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Dans la peau d’une maniaco-dépressive internée
Disjoncter par défaut de disjoncteur. Le diagnostic est tombé : irréalité, déni. Se broyer la tête pour ne rien savoir. Troubles de l’humeur. Comme ceux d’un enfant adopté qui resterait à jamais entre deux mondes, entre deux hémisphères, entre deux histoires.
Dans ce texte fort, la narratrice se débat entre les murs, réels comme invisibles, que dressent les affres de la bipolarité. Elle nous fait découvrir, avec douleur, mais aussi avec humour et délicatesse, son troublant univers intérieur.
Un univers totalement innovant et déroutant
EXTRAIT
Il y a tous ces regards autour de moi qui supplient ma voix qui se mure à nouveau sous un silence sans nom, froid et lointain. Plus proche quelques fois, mais qui alors asphyxie, étouffe. Presque carcéral comme l’ombre fragile d’un murmure.
D’autres yeux aussi qui ne croisent pas les miens, et c’est tant mieux. La fuite des regards pour défroisser le mien de ses paupières mi-closes. Et ce marasme de mon corps presque immobile dans lequel j’enferme les jours et les nuits, juste mon cœur qui fait bruit et résonne. Avec l’envie de m’évaporer loin de cette femme qui ronfle, de l’autre côté du rideau, à m’en tuer la tête. J’aimerais sauter à deux pieds d’une dune de sable, me laisser glisser dans les rouleaux de vagues d’écume blanche et réentendre le rire de mes filles.
Comment ça va, ce matin ?
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
« Le style de Nottet, tout en fourmillant de trouvailles puissantes et poétiques, gronde, s’électrise, se hache, se délite ou coule selon l’humeur de Léa. Plus encore, il porte une voix qui s’immisce en nous sans que nous puissions, ni ne voulions, l’ignorer. C’est en cela que
L’Envers des pôles est une œuvre empreinte d’humanité : elle jette une passerelle vers un Autre qui nous paraît dès lors plus proche malgré sa radicale étrangeté… »
Samia Hammani, Revue des Lettres belges
A PROPOS DE L’AUTEUR
Nathalie Nottet est née à Namur en 1964. Psycho-criminologue de formation, elle travaille dans le secteur de l’Aide à la jeunesse. Sa pratique de l’écriture est d’abord de nature professionnelle et clinique : pigiste pour la revue
Alter Echos, rédactrice à la revue
Mille Lieux Ouverts...
L’Envers des pôles est son premier roman.
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Seitenzahl: 125
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Pour ma mèrequi m’a donné de son énergieet le goût des livres.
Pour ma sœur Christinedont mes semelles aimaient frôler ses pas.
Pour Alma ma filledont le sourire est un soleil.
L’arbre qui tombe dans la forêtfait-il du bruit si personne ne l’entend ?Kaon zen
Au deuxième siècle avant notre ère, Arétée de Cappadoce, médecin grec de l’Antiquité, fut le premier à utiliser le mot manie pour décrire les patients qui rient, qui chantent, dansent nuit et jour, qui se montrent en public et marchent la tête couronnée de fleurs, comme s’ils revenaient vainqueurs de quelques jeux. Il avait remarqué que, par la suite, ces gens changeaient d’humeur pour devenir languissants, tristes, taciturnes.
Il y a tous ces regards autour de moi qui supplient ma voix qui se mure à nouveau sous un silence sans nom, froid et lointain. Plus proche quelques fois, mais qui alors asphyxie, étouffe. Presque carcéral comme l’ombre fragile d’un murmure.
D’autres yeux aussi qui ne croisent pas les miens, et c’est tant mieux. La fuite des regards pour défroisser le mien de ses paupières mi-closes. Et ce marasme de mon corps presque immobile dans lequel j’enferme les jours et les nuits, juste mon cœur qui fait bruit et résonne. Avec l’envie de m’évaporer loin de cette femme qui ronfle, de l’autre côté du rideau, à m’en tuer la tête. J’aimerais sauter à deux pieds d’une dune de sable, me laisser glisser dans les rouleaux de vagues d’écume blanche et réentendre le rire de mes filles. Comment ça va, ce matin ?
Il y a que ça ne va pas et tu le sais, pourquoi cette question chaque matin depuis deux mois alors que tu en connais la réponse, alors que tu croises ma tête vide de son esprit flottant ? Même si tu en espères une autre, il y a que je ne répondrai que par un léger sourire de lèvres pâlottes, presque tremblantes. Il est 7 h 45 et j’ai déjà pris deux pilules. Mes lèvres sont bleutées comme le bleu passé des fleurs qui traînent jusqu’à l’automne naissant.
