bas deux chevreaux, l'espérance de mon troupeau, hélas ! qu'elle a laissés sur une roche nue.

Je me souviens (mais mon esprit était aveuglé) que ce malheur m'a été plus d'une fois prédit : des chênes ont été frappés de la foudre devant moi ; souvent du creux d'une yeuse une corneille criant à ma gauche me l'avait annoncé : Mais dis-moi, ô Tityre, dis-moi quel est ce dieu ?

Tityre

Cette ville qu'on appelle Rome, ô Mélibée, n'étais-je pas assez simple pour me la figurer semblable à celle de nos contrées, où nos bergers ont coutume de mener leurs tendres agneaux ? Ainsi je voyais ressembler à leurs pères les chiens qui viennent de naître, les chevreaux à leurs mères ; ainsi je comparais les petits objets aux grands. Mais Rome élève autant sa tête au-dessus des autres villes, que les cyprès surpassent les vignes flexibles.

Mélibée

Et quel motif si grand t'a donné l'envie de voir Rome ?

Tityre

La liberté, qui, bien que tardive, m'a regardé dans mon oisif esclavage, quand ma barbe déjà blanchissante tombait sous les ciseaux : enfin elle m'a regardé, enfin elle est venue pour moi, depuis que Galatée m'a quitté, et qu'Amaryllis me tient sous ses lois. Car, je te l'avouerai, tant que Galatée me retenait près d'elle, je n'avais ni l'espérance d'être libre, ni le soin d'augmenter mon épargne ; et quoiqu'il sortît de mes bergeries bon nombre de victimes, quoique ma main ne cessât de presser pour l'ingrate Mantoue le lait le plus savoureux de mes chèvres, elle n'en revenait jamais chargée du plus modique métal.

Mélibée

Je m'étonnais, ô Amaryllis, de t'entendre invoquer tristement les dieux ; je me demandais pour qui tu laissais pendre à leurs arbres les fruits mûrs. Tityre était absent de ces lieux ; c'est toi, Tityre, toi que ces pins eux-mêmes, ces fontaines, ces arbrisseaux redemandaient.

Tityre

Que faire ? je ne pouvais mieux sortir d'esclavage, ni connaître ailleurs des dieux aussi propices. C'est là, Mélibée, que j'ai vu ce jeune et divin mortel, pour qui douze fois l'année nos autels fumeront. À peine le suppliai-je, qu'il me répondit : "Enfants, faites paître, comme devant, vos génisses ; rendez au joug vos taureaux."

Mélibée

Heureux vieillard, tes champs te resteront donc ! et ils sont assez étendus pour toi, quoique la pierre nue et le jonc fangeux couvrent partout tes pâturages. Des herbages inconnus ne nuiront pas à tes brebis pleines, et le mal contagieux du troupeau voisin n'infectera pas le tien. Vieillard fortuné ! là, sur les bords connus de tes fleuves, près de tes fontaines sacrées, tu respireras le frais et l'ombre. Ici l'abeille d'Hybla, butinant sur les saules en fleurs qui ceignent tes champs de leur verte clôture, t'invitera souvent, par son léger murmure, à goûter le sommeil : et tandis que du haut de la roche l'émondeur poussera son chant dans les airs, tes chers ramiers ne cesseront de roucouler, la tourterelle de gémir, sur les grands ormeaux.

Tityre

Aussi les cerfs légers paîtront dans les airs, et les flots laisseront les poissons à sec sur les rivages ; le Parthe et le Germain, exilés et se cherchant l'un l'autre dans leur course errante, boiront, celui-là les eaux de l'Arare, celui-ci les eaux du Tigre, avant que l'image de ce dieu bienfaisant s'efface de mon coeur.

Mélibée

Mais nous, tristes bannis, nous irons, les uns chez les Africains brûlés par le soleil, les autres chez les Scythes glacés, en Crète, sur les bords de l'impétueux Oaxis, et jusque chez les Bretons, séparés du reste du monde. Ah ! me sera-t-il donné, après un long temps, de revoir la contrée de mes pères, mon pauvre toit couvert de gazon et de chaume, et d'admirer encore mon champ, mon royaume, et ses rares épis ? Quoi ! c'est pour un soldat inhumain que j'ai tant cultivé ces guérets ! Le barbare aura ces moissons ! Voilà donc où la discorde a amené de malheureux citoyens ! Voilà pour qui nous avons ensemencé nos champs ! Ente donc, Mélibée, ente des poiriers, range tes vignes sur le coteau. Allez, mes chèvres, troupeau jadis heureux, allez : je ne vous verrai plus, de loin couché dans un antre verdoyant, pendre aux flancs des roches buissonneuses. Je ne chanterai plus ; non, mes chèvres, vous n'irez plus, menées par moi, brouter le cytise en fleur et les saules amers.

Tityre

Cependant tu peux, cette nuit, reposer avec moi sur un lit de feuillage. J'ai des fruits savoureux, des châtaignes amollies par la flamme, un laitage abondant. Déjà les toits des hameaux fument au loin, et les ombres grandissantes tombent des hautes montagnes.

II

Table des matières

Le berger Corydon brûlait pour le bel Alexis, les délices de son maître, et il n'avait pas ce qu'il espérait. Seulement il venait tous les jours sous les cimes ombreuses des hêtres épais ; là, seul, sans art, il jetait aux monts, aux forêts cette plainte perdue :

"O cruel Alexis, tu dédaignes mes chants, tu n'es point touché de ma peine ; à la fin, tu me feras mourir. Voici l'heure où les troupeaux cherchent l'ombre et le frais ; où les vertes ronces cachent les lézards ; où Thestylis broie l'ail et le serpolet odorants, pour les moissonneurs accablés des feux dévorants de l'été.

Et moi, attaché à la trace de tes pas, je n'entends plus autour de moi que les buissons qui retentissent, sous un soleil ardent, des sons rauques des cigales. Ne m'eût-il pas été moins dur de supporter les tristes colères et les superbes dédains d'Amaryllis ? Que n'aimé-je Ménalque, quoiqu'il soit brun, quoique tu sois blanc ?

O bel enfant, ne compte pas trop sur la couleur : on laisse le blanc troène, on cueille la noire airelle. Tu me méprises. Alexis, et tu n'as souci de savoir qui je suis, combien je suis riche en troupeaux, combien en blanc laitage. Mille brebis paissent pour moi sur les monts de Sicile ; l'été, l'hiver, le lait nouveau ne me manque pas. Je chante les airs que chantait, quand il appelait ses troupeaux, Amphion de Thèbes sur le haut Aracynthe. Je ne suis pas si affreux ; je me suis vu naguère sur le rivage, dans la mer calme et unie ; et si le miroir des eaux ne nous trompe jamais, je ne craindrais pas, te prenant pour juge, Daphnis pour la beauté.

O qu'il te plaise seulement d'habiter avec moi ces pauvres campagnes, et nos humbles chaumières ; de percer les daims, et de chasser devant toi, avec la verte houlette, la bande pressée de nos chevreaux. Avec moi dans les forêts tu imiteras Pan sur tes pipeaux. Pan le premier a enseigné à joindre ensemble par la cire plusieurs chalumeaux ; Pan protège et les brebis et les bergers. Ne crains pas de blesser avec la flûte ta lèvre délicate : pour apprendre mes airs, que ne faisait pas Amyntas ? J'ai une flûte formée de sept tuyaux d'inégale hauteur, qu'autrefois Damétas m'a donnée en propre : en mourant il me dit : "Tu es le second qui l'aies." Ainsi dit Damétas ; Amyntas n'en fut-il pas sottement envieux ?

De plus, j'ai trouvé au fond d'un périlleux ravin deux petits chevreuils tachetés de blanc ; chaque jour ils épuisent les mamelles de deux brebis : je les garde pour toi. Il y a longtemps que Thestylis me presse de les lui amener ; et elle les aura, puisque tu n'as que du dédain pour mes présents.

Viens, ô bel enfant ! Voici les nymphes qui t'apportent des lis à pleines corbeilles ; pour toi une blanche naïade cueillant de pâles violettes, les plus hauts pavots, et le narcisse, les joint aux fleurs odorantes de l'anet ; pour toi entremêlant la case et mille autres herbes suaves, elle peint la molle airelle des couleurs jaunes du souci. Moi-même je cueillerai les blanches pommes du coing au tendre duvet, et des châtaignes, qu'aimait mon Amaryllis : j'y joindrai la prune vermeille ; elle aussi sera digne de te plaire. Et vous aussi, lauriers, myrtes si bien assortis, je vous cueillerai, puisqu'ainsi rassemblés vous confondez vos suaves odeurs.

Tu es sot, Corydon ; Alexis ne veut pas de tes présents ; et si les tiens le disputaient à ceux d'Iolas, Iollas ne te cèderait pas. Malheureux, qu'ai-je dit ? Je suis perdu d'amour ; j'ai déchaîné l'Auster sur les fleurs, j'ai lancé le sanglier fangeux dans les claires fontaines. Ah ! qui fuis-tu, insensé ? Les dieux aussi ont habité les forêts ; le Troyen Pâris était berger. Que Pallas aime les hauts remparts qu'elle a bâtis : nous, que les bois nous plaisent par-dessus tout. La lionne à l'oeil sanglant cherche le loup ; le loup, la chèvre ; la chèvre lascive, le cytise en fleurs : et toi, Corydon te cherche, ô Alexis ! chacun suit le penchant qui l'entraîne. Vois, les boeufs ramènent le soc levé de la charrue ; et le soleil, qui descend, double les ombres croissantes : et moi je brûle encore --- Est-il quelque répit à l'amour ?

Ah ! Corydon, Corydon, quelle démence est la tienne ? La vigne, unie à cet ormeau touffu, reste à demi-taillée : que ne prépares-tu plutôt quelque ouvrage utile à tes champs ? que ne tresses-tu le jonc et le flexible osier ? Tu trouveras un autre Alexis, si cet Alexis te dédaigne.

III

Table des matières

Ménalque, Damétas, Palémon

Ménalque

Dis-moi, Damétas, à qui ce troupeau ? à Mélibée ?

Damétas

Non ; il est à Égon, qui depuis peu me l'a confié.