Il y a que je suis dans l’Unité 1, appellation incongrue pour une maison aux allures hitchcockiennes abritant des corps peroxydés aux âmes disloquées. Ce bruit incessant des portes et clés qui cognent les mélancolies. Il y a ces raviers de pilules roses, jaunes et bleues comme des Smarties qui fondent dans la main d’un soleil d’été. Il y a la grande aiguille qui arpente ma tête comme un métronome martèle les secondes d’heures interminables et toujours les mêmes. Semaines aux activités toujours les mêmes. Week-ends aux heures encore plus longues, évidées. Il y a que je ne sais plus ce qui me fait du bien, je suis échouée, déportée de ma vie.
Il y a que je n’ai pas eu le choix de venir, de revenir ici. Je suis gauchère, la mauvaise main depuis qu’Ève a cueilli la pomme, aurais-je tant péché ? Golden et sex-appeal ? Est-ce que les gauchers se lèvent du pied gauche ? Je voudrais retirer le morceau de Granny Smith coincé dans ma gorge serrée. Ça me réveillerait de ce mauvais sort. Ici la vie me confond. Je déteste le téléphone où résonnent mon silence et les clignements de mes yeux noirs.
Il y a ce rideau blanc qui sépare nos deux vies, mais seulement des regards. Les bruits instruisent l’envers du décor, l’envers de l’autre. Je n’ai pas envie de retirer mes boules Quies. Qui est-ce ? Je ne sais plus. Ça fait plus de vingt ans qu’elles étouffent les décibels de mes nuits. Depuis Bruxelles, un kot encerclé par les trains et les trams. Juste l’envie de m’expatrier de moi. Même si j’aime Bruxelles. Bruxelles, ma belle, je te rejoins bientôt. Aussitôt que la vie me trahit et je sens que son amour aigrit. Spinoza a écrit : Si vous voulez que la vie vous sourie, apportez-lui d’abord votre bonne humeur. Ici, la bonne humeur ne vient pas, pas même en visite. Elle est juste étriquée sous des bosses et cabosses. Comme si elle avait paumé l’adresse du jour, en plus de son adresse ou de sa justesse. Normal que la vie ne sourie pas, pas même sur les visages. Un jour, j’ai calculé que, comme l’homme rêve à peu près une heure trente par nuit, en une vie, ça lui fait cinq ans à rêver. Cinq ans de vie en coulisses, de songes énigmatiques. De quoi satisfaire une horde de psychanalystes de l’inconscient collectif. À Madrid, il y a 3,1 millions d’habitants, au Caire, 7,9 millions, à Berlin, 3,3 millions… des inconscients à la tonne à scruter et des milliers de divans à râper. Des éternelles énigmes à sonder. Paul McCartney a composé des chansons entières en rêvant. Laisser choisir ses rêves.
Il y a l’angoisse de ma mère qui se camoufle dans les galettes qu’elle m’apporte chaque semaine. Ma voisine adore les galettes. Son corps déborde de son ossature, elle mangerait tout le temps, dit-elle, mais, moi je dirais plutôt qu’elle mange tout le temps et comme le temps, ici, il n’y a que ça… Le gras protège du froid, c’est sans doute pour ça qu’elle ouvre tout le temps la fenêtre. Elle est comme Obélix qui ne cesse de clamer que quand l’appétit va, tout va. Nous sommes, elle et moi, comme deux gosses punies au fond d’une classe, on s’observe la tête en soi. Au début, elle me parlait, puis mon silence l’a contaminée. Ce n’est pas ici qu’on fracassera le mur du son. Des road movies de silences dans des paysages désertiques. Prendre la poussière interminablement. De toute façon, on ne peut pas sortir du bâtiment, ou alors entre quatre planches ou si on mange bien, dort bien, parle bien, tricote bien, cloue bien, ficelle bien. Le problème, c’est que quand ça va mieux, c’est alors, à ce moment précis, que cela va plus mal. J’ai envie d’une pomme vert pomme qui rappellerait à ma bouche sa tendre gourmandise. Faut toujours faire les choses comme si on les faisait pour la première fois, pour que la dernière n’arrive jamais. Mais celle-ci finit toujours par arriver. Même si on est de nature optimiste, le destin est plus fort que les adages. Surtout quand il s’acharne. Mais quand dort-il ? Il doit habiter Liège, la ville qui ne dort jamais. Ou New York, mais c’est beaucoup plus loin. La Big Apple gris métal. Il y aura toujours des chevaliers tristes pour se battre contre des moulins à vent. Même quand ils sont imaginaires. Un monde noir truffé de nuits blanches. Et de zones d’ombre.