Ménalque

O troupeau toujours malheureux ! pendant que le jaloux Égon languit auprès de Néèra, et tremble qu'elle ne me préfère à lui, ici un gardien mercenaire trait deux fois par heure ses brebis, épuise les mères, dérobe le lait aux agneaux.

Damétas

Souviens-toi de ménager un peu plus tes reproches. On sait aussi de tes aventures --- quand tes boucs te regardèrent de travers… et certain antre consacré aux nymphes… Mais les nymphes en rirent ; elles sont si indulgentes !

Ménalque

Est-ce quand elles me virent couper d'une faux envieuse les arbustes et les vignes nouvelles de Mycon ?

Damétas

Non, c'est quand près de ces vieux hêtres tu brisas l'arc et les chalumeaux de Daphnis. Méchant, quand tu vis qu'on les donnait à cet enfant, tu en eus tant de dépit, que si tu ne lui avais fait quelque mal, tu serais mort.

Ménalque

Que feront les maîtres, si des esclaves, des fripons sont si osés ? Ne t'ai-je pas vu, scélérat, dérober traîtreusement un chevreau à Damon ? Mais Lycisque aboya de toutes ses forces ; et comme je criais : "Où s'esquive le larron ? Tityre, rassemble ton troupeau" ; toi, tu te cachais derrière les joncs.

Damétas

Que Damon ne me donnait-il le chevreau, prix de la victoire que ma flûte avait remportée sur la sienne ? Si tu l'ignores, ce chevreau était à moi ; Damon en convenait lui-même : mais, à l'entendre, il ne pouvait me le donner.

Ménalque

Toi, vainqueur de Damon ! As-tu seulement jamais eu une flûte à sept tuyaux, ignorant, qui n'as jamais su que jeter au vent, dans les carrefours, de misérables airs tirés d'un aigre chalumeau ?

Damétas

Eh bien ! veux-tu que tour à tour nous nous éprouvions dans le chant ? Tu vois cette génisse ; ne va pas la dédaigner : deux fois elle se laisse traire, et elle nourrit encore deux veaux : ce sera mon gage. Dis le tien, et nous combattrons.

Ménalque

Je n'oserais rien risquer avec toi de mon troupeau. J'ai, tu le sais, un père ; j'ai une injuste marâtre, deux fois par jour ils comptent mon troupeau, l'un les brebis, l'autre les chevreaux, Mais j'ai à te proposer, puisque tu es assez fou pour me défier, un prix (toi-même tu l'avoueras) bien au-dessus du tien : ce sont deux coupes de hêtre que sculpta la main divine d'Alcimédon. Une vigne ciselée à l'entour y revêt gracieusement de ses souples rameaux les raisins épandus du pâle lierre. Dans le fond d'une de ces coupes est la figure de Conon : et quelle est donc l'autre ? … Dis-moi le nom de cet homme qui, par des lignes tracées, a décrit tout le globe de la terre habitée, a marqué le temps de la moisson, le temps propre à la charrue recourbée. Je n'ai pas encore approché ces vases de mes lèvres ; je les garde précieusement enfermés,

Damétas

J'ai, comme toi, du même Alcimédon, deux coupes, où il a fait s'entrelacer aux deux anses la molle acanthe : au fond, il a gravé l'image d'Orphée, que suivent les forêts émues : mes lèvres non plus n'en ont pas touché le bord ; et je les garde soigneusement. Mais, auprès de ma génisse, ces coupes ne valent pas qu'on les vante.

Ménalque

Tu ne m'échapperas pas aujourd'hui ; toutes les conditions que tu voudras, je les tiens. Que celui qui vient vers nous nous écoute seulement. C'est Palémon. Je saurai bien t'empêcher à jamais de provoquer qui que ce soit.

Damétas

Allons, commence, si tu veux : je ne me ferai pas attendre. Je n'ai pas de juge a écarter. Toi, Palémon, notre voisin, il ne s'agit pas de peu de chose ; laisse-toi pénétrer par nos chants.

Palémon

Chantez, enfants, puisque nous sommes assis sur l'herbe tendre. C'est le moment où les champs, les arbres, où tout enfante, où les forêts reverdissent, où l'année est la plus belle. Commence, Damétas ; toi, Ménalque, tu répondras. Vous chanterez tour à tour ; les Muses aiment les chants alternés.

Damétas

Jupiter est le commencement de tout ; tout est plein de Jupiter. C'est par lui que nos champs sont fertiles ; il veut bien aimer mes vers.

Ménalque

Et moi je suis aimé de Phébus ; j'ai toujours des présents que je réserve à Phébus, le laurier, et l'hyacinthe suave et pourprée.

Damétas

Galatée me jette une pomme, la folâtre jeune fille ! et fuit vers les saules ; et avant de se cacher, désire être vue.

Ménalque

Mais il vient de lui-même s'offrir à moi, mon Amyntas, ma flamme : Délie n'est pas maintenant plus connue de mes chiens.

Damétas

J'ai des présents tout prêts pour ma Vénus car j'ai remarqué un endroit où des ramiers ont fait leur nid.

Ménalque

J'ai cueilli (c'est tout ce que j'ai pu) dix pommes d'or choisies, je les ai envoyées au rustique enfant que j'aime : demain je lui en enverrai dix autres.

Damétas

O que de mots tendres m'a souvent dits ma Galatée ! Vents, n'en portez vous rien aux oreilles des dieux ?

Ménalque

Que me sert, Amyntas, que dans ton âme tu ne me méprises point, si, tandis que tu poursuis les sangliers, moi je garde les filets ?

Damétas

Iollas, envoie-moi Phyllis ; c'est mon jour natal : toi, quand je sacrifierai une génisse pour mes moissons, viens toi-même.

Ménalque

J'aime Phyllis plus que toutes les autres ; car elle a pleuré de me voir partir, et elle m'a dit longtemps : Adieu, adieu, bel Iollas.

Damétas

Le loup est funeste aux bergeries, les pluies aux moissons mûres, les vents aux arbres ; à moi les colères d'Amaryllis.

Ménalque

L'eau est douce aux champs ensemencés, l'arboisier aux chevreaux sevrés, le saule pliant aux brebis pleines ; à moi le seul Amyntas.

Damétas

Pollion aime ma muse, toute rustique qu'elle est. Déesses du Permesse, nourrissez une génisse pour le poète qui lit ses vers.

Ménalque

Pollion fait lui-même des vers vraiment nouveaux. Muses, nourrissez pour lui un jeune taureau, qui déjà menace de la corne et qui fasse en bondissant voler la poussière.

Damétas

Que celui qui t'aime, Pollion, arrive où il se réjouit de te voir parvenu ; que le miel coule pour lui ; que pour lui le buisson épineux produise l'amome.

Ménalque

Que celui qui ne hait point Bavius aime tes vers, ô Mévius ! qu'il s'en aille atteler des renards et traire des boucs !

Damétas

Vous qui cueillez des fleurs et les fraises qui naissent à terre, fuyez d'ici, enfants ; un froid serpent est caché sous l'herbe.

Ménalque

Prenez garde, mes brebis, d'aller plus avant ; la rive n'est pas sûre : le bélier sèche encore sa toison.

Damétas

Tityre, éloigne du fleuve mes chèvres : moi-même, quand il en sera temps, je les laverai toutes à la fontaine.

Ménalque

Enfants, abritez vos brebis : si la chaleur vient à tarir leur lait, comme ces jours passés, nos mains presseront en vain leurs mamelles.

Damétas

Hélas ! que mon taureau est maigre dans ces gras pâturages ! Le même amour tue et le troupeau et le pasteur.

Ménalque

Mes brebis (ce n'est pas l'amour qui en est cause) sont maigres à laisser voir leurs os. Je ne sais quel regard fascine mes tendres agneaux.

Damétas

Dis-moi, et tu seras pour moi un Apollon, en quel endroit de la terre l'espace du ciel n'a pas plus de trois coudées d'étendue.

Ménalque

Dis dans quelle contrée naissent des fleurs sur lesquelles sont écrits des noms de rois ; et Phyllis est à toi, à toi seul.

Palémon

Il ne m'appartient pas de prononcer entre vous dans une si grande lutte. Lui et toi vous avez mérité une génisse, vous et tout berger qui chantera les redoutables douceurs ou les amers soucis de l'amour. Fermez la source, enfants ; les prairies sont abreuvées.

IV

Table des matières

Muses de Sicile, élevons un peu nos chants. Les buissons ne plaisent pas à tous, non plus que les humbles bruyères. Si nous chantons les forêts, que les forêts soient dignes d'un consul.

Il s'avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle : je vois éclore un grand ordre de siècles renaissants. Déjà la vierge Astrée revient sur la terre, et avec elle le règne de Saturne ; déjà descend des cieux une nouvelle race de mortels. Souris, chaste Lucine, à cet enfant naissant ; avec lui d'abord cessera l'âge de fer, et à la face du monde entier s'élèvera l'âge d'or : déjà règne ton Apollon. Et toi, Pollion, ton consulat ouvrira cette ère glorieuse, et tu verras ces grands mois commencer leur cours. Par toi seront effacées, s'il en reste encore, les traces de nos crimes, et la terre sera pour jamais délivrée de sa trop longue épouvante. Cet enfant jouira de la vie des dieux ; il verra les héros mêlés aux dieux ; lui-même il sera vu dans leur troupe immortelle, et il régira l'univers, pacifié par les vertus de son père.

Pour toi, aimable enfant, la terre la première, féconde sans culture, prodiguera ses dons charmants, çà et là le lierre errant, le baccar et le colocase mêlé aux riantes touffes d'acanthe. Les chèvres retourneront d'elles-mêmes au bercail, les mamelles gonflées de lait ; et les troupeaux ne craindront plus les redoutables lions : les fleurs vont éclore d'elles-mêmes autour de ton berceau, le serpent va mourir ; plus d'herbe envenimée qui trompe la main ; partout naîtra l'amome d'Assyrie.