Il y a les séances d’ergothérapie du matin où l’osier croise la pâte à modeler, les clous où les fils d’Ariane s’entremêlent comme des toiles d’araignées, il y a que je ne suis plus certaine de ce prénom Ariane. Sa main vient parfois sur la mienne pour en calmer les légers tremblements.
Il y a cette salle à traverser, celle des jeux où les vingt-deux hommes de bois ne demandent qu’à jouer et où de vieux fauteuils paressent comme suspendus sur un épais nuage de fumée. Il y a la forêt dont j’aperçois la cime vert tendre, mais il y a que je n’ai pas droit aux promenades tant que je ne fais pas d’efforts. Comme si j’avais le choix d’en faire ou pas. L’air rosit les visages. Les hommes sont-ils réellement capables de résister aux blondes ?
Il y a ces réunions de groupe où il faut parler. J’adorerais glisser ces petites boules de cire dans le creux de mes oreilles afin de les rendre sourdes aux histoires des autres. Mon père disait toujours qu’il fallait ravaler sa fierté. Il serait fier de constater que beaucoup partagent sa philosophie. Ici, il n’y en a plus une miette, plus une ombre même en plein soleil. La mise à nu la fracasse d’un seul coup de poing. J’ai dû donner congé à mon orgueil pour plusieurs semaines. Mon père travaillait aux Finances alors qu’il avait des doigts en or. La vie est étrange. Elle graille dans la gorge.
Il y a que, quand je sortirai d’ici, je ne ferai plus la fête qu’aux fêtes, d’ailleurs ce n’est pas la date qui fait la fête. Je ne parviens pas à me souvenir de la date de mon mariage. Le mariage inscrit pourtant l’amour dans le temps. Les dates ne servent qu’à conserver les souvenirs. Ici, les agendas sont hors-service, les jours ne s’appellent plus, ne se comptent plus, ne bordent plus les week-ends. Ressentir la rage du vent et laisser mes poumons se gonfler d’air. Je suis dans la baignoire de la salle de bains commune qui trône dans le vide avec, comme seule tache de couleur, mon pyjama traînant à terre. La seule empreinte intime du lieu. On devrait interdire les pyjamas aux motifs de nounours à partir de la taille 36, il y a d’autres moyens d’opérer une régression infantile, suffit de venir ici. Pas besoin d’anéantir le côté glamour sous la baby-attitude. Mon corps s’enlise dans l’eau huileuse qui, comme dit l’infirmière, me fera du bien, mon corps flotte dans l’eau-delà. Still the water. Le canard est un sextoy, mais cela reste un canard. Pas un miroir au cas où les poignets s’y briseraient, pas un rasoir pour la même précaution. Devoir être « bien » les jambes et aisselles velues de tant de préventions. Ici on pratique la slow cosmétique. Le luxe se résume parfois à une bagatelle. Le côté glamour est suspendu au fil du règlement comme des chaussettes qui sèchent au vent. Les pyjamas aux motifs de nounours peuvent ressortir des placards même au-delà du 36. Le temps est une maladie qui transforme. Faut jamais jeter le bébé avec l’eau du bain même quand elle tiédit, ni la malade qui s’y laisserait couler si l’infirmière n’appelait pas toutes les minutes pour s’assurer de votre vivacité, vitalité ou vie. Je ne sais plus.
Il y a que je suis en mode automatique à force de faire tout ce que l’on me dit de faire. Allez, Madame, il est temps de vous laver, de vous sécher, de manger, d’aller aux ateliers, de retourner en chambre. C’est toujours l’heure des visites, de la psy, des médicaments, des Vous n’êtes pas encore habillée, pas encore prête pour le groupe de parole, encore dans votre lit avec le fatal Ce n’est pas comme ça que vous allez passer dans l’Unité 2. Ils ne savent rien de l’effort que cela me demande, de me lever alors que je n’ai qu’une envie, les pieds plus bas que terre comme cimentés, me planquer en boule au fond du lit et me faire oublier, me dérober de moi et de ce morcellement. L’entourage des dépressifs fait pire que mieux, ce sont des programmateurs d’échecs à vouloir leur botter les fesses sans cesse avec leurs Allez tu peux le faire, bouge-toi un peu, un peu plus vite donc, ou des « infantilisateurs » rayon bébés pas encore nés, Attends, bouge pas je vais te coiffer ou tu veux que je te donne à manger ? J’ai toujours détesté aller chez le coiffeur. Faut que je pense à allumer mes rêves et pas oublier d’opérer un reset de cerveau avant qu’il se fasse la malle avec un aller sans retour. Pas comme un boomerang.