Mais aussitôt que tu pourras lire les annales glorieuses des héros et les hauts faits de ton père, et savoir ce que c'est que la vraie vertu, on verra peu à peu les tendres épis jaunir la plaine, le raisin vermeil pendre aux ronces incultes et, jet de la dure écorce des chênes le miel dégoutter en suave rosée. Cependant il restera quelques traces de la perversité des anciens jours : les navires iront encore braver Thétis dans son empire ; des murs ceindront les villes ; le soc fendra le sein de la terre. Il y aura un autre Typhis, un autre Argo portant une élite de héros : il y aura même d'autres combats ; un autre Achille sera encore envoyé contre un nouvel Ilion.

Mais sitôt que les ans auront mûri ta vigueur, le nautonnier lui-même abandonnera la mer, et le pin navigateur n'ira plus échanger les richesses des climats divers ; toute terre produira tout. Le champ ne souffrira plus le soc, ni la vigne la faux, et le robuste laboureur affranchira ses taureaux du joug. La laine n'apprendra plus à feindre des couleurs empruntées : mais le bélier lui-même, paissant dans la prairie teindra sa blanche toison des suaves couleurs de la pourpre ou du safran ; et les agneaux, tout en broutant l'herbe, se revêtiront d'une vive et naturelle écarlate. Filez, filez ces siècles heureux, ont dit à leurs légers fuseaux les Parques, toujours d'accord avec les immuables destins.

Grandis donc pour ces magnifiques honneurs, cher enfant des dieux, glorieux rejeton de Jupiter ; les temps vont venir.

Vois le monde s'agiter sur son axe incliné ; vois la terre, les mers, les cieux profonds, vois comme tout tressaille de joie à l'approche de ce siècle fortuné. Oh ! s'il me restait d'une vie prolongée par les dieux quelques derniers jours, et assez de souffle encore pour chanter tes hauts faits, je ne me laisserais vaincre sur la lyre ni par le Thrace Orphée, ni par Linus, quoique Orphée ait pour mère Calliope, Linus le bel Apollon pour père. Pan lui-même, qu'admire l'Arcadie, s'il luttait avec moi devant elle, Pan lui-même s'avouerait vaincu devant l'Arcadie.

Enfant, commence à connaître ta mère à son sourire : que de peines lui ont fait souffrir pour toi dix mois entiers ! Enfant, reconnais-la : le fils à qui ses parents n'ont point souri n'est digne ni d'approcher de la table d'un dieu, ni d'être admis au lit d'une déesse.

V

Table des matières

Ménalque, Mopsus

Ménalque

Pourquoi, Mopsus, puisque nous nous rencontrons ici, toi qui sais enfler le chalumeau léger, et moi chanter des vers, ne nous asseyons-nous pas au milieu de ces ormes, entremêlés de coudriers ?

Mopsus

Tu es le plus âgé de nous deux, Ménalque ; il est juste que je t'obéisse ; soit que nous nous reposions sous ces ombrages changeants que remuent les zéphyrs, soit que nous nous retirions plutôt dans cet antre. Vois comme la vigne sauvage y étale ses grappes éparses.

Ménalque

Sur nos montagnes le seul Amyntas te le disputerait pour le chant.

Mopsus

Lui ! ne voudrait-il pas l'emporter sur Phébus lui-même ?

Ménalque

Commence, Mopsus, et chante-nous ce que tu sais des amours de Phyllis, des louanges d'Alcon, ou de la querelle de Codrus : commence ; Tityre gardera nos chevreaux paissant dans la prairie.

Mopsus

J'ai d'autres vers que je gravai l'autre jour sur la verte écorce d'un hêtre, les chantant, les traçant tour à tour. J'aime mieux les essayer devant toi : après cela dis à Amyntas de me le disputer encore.

Ménalque

Autant que le saule pliant cède au pâle olivier, l'humble lavande au rosier pourpre, autant, à mon avis, Amyntas cède à Mopsus. C'en est assez, enfant ; nous voici dans l'antre.

Mopsus

Une mort cruelle avait ravi Daphnis à la lumière ; les nymphes le pleuraient : coudriers, claires ondes, vous fûtes témoins de leur douleur, lorsque, tenant embrassé le misérable corps de son fils, une mère désolée accusait la rigueur et des dieux et des astres.

Dans ces jours, ô Daphnis, aucun berger ne mena ses boeufs, au sortir des pâtis, se désaltérer dans les fraîches rivières ; ses troupeaux ne goutèrent même pas de l'eau des fleuves, ne touchèrent pas à l'herbe des prés. Les lions mêmes de la Libye, ô Daphnis, ont gémi de ta mort ; les sauvages monts, les forêts nous le redisent encore. C'est Daphnis qui nous apprit à atteler au char les tigres d'Arménie ; Daphnis qui nous apprit à conduire les choeurs de Bacchus, à enlacer de pampres gracieux de souples baguettes. Comme la vigne est la parure des arbres, les raisins de la vigne ; comme le taureau est l'orgueil du troupeau, les moissons l'ornement des grasses campagnes ; de même, ô Daphnis, tu l'étais de nos bergeries. Depuis que les destins t'ont enlevé, Palès elle-même, Apollon aussi a quitté nos champs. Souvent dans ces sillons à qui nous avions confié des grains superbes, il ne croît plus que la triste ivraie et toutes les herbes stériles ; à la place de la douce violette, du narcisse pourpré, s'élèvent le chardon, et la ronce aux épines aiguës.

Jonchez la terre de feuillage, bergers ; couvrez ces fontaines d'ombrages entrelacés : Daphnis veut qu'on lui rende ces honneurs. Élevez-lui un tombeau, et gravez-y ces vers :

"Je suis ce Daphnis connu dans les forêts et jusques aux astres,

berger d'un beau troupeau, moins beau que le berger."

Ménalque

Tes chants, divin poète, sont pour nous ce que le sommeil sur le gazon est aux membres fatigués, ce qu'au milieu des ardeurs de l'été l'eau jaillissante d'un ruisseau est à celui qui y étanche sa soif. Ce n'est pas seulement sur les pipeaux, c'est encore pour la voix, que tu égales ton maître ; heureux enfant, tu seras le premier après lui ! Cependant je veux à mon tour te chanter, comme je pourrai, quelques-uns de mes vers ; à mon tour je veux élever ton cher Daphnis jusqu'aux astres, oui, jusqu'aux astres ; moi aussi Daphnis m'aima.

Mopsus

Est-il un don plus grand pour moi ? Le triste enfant est bien digne d'être chanté par toi : il y a longtemps que Stimichon m'a vanté les vers que t'inspira Daphnis.

Ménalque

Daphnis, dans les splendeurs de la céleste lumière, admire le seuil de l'Olympe, son nouveau séjour ; il voit sous ses pieds les nuages, et les astres. Aussi quels vifs transports en ressentent et les forêts, et les campagnes, et Pan, et les bergers, et les jeunes Dryades !

Le loup ne songe plus à tendre des pièges aux troupeaux, le chasseur à surprendre les cerfs dans ses traîtres lacs ; le bon Daphnis aime la paix. Les monts incultes eux-mêmes en poussent jusqu'aux astres des cris de joie ; les rochers même et les buissons prennent une voix pour dire : "C'est un dieu, Ménalque, c'est un dieu !"

Sois-nous propice et favorable, ô Daphnis : voici quatre autels ; deux fument pour toi, Daphnis, deux pour Apollon. Tous les ans je t'offrirai deux coupes où écumera un lait nouveau, deux cratères pleins du jus savoureux de l'olive : Bacchus surtout égaiera nos rustiques festins ; et, l'hiver, à la flamme du foyer, l'été, à l'ombre des bois, je verserai à flots dans nos coupes un vin de Chio, nouveau nectar pour moi. Damétas et Égon chanteront tour à tour, et Alphésibée imitera la danse légère des Satyres. Tels seront à jamais tes honneurs, ô Daphnis ! et quand nous célébrerons la fête solennelle des nymphes, et quand nous promènerons les victimes autour de nos champs. Tant que le sanglier aimera le sommet des montagnes, les poissons l'eau des fleuves ; tant que l'abeille se nourrira de thym, la cigale de rosée, ton nom, ta gloire et tes vertus vivront dans nos coeurs. Comme à Bacchus et à Cérès, les laboureurs t'adresseront leurs voeux tous les ans ; et toi aussi tu les lieras par leurs voeux.

Mopsus

Quels dons, Ménalque, quels dons puis-je t'offrir, en retour de pareils chants ? Non, le souffle naissant de l'auster, le doux bruit des flots qui vont battre la rive ne me charment pas autant, ni les fleuves qui courent entre les rochers murmurants des vallées.

Ménalque

Reçois de moi d'abord ce frêle chalumeau : II m'apprit à chanter : "Corydon brûlait pour le bel Alexis." II m'apprit à chanter : "À qui ce troupeau ? Est-ce à Mélibée ?"

Mopsus

Et toi, Ménalque, prends cette houlette, précieuse par ses noeuds égaux, et où brille l'airain. Antigène, tout aimable qu'il était alors, me l'a souvent, mais en vain demandée.

VI

Table des matières

Ma muse la première a daigné redire, en se jouant, les vers du poète de Syracuse, et n'a pas rougi d'habiter les forêts. J'allais chanter les rois et les combats, quand Apollon, me tirant l'oreille, me dit : "Tityre, un berger doit faire paître ses grasses brebis, et chanter de petits airs champêtres." Je vais donc, puisque assez d'autres, ô Varus, diront à l'envi tes louanges et peindront les tristes guerres, je vais essayer un air champêtre sur mon chalumeau léger : un dieu me l'ordonne ainsi. Mais ces humbles vers, ô Varus, si quelqu'un les lit et qu'ils le charment, il entendra nos bruyères, il entendra nos bois résonner de ton nom. Est-il rien de si agréable à Phébus, que la page qui s'est décorée du nom de Varus ?