Il y a que je dois – c’est la psy qui le veut – prendre mes repas dans la salle communautaire, fini les miettes de pain qui grattent les fesses dans les draps de lit. Mon père ne supportait pas que les enfants parlent à table. Pour lui, il fallait attendre l’âge adulte pour avoir voix au chapitre et donc exister. Alors que la vérité sort toujours de la bouche des enfants. Fallait sans doute la planquer sous les mots des grands pour sauver les apparences. Les apparences, comme une écorce de faux-semblant. Un vernis qui colle aux doigts. Une nécessité familiale. Presque comme un blason, un écusson. Les mensonges sont une façon d’entraîner la mémoire. Chez nous, Dolto n’était pas une icône. Ailleurs non plus. Ou alors, de moins en moins. Certains lui reprochent d’avoir introduit le laxisme et la permissivité dans l’éducation des enfants. Paraît que l’enfant-roi serait son descendant direct. Des racines glorieuses. Carlos aurait donc eu un frère caché et royaliste. Je parie qu’il l’ignorait. Il faut savoir se taire pour bien parler ensuite. L’autorité de mon père avait pignon sur rue, nous nous taisions à table, mais nous nous sauvions et courions les chaussées et les terrains vagues. Je me tais comme tant d’autres, ma mâchoire claquant sous le ménisque endolori, seule conversation de mon âge d’adulte hébétée, mais qui a, maintenant, droit au chapitre du seul fait de l’âge. Quoique la maladie fasse rajeunir. Mon père gardait tout et nous incitait à savoir nous débrouiller dans tout, il disait qu’il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde dans cette société de compétition, qu’il fallait se battre pour arriver. Mais arriver où ? Une éducation à l’angoisse, celle de devenir quelqu’un. Devenir qui ?
Il y a, dit-on, que les pensées négatives causeraient les cancers, moi qui n’ai plus d’optimisme, j’engloutis les idées reçues et les idées noires. Ma dépression risque donc de causer un cancer, qui déclenchera, à son tour, une chute vertigineuse de mon moral déjà grabataire, qui causera un autre cancer comme dans l’histoire de l’œuf et de la poule, de l’œuforie. Mon père est mort d’un cancer et adorait les œufs sur le plat. Quand j’étais enfant, j’aimais gober les œufs, en extraire la substantifique moelle de leur fragile coque que je transformais ensuite en leurre en y injectant de l’eau à l’aide d’une seringue. Ah, la tête de ma mère quand elle cassait l’œuf intrus pour une goûteuse omelette ! La santé mentale coûte dix fois plus que les cancers, alors pourquoi la recherche contre le cancer a dix fois plus de moyens ? Avec ma sœur, nous étions fans des tubes de lait concentré, nous en aspirions le tout à nous en couper la langue. Nous passions des heures à presser ce tube pour soutirer la dernière goutte de lait sucré, comme si la fin ou le vide nous était inacceptable. Nous étions encore à l’âge où le glamour était incognito. Nous nous en foutions d’avoir les lèvres meurtries et les doigts collants. Tant pis pour les armoiries familiales et les apparences à sauver. Ne serai pas une digne héritière. Rien ne sert de courir sauf pour l’ostéoporose et peut-être arriver à l’heure. Les gens en retard ont souvent une colère. Mais est-on en retard quand on n’est pas le dernier à arriver à un rendez-vous ?
Il y a, sur le mur du hall d’entrée, une affichette Télé-Accueil Tourner en rond, cela ne fait pas avancer. Et tourner en carré, est-ce que cela fait reculer ? Si la terre avait été carrée, aurait-on quand même la tête qui tourne ? Faudra que je le demande au 107. Mais ma voix sort à peine et mes mots se taisent souvent. Quand mes filles viennent, je tente d’articuler quelques réponses, mais mes balbutiements semblent plus les affoler que mes silences, alors je me tais et mes yeux leur parlent. Ça doit être d’histoires tristes, car elles repartent souvent les yeux mouillés. Les yeux sont le miroir de l’âme