Muses, continuez. Chromis et Mnasyle, deux bergers, deux enfants, trouvèrent un jour Silène endormi dans un antre. Il avait, comme toujours, les veines enflées du vin de la veille. Sa couronne tombée de sa tête était loin de lui, et de sa main, qui en avait usé l'anse, pendait encore un vase pesant. Souvent le vieillard leur avait fait espérer ses chants ; toujours il les avait trompés : ils se jettent sur lui, et le lient avec ses propres guirlandes. Églé survient ; Églé, la plus belle des nymphes, encourage les timides bergers et leur prête secours ; et, au moment que le vieillard ouvre les yeux, elle lui rougit le front et les tempes du jus sanglant de la mûre. Lui, riant du badinage : "Pourquoi ces noeuds, enfants ? leur dit-il. Dégagez-moi ; c'est assez d'avoir pu me surprendre. Les chants que vous voulez de moi, vous allez les entendre : à vous mes chants ; à celle-ci je réserve une autre récompense." Il dit ; il va chanter. Alors vous eussiez vu les Faunes et les bêtes sauvages accourir en cadence et se jouer autour de lui, et les chênes eux-mêmes balancer leurs cimes émues. Les rochers du Parnasse ne se réjouissent pas autant des accents d'Apollon ; le Rhodope et l'Ismare n'admirent pas autantOrphée.

Silène chanta comment s'étaient pressés, confondus dans le vide immense, les éléments de la terre, de l'air, de la mer, et du feu liquide ; comment ils donnèrent naissance à toute chose, comment le monde encore tendre se forma de ces germes féconds ; comment le sol commença à durcir, et à se séparer des eaux reçues dans le sein des mers ; comment la matière revêtit peu à peu des formes diverses. II dit les premiers feux du soleil, et la terre étonnée de le voir luire ; les nuages montant au plus haut des airs et retombant en pluies, les jeunes forêts levant leurs fronts sauvages, et les animaux errant en petit nombre sur les monts inconnus.

Il dit les pierres jetées par Pyrrha, le règne de Saturne, les vautours du Caucase, et le vol de Prométhée ; Hylas perdu sous l'onde, et qu'appelaient en vain ses compagnons ; Hylas, Hylas, que redemandait au loin la rive. Heureuse, hélas ! s'il n'y eût jamais eu de troupeaux, Pasiphaé, il plaint ton déplorable amour pour un taureau blanc comme la neige. Ah ! vierge infortunée, quel délire t'a emportée ! Les Proétides remplirent les campagnes de faux beuglements ; mais aucune d'elles ne s'abandonna aux honteux hyménées des troupeaux, quoiqu'elles craignissent le joug pour leur tête, et que souvent elles cherchassent des cornes sur leur front uni. Ah ! malheureuse amante, tu erres maintenant sur les montagnes ; et lui, couché sur la molle hyacinthe, où s'étale la blancheur de ses flancs, il rumine de vertes herbes sous l'ombre noire d'une yeuse, ou poursuit quelque génisse dans un grand troupeau. Fermez, nymphes de Crète, fermez les issues des forêts ! peut-être s'offriront à mes yeux les traces vagabondes du taureau que j'aime ; peut-être aussi que, charmé par les verts pâturages, ou que suivant un troupeau, quelque génisse l'attire vers les étables de Gortyne. Alors il chante la jeune fille éblouie des pommes d'or du jardin des Hespérides ; il enveloppe d'une écorce amère et moussue les soeurs de Phaéton, s'élevant de la terre dans les airs en hauts peupliers.

II chante Gallus, errant sur les bords du Permesse : il dit comment une des neuf soeurs le conduisit sur le sommet de l'Hélicon, et comment devant lui se leva tout le choeur d'Apollon ; comment le berger Linus, le front couronné de fleurs et d'ache amère, lui dit d'une voix divine : "Reçois des mains des Muses ces chalumeaux, qu'elles donnèrent autrefois au vieillard d'Ascra ; quand il en tirait des accords, les ormes émus, descendaient des montagnes. Dis-nous sur ces chalumeaux les origines de la forêt de Grynée ; et que, chanté par toi, il n'y ait aucun bois sacré dont Apollon se glorifie davantage."

Que ne chanta pas Silène ? II dit les fureurs de Scylla, fille de Nisus ; les monstres aboyants qui entouraient ses flancs d'albâtre d'une horrible ceinture ; comment elle tourmenta les vaisseaux d'Ulysse, précipita ses compagnons tremblants dans l'abîme profond des mers, hélas ! et les livra à la dent dévorante de ses chiens. II dit Térée et sa triste métamorphose, quels funestes mets lui prépara Philomèle ; comment, nouvel oiseau, il s'enfuit dans les déserts ; comment, avant de fuir, le malheureux voltigea au-dessus de son palais.

Enfin, tous les beaux chants d'Apollon qu'écouta jadis l'Eurotas ravi, et qu'il fit retenir à ses lauriers, Silène les redit ; et les échos des vallons les renvoient jusqu'aux astres. Mais Vesper, se levant, ordonne aux deux bergers de pousser vers l'étable leurs brebis rassemblées, et de les compter, et l'Olympe voit à regret s'avancer la nuit.

VII

Table des matières

Mélibée, Corydon, Thyrsis

Mélibée

Daphnis s'était assis par hasard sous le feuillage murmurant d'un chêne ; Corydon et Thyrsis avaient poussé vers lui leurs troupeaux rassemblés, Thyrsis ses brebis, Corydon ses chèvres aux mamelles traînantes : tous deux de l'Arcadie et dans la fleur des ans, tous deux égaux dans l'art de chanter et de répondre aux chants.

Là, tandis que je défendais du froid mes tendres myrtes, le chef de mon troupeau, le bouc, s'égara. En même temps j'aperçois Daphnis, qui, me voyant aussi, me dit : "Viens ici, Mélibée, viens vite ; ton bouc et tes chevreaux sont en sûreté ; et si tu as quelque loisir, repose-toi à l'ombre près de moi. Tes boeufs viendront d'eux-mêmes par le pré boire en ces eaux : ici le verdoyant Mincius est ceint de tendres roseaux, et les abeilles bourdonnent sous ce chêne sacré."

Que faire ? Je n'avais au logis ni Phyllis, ni Alcippe, pour renfermer dans la bergerie mes agneaux nouvellement sevrés : mais un si grand combat ! Corydon contre Thyrsis ! Cependant je laissai pour leurs jeux mes affaires sérieuses. Ils commencèrent donc à chanter tour à tour ; les Muses voulaient que tour à tour ils disent leurs vers. Corydon chantait le premier, et Thyrsis répondait dans un ordre pareil.

Corydon

Nymphes de Béotie, vous que j'aime, donnez-moi de chanter des vers tels que ceux que vous inspirâtes à mon cher Codrus ; ils approchent de ceux d'Apollon : ou, si je ne peux les égaler tous, que ma flûte rebelle demeure suspendue à ce pin sacré.

Thyrsis

Bergers d'Arcadie, couronnez de lierre un poète grandissant, et que Codrus en crève de dépit ; ou s'il me loue à m'en dégoûter, ceignez ma tête de baccar, de peur que sa langue envieuse ne porte malheur au poète futur.

Corydon

Diane, le petit Micon vous offre cette tête velue d'un sanglier, et la vivante ramure d'un cerf : si ma chasse est toujours aussi heureuse, votre image, du marbre le plus poli, s'élèvera par mes mains, chaussant le cothurne de pourpre.

Thyrsis

Priape, je t'offre tous les ans un vase plein de lait, et ces gâteaux ; c'est assez attendre de moi : tu es le gardien d'un si pauvre jardin ! Jusqu'à présent je t'ai fait de marbre, c'est tout ce que j'ai pu : mais si mes brebis sont bien fécondes, tu seras d'or.

Corydon

Fille de Nérée, charmante Galatée, plus douce à mes sens que le thym de l'Hybla, plus blanche que les titanes, plus belle que le lierre blanc, dès que mes taureaux seront revenus du pâtis à l'étable, si tu as quelque bonté pour ton Corydon, viens à lui.

Thyrsis

Et moi, je veux bien te paraître plus amer que les herbes de Sardaigne, plus hérissé que le houx, plus vil que l'algue rejetée par les mers, si ce jour loin de toi ne m'est pas déjà plus long qu'une année. Allez, mes taureaux, vous n'avez pas de honte ! c'est assez paître, allez à vos étables.

Corydon

Fontaines moussues, herbe plus molle que le sommeil, verts arbrisseaux qui les couvrez d'une ombre rare, défendez mon troupeau des feux du solstice. Voici venir la saison brûlante, et déjà la vigne réjouie enfle ses bourgeons.

Thyrsis

Dans ma cabane brillent le foyer et la torche résineuse ; j'y ai toujours grand feu, et la porte en est sans cesse noircie par la fumée. Là, nous nous soucions autant du souffle glaçant de Borée, que le loup du nombre des agneaux, un torrent de sa rive.

Corydon

J'ai ici le genièvre et la châtaigne hérissée ; les fruits tombés sous les arbres jonchent partout la terre ; tout rit aujourd'hui : mais si le bel Alexis s'en allait de ces montagnes, on verrait les fleuves eux-mêmes se tarir.

Thyrsis

Nos champs sont arides ; l'air embrasé fait mourir nos herbes altérées ; Bacchus lui-même envie à nos coteaux les pampres qui les ombrageaient : mais que ma Phyllis revienne, et tout le bois reverdira, et les cieux descendront en pluie féconde sur nos campagnes.

Corydon

Le peuplier est agréable à Hercule, la vigne à Bacchus, le myrte à la belle Vénus, le laurier à Apollon. Phyllis aime les coudriers : tant que Phyllis les aimera, le myrte ne l'emportera pas sur les coudriers, non plus que le laurier de Phébus.

Thyrsis

Le frêne embellit nos forêts, le pin nos jardins, le peuplier les fleuves, le sapin les hautes montagnes : mais si tu viens, beau Lycidas, me voir plus souvent, le frêne dans nos forêts, le pin dans nos jardins le céderont à toi.

Mélibée

Je me souviens de ces vers, et que Thyrsis disputa vainement la victoire : et, depuis ce temps-là, Corydon est toujours pour moi sans égal.

VIII

Table des matières

Damon et Alphésibée

Je dirai les chants et le combat des bergers Damon et Alphésibée : la génisse charmée oublia pour les entendre l'herbe des prairies ; les lynx s'arrêtèrent, saisis de leurs accords ; les fleuves suspendirent leurs cours, et se reposèrent : je dirai les chants de Damon et d'Alphésibée.